‹ Les marionnettes du diable (volume 3)Chapitre 10 sur 15 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Le jour du Hiariage.

Ce qu'Olivier venait de dire était vrai, — l'éclatante beauté de Carmen l'épouvantait. — Il aurait moins souffert en la trouvant moins belle...

:1\À LES MAKION.NEJÏES

Ceux-là seulement qui sont capables de iessentirou du moins de comprendre un amour devenu presque immatériel à force d'être immense, pourront se rendre compte de l'infinie aélicatesse de ce sentiment. — Les autres souriront de pitié ou crieront à l'invraisemblance...

— que nous importe?..

Contraint par les circonstances d'immoler les rêves de sa vie à la solidarité de l'engagement pris par son père vis-àvis d'un mourant et d'une orpheline.

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Olivier, nous le savons, était prêt à des venir le mari de la fille de don José.

Il allait donner son nom à Annunziata, on plutôt à Carmen, mais il ne pouvait lui donner son âme qui n'était plus à lui... — Par excès de loyauté il se résignait à trahir le serment d'amour murmuré aux genoux de Dinorah, mais il airrait voulu ne trouver dans cette trahison que souffrance et sacrifice...

Olivier n'ignorait pas combien est faible la volonté de l'homme le plus

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fort, et combien sont puissantes les séductions d*une femme souverainement belle et merveilleusement attrayante. — Il se défiait de lui-même, il envisageait avec une terreur profonde , avec un remords anticipé, les vraisemblances de lavenir... — II se disait qu'un jour peutêtre une infidélité de son cœur viendrait le rendre criminel à ses propres yeux, et que, ce jour-là, Dinorah abandonnée serait lâchement trahie...

Voilà ce que se disait Olivier ; — mais

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rien ne se pouvait changer à la situation — il fallait l'accepter telle qu elle était, avec tousses périls.

Le jeune homme ne conservait plus désormais qu'un espoir et qu'unechance de salut . — peut-être l'étrangère n'éprouverail-elle pour lui qu'une tranquille affection <le sœur et serait-elle la première à désirer qu'aucune suite ne fût donnée aux projets d'union conçus par Philippe Le Vaillant.

— Oh! s'il en était ainsi, comme je

Taimerais!! — murmurait Olivier — avec quelle ivresse je serais son frère ! — avec quel bonheur je la rendrais riche, et s*il lui fallait ma fortune entière pour lui permettre d'aspirer aux plus brillants partis de France, avec quelle joie je lui donnerais cette fortune!!...

On ne saurait le nier, une fatale étoile plane, à certaines heures, sur la vie. — Un mot aurait suffi pour assurer le bonheur d'Olivier et celui de Carmen... —

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mais ce mot ne pouvait se dire ! — la gitana aurait accepté avec délire l'offre de la fortune sans le mari!! — mais cette offre ne pouvait se faire !

L'espoir que fondait encore le jeune homme sur l'indifférence de sa fiancée à son égard ne tarda guère à se dissiper...

Carmen était à peine au Havre depuis quelques jours que dans un de ses longs entretiens avec l'armateur elle trouva

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moyen de lui faire comprendre que son cœur s'envolait vers Olivier —

Le vieillard, que l'ex-baladine tenait complètement sous le charme de sa beauté merveilleuse et de sa rouerie consommée, dit à son fils avec un véritable transport d'allégresse :

— Tu es bien heureux, mon cher en fantî! '- tu es aimé de la plus adorable créature du monde entier!!... — à quand le mariage?., —il me tarde d'être grand-père !..

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A partir de ce moment la manière d'être d'Olivier se modifia du tout au tout. — Comme il n'espérait plus rien, il afficha la menteuse gaîté d'un liomme qui cherche à s'étourdir. — Sa politesse un peu contrainte jusqu'alors auprès de Carmen, devint presquede la galanterie.

'—Il semblait avoir liàte d'en finir. — Il activa les préparatifs du prochain mariage. — A le voir ainsi pressé, chacun pensait: — il est amoweuxl.. -■ hélas! il n'était que malheureux! ..

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Ses yeux brillaient, — mais c'était l'éclat de la fièvre.

Ses lèvres souriaient — mais une mortelle tristesse envahissait sou âme.

La veille du mariage arriva. — La lecture du contrat fut faite avec solennité selon la coutume.

Ce contrat reconnaissait une fortune de deux millions à la fille de don José Rovéro.

Olivier signa cet acte d*un airjoyeux,.

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puis il remonta dans son appartement et il s'enferma.

Aussitôt tomba le masque qui cachait son visage. - Une morne pâleur envahit ses lrai;s contractés. — Des sanglots convulsifs soulevèrent sa poitrine que gonflait un incurable désespoir...

Au bout d'une heure cette crise violente parut se calmer.

Le jeune honmie s'assit alors devant une élégane table «le boule qui lui sei-

î*^..< Li:S MAIUONNETTES

vait de bureau, et d'une main tremblante il écrivit les lignes suivantes :

« Chère Dinorah bien-aimée,

» Ne m'accusez pas, ne me maudissez pas, plaignez moi... — Je suis le plus malheureux des hommes ! — Mon cœur est brisé, — ma raison chancelle... — Une inexorable fatalité me contraint de renoncer à vous, c'est-à-dire à l'espoir, c'est-à-dire à la vie...

» Vous m'aviez juré de m'attendre..

— ne m'attendez plus, Dinorah, car à

DU îiFAlJr.E.

moins d'un miracle je ne reviendrai pas...

» Je vous rends la parole qui vous liait à moi... hélas!... je dois vous la rendre, puisqu'il me faut trahir le serment qui m'enchaînât à vous... — Vous êtes hbre, — soyez heureuse... c'est mon unique et ardent désir, c'est la seule grâce que je puisse demander à Dieu désormais.. — Oubliez le malheureux ((iii ne vous oubliera jamais, —

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n'aimez plus celui qui vous aimera toujours...

» Adieu, Dinorah,... adieu, mon rêve...

— adieull — Ah I que ce mot est dur, quand on avait espéré toute une longue existence d*amour et de bonheur, à vos genoux!..,

> Ma destinée est inflexible !... — il me faut répéter ce mot fatal : adieu L. et je voudrais mourir en le traçant...

mais Dieu est sans miséricorde... — il me condamne à vivre... »

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Olivier plaça cette courte lettre dans une enveloppe qu'il cacheta en noir en témoignage du deuil de son âme. — Ensuite il écrivit l'adresse ;

Mademoiselle Dinorah de Kerven à Saint-Nazaire,

Bretagne, — Heureuse lettre II — murmura-t-il, — tu vas auprès de ma bien -aimée que je ne reverrai plus...

Il appuya ses lèvres sur le froid papier, comme si l'enveloppe avait pu vil il ^

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transuietlre ce baiser aux petites maiiis deDiiiorah...

— - Heureuse lettre!! — répéta-t-il.

Et il sortit pour la jeter lui-même à la poste.

En revenant il se disait :

— Le sacrifice est consommé!... — je viens de rompre avec le passé, maintenant il faut marcher, le visage radieux et les regards brillants, au supplice de Tavenir!...

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Puis il ajouta, en souriant d'un triste sourire :

— Supplice que tant d*autres envieront, car il me jette dans les bras d'une femme jeune et belle, et qui m'aime!... et par pitié pour cette pauvre femme il me faudra cacher mes larmes... il nie faudra paraître heureux !!...

La nuit avait passé, le matin du grand jour était arrivé.

La cérémonie nuptiale devait s'accomplir a midi, avec une solennité inouïe, dans la principale église du Havre.

Parmi les habitants de la ville maritime dont Philippe Le Vaillant passait à bon droit pour être le plus considérable personnage, le mariage d'Olivier prenait les proportions d'un important événement et d'une véritable réjouissance publique.

On avait vu naître et grandir le fils de l'armateur; — tous Its vieillards se sou-

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venaient de l'avoir porté dans leurs bras; — tous les jeunes gens étaient ses amis; — tous les pauvres avaient été soulagés par lui...

Il était d'ailleurs l'unique héritier de l'immense fortune de l'armateur ; — il devait succéder à la royauté commerciale de son père.

Personne n'ignorait la touchante tendresse, le dévouement sans bornes dont Philippe \j2 Vaillant et José Rovéro s'étaient donné tant de preuves. — L'union

d'Olivier et de l'orpheline semblait à chacun le couronnement de cette indissolable affection du Français et de l'Es-

pagnol... ~ L'amour des deux enfants terminait dignement le beau poème de l'amitié des deux pères.

Le petit nombre de ceux qui avaient été admis à voir la fiancée d'Olivier, parlaient avec des, cris d'admiration ae sa prodigieuse et rayonnante beauté. —

La curiosité générale se trouvait donc surexcitée outre-mesure et l'église serait

sans aucun douie trop petite pour contenir la foule, avide de juger parelle-mème cette jeune fille à laquelle, disait'Ort, rien ne se pouvait comparer.

Les poètes indigènes mettaient la dernière main à de pompeuses épithalames ; — les corporations préparaient des bouquets et des compliments, — les affaires furent suspendues et le cours des sucres, des cotons et des indigos ne trouva ce jour-là que des indifférentSiv,!

La fille de don José devait quitter, •

pour la messe de mariages ses sombres vêtements de deuil.

Il n'était bruit parmi la population féminine de cette ville que des somptuosités de la robe de noces dont la double jupe blanche disparaissait entièrement sous une garniture de point d'Alençon estimée cent cinquante mille livres, et relevée de distance en distance par des ferrets de diamants plus beaux que les ferrets historiques donnés par le roi Louis XIII à la trop faible Anne d*Au-

triche et par cette dernière à l'irrésistible duc de Buckingham.

Un collier de perles d'une valeur de deux cent mille livres, cadeau royal s'il en fut, devait s*enrouler autour du cou divin de Carmen. — Des bracelets de diamants, dignes de figurer parmi les joyaux de la couronne, étaient prêts pour ses poignets délicats. — Enfin chacune des épingles de diamants destinées à fixer la virginale couronne de fleurs d'oranger sur la tète de la jeune

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épouse, avait coûté vingt-cinq mille livres, chez Bœhmer, le plus fameux joaillifer de Paris.

Ensomme, l'ensemble des dentelles et des bijoux valait plus de six cent mille livres, et s*ajoutail aux deux millions constitués en dot par le contrat à la fille de don José.

On voit que Philippe Le Vaillant faisait royalement les choses !

Nous prions nos lecteurs de noua.

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accompagner dans la chambre de Carmen.

Neuf heures dn matin venaient de sonner.

L'ex-baladine, assise devant une toilette-duchesse dont un nuage de dentelles encadrait la glace vénitienne , abandonnait sa splendide chevelure aux mains des deux femmes de chambre qui la divisaient en nattes lourdes et brillantes, car l'Espagnole., fière à bon droit de ce diadème éblouissant.

268 LE» MARIONXRTTES

refusait de se plier aux lois tyranniques et absurdes de la mode et de laisser disparaître sous une couche épaisse de poudre à la maréchale ces tresses magnifiques aux reflets de velours.

Un ample peignoir de soie blanche, qu'un simple ruban serrait négligemment à la taille, indiquait sous ses plis les ondulations élégantes d'un corps sans défaut.

Au fond de la chambre, la robe de noces s'étalait sur un fauteuil doré. —

DV DIABLE. 26î^

Carmen ne devait la revêtir qu'au dernier moment et pour monter dans le carrosse de gala de son beau-père futur.

La gitana semblait préoccupée.

Ses yeux se fixaient avec une vague expression de rêverie sur les perles et sur les diamants entassés devant elle, — elle les regardait , mais sans les voir...

C'est qu'en ce moment la pensée de Carmen était bien loin du Havre et du grand événement qui se préparait —

involontairement l'Espagnole retournait en arrière ; — elle évoquait tous les souvenirs de sa vie si courte et déjà si remplie; — elle revoyait son enfance bohémienne et misérable, écoulée sur les places et dans les carrefours de Madrid, de Grenade et de Séville.,. — sa fuite précipitée et dont nous couinais sons déjà les motifs, en compagnie de son frère fort désireux d'éviter la potence; — puis son arrivée à la Havane; — ses danses et ses chansons pour ga-

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gner quelques réaux et quelques piastres doDt Morales s*emparait avidement; — elle revoyait Tancrède et Quirino — son mariage ;— son embarquement ; — Morales pâle et effaré lui venant dire qu*elle était veuve ; — enfin, la traversée, le naufrage, — la mort d'Aonunziata et le point de départ du plan hardi de cette infâme comédie dont le dénoûment approchait et dont rien ne semblait plus pouvoir entraver le succès...

— Ainsi donc — se disait Carmen — les voilà réalisées, les voilà dépassées mes plus audacieuses espérances !... — quelques heures encore et je serai riche ! — riche de deux millions dans le présent ! — riche dans Tavenir d'une fortune princière!!! — Avec la puissance que donne une fortune pareille à cellelà, où n'arriverai-je pas ?. — Entre mes mains, mon mari ne sera que l'instrument docile de mon ambition, car je suis trop belle pour ne pas être aimée.

Dl DIABLE.

et je suis trop habile pour ne pas dominer l'homme qui m'aimera !!!

Et, après une pause, elle ajoutait :

— Mais tout cela est-il bien vrai, tout

cela est-il bien possible? ~ ne suis-je point le jouet de quelqu'étrange halluclnalion qui va se dissiper tout-à-cou[i, et qui du haut de mes rêves me laissera retomber dans la froide et triste réalité ?

Pour se convaincre qu'elle n'avait rien à craindre d'un réveil soudain ,

vu 48

^i^M LES MARIO.NNEÏTES

Carmen saisit sur la toilette une poignée de bijoux , — froissant dans ses mains les grappes de perles , — faisant mirojter sous la lumière les diamants aux facettes étincelantes, — meurtrissant ses doigts charmants aux montures de ces brillants et précieux hochets...

On frappa doucemeni à la porte.

La gitana tressailUt.

— Allez vous informer de ce qu'on me veut. , — dit-elle à l'une de sea femmes de chambre — et, qui que ce

soit qui me demande, répondez que je ne puis en ce moment recevoir personne...

La femme de chambre sortit, et rentra presqu'aussitôt.

— Eh! bien? — demanda Carmen.

— Mademoiselle, répoiiJit la camérisle — Zéphir Coquin, le vieux valet de chambre de monsieur Philippe, venait prévenir mademoiselle que quelqu'un sollicitait la faveur de la voir et de lui parler...

l27t> LES MAhlONîNhTTES

— Quelqu'un?... qui donc?...

— Un homme de pauvre mine, à ce qu'il paraît... — une sorte de mendiant... — il voulait sans doute importuner mademoiselle en demandant des

secours.

— Vous avez dit que je ne pouvais recevoir 7

— Oui, mademoiselle.

— C'est bien.

Quelques minutes se passèrent On frappa de nouveau.

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Carmen fit un geste d'impatience, et, pour la seconde fois, la camériste s'empressa de quitter la chambre. — Son absence ne dura qu'un instant.

— Eh I bien, qu'y at-il encore ? — dit Carmen.

— Mademoiselle,"^ c'est toujours Zéphir Coquin. — Il paraît que l'homme qui demande à voir mademoiselle ne veut pas s'en aller...

Carmen fronça le sourcil.

— Comment, il ne veut pas s*en

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