‹ Les marionnettes du diableChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

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Le diable dans son ménage.

— Eh bien? — demanda vivement la reine.

— Eh bien 1 madame, Sa Majesté n'est pas au palais...

— En es- tu sûre?

— Hélas l que trop I

— Qui te Fa dit?

— Le premier^ valet de chambre du roi.

— Tibérius?

— Oui, madame.

Ici, nous devons apprendre à nos lecteurs que Tex-empereur qui souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une tète

poui'pouvoirlatrancherd'uiiseulcoupC), avait été élevé par Satan aux fonctions toutes de confiance de valet de chambre de Sa Majesté infernale, — fonctions dont il s'acquittait à ravir.

Eloa reprit :

— Tibérius semblait-il inquiet?

— En aucune façon , madame ; — il

(*) L'auteur croit se souvenir que l'empereur eu question fut Néron et non pas Tibère; mais Tibère a pu le penser et le dire aussi bien que Néron

{Note de l'auteur.)

dormait à demi dans Tantichambre en attendant son maître... et comme je lui reprochais ce sommeil, il m'a répondu d'un air goguenard : — Le roi a sa clef.,. — il m éveillera en rentrant»,.

— C'est bien, Ninon, retire-toi... — murmura tristement la reine, — je n'ai plus besoin de tes services.

— Votre Majesté ne se déshabillera pas?

" Non.

— Votre Majesté ne se mettra point au lit?

— An lit! — à quoi bon? — est-ce que je pourrais dormir?

— Que fera donc Votre Majesté?

— J'attendrai...

— Quoi ! jusqu'au matin?

— Jusqu'au matin, s'il le faut...

— Mais, madame, Votre Majesté se tuera...

— Ninon,— répliqua la reine avec un navrant sourire, — tu ne te souviens donc plus que ma majesté est immortelle !

Ninon allait répondre.

Elle n'en eut pas le temps.

11 se fît un grand bruit dans les antichambres.— On entendit les sentinelles échanger des mots d'ordre.

:. En même temps on frappa à la porte du boudoir.

Ninon courut à cette porte; elle causa tout bas pendant une demi-minute avec un interlocuteur invisible, et elle revint vivement à la reine en lui disant:

— Madame , Tibérius précède son maître et vient prévenir la reine que le roi sera ici dans quelques secondes et qu'il fait demander si Votre Majesté peut le recevoir?

Une joie délirante se peignit aussitôt sur le visage d'Eloa, et la pâleur de ses beaux traits fit place aux couleurs les plus vives.

— Qu'il vienne ! — s'écria-t-elle, — et qu'il soit certain que la reine l'attend avec impatience.

A peine Eloa venait-elle de prononcer ces dernières paroles, que la porte du boudoir s'ouvrit à deux battants et que Satan parut.

Nous rappelons à nos lecteurs le por-

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trait que nous avons tracé de Sa Majesté iniernaL , dans le premier chapitre de ce prologue. — Nous n'avons rien à ajouter à ce portrait, et rien non plus à en retrancher,

Satan était vêtu à la dernière mode des gentilshommes les plus élégants de la cour de France vers le dernier quart du dix-huitième siècle.

Sa toilette se recommandait tout à la fois par sa recherche luxueuse et par sa simplicité d'un goût exquis : — problème difficile à résoudre, cependant, I fi /

que l'heureuse union de la simplicité et de la richesse...

Nous sommes de ceux qui rendent volontiers à César ce qui est à César, et, quand le diable mérite d'être loué, nous louons le diable- Sur une veste de satin blanc brodée d'argent et de petites perles, Satan portait un linbit de taffetas d'une nuance mauve très-pâle, brodé de jais.

Des boucles de diamants et d'émail

noir attachaient ses bas de soie blancs, un peu au-dessus du genou, sur sa culotte de soie gris perle.

Des boucles pareilles rehaussaient ses souliers à talons rouges, dont les semelles avaient la finesse d'une feuille de papier.

Le chapeau lampion galonné d'or se posait un peu de côté , d'une façon cavalière et coquette, sur les cheveux poudrés à frimats et disposés de ma-

nière à cacher complètement les deux petites cornes du Diable.

Les manchettes et le jabot étaient d'un point d'Alençon de la plus grande beauté.

Un diamant de cent mille écus brillait au doigt annulaire de la main gauche.

Trois diamants de même prix scintillaient comme des étoiles à la poignée de l'épée.

Les boutons de la veste étaient de diamants. — Chacun d'eux valait cent mille livres.

Voilà bien des diamants! — s'écrient nos lecteurs.

D'accord, mais il ne faut pas s'en étonner.

Satan — (nous croyons Favoir déjà dit) — aimait passionnément les bijoux, surtout ces petits cailloux étincelants dont la valeur est incalculable, et

iTii LES MARIONNETTES

il avait un moyen fort simple de se les procurer.

Voici ce moyen.

Nous le livrons par pure bienveillance à nos lecteurs, avec la conscience que nous allons rendre infiniment plus riches que M. le baron deRotschild tous ceux d'entre eux qui sauront le mettre en pratique.

Personne ne Tignore , le diamant n'est autre chose que du carbone vitri-

û'i insUatanémeni par une chaleur ditfîcile à obtenir jusqu'à ce jour dans les creusets des chimistes les plus habiles.

Satan prenait entre l'index et le pouce de sa main gauche un morceau dé charbon gros comme le Régent ou comme la Montagne de lumière, — il l'approchait de ses lèvres et soutflait sur lui pendant la dixième partie d'une seconde.

Au bout de ce temps , la transformation se trouvait opérée et le petit mor-

ceau de charbon était devenu un gros diamant.

Vous le voyez, rien au monde ne parait plus naïf au premier abord , et ce procédé de transformation semble à la portée de tout le monde.

Il ne s'agit, pour réussir, que d'avoir l'haleine chauffée à deux ou trois cents degrés... — bagatelle !...

Pourquoi n*en arriverait on pas là ?

On a bien inventé la télégraphie électrique !...

Le Diable salua de façon galante , en personnage de bonne maison qu*il était, puis, Toeil brillant, la bouche en cœur, les coudes arrondis, il s'approcha de sa femme pour Tembrasser.

Emportée par un irrésistible élan, Eloa ouvrit ses bras, prête à rendre étreinte pour étreinte à Tépoux qu'elle adorait malgré ses torts réitérés.

Mais une réflexion l'arrêta dans ce moment.

— Si je l'accueille ainsi, — se ditelle, — si je lui montre à quel point je Taime, toute explication va devenir impossible... — or, je veux une explication...

Et la reine, reculant de deux ou trois pas avec un grand air de dépit, détourna la tête et fit la plus jolie petite moue qui se puisse imaginer.

Dl DlAbLE. l*^

C'était bien agir en femme !

Demandez plutôt à toutes les femmes qui liront ceci.

Satan jeta son chapeau lampion sous son bras gauche, avec ce geste plein de désinvolture dont la tradition s'est conservée de nos jours au Théâtre-Français.

Il tira de la poche droite de sa veste de satin blanc une tabe.tière à sujet leste, enrichie de perles et de rubis, —

il massa et il huma délicatement une prise, et, d'une chiquenaude élégante, il dispersa quelques grains de tabac d'Espagne égarés parmi les dentelles de son jabot.

Il pirouetta sur son talon rouge, — il fit faire la roue à ses manchettes après avoir remis sa tabatière dans sa poche, et enfin il s'écria d'une voix légèrement grasseyante :

— Verlubleu '. belle amie, que diable se passe-t-il dans votre jolie petite tête?

que signifie cette raine farouche? — Auriez-vous des vapeurs, par hasard?...

— c'est la maladie à la mode...

— Monsieur, ■— répondit Eloa avec dignité, — • quittez, je vous prie, ce ton léger, qui ne convient point à la situation. .

— N ous parlez de la situation, tendre amie... — serait-elle sérieuse , par hasard? — Ma parole d'honneur, je ne m*en doutais pas!,..

— Regardez cette pendule ..

— C'est inutile , — j*ai ma montre ; — il est trois heures dix minutes du matin... — Quel rapport établissez-vous entre l'heure qu'il est et la prétendue gravité de la situation ?...

— Trouvez-vous donc qu'il soit bienséant, monsieur/pour un mari qui se respecte, de passer plus de la moitié de la nuit hors de son logis ?...

— Mais , sans aucun doute , vertu-

choux! cela est bienséant lorsque ce mari a été retenu dehors par des affairj res importantes...

— Ainsi, vous aviez des affaires?...

— Ah ! morbleu, je le crois bien !..

— c'est-à-dire que j'en avais à ne savoir où donner de la tête!...

— Dans vos états?...

— Dans la plus belle et la plus importante partie de mes états.. .

— Sur la terre, je le parierais ?....

— Et vous gagneriez !...

— En France, n'est-ce pas?...

— Vous avez deviné juste.

— Et à Paris, sans doute?...

— Pesle l — quel esprit de divination i...

— Mon mérite est bien mince et je

pourrais parler à coup sur ! — vous consacrez maintenant les trois quarts de votre vie à Paris... — est-ce vrai, cela, oui ou non?...

— Je ne songe point à le nier...

— Qu'a donc d'irrésistible cette ville pour vous attirer ainsi ?...

— N'est-eile pas, de toutes les cités du monde, celle où je trouve à faire les plus amples récoltes?... celle où m'accueillent les plus fervents hommages?..

celle où je suis arboré sous toutes les formes?...

— Pourquoi n'ajoutez- vous pas, — s'écria la reine avec une sourde colère, — qu'elle est aussi la ville où se trouvent les plus jolies et les plus séduisantes femmes de l'univers??...

Satan, en entendant Eloa formuler cette accusation indirecte, prit une physionomie hypocrite et béate d'un effet réjoui sa nt.

— Eh • poi, — répondit-il d'un ton

contrit, en mettant la main sur son cœur, — eh ! quoi , chère Eloa , me soupçonneriez-vous? — Ah î ce serait bien mal !... — Les femmes , voyezvous, foi de Diable, je m'en soucie comme de cela II — (il donna une nouvelle chiquenaude à son jabot) — Je suis revenu , et depuis longtemps , croyez le chère et belle amie , des quelques erreurs de mon passé 1... erreurs excusables , après tout , car ie cœur n'y était pour rien !... — Aujourd'hui, dans le monde entier, il n'existe pour moi qu'une seule femme, et c'est ma reine... c'est mon Eloa!...

— Voilà de belles et bonnes paroles, — murmura madame Satan, convaincue à demi et ne luttant que pour la forme, — mais qui me garantit qu'elles soient sincères ? . . . — vous m'avez menti si souvent...

— Vous voulez des preuves de ma franchise ?...

— Oui... oh ! oui...

— Je vais vous en donner,,.

— Bien vrai ?. . . *

^Mais à une condition...

— Laquelle?...

— C'est qu'une fois convaincue que vos doutes d'aujourd'hui étaient mal fondés , vous n'en aurez pas d'autres à l'avenir, et vous ne vous tourmenterez plus par ces injustes soupçons qui vous font tant de mal et me désolent?.,. — Me le promettez-vous, Eloa?..

— Je vous le promets.. .

— Me le jurez-vous?...

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— Je VOUS le jure... et de tout mon cœur...

— Doue, pendant les dernières heures de mon absence , vous m'avez accusé , ou tout au moins vous m'avez soupçonné d'infidélité...

— Je dois en convenir...

— Ma justification vous paraîtra complète, n'est-ce pas , lorsqu'il vous sera démontré que l'emploi de mon temps était non-seulement innocent, mais en-

core utile au premier chef aux intérêts de notre royaume?...

-. Oui, sans doute... - que pourrais-je exiger de plus?...

Satan, d'un air triomphant, tira de sa poche une longue bourse à mailles d'acier dont un cadenas microscopique, fait d'un seul morceau de diamant, fermait l'ouverture.

Sous les chaînons de ce tricot métallique on voyait s'agiter de petites

ir^'^ LES MARIONNETTES.

formes. — A travers le tissu s'échappaient de petits cris plaintifs.

Le Diable présenta la bourse à sa femme.

— Qu'y a-t-il là-dedans ? — demandat-elle en la prenant dé ses mains.

— Ma justitîcation.

— Mais cette bourse est fermée...

— Voici la clef du cadenas.

Eloa ût jouer la serrure mignonne et ne put contenir un mouvement de surprise et presque d'effroi en voyant s'échapper par l'ouverture une douzaine de figurines lilliputiennes qui se mirent à genoux devant elle en lui tendant leurs mains suppliantes, Jongues tout au plus de quelques lignes»

— Qu'est-ce que cela ? — fit-elle curieusement , — que sont ces poupées vivantes?...

— Ma récolte de cette nuit. — Douze âmes que j'ai recueillies de ma propre

main... et non point des âmes de vilains et de gens de peu, mais des âmes de choix, dont la moins précieuse n'est pas sans valeur. . — Jugez-en... — Celle-ci appartenait à un gentilhomme qui s'est ruiné au jeu entre onze heures et minuit, et que j'ai décidé, au moment au minuit sonnait, à se faire sauter la cervelle d'un coup de pistolet I — Voilà les âmes de doux amis intimes, l'un marquis et l'autre baron, qui, à minuit cinq minutes se sont pris de querelle — ( grâce à mes conseils ) , — se sont battus sous un réverbère à minuit un quart, et se sont enferrés réci-

DU 1)1 ai; LE. Aoi)

proquenient.., — Voici Vâme d'un piiiloi^ophe encyclopé'Jiste qui, se sentant mourir, demandait un prêtre à grands cris,. — J'ai endossé ia figure et la livrée de son laquais , — j'ai fermé la porte au nez du curé de la paroisse, et l'ami de Diderot et de d'Alembert est mort sans confession à minuit et demi.

— Voici enfin les âmes de deux procureurs, — d'un conseiller-juge au parlement, — d'une danseuse, — d'une grande dame, — d'un médecin célèbre et de deux littérateurs de quelque mérite, bien connus dans Paris pour leurs épigrammes et leurs petits vers gnlants.

— Croyez-vous qu'en parachevant cette ample cueillette, de minuit et demi à trois heures du matin, je n'ai pas fait preuve d'une activité vraiment diabolique et qu'il me soit resté beaucoup de temps pour penser à mal?...

— Mon ami, mon cher mari... — répondit Eloa en jetant ses beaux bras autour du cou de Satan , — j'avais tort!.,^ cent fois tort !... — mes suppositions étaient ridicules, mes soupçons étaient insensés... — J'en conviens sans hésiter, et je suis bien heureuse de le reconnaître...

DU DIADLE. 157

Le Diable tourna la tête à demi ei fit, sans être vu de sa femme, une grimace goguenarde...

Il venait d'exhiber à Eloa, en les décorant de titres pompeux, des âmes de pacotille fournies quelques minutes avant ce moment par un de ses raccoleurs de bas étage.

L'emploi de son temps , de minuit à trois heures du matin , n'était donc nullement justifié.

— Me pardonnez-vous d'avoir douté

de votre amour, mon bien- aimé?... — reprit Eloa tendrement»

— Je vous pardonne avec enthousiasme, mais à la condition que vous ne douterez plus à l'avenir.. .

— Oh ! jamais ! jamais î jamais 1!...

— Eh bien ! que le souvenir de tout ceci s'efface comme un nuage qui passe et disparaît... — Je ne songe déjà plus à ce léger discord... — Oubliez-le de votre côté et tout ira bien !... — Mais il se fait tard, ma belle reine... — Vous

devez avoir besoin de repos. — N'allezvous pas gagner votre couche?...

— M'y laisserez-vous seule?... — murmura madame Satan d'une voix très-

éniue et avec un regard irrésistible.

— Oh ! que nenni, vertubleu !! — je vous accompagnerai, chère amie, et, foi de Diable amoureux, je me sens aussi jeune, aussi vif, aussi bien épris, qu'aux soirs déjà lointains de notre lune de miel...

Tout en débitant ces fadaises senti-

mentales, le Diable passa son bras gauche-autour de la taille cambrée d'Eloa, et prit avec elle le chemin de la chambre somptueuse où se dressait sur une estrade un lit magnifique à colonnes torses et à rideaux de couleur de feu.

Pour une foule de raisons— (dont les meilleures sont excellentes et dont les plus mauvaises sont très - bonnes) — nous respecterons les mystères de l'alcove infernale , -- quels que puissent être d'ailleurs à l'égard de notre discrétion les regrets de nos lecteurs, et peutêtre de nos lectrices.

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Aussitôt que Satan et Eloa eurent quitté le boudoir, Aspasie et Ninon de Lencios y rentrèrent, — et, comme elles

avaient écouté avec zèle et assiduité la conversation précédente, elles se regardèrent en riant aux éclats, ni plus ni

moins que deux soubrettes parisiennes 1 11

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qui se moquent joyeusement de leurs maîtres.

Lorsque les accès de cette gaîté peu respectueuse se furent calmés par leur violence même, Aspasie prit délicatement, du bout des doigts et l'une après l'autre, les pauvres petites âmes apportées par Satan et oubliées par Eloa sur la table voisine du sopha, et elle les jeta par la fenêtre.

Pendaiii ce temps, Ninon de Lenclos ramassait un papier plié eu forme de

lettre, que le Diable avait laissé tomber sans s'en apercevoir, en tirant de sa poche la bourse aux mailles d'acier.

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