NOCTURNE PARISIEN
Onze heures du soir. La nuit est noire et froide , la Seine coule avec un clapotement sinistre.
Deux hommes entrent à la fois sur le pont d’Iéna, le premier par la rive gauche, le second par la rive droite. Tous deux marchent à pas précipités et, en se retournant pour assurer qu’ils ne sont pas suivis , laissent échapper des phrases entrecoupées :
— Allons 1 c’en est fait! ma résolution est irrévocable.
— Hésiter plus longtemps serait une lâcheté.
— Puisqu’elle ne m’aime pas, puisqu’elle a repoussé ma demande, je n’ai plus qu’à mourir.
— Sa main est promise à un rival, je ne survivrai pas à cette douleur.
— Elle seule pouvait faire la joie de ma vie.
— Sans elle, mon existence ne serait qu’un long supplice.
— Quelle autre aurait ce charme, cette beauté irrésistibles ?
— Quelle autre réveillerait un cœur qu’elle a pris tout entier ?
— Tous mes préparatifs sont achevés.
— J’ai réglé mes disposilionfdernières.
— Du courage !
— En avant 1
— Hum ! Un passant. Attendons qu’il s’éloigne. Il serait capable de me repêcher pour toucher la prime.
— Quelqu’un! Laissons-le partir. Il n’aurait qu’à me sauver pour le plaisir de voir son nom dans les^ournaux* de demain.
Les deux aspirants au suicide passent l’un à côté de l’autre en fredonnant pour se donner une contenance. -
— Ce monsieur est bien gai. S’il était à ma place !
— Il est heureux, celui-là, de chanter. S’il était ici pour le môme motif que moil...
— Il sort probablement de quelque bal.
— Il revient sans doute de soirée.
— Un bal ! Elle aussi est peut-être au bal en ce moment. Insouciante et rieuse, elle n’a pas même un souvenir nour celui dont elle cause la mort.
Isa LES MARIONNETTES DE PARIS
— De soirée! Qui sait si, au moment où je vais me tuer pour elle, elle ne valse pas avec lui?
— Oh î cette pensée renouvelle mes tortures. Finis sons-en !
' — Un tel soupçon exaspère mon désespoir. Mettons un terme à ces angoisses.
— Encore cet homme !
— Toujours ce monsieur !
— Quelque rendez-vous galant, — comme pour insulter à ma situation.
— Un Eovelace qui attend sa belle. Cruelle ironie !
' — J’aurai du moins la satisfaction de lui être désagréable.
— Ma présence l’importune. Je reste.
— Il faut avouer qu’il y a des gens qui ont de singuliers goûts. Choisir un pareil lieu et une pareille iieure. 11 fait un froid.
— Voilà ce que j’appelle avoir le diable au corps. On , gèle ici.
— Si c’était un voleur. En y réfléchissant, je lui trouve un air étrange,
— Au fait, ce pourrait bien être un filou. Son allure, maintenant que j’y songe, me paraît plus que suspecte.
— Qu’il vienne, il sera bien tombé. Un homme qui va mourir n’a rien à craindre.
— Il n’a qu’à approcher. Dans ma situation on défie la peut.
— Ah ! Lucie 1 Lucie f Nous aurions pu être si heureux ! .
— Valentine ! Valentine !... Il ne tenait pourtant qu’à vous d’assurer notre bonheur à tous deux.
— Peut-être une nouvelle démarche aurait-elle fléchi son indifférence.
— En insistant, en plaidant de nouveau la cause de mon amour, j’aurais peut-être arraché son consentement...
— De la faiblesse !... Je suis honteux de moi-même.
— Un semblable regret !... Je rougis de ma pusillanimité.
— Aussi pourquoi le hasard m’empêche-t-il d’exécuter mon dessein ; c’est la faute de ce rôdeur...
— Les résolutions extrêmes doivent s’exécuter surle-champ... C’est la faute de ce drôle...
— La patience m’échappe à la fin.
— Je suis bien bon de me gêner.
Tous deux se rapprochent et s’interpellent en même temps:
— Monsieur !...
— Platt-il ?...
— Vous avez dit?
— Monsieur... pourriez- vous me dire quelle heure il est?
— J’allais vous faire la-même question.
— {A part.) J’en étais sûr, c’est un voleur.
— (Idem.) C’est un filou ! je l’avais deviné.
— Monsieur, je n’ai pas de montre, mais ce que je sais, c’est qu’il est une heure à laquelle les honnêtes gens ne se promènent pas sur les ponts.
— Et moi, je sais ce que valent les individus qui prennent le frais sur un parapet dans un semblable moment.
— Prétendez-vous m’insulter?
— Serait-ce une injure?
— Voici déjà longtemps que j’ai l’oeil sur vous.
— Il y a trois quarts d’heure que je vous observe.
— Vous me suivez.
— < C’est vous qui vous attachez à mes pas.
— Eh bien! morbleu, s’il faut vous l’avouer...
— Si vous désirez le savoir...
— {Ensemble.) Vous me ferez plaisir de passer votre chemin, je viens ici pour me suicider!...
— Vousl Allons donc! Vous voulez rire. La plaisan-„ terie, monsieur, est de bon goût.
— Vous plaisantez vous-même, et l’ironie, je ne le cache pas, me parait plus que déplacée.
— • Alors, monsieur, vous êtes fou. Vous suicider à votre âge !
— Permettez-moi de vous dire que nous sommes à peu près contemporains et que votre projet est d’un insensé.
— Mais, malheureux ! quel motif peut vous inspirer une si coupable pensée? Mourez-vous de faim? Non, vous êtes mis avec élégance.
— Pauvre extravagant, je comprendrais cela, si vous étiez traqué par la misère, mais vous êtes vêtu à la dernière mode.
— Je vous excuserais encore si vous aviez commis
quelque action déloyale dont voire figure m’atteste que " vous êtes incapable.
— Je vous pardonnerais tout au plus de vouloir échapper au déshonneur, mais votre mine loyale exclut cette hypothèse.
— Laissez le suicide aux infortunés qui commo moi!...
—•La mortest le lot de l’homme qui, à mon exemple...
— Elle est si belle, monsieur.
— Monsieur, un ange 1 avec le coeur d’un démon I
— Un désespoir d’amour, vous aussi!
— Vous aussi, amoureux au point de mettre fin à vos jours!
— Écoutez, je ne la connais pas, mais je vous garantis qu’elle ne mérite pas l’honneur que vous lui faites. Si c’était ma Lucie !. .
— Sans l’avoir vue, je vous affirme qu’elle est indigne de votre sacrifice. 11 n’y a qu’une Valentine sur la terre.
— Brune, grande, vive.
— Blonde, petite, langoureuse.
— Vous aimez les blondes, vous ! Peuh !
— Vous vous suicidez pour les brunes, vous ! Âh!
— Mais, monsieur, la brune seule a cet air majestueux et charmant, ce regard altier et magnétique dont Lucie...
— A la blonde seule , cette tournure gracieuse et pleine d’abandon; ces yeux voilés et fascinateurs que Valentine...
tno
— Monsieur, Diane était brune !
— Vénus était blonde, monsieur 1
— Vous voyez bien que, puisqu’elle refuse ma main, j’ai raison de mourir.
— Du moment qu’elle ne veut pas m’épouser, vous voyez bien qu’il me faut quitter la vie.
— Ne m’arrêtez plus.
— Inutile de me retenir.
— Commentl sérieusement, c’est pour une blonde...
— C’est vraiment une brune pour qui...
— Ma parole, votre accent sincère finit par me donner à réfléchir...
— Votre conviction me gagne presque.
— J’aurais pourtant juré qu’il était impossible d’aimer une autre femme comme j’aime...
— J’aurais prêté le même serment.
— Eh ! non, vos beautés blondes sont toujours fades.
— Bah! vos beautés brunes, ont toujours quelque chose de viril...
■ — Par exemple !
— Un tel blasphème l
— Suivez bien mou raisonnement... Je vous disais donc...
— Daignez me prêter votre attention... J’avais l’honneur de vous expliquer...' mai3 pardon, j’aperçois un café ouvert, et s*il vous était égal d’y achever la conversation.
— Volontiers, car je sens que je m’enrhume.
f.pilocub. — One heure après.
Les deux amis improvisés, sortant du café, légèrement animés par le punch et le dialogue :
— Cher ami, vous. avez raison... Vivent les brunes 1
— Du tout, c’est vous... Vivent les blondes!
— Dites donc, quand je pense que tout à l’heure nous avons failli. ~ Atchi !
— Ne m’en parlez pas... Atchi !
— (Ensemble.) Décidément nous sommes enrhumés, cela nous apprendra.