CHAPITRE TROISIEME
Le boudoir d'Eloa.
La légende que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs renferme les documents les plus précis
qu'il nous ait été possible de nous procurer sur le mariage du diable.
Nous ne prendrons point sur nous d'affirmer que l'authenticité de ces documents soit absolument inattaquable.
Mais enfin, en l'absence de toutes autres pièces justificatives , nous sommes bien forcé de les tenir pour véridiques et de nous déclarer satisfait.
Ce point de départ une fois admis, il ne nous reste qu'à continuer notre récit.
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La pauvre Eloa ne tarda guère à déplorer son fol entraînement et à regretter le paradis qu'elle avait quitté pour l'enfer...
Mais, hélas! il était irop tard...
Les portes du ciel une fois refermées ne pouvaient plus se rouvrir pour elle ; — il lui fallait rester éternellement la compagne d'un époux infiniment peu recommandable...
On comprend que nous n'allons point
employer notre encre à dire du mal de messire Satan...
La réputation du Diable est si bien établie et si bien méritée qu'il nous semble superflu de joindre notre caillou aux cailloux sans nombre qui l'ont lapidé depuis que le monde existe et qui le lapideront jusqu'à la consommation des siècles.
D'ailleurs nous sommes un historien et non pomt un pamphlétaire.
Nous allons raconter brièvement des
i'dit<. — D'autres en tireront les conséquences si bon leur semble...
La terre sortie du néant, Adam et Eve, de biblique mémoire, étaient placés dans le Paradis terrestre.
Satan vit notre blonde aïeule, — il la trouva jolie. — Eloa était brune, et les diables aiment le chang^ement tout autant que les hommes.
Satan fut infidèle pour la première fois.
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Eloa l'apprit et pleura beaucoup.
Pauvre Eloa, ces larmes ne devaient pas être les dernières!,.
A mesure que s'écoulaient les siècles et que Satan prenait de l'âge, son humeur inconstante redoublait et la jalousie de la femme légitime augmentait dans des proportions désespérantes.
Toujours jeune , toujours belle et toujours aimante, l'ex-choriste des con-
certs célestes ne pouvait, de sang-froid se voir délaissée et trahie.
Chaque rivale nouvelle que lui donnait Satan — (et Dieu sait si ces rivales étaient nombreuses ! ) — la rendait à moitié folle de douleur et de colère.
Elle formait les plus beaux projets de vengeance, puis, lorsqu'arrivait le moment d'accomplir ces projets, sa bonté naturelle prenait le dessus, elle essuyait
86 LES HtfARIONNETTES
ses larmes, elle oubliait son courroux, et au moindre mot de repentir murmuré » par l'infidèle, elle se hâtait de pardonner.
Satan, du reste, ressemblait à presque tous les bons maris de ce monde. — Il trompait sa femme le plus qu'il pouvait; — mais il avait pour elle des égards, beaucoup d'égards, et de temps en temps il lui revenait avec un empressement et une galanterie dont Eloa prenait la fausse monnaie pour argent
comptant.
Y*)iià où en étaient les choses au moment où nous conduisons nos lecteurs dans la planète de Vénus, c'est-à-dire vers la fin du dix-huitième siècle.
La planète en question ressemble beaucoup à la terre, avec des dimensions bien autrement importantes, car elle mesure un diamètre environ cinquante-cinq mille fois plus grand que celui de notre globe.
Sa population est immense, et rien ne semble plus facile à comprendre
quand on réfléchit que les quatre-vingtdix-neuf centièmes des habitants de ce bas monde vont habiter l'astre infernal, par autorité de justice, aussitôt après leur m-ort.
Les eaux y sont abondantes, mais sulfureuses comme celles de la mer Morte, et d'immenses forêts de mancenilliers projettent de toute [part leur ombre empoisonnée sur des prairies de ciguë et sur des champs où foisonnent des champignons vénéneux de la plus belle espèce.
Telle est aujourd'hui l'étoile de Vénus. — Telle elle était à l'époque de notre récit.
Le palais royal, — construit dans un style mauresque, en marbres de diverses couleurs, — s'élevait au milieu d'une cité si grande que Paris et Londres, auprès d'elle, n'auraient semblé que des bourgades.
Une armée de moines, dissolus et couards sur la terre, devenus soldats malgré eux dans le royaume satanique, en gardaient les portes.
Ces sentinelles avaient une consigne rigoureuse et ne • devaient admettre à. l'entrée et à la sortie que les personnes munies d'un laissez-passer bien en règle.
Heureusement de telles consignes ne nous regardent pas.
Franchissons donc le seuil du palais, — traversons les vastes cours intérieures sans même jeter un coup d'œiî au luxe oriental des décorations et des fontaines jaillissantes, — parcourons les enfilades de salons où Satan, quand
Di: DIABLE ÎH
il est en belle humeur, donne des fêtes splendides aux principaux de ses sujets, et visitons une retraite mystérieuse et charmante située dans la partie la plus reculée des bâtiments.
Cette retraite, tendue et meublée par les tapissiers de l'enfer dans le goût rococo le plus délicieusement maniéré et contourné, était le boudoir d'Eloa.
A quoi bon le décrire?
Il nous semble (\\xQio\xi réalisme des-
criptif serait ici déplacé, et nous préférons nous abstenir.
Douze bougies, bien autrement lumineuses que les bougies terrestres, éclairaien| a giorno ce boudoir.
Eloa, étendue sur un sopha, tenait à la main un roman de Crébillon fils qu'elle ne lisait pas.
Ses yeux se fixaient de minute en minute sur la pendule dont les aiguilles indiquaient que trois heures du matin
allaient sonner dans quelques minutes, et des exclamations d'impatience s'échappaient de ses lèvres.
La femme de Satan semblait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans tout au plus. — (Nous savons que cette apparence était exacte... à sept mille ans près)...
Malgré l'extrême pâleur de ses joues et le cercle d'azur tracé autour de ses grands yeux noirs, sa beauté mer-
veilleuse offrait quelque chose d'angeligue.
On comprenait que ce regard tout à la fois si doux, si pur et si noble, avait dû jadis contempler le Maître dans sa gloire. — On comprenait que ces lèvres si souriantes et si chastes avaient dû chanter avec les chœurs des anges dans des concerts célestes.
Des épingles de diamants fixaient sur la ièie d'Eloa ses longs cheveux
d'un noir presque bleu, divisés en nattes lourdes et soyeuses.
La jeune reine — (quiconque ne doit et ne peut jamais vieillir est éternellement jeune!) — portait un peignoir flottant d'une étoffe inconnue et de couleur flamme de punch.
Nuance étrange 1 — dira-t-on peutêtre.
Sans doute, mais les modes de l'en-
9b LES MARIONNETTES
fer ne sont point les modes de la terre .
Des babouches rouges comme un feu de forge chaussaient ses petits pieds*
Trois heures sonnèrent.
— Ah ! — balbutia la reine, — c'est trop fort! — Où peut-il être, tandis que je me meurs d*impatience et de jalousie en l'attendant ?. .
Eloa quitta son attitude nonchalante,
DU DIABLE. î)7
— elle jeta son livre au milieu du boudoir, et, étendant la main vers une petite table placée à proximité du sopba, elle frappa sur un timbre de cristal avec un marteau d'argent.
Une porte s'ouvrit et deux filles suivantes entrèrent»
Ces caméristes, malgré l'humilité de leur emploi, pouvaient lutter de beauté avec la reine elle-même.
L'une était Aspasie, — la célèbre courtisane, -la maîtresse d'Alcibiade.
L'autre, la non moins belle, la non moins courtisée, la non moins illustre Ninon de Lenclos.
Aspasie ne franchit qu'à peine le seuil.
Ninon de Lenclos s'avança jusqu'au sopha.
— Votre Majesté a besoin de nos services'- — demanda-t-elle en ébau-
chant une révérence de la bonne école.
Eloa fît un signe affirmatit .
— Votre Majesté désire sans doute se déshabiller et se mettre au Ht? — continua Ninon.
Eloa secoua la t^te.
— Cependant il est déjà bien tard, et Votre Majesté doit avoir grand be-
soin de prendre du repos... — elle dort si peu L. — demain Yotre Majesté sera plus pâle que de coutume, qu'elle me permette de le lui dire...
— Eh! qu'importe? — s'écria la reine avec amertume, — personne ne s'apercevra de ma pâleur!..
Aspasie et Ninon échangèrent un ïc-
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gard significatif.
Puis la t'rançaise reprit, avecia fami-
liarité d'une soubrette favorite qui se sait certaine de ne point déplaire quoi qu'elle dise et quoi qu'elle fasse :
— Ilélas ! j'ai grand' peur que Votre Majesté ne se mette martel en tète sans sujet, et qu'elle ne se crée, comme cela ne lui arrive que trop souvent, des soucis et dei inquiétudes dénuées de fondements...
— Ninon, — ;interrompit vivement Eloa, — tu sais bien que mes inquiétudes et mes soucis ne sont que trop
sérieux... — Tu sais bien que lorsqu'un mari n*est pas rentré à trois heures du matin, sa femme peut et doit tout craindre!..
— Votre Majesté me permet-elle d'exprimer mon opinion en sa présence?
— Parle.
,— Eh bien! madame, il me semble qu'un mari, môme infidèle, ne vaut pas
DU DIABLE. 10r>
la peine qu'on se tourmente si fort, à propos de lui...
— Que dis-tu ?
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— La vérité... — Un amant qui se dé-
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range, à la bonne , heure, on peut
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s'alarmer... — L'oiseau dont on n'a
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pas coupé les ailes s'envole et ne reparaît plus... — mais le mari revient toujours... — voilà l'essentiel. — Le resle est peu de chose.
— Ah ! Ninon, on voit bien que vous
n*avcz jamais aimé!.. — soupira ]a reine.
Ninon sourit.
— Telle n*est pas la réputation qu'on m*a faite sur la terre... — répliquat-elle, — on croit assez généralement que j'ai souvent et longtemps aimé ..
— Aimer souvent c'est n* aimer jamais.,. — Le véritable amour n'entre qu'une fois dans un cœur, il n'en sort plus...
DU DIABLE. i05
' Aspasie et Ninon échangèrent un nouveau regard.
— Il faut venir en enfer pour entendre ces choses-là dans la bouche d'une femme mariée!.. — pensèrent à la fois les deux courtisanes. — Où la vertu vat-ellese nicher!..
Elle reprit :
— Mais le temps passe. — Qui sait si maintenant le roi n'est point rentré... — Peut-être aura-t-il craint de troubler
mon repos en se présentant ctiez moi si tard... ou plutôt si matin.
— C'est bien possible, — murmura Ninon d'un air assez peu convaincu.
— Il faudrait s'en assurer, — continua la reine.
— Dois-je envoyer dans l'appartement du roi, madame?
Vas -y toi-même, et reviens vite.'-
Ninon fit une révérence de sortie non moins correcte que sa révérence d'arrivée, et disparut.
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^- ^*— Aspasie, — dit la reine, — approche, iisinèfû/
iTObrai';':
La courtisane grecque s'avança, vêtue de la blanche tunique de laine dont le tissu flexible dessinait, comme au siècle de Périclès, les formes splendides et sculpturales de son corps.
— Me voici, madame, — dit-eile en saluant avec une grâce voluptueuse.
— Comment donc faisais-tu, — demanda la reine, —pour attirer jadis et fixer près de toi ces jeunes et beaux Athéniens, ces grands philosophes qui formaient ta cour, ei qui ne se lassaient jamais ni de te voir ni de t'adorer?
— J'employai pour les retenir un talisman dont la puissance est infaillible.;'.
— Lequel ?
— Je n'oserai jamais le révéler à Votre Majesté...
~ Parle, je le veux... — quel est ce talisman?..
— L'infidélité.
Eloa tressaillit.
— Eh quoi ! — s'écria-t-elle, -- on s'attache donc à qui vous trompe !..
— C'était du moins ainsi parmi les hommes de mon temps...
— Est-ce possible ? est-ce croyable?..
— Oui, madame, et voici pourquoi...
— un bien n'a jamais tant de prix que lorsqu'on craint d'en être privé. — Or, une femme est un bien comme un autre.
— Tu as raison, — murmura la reine, — tu n'as que trop raison !.. — J'en ai
la preuve, — Je n'ai jamais tant aimé le roi que depuis qu'il me donne presque chaque jour de nouvelles rivales...
— Si Votre Majesté daignait m'autoriser à lui offrir un humble consdl...
— Eh bien?..
— Je lui dirais : — Madame, le talisman dont je me servais est à la disposition de Votre Majesté... Qui vous empêche d'en faire usage ?
— Moi, tromper le roi!.. -— fit Eloa avec une stupeur indignée.
— Pourquoi non?.. — il me semble qu'il le mérite largement... — D'ailleurs c'est la peine du talion, la plus juste de toutes.
— Jamais!..
— A peine Votre Majesté aurait-elle distingué quelqu'un de ses sujets, qu'elle
verrait le roi revenir à elle, plus tendre et plus amoureux que jamais !..
— Peut-être. — Mais il faudrait payer, cher ce retour de tendresse... — je préfère souffrir pendant l'éternité plutôt que de me voir heureuse à ce prix...
— Bah ! il n*y a que le premier pas qui coûte. — Si Votre Majesté voulait seulement prendre la peine d'essayer aujourd'hui, demain elle recommencerait tout naturellement et sans efforts... I «
— Aspasie, c'est un conseil infernal que vous me donnez là!..
— - Eh ! madame, Votre Majesté ou-
blie-t-elle donc que nous sommes en enfer?..
Ëloa courba la tête et murmura :
— C'est vrai...
Puis, au bout de quelques secondes elle ajouta :
Sortez... vous me faites horreur...
Aspasie s'inclina et quitta le boudoir...
Mais, avant de refermer la porte derrière elle, elle se retourna et elle dit :
— Que Votre Majesté daigne rétléchir... — Pour si infernal qu'il paraisse, mon conseil n'est vraiment pas mauvais...
— Sortez ! - répéta la reine, sinon je vous dénonce au roi I..
Aspasie eut aux lèvres un sourire moqueur*
Elle craignait fort peu Satan, qui lui faisait la cour en ses moments perdus et ne la rencontrait jamais dans quelque couloir sombre sans lui prendre la taille et lui dérober une douzaine de baisers.
Ces diables de maris sont capables de
tout... — surtout quand ces maris sont le Diable...
— Hélas! — murmura la pauvre reine, — le Seigneur, dans sa bonté, m'offrait pour époux Tarchange Raphaël... - Ce n'est pas Raphaël qui m'aurait ainsi trompée !..
Et elle soupira, en portant son mouchoir à ses yeux humides.
En ce moment Ninon de Lenclos rentra.