CHAPITRE HUITIEME
Catastrophe.
Pendant les cinq minutes qui suivirent la disparition de mademoiselle Rosalinde, le diable s'absorba dans une de ces rêveries un peu plus qu'anacréonti-
ques qu'il se fait un malin plaisir d'envoyer aux hommes lorsqu'il veut les in»
duire à pêcher contre le sixième commandement.
A coup sûr le volage mari ne se souvenait même point, à cette heure, que la pauvre Eloa l'attendait en enfer.
Enfin, la cinquième minute s'étan écoulée, on entendit le petit bruit sec du verrou mignon. — La comédienne ouvrit la porte et parut sur le seuil.
Elle avait remplacé sa folle toilette de
théâtre par un long peignoir blanc d'une mousseline transparente comme un nuage, qui trahissait fort indiscrètement les appas qu'ehe avait mission de cacher.
Dans ce peignoir presque diaphane Rosalinde était si vertigineusement séduisante que messire Satan— (lequel cependant devrait être quelque peu blasé depuis le temps d'Eve la blonde)— pous-
.;jil].<l .l.ii'H.'K.
sa un cri d'admiration, et que Fleur-de- Souffre se sentit ému.
— La ville assiégée se rend à discré-
tion..* — dit la comédienne en accompagnant ces paroles d'une œillade plus incendiaire encore que toutes celles qui l'avaient précédées — venez, irrésistible vainqueur...
Le Diable s'élança.
Fleur-de-Souffre — fidèle à sa consigne — approcha de ses lèvres le sifflet d'or, et se tint prêta faire entendre le signal qui devait appeler la foudre.
Mais la bonne étoile de Rosalinde
avait décidé que le tonnerre infernal ne gronderait pas cette nuit-là ..
La scène que nous racontons devait tourner à la comédie et non point au drame.
Le Diable, tout bouillant de désirs, allait se précipiter dans cette chamhfre coquette et parfumée que les voluptés habitaient...
Au moment où il en touchait le seuil, il se sentit rejeté en arrière par un obstacle invisible, mais insurmontable.
A trois reprises il renouvela sa tentative, sans obtenir un meilleur succès.
Que se passait-il donc, — se demanda-t-il — et quelle puissance plus forte que la sienne se plaçait ainsi entre lui et le but si impatiemment convoité?
Ro«alinde ne comprenait rien à ces impétueux élans et à ces soudaines reculades.
— Eh! bien, vicomte — demandat-elle, — - pourquoi donc n'entrez-vous
point, et que signifie cette danse inconnue que vous exécutez devant ma porte?
Satan ne put répondre, et pour cause, — il n'en savait pas plus long que Rosalinde elle-même au sujet de sa mésaventure...
Mais il voulait savoir I...
Il se rapprocha pour la quatrième fois de ce seuil infranchissable, et, avançant sa tête avec précaution, il examina d'un regard soupçonneux l'intérieur de la chambre, tendue en satin de Chine
et capitonnée par la main d'un tapissier artiste.
Quelques toiles mythologiques de Boucher — quelques pastorales galantes de Watteau, — se suspendaient de distance en distance le long des murailles.
D'abord le vicomte n'aperçut rien de suspect.
De petits cupidons dorés soutenaient la tenture vaporeuse d'un lit non moins doré, dont les supports figuraient aussi des amours.
Rien de plus naturel dans la chambre d'une comédienne.
Le diable poursuivait son exploration tandis que Rosalinde, stupéfaite, le regardait faire.
Soudain, il tressaillit.
Il venait d'apercevoir, dans un petit vase du Japon posé sur une console, un rameau de buis à demi desséché.
— Ma tourterelle — demanda-t-il en
désignant ce rameau du bout du doigt — qu'est-ce que cela, je vous prie?
— Cela — répondit-elle — c'est du buis des dernières Pâques,
Satan frissonna de la tète aux pieds.
Rosdlinde,— comme la plupart de ses collègues en galanterie qui ne croyent à rien et n'ont dans la tète ou dans le cœur aucune idée religieuse, — possédait cependant un certain nombre de superstitions irraisonnées et inconsé-
quentes qu'elle aurait été fort embarrassée d'expliquer elle-même.
Ainsi, par exemple, lorsqu'elle rencontrait un convoi funèbre elle faisait le signe de la croix, sans se rendre compte du sens symbolique de ce signe admirable et sacré .
Elle observait le maigre du Vendredi saint, tout en ignorant les souvenirs impérissables de sacrifice et de rédemption qui se rattachent à ce jour.
Enfin, et sans se douter de ce que rap-
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peile au monde chrétien la solennité du dimanche des Rameaux, elle plaçait chaque année dans sa chambre une branche de buis bénit.
Nous devons ajouter que les trois quarts au moins des pécheresses du Paris moderne se trouvent exactement dans le même cas que mademoiselle Rosalinde et aorissent de la même façon.
— Mon idole, — reprit le diable d'une voix mal assurée, — ôtez cela... ôtez cela, je vous en prie...
— - Mon rameau ?.
— Oui, ma belle amie... et faites vite, si vous avez quelque désir de m'ètre agréable...
— Ah ! ça. vicomte, vous êtes fou ! ! — en quoi vous déplaît la présence de ce buis bénit dans ma chambre?..
En entendant Rosalinde prononcer le mot ; bénit, Satan frissonna de nouveau.
— C'est absurde, je le sais bien, —
276 LES MARIONi\ETTES
répondit-il, — mais que voulez-vous ?. . c'est une insurmontable faiblesse., — la seule vue d'une branche de buis me fait tomber en pâmoison, et je n'entrerai point tant que vous n'aurez pas supprimé celle-ci ..
— Étrange faiblesse, en effet !. — répliqua Rosalinde, — mais enfin, puisque vous paraissez le désirer si fort, je vais vous satisfaire...
Elle' prit le rameau dans le vase du Japon et se dirigea vers la porte du salon.
Messire Satanas recula avec une terreur manifeste, en s*écriant ;
— Pas de mon côté, ma tourterelle..
— vertubleu ! pas de mon côté !.
Rosalinde s*arrêta.
— Ah ! ça, — dit-elle en riant, — savez-vous, vicomte, que quand bien même vous seriez le diable en personne vous n'auriez pas plus peur de ce pauvre rameau...
— Mon idole, — balbutia le prétendu
vicomte dont les dents claquaient, — ne dites pas de ces choses-là... — n*en dites jamais, pour l'amour de moi?.
— - Mon Dieu, que vous êtes original!! mon Dieu î mon Dieu !.-^
Le diable parut au moment de tomber en défaillance et c'est à peine s'il eut la force de murmurer :
— Ne prononcez jamais ce mot-là I.
jamais, entendez-vous?, jamais !!.
— Quoi? quel mot? -~je ne vous
compi'onds pas, — qii'ais>je dit qu'il ne faille pas redire ? — ne piiis-je donc parler ni du bon Dieu, ni du Diable?
Les jambes de Lucifer ployaient sous lui, — il chancela:
— Bon ! — s'écria Rosalinde, — le voilà qui se trouve mal, à présent.. — il ne manquait plus que cela ! — que Dieu ait pitié de nous !
Et elle s'approcha vivement de lui, tenant toujours à la main son rameau de buis bénit
Le Diable bondit en arrière en balbutiant :
— Ne me touchez pas, Rosalinde I !.
— éloignez- vous !.. — ne me touchez pas!!
La comédienne s'arrêta.
— Ce pauvre vicomte est tout à fait fou ! — pensa-t-elie, — mais ça m'est bien égal ! — il est assez riche pour avoir le droit de se permettre les plus grandes extravagances de la terre..
Puis, tout haut, elle reprit:
— Allons, tranquillisez-vous, — je ne TOUS toucherai pas et j'emporte mon rameau dans une autre pièce.. — Seulement, laissez-moi passer, monsieur le vicomte Lucifer de Satanas,..
En ce moment, un vague souvenir d'enfance lui revint à l'esprit, et elle ajouta en riant, sans se douter du sens mystique et terrible de la formule qu'elle prononçait :
— Yaàe rétro, Satanas !!.
Le Diable poussa un grand cri et s'évanouit en fumée.
A peine venait-il de disparaître, à la profonde stupéfaction de Rosalinde , que la glace mobile supportée par les deux négrillons s'écroula sur le tapis, avec force tapage, et se brisa en mille éclats.
L*un de ses supports lui faisaitdéfaut.
Fleur-de-Soufifre, abandonnant le socle sur lequel il semblait scellé, gambadait follement au milieu du salon.
Ces deux coups de théâtre se succédant, — cet amant envolé, — ce nègre de bois d*ébène animé à l'improviste et pirouettant, comme une toupie, — tout ce merveilleux, enfin, ébranla le cerveau de la comédienne qui n'avait point l'habitude de vivre en pleine féerie ailleurs qu'au théâtre.
Elle lâcha le rameau de buis bénit qui venait de lui sauver la vie ; — elle se laissa tomber sur le sopha et elle s'évanouit.
Une idée diabolique, ~ (jamais l'ex-
pression n'aura été plus à propos et plus justement employée — une idée diabolique, — disons-nous, — vint à l'esprit de Fleur-de-Souffre.
— Ah ! par ma foi, — s*écria-t-il, — l'heure du berger ne sera pas, du moins, perdue pour tout le monde I.
Il prit dans ses bras Rosalinde et il franchit avec elle le seuil de la ciiambre à coucher, où nous ne les suivrons pas.
Le lendemain matin, en se réveillant, la comédienne se trouva seule.
Elle ne conservait qu'un souvenir extrêmement confus des événements de la nuit précédente. ,
La disparition du vicomte Lucifer et
les pirouettes du négrillon fantastique ne lui apparaissaient qu'à travers une brume, comme les événements bizarres accomplis dans les rêves.
— Le vicomte m'expliquera lui-même ce qui s'est passé.. — se dit-elle, — j'ai mal dormi sans doute et mes idées ne sont pas bien nettes,.. — N'y pensons plus...
JË^llese leva et voulut revoir les merveilleux présents de la veille.
Hélas!!.
Les colliers et les bracelets de diamants s'étaient métamorphosés en un assemblage informe de petits morceaux de charbon exhalant une odeur sulfureuse.
Le portefeuille de satin blanc ne contenait plus que des feuilles de papier gris.
La vaisselle d'argent était devenue terre de pipe.
Enfin une vieille barrique défoncée et quatre boucs barbus et puants, rem-
plaçaient le carrosse amarante et les chevaux soupe de lait...
Le gros cocher, les trois laquais et l'heïduque avaient disparu...
Pauvre Rosalinde ! !
Ceci ne prouve-t-il pas sans réplique qu'il ne faut jamais se donner au diable?.