CHAPITRE PREMIER
^Train de plaisir pour l'enfer.
Les romanciers ont quelques privilèges, et c*est heureux, car sans cela leur métier serait un odieux et triste métier...
L'un des plus charmants de ces privilèges — (mais celui-là n'est accordé qu'à ceux d'entre nous qui, à tort ou à raison , jouissent de la faveur du public)— l'un des plus charmants est de pouvoir à notre gré transporter nos lecteurs d'un bout du monde à l'autre, et de les trouver toujours prêts, toujours dociles, toujours contents...
— Prêtez l'oreille , — leur disonsnous,— et écoutez 1...
Et ils écoutent...
— Suivez-nous!...
Et ils nous suirent...
— Nous allons vous montrer des choses merveilleuses , — nous allons vous raconter des histoires d'un intérêt inouï et d'une variété sans égale...
Et ils nous croient sur parole.
C'est îa foi qui sauve ! . . .
Bons lecteurs !... — heureux romanciers !...
Le moment est venu d'user de notre privilège avec plus d'audace que nous ne l'avons osé faire depuis le jour lointain déjà où le Diable nous mit luimême une plume de fer entre les doigts en nous, ordonnant de la tremper dans de l'encre bleue et d'écrire...
( Hélas ? . . plus de dix ans se sont écoulés déjà, et nous avons prouvé no-
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ire soumission au moins deux cents fois, — à raison d'une fois par volume... — ceci soit dit entre parenthèses
Mais revenons à la preuve d'audace dont nous venons de parier.
11 ne s'agit rien moins que d'enfourcher un manche à balai, cet hippogriffe des sorciers, de prendre nos lecteurs en croupe et de nous transporter avec eux, par le chemin le plus court et le plus direct, dans le royaume de Satan.
— Horreur!! — s'écrient nos belles lectrices en jetant les yeux sur ces derniers mots , — eh I quoi , cet impertinent romancier veut nous conduire en enfer!!...
— Parfaitement , Mesdames , et sans le moindre scrupule. — Je sais bien que, jeunes et jolies comme vous êtes, vous n'avez nul besoin de moi pour faire ce petit voyage, et qu'une foule de délicieux péchés mignons se disputent l'honneur de vous servir de guides et d'introducteurs... — aussi, c'est à
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titre de faveur spéciale que je vous demande de vouloir bien aujourd'hui vous confier à moi...
Je vous promets d'ailleurs que nous ne resterons que fort peu de temps en enfer, et qu'au sortir de ce prologue nous redescendrons au plus vite sur la terre pour y rentrer dans la vie réelle...
Allons, Mesdames, décidez- vous...
Comment, si bonnes et si charmantes , refuseriez - vous d'accorder une
heure de confiance au romancier qui, si souvent, vous a fait rêver et sourire?...
Vous consentez?... — J'en étais sûr I . . .
Bravo et merci. Mesdames...
Nous partons... — Nous sommes arrivés...—
On se fait généralement Tidée la plus fausse et la plus absurde du Diable et
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de son royaume , qu'on appelle volontiers le royaume sombre , ce qui est ridicule et contraire à toute vérité.
Les uns se figurent que l'enfer consiste en un gigantesque brasier où d'immenses rôtissoires servent à la cuisson des damnés pendant des éternités tout entières, et où messieurs les démons retournent incessamment sur le gril les grands coupables et les pécheurs les plus endurcis. — Ceci soit dit sans la moindre intention de calembourg.
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Cette croyance est fortement enracinée, et depuis longtemps, ainsi que le prouve une vieille chanson :
Oyez ceci, bonnes âmes!...
J'ai voyagé dans l'enfer.
Moloch, Sadoch, Lucifer Allaient me jeter aux flammes Avec leurs fourches de fer !.. .
Déjà prenait feu mon linge; Mon pourpoint était roussi; Mais, par bonheur, Dieu merci!.
Satan me prit pour un singe, Et me lâcha; — me voici!!...
D'autres se persuadent, de la meilleure foi du monde, que l'immortel poème du Dante a donné des Cercles infernaux une idée parfaitement exacte.
D'autres enfin sont imperturbablement conyaincus que les décorateurs des théâtres de la Porte- Saint-Martin, de l'Ambigu et du Cirque, ont copié d'après nature les splendides pandœmoniums qui nous montrent des four-
millements de diablotins et de diablesses, habillés de rouge et de noir, dansant, au bruit sonore des timbales, des grosses caisses , des tams-tams et des chapeaux chiaois, au milieu de rochers d*acier bleuâtre illuminés par des flammes pourpres.
Rien de tout cela n'est exact.
Et, d'abord, où est l'enfer?...
Au centre de .la terre , répondaient à cette question les docteurs du bon
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vieux temps; — et ils en donnaient pour preuve l'existence des volcans.
Selon eux, le Vésuve et l'Etna n'auraient eu d'autre rôle à jouer que celui de cheminées de la cuisine de Satan
Cette opinion est spécieuse , mais nous refusons de nous y rallier, et pour cause.
Ce que personne n'a jamais su, nous le savons, et nous allons le dire.
L'enfer occupe en réalité cette mer-
veilleuse étoile qu'on appelle rétoile de Vénus et qui brille d'un si vif et û pur éclat dans le firmament bleu.
C'est là que Satan règne et gouverne.
— C'est de là qu'il descend sur la terre pour s'acquitter, avec un infatigable zèle, de ses fonctions de tentateur.
C'est là, enfin, que réside, dans un palais d*u» fort bon style et très-convenabiCment aménagé, la diablesse aux doux yeux qui se nomme Eloa et qu les liens d'^m mariage légitime unissent à messiiJ Satan.
€or messire Satan est marié.
— Le saviez-vous ?
— Non.
Eh! bien, nous nous estimons heureux d'avoir eu l'occasion de vous l'apprendre.
Nous reviendrons bientôt à cette liaute et puissante dame, qui mérite, à plus d'un titre, de fixer notre attention...
Mais, avant tout, parlons un peu du
Diable Ini-mênie, et redressons de notre mieux les erreurs de l'opinion publique sur le compte du roi , comme déjà nous venons de le faire, ou du moins de l'essayer, au sujet du royaume que nous nous proposons d'explorer bientôt.
La poésie, la peinture et la sculpture nous ont donné de l'ange déchu une innombrable quantité de portraits,. remarquables sans doute à certains points de vue , mais presque tous défectueux par un manque absolu de vérité.
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Les vers, le marbre et la toile ont reproduit à peu près invariablement l'image grandiose et terrible d'une sorte de titan foudroyé, au visage morne et fatal, aux longues ailes de chauve-souris armées d'ongles aigus.
C'est très-beau ; — mais c'est de la fantaisie.
Satan est meilleur diable que cela. — Sa physionomie offre une expression plutôt railleuse que sinistre; — sa queue traînante peut passer pour une sotte in-
Yention des moines naïfs (lu moyenàge, et, s'il consent à porter sur le front deux petites cornes mignonnes, c'est uniquement afin de ne point humilier les autres maris.
f Bref, dans la galerie de ses portraits, un seul nous paraît, sinon ressemblant, dii moins reconnaissable ; c'est celui qu'a tracé Gœthe dans son Faust, et auquel il a donné ie pseudonyme de Méphistophélès.
Ceci n'empêche point qu'un photographe habile qui se rendrait dans la
planète de Vénus pour y daguerréotyper Sa Majesté infernale, serait assuré-
ment le bien reçu et pourrait compter sur une récompense honorable. — Avis aux collaborateurs du soleil l...~ .
Quel est Tàge de messire Satan ?
Cette question doit rester indécise et ne se peut trancher mathématiquement.
Evidemment, l'ange déchu n*est plus tout à fait jeune, car sa naissance re-
- ' LES M\T\I0MNF/1TES
monte à une époque bien antérieure à celle de la création du monde.
Il nous semble facile de le prouver,..
Lorsque Adam et Eve furent installés sur la terre , Satan arait atteint déjà Tàge viril , puisque ce galant séducteur mit à mal la prernière femme.
Supposons qu'il eut alors mille et quelques années, ce qui est vraisemblable,— il en aurait donc environ sept
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mille aujourd'hui , mais il les porte gaillardement.
A peine lui donnerait-on quarantecinq ans, tant il est bien conservé, — et quarante les jours de barbe.
Il est grand et mince, — un peu maigre, même, — mais cette maigreur ajoute à sa distinction.
Son front élevé porte à sa partie supérieure deux petites cornes d'or vierge que les cheveux cachent au besoin sous
Wi LES MARIONÏTETTES
leurs boucles abondantes et du plus beau noir.
Ses yeux grands et vifs dardent des regards qui n'ont que le tort de ressembler un peu trop à des éclairs, — lïiais cet inconvénient n'existe guère que la nuit.
La bouche fort belle, quoique sardonique, découvre, dans un sourire habituellement moqueur, des dsnts étincelantes et qui ne sont ni pointues ni écartées , ainsi qu© certaines gens en
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ont fait coi-rir îe bruit par méchanceté pure
La ïndi) du Diiibic n'offre pas la moindre (race de griffes, et se recommande au contraire par une extrême souolesse et par un moëlitux tout particulier.
Lorsque cette main saisit quelqu'un, il est bien difficile , pour ne pas dire impossible, de lui faire lâcher prise, — moins à cause de sa force irrésistible qu'en raisoia de ia douceur de sor étreinte.
Les pieds de Satan suiit longs et cambrés, nullement fourchus, et toujours chaussés avec une élégance irréprochable.
Cette élégance se retrouve non moins correcte et non moins complète dans les vêtements de Sa Majesté infernale, qui devance les modes et donne le ton aux gandins de son royaume.
Et, comment en serait-il autrement ?
L'enfer est peuplé de tailleurs -et de
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bottiers , — et aussi de couturières et de modistes.
Bijoutiers, gantiers, chemisiers, chapeliers s*y trouvent en colonnes compactes,
Satan l't sa femme ont donc sous la main tous leurs fournisseurs ; — et , dans un temps donné , les vôtres et les miens iront grossir le nombre, — ami public, gardez-vous d'en douter!!... ..
Le Diable porte des bijoux, en grand nombre et du meilleur goût.
Il adore ces brillants et précieux hochets, — peut-être à cause du profit considérable qu'il en a toujours tiré pour la séduction des âmes féminines.
Les diamants, surtout, ont été de tout temps et seront toujours pour lui de fidèles et précieux auxiliaires.
Souvenez - vous de Satan - Dmnaine , dans cette jolie scène du Paradis perdu que le charmant acteur jouait si bien.
Et, maintenant que nous avons tracé du héros de ce prologue un croquis
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rapide , le morueFit est venu de dire quelques mots de la belle Diablesse Eloa ; — de raconter brièvement les circonstances de son union avec le monarque infernal, et enfin d'introduire nos lecteurs dans le palais royal de la planète de Vénus.
C'est ce que nous allons faire.