IES MARIONNETTES
paroles inintelligibles, tantôt déclamées, tantôt chantées sur un air inconnu, mélange inouï de mélancolie et d'ardeur, ressemblant parfois aux soupirs exhalés d'un cœur qui se brise, et parfois aux brûlants appels de la passion en délire.
Cet air était naïf sans doute, inhabile à coup sûr. — La chanteuse en fit un chef-d'œuvre. — On eut dii, en l'écoutant, que ses yeux pleuraient de vraies larmes, puis, sans transition, que le feu de son cœur jaillissait de ses lèvres et tombait sur ses auditeurs en gerbes d'étincelles.
La chanteuse voilée fut applaudie avec frénésie.
Elle salua gracieusement les dilettantes bronzés qui lui faisaient cette ovation. — Sous la dentelle épaisse on put deviner lerayonnement de ses yeux humides. — Ses lèvres s'écartèrent dans un sourire, dévoilant des perles sans défaut enchâssées dans un écrin de corail rose.
L'escogrifïe, pour laisser à sa compagne un instant de repos, fît alors
quelques imitations burlesques de cris, de glapissements, de miaulements, de bourdonnements.
On rit en l'écoutant, mais, en somme, ce ne fat qu'un demi succès. — On attendait avec impatience le boléro sévillanais que la baladine devait danser immédiatement après ce court intermède.
Le borgne repoussa son large sombrero, d'un air cavalier, vers le côté droit de §a tête anguleuse. — 11 prit
une attitude, posant son pied gauche sur un escabeau et élevant son tambour de basque au-dessus de sa tête.
La jeune fille s'était débarassée de sa mandoline et déjà ses castagnettes d'ébène cliquetaient à ses doi.ls mignons, — déjà ses petits pieds piaffaient sur le sol avec une nerveuse' énergie.
L'escogriffe frappa le parchemin, — les castagnettes babillèrent, labaladine se cambra et, faisant, ployer son buste sur ses larges hanches avec une
morbidezza eniyrante, elle bondit dans le cercle formé autour d'elle et cornmença les évolutions chorégraphiques de cette danse hardie et fiévreuse, que tout le monde connaît aujourd'hui et qu'il ne nous est, par conséquent, ni permis ni possible de décrire.
Quand la jeune fille se fut arrêtée une clameur unanime s'éleva, clameur si haute, si impérieuse, qu'elle ressemblait à un ordre ; les spectateurs, d'une Yoix unanime, demandaient un nouveau boléro.
La baladine sourit. — Elle appuya sa main sus son cœur en témoignage de reconnaissance et de soumission.
Elie prit une feuille de la rose attachée aux plis de son voile. — Elle se déchaussa, avec un geste gracieux, de l'un de ses petits souliers blancs aux cocardes rouges. — Elle plaça la feuille de rose entre son talon nerveux et la semelle intérieure de cette coquette chaussure dans laquelle son pied Je nymphe ou de fée reprit sa place. — Elle agita ses castagnettes, l'escogriffe
heurta son tambourin, et le boléro recommença de plus belle.
Lorsqu'il fut achevé pour la seconde lois, la baladine se pencha pour se déchausser de nouveau et se redressa bientôt en élevant triomphalement audessus de sa tête la feuille de rose, aussi iraîche, aussi veloutée que cinq minutes, auparavant.
Un tonnerre d'applaudissements retentit.
Havanais, Mexicains, gens de la Martinique ou de Saint-Domingue, capitaines négriers et colons de la Floride, tous, en un mot, auraient volontiers porté la baladine en triomphe, et leurs
regards, en se fixant sur elle, dégageaient une électricité plus que suffisante pour établir des communications télégraphiques entre la Havane et Paris, — si le télégraphe électrique avait existé en 1770.
Sous le feu croisé de ces regards, la danseuse voilée semblaiUdans son élé-
ment comme la salamandre au sein d'un brasier.
Parmi tous les hommes entassés dans la salle de la maison de jeu, il en était un dont les sensations différaient par plus d'un point de celles de ses compagnons.
Avons-nous besoin de désigner le jeune Français?
Ceux-là sentaient le sang monter à
leurs tempes et bouillonner dans leurs artères que gonflaient de grossiers désirs.
Celui-ci, devenu plus pâle, écoutait battre son cœur.
Cependant la séance était finie.
Le borgne à la longue épée quitta la
posture prétentieuse que nous avons précédemment décrite.
Il souleva de quatre pouces son gigantesque sombrero, et, ployant à quatre reprises sa longue et maigre échine, il salua à gauche et à droite, en avant et en arrière.
Cette quadruple salutation accomplie, il prononça, de sa voix de polichinelle enrhumé, les paroles suivantes que nous ne saurions reproduire d'une façon trop exacte et trop consciencieuse :
— Senors, hidalgos et seigneuries, puisque nous avons su conquérir les suffrages d'amateurs éclairés comme vous, cette soirée est la plus belle de notre vie!.. — Nos faibles efforts sont trop payés par vos bravos, — une telle récompense est au-dessus de nos mérites, elle nous paraît cent fois plus précieuse que tout l'or de la terre et nous voudrions pouvoir n'en point réclamer d'autre... — Mais, hélas ! il faut vivre !.. — La senora que voici, et moi (qui suis votre bien humble serviteur), nous ne rougissons pas de notre honorable pauvreté et nous accepterons avec or-
guëil et reconnaissance l'obole tombée des nobles mains qui nous applaudissaient tout à l'heure... — Allons, senora, une!., deux!., pan!., pan!., et en avant la quête!..
La jeune fille glissa promptement ses castagnettes dans la' poche de sa jupe, et de cette même poche elle sortit une sébile d'étain, assez semblable à celles que les caniches des aveugles tiennent si gaillardement à leur gueule.
Ensuite , légère , pimpante , provo-
quante, elle se glissa entre les petites tables, à la façon des chanteuses, des modernes cafés-concerts parisiens, sans prononcer une seule parole, et elle présenta successivement sa sébile à chacun de ses auditeurs.
Les réaux se mirent à pleuvoir drus comme grêle, et, de loin en loin, des piastres s'y mêlèrent, opulente offrande de quelques joueurs favorisés par une heureuse veine.
L'œil vitreux du borgne suivait à