LE JOUR DE L'AN RENVERSE
— Monsieur, croyez., je suis confus...
— Il n’y a pas de quoi. D’ordinaire ce sont mes subordonnés qui 'viennent me présenter en corps leurs compliments de nouvel an, ce à quoi je suis contraint de répondre par des félicitations en masre Je me suis décidé à mettre un terme à cet abus en «liant moimême les visiter, je m’affranchis des obligations de politesse que je conlraciais. Ceci à seule fin de vous dire, mon cher monsieur Tourniquet, que vous êtes un détestable employé...
— Monsieur...
— De mœurs légères.
— Monsieur...
— Que votre écriture, voire môme votre orthographe. . .
— Monsieur...
Au dernier cri Sylvandre Tourniquet se réveille en sursaut. 11 passe la main sur son front, rassemble avec peine ses idées, puis avec un soupir de satisfaction :
— Ah! c’était un rêve!... Affreux cauchemar!... mon chef de division ! cela m’aurait encore économisé six francs de voiture... Oui, mais si le mensonge coûte un peu cher à la bourse, la vérité, elle, coûterait trop cher à l’amour-propre. Décidément tout est pour le mieux dans le meilleur des jours de l’an. Allons porter nos étrennes 1
LA PEINE DU MILLION
dédicace!
Au plus riche et au plus pauvre: à l’un pour qu’il y apprenne la science de la richesse; à l’autre, pour qu’il y apprenne la science de la pauvreté.
Assis devant son modeste foyer, Daniel Reynal rapproche d’une main distraite les restes carbonisés d’une bûche mélancolique et, pendant qu’il tisonne, son œil fixe et sans regard dénote une profonde préoccupation.
À quoi pense- t-il ? L’apparence sombre de la man-
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sarde, le délabrement d’un mobilier chétif suffisent pour annoncer au visiteur que les réflexions de Daniel ne sont pas du rose le plus riant. Et, en effet, il est triste comme toujours ; comme toujours il poursuit à travers l’avenir des rêves de convoitise effrénée. Daniel est le digne fils de son siècle.
— Encore une journée de labeur, soupire-t-il avec une rage concentrée... Encore de longues heures d’humiliation, de fatigue, de servitude pour un maigre salaire qui permet à peine de ne pas mourir de faim... Cela pendant que d’autres trouvent au banquet de la vie leur couvert mis d’avance, pendant que les heureux blasent tous leurs caprices, épuisent tous les plaisirs, boivent à toutes les coupes et passent avec un sourire dédaigneux auprès du misérable employé... Oh ! la richesse ! la richesse 1... Ce mot éveille en moi des désirs insensés... Pour la conquérir, je ne sais aucun sacrifice auquel je ne me sente prêt, aucun péril que je ne sois disposé à braver...
— En es- lu bien sûr? fit soudain une voix derrière Daniel.
Celui-ci, brusquement surpris, se retourna par un mouvement instinctif et sentit sa surprise s’accroître en voyant debout derrière lui, un personnage vêtu de noir, au regard fascinateur.
— En es-tu bien sûr? répéta la voix avant que Daniel eût eu le temps de placer une interrogation.
— Qui donc êtes-vous ? dit-il enfin en essayant de surmonter son trouble.
— Que t’importe, si je te donne cette richesse que tu souhaites si ardemment.
— Vous !
— Moi. Seulement j’y mets une condition. Ta fortune éclipsera celle des plus opulents de ce monde; l’or devancera toutes tes fantaisies, mais ce luxe t’imposera un impérieux devoir. Voici un portefeuille. Il renferme un million en billets de banque...
— Un million! s’écria Daniel en avançant vivement le bras.
— Patience, laisse-moi finir, reprit l’homme noir. Il contient un million que lu devras dépenser dans une seule journée. Chaque matin le portefeuille se remplira de nouveau; chaque soir il faudra qu’il soit vide.
— Et s’il ne l’était pas ?
— Ce soir-là lu mourrais !
Daniel se recula épouvanté, puis, se ravisant aussitôt :
— Qui que tu sois, j’accepte. Il ne sera pas dit qu’une vaine frayeur m’aura fait refuser le bonheur. Qu’est-ce d’ailleurs qu’un million? J'en voudrais dépenser le double, si...
— L’expérience le prouvera, dit l’homme noir d’un ton ironique, en fui tendant le portefeuille. Dès à présent c’est marché conclu.
— Marché conclu! répéta machinalement Daniel.
— • Surtout, n’oublie pas la clause... Le million quotidien — ou la mort...
Daniel , pris par de nouvelles hésitations, voulut
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répliquer. L’homme noir avait disparu et le portefeuille tout ouvert s’étalait sur la table.
— Riche! je suis riche !... Que me fait le reste?...
Et avec une exaltation fébrile, l’hôte de la sombre mansarde se mit à compter les liasses de billets de banque. Le million était au complet.'
Le premier mois s’écoula rapidement au milieu d’enchantements de toutes sortes. Les millions avaient sans peine trouvé leur placement. Au bout du trentième jour, Daniel possédait tout ce que peut procurer une fortune aussi invraisemblable. Ses écuries étaient garnies des chevaux les plus anglais, ses caves des vins les plus centenaires, ses salons regorgeaient de parasites : hôtels, châteaux, fêtes princières, rien ne manquait à sa joie. En voyant son bonheur si parfait, il sentit poindre une vague inquiétude.
— - N’aurais -je déjà plus de besoins à satisfaire? murmura-t-il avec terreur. Allons donc!... Mes amis, au surplus , ne sont-ils pas là pour m’aider à me ruiner?
Et, sur cette bonne pensée, il s’endormit paisiblement près du portefeuille vide.
A la fin du troisième mois, Daniel en était aux expé-
dients, — et les expédients, hélas ! lui réussissaient mal.
Ses raffinements de luxe gastronomiques n’avaient pas tardé à lui procurerime gastrite compliquée d’une perte absolue d'appétit. Il fallait chercher autre chose.
Ses parasites gorgés de ses présents avaient tiré chacun de leur côté pour se créer une existence indépendante. Il fallait chercher autre chose 1
Il songea à ses domestiques, et, faisant venir son majordome :
— Drôle ! lui dit-il d’un ton courroucé...
— Grâce, monsieur ! gémit le valet se méprenant sur le ton de l’apostrophe. Nous avons volé, dépouillé; mais je vous le ju^e, à partir de ce jour, nous serons tous d’honnêtes gens.
— Malheureux!... que dis-tu là?
-Croyez-moi, monsieur!... il était indigne à nous
de tromper un maître si généreux; mais dorénavant...
— J’entends, maroufle, que vous me voliez plus que jamais.
— Impossible, monsieur. Nous avons tous le regret de vous quitter pour aller vivre de nos rentes. v
Daniel, furieux, congédia son majordome, qui sortit convaincu que son maître dénoncerait le premier qui pratiquerait la danse du panier. Celte conviction, perpétuée dans la maison, fit que dès lors il ne rencontra plus, pour le servir, que des modèles d’honnêteté.
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— Je plaiderai, se dit Daniel. De tout temps je me suis laissé conter que les procès sont une des inventions les plus ruineuses qu’ait couvées la cervelle humaine.
Et le voilà assignant pour les causes les plus dérisoires tous ses fournisseurs, tous ses voisins, tout le monde. Le résultat démentit ses prévisions.
Sur trente fournisseurs, vingt-neuf furent convaincus de tromperie sur la qualité de la chose vendue et condamnés à des dommages et intérêts. Quant aux autres causes, grâce au talent de ses avocats, il en avait, en trois mois, gagné une dizaine, — toujours avec dommages et intérêts.
C’était abominable !
— Je jouerai, se dit Daniel.
En trois soirées, il avait, au lansquenet, dépouillé tous les membres de son cercle
C’était horrible !
— J’aimerai, se dit Daniel.
Il devint éperdûment amoureux d’une jeune fille belle comme la beauté et dépourvue de toute dot.
Le jour de la signature du contrat, une lettre apprit à sa fiancée qu’elle héritait de cent mille livres de rente. Daniel s’enfuit et ne la revit jamais
C’était désespérant t
Neuf mois s’étaient écoulés. Daniel, malgré tous ses efforts, se voyait chaque jour sur le point de garder une partie du million fatal. Sa vie entière s’était concentrée sur ce seul et unique but : dépenser, dépenser, encore dépenser !
— Oh 1 exclama-t-il un malin! Cette fois, je tiens une idée féconde.
Aussitôt il partit, ivre de sa conception. Le soir même il avait acheté pour trente millions d’immeubles dans les quartiers les plus déshérités de la capitale, et les avait tous acquis au triple de leur valeur.
— Me voilà donc tranquille pour un mois! soupira-t-il en rentrant chez lui.
A la fin de la troisième semaine, un avis de la Préfecture le priai t, ses immeubles ayant été expropriés pour le passage de six boulevards nouveaux, de venir toucher à la caisse municipale une plus-value de plusieurs millions.
A cette lecture, Daniel pensa devenir fou.
— Maudit argent 1 je trouverai bien moyen d’échapper à ton joug, murmurait-il en revenant de la caisse municipale avec son portefeuille sous le bras.
Ce jour-là, le fameux portefeuille contenait, outre le million quotidien, les bénéfices épouvantables réalisés, malgré lui, par l’exproprié.
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— Oui, je trouverai bien moyen...
En parlant ainsi, il était arrivé dans une rue déserte. 11 se retourna pour s’assurer que personne ne le suivait, et, comme la solitude était complète, il jeta le long d’une porte-cochère le portefeuille, les millions et s’éloigna de toute la vitesse de ses jambes.
11 n’était pas de retour chez lui depuis un quart d’heure, quand un sergent de ville se présentant à ses regards :
— Pardon, monsieur, de vous déranger, mais j’ai ramassé ce portefeuille dans la rue **\ En voyant la somme qu’il contenait, j’ai deviné vos angoisses, et, votre adresse étant inscrite sur un bordereau , j’ai quitté service et tout pour vous le rapporter plus vite.
— Monstrueuse probité ! râla Daniel en tombant à la renverse.
Il était sans connaissance depuis le moment de sa chute. Près de lui, le portefeuille piein. Minuit sonna à toutes les pendules de sa splendide demeure.
— Minuit.. Grand Dieu!., le portefeuille!.. 11 n’est pas vide, balbutia-t-il péniblement, en s’efforçant de se re- ' dresser sur son séant... Attendez ! je vais...
— Trop tard ! ricana une voix qui le fit tressaillir.
— Grâce!...
— Trop tard, répéta l’homme noir | d’un ton lent. Daniel Reynal, souviens-toi du pacte que tu as souscrit.
Pauvre fou, qui te figurais que l’opulence n’est point un fardeau pour qui ne sait pas l’employer. Ces trésors, lu les as possédés et ce sont eux qui, dé désillusion en désillusion, t’ont conduit à la mort. Malheur à toi, comme à tous les égoïstes, qui ne devineront pas le grand secret de la richesse...
— Ce secretl parle !... Quel est-il? fit l’infortuné en se débattant dans les convulsions suprêmes..
— Il ne te servira plus; puisse-t-il servir à d’autres ! Daniel, ce secret que tu as méconnu et qui t’aurait sauvé; car le nombre des misères à soulager est infini; ce secret c’est la charité!