‹ Les marionnettes du diable (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · DU DUE LE · texte numérisé non relu

DU DUE LE

— Je vous en supplie, Quirino, ne vous irritez point de la franchise de mf^s paroles...— Si je vous parlais autrement que je ne le fais, je serais une fourbe et déloyale créature et vous ne pourriez me conserver votre estime... — Puisque vous m'aimez véritablement, et je veux le croire, c'est un malheur et je le déplore, et je souffre en vous voyant souffrir, mais j'ai la conscience de n*avbîr'en rien encouragé cet amour dont j'ignorais même rexistence...

52 LES MARIONTfETTES

L'Indien fit un geste brusque pour interrompre Carmen.

La jeune fille ne tint compte de ce gesto et continua vivement :

— Oh ! je sais bien ce que vous songez à me répondre...— Vous vous dites que je n'ignorais point Texistence d'un amour que vous m'aviez déclaré vousmême.. — Eh ! bien, en cela vous vous trompez.. —Je suis d'un pays où la galanterie n'a rien de commun avec la passion.. -■ En Espagne on parle d'à-

mour, sans cesse, et sans être amoureux.. — Lorsqu'une fille est jeune et belle ou^seulement jolie, on lui dit volontiers qu'on l'aime... — Il n'en est rien !. — Cet^aveu d'une tendresse absente n'engage ni celui qui la fait, ni celle qui l'écoute.. - C'est un échange de politesses accompagnées de gracieux regards et de tendres sourires, et rien de plus... —Eh ! bien, Quirino, je vous l'atfirme, j'ai cru qu'il en était ainsi entre nous, — j'ai cru que votre cœur

ne se faisait point complice de vous lèvres, j'ai cru enfin que vous ressentiez seulement pour moi cette bonne et franche amitié que j'éprouve pour vous et que je vous offre en échange de la vôtre.. — Peut-être cependant est-il arrivé que par d'innocentes coquetteries qui s'ignoraient elles-mêmes, j'aie fait naître dans votre esprit des illusions décevantes, je vous aie donné un espoir qui ne doit point se réaliser.. — S'il en était ainsi, je vo is prie de me le par-

donner, Quirino.. — Je ne serai pas votre compagne, mais je puis être votre sœur..— Oubliez vos rêves, mon ami.. — Contentez-vous d'une large part de mon affection sincère.. - Tenez, ievous tends la main tn gage de fraternelle tendresse... Refuser ez-vous de la prendre?..

— Oui, — répondit brusquement l'Indien.

— Pourquoi ?.. voulez -vous donc être mon ennemi?..

Pendant quelques secondes l'Indien hésita avant de répondre. — Les symptômes irrécusables d'une violente agitation intérieure, d'une véritable tempête, se peignaient sur son visage qui devenait menaçant et presque farouche.

La baladine ressentait une instinctive inquiétude.

Morales s'était prudemment réfugié tout au fond de la seconde pièce dont il venait d'ouvrir la fenêtre afin de se

ménager une issue pour la fuite, dans Je cas où Quirino voudrait le rendre responsable de l'inconstance de Carmen.

Enfin les éclairs qui jaillissaient des yeux du jeune chasseur s'éteignirent, — ses traits reprirent leur expression accoutumée, et il dit de sa voix douce «t mélodieuse, quoique très énnie :

— Ainsi, — c'est bien vrai, — vous ne saviez pas que je vous aimais ?.

— Je VOUS jure que je l'ignorais ! — s'écria Carmen.

— Mais maintenant vous ne l'ignorez plus... — Rien ne doit donc vous empêcher de me donner votre cœur, puisque je vous ai donné le mien. , .

La jeune fille secoua doucemepf la

— Oh ! ne répondez pas tout de suite, ^ — poursuivit Quirino, — laissez-moi vous dire d'abord ce qu'il faut que vous

sachiez.., — Peut-être redoutez-vous de devenir ma compagne parce que vous craignez le travail et la misère avec

moi Si cela est, vous vous trompez,

Carmen... — Ma demeure est pauvre sans doute, mais moins pauvre que

celle-ci., - Dans cette demeure vous serez reine... -S'il vous faut une femme pour vous servir, eh! bien , je vous achèterai une esclave.. — Je suis plus riche que vous ne le croyez .. — En me donnant le coup d'œil de l'aigle, Dieu

m'a donné un véritable trésor... — Le produit de ma chasse représente toute une fortune.. — Je possède déjà mille piastres..— ces mille piastres sont à vous. — Avec elles vous pourrez avoir ces parures qui plaisent aux femmes, et, quand cet argent sera dépensé, je vous jure que vous en aurez d'autre et que rien ne vous manquera jamais,. — Carmen, avec moi vous serez heureuse, je le sais... j'en suis sûr...— Carmen, ne prononcez pas l'arrêt de mort de votre

bonheur et du mien. . . consentez à être ma femme...

Ces dernières paroles furent prononcées avec une émotion profonde et touchante.

Dans la pièce voisine, où il se cachait. Morales fît le geste d'essuyer une larme d'attendrissement. — Hâtons-nous d'ajouter que cette larme existait seulement dans l'imagination du bandit.

— Mon ami, — répondit Carmen, —

pour être votre femme et pour vous rendre heureux il faudrait vous aimer d'amour... et je ne vous aime pas ainsi...

— Qui vous dit que vous ne m'aimerez pas un jour?..

— A quoi bon vous laisser des illusions qui prolongeraient vos souffrances ?. . ■— Ilélas î mon pauvre Quirino, je sens bien que je ne vous aimerai jamais que comme une 'sœur aime son frère... \

— Ainsi, — murmura l'Indien, d'une voix basse qui sifflait entre ses dents serrées, — ainsi vous rejetez ma demande ?.

— Pour votre bonheur, il le faut.

— Ainsi,— poursuivit-il lentement en attachant ses yeuxsur les yeux de Carmen — par vos innocentes coquetteries, puisque vous nommez ainsi vos doux regards et vos enivrants sourires, vous .^yez allumé dans mon cœur un incen-

die qui me dévore !.. vous avez fait couler dans mes veines des torrents de lâve ardente au Heu de sang!., et vous venez me dire aujourd'hui que vous ne m'aimez pas et que vous ne m'aimerez jamais !!. — Je ne suis pas de votre pays, moi, Carmen, de ce pays où la galanterie n'a rien de commun avec la passion!! Je ne suis pas un Espagnol, je suis presqu'un sauvage, mais les lèvres de ce sauvage n'ont jamais menti et ses oreilles ne sont point habituées à dis-

tinguer le mensonge de la vérité !!. — J'ai cru que vous m'aimiez parce que vous m'avez donnez le droit de le croire !!. — Je vous ai fait un autel de mon cœur, et ma vie est si bien à vous, que je ne saurais plus la reprendre.. .-Ecoutez-moi donc. Carmen, et croyez-moi, car ce que je vais vous dire s'accom^ plira,jelejure!!. - J'igaore si vous m'appartiendrez un jour, mais ce que je sais bien c'est que vous ne serez point à un autre I!. - Ce cœur qui s'est

promis à moi ne battra jamais sur le cœur d'un rival !!. — Si vous ne voulez pas m*aimer, du moins vous n'aimerez personne !! — Carmen, je vous défends l'amour!.. — Je veillerai sur vous .. je veillerai sans cesse !. - Partout où Tousserez, je serai!. — Vous ne me verrez pas, je vous verrai, moi ! — L'Indien a la ruse du serpent !.. — il peut en avoir aussi les dards empoisonnés î! — Prenez garde, Carmen, car le jour où votre main toucherait la main d'un

homme, je vous briserais, cet homme et vous, comme je brise ces perles que j'étais si heureux de vous offrir et que vous avez dédaignées !..

Quirino, en prononçant avec un calme effrayant les paroles que nous venons de reproduire, prit sur la table, daiis leur enveloppe cotdi^ieuse, les deux boucles d'oreilles, — il lesjeta violemment sur le sol durci qui servait de plancher à îa misérable habitation, et il les écrasa sous son talon ferré.

— Au revoir, Carmen !..— murmurat-il ensuite.

— Non pas au revoir, Quirino, — répondit la jeune fille dont le regard acéré comme la pointe d'une épée, le blessa au cœur, — non pas au revoir, mais adieu!!..

L'Indien se dirigea lentement vers la porte. — Au moment de l'atteindre il se retourna.

— Au revoir II — répéta-t-il avec l'accent de la menace, et il sortit.

Morales aussitôt quitta la chambre où il se cachait et rejoignit Carmen.

Lajeune fille, — les deux bras croisés sur sa poitrine, — la tête haute, — les yeux tournés vers la porte qui venait de se refermer derrière Quirino, conservait une attitude de défi , et son sein se soulevait avec force sous le tissu de son corsage.

— Ah ! je le savais bien !! — murmura le gitano, — je ne le savais que tropîl

— ce sauvage maudit, ce Quirino damiié

te déleste maintenant tout autant qu'il l'aimait!! — Il t'a menacée, et la menace (l'un Indien n'est jamais vaine !! — Ces gensdà, vois-tu, ont toutes les ruses du serpent .. il te l'a dit lui-même. — Il te suivra partout... il marchera dans ton ombre... et par conséquent dans la mienne!! — Ah! caramba! caramba!

ma sœur, dans quelle fâcheuse et vilaine situation tu viens de nous jeter!! — Si Notre-Dame-del-Pilar et saint Jacques de Gompostelle n'ont point pitié de

nous, comment allons-nous sortir de Jà??

Et Morales se mit à soupirer d'une façon lamentable.

La baladine restait silencieuse. *— Elle ne semblait point avoir écouté les doléances du gitano.

— Carmen!... — lui dit ce dernier avec impatience et dépit.

— Mon frère?... —demanda-t-elle en le regardant avec distraction.

—Voyons, au moins, réponds-moi!!

— A quoi vôux-tu que je réponde?

— Que penses-tu de ce qui se passe?

~ Je pense que nous allons jouer

une partie dangereuse dont ma vie est l'enjeu, et que, par conséquent, il faut gagner cette partie!...

— Ainsi, tu persévères?

—■ Plus que jamais!!

— Tu n'as pas peur de Quirino ?

— Quirino me tuera peut-être, mais je n'ai pas peur de lui!... — Tu sais bien, d'ailleurs, toi qui me connais, que

je ne suis pas fille à pâlir devant un danger, à reculer devant une menace!!

— Allons, le sort en est jeté ! «- puisque tu le veux, agissons...

En prononçant d'une voix tremblante ces paroles résolues, Morales se baissa; il ramassa les montures d*or des boucles d'oreilles écrasées et les mit prestement dans sa poche, en murmurant d'un ton de regret et de courroux :

— Féroce Indien ! demi-sauvage î double brute!! — voilà cent piastres en

poussière !! — N'aurait-il pas mieux valu mille fois me donner ces perles, puisque Carmen n'en voulait pas!!

Page 1