CHAPITRE NEUVIÈME
Les Pantins de la Reine.
En regagnant la planète de Vénus, après cette nuit bien employée, Fleurde-Souffre eut une bonne pensée.
— Les projets amoureux de Sa Majesté Satan, — se dit-il, — et sa tentative d'infidélité ont avorté complètement .. — Puisqu'il me 'faut apprendre à la reine que son mari ne fut pas coupable, à quoi bon lui révéler en même temps les causes forcées de cette innocence?..— A quoi bon faire pleurer ses beaux yeux, quand je puis au contraire sécher leurs larmes sans trahir la confiance que cette souveraine adorée a mise en moi ?. — Les habitants de la terre ont un proverbe qui me paraît applicable à la situation ; — celui-ci : Toute vérité nest pas bonne à cffre!.—
En pariant, je désole la reine et j'irrite le roi.. — En me taisant, au contraire, ou du moins en présentant les faits d'une certaine façon que je vois d'ici, je sers à la fois les intérêts de tous les deux et je mérite bien de l'un et de l'autre... — N'hésitons pas ! î.
Une fois son parti pris dans le sens que nous venons d'indiquer, Fleur-de- Souffre se présenta au palais et fut introduit par Ninon auprès d'Eloa.
— Que vas-tu m'apprendre ? — lui
demanda vivement cette dernière, — toute la nuit j'ai attendu îe signal et ce signal n'est point venu.. — Dois-je en conclure qu'il t'a été impossible de t'introduire dans la maison de cette Rosalinde, ou que tu t'es laissé surprendre par le roi?.. — laquelle de ces deux suppositions est la mieux fondée ?.
— Ni l'une ni l'autre ne se rapprochent de la vérité, madame.. — répondit Fleur de-Souffre.
— Eh ! quoi, mon mari n'est-il donc point allé au rendez-vous ?
— II y est allé..
— Eh ! bien ? ?.
— Mais, madame,— poursuivit Fleurde-Souffre, — les intentions du roi, en sollicitant de la comédienne une entrevue, n'étaient pas celles que Votre Majesté croyait deviner...
— Explique-toi.. — que voulait mon mari à cette fille ?
— Sa Majesté le roi aime passionnément le spectacle et raffoUe de l'art
dramatique, il songe à introduire dans ses états des divertissements scéniques, pour ses plaisirs et ceux de Votre Majesté, et il se proposait de consulter mademoiselle Rosalinde, sur les moyens de se composer une bonne troupe de comédiens.
— Et voilà tout ?
— Exactement tout.
— Me dis-tu bien la vérité, Fleur-de- Souffre ?. ne me caches-tu rien ?
— Je me flattais de l'espoir que Votre
Majesté daignait reconnaître mon dévouement...
— Tu as raison.. — j'aurais tort de douter de ta franchise . — Et qu'a répondu mademoiselle Rosalinde ?
— Rien de bon. — Elle s'était mis sottement en tête que le roi se voulait inscrire sur la liste de ses adorateurs, et quand il lui parlait théâtre, elle lui répondait amour ...
— Et mon mari n'a point succombé aux séductions de cette intrigante?..
— Vous en avez la preuve, madame, puisque le coup de sifflet n'a pas retenti..
— Elle est jolie, cependant ?.
— Charmante... — Mais mille fois moins belle que Votre Majesté 1
Eloa rougit.
— Ne meparlejamais de ma beauté ..
— dit-elle, — c'est à mon mari, et à lui seul, que je désire paraître belle...
nu DIABLE. 299
— Que Votre Majesté me pardonne..
— Mes lèvres ont obéi à l'entraînement démon cœur... * i
Eloa rougit de noiîliéau et elle murmura d'une Voix brève, mais sans co-
1ère : ^
— En voilà assez, en voilàtrop, Flcurde-Souffre.- —Je ne dois pas et je ne veux pas en entendre davantage à ce sujet...
Le diablotin s'inclina respectueusement.
La reine reprit :
— Je suis reconnaissante du service que tu viens de me rendre, et tu m*as remplie de joie en justifiant à mes yeux mon mari... — Va, mon enfant, je ne t'offre aucune récompense, mais, le jour où tu aurais besoin de ma protection, sois certain qu'elle ne te manquera pas.
Fieur-de- Souffre baisa la main de madame Satan et sortit.
Ninon, qui l'attendait dans l'anticham-
nu DUBLE. 501
bre, le questionna sans pouvoir tirer de lui un seul mot. — Il était silencieux et triste. - Il avait le remords de sa bonne action ! —
Eloa, restée seule, se livra à un interminable monologue qui peut se résumer en ces quelques lignes ;
- Mon mari s'ennuie et va chercher des distractions sur la terre. — Pour le retenir auprès de moi il faudrait lui donner ici les distractions qu'il aime... Mais comment m'y prendre ?
Elle réfléchit jusqu'au soir, puis, tout à coup, elie s'écria comme Archimède :
— J'ai trouvé !..
Seulement elle ne le dit pas en grec.
Elle envoya chercher aussitôt un vieux magicien récemment arrivé en enfer après avoir été brûlé vif ici-bas pour ses maléfices et sortilèges.
Elle causa longuement avec lui, et quand il la quitta elle semblait enchantée de sa science et de ses promesses.
DU DIABLE. 50o
Quelques jours se passèrent sans qu'on entendît parler du magicien.
Puis, un malin, il reparut au palais, escorté de deux damnés de bas étage portant sur leurs épaules une immense caisse qui semblait très-lourde.
Lui-même teriait à la main deux lunettes d'or et de cristal de roche, enfermées dans des écrins de velours écarlate.
La grande caisse, toujours accom-
pagnée par le magicien, fut déposée dans les appartements de la reine.
— Sage vieillard, — lui demanda Eloa, — avez-vous réussi?
— Je le crois, madame, et je viens soumettre à Votre Majesté les résultats de mon travail...
Sur un signe de la reine tout le monde sortit, la laissant seule avec le nécromant.
Leur tête-à-tête dura deux heures.
Au bout de ce temps Eloa envoya Ninon de Lenclos prévenir le roi qu'elle le priait de vouloir bien passer chez elle.
Messire Satanas accourut.
Depuis sa déconvenue terrestre, il faisait profession de galanterie vis-à-vis de sa femme et prévenait ses moindres désirs.
Ce n*est pas seulement en enfer qu'on trouve des maris de cette trempe.
Nous en connaissons plusieurs, à
OOQ LES MARIONNETTES
Paris, qui, lorsqu'ils échouent au-dehors, deviennent de véritables tourtereaux dans leur intérieur et roucoulent d'une façon charmante, — jusqu'à leur première tentative d'infidélité.
— Vous m* avez appelé, chère Elo a — dit-il, —me voici.
— Mon ami, — répliqua la reine avec un sourire, —je vous ménage une surprise,
— Préparée par vous, elle ne saurait
être que charmante !,. - De quoi s'agitil?
— De ceci.
Eloa prit son mari par la main et le conduisit devant une table ronde, couverte d'une quantité véritablement infinie de petites figures exécutées avec un art prodigieux et représentant des hommes et des femmes de tous les âges, portant les costumes de toutes les professions et de tous les pays du monde.
Le créateur de ces innombrables
508 LES MARIOINNETTES
poupées avait fait' preuve dans leur confection d'un merveilleux talent. — Ce n'étaient poiîit là d'informes figurines grossièrement taillées dans un morceau de bois et enluminées de couleurs vives et crues, — c'étaient de véritables personnages en miniature, dont les visages exprimaient un sentiment ou une passion, et dont les yeux semblaient vivants.
— Ahl çà, ~ s'écria le Diable, — ou je me trompe fort, ou toutes ces petites bonnes gens sont des marionnettes f..
— Vous ne vous trompez pas.
— Et qu'en voulez-vous faire, chère amie?
— Je sais que vous aimez le spectacle, — répondit Eloa, — et je veux vous donner la comédie...
— Avec les fantoccini que voilà?
— Précisément... - Ce sont mes acteurs.
— Parlez-vous sérieusement ?
— Oui, certes !
— Mais, ma belle reine, votre spectacle ressemblera beaucoup, je le crains, à ces exhibitions foraines où Ton me met irrévérencieusement en scène avec polichinelle et le commissaire!..
— Que voulez-vous, mon ami ! je ne puis vous donner la comédie italienne., mais je fais de mon mieux pour y suppléer.
Satan regarda Eloa afin de s'assurer si ces paroles ne cachaient point quel-
ques allusions à mademoi& elle Rosalinde.
La figure souriante de la reine exprimait le calme le plus parfait.
Le Diable, rassuré, reprit :
— Mais je ne vois pas votre théâtre.
— Où donc est-il? »
—- Vous ne tarderez pas à le connaî tre... — En ce moment, mon ami, veuillez me faire un plaisir.;.
5i2 LES MARIONNETTES
— Je suis prêt., parlez, j'obéis.
— Choisissez, parmi les acteurs de cette troupe, ou plutôt de cette foule, un certain nombre de personnages.
— Bien volontiers, mais à quoi bon?
— Vous le saurez .. seulement, avant tout, faites ce que je vous demande^
Satan, nous l'avons dit, était d'humeur galante.
Il se plia au caprice de la reine, si absurde d'ailleurs que ce caprice lui parût, et il prit, l'un après l'autre, sur la table, plusieurs petits comédiens de bois.
Eloa les plaçait à mesure au fona d'une corbeille garnie de satin.
Dans cette corbeille furent installés successivement les marionnettes suivantes :
lo Un joli petit officier de la marine royale Française.
2o Un beau gentilhomme en costume de marquis, décoré des ordres du roi.
5o Un long et maigre personnage, portant bandeau sur l'œil, guitare en bandoulière et brette immense au côté.
4o Un personnage du même genre, non moins long, d'aspect bizarre et vêtu de rouge vif.
5o Un grand jeune homme de bonne' mine, simplement mais élégamment vêtu, -»- le regard triste, — - l'air rêveur.
60 Un autre jeune homme, bssané comme un mulâtre, les traits beaux et réguliers, mais contractés par une expression haineuse et vindicative.
7o Un beau vieillard à chevelure blanche.
■ 80 Un second vieillard, tout aussi beau et tout aussi argenté que le premier.
90 Une jeune fille à cheveux blonds.
lOo Une jeune fille à cheveux fauves.
516 LES MARIONNETTES ; i-.^^.^
Ho Une jeune fille à cheveux noirs.
Ces trois jeunes filles, délicieusement jolies, — la troisième portant un étrange costume et tenant à la main un tambour de basque...
— En avez-vous assez? — dit le Diable.
— Encore quelques-uns... — répondit la reine.
Satan prit alors sans compter des
poignées de figurines et les jeta dans la corbeille.
— Et maintenant, qu'allez-vous en faire ? — demanda messire Satan.
— Vous le saurez dans un instant...
— Donnez-moi le bras tt montons.
— Où donc?
— A la grande tour du palais.
— Quelle singulière fantaisie vous
prend de monter si haut, chère amie?..
-»- Ne questionnez pas, et venez.
Le Diable se résigna ; — il offrit son bras à la reine, et tous deux, suivis par le magicien tenant les lunettes dans leurs étuis de velours, et par Ninon et Aspasie portant la corbeille, gravirent la spirale de l'interminable escalier qui conduisait à la plate-forme d'une tour aussi haute que les sommets de l'Himalaya.
Du sommet de cette construction gi-
DU DIÀDLE. 319
gantesque on dominait le monde entier, — et le globe terrestre se dessinait dans l'espace comme se dessine pour nous la lune sur le firmament bleu.
— Ouf ! — s'écria le Diable en escaladant la dernière marche.
Puis il reprit, avec un accent d'interrogation :
— Et maintenant?..
Maintenant, — répliqua la reine,
— VOUS allez voir si nos petits acteurs savent bien jouer leurs rôles...
Satan répéta la question qu'il avait déjà adressée à la reine avant de monter à la plate-forme :
— OÙ donc est votre théâtre ?
Eloa étendit la main vers la terre et dit :
— Le voilà... ^
D13 DIABLE 7)!2l
En même temps' elle prit une dos marionnettes et la lança à travers l'espace. — La petite figure, au lieu de retomber, comme l'ordonnaient les immuables lois physiques, à une' faible distance du pied de la tour, s'envola dans l'espace et disparut au bout de qdelqaes secondes.
Toutes les autres éu^ënîf i'e'mème sort. — Satan assistait à cette singulière ëi^érîîncè' et *rte ^coniijirènaft^^pas. '^
Quand il ne resta plus dé marion'
ii ]i oi'îo) r>i eb èiô'j uh nona^ si ijrfpind
nettes dans la corbeille, il s'écria :
— Voilà vos acteurs dispersés ! — Où sont-ils 6* comment les retrouverez-