‹ Les marionnettes de ParisChapitre 49 sur 99 · NOCTURNE PARISIEN · texte numérisé non relu

NOCTURNE PARISIEN

Onze heures du soir. La nuit est noire et froide , la Seine coule avec un clapotement sinistre.

Deux hommes entrent à la fois sur le pont d’Iéna, le premier par la rive gauche, le second par la rive droite. Tous deux marchent à pas précipités et, en se retournant pour assurer qu’ils ne sont pas suivis , laissent échapper des phrases entrecoupées :

— Allons 1 c’en est fait! ma résolution est irrévocable.

— Hésiter plus longtemps serait une lâcheté.

— Puisqu’elle ne m’aime pas, puisqu’elle a repoussé ma demande, je n’ai plus qu’à mourir.

— Sa main est promise à un rival, je ne survivrai pas à cette douleur.

— Elle seule pouvait faire la joie de ma vie.

— Sans elle, mon existence ne serait qu’un long supplice.

— Quelle autre aurait ce charme, cette beauté irrésistibles ?

— Quelle autre réveillerait un cœur qu’elle a pris tout entier ?

— Tous mes préparatifs sont achevés.

— J’ai réglé mes disposilionfdernières.

— Du courage !

— En avant 1

— Hum ! Un passant. Attendons qu’il s’éloigne. Il serait capable de me repêcher pour toucher la prime.

— Quelqu’un! Laissons-le partir. Il n’aurait qu’à me sauver pour le plaisir de voir son nom dans les^ournaux* de demain.

Les deux aspirants au suicide passent l’un à côté de l’autre en fredonnant pour se donner une contenance. -

— Ce monsieur est bien gai. S’il était à ma place !

— Il est heureux, celui-là, de chanter. S’il était ici pour le môme motif que moil...

— Il sort probablement de quelque bal.

— Il revient sans doute de soirée.

— Un bal ! Elle aussi est peut-être au bal en ce moment. Insouciante et rieuse, elle n’a pas même un souvenir nour celui dont elle cause la mort.

Isa LES MARIONNETTES DE PARIS

— De soirée! Qui sait si, au moment où je vais me tuer pour elle, elle ne valse pas avec lui?

— Oh î cette pensée renouvelle mes tortures. Finis sons-en !

' — Un tel soupçon exaspère mon désespoir. Mettons un terme à ces angoisses.

— Encore cet homme !

— Toujours ce monsieur !

— Quelque rendez-vous galant, — comme pour insulter à ma situation.

— Un Eovelace qui attend sa belle. Cruelle ironie !

' — J’aurai du moins la satisfaction de lui être désagréable.

— Ma présence l’importune. Je reste.

— Il faut avouer qu’il y a des gens qui ont de singuliers goûts. Choisir un pareil lieu et une pareille iieure. 11 fait un froid.

— Voilà ce que j’appelle avoir le diable au corps. On , gèle ici.

— Si c’était un voleur. En y réfléchissant, je lui trouve un air étrange,

— Au fait, ce pourrait bien être un filou. Son allure, maintenant que j’y songe, me paraît plus que suspecte.

— Qu’il vienne, il sera bien tombé. Un homme qui va mourir n’a rien à craindre.

— Il n’a qu’à approcher. Dans ma situation on défie la peut.

— Ah ! Lucie 1 Lucie f Nous aurions pu être si heureux ! .

— Valentine ! Valentine !... Il ne tenait pourtant qu’à vous d’assurer notre bonheur à tous deux.

— Peut-être une nouvelle démarche aurait-elle fléchi son indifférence.

— En insistant, en plaidant de nouveau la cause de mon amour, j’aurais peut-être arraché son consentement...

— De la faiblesse !... Je suis honteux de moi-même.

— Un semblable regret !... Je rougis de ma pusillanimité.

— Aussi pourquoi le hasard m’empêche-t-il d’exécuter mon dessein ; c’est la faute de ce rôdeur...

— Les résolutions extrêmes doivent s’exécuter surle-champ... C’est la faute de ce drôle...

— La patience m’échappe à la fin.

— Je suis bien bon de me gêner.

Tous deux se rapprochent et s’interpellent en même temps:

— Monsieur !...

— Platt-il ?...

— Vous avez dit?

— Monsieur... pourriez- vous me dire quelle heure il est?

— J’allais vous faire la-même question.

— {A part.) J’en étais sûr, c’est un voleur.

— (Idem.) C’est un filou ! je l’avais deviné.

— Monsieur, je n’ai pas de montre, mais ce que je sais, c’est qu’il est une heure à laquelle les honnêtes gens ne se promènent pas sur les ponts.

— Et moi, je sais ce que valent les individus qui prennent le frais sur un parapet dans un semblable moment.

— Prétendez-vous m’insulter?

— Serait-ce une injure?

— Voici déjà longtemps que j’ai l’oeil sur vous.

— Il y a trois quarts d’heure que je vous observe.

— Vous me suivez.

— < C’est vous qui vous attachez à mes pas.

— Eh bien! morbleu, s’il faut vous l’avouer...

— Si vous désirez le savoir...

— {Ensemble.) Vous me ferez plaisir de passer votre chemin, je viens ici pour me suicider!...

— Vousl Allons donc! Vous voulez rire. La plaisan-„ terie, monsieur, est de bon goût.

— Vous plaisantez vous-même, et l’ironie, je ne le cache pas, me parait plus que déplacée.

— • Alors, monsieur, vous êtes fou. Vous suicider à votre âge !

— Permettez-moi de vous dire que nous sommes à peu près contemporains et que votre projet est d’un insensé.

— Mais, malheureux ! quel motif peut vous inspirer une si coupable pensée? Mourez-vous de faim? Non, vous êtes mis avec élégance.

— Pauvre extravagant, je comprendrais cela, si vous étiez traqué par la misère, mais vous êtes vêtu à la dernière mode.

— Je vous excuserais encore si vous aviez commis

quelque action déloyale dont voire figure m’atteste que " vous êtes incapable.

— Je vous pardonnerais tout au plus de vouloir échapper au déshonneur, mais votre mine loyale exclut cette hypothèse.

— Laissez le suicide aux infortunés qui commo moi!...

—•La mortest le lot de l’homme qui, à mon exemple...

— Elle est si belle, monsieur.

— Monsieur, un ange 1 avec le coeur d’un démon I

— Un désespoir d’amour, vous aussi!

— Vous aussi, amoureux au point de mettre fin à vos jours!

— Écoutez, je ne la connais pas, mais je vous garantis qu’elle ne mérite pas l’honneur que vous lui faites. Si c’était ma Lucie !. .

— Sans l’avoir vue, je vous affirme qu’elle est indigne de votre sacrifice. 11 n’y a qu’une Valentine sur la terre.

— Brune, grande, vive.

— Blonde, petite, langoureuse.

— Vous aimez les blondes, vous ! Peuh !

— Vous vous suicidez pour les brunes, vous ! Âh!

— Mais, monsieur, la brune seule a cet air majestueux et charmant, ce regard altier et magnétique dont Lucie...

— A la blonde seule , cette tournure gracieuse et pleine d’abandon; ces yeux voilés et fascinateurs que Valentine...

tno

— Monsieur, Diane était brune !

— Vénus était blonde, monsieur 1

— Vous voyez bien que, puisqu’elle refuse ma main, j’ai raison de mourir.

— Du moment qu’elle ne veut pas m’épouser, vous voyez bien qu’il me faut quitter la vie.

— Ne m’arrêtez plus.

— Inutile de me retenir.

— Commentl sérieusement, c’est pour une blonde...

— C’est vraiment une brune pour qui...

— Ma parole, votre accent sincère finit par me donner à réfléchir...

— Votre conviction me gagne presque.

— J’aurais pourtant juré qu’il était impossible d’aimer une autre femme comme j’aime...

— J’aurais prêté le même serment.

— Eh ! non, vos beautés blondes sont toujours fades.

— Bah! vos beautés brunes, ont toujours quelque chose de viril...

■ — Par exemple !

— Un tel blasphème l

— Suivez bien mou raisonnement... Je vous disais donc...

— Daignez me prêter votre attention... J’avais l’honneur de vous expliquer...' mai3 pardon, j’aperçois un café ouvert, et s*il vous était égal d’y achever la conversation.

— Volontiers, car je sens que je m’enrhume.

f.pilocub. — One heure après.

Les deux amis improvisés, sortant du café, légèrement animés par le punch et le dialogue :

— Cher ami, vous. avez raison... Vivent les brunes 1

— Du tout, c’est vous... Vivent les blondes!

— Dites donc, quand je pense que tout à l’heure nous avons failli. ~ Atchi !

— Ne m’en parlez pas... Atchi !

— (Ensemble.) Décidément nous sommes enrhumés, cela nous apprendra.

Page 1