LE MANUEL DES SALONS
— Demain , me dis-je , je demanderai sa main ; mais auparavant...
Le Manuel était ouvert avant que la phrase fut terminée :
« Amour, Mariage. — Traquenard dans lequel se prennent les niais. Redouter comme la peste les doux yeux et les airs modestes des filles sans dot. Ce genre d’exploitation est l’un des plus communs à Paris. »
Exploitation ! le mot y était!... Ah! mais non 1 on ne m’exploitera pas ! Le signalement est exact comme un passe-port. Doux yeux, oh ! oui. Air modeste! parfaitement. Sans dot !. .à peu près... Je l’échappe belle. Sans mon oncle et sa providence in-douze...
Quand je me retrouvai en soirée avec elle, mon dédain écrasant lui prouva que j’avais déjoué ses ruses indignes... Et de quatre!
Toutefois, ce soir-là, je me sentais exaspéré sans savoir pourquoi. J’avais envie de me venger surquelqu’un. Précisément on parlait avec enthousiasme d’un certain romte dans lequel j’avais flairé un rival.
— Un comte! un comte ! fis-je ironiquement. A Paris, la noblesse aurait besoin d’être soumise à un contrôle, comme les bijoux.
’ La phrase était empruntée textuellement au sage Manuel de l’oncle Benoît.
Par malheur, le comte, qui entrait à propos, avait entendu mon exclamation. Une provocation s’ensuivit ; un coup d’épée que je reçus dans l’épaule suivit la provocation. Et de cinq !
Je restai au lit six semaines. On a le temps de réfléchir pendant ce laps, et quand on a réfléchi on sent un désir irrésistible de confier à quelqu’un le fruit de ses méditations. Ce quelqu’un fut un mien cousin qui était venu me rendre visite.
Je lui racontai tout. L’histoire de mon ami de deux heures.
— Et tu l’as fait renvoyer, mais c’est un des plus
galants hommes du monde ; son père, un de nos premiers magistrats, aurait pn t’accorder une précieuse protection. . •
L’histoire de mes manuscrits.
— J’étais chargé par un éditeur de te faire propositions fort avantageuses.
L’histoire du spéculateur.
— Un de nos banquiers les plus intègres! Sa dernière affaire lui vaudra des millions!
L’histoire de mon amour.
— Un ange! mon cher. Elle vient d’hériter de deux cent mille francs, et épouse le comte de ***
— Mon adversaire ?
— ■ Oui, un gentilhomme accompli.
Pour le coup, c’en était trop; je saisis la plume avec fureur et je traçai ces mois :
» Mon cher oncle,
» Je vous renvoie votre Manuel des salons. En trois mois il m’a fait perdre un ami, un éditeur, une fortune, une épouse adorable, et gagner un coup d’épée. C’est