OU-J IFS MARIONNETTES
— Tu conviens sans peine, n'est-ce pas, que, bien que tu sois adroit et rusé, c'est encore moi qui suis la plus habile de nous deux ?. .
— J'en conviens de tout mon cœur.
— Ton plan pour devenir madame de Najac était réellement superbe, et la grande et magnifique affaire qiîi se termine aujourd'hui est un véritable chefd'œuvre!!..
— Alors, ta consens volontiers à l'abandonner entièrement à moi et à me
confier la direction de tes affaires....
— Je te dirai : oui, et je me laisserai guider en aveugle, quand tu auras répondu à une seule question...
— Quelle est cette question?...
— La voici : feras-tu ma fortune î
— Je ferai ta fortune.
— Foi de Carmen?...
— Foi d'Annunziatal!
— C'est bien. — Je m'abandonne à
toi. — Dispose de Morales... — il n'est vu 20
plus qu*un pantin docile dont tu tiens les ficeiies... ,
— Eh ! bien donc tu vas sortir de cette maison, sans parler à personne et sans répondre à aucune des questions que les domestiques qui se trouveront sur ton chemin pourront f adresser..
— Je serai sourd, et je serai muet.
— Il existe sur les quais une hôtellerie modeste que j'ai remarquée plus d*une foîâ' ei** passant - ehe a pour enseigne une antre d* argent.,.
— Fort bien.
— Tu t'installeras dans cette hôtel* lerie, après avoir pris soin Jet'habiller d'une façon convenable... Tu y vivras largement, sans te rien refuser, mais en ayant soin de ne point attirer sur toi l'at» tention...
— C'est facile.
— Tu sortiras le moins possible... ~ tu éviteras tout rapport avec les curieux et lès indiscrets, — tu t'arrangeras enfin de telle sorte que personne ne soup-
ÔOR LES MAKIONNKTTES
çonne que tu arrives de la Havane, que tu le trouvais sur le Marsouin, et que tu me connais . .
— Je ferai tout cela... — maispuis-je te demander quel est le but de ces précautions sans nombre ?..
— Tu ne le devrais pas, — cependant je veux bien te l'apprendre : — je ne sais encore ce que je dirai de toi et sous quel prétexte je te présenterai à mon mari et à mon beau-père. . — Il importe donc que le récit romanesque que j'in-
venterai n'ait point été démenti à l'avance par quelques paroles imprudentes qui te seraient échappées...
— Tu as raison!! — toujours raisonl...
— Le plus tôt possible, et sans doute
flMci à fort peu de temps, je te ferai parvenir un billet dans lequel seront détaillées mes instructions relatives à la con* duite que lu devras tenir et aux choses dont il faudra (jue tu sois instruit...
— J'attendrai ce billet avec patience
et j 'exécuterai de point en point les instructions qu*il renfermera...
— Cela étant ainsi, tout ira bien... — Maintenant, senor don Guzman, adieu, ou plutôt au revoir, car l'heure du mariage approche, ma toilette n'est point terminée et mes femmes pourraient s'étonner d'un entretien si long., .
— Mademoiselle Annunziata croit qu'elle pense à tout — fit Morales en
riant — elle oublie cependant une chose
de grande importance. .
DU ©lABLE 511
— Laquelle?
— De me donner de l'argent.
— C'est juste.
Carmen s'approcha d'un meuble qu'encombraient les parures et les bijoux faisant partie des cadeaux de noces.
Parmi cet entassement d'olpjets remarquables par leur richesse ou par leur élégance, se voyait un coffret carré, en acier poli, rehaussé de reliefs d'argent bruni précieusement. (^e]^^..
Carmen ouvrit ce coffret.
Il était rempli de belles pièces d*or, neuves et étincelantes . — Ces pièces, vierges de tout contact et sorties des balanciers de la monnaie pour entrer dans le coffret, représentaient une somme de cent mille livres.
Philippe Le Vaillant les avait apportées lui-même à la fiancée de son fils après la signature du contrat.
«— Tends tes mains... — dit Carmen à Morales.
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Le gitano ne se fit pas répéter deux fois cet ordre.
La jeune femme prit deux poignées d'or et les laissa successivement tomber dans les doigts crochus de son frère, qui se refermèrent sur elles comme des serres de vautour sur une proie convoitée.
Les vêtements de Morales étaient en lambeaux, mais ses poches restées intactes reçurent ce dépôt précieux.
— Maintenant — demanda Carmen — tu as ce qu'il te faut ?...
LES MARIO^■^ETTES
— Oui... — ]ç ne réclame rien ..
quant à présent du moins.,.
- — Va-t en bien vite, car le temps me presse.,.
— Un mot encore, ..
— ' Voyons,. ,
— M'autorises-tu à assister, dans le plus strict incognito et caché derrière quelque colonne de l'église, à la cérémonie de ton mariage?...
— Jeté le défends au contraire de la façon la plus formelle...
— C'est dommage I... — j'aurais été curieux de voir Annunziata Rovéro jurer amour et fidélité à Olivier Le Vaillant... — enfin, tu m*interdis cette satisfaction... — j'obéirai religieusement...
— J'y compte,
— Ecris-moi le plus vite possible...
— C'est convenu. . .
— Au revoir, Ânnunxiata..»
— Au revoir, don Guzman..
Carmen ouvrit la porte qui donnait
dans l'anticbambre et Morales sortit, en
LES MARlONNETTEt
ayant soin de s'incliner à trois reprises, d'une façon remplie d'humilité et de respect, aussitôt qu'il sentit les regards curieux des caméristes braqués sur lui.,.
— Achevez ma toilette... — dit Carmen aux deux femmes, lorsque le gitano eut disparu.
Elle se rassit et elle abandonna de nouveau sa splendide chevelure aux mains adroites qui métamorphosaient
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ses nattes lourdes en un brillant diadème de jeunesse et de beauté.
Au bout d'un instant ce délicat et merveilleux travail était achevé et la menteuse couronne de fleurs virginales, retenue par les épingles de diamant dont nous avons parlé, venait parer le front si pur et si velouté de l'Espagnole.
Il était dix heures et demie.
Les conviés ne tarderaient guère à encombrer les salons de l'armateur.
Carmen laissa tomber son peignoir
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et revêtit la robe de point d*Aiençon qui depuis bitn des jours fournissait un aliment aux curieuses préoccupations de toute la ville.
Cette robe découvrait à demi le marbre vivant des épaules frémissantes de la jeune femme. — Les perles du colier s'enlacèrent autour du cou. — Les oiacelets de diamants se nouèrent aux poignets. — Le bouquet de ileurs d'oranger, pareil à Id cotironne, prit enfin »a place au corsage dont la soie et les
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dentelles dessinaient, tout en les voilant, les formes incomparables.
L'une des femnjes de chambre arrangea par derrière les plis de la longue jupe. — Elle posa deux ou trois épingles — elle élargit quelques uns des' noeuds sur lesquelles s'attachaient les^ ferrets de diamants, puis elle dit :
— La toilette de mademoiselle eàt' terminée .. —j'ose espérer que mademoiselle sera contente.
C'est bien. . — r.'-pondit Carmeui
J)?(> LES MARIONWETTEI
— je VOUS remercie de vos soins...
Elle b'approcha d'une grande glace où sa radieuse image se reflétait de la tète aux pieds — elle examina d'un regard scrutateur l'ensemble et les détails de sa personne — un sourire vint à ses lèvres — une flamme vive passa dans ses yeux, et en elle-même elle murmura:
— Allons, décidément, je suis belle l.
En ce moment l'une des caméristes,
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qui venait de sortir , rentra dans la chambre en disant :
— Monsieur Philippe et monsieur Olivier demandent si mademoiselle peut les recevoir?...
— Qu'ils entrent — s'écria TEspagnole — et qu'ils soient les bienvenus...