CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
IV ,g
Recette pour marier ses sœurs.
Carmen suivit docilement le plan développé par Morales dans le précédent chapitre , et les résultats de ce plan répondirent aux prévisions du ci-devant
pêcheur à la ligne des bords du Mançanarès, — ce fleuve où il y a quelquefois de l'eau.
Trois jours se passèrent donc sans que Tancrède reçut la moindre nouvelle de sa divine inconnue, et l'effet naturel de cette longue attente fut de rendre le jeune homme littéralement fou d'impatience, d'inquiétude et d'amour.
Il ne mangeait plus, -— il ne dormait plus, — une fièvre continuelle faisait bouillonner son sang dans ses veines; —
du matin au soir, et du soir au matin, il murmurait le nom de Carmen et pressait contre ses lèvres la rose à demi fanée tombée des cheveux de la jeune fille.
Enfin , dans la matinée du quatrième jour, un cargador ou portefaix du port vint frapper à la porte de la maison d'Eloi Sandric , et remit à Tancrède un billet que lui-même avait reçu des mains d*une mulâtresse qu'il ne connaissait pas.
2iC LES MAniONNETTES
Le Français donna deux piastres au eargador, stupéfait de cette générosité, et déchira d'une main tremblante l'enveloppe coquette et parfumée.
Le billet ne contenait qu'une ligne, mais cette ligne suffisait, et au-delà, pour faire succéder le délire de la joie et de l'espoir au morne abattement de l'incertitude et du découragement. — La voici :
€ Ce soir. . . — à minuit y — au Laméda. > A l'heure dite et à l'endroit convenu.
m DIABLE. 247
la mulâtresse rejoignit le Français, — le fit monter avec elle dans la volante, — lui banda les yeux et l'introduisit dans
la maison mystérieuse et dans la chambre tendue de toile des Indes, où l'attendait Carmen, plus belle et plus séduisante que jamais.
Le chevalier* tomba aux genoux de la jeune fille en balbutiant :
— Oh! combien je vous aime! et combien j'ai souffert!!...
— Et moi aussi , je vous aime î — ré-
248 LES MARIO>JNETTES
pondit l'Espagnole , en relevant doucement Tancrède, — et j'ai souffert autant que vousî...
Le Français et la gitana s'assirent alors l'un près de l'autre, et commencèrent une longue causerie que nous nous abstiendrons de reproduire, car les dialogues de l'amour n'ont jamais été et ne seront jamais que les paroles d'une même chanson chantée sur le même air...
Disons seulement que, dans cette eau-
série , Tancrède mit toute la flamme éloquente de la passion sincère qui débordait en lui ; et que Carmen fut d'autant plus irrésistible que son esprit et son cœur restaien t l'un et l'autre parfaiteo:ent libres.
La jeune fille continuait avec une habileté merveilleuse l'œuvre de fascination commencée par elle dans la précédente entrevue , — elle jouait son rôle avec le talent consommé d'une grande comédienne; et des auditeurs plus clair-
250 LES MARIONISETTES
voyants et moins aveuglés que Tancrède se seraient laissé prendre aussi bien que * lui aux caresses de cette voix si douce, aux promesses de ces yeux si tendres.
En quelques mots elle mit le Français au courant du roman de sa position : — Elle était orpheline, — lui dit elle, — et ne dépendait que de son frère, le seigneur don Guzman Morales y Tulipano, qui touchait à la grandesse d'Espagne et l'obtiendrait certainement un jour.— Ce frère, farouche gardien de Thon-
neur de son nom, n'était point homme à pardonner une faute ou même une démarche compromettante ; — il entourait sa sœur d'une surveillance incessante, que, cependant, elle avait trouvé moyen de déjouer pour l'amour de Tancrède, grâce à la complicité de sa nourrice. Bérénice la mulâtresse. — Don Guzman Morales s'occupait de l'administration des biens immenses que sa sœur et lui-même possédaient à file de Cuba.. — Ils étaient, du reste, à la veille
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de retourner l'un et l'autre en Europe.
— Oh! Carmen... Carmen!... — s'écria le chevalier avec un entraînement passionné, — je vous le jure sur mon honneur de gentilhomme, je voudrais que vous fussiez pauvre et de naissance ohscure!!!
— Pourquoi donc? — demanda la jeune fille.
— Je vous ai donné ma vie, — continua le Français,— mais, en vous voyant si noble et si riche, où trouverai-je l'au-
dace nécessaire pour solliciter votre main, et qui me prouve que votre frère ne refusera point ma demande?
— Ah! —répondit Carmen, — mon frère ne peut vouloir ma mort, et je sens bien que s'u refusait de nous unir, je mourrais. — Mon cœur vous appartient, Tancrède, et n'appartiendra jamais qu'à vous... — Je suis votre femme devant Dieu!
Véritablement on aurait pu croire que ces paroles étaient un signal destiné à
254 LES MARIONWETTES
provoquer le plus rapide des coups de théâtre, car à peine la baladine venaitelle de les prononcer qu'on entendit retentir au dehors les éclats d'une voix bizarre s'écriant, avec l'accent de la fureur et de la menace ;
— Un homme s*esi introduit dans ma maison'! — cet homme est un larron d'honneur! — il ne sortira pas vivant!! — Gardez toutes les issues ! — S'il tente de s'échapper, faites feu sur lui de vos
pistolets et de vos escopettes! — Je me charge de sa complice !l
— C'est lui ! — c'est mon frère I ! — balbutia la jeune fille avec un geste d'épouvante et de désespoir.— Il vient, il sait tout! — nous sommes perdus!!...
— Pas encore! — répondit Tancrède en tirant son épée. — Votre frère n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur mon cadavre!... — Aussi longtemps que je serai vivant, je vous défendrai, Carmen!!
— Me défendre! ~ Eh! le pourrex' vous? '- Mon frère n'est pas seul... —
ses valets armés lui prêteront main forte au besoin... —Non... non... nous sommes perdus... bien perdus!!... — Mon bien-aimé, nous allons mourir ensemble...
L'Espagnole, en parlant ainsi, se jeta dans les bras de Tancrède avec des pleurs et des sanglots, comme pour chercher un asile sur son cœur. — En proie aux tressaillements convulsifs de
la terreur, elle enlaçait étroitement le gentilhomme, paralysant ainsi ses mouvements.
— Carmen... Carmen... •— murmnra ïancrède, — au nom du ciel, éloignezvous de moi!! — J'ai besoin de toute ma force et de toute ma liberté pour vous défendre... — Éloignez-vous, Carmen, ou c'en est fait de nous !...
Mais, affolée sans doute par 1 imminence du péril, l'Espagnole n'enîendait
point Tancrède et ne dénouait pas son étreinte.
Le chevalier, n'osant la repousser et la séparer de lui en employant la force, maudissait du fond de l'âme ces terreurs féminines qui le rendaient iaipuissant pour la résistance.
Tout ceci s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à l'écrire.
La porte s'ouvrit. — Morales apparut,
— majestueux, — effrayant, ~ inexorable, — superbe !
11 tenait son épée nue sous son bras gauche ; — sa main droite était armée d'un long pistolet.
A la vue de Carmen presque évanouie sur la poitrine de Tancrède, un sinistre sourire souleva ses lèvres minces et découvrit ses dents blanches et pointues, — 11 s'arrêta près delà porte qu'il venait de refermer, ~- il prit une pose théâtrale digne de Frederick Lemaître
dans don César de Bazan , et il dit, en accentuant chaque phrase par les roulements d'yeux les plus férocement significatifs :
— Voilà donc ce que la descendante de l'une des plus vieilles maisons espagnoles a fait de son honneur!!... — Voilà donc à quel excès d'humiliation et de déchirement j'étais réservé !! — Je n'ai qu'une sœur... je veille sur elle comme un père veille sur sa fille ! — je la crois pure comme les anges du cielt
DU DUBLb. 261
— je la crois chaste comme la Madone!... — et je la trouve, au milieu de la nuit, dans les bras d'un amant!!...
— Senor ! — s'écria Tancrède avec véhémence, — vous insultez lâchement la plus céleste créature que la terre ait porté, et s^ous l'insultez sans motifs ..
— Taisez-vous!! — fit Morales d'un ton foudroyant, en interrompant le Français .. — taisez-vous ! — votre tour viendra!!...
Puis il reprit :
— Carmen! vous êtes d'une race où les fautes se lavent dans le sang ! — En ma qualité de chef de votre famille, je reçois de Dieu le droit et le pouvoir de vous juger et de vous condamner! — je vous juge et je vous condamne ! ! — J*ai prononcé l'arrêt, — je l'exécuterai! — Cet arrêt est sans appel! — Recommandez votre âme à Dieu, Carmen, car vous allez mourir!!...
La jeune fille, en écoutant ces mots terribles, releva lentement sa tête, que^
jusqu'à ce moment, elle avait appuyée sur l'épaule de Tancrède.
— Mon frère, — dit-elle d'une voix si basse qu'elle était à peine distincte, — mon frère, ayez pitié de moi !!...
— Point de pitié pour la fille coupable et sans pudeur!! — * répliqua frénétiquement Morales.
— Mçn frère, je vous le jure devant Dieu... — je vous en fais le serment par la mémoire de ma mère. . mon frère, je suis innocente I...
— Et moi, je le jure sur mon honneur!! — ajouta Tancrède,
— Taisez-vous II — répéta Morales pour la seconde fois, — je vous ai déjà dit que votre tour viendrait!!...
: — Eh bien! hidalgo cruel et aveugle, — continua le Français malgré cet ordre réitéré, — puisqu'il vous faut du sang et puisque me voilà, sans défense, entre vos mains, tuez-moi tout de suite, mais épargnez votre sœur, car je vous
jure de nouveau qu elle n'a commis aucune faute!!...
— Oh ! mon frère! — reprit Carmen, — croyez ce qu'il vous dit ! — Je suis innocente et pure; mais, s'il vous faut du sang, prenez le mien et épargnez mon bien-aimé, car il a respecté l'honneur que vous voulez venger!. .
Il était urgent de mettre fin à cet assaut de générosité qui menaçait de se prolonger indéfiniment.
— Vous mourrez l'un et l'autre'! —
répondit Morales, avec le geste et Taccent d'un tyran de mélodrame accompli.
En même temps il faisait mine d e diriger vers sa sœur le canon de son long pistolet.
Carmen alors tomba à genoux, les cheveux flottants, les mains étendues, dans cette attitude qu'elle avait essayée dans la nuit de la première entrevue, après le départ de Tancrède entraîné
par Bérénice, et qui lui avait valu les chaleureux éloges de son frère.
• — Don Guzman! — cria-t-elle à travers ses sanglots, — Dieu vous a fait le chef de notre famille et vous a donné droit de vie et de mort sur moi, mais sur moi seule ! — Vo is n'avez pas le droit de tuer mon époux!!
Morales recula d'un pas, avec une expression de stupeur miraculeusement imitée.
268 LES MAIUONNETTES.
—Votre ^'pouxî — répéta-t il,-— votre époux!! — Qu*avez-YOus dit?
— La vérité.
— C'est impossible! — vous n'(^tes point mariée! — cet homme est un étranger pour vous!...
' — Le ciel a reçu nos serments ! — De vant Dieu j*ai juré de lui appartenir; — il a juré devant Dieu de n'être qu*à moi!...
— Et ces serments sacrés» — dit alors Tancrède, — nous sommes prêts, l'un et
l'autre, à les renouveler devant ua prêtre...
Morales eut aux lèvres un nouveau sourire où , cette fois , le dédain se mêlait à la colère.
Il se campa vis-à-vis du Français, — la tête en arrière, •— le torse cambré, — le poin^j sur la hanche, — dans une superbe attitude de capitan blasonné.
Ainsi posé , — la mine hautaine, — Toeil mauvais, — la bouche tordue par
270 LES MARIOWNETTES
un rictus insolent, — Callot Teùt signé des deux mains.
— Savcz-vous qui je suis? — demandat-il à Tancrède en le toisant de la tête aux pieds, — le savez -vous?...
Puis, sans donner au jeune homme le temps de répondre, il ajouta d'un ton rempli de morgue héraldique :
— Savez-vous qu'on me nomme haut et puissant seigneur don Guzman Morales y Tulipano?— Savcz-vous que les
Tulipano datent de l'an 800, et sont plus nobles que le roi??
— Je le sais, — répondit Tancrède.
Morales fît de nouveau un pas en
arrière.
A trois reprises il éleva et abaissa ses deux bras, comme pour manifester un étonnement grandissant.
— Vous le savez t — reprit-il ensuite, — et vous avez l'audace de prétendre à devenir l'époux d'une fille de ma
maison!!!
— Oui, senor....;
Morales respira bruyamment.
— Qui donc êtes-vous? — s'écria-t41, — êtes-vous seulement gentilhomme?
— Oui, cartes... et de vieille et noble race!
— Votre pays ?
— La France.
— Yotre nom?
— Tancrède de Najac,
— Votre profession ?
— Enseigne du vaisseau le FoU' droyant.
Morales salua légèrement.
— Ilum!... hum!... ~ fit-il ensuite, — la France est un pays que j'estime sans aucun doute.. — Sa noblesse est illustre et vaillante... -^ La profession d'officier de la marine royale est honorable entre toutes... — Mais je ne vous connais pas, moi, senor, et je trouve votre parole insuffisante.... — Pouvez-
VOUS me donner la preuve que vous êtes bien ce que vous dites?.
— Non, je ne le puis, en ce moment, du moins....
— Ali ! ah ! Et pourquoi donc ne le
pouvez-vous pasi*
— Je suis étranger, — personne, à la Havane, ne me connaît officiellement, et par conséquent ne saurait vous garantir mon identité....
— Voilà qui est fâcheux... — trèsfâcheux... — extrêmement fâcheux I! —
Mais, j'y sonne, vous vous dites enseigne du vaisseau le Foudroyante
— Oui, senor... Je le dis, et cela est vrai.
-—Eh bien! si cela est vrai, vous devez avoir votre commission... — Montrez-la-moi, — je ne vous en demanderai pas davantage; et puisqu'il le faut, pour éviter l'effnsiondu sang et pour effacer la tache faite à l'honneur des Tulipano, je vous don nerai la main de Carmen. ..
Tancrède fit un rjeste d'accablemen^ désespéré.
— Senor, — murmura-t-il , — je suis certain d'avance que vous allez douter de ma parole...
— Et, pourquoi cela? — Qu'allez-vous doiic me dire de si prodigieusement incroyable?
— Celte commission'que vous me demandez...
2r— Eh bien?
— Eh bien ! je ne Tai plus ... ?
— Comment, vous ne l'avez plus?? —
Comment? voyons,..
— Elle était dans mon portefeuille, qui ne me quittait jamais ! — j'ai perdu ce portefeuille....
Morales se mit à rire, d'un rire métallique et strident , pareil tout à la fois au rire de Méphistophélès, et au bruit rauque d'une crécelle d'acier.
— Décidément, — dit-il, ~ vous jouez de malheur ! ! — Votre invention de portefeuille ptrdu n'estpas vraisemblable ! —
VOUS êtes grossièrement maladroit!! — J'aurais pardonné au gentilhomme, car le gentilhomme pouvait réparer son offense... — je ne pardonne point à l'imposteur! — Je vais faire justice !! — Il ne vous reste que le temps d'adresser une courte prière à votre saint patron, si vous en avez un....
Et Morales ajusta Tancrède.
— Ainsi, — demanda le Français avec la résignation du condamné qui se sou-
met à son sort inévitable, — ainsi vous ne me croyez pas ?
— Non ! cent fois non : — non ! je ne vous crois pas!!
— Eh bien ! senor, tuez moi donc... — Mais vous regretterez votre cruelle et fatale erreur, car vous saurez bientôt que je n*ai pas menti!!...
Ici vint se placer à l'improviste un nouveau coup de théâtre prouvant, jusqu*à l'évidence, que Morales et Carmen auraient pu lutter d'habileté , dans Tar-
rangement d'un scénario, avec un auteur dramatique de profession.
— Vous saurez bientôt que je n'ai pas menti ! — venait de dire le Français.
— Il va le savoir à l'instant même!! — s'écria la jeune fiile en tirant de son corsagfe le portefeuille soustrait par elle à Tancrède évanoui, dans la caîa du Paséo, et en déployant la commission que renfermait ce portefeuille.
— Tenez, mon frère, — ajouta-t-elle,
— prenez, -«- lisez, — jugez î!... — Vous voyez bien qu'il disait vrai !!....
Morales jeta les yeux sur le papier aux armes de France que lui présentait sa sœur.
Tandis qu il en parcourait le contenu, sa physionomie se modifiait complètement et perdait son expression furibonde et menaçante.
Quand il eut achevé, il salua de la main Tancrède, qui commençait à ne
plus rien comprendre à ce qui se passait sous ses yeux, et il lui dit :
— Monsieur le chevalier, lorsque je crois avoir raison je vais droit au but, et, s'il se trouve des obstacles entre le but et moi, je les brise! — Voilà mon caractère! — Mais, aussi, lorsque je m'aperçois qu'il m'est arrivé d'avoir tort, je me hâte de le reconnaître!! — telle est la position dans laquelle je me trouve en ce moment !... — Monsieur le chevalier, j'ai eu des torts envers vous..
je vous en fais mes excuses... — je regrette de vous avoir donné tout à l'heure quelques démentis un peu bien énergiques....— Si ces excuses et l'expression de ces regrets ne vous suffisent point, nous voici l'un et l'autre l'épée à la main et je' suis prêt à vous octroyer toutes les satisfactions qu'il vous conviendra d'exiger de moi....
— Non, non! — s'écria Carmen, en enlaçant de nouveau Tancrède de ses deux bras, — refusez ces réparations
inutiles ! je vous l'ordonne... je vous en prie l — Celui qui vous parle est mon frère... il faut le respecter, il faut l'aimer l — Si votre épée faisait couler une seule goutte de son sang, je ne vous le pardonnerais jamais....
— Rassurez- veus, chère bien-aimée...
— murmura le chevalier en remettant son épée au fourreau, — votre irère n'a rien à craindre de moi....
Puis il ajouta, en s'adressant à Morales:
— Je n'ai point à vous pardonner, senor, et vos excuses mêmes étaient inutiles puisque' vos injures' ne s'adressaient point à moi, mais à un inconnu qui vous semblait suspect et par qui vous vous croyiez offensé... — Permettezmoi seulement, maintenant que vous ne pouvez conserver à mon égard ni un doute ni un soupçon , de réclamer Taccomplissement d'une promesse à laquelle je devrai le bonheur de toute ma vie....
— Oh ! répliqua Morales,— ceia va de SOI... — Carmen est à vous ! — Après le scandale de cette nuit, vous ne pouviez sortir de ma maison que mort ou marié....
— Ainsi, — s'écria le chevalier radieux,— mon mariage avec Carmen....
— Aura lieu sur-le-champ ! — Je ne suis point homme à vivre une heure de plus avec une tache sur mon blason!!
— Oh! je sais bien ce que vous allez me répéter!... — . Ma sœur est pure, et vous
avez été le plus discret et le plus respectueux de tous les amants!! — Je veux le croire... je le crois... Mais la tache n'en existe pas moins ; — il faut donc qu'elle s'efface, et qu'elle s'efface sur-le-champ....
Tancrède nageait dans les flots bleus d'un océan d'allégresse.
Carmen baissait pudiquement la tète, — sans doute afm de cacher les rayonnements irop vifs de ses beaux yeux incendiaires.
Morales prononça deux fois, et d'une voix aiguë, le nom de Bérénice.
La mulâtresse entra, de l'air le plus humble ; — elle semblait tremblante et fort embarrassée de sa personne.
—Tout étant bien qui finit bien,-- lui dit l'Espagnol, — je ne te ferai pas de reproches... — Tu mériterais cependant d'être publiquement fouettée et marquée sur l'épaule avec un fer rouge... — Mais il est inutile de parler de cela... —
DU DIABLE. 28r>
Tu vas envoyer les valets regagner leurs lits...
— Oui/ scnor.
— Tu te rendras ensuite au couvent voisin...
— Oui, senor... — répondit Bérénice en tournant sur ses talons.
— Eh bien ! où vas-tu ? — s'écria I\l orales.
— Au couvent voisin , ainsi que vous venez de me l'ordonner.
— Et qu'y feras-tu?
— Vous ne me l'avez pas dit...
— Alors , attends donc que je te le dise ! — En vérité, ceU^ créature devient fol'e!!...
— Senor, la crainte de vous avoir déplu pourrait en être cause...— répondit hypocritement la mulâtresse.
-- Si cette crainte existe, elle aurait bien dû se manifester un peu plu.% tôt! répliqua Morales. — Mais, encore une fois, ne parlons plu? de cela. — Bref, tu vas aller au couvent; — tu demanderas
DU DAIBLE. 291
le frère prieur, pour une affaire de grande importance et qui ne souffre aucun retard. — Il est de mes amis, et, en lui faisant passer mon nom, il te recevra sur-le-champ... — Tu lui diras que je l'attends... — Tu ramèneras ici tout au plus vite et tu allumeras les bougies de l'oratoire de ma sœur.
— Oui, senor.
— Allons, va vite et reviens plus vite encore. — En un mot, fais preuve de la même activité que s'il s'agissait de mal
LES MAIUOISNLTTES
faire et de trahir la confiance qu'on a
mise en toi....
Bérénice sortit, la tête basse et d'un air de profonde hunailité.
—Monsieur le chevalier, — reprit Morales en allant s'asseoir dans un fauteuil au fond de la chambre, — rien ne vous empêche de causer avec Carmen en toute hberté... — Je dois rester là pour le décorum et les convenances (que personne au monde ne respecte autant que ioi), mais je ne vous gênerai nulle»
ment... — Ma sœur est votre fiancée, et dans une demi-heure elle sera votre femme....
— Ah! senor! — s'écria Tancrède avec feu, comment vous exprimer ma profonde reconnaissance!... Elle est sans bornes... elle sera éternelle....
— Chut! chut! — fit vivement le gitano grand seigneur, -— pas un mot de plus à ce sujet! — vous ne me devez aucune reconnaissance ... — Peut être vous aurais-je accepté pour beau-frère
avec la satisfaction la plus vive si vous vous étiez fait présenter à moi et si vous m'aviez demandé ma sœur.... — Mais il n*en a point été ainsi. — Dans les circonstances où nous nous trouvons, je ne vous donne pas la main de Carmen, je vous la laisse prendre, ce qui n'est pas du tout la môme chose... ^- Pour sauvegarder mon honneur outragé, j'avais à choisir entre votre mort ou votre mariage. — Je choisis le mariage, parce que cette réparation est
plus complète el moins périlleuse, voila tout....
— Je vous comprends, senor...— répondit le Français avec dignité et avec émotion; — mais ma reconnaissance n'en existe pas moins, car au lieu de la mort c'est le bonheur que je reçois de vous, et, si ma vie désormais n'appar tenait à Carmen, JG la donnerais pour vous sans regrets....
Morales fît son geste favori, — un
^esie que nous connaissons déjà : — il essuya deux larmes absentes.
— Allons, -— dit-il en feignant d'obéir à un entraînement irrésistible, — décidément, vous êtes un noble jeune homme, et je ne regrette plus rien... — vous êtes digne de moi! — Tout est oublié... — Dans mes bras, mon frère! dans mes bras!!
Tancrède se rendit avec joie à ce chaleureux appel, et il reçut de Morales
l'impétueuse accolade de la réconciliation sincère.
Carmen , seule témoin de cette scène inqualifiable, était muette, pensive, presque triste.
Malgré son triomphe complet, — malgré la réussite de tous ses plans, — malgré la réalisation de toutes ses espérances, elle se sentait affligée et humiliée de voir le gentilhomme dont elle allait porter le nom jouer avec une si complète bonne foi son rôle de dupe
208 LES MARIONNErrES
dans la comédie préparée par elle.
11 lui semblait que Morales allait trop loin.
Tout n'était pas dit encore , cependant.
— Mon cher chevalier, — reprit le gitano, - la situation est agréablement modifiée... Je ne vous subis plus, — ^ je vous accepte: — je crois même sentir au fond de mon cœur que je vous choisirais..» — Dans quelques minutes votre bonheur sera complet. — Je ne vous
fais point l'injure de niêler une vile question pécuniaire à ^vos transports amoureux...-- entre gens comme nous, à quoi bon parler d'argent et d'intérêts? — Je ne me marierai jamais... — ma sœur est mon unique héritière.— Entre elle, vous et moi , désormais tout sera commun... — Ce qui appartient à l'un appartient aux autres... voilà qui est arrêté....
— Senor, — balbutia Tancrède, — une générosité si grande!.». — Je ne
sais, je vous jure, si je dois accepter...
— Vous le devez! — la délicatesse vous en fait une loi !! -— Vous m'offenseriez en refusant, et vous blesseriez profondément Carmen en même temps que moi... — Et, tenez, je vais vous mettre à votre aise... — Je vous jure, par ma foi d'hidalgo, que si vous étiez plus riche que moi je puiserais sans scrupule dans votre bourse et j'userais de votre fortune comme d'une chose m'appartenant.
— La bien ! senor, puisqu il en est ainsi, j'accepte.
— Vous vous souviendrez de votre promesse et vous ne vous en repentirez jamais?
— Jamais!!
— A la bonne heure... pas un mot de plus à ce sujet! — Nous sommes parfaitement d'accord.
En ce moment on gratta doucement à la porte.
— Est-ce toi, Bérénice' — demanda Morales.
— Oui, senor.
— Entre, — et rends-moi compte de la manière dont tu as rempli ta mission...
— Senor, — fit la mulâtresse. — le révérend père prieur vient d'arriver, et les bougies sont allumées...
— Où est le saint homme?
^-^Dans l'oratoire.
— Nous allons le rejoindre à Tins'
tant... — Allons, Carmen, ne faisons pas attendre le révérend....
— Mon frère, je vous prie de m' accorder une minute... — répondit la jeune fille en s'éiançant hors de la chambre, après avoir jeté à Tancrède un regard d'une expression enivrante.
Avant que la minute demandée fût écoulée, Carmen rentra.
Elle venait d'attacher sur sa splendidc chevelure brune une couronne de roses blan ches à peine épanouies, — virginal
emblème préparé sans doute h Tavance.
— Celte couronne la rendait plus belle et plus sédaisan:e encore.
Tancrèdc crut voir un nuage passer devant ses yeux; — son cœur accéléra ses mouvements, — un torrent de lave ardente roula dans ses veines...
— Donnez la main à votre fiancée, mon cher chevalier, — dit majestueusement le gitano, — et suivez-moi....
Tancrède obéit machinalement; — son éblouissement, son émotion, son trou-
bie, anéantissaient d'une façon à peu près complète son intelligence et sa volonté.
La pression légère de la main de Carmen se posant sur la sienne, le rendit à lui-même.
Au fond d'une petite chambre transformée en oratoire par des images pieuses, par des statuettes de saints en bois
colorié, et par la présence d'un priedieu luxueux, se voyait un autel improvisé couvert de fleurs et de clinquant, et éclairé a giorno par une vingtaine de bougies.
Devant l'autel s'agenouillait un moine de bonne mine, portant gaillardement son embonpoint rabelaisien; — autour de sa tête rasée un cercle de cheveux frisés et grisonnants à peine dessinait la couronne de Tordre de saint François.
DU DIABLE. o07
Ce moine était le prieur du couvent voisin.
Pendant la journéa de la veille, Bérénice était allée le prévenir qu'au milieu de la nuit suivante on viendrait réclamer son ministère pour la célébration d'un mariage, et en même temps elle lui avait remis une somme de cinquante piastres destinée à l'entretien de la chapelle du couvent.
Ces mariages nocturnes et subits étaient dans les mœurs de l'époque et
dans ies habitudes du pays. — Le bon moine avait trouvé la chose toute simple.
11 interrompit sa fervente oraison aa moment de l'entrée de Morales, de Carmen et de Tancrède, et, sans perdre une minute, il commença la cérémonie nuptiale.
1^ Le Français et l'Espagnole prononcé-rent l'un après l'autre le oui solennel.
— Vous êtes unis devant Dieu ! ; — leur dit alors le père prieur. — Çrescite et
multiplicamini ! ! — Allez , et soyez heureux!...
— Mes enfants, mes chers enfants! — s'écria Morales d'un ton pathétique, et en essuyant plus que jamais ses deux larmes absentes, — je vous bénib! — Venez vous jeter dans mes bras, car j'éprouve le besoin de vous serrer contre mon cœur!!
Carmen approcha ses lèvres de Toreille du Français et lui dit tout bas :
— Mon mari..» je vous aime.,..
— Je rêve... — murmurait Tancrède, — je rêve, et je vais m*éveiller!...
[fin du quatrième volume.