‹ Les marionnettes du diable (volume 5)Chapitre 30 sur 32 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

Tancrède et don José.

Morales n'avait commis aucune exagération en disant à sa sœur que la maison de l'armateur don José Rovero était l'une des plus belles demeures,

sinon même la plus belle, de la Caïa de VObispo.

A l'époque où se passaient les faits que nous racontons , la Havane n'était pas, comme de nos jours, une ville de luxe et d'ostentation dont les constructions peuvent rivaliser d'élégance et de somptuosité avec celles du nouveau Paris.

Les habitations véritablement riches et confortables s'y trouvaient en petit nombre, et parmi ces dernières on ci-

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tait en première ligne celle de don José.

La grille, située comme nous le savons dans la Caïa de l'Obispo, s'ouvrait sur une avenue plantée de grands arbres formant une voûte épaisse, un arceau naturel et verdoyant, véritable tunnel végétai qu'il fallait suivre dans toute sa longueur pour arriver au pavillon , placé au centre d'un grand jardin touffu et luxuriant comme une forêt vierge.

Le pavillon, construit en pierres blan-

ches et en boi^ de cèdre, et couvert en tuiles vernies venues d'Europe, avait deux étages.

Tout à l'enlour régnait une vaste galerie ouverte et remplie de fleurs. — Les appartements du premier étage se trouvaient de plein -pied avec cette galerie.

Dans la partie des jardins située derrière l'habitation, au milieu de la splenS dide et incomparable végétation des tropiques, existait un petit lac dont les

eaux pures reflétaient les troncs noueux des baboabs et les cimes élancées des palmiers et des cocotiers.

A travers les éclaircies du feuillage, on entrevoyait une mignonne barque verte et blanche qu'Annunziata se plaisait parfois à diriger elle-même.

Sur les rives de cet océan en miniature croissaient ces mille fleurs presque fantastiques de la flore de l'équateur, dont les formes étranges et les nuances prestigieuses semblent défier

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non-seulement la description, mais encore le pinceau.

A droite et à gauche de la maison, et séparés d'elle par des massifs impénétrables aux regards, s'élevaient les bâtiments des écuries et ceux qui servaient de logis aux serviteurs et aux esclaves.

Telle était la demeure dans laquelle, au milieu de la nuit, on avait apporté le chevalier Tancrède de Najac évanoui.

Au moment où le jeune homme reprit

l'usage de ses sens, il faisait jour depuis une heure , mais un grand store de mousseline, peint des couleurs les plus vives et abaissé devant la fenêtre, ne permettait point aux rayons du soleil de pénétrer dans la chambre.

Tancrède, en ouvrant les yeux, crut

qu'il s'éveillait dans son lit habituel et ne se souvint d'abord de rien de ce qui s'était passé.

Une sensation bizarre au sommet de la tête, et un sentiment de douleur à»

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l'articulation du bras gauche, attirèrent son attention.

Il porta la main droite à sa tête et il constata la présence d'une large compresse dans laquelle un morceau de glace se fondait avec lenteur.

Il regarda son bras gauche, et il vit que des bandes de toile ensanglantées le serraient fortement. — On avait donc jugé convenable de le saigner, et il ne s'en était point aperçu !!

Comment? — pourquoi? — voilà ce

qu'il ignorait et ce qu'il éprouvait le désir fort naturel de ne pas ignorer plus longtemps.

A la suite d'un travail d'esprit que son affaiblissement momentané lui fit trouver difficile et fatigant, il en arriva à reconstituer avec une grande exactitude les incidents de la veille au soir à la maison de jeu. — Il se rappela son heureuse chance à la lotéria, — l'arrivée des baladins, — les chansons et le fandango de la jeune fille voilée, — les brutales plaisanteries de l'homme à l'habit rouge, — la querelle, — le duel

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en deux actes, terminé par la fuite du Mexicain, et enfin son propre départ.

— Il se rappela même de l'air qu'il fredonnait en suivant la ruelle pour regagner la Caïa de l'Obispo...

Arrivé à cet endroit de ces souvenirs, la mémoire lui faisait brusquement défaut.

Un nouveau travail intellectuel permit à Tancrède, non pas de se souvenir, mais de soupçonner la vérité.

Il comprit qu'il avait dû tomber sous

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le choc d'une agression foudroyante, d'un coup d'épée ou de bâton donné sur la tête.

La grosse somme dont il était porteur en quittant la maison de jeu expliquait plus que suffisamment cette tentative de meurtre.

Restait à savoir en quel lieu il se trouvait, et par qui il avait été si charitablement recueilli et soigné... .

Le jeune homme se souleva sur son

coude et promena ses yeux autour de lui , espérant que l'examen des localités lui apporterait quelque éclaircissement.

Il vil une chambre de moyenne grandeur, entièrement tendue en nattes de Chine d'une finesse extrême semées de dragons volants, de magots grotesques, d'arbres bleus, de rochers rouges et de fleurs impossibles.

Au plafond pendait un petit lustre hollandais dont les six branches arrondies

servaient de satellites à un disque de cuivre jaune et brillant.

En face du lit s'inclinait sur la tenture une de ces glaces aux cadres sculptés pleins de volutes originales et d'enroulements capricieux que madame de Pompadour avait mis à la mode en France.

Plusieurs petits meubles en bois de rose et en marquetterie, deux immenses fauteuils à bascule, et de magnifiques potiches du Japon, complétaient l'ameubli ment de cette pièce, qui pouvait,

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