H LES MARIONNETTES
pavés (les rues et le sable des plages, incandescents comme une fournaise, dégageaient une chaleur presque insoutenable et dont on se ferait difficilement une idée en Europe.
La multitude dont nous venons de signaler la présence, implorait la brise marine comme les voyageurs égares dans les déserts du Saharah implorent Foasis bienfaisant qui pourrait les sauver. — Elle se pressait sur tous les points découverts, dans l'espoir de sentir ses mille fronts enfin rafraîchisparle premier souffle venu des horizons de l'Océan.
Vain espoir — attente inutile !. . . — la mer, aussi loin que îe regard pouvait s'étendre , restait unie comme un lac , et, dans les jardins des habitations délicieuses semées aux environs de la ville, le feuillage délié des grands arbres ne frémissait pas.
* A deux lieues au large un navire de commerce, sous pavillon espagnol et en destination de. la Havane, se trouvait cloué depuis le matin dans un état d'immobilité absolue. — Les voiles blanches pendaient inutiles le long de ses mats comme les ailes brisées d'un albatros.
Une douzaine de canots, montés par des nègres parfaitement nus, venaient de se détacher du port et se dirigeaient lentement vers le navire, afin de prendre les passagers et de les amener à terre, mais, à voir la mollesse avec laquelle les avirons -des noirs bateliers se plongeaient dans la mer, il était facile de conjecturer que le voyage des canots, aller et retour, durerait cinq ou six heures pour le moins.
Au milieu de cette population avide d'une fraicheur qui se faisait si long^
DU DIABLE. il
temps attendre, population bizarre et bariolée où se rencontraient des échantillons de toutes les nuances de la peau humaine, depuis la blancheur faiblement rosée des belles Havanaises, jusqu'au noir violent des nègres de la côte de Guinée, — en passant par les teintes brunies, dorées, bistrées, cuivrées, bronzées, etc.. — Au milieu de cette popu lation, disons-nous, nous devons constater la présence d'un jeune homme de vingt- quatre ans environ, qu'à des signes à peu près infaillibles on pouvait reconnaître pour un Français et pour un officier, quoique son costume fût
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loin de présenter une analogie quelconque avec un uniforme.
Ce jeune homme, d'une taille moyenne et très svelte, offrait un visage agréable et spirituel, un peu pâli par de récentes souffrances et remarquable par une incontestable distinction, — un vrai visage de gentilhomme.
Nous avons, quelques lignes plus haut, dit un mot du costume ; — il était des plus simples. — Sur la tête un large chapeau de paille — sur les épaules une ample jacquette ou casaque de coutil
blanc — auxjambes, au lieu de culotte, un pantalon de même étoffe et de même couleur.
Seulement — (et ceci pouvait paraître comique, quoiquepersonne n'eût l'air de songer à s'en étonner) — le jeune homme en question portait en verrouil une petite épée dont le fourreau soulevait le pan de sa casaque blanche, et sa chaussure consistait en souliers à talons rouges et à larges boucles d'argent— chaussure de courtisan prêt à fouler le tapis vert de Versailles.
Le charmant cavalier que nous venons de décrire semblait isolé complètement au milieu de la foule qui l'entourait, — il n'adressait la parole à personne, et d'irrécusables symptômes, parmi lesquels nous citerons en première lignes des bâillements réitérés, offraient la preuve sans réplique d'un ennui profond.
— Son indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui paraissait absolue.
— Seulement, si des nègres où des gens de couleur venaient à le coudoyer involontairement, il les écartait d'un geste impérieux et avec l'expression du plus souverain mépris.
A coup sûr, pour ce gentilhomme, tous les êtres dont le visage n'était pas aussi irréprochablement blanc que le sien, se trouvaient placés d'un degré audessous du singe dans l'échelle des créatures animées.
Vainement quelques beaux yeux noirs, étincelants comme des étoiles à travers les dentelles des mantilles espagnoles, s'attachaient avec curiosité, et peut-être même avec intérêt sur le jeune Français — vainement quelques mains mignonnes, finement gantées, agitaient avec une vélocité significative l'éventail sombre
aux paillettes d'or — l'inconnu ne daignait point remarquer ces petits manèges de la coquetterie féminine.
Il continuait sa lente promenade parmi les groupes entassés qui rappelaient, moins le bruit et le mouvement, la compacte cohue du foyerde l'Opéra pendant les nuits de bal masqué.
De minute en minute il s'arrêtait, — de la main gauche il soulevait son chapeau de paille à larges bords, et de la main droite, avec un mouchoir d'une
grande finesse, il essuyait son front baigné de sueur...
Soudain un soupir de soulagement s'échappa de toutes les poitrines et courut au-dessus de la multitude comme un joyeux murmure.
A mille brasses, ou environ, de l'extrémité de la jetée, stationnait un canot dont le mât portait une flamme rouge en guise de pavillon.
Cette flamme venait de se dérouler
et fouettait l'air de sa lanière mince et bifurquée.
La brise de mer arrivait enfin!
Au bout de quelques secondes une délicieuse sentation de fraîcheur rendait la vie et la souplesse à tous ces corps énervés par une température insoutenable. —Tous cesdamnés vivants échappaient aux cercles ardents de l'enfer pour eut. er dans le paradis.
Alors, et sans transition, un tapage assourdi ^ ant succéda au silence près-
que complet. — Mille conversations s'engagèrent à la fois, — Les voix des femmes, les unes mélodieuses comme le chant du bengali, les autres perçantes comme le cri du coyote, se détachèrent sur les notes gutturales du langage espagnol et sur les syllabes traînantes et monotones du patois des nègres qui se confondaient dans un pittoresque pêlemêle. — Les petits industriels, paralysés jusqu'à ce moment par la chaleur, se mirent tous à la fois à crier à tue-tête leurs marchandises, offrant aux acheteurs, ceux-ci des oranges, ceux-là des citrons, les uns des pastèques et des
noix de coco, les autres, enfin, des limonades fraîches ou des boissons alcooliques.
En même temps la nuit remplaça sans crépuscule les derniers rayons du jour, — dans l'immensité sombre du ciel les étoiles apparurent, semblables à un semis de diamants sur un manteau de deuil, et derrière le piton rocheux de l'un des mornes les plus élevés de l'île, la lune émergea, ronde et rouge, comme un bouclier d'or sorti des forges de Vulcain pour un héros d'Homère,
Après avoir respiré pendant une heure sur la jetée, le jeune Français à la casaque blanche et à l'épée en verrouil, reprit le chemin de la ville.
11 longea, sans s'aventurer sous ses ombrages impénétrables aux rayons de la lune, la promenade du Laméda et il s'engagea dans une longue rue qu'on appelait alors et qu'on appelle eilcore aujourd'hui la Caïa de VObispo, - Au bout de quelques centaines de pas, il tourna brusquement à angle droit, dans une autre rue ou plutôt dans une ruelle nommée ia Caïa du Pasëo.
Cette ruelle ne contenait qu'un petit nombre de maisons, et la réputation de ces rares demeures était suspecte sous plus d'un rapport.
Le Français s'arrêta devant la porte à claire-voies qui fermait le jardin de l'une d'elles, jardin de dimension moyenne, mais bien planté d'arbres touffus et d'arbustes en fleurs. — Une douzaine de lanternes de papier peint se balançaient aux branches les plus basses des arbres et parmi les grappes parfumées des massifs. — La lumière faible et multicolore qui s'échappait de ces lanternes
indiquait le chemin à suivre pour arriver
a la maison.
Cette maison semblait assez spacieuse quoiqu'elle n'eût qu'un rez-de-chaussée.
— A travers les lames abaissées des jalousies jaillissaient de vives lueurs et des cris tumultueux qu'entrecoupaient des instants de complet silence. — A ces tapages de voix, semés d'éclats de rire, de jurons énergiques ou de malédictions sonores, se mêlait le cliquetis métallique que produisent des poignées d'or agitées
Pendant quelques secondes, le jeune homme prêta l'oreille à ces rumeurs dont nous n'avons expliqué la nature complexe que d'une manière très-sommaire et très-imparfaite.
L'expression d'ennui peinte sur sa physionomie disparut comme par enchantement. — Un éclair traversa son regard.
Sa main droite s'enfonça dans une de ses poches, et de cette poche s'échappa tout aussitôt un murmure argentin. -— Le jeune homme eut alors
aux lèvres un sourire triomphant. — Il poussa la porte ; — il traversa le jardin d'ifn pa£ rapide et il arriva à Pentrée de la maison.
Sous l'auvent, tout à la fois élégant et rustique qui couronnait les deux marches d'un perron de bois, se tenait un grand nègre, paresseusement étendu dans l'un de ces fauteuils à bascule dont l'usage est général à la Havane aussi bien qu'au Mexique. — Ce nègre, sorte d'Argus placé là en sentinelle pour garder l'entrée du bruyant logis, semblait se complaire délicicieusement
en son far-niente. — 11 abaissait ses paupières épaisses sur ses petits yeux
clignottants, d'un air de complète béatitude, tout en imprimant à son fauteil un mouvement d'oscillation lent et régulier, à la façon des barcelonnettes dont on se -sert pour endormir les enfants.
A la vue du jeune homme, il se leva d'un bond rapide. — 11 courba son échine flexible en signe de profond respect, et il se hâta d'ouvrir la porte de la maison, afin de laisser le nouveau venu pénétrer dans l'intérieur.
Cet intérieur était divisé eu deux vas tes pièces, dont chacune avait sa destination.
Dans la première, on jouait la loteria, ou loto.
Dans la seconde, le monte, sorte de lansquenet simplifié où l'on se servait d'un seul paquet de cartes, cartes taillées après chaque coup.
On devine que c'est dans une maison de jeu que nous venons de nous introduire à la suite du jeune Français.
Au moment de l'entrée de ce dernier, une partie de loteria était au moment de s'achever. — Le croupier» assis sur un siège élevé et tenant à la main un sac de peau blanche brodé de soie aux couleurs éclatantes, appelait les numéros, lentement, et, afin d'éviter toute erreur et toute réclamation, répétait trois fois chacun d'eux.
Le Français s'adossa à la muraille, et, en attendant qu'une nouvelle partie lui permît de prendre part au jeu, il promena ses regards autour de la pièce dans laquelle il se trouvait.
Rien au monde ne pouvait paraître plus primitif que la décoration de cette pièce. — Les murailles étaient nues et badigeonnées à la chaux, le plafond à petites solives peint en rouge vif.
L'ameublement consistait en une soixantaine de guéridons , également rouges, et en deux fois autant de chaises de cannes et de bambou.
Tous ces guéridons , à l'exception de deux ou trois , étaient occupés par les joueurs et leur servaient à étaler les cartons de la loteria.
Si le mobilier de l'établissement ne pouvait attirer un instant la curiosité et fixer l'attention, il eût été difficile d'en dire autant du personnel qui remplissait la salle.
Il faudrait le pinceau de l'artiste et non la plume de l'écrivain pour donner une idée exacte de ces figures étranges auxquelles la fièvre du jeu prêtait une expression identique.
On voyait là des Havanais, des Espagnols, des Mexicains, des traficants
de la Jamaïque et de Saint Domingue, — des colons de la Floride et des capitaines de navires négriers.
Les uns affichaient un luxe insolent, portant sur l'épaule des zarapes richement brodés et d'une grande valeur, — ayant autour de leurs chapeaux de paille des toquilles de perles fines, — étalant les crosses rehaussées d'or et de corail des pistolets passés dans leurs ceintures , ou les diamants énormes , grossièrement montés, attachés au jabot de leurs chemises.
Les autres exhibaient, avec une cynique insouciance, des guenilles dignes de rivaliser avec les haillons pittoresques de Guzman d'Alfarache , ce héros de la bohème espagnole.
Les splendides costumes et les toquilles de perles semblaient d'ailleurs vivre dans la meilleure intelligence avec les chapeaux défoncés et les calzoneras en lambeaux, car la maison de jeu était ouverte à quiconque avait quelques piastres dans sa poche et n'avait pas une goutte de sang mêlé dans les veines.
Les habitués du tripot faisaient bon accueil à djs bandits notoirement connus pour tels, mais pour rien au monde ils n'auraient voulu supporter, ne fût-ce que pendant quelques minutes, la présence d'un mulâtre ou d'un métis.
Jupiter, le grand nèore assis à la porte sur son fauteuil à bascule recevait à cet égard une consigne sévère et savait la faire respecter:
Presque tous ks joueurs, du r quelque fût leur position sociae et \'è-
II o
tat de leurs finances, avaient des visages rudes et farouches, — des sourcils épais sur des yeux brillants d'un feu sombre, —r des joues creuses, — des lèvres crispées et qu'écartait sans cesse une sorte de rictus, dévoilant des dents magnifiques.
Parmi les jeunes gens qui se trouvaient là, le Français aux talons rouges était le seul dont la figure indiquât manifestement la jeunesse.
Nous devons ajouter que, l'usage du
tabac étant populaire à la Havane bien longtemps avant d'avoir acquis en Europe droit de cité , tout le monde fumait, à l'exception du Français, et que la vapeur épaisse des cigares et des cigarilles montait comme un nuage vers le plafond aux solives rouges.
La partie s'acheva et le premier quine fut proclamé parmi la confusion d'un brouhaha universel.
Les valets de la maison de jeu circulèrent rapidement au milieu des tables,
7}{) LES MAMONETTES
enlevant les cartons qui venaient de servir et les mêlant avec une rapidité prestigieuse.
Le gagnant alla toucher son argent des mains du croupier, et le jeu fut interrompu pendant quatre ou cinq minutes.
Au bout de ce temps d'entr'acte, la voix du croupier s'éleva :
— Sénors, — dit il en espagnol, en tirant de sa poche un chronomètre de
forme ovoïde, — il est neuf heures et demie...— Selon l'usage invariable de la maison, à partir de la prochaine partie le prix de chaque carton s'élèvera de six piastres à une once d'or (*)•
Aucune objection ne se fit entendre, et c'était justice, car la loteria, comme le loto contemporain , n'étant qu'une sorte de poule où le gagnant empochait les mises de tous les joueurs , si la pre-
(*) La piastre valait et vaut encore aujourd'hui cinq francs; Vonce, quatre-vingt-six francs.
mière mise se triplait, la somme à gagner augmentait dans la même proportion.
Un petit nombre d'individus, à qui Texiguité de leurs ressources ne permettait pas la dépense d'un carton, se levèrent et se retirèrent discrètement.
Les valets recommencèrent à circu- 1er. — L'un d'eux présentait les cartons ; — l'autre tendait une sébille, faite de la moitié d'une noix de coco, dans laquelle on déposait la somme équiva-
lente au nombre de cartons que l'on choisissait.
Le Français prit deux cartons, laissa tomber clans la sébille deux pièces d'or d'un large module, et alla s'asseoir à l'une des petites tables dont nous avons déjà parlé.
Le croupier se réinstalla sur son siège élevé, ressaisit son sac de peau brodé de soie, et d'une voix vibrante se remit à proclamer les numéros sortants.
La partie qui commençait offrait m
intérêt prodigieux à tous ceux qui ver; aient d'engager leur mise,— en raison du chiffre important de la somme que l'un d'eux allait gagner.
Cent cartons environ étant placés , cette somme atteignait le chiffre de neuf mille livres, sur laquelle il faudrait seu- * lement déduire le prélèvement constituant le bénéfice de la maison, — ce que, dans le vulgaire langage des tripots du Paris moderne , on appelle le chandelier ou la cagnotte.
Très-rertainement , parmi les pontes