‹ Les marionnettes du diable (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Quirino.

Carmen venait à peine de prononcer

-ces derniers mots, que le frère et la

sœur tressaillirent. — Un coup sec et

presqu'impérieux venait d'être frappé

contre la porte de la maison. — Morales; en rentrant, avait poussé le verrou intérieur de cette porte,

— Caramba I — murmura le gitane,

— qui peut venir nous déranger si mal à propos?..

— N*ouvre pas... — dit Carmen à

voix basse.

Un second coup, plus impérieux et plus accentué que le premier ^ retentit,

— En même temps, on entendit Faboiement d*un chien.

— C'est Quirino ! - fît Morales, - je reconnais la voix de son épagneul...

— Raison de plus pour ne pas ouvrir.

— Impossible ! — Quirino sait qu'il y a quelqu'un dans la maison, puisque la porte est fermée... — S'il a mis dans sa tête de te voir, ce qui est probable, ou si sa jalousie lui fait croire que tu n'es pas seule, il enfoncera la porte plutôt que de ne pas entrer...

— Et je serais la femme de cet hom-

me ! — pensa la baladine. — Ah ! j'aimerais mieux mourir à l'instant !..

Morales avait quitté son siège et tiré le verrou.

— Eh ! c'est le senor Quirino ! — s'écria-t-il d'un ton joyeux et en s' efforçant de donner à son visage une expression de vive allégresse.— Soyez le bien venu , senor Quirino !.. — Si nous avions pu soupçonner que c'était vous qui frappiez ainsi, je puis vous jurer que nous ne vous aurions pas fait at-

tendre une minute !.. - Entrez vite...

— Carmen est la Gomme elle sera •

contente de vous voir!., elle me parlait devons il n'y a qu'un instant...

Quirino, au lieu de répondre aux chaleureuses avances de Morales, promena dans l'intérieur de la maison un regard chargé de défiance, tandis que son chien, un magnifique épagneul de la plus grande taille, courait à la jeune fille et sollicitait une caresse sans pouvoir Tobtenir.

Les yeux inquisiteurs du nouveau venu n'ayant rien rencontré de suspect, son visage se rasséréna ; — le pli creusé entre ses sourcils s'effaça; — des étincelles magnétiques jaillirent de ses prunelles fauves qui se fixèrent sur Carmen.

Quirino était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans , de taille moyenne et de proportions admirables.

— Lorsqu'aucune passion violente ne venait agiter son âme (comme un brus-

DU DIABLE. y

que coup de vent bouleverse les abîmes de la mer) , ses traits, d'une irréprochable régularité , n'exprimaient qu'une rêverie mélancolique. — Son teint cuivré, — ses cheveux plats, brillants, fins comme de la soie et noirs comme du charbon, — ses yeux sombres et pro« fonds qu'entourait un léger cercle de bistre, — enfin ses dents blanches comme des perles donnaient à son visage un caractère étrange et presque majestueux.

Pour emprunter une expression au langage du Turf et du Slud-Book, on trouvait en Quirino tous les caractères de la race pur sang.

Ces symptômes caractéristiques n'avaient rien de menteur.

Ce jeune homme, que Carmen désignait une îiiinute auparavant par ces mots : Un demi sauvage, était en effet l'un des descendants de la race primitive des maîtres du sol, dont les débris décimés, pauvres, mais libres et fiers.

DU DIABLE. Il

occupaient au pied des montagnes , dans la plaine de Santiago, lepueblo de Cancey f).

Quirino, — comme tous ceux de sa race, — ne voulait s'assujétir à aucun travail régulier. — Cependant il fallait vivre. — il s'était fait chasseur ou plu-

(*) Les débris de celte race des antiques possesseurs de l'îledeCuba existent encore aujourd'hui. — Ils n'ont jamais subi l'injure de l'esclavage. — Ils vivent dans une profonde misère, mais aussi dans une indépendance absolue.

tôt braconnier de profession ; - il passait sa vie dans les forôts, venant vendre une ou deux fois par semaine à la Havane le gibier qu'il avait tué.

Les résultats de cette chasse étaient habituellement productifs. - Quirino gagnait de Targent, et, comme ses seules dépenses consistaient en achats de plomb, de poudre et de rhum, vraisemblablement il devait cacher dans quelque coin de sa hutte un petit trésor fort arrondi, mais bien loin, cependant.

de pouvoir faire concurrence à celui de Morales.

Dans sa vie errante et solitaire, le jeune chasseur avait pris, ou plutôt conservé, les habitudes de ses ancêtres les Indiens et leurs passions ardentes cachées sous une apparence d'impassibilité glaciale.

Il parlait peu. mais parfois son langage métaphorique et figuré atteignait presque la hauteur de la poésie.

Son costume était des plus simples.

Sur sa tète un large chapeau mexicam de poil de Yi{fo^ne, — sur ses épaules un vêlement de grosse toile auquel nous ne saurions donner aucun nom. — Enfin, aux jambes, de longues guêtres de cuir souple montant plus haut que le genou et permettant à celui qui la portait d'affronter sans danger les ronces, les feuilles épineuses des cacius, et les morsures des cascabeh ou serpents à sonnettes.

Quirino portait sur l'épaule un vieux

mousquet espagnol à un seul coup, qui devenait entre ses mains une arme de premier ordre, grâce .à la justesse merveilleuse de son œil de chasseur^ — De minces lanières de cuir tressé, passées ensautoJr> soutenaient une gourde reai* plie de rhum et une corne de buffle, fermée à l'une de ses extrémités, percée à Tautre, et contenant de la poudre. — Fnfîn, une sorte de bandoulière plus large supportait une vaste et profonde gibecière.

Le jeune homme s'approcha de la table auprès de laquelle Carmen était assise. — Il déposa sur cette table un couple de chinchalaca$ (espèce de perdrix rouges exirémement rares), et il dit d'une voix douce, vribrante, har* monieuse :

- J'aurais voulu pouvoir apporter mieux que ceci à ma bien-aimée, mais c'est le cœur qui donne, et non pas la main.

Carmen fît un léger signe de tète qui.

sans être complètement malveillant, n'exprimait pas non plus une bien vive reconnaissance.

Quirino fouilla dans sa gibecière, il en tira une petite boîte faite d'un bois odorifér nit et ornée de fleurs en relief sculptées au couteau avec une [[rande délicatesse. - Il plaça cette botte sur les genoux de la Jeune fille.

— Qu'est-ce donc? - demanda-t-elle avec cetie curiosité qui, depuis Eve et

le naradis terrestre , s'est transmise 'iv â

comme un héritage de mère en fille, jusqu'à nous, et se transmettra pareillement de fille en petite fille jusqu'à la fin du monde.

— Regardez, ^ répondit Quirino.

Carmen ouvrit la boîte.

Elle semblait n'être remplie que du duvet fin et soyeux du cotonnier.

Carmen écarta ce duvet et elle vit deux perles de Ceylan, de la plus belle eau et d'une assez grande valeur, montées en boucles d'oreilles avec la naïve

inexpérience qui distinguait à cette époque les bijoutiers de la Havane.

— Très-galant, ma foi» pour un sauvage ! — pensa Morales. — Voilà deax babioles qui valent tout au moins cent piastres... — et je m'y connais... j'en ai volé!.

Carmen prit les perles et les regarda avec cet intérêt qu'une femme û'à jamais su refuser à un bijou.

— Comment les trouve ma bien -aimée ? — demanda le jeune homme.

— Fort charmantes. — répondit la baladine d*un ton d'indifférence.

— Elles sont moins pures que les yeux, moins blanches que les dents, moins nacrées que les tempes de ma bien-aimée, qui est la perle du monde ! — reprit Quirino. — Ce sont des étoiles qu'il faudrait attacher à ses oreilles, mais les étoiles sont à Dieu, et je ne puis escalader le ciel pour les aller cueillir. — Je n'ai que ces humbles bijoux, ils sont indignes de celle à qui

seraient dûs tous les trésors de l'océan 1. Daignera telle cependant les accueillir sans dédain, pour Tamour de moi P..

— Mon cher Quirino, — répliqua Carmen d'une voix assurée, après un instant de silence, — je serais désolée de TOUS froisser involontairement... de Yous blesser en quoi que ce fût... — j'accepte de grand cœur le gibier que vous m'avez apporté... mais je ne puis accepter les perles., .

— Pourquoi cela? — fit le jeune

homme avec un commencement de trouble et d'émotion.

— Un présent de gibier se donne et se reçoit de bonne amitié, — répondit la baladine, — et Morales et moi nous sommes vos amis... — aussi vous voyez que je fais bon accueil à vos chinchalacas. — Mais des bijoux comme ceuxci... dont la valeur est considérable, à quel titre me les oifririez-vous ?. . à quel titre voudriez-vous me les voir accepter?..

-A quel titre?- balbutia Quinuo.

--j'ai mal entendu... j'ai mal compris sans doute...

— Pas le moins du monde I —j'ai dit : i quel titrel et je le répète...

— Ehî quoi î n'y a-t-il donc rien entre la fille de l'Espagne et le fils des forêts?

Il y a entre nous , mon cher Quirino, ce sentiment dont je vous parlais tout à l'heure, une franche et sincère

amilié... — Qiais pas autre chose, que je sache...

Le visage cuivré de l'Indien devint d'une effrayante pâleur et le cercle bistré tracé autour de ses yeux s'agrandit.

Cependant il parvint à se dominer et à refouler au- dedans de lui-même le cri de stupeur et d'angoisse qui montait de sa poitrine oppressée à sa gorge haletante-

— Si ma bîen-âimée»— balbutia-t-il, — se joue en ce moment des angoisses de

son esclave, c'est un jeu bien cruel... — Ne Yoit-elle pas que ses paroles me font endurer un supplice auprès duquel la mort serait douce ?..

— Je vois en effet que vous paraissez souffrir, - mais j*ignore absolument la cause de cette souffrance...

— Carmen !!!— cria le chasseur avec un éclat de voix dont il ne fut pas le maître d'atténuer la violence.

La jeune fille attacha sur l'Indien un regard impassible.

— Carmen !!! — répéta-t-il d'une voix plus basse, mais profondément douloureuse.

— Eli ! bien, Quirino ?..

— Est-il bien possible que ma bienaimée me parle ainsi ?. — a-t-elle déjà tout oublié ?. .

— De quoi donc avais-je à me souvenir?..

— Si votre cœur se tait, que votre mémoire au moins vous rappelle vos engagements... . ; ,

— J 'interroge vainement ma mémoire, elle ne me rappelle rien... je cherche même à comprendre ce que vous voulez dire et je ne puis en venir à bout..

— Votre mémoire est infidèle, faut-il que je lui vienne en aidé ?

— Si cela vous plaît, Quirino. vous le pouvez, — mais je vous préviens à l'avance que ce sera sans résultat..

— No vous ais-je pas dit ^que je vous trouvais belle?..

— C'était votre devoir, sinon de le dire, du moins de le penser..

— N*ais-je pas ajouté que je vous aimais ?..

— C'était votre droit, sinon de le penser, du moins de le diie..»

— Avez-vous refusé d'écouter mes paroles^..

— Auriez-vous, par hasard, rencontré dans vos forêts une créature de mon sexe refusant de se laisser dire qu'elle est belle et qu*on l'aime ? .

- Ne m'avez-vous pas répondu que vous m'aimiez aussi ?..

- Jamais ! — s'écria Carmen avec violence, — non, jamais i!.

- N'avez-vous pas agi, du moins, de façon à me le laisser espérer*?.

— Eh; puis-je deviner toutes les illusions vaniteuses de votre fatuité de sauvage?..

— J'ai cru qu'en échange de mon cœur vous m'aviez donné le vôtre... — J'ai cru que vous, étiez ma naucée, —

j'ai cru que vous seriez ma femme et qu'à force d'amour je vous rendrais heureuse..,

— Eh ! bien, mon pauvre Quirino, vous vous étiez trompé, voilà tout...

Malgré son assurance, — nous pourions même dire, malgré son audac e, — Carmen fut épouvantée par l'expression du visage de l'Indien et par les éclairs sinistres qui brillèrent dans ses yeux.

Elle se hâta d'ajouter ;

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