APRÈS
Trois mille ans se sont écoulés. Les eaux ont quitté l’emplacement occupé naguère par Paris en y déposant une couche calcaire de plusieurs mètres d’épaisseur. Une nouvelle ville s’est élevée, peuplée de nouveaux hommes.
Ces nouveaux hommes, doués de nouveaux travers, ont fondé une nouvelle académie des sciences où de nouvelles délibérations n’amènent souvent rien de nouveau.
Ce jour-là, cependant, l’ordre du jour promet un curieux rapport d’un géologue sur les débris par lui.découverts du monde antédiluvien.
Les tribunes sont occupées par une foule élégante.
Les journalistes sont à leur poste. A deux heures et demie le géologue fameux monte à la tribune au milieu du plus profond silence, déroule un manuscrit et commence à lire :
Messieurs,
La science, cette infatigable chercheuse, dote chaque jour d’un bienfait nouveau l’humanité, encore dans son enfance..
Car, messieurs, trois mille ans seulement se sont
t.E DÉLUGE A PARIS
écoulés dèpuis qu’un déluge a détruit une création antérieure et inférieure à la nôtre.
C’est précisément de ce déluge et de cetfe création que je viens vous entretenir. (Mouvement d'attention.)
La terre, avant le déluge, était-elle ou non habitée par des hommes? Telle est la grave question qui, tout d’abord, se présente au savant.
Un de mes confrères dit : oui ! un autre dit : Non! moi je ne dis ni oui ni non . -(Violentes marques d’approbation.)
Mais de mes fouilles, messieurs, j’ai retiré une certitude : c’est que la terre était, avant nous, couverte par une création gigantesque, et je le prouve.
En creusant le sol en tous sens, j’ai découvert quatre débris fossiles de la plus haute importance. Mais le difficile n’était pas de les trouver. Il fallait en reconnaître la nature, et, permettez -moi l’expression, voler à la destruction le secret du passé. Le l’ai fait! ( Bravos unanimes.)
Le premier débris par moi découvert (I) est un squelette parfaitement conservé. Sa forme représente une sphère tronquée, les ossements y sont disposés en carré, • et, chose bizarre, l’action du temps les a métallisés. Ce squelette doit être celui d’un animal ayant pour la structure quelque rapport avec les jouets connus de nos enfants sous le nom de poussahs. Cet animal, aujourd’hui disparu, devait être acéphale, marcher en rampant et vivre de végétaux.
(1) Un jupon carcasse en acier.— Note de l’auteur.
Le second débris (4) est un crâne qui, par sa forme rétrécie, doit évidemment avoir appartenu à une espèce colossale d'oiseaux de la famille de nos serins domestiques.
Le troisième débris (2), l’un des plus curieux, est d’une longueur de près de cent pieds et pétrifié complètement. Ce débris, j’en ai acquis la conviction, fut l’épine dorsale d’un poisson gigantesque échoué pendant le déluge dans ces parages. A en juger par l’étendue de cette arête, — encore est-elle cassée à son extrémité, — le monstre qu’elle ornait était le roi des mers antédiluviennes et appartenait à l’espèce dont la baleine est pour nous un diminutif.
Quant au quatrième débris (3) nous l’avons retrouvé en assez grande quantité. Partout il affecte la même forme, la môme platitude et la même dureté. Cette dureté étant telle qu’il a résisté à tous les efforts faits pbur en casser des fragments à coups de marteaux, il sera l’objet d’un rapport spécial.
Mais, dès à présent, trois faits capitaux sont acquis à la science, à savoir : l’existence de reptiles, d’oiseaux et de poissons énormes avant le dernier déluge.
Heureux d’avoir concouru pour ma faible part à ce • progrès rétrospectif, je laisse à l’Académie l’honneur d’être la marraine de mes découvertes et de donner un
(1) Une tête de gandin.
(2) L’obélisque.
(3) Un beefsteak de restaurant à 32 sous.