CHAPITRE DEUXIÈME
La légende d'Eloa.
Voici la légende d'Eloa, non pas teile qu'un poète d'un gracieux talent, Alfred de Vigny, l'a écrite, mais teile que
nous l'avons trouvée dans un manuscrit espagnol du quatorzième siècle.
Nous respectons la forme naïve et originale de cette saynète einous croyons que tout le monde nous en saura gré.
La scène se passe dans le paradis, un peu après la révolte et le châtiment des anges déchus commandés par messire Satan. — (Pour de plus amples détails, sur cette révolte et ce châtiment, voir le Paradis perdu de Mil ton.)
Le Maître est assis sur son trône
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d'ivoire, dans une salie immense dont les piliers de diamants soutiennent une coupole de saphyr.
On entend une sonnerie de clairons, et l'archange Raphaël paraît à la tête d'une légion de séraphins vêtus de blanc et portant des épées flamboyantes.
Raphaël courbe la tête et les séraphins se prosternent.
LE MAITRE
Archange Piaphaël, approchez.
RAPHAËL
(s'agenouiilantsur la dernière marche du trône d'ivoire).
Seigneur, tout puissant, en qui résident toute lumière et toute gloire, voici votre serviteur à vos pieds...
LE MAITRE
Archange, relevez*vous , et me répondez..
RAPHAËL (se levant).
Interrogez. Seigneur.
DU DIAJLB
LE MAITRK.
D'où venez-vous avec votre légion ?
RAPHAËL
De la porte du Paradis où j'étais de garde, et où l'archange Michel, général de vos armées, comme moi, vient de me remplacer avec les chérubins.,
LE MAITRE
Faites-moi votre rapport, archange Raphaël. ,
RAPHAËL
Nous avons été attaqués, vers le milieu de la nuit dernière, par une poignée de maudits qui prétendaient forcer notre consigne et pénétrer malgré nous dans l'enceinte sacrée...
Vous les avez chassés et taillés en pièces ?.
RAPHAËL
Oui, Maître, mais non pas sans peine..
LE MAITRE
Qui commandait ces maudits ?
RAPHAËL
Le roi des anges déchus... le plus terrible de nos frères tombés... Satan en personne... — Il pousse la bravoure jusqu'à la témérité et ne recule point devant nos glaives de flammes... — Heureusement le général de votre artillerie nous avait confié son tonnerre. — Il n*a fallu rien moins que la foudre pour mettre Satan en fuite et sa cohorte en déroute...
42 LES MÂRIOr^NETTBS
LE MAITRE
Les révoltes de l'archange déchu seront donc éternelles ! !.
Kaphael.
Maître, pardonnez - lui, Tinfortuné voudrait rentrer au ciel...
11 n'y rentrera pas. — Il est condamné pour l'éternité! — Archange Raphaël, je suis content de vous. — Je
nr DUR: F. 4r>
vous nomme chevalier de nos ordres...
'—J'aurai soin que'le brevet en soit expédié promptement par notre chancellerie et que vous en receviez les insignes...
RAPHA.EL (se prosternanl).
Que le maître soit béni!.... Clairons de nos séraphins, sonnez sa gloiret phalanges mélodieuses des anges iéminins, unissez vos voix pour chanter ses louanges.
(Les clairons d'argent résonnent, — des voix de
cristal s'élèvent. — Le ciel se remplit d'harmonie, et, dans leur course vagabonde, les étoiles et les comètes s'arrêtent pour écouter avec ravissement.)
LE MA.ITRE.
Faites silence !l.
(Les trompettes et les voix se taisent. — Les asires errants se remettent à tourner dans Timmensité transparente . )
RAPHAËL
Maître, avez- vous des ordres à donner à votre serviteur ?.
Oui. — Faites-moi venir ici sans retard l'ange Ariel, surintendant de ma musique et directeur de mes concerts...
RAPHAËL Rappelant).
Ariel!. Ariel !. Ariel!..
ARlEL,
(s'agenouillant au pied du trône).
Maître, le plus humble de vos sujets n'ose lever les yeux sur vous.
LE MAITRE
Ariel, j'ai des reproches à vous adresser..,
ARIEL
Eh ! quoi. Maître, une note fausse ou quelque mélodie douteuse aurait-elle frappé vos oreilles divines ? >
LE MAITRE
Ce n'est pas tout à fait cela. — Votre musique est bonne. — Vos instrumentistes savent leur métier et vos cLœurs
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chantent avec ensemble... — Mais il manquait une chose essentielle aux derniers concerts que vous m'avez donnés... — Ne devinez-vous pas ce que je veux dire, Ariel?
ARIEL
Non, Maître.
LE MAITRE
Parmi les anges féminins qui psalmodient avec une si admirable perfection; il en est un donl la voix plus douce et
plus suave que toutes les autres, a des modulations qui me charment..
ARIEL
C'est ia voix d'Eloa, Seigneur , je n'en puis douter..
r.E -MAITRE.
Pourquoi cette voix que j'aimais à entendre est-elle devenue muette toutàcoup?
ARIEL
Maître, Eloa ne veut plus chanter et s'ûbstiae dans son silence...
m DIAP.ÎE. ''■*
Qui donc ose avoir une volonté i :
mes états?..
RAPHAIX.
Makre, soyez indulgent, c'est humblement prosterné devant vous que je vous le demande,. — La pauvre Eloa, je m'en porte garant, n'agit point dans une pensée de résistance à votre puissance souveraine.. — faites-la venir en votre présence et daignez l'interroger..
— elle est si changée, si pâle et si triste
qu'elle vous inspirera plus de pitié que de courroux.. -
LE MAITRE
De la tristesse chez moi ! ! — Que se passe-t-il donc ici?. — il faut que je le sache à l'instant.. — Appelez Eloa...
RAPHAËL (appelant).
Eloa M Eloa î. Eloa!.
ELOA
(9 inclinant devant le trône, mais sans s'agenouiller iomtne ont Tail Piaphuël et Ariel).
Seigneur , me voici...
LE MAITRE
On m'apprend une chose étrange, Eioa, et que je ne puis croire sans effort. — On me dit que vous refusez de chanter dans mes concerts...
ELOA
On vous dit la vérité. Maître..
LE MAITRE
Ainsi, votre résistance est réelle ?,
»^>2 LEL MAItlONWETTES
ELOA
Oui, maître.
LE MAITRE
Savez-vous bien à quelle punition terrible vous vous exposez?.
ELOA
Je le sais.
LE MAITKE.
Et vous bravez ma colère et cette punition?..
DU nfARÎE,
ELOA
Je ne les brave point, Maître, mais je me résigne, et je courbe la tête devant elles... — Bannissez-moi de vos états.., je l'aurai mérité...
(Mouvement d'effroi parmi les anges et les séraphins. — Raphaël et Ariel s'éloignent d'Eloa avec épouvante.)
LE MAITRE
Eloa, cette résignation à un châtiment dont la seule pensée frappe de terreur nos légions fidèles, cache un mystère
o4 LES MARIONNETTES
que je veux connaître... — Vous êtes triste, Eloa...
ELOA
Oui, Maître, triste jusqu'à la mort !
LE MAITRE
Tristesse éternelle, alors, puisque vous êtes immortelle ?.
ELOA
Oui, Maître, tristesse éternelle...
N'èles-vous pas heureuse dans ce séjour du parfait bonheur?
ELOA, Je ne suis point heureuse.
LE MAITRE
Pourquoi ?
ELOA
Parce que j'aime.,, et que mon amour est sans esnoir..
5Ô LES M\KIOi>?{i.iTES
LE MAITRE
Qui a dit cela ? — ignorez- vous donc que tout espoir réside en moi, et que s'il me plaisait de vous donner celui que vous aimez, fût-il un de mes archanges, fût-il l'un des généraux de nos milices, ifit-il Raphaël lui-même, rien ne s'opposerait à votre félicité ?..
ELOA
Maître, celui que j'aimo;, vous ne me le donnerez jamais!..
DU DlAIil.E. 57
D'où VOUS vient celte certitude?;
ELOA
Entre lui et moi votre main toute puissante a creusé des abîmes qu'elle ne comblera pas... — Vous ne me rapprocheriez de lui qu'en me chassant de vos états, et c'est une grâce formidable que j'ose à peine vous demander...
LE MAITRE
L'ange que vous aimez, Eloa, qui donc est-il ?
ELOA
Celui qui lutta contre vous... le roi des légions foudroyées... Satan...
(Le ciel tremble. — Le soleil se voile. — Les voix des anges et les voix des séraphins répètent dans l'immensité : Satan ! !)
LE MAITRE
Malheureuse !!.
ELOA
Punissez-moi, Maître, comme vous Tavezpuni! —Je suis coupable comme
lui.. __ mon aniôur me refld sa complice!..
LE MAITRE (avec indulgence).
Eloa, j'ai pitié de vous..— Vous n'avez jamais péché contre moi. — Vous n'avez par'a^jé ni l'or^aeil insensé, ni les révoltes du maudit.. — Vous l'avez aimé quand il était encore le plus beau des anges fidèles.. — Cela vous était permis,. — Pourquoi donc vous en punirais-je?. — Je ne défends point les chastes tendresses et j'approuve le mariage entre les chérubins de sexe difFé-
no LES MARION^'^:TTES
rent.. —Aujourd'hui, par malheur, les circonstances ont changé... — Satan n'est plus digne de vous.. — Oubliez ce funeste amour, retrouvez votre bonne humeur et votre belle voix d'autrefois, et je vous promets la main de Raphaël mon archange favori...
ELOA
Ce n'est pas Raphaël que je veux,
c'est Satan !l.