Î.ES MARIONNETTES
— Vérifiez, je vous prie, les numéros, — - lui dit le jeune homme en mettant sous ses yeux le carton gagnant:
— Ali! senor, —s'écria d'un air humblement obséquieux le personnage auquel il s'adressail, — loin de moi la pensée de vérifier après votre seigneurie.... — Ce serait manifester en quelque sorte un doute outrageant, et je ne me le pardonnerais jamais !!.
Un murmure s'éleva parmi les joueurs — Vérifiez le carton ! — dit la voix
rauque d'un Mexicain de mauvaise mine
— c'est la règle! — point «l'exception!
— ici nous sommes tous égaux ! !.
— Que votre seigneurie m'excuse, — murmura le croupier, — c'est la règle en effet ! — J'aurais voulu faire une exception, votre seigneurie ne peut en douter, mais les honorables gentilshommes me forcent la main...
La vérification exigée par les honorables gentilshommes s'opéra tout aussitôt sans amener aucun changement dans
le résultat de la partie, car il n'y avait eu ni mauvaise foi ni erreur de la part du Français.
— Payez-moi, s'il vous plaît, — dit alors ce dernier dont les yeux étincelants avaient répondu par un regard de défi aux murmures des habitués de Tendroit.
— Voici ia somme... — Plaît-il à votre seigneurie de la compter ?.
— lnitile, — quoique ce soit peut-
être la règle de la maison, — mais j'admets les exceptions, moi...
— Votre seigneurie se chargera- t-elle de tout cet or, ou veut-elle que je l'envoie à son logis, demain matin, par le nègre Jupiter?..
. — Je l'emporterai moi-même.. — Rendez-moi seulement le service d'en* veiopper les rouleaux dans du papier.
— A l'instant, senor..
Tandis que le croupier s'occupait à
confectionner avec le plus grand soin les rouleaux d'or, en ne négligeant point, bien entendu, d'y faire entrer toutes les nùèces douteuses et de mauvais aloi qui se trouvaient en sa possession et dont il opérait ainsi le placement, la porte s'ouvrit et deux nouveaux personnages pénétrèrent dans la salle qù les amateurs de lotéria attendaient une nouvelle partie.
Les arrivants n'étaient point des joueurs.
Ils doivent remplir un rôle important
dans la suite de notre récit, et par conséquent ils méritent les honneurs d'une description spéciale.
L'un était un homme, l'autre une jeune fille, — tous les deux baladins musiciens ambulants et chanteurs de carrefours.
L'homme pouvait avoir de vingt-cinq à quarante ans. — Il ne semblait point possible d'écrire un âge sur cette figure aussi basanée que celle d'un mulâtre et taillée, ainsi qu'on le dit vulgairement, en lame de couteau.
Dans ce visage olivâtre on ne distinguait au premier abord que deux (raits, un nez long et mince, recourbé comme le bec d'un oiseau de proie, — et un œil d'une éclat insoutenable.
Nous disons un œil, et nous le disons à dessein.
En effet, soit que le musicien fut borgne naturellement, — soit tout autre motif, — un bandeau noir, qui n'offrait aucune ressemblance avec celui de l'amour, couvrait entièrement son orbite gauche
KT
Nous ne parions pas de la bouche, très-large cependant, mais pourvue de lèvres si minces que, lorsqu'elle était fermée, elle ressemblait à la cicatrice d'un coup de couteau allant de l'une à l'autre oreille,
Cette tête au moins bizarre, coiffée d'un large sombrero espagnol, terminait un corps prodigieusement long et maigre dont une veste de vieux velours fané et des culottes indescriptibles, tant leur tissu primitif disparaissait sous les reprises, dessinaient avec une déplora-
o8 les marionnettes
l)le exactitude des membres quasi diaphanes.
A partir du genoux, la jambe restait nue jusqu'au pied chaussé de souliers en peau d'élan.
L'étrange personnage qui nous occupe tenait à la main un petit tambour de basque. — Un double baudrier, se croisant sur sa poitrine, soutenait d'un côjté une guitare de forme surannée, et de l'autre une immense épée à la garde d'acier rouillé. — Une de ces
brettes prodigieuses que Callot attachait d'une façon si gaillarde aux ceinturons de ses grotesques spadassins.
Le premier regard jeté sur l'homme dont nous venons de tracer ia silhouette, n'en apercevait que le ridicule. — Un sourire venait aux lèvres, mais ce sourire disparaissait presqu 'aussitôt.
En effet, dans son originale et comique laideur, cet homme était effrayant, — effrayant par l'expression d'astuce et de cruauté de son œil vitreux qui lançait des flammes; — par la contraction
de la lèvre mince qui découvrait des dents pointues et écartées; enfin/par un je ne sais quoi qui faisait deviner que ce monstre burlesque ne devait hésiter devant aucune infamie et reculer devant aucun crime.
Sa compagne formait avec lui le plus étrange, le plus frappant de tous les contrastes i
EUe paraissait avoir dix-huit ou vingt ans tout au plus; du moins à en juger par les formes juvéniles de son corps,
et par la partie inférieure de son visage dont le haut disparaissait sous les fleurs épaisses d'un voile de dentelle noire tombant jusqu'au-dessus d'une bouche aux lèvres rouges et sensuelles semblables à des cerises mûres.
On ne saurait rien imaginer de pins simple et en même temps de plus gracieux et de plus séduisant que son costume.
Une tunique mexicaine, sorte de chemise de fil presque transparente, très-
décolletée et sans inanches, découvrant des épaules et des bras d'une irréprochable perfection, dessinait une taille mince et ronde que serrait au niveau des hanches une écharpe de crêpe de Chine rouge d'où s'échappaient les plis bouffants d'une courte jupe de mousseline blanche brodée de fleurs éclatantes et laissant voir le genoux divin de la Vénus accroupie, la jambe delà Diane chasseresse et le pied de Cendrillon, chaussé d'un petit soulier de satin blanc orné d'une cocarde de satin pourpre.
Ses cheveux noirs et soyeux, d'une
richesse et d'une longueur invraisem blables, pouvait en se déroulant la couvrir toute entière comme un splendide manteau de velours. — Divisés en deux lourdes nattes, que terminaient des nœuds de rubans cerise, ils tombaient jusqu'à ses talons.
Que dire de l'incomparable carnation des épaules et des bras de la jeune fille?.
On lui pouvait appliquer ces vers charmants d'un grand poète :
Tu n'es ni blanche ni cuivrée, Mais il semble qu'on l'ait dorée Avec un rayon de soleil !..
Une rose rouge était piquée un peu au-dessus delà tempe gauche, dans les plis de cette écharpe de dentelle qui formait tout à la fois un voile et un masque ; — à travers les mailles de ce voile on devinait le rayonnement des prunelles de diamant noir.
Sur le bras gauche de la musicienne reposait une de ces mandolines qu'on
retrouve si souvent dans les tableaux de Vanloo, et dont les doigts allongés de sa main mignonne aux ongles roses égratignaient distraitement les cordes sonores.
Sans trop de gaucherie peut-être nous avons su décrire le costume et la beauté plastique de la jeune fille, mais ce que nous nous déclarons tout à fait incapable de faire comprendre c'est le charme indéfinissable et provoquant dé toute sa personne, la grâce voluptueuse et chaste de ses moindres mou-
véments, de ses attitudes les plus naturelles
Autour de cette merveilleuse créature, — bohémienne sans doute du plus bas étage comme toutes ses pareilles, — rayonnait une atmosphère d'irrésistibles séductions. — Ce voile lui-même, ce voile mystérieux, qui projetait son ombre épaisse sur la moitié du visage, semblait rendre la baladine plus provoquante.
A coup sûr, ce qu'elle cachait devait
être digne de eette bouche adorable et de ce corps sans défaut,.,
Les yeux du Français se fixèrent sur la jeune fille, qui venait de s'arrêter au milieu de la salle dans une pose pleine de mollesse et de désinvolture et dont le bras s'arrondissait pour tendre les cordes de la mandoline.
— Par mes aïeux ! ! — murmura-t-ii, après l'avoir enveloppée toute entière d'un regard connaisseur, — voilà sans contredit la plus incomparable créature que j'ai jamais rêvée ! !.
Puis, jelantun coup d'œil à l'escogriffe borgne qui l'accompagnait, il ajouta sans transition :
— Mais, mordieu!. la divine tourterelle est sous la garde du plus sinistre et du plus vilainement hideux des oiseaux de proie du monde entier!!. — Etrange couple ! prodigieuse union de la grâce et la beauté d'une fée, et de la laideur sans pareille d'une caricature effrayante !. — Que nous veut ce fantoche avec sa longue épée ?
Le fantoche à la longue épée, ainsi
que venait de le nommer le jeune Français, voulait tout simplement récolter quelques réaux en exerçant honnêtement son métier de musicien nomade, du moins rien n'empêchait de le supposer.
Il se campa d'un air de matador, la jambe droite en avant et le coude gau-« che à la hauteur de l'œil, — il appela sur ses lèvres minces et incolores un sourire qui ressemblait à une grimace ironique, — il souleva de trois pouces le vaste sombrero qui couvrait la boite
osseuse de son crâne presque chauve, — il donna, en manière d'avertissement, un coup sec du dos de la main sur le parchemin du tambour de basque retentissant, et il dit d'une voix qui ressemblait au cri fantastique d'un joujou de Nuremberg :
— Sénors , hidalgos et seigneuries, nous allons avoir l'honneur et tla joie, la senora que voici, et moi (qui suis votre bien humble serviteur), de vous charmer l'oreille et le cœur par nos accents incomparables... — La senora que voici, surnommée la fauvette de la Ha*
vuîw, et moi (qui suis votre bien humble serviteur) et qu'on appelle généralement le bengali de Cuba, nous reproduirons, avec accompagnement de tambour de basque et de mandoline, les plus récentes séguedilles aragonaises et les dernières ariettes de l'Opéra de France !. — Si vous le trouvez bon.
senors, hidalgos et seigneuries, la senora que voici exécutera, castagnettes en main, la danse nommée le boléro sévillanais, et moi (qui suis votre bien
humble serviteur) j'imiterai le chant de plusieurs oiseaux très connus, et le cri
de divers animaux qui ne le sont pa?
moins!..— Allons, sénora, une!, deux!.
pan!, pan !.. et en avant la musique !..
Tout en articulant ces derniers mots, le borgne à la longue épée frappait vivement et en mesure son tambour de basque, tandis que sa compagne, passant son pouce sur les cordes de sa mandore, les attaquait par petites secousses inégales et leur arrachait des sons étranges quoique réellement harmonieux.
En même temps le bengali de Cuba
et la Fauvette de la Havane marièrent leurs voix comme ils mariaient déjà les accords de leurs instruments et entamèrent avec un brio prodigieux une séguedille venue d'Espagne et quelque peu transformée dans le voyage en passant par les rudes gosiers de matelots de Cadix qui l'avaient apportée.
Nous l'avons dit, lorsque l'escogriffe au bandeau noir se servait de sa voix pour parler cette voix rappelait l'aboiement enroué d'un chien de carton ; — lorsqu'au contraire il en faisait usage pour chanter, elle se métamorphosait
miraculeusement et devenait une remarquable voix de ténor,
Quant à la jeune fille, des notes de cristai et d'argent, des ilotes ailées et d'une suavité incomparable, s'élançaient sans effort de son gosier comme des fusées mélodieuses.
La séguedille obtint le plus grand succès.
Les joueurs les plus forcenés oublièrent pour un instant la lotéria, et les
amateurs du monte quittèrent la pièce voisine et s'entassèrent dans la première salle afin de mieux entendre.
A la séguedille succéda une ariette chantée par la jeune fille seule avec un accompagnement de mandoline faible et doux; tissu diaphane sur lequel la Fauvette de la Havane semait des broderies éblouissantes.
Après l'ariette vint un morceau singulier et auquel il nous serait impossible de donner un nom. — C'étaient des