‹ Les marionnettes de ParisChapitre 50 sur 99 · FANTAISIE DE L'AVENIR IXX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

FANTAISIE DE L'AVENIR IXX* SIÈCLE

Brest, Janvier 1960.

Je m’embarque aujourd’hui à bord de la Mandragore, vaisseau français qui part pour faire le tour du monde et exécuter un voyage d’exploration dans les régions les plus inconnues.

Depuis mon enfance, la gloire des navigateurs célèbres m’empêche de dormir.

Moi aussi j’atlacherai mon nom à quelque île déserte ; moi aussi j’aurai des aventures ; moi aussi je foulerai des terres vierges encore des pas humains.

J’ai assez et trop de la civilisation. Je suis las d’arpenter les neuf cent soixante et quinze boulevards dont se cèmpose Paris. Ce que je veux voir, c’est la nature primitive, sauvage même.

Ce sort de Robinson me paraît, comme dit une vieille »•!' oison du siècle dernier, le plus beau, le plus digne

à eu vie.

Ah ! si j’étais né du temps de sir John Franklin !... Enfin, je trouverai bien un recoin du globe à inventer, à baptiser, à coloniser.

Qu’ai-je dit, coloniser ! Non, je lui laisserai religieusement sa sublime solitude. Je m’y installerai en tête-àxête avec le ciel, et là j'écrirai pour mes petits-neveux le journal du dernier Robinson.

Nous levons l’ancre. A la grâce de Dieu !

Côtes d’Afrique, février 1900

Depuis le commencement de notre navigation, le ciel semble s’acharner à notre poursuite.

11 fait un temps admirable. Ajoutez à cela que cet affreux vaisseau est si ingénieusement construit d’après îes règles et avec les perfectionnements modernes, que l’on sent à peine le roulis.

Il me semble que je n’ai pas quitté la rue de Rivoli et mon appartement du troisième, - sur le devant.

Cependant l’horizon s'obscurcit, le capitaine consulte

sa lorgnette. On n’en peut plus douter, une tempête se prépare.

Mon rôle commence donc !

Sénégal, février 1960.

J’en suis encore bouillant de colère. La tempête s>„st déchaînée avec une violence insensée; les lames avaient soixante pieds ; la foudre et les éclairs se succédaient sans interruption.

Des craquements sinistres ébranlaient le navire. Je me suis approché du capitaine ; il était impassible et fumait son Cigare tout en commandant la manœuvre.

Cette impassibilité m’a irrité, et Pinterpellani :

— Nous sommes en danger, n’est-ce pas?

— En danger de quoi ?

— Parbleu! de faire naufrage; ne me le cachez pai, j’ai du courage et...

— Je vous trouve plaisant, ma parole d’honneur, avec „ votre naufrage. Vous croyez-donc que nous vivons au dix:neuvième siècle?... Attention à la barre!.., Les vaisseaux aujourd’hui sont, Dieu merci ! assez perfectionnés pour ne plus être soumis aux caprices... Attention donc, à la barre 1

— Mais nous sommes près de la côte, et quelque récif...

) — Des récifs? d’où sortez-vous? Est-ce qu’on ne les connaît pas, les récifs. Tenez, il y en a un là-bas, à

trente-trois mètres vingt-deux centimètres. Il est large d’un kilomètre et long de... les récifs, je vous les énumérerais tous les uns après les autres... Voulez- vous en regarder un de près ?

— Ainsi, tout naufrage est impossible avec vous?

— Je m’en flatte.

— Mais, c’est une trahison !

— Vous êtes fou, je suppose.

Une vive altercation a suivi ce colloque. Plus de naufrages! Non, je n’y resterai pas une minute de plus sur ta coque imperméable, et je profite de ce que la Mandragore relâche au Sénégal pour débarquer.

J’irai à pied explorer le désert ; là, du moins, le danger et l’imprévu seront des réalités.

Dans le désert, Mars 1060.

?ls appellent cela le désert ! Fiez-vous aux hommes !

Je marche depuis dix jours, et depuis dix jours je ne , trouve que des gares de chemins de fer.

J'écris ces lignes sur un siège en fer de l’usine Tronchon, à l’instar de ceux qu’on voit aux Champs-Élysées, près d’un puits artésien qui me rappelle Grenelle, à l’ombre de sapins qu’on prendrait pour une succursale de parc anglais.

A l’horizon se dressent les maisons d’une ville, et, hier au soir, on faisait sur le toit de l’une de ces maisons des expériences d’éclairage électrique.

Une voiture passe... Dieu me pardonne, c’est un

fiacre !

Le cocher nègre me fait signe, un autre nègre en uniforme s’approche, et je comprends à sa pantomime qu’il lui dresse un procès-verbal de contravention pour avoir fait la maraude.

Dès ce soir je rebrousse chemin ; car un maraîcher que j’ai rencontré conduisant ses légumes à la ville, m’a assuré, — ■ en très-intelligible français, ma foi, — que le désert est tout entier pareil à cet échantillon.

Je me réembarquerai pour le pôle nord.

Dans ces régions glacées, je serai probablement plus heureux.

Pôle nord, juillet 1960.

Toutes mes illusions s’évanouiront donc successivement.

Je viens de parcourir le pays des Esquimaux. Peuplé ! archipeuplé! Partout des colonies européennes.

Dans la rue du dernier village que j’ai traversé, j’ai lu, de mes propres yeux lu, une affiche annonçant des dents artificielles A 5 francs; une autre informait les habitants du passage d’un commis voyageur de la Belle Jardinière !

Je ne l’aurais que trop deviné au costume des indigènes. Les Esquimaux en paletot et avec des souspieds !

Et toutes les femmes jouent du piano!

Fuyons! Les forêts vierges de l’Amérique et les Montagnes Rocheuses seront, il faut l’espérer, plus inhospitalières.

Forêts vierges de l’Amérique, septembre 1900.

O Robinson ! Robinson ! objet de mon admiration et de ma convoitise, faudra-t-il renoncer à t’imiter?

Forêts vierges , dit la géographie. Avec des poteaux indicateurs à chaque carrefour et des allées interdites aux voitures non suspendues!

A ma droite, une scierie mécanique débitant sur place des parquets à 50 pour cent au-dessous du cours; à ma gauche, une usine pour la fabrication du gaz.

Ce matin, cependant, j’ai eu une émotion. En sortant d’un hameau, je me suis, après une demi-heure de marche dans la campagne, trouvé en face d’un énorme ' serpent perché sur un arbre.

A pas de loups , je me suis approché ; il ne bougeait pas.

— Le monstre sommeille, pensai-je.

J’approchai encore, j’approchai toujours, il ne bougeait pas davantage.

Quand je fus tout près, — j’en suis honteux pour mon émotion, — je vis... l’arbre était un poirier; le serpent était empaillé et placé là par un paysan pour effaroucher les oiseaux!...

. . .10 novembre I960.

Si je n’inscris aucun nom en tête de celte page , c’est que j’ignore où je suis. Béni soit le destin !

Mais reprenons mon journal de plus haut.

De l’Amérique j’ai gagné la Nouvelle-Calédonie; une France en raccourci. N’en parlons pas, cela me fait trop souffrir.

Dégoûté , harassé , j’allais revenir en Europe , lorsqu’une idée a surgi dans mon cerveau. Une dernière tentative de désespéré , me dis-je , puis ce sera fini à jamais.

Sur quoi, je suis monté, sans boussole et au hasard des flots , dans un canot à voile,. semblable à ceux sur lesquels j’ai tant de fois opéré la traversée d’Asnières à Saint-Cloud.

Le soir de mon sixième jour de navigation, un grain s’est soudain élevé, mon canot a loyalement chaviré, et une vague énorme nous a lancés, moi et ma ceinture de sauvetage, sur une plage sablonneuse.

La fatigue et la joie m’empêchent d’en écrire davantage aujourd’hui. Demain, je reprendrai ce récit.

J’ai le temps maintenant 1

. ..Il novembre 1960.

Je n’en puis plus douter, c'est bien une île déserte ! je l’ai sillonnée en tous sens; personne jusqu’ici!

J’ai commencé à me bâtir une cabane.

Une chose, cependant, m’inquiète. La végétation de mon fie est admirable; des gazons, des arbres verdoyants, ce serait à croire que le-raain de l’homme les a soignés. Mais, sauf quelques oiseaux, nulle trace de gibier.

Qu’importe? Les horreurs de la faim ajouteront à la poésie de ma situation. J’ai déjeuné de trois oiseaux rôtis.

...12 novembre I960.

Je suis dans une lie déserte !

J’ai beau me le répéter, je ne puis ajouter foi à mon bonheur. Et pourtant, voici trois jours écoulés, et aucun être humain...

A la vérité, je n’ai pas encore découvert l’autre bord de mon lie... Cette nature a bien aussi un aspect apprêté, qui...

Allons donc ! la nature n’est-elle pas le premier des paysagistes ?

11 ne me manque plus- qu’un Vendredi, j’avoue même qu’il me manque beaucoup. Le gibier encore davantage.

J’ai dîné de trois oiseaux rôtis... Allons achever ma cabane. Je suis heureux !

.. .13 novembre 1900.

Je viens de trouver un bout de cigare...

no

.. .14 novembre 1960.

Abomination! désolation! malédiction!

Le bout de cigare d’hier n’était que le prélude de mes infortunes.

Excité par celle découverte, j’ai entrepris une plus longue excursiSn dans mon île , et je suis tombé sur un bourg, — au moins cent maisons!

La partie que j’occupais était donc le bohf de Boulogne de l’endroit ! On voit que le terrain n’est pas cher

Mais ces maisons sont toutes inhabitées... Je me perds en conjectures, je brûle d’impatience, je...

Il continue à ne pas y avoir de gibier, et les portes des maisons sont fermées à double tour !

... 15 novembre 1060.

J’ai le mot de l’énigme. Je suis mystifié!

Les habitants viennent de revenir. Ils étaient allés tous, en train de plaisir assister, à la représentation d’un drame de la Gaîté !

Je repars dans une heure pour' Paris. J’ai mon projet.

Paris, l* avril 1961.

Plus d’espoir 1 Mon projet est irréalisable !

Le seul endroit désert du monde entier, le dernier théâtre où l’on jouât la tragédie, a fermé en mon absence.

Puisque tout me manque à la fois, je ne survivrai pas à tant de ridicule.

Ce soir, je ne serai plus. Priez pour le dernier Robinson!

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