‹ Les marionnettesChapitre 15 sur 31 · LES LIVRES 1>K CLASSE · texte numérisé non relu

LES LIVRES 1>K CLASSE

gemment conçu 1 Les voilà les livres de classe, les sacrés livres de classe ! Aussi bien ceux des abbés que ceux des anciens proviseurs ! Ils se valent! Non. Je ne vous comprends pas et je ne peux pas m'empêcher de bouillonner ! Ça n'est pas ainsi qu'on apprend quoi que ce soit à des enlauts, et surtout à ses enfants. L'histoire, si c'est d'elle qu'il s'agit, demande à être enseignée d'une façon toute spéciale et toute simple à un bonhomme de dix ans. Les personnages doivent lui être présentés en deux mots, en deux coups de pouce et de crayon, de manière à le frapper, à l'amuser, et à lui rester à jamais gravés, comme des souvenirs vécus. Il faut lui parler de l'Histoire en lui contant des histoires, lui faire une espèce d'imagerie du passé, de lanterne magique d'autrefois, tourner ça au pittoresque et aux contes de fées... Il apprendra les traités plus tard. Il y a un moment de la vie et de l'enfance d'un être où il faut se borner à lui dire que François Ier était un homme magnifique, avec un grand nez, belle fourchette, beau rieur, superbement vêtu de soie et de velours, et qu'il habitait dans des châteaux merveilleux dont

Ti8 m; s m v RI OS NETTES

quelques-uns en Touraine sont encore intacts.

— « Si tu es sage et si tu travailles bien, je t'y mènerai. » Là-dessus, en attendant, vous le conduisez au Louvre, et vous lui faites voir sou portrait par un peintre qui s'appelle Le Titien :

— « Alors, c'est lui, c'est ça François Ier? » vous dit l'enfant avec de grands yeux. — « Oui, mon petit, tu as devant toi un de nos plus grands rois. » Et puis ça suffit pour l'instant. Après, vous lui raconterez le camp du Drapd'Or, après, les batailles... et, seulement quand il aura l'âge d'en saisir la belle et noble portée, le cachet de hauteur nationale, vous lui révélerez le Tout est perdu qui rendra pour une seconde sa petite figure rêveuse et grave. Voilà. Et ça vaudra cent mille fois mieux pour lui que de savoir à huit ans des tas de machines qui prouvent qu'il ne sait rien. J'aurais encore des paquets de choses à vous sortir sur mon système d'éducation affectueuse et personnelle par les parents, telle que je la conçois. Mais je m'arrête. C'est un monde, et ça tiendrait des volumes, nécessairement, puisque, pour moi, ça doit tenir tout le temps et toute la vie des père et mère,

LES 1.1 vais Dl < i kSSI OU

ij a u vin, solennel. — Les parents n'ont pas que ça à faire, mon cher ami : ils ont à travailler.

l'ami, à Bauvin. — L'Albatros?

madame savollet. — Mai oui. M. Savollet n aussi son Albatros.

madame bauvin. — Tout le monde l'a.

l'ami. — Mon Dieu, les hommes, passe pour eux, quoique les mieux occupés aient encore plus de temps libre qu'il n'en faut pour se conformer, par ci par là, à mon programme. Mais les femmes? les mamans?

madame bauvin. — Nous avons la maison, monsieur.

madame savollet. — Et ce n'est pas une petite affaire.

l'ami. — D'autant que vous n'avez pas seulement votre maison; mais vous avez aussi celle des a u lies. Surtout celle-là.

madame bauvin. — C'est possible, cher ami. Mais j'admire votre virtuosité en ces matières, el l'aplomb féroce avec lequel vous nous accablez, car enfin il y a je ne sais quoi de comique à voir liai ter ces questions de paternité, de maternité, d'enseignement, par un vieux garçon aussi égoïste et personnel que vous.

70 LES M A HI ONU ETTES

l'ami, résigné. — Bon, Voilà que j'écope, à présent.

b au vin, à son ami. — Il fallait vous marier puisque vous aviez de si belles idées à appliquer.

madame savollet. — Avoir un ménage, vous aussi.

b au vin. — Des enfants !

madame b au vin. — Alors vous auriez le droit de parler.

b au vin, à sa femme. — Laisse donc. Il ne ferait pas mieux que les autres.

l'ami. — Calmez- vous un peu. J'ai pensé à me marier, croyez-le, et depuis longtemps, bien longtemps.

bauvin. — Et qui vous en a empêché?

l' ami. — Ah ! ah ! Vous connaissez la fameuse phrase judiciaire: « Cherchez la femme ! »

madame bauvin. — Oui ; phrase stupide.

l'ami. — Eh bien, elle est encore plus vraie, cette phrase, pour la conquête du bonheur que pour la découverte du crime, et je vous avoue que voilà trente-trois ans que je cherche la femme, sans la trouver. Je n'aurai donc jamais d'enfants à élever à ma guise, et j'en serai

LES LIYRBS 1>K CLASSE 71

éternellement réduit à m'occuper, hélas! des enfants des autres, à faire leur joie à eux, et la calamité de leurs parents. Pardonnez-moi, mais plaignes-moi. (Il a attiré les deux enfants qu'il embrasse.) (A André.) Bonsoir, mon petit Balzac. « Malherbe de la prose »■. (A Jeanne.) Bonsoir ma petite Bathilde, « mère de ce prince qui alliait la douceur à la sagesse ». Allez faire <1<><Io.

A M. Paul Bourget.

COMTESSE THÉRÈSE DE MARTINOY, vingt-muf

ans, une jolie jeune femme; le comble du sérieux

dans la frivolité, Sophie dupresle, trente-deux ans, une belle

veuve élégante à bandeaux noirs; un Mur Mo de

la rue de la Paix.

baron dérive, père de Thérèse de Martinoy,

c in y uante-neuf ans, la peau rouge et le cheveu

blanc; une 'praline dans de la ouate. Un peu de

goutte.

GOMTE DE martinoy, quarante ans, un homme

chic et myope, à grandes moustaches; Vair

insolent, de naissance.

Avant le dîner, chez Thérèse de Martinoy, au salon. Thérèse et son amie Madame Dupresle sont en train de causer avec animation, quand le baron Dérive entre le nez au frais, Vair très heureux de vivre et d'être baron.

le baron, à sa fille. — Bonjour, petite enfant. (A Madame Dupresle.) Comme chez Nicolet : de plus en plus belle !

madame dupresle. — Vous êtes un flatteur.

le baron. — Bigre non! Si j'avais seulement, mettons... trois ans de moins, je vous ferais une de ces cours... sur les talons, serrée, bouclée... de jour et de nuit, je ne vous dis que ça ! Je serais à la fois pressant. . . et pressé 1

thérèse. — Allons, papa, ne commence pas à être scandaleux.

le baron. — Je suis scandaleux, moi? Tu me l'apprends. Et depuis quand?

thérèse. — Depuis que je te connais. Et il y a longtemps! Tâche au moins d'être un peu sérieux — si ça t'est possible — à cette époque-ci de l'année !

le baron. — A cette époque-ci? Quoi?

quelle époque?

LEUR CARËM I,

thérèsb. — Nous sommes en carême, papa. Tu l'ignores?

i ,1 baron. — Ça m'avait fui.

madame dupresle, au baron. — Ça ne vous empêche pas de dormir?

le baron. — Non. Je l'avoue.

thérèsb. — Heureusement que je suis là pour te le rappeler.

i i: baron. — Je t'en remercie. Mais tu pouvais t'en dispenser.

Thérèse. — Tu n'as jamais eu de religion, tout le monde le sait bien, seulement tu ne devrais pas t'en vanter.

le baron. — Je ne m'en vante pas, j'en suis inconsolable! Mais, c'est un fait, je n'y peux rien, et je le subis.

Thérèse. — D'une drôle de manièrel En l. >i-nalantdelafaçon la plus compromettante.

LE BARON. — Moi?

THÉRÈSE. — Oui, toi.

le baron. — Qu'est-ce que j'ai fait?

thérèse. — Tu as été au Nouveau-Cirque, l'autre soir?

le baron. — Eh bien? Est-ce que l'Église me le défend?

thérèse. — Ne plaisante pas. Dans les en tr 'actes on t'a vu parler à une écuyère.

le baron. — C'est encore vrai.

madame dupresle . — Quelle horreur, baron !

thérèse. — Une femme qui crève des cerceaux en papier! Toi, baron Dérive! dans ta situation! Un de tes oncles qui a été archevêque de Salamine!... Et cela au moment où nous allons entrer en semaine sainte!

le baron. — Permets, permets... D'abord, mademoiselle Trouskaïa...

madame dupresle, au bar on, — C'est son nom?

le baron. — Propre.

t h é rè s e . — Charmant !

le baron. — ... Ne saute pas dans des cerceaux en papier. C'est une écuyère de haute école qui monte comme toi, quand tu montes, beaucoup mieux que toi, même!...

thérèse. — La belle affaire !

le baron. — C'est une femme de grand mérite !

thérèse. — Dis tout de suite que c'est une sainte?

le baron. — Je ne crois pas. Je le lui

LEUB CARÊME 77

demanderai. Mais elle fait son pas espagnol et ses changements de pied mieux que ne ferait n'importe qui du calendrier. Pour le cirque, c'est tout ce qu'on exige d'elle.

THÉRÈSE. — Papa, tu es révoltant, tais-toi.

le baron. — Je me tais. Si on ne peut plus rire en France? Mais tu me reçois vraiment mal. Et maintenant que tu as bien déblatéré, je te ferai observer que (u ne m'as ni dit bonjour, ni embrassé.

Thérèse, s* avançant de mauvaise grâce. — Voilà. (Le baron r embrasse.)

le baron, se tournant vers madame Bupreste. — Vous non plus?

ru h a î: s e , choquée. — Papa !

madame dupresle, en riant, tendant la main au baron. — Tenez, mon cher père.

LE baron, la lui baisant. — Merci, ma chère fille. (A Thérèse.) — Peut-on en carême baiser la main d'une jeune personne d'un sexe différent? Est-ce un péché?

tiikrèse. — Quelle tenue! Quelles façons !

le baron, bon enfant. — Je suis de mon l< mps, je suis de tous les temps I D'aimable humeur. Rien des anachorètes.

Thérèse. — Heureusement qu'il n'y a plus ici que nous deux, et que tu n'es pas venu tantôt, quand mon salon était plein de monde !

le baron. — C'est vrai, c'était ton jour?

thérèse. — Mais oui. Où as-tu la tête?

le baron. — Ailleurs.

thérèse. — Je m'en aperçois.

le baron. — Veux-tu que je te dise où?

thérèse. — Non, non!

le baron. — Gomment! Tu consens à garder ton jour en carême? Sais- tu que je trouve ça joliment frivole, pour une femme aussi raide que toi ?

madame dupresle. — Il faut bien se voir tout de même.

le baron. — Est-ce que vous ne pouvez pas vous voir aux offices, à l'église?

thérèse, à son père. — A l'église? C'est bien toi, ça!

madame dupresle, au baron. — A l'église, mon cher monsieur, nous avons bien autre chose à faire?

LE BARON. — Quoi?

thérèse. — Nous prions.

madame dupresle, au baron. — Pour vous.

le baron, — C'est donc pour ça que je ne m'améliore pas, et que j'empire plutôt. (Il pousse un petit cri.) Aïe!

MADAMI DUPRESLE. Qu'aveZ-VOUS ?

le baron. — Rien. L'estomac. Il n'est pas gentil pour moi.

thérèse. — C'est bien fait. C'est une leçon. Voilà le résultat de ta cuisine de restaurant et de toutes tes orgies !

LE haron. — Mes orgies! Hélas! non.

thérèse. — Hélas! Si on t'entendait?

le raron. — On me comprendrait.

madame dupresle, au baron. — Je suis sûre que vous faites gras, vous, en carême?

THÉRÈSE, à son amie. — Lui? Ah! ma chère! En carême et toute l'année. Et de toutes les façons !

le baron. — Sans démarrer. Vous faites maigre, vous ?

madame dupresle. — Le maigre de rigueur.

Thérèse. — D'abord, au point de vue hygiénique, c'est excellent.

MADAME DUPRESLE. — Et puis , quoi ?

Sommes- nous des chiens? Nous avons une âme. Je plains ceux qui n'ont pas de croyances. Le

80 LES MAITONNETTF.S

jeûne... l'abstinence... tout ça, ce sont des petites choses qui paraissent mesquines quand on ne pratique pas, mais qui deviennent méritoires et touchantes dès qu'on s'y astreint, en y mêlant la pensée d'un devoir.

thérèse. — Très bien, chère amie. Je n'aurais pas dit mieux.

madame dupresle. — Oui, baron, toute ma vie j'ai fait maigre aux dates prescrites...

le baron. — Jamais eu recours aux dispenses ?

madame dupresle. — Jamais. C'est trop facile. Et je m'en suis toujours bien trouvé. Et puis, c'est un si léger sacrifice, dès qu'on réfléchit aux milliers de pauvres gens qui sont sans pain, sans gîte...

thérèse. — Certainement!

madame dupresle. — D'ailleurs, j'en souffre à peine. Je ne m'en aperçois même pas. J'ai un chef extraordinaire. Pas plus tard que ce matin, après un hachis de truffes étonnant, il m'a servi des canapés de sarcelle aux ananas; je vous donne ma parole que ça avait le goût de la viande. On aurait juré du perdreau... du vrai perdreau I

ii. baron, qui se contient. — Oui.

madame dupresle, au baron. — Qu'est-ce q ue vous avez mangé, vous, ce matin? Avouez-le.

i e baron. — Un œuf à la coque, une côtelette et des pommes frites.

madame dupresle, qui triomphe, — Voi 1 à ! De la viande de boucherie ! Quel païen vous faites I

le baron. — J'ai besoin de me soutenir. Si je ne faisais pas gras, je tomberais malade,

madame dupresle. — Est-ce que nous sommes malades, nous?

u: BARON. — Vous, vous êtes des natures à part. (Malicieux.) Et puis vous avez la foi, qui vous nourrit; c'est le meilleur des liebigs, tandis que moi je ne l'ai pas.

thérèse. — Et tu n'es pas près de l'avoir, va!

le baron. — En effet, j'ai peur qu'il soit bien lard. (A sa fille.) C'est pourtant moi, mon enfant, qui t'ai fait donner une éducation religieuse, et sévère? Ne l'oublie pas, sacheinVii gré au moins.

madame dupresle, au baron. — Alors, à votre idée, la religion est uniquement bonne pour nous?

Thérèse, à son père. — Quelque chose comme uu art d'agrément plus élevé?

le baron. — Je ne dis pas cela. Tout ce que je prétends c'est qu'il faut une religion pour les femmes.

madame dupresle. — Comme une tragédie pour le peuple?

le baron. — A peu près, oui. Je vous choque ?

madame dupresle. — Vous nous indignez, tout simplement.

le baron, à madame Dupresle. — Parlons d'autre chose, et ne me regardez pas avec des yeux aussi pistolets. Voulez-vous venir demain avec moi à Auteuil?

madame dupresle. — Où ça? Au sermon ?

le baron. — Non. Aux courses. Vous adorez ça, je le sais?

madame dupresle. — Pas en carême.

thérèse. — Elle a raison.

le baron, à madame Dupresle, tentateur. — Vous jouerez, vous gagnerez...

MADAME DUPRESLE. — Fi!

le baron. — Et ça sera pour les pauvres! Ah ! vous ne pouvez plus refuser ?

LEUR CARKME 83

madame dupresle. — Jamais de la vie!

De l'argent acquis comme ça d'abord, ça ne leur serait pas agréable.

thérèse. — Pire. Ça leur porterait malheur.

madame dupresle. — Et puis, j'ai quelque chose d'autrement sérieux demain. Je vais à la bénédiction des Pères Lazaristes.

thérèsb. — Moi à celle des Prémontrés.

madame dupresle. — C'est le père Saint- Boniface qui doit parler.

thérèse. — A ma chapelle, c'est dom Sebastiani.

madame dupresle. — Le père Boniface a une éloquence d'une énergie, d'une colère!...

thérèse. — Le mien parle avec une douceur... On n'a pas idée.

madame dupresle. — C'est un volcan !

thérèse. — Du miel!

le baron. — Vous me donnez envie.

THÉRÈSE. — Moque-toi. Il est séraphique, tout simplement.

madame dupresle. — Je vous garantis que si le mien vous apostrophait sur vos vices, en vous regardant bien dans le blanc des yeux, comme il fait quelquefois quand il devine dans

son auditoire un pécheur endurci... eh bien! vous n'en mèneriez pas large! Moi, je vais tous les dimanches à ses sermons. Il me secoue, cet homme-là ! Il me ramone l'âme ! C'est un moine d'envergure.

thérèse. — C'est comme moi; je ne manquerais pas le mien pour tout l'or du monde.

le baron, à madame Dupresle. — De quoi a-t-il parlé la dernière fois, le père... comment l'appelez-vous ? Saint -Pancrace ?

madame dupresle. — Saint-Boniface. Mais d'un tas de choses... de la piété.

le baron, à sa fille. — Et le tien... qui a un nom de ténor... dom Sebastiani?

thérèse. — Aussi... d'un tas de choses...

le baron. — Mais encore? De quel sujet en particulier? Quelles matières a-t-il traitées?

madame dupresle . — Est-ce que je sais, poi ! Je ne me rappelle plus. Et puis, peu importe ! Quand le père Boniface parle, on l'entend, mais on ne l'écoute pas. On le regarde, on subit son éloquence, on boit sa mimique, on admire ses gestes. Et il en a surtout deux ou trois...

T. F lin f.ARKMD S.'J

le baron. — Un jeu.

madame dupresle. — ... D'une beauté !

(l'une ampleur!... Des attitudes d'un drapé!

Thérèse. — Hiératiques I

le baron. — J'allais le dire.

madame dupresle. — Des poses à laSarah. Oh ! il est sublime !

le baron. — Elle lui a peut-être donné des leçons? Qui sait?

thérèse, à son fève. — Tu as l'air de rire? Mais ça se fait couramment, mon pauvre petit père. Tous les jours, des ecclésiastiques, des prédicateurs vont demander à des comédiens en vogue de leur apprendre à parler, à diriger leur voix, à la conduire en scène.

le BARON. — Non, en chaire.

Thérèse. — Tu me comprends. Ils s'adressent de préférence à ces messieurs de la Comédie-Française.

le BARON. — Parbleu! Je suppose bien que ce n'est pas à ceux du Palais-Royal.

Thérèse. — Tu ne me laisses pas finir. Et tout dernièrement encore, on m'affirmait que, plusieurs fois dans sa carrière, M. Febvre avait donné des leçons de maintien à des évoques.

le baron. — Gristi ! C'était pour se faire offrir une crosse ! (A madame Dupresle.) Alors, une dernière fois, vous ne venez pas demain avec moi à Auteuil ponter deux ou trois kopecks sur les petits dadas?

madame dupresle. — Péché mortel.

le baron. — A votre aise. Je repasserai. Adieu, jeunes femmes. Gomme disait Malherbe mourant : « Je m'en vas ou je m'en vais. »

Thérèse. — Déjà? Où dînes-tu?

le baron. — En ville.

thérèse. — En ville-maison? Ou en villerestaurant ?

le baron. — Restaurant.

thérèsë. •— Je n'insiste pas.

madame dupresle. — Aujourd'hui vendredi?

Vous le faites exprès. Ça n'est pas possible?

le baron. — Mais non, je vous assure.

(A sa fille.) Là, je t'embrasse vite parce que... mon ami n'aime pas attendre.

madame dupresle, provocante. — Quel est cet ami-là, qui n'aime pas attendre?

le baron, pince-sans-rire. — Louis XIV.

(A Thérèse.) Et toi, fillette, que fais-tu ce soir? Rien? Tu te couches de bonne heure?

Thérèse. — Me coucher ! Ah ! il s'agit bien • le <;a !

madame dupresle, au baron. — Je dîne avec elle.

tiikrèse. — Et après, nous courons chez la duchesse Powlonia , où nous sommes convoquées une vingtaine de dames.

mai) ami: dupresle. — Pour une œuvre.

le daron. — Quelle œuvre?

Thérèse. — Qu'est-ce que ça te fait? Tu étais pressé.

le baron, tirant sa montre. — J'ai encore quatre minutes. Dis-moi ça avant que je m'en aille?

tiiérèse. — Tu ne lis donc pas les échos mondains des journaux? L'œuvre qui s'est "constituée avant-hier ?

madame dupresle, au baron. — Sous la présidence de la duchesse.

t h É R i ■; s e. — L'œuvre des Tableaux vivants. . .

le baron, saisi. — Hé?

THÉRÈSE. — Attends. (A son amie.) Du premier coup, le voilà émoustillé.

madame dupresle. — Tout de suite supposer Le mal !

Thérèse. — Des tableaux vivants... religieux ! ! Comprends-tu ? Les principales scènes de la Passion.

le baron. — Pas toutes?

thérèse. — Non, bien entendu. Les scènes possibles. La Passion est très à la mode depuis trois ans, as-tu remarqué? Partout... les cirques, les marionnettes... au théâtre... Le Vaudeville l'année dernière... Tu y as été? Rappelle-toi ?

le baron. — Oui... Il y avait même là un petit ange Gabriel à qui Montrejeau a meublé un hôtel épatant... Eh bien ! continue, tu m'intéresses beaucoup.

madame dupresle. — Vous allez être en retard ?

le baron. — Mais non.

thérèse. — Eh bien! la duchesse a eu l'idée d'organiser chez elle, par invitations, et au profit des pauvres, des soirées de tableaux vivants religieux... des groupes pour élever l'âme.

madame dupresle. — Ce sera très amusant.

le baron. — Oui. J'irai. (A sa fille.) Tâche donc de m'avoir un petit rôle? Quelque chose de bien pharisien !

LEUR CAR fiM B 89

thkrkse, shhe. — Ne plaisante pas sur ces sujets-là, je t'en prie.

madame dupresle. — Il y aura de la musique à la cantonade.

m uARON, à sa fille. — Comme dans les tableaux de Tonkacsy?

thérèse. — Oui. Et pendant les entractes on quêtera.

le baron. — Mais qui est-ce qui va représenter tous ces personnages?

MADAME DUPRESLE. — NOUS toutes.

thérèse. — Tous ces messieurs.

madame dupresle. — Rien que des gens du inonde.

le baron. — Qu'est-ce que vous faites toutes les deux ?

Thérèse. — Nous sommes dans les saintes femmes.

madame dupresle. — Doucet m'a dessiné un costume adorable ! A moitié transparent.

le raron, à sa fille. — Et ton mari? Est-ce qu'il en est? Qu'est-ce qu'il fait?

thérèse. — Je ne sais pas. Quelque centurion sans importance.

le baron. — Bravo! Mes compliments.

Ah ! je ne suis pas inquiet de vous pour l'éternité. Vous irez en paradis, tout droit I

madame dupresle. — Par exemple, on n'a pu trouver personne pour la femme adultère.

le baron. — Allons donc?

thérèse. — Aucune n'a voulu.

le baron. — Pauvres chéries! Et toutes pouvaient.

madame dupresl'e, au baron. — Insolent !

le baron. — Vous n'êtes pas en cause!

Mais non... là... vraiment, laissez-moi me tordre un peu à mon aise?... Vous avez une façon de comprendre le carême et d'observer certaines pratiques religieuses qui me coupe tous mes bras et toutes mes jambes, à moi, sceptique vieillard qui ai vu de près la corruption impériale! Et plus je vous écoute, plus je vous observe, plus je m'estime.

thérèse. — Tu es indulgent.

le baron. — Oui, je me trouve plus digne, plus sérieux et honnête dans ma vie franchement futile et légère...

thérèse, à son père. — Tu seras très en retard. Va-t'en.

LKOB CARKM I 9\

le baron, qui se lance. — ...Que vous dans vos divertissements d'église et dans l'espèce de sport dévot auquel vous vous livrez 1 Qu'est-ce que c'est que toutes ces machines de tableaux vivants et de paillasseries?

tiikri.se, choquée. — Des reconstitutions, nion père.

madame du près le. — Des reconstitutions sacrées.

le baron, qui s'échauffe. — Laissez-moi donc tranquille. C'est du cabotinage, de l'hystérie. Il faut s'amuser à tout prix, conte que coûte, avec tout. On est en carême... alors on s'amusera avec la semaine sainte et la Passion, absolument comme on s'amuse, en carnaval, avec les bals costumés et les mascarades et, à Noël, avec les réveillons! Vous jouez à la piété, mes bonnes dames, mais vous n'êtes pas pieuses pour un liard de beurre !

tiikrèse, en colère. — Je ne suis pas pieuse, moi?

le baron. — Non, ma petite.

thérèse. — Tu calomnies maman qui m'a élevée, qui me faisait réciter mon catéch...

le baron, la prenant par Je bras et acec

gravité. — Ah! laisse là ta mère, n'est-ce pas? Celle-là était pieuse, oui... une vraie chrétienne, et si elle vivait encore elle souffrirait plus de ta manière de pratiquer que de ma façon de m'abstenir. Elle allait aux messes basses de sept heures, ta mère, jamais à celle de midi et demi où vous ne vous mettez en grand taritata que pour vous rendre visite les unes aux autres. La sortie de la messe de midi et demi, à présent, c'est la petite Bourse des femmes ! Tout chez vous est prétexte à spectacle. Vous faites la tournée des Tombeaux dans vos petits coupés parce que les Tombeaux sont bien portés, — aux instants seulement où vous vous y rencontrez ! Vous avez des bénédictions de cinq heures, comme des thés, et le salut c'est un five-o'clockoùdom Sebastiani remplace le flirt!

thérèse. — Continue, papa. Tu es très beau dans ce rôle.

le baron. — Je sens que je nage dans Je vrai. En fait de prédicateurs , vous n'aimez que ceux qui sont à effet... des grandes manches de flanelle blanche, avec des bras nus. Il vous faut des dominicains à voix de trompettes. Alors, vous vous pâmez ! Ah ! c'est pour vous

LE un CARÊME 93

que l'habit fait le moine, oui ! Enfui, il y a des choses qui dépassent tout ce qu'on peut rêver dans l'inconvenant et le grotesque ! Et si je racontais que j'ai vu, l'autre jour, chez une grande modiste de la rue de la Paix, un chapeau qu'on m'a montré. . . un chapeau de semaine sainte, noir, avec des grands clous en jais, comme ceux de la croix...

madame dupresle. — Ce n'est pas possible!

thérèse. — Tu inventes!

le raron. — Je l'ai vu. De mes yeux.

thérèse. — D'abord, qu'est-ce que tu allais faire chez cette modiste?

LE BARON, interloqué. — Ce que j'all... Oh! c'est bien simple... je...

THÉRÈSE. — Ah! tu ne dis rien?

madame dupresle. — Vous êtes pincé, baron. Vous cherchiez sans doute une petite capote pour Louis XIV?

THÉRÈSE. — Va-t'en donc, tiens... au lieu de prêcher. Tu dois être plus qu'en retard, à présent ?

madame dupresle. — Et vous serez grondé par monsieur votre ami. Lâché peut-être?

le raron. — Je me sauve. Vous m'en voulez?

madame dupbesle. — Certes. Beaucoup.

Thérèse. — Il y a de quoi!

le baron. — Dame! Vous dites que vous aimez les vérités? Je vous en ai servi.

madame dupresle. — Nous les aimons, mais ça dépend dans quelles bouches.

thérèse. — Pas dans la tienne.

le comte de m artino y, entrant. — Bonjour.

le baron. — Tiens, voilà ton mari. Adieu!

martinoy, à son beau-fer e et à sa femme. — Vous vous chamaillez donc encore?

thérèse. — Oui. 11 nous reproche notre manière d'être pieuses, et nous lui reprochons sa façon d'être...

madame dupresle. — Polichinelle.

le baron, blessé. — Madame!

thérèse, en riant. — Ah! tant pis, elle a dit le vrai mot, papa. (A son mari.) Toi, qu'estce que tu préfères?

martinoy. — Ça se vaut.

LE 42e FAUTEUIL.

A M. Jules Lemaitre.

pierre levarroy, soixante ans. Le célèbre auteur dramatique, de V Académie française, ancien critique, commandeur de la Légion d'honneur.

HÉDÉRIG pommier, soixante-six ans. Ex-sociétaire de la Comédie-Française. Chevalier de la Légion d'honneur.

Levarroy est dans son cabinet, en train de chercher dans le Littré l'orthographe du mot : dictionnaire (Il ne se rappelle plus bien s'il faut deux n), quand son domestique lui apporte une carte : Médéric Pommier, ex-sociétaire de

la Comédie-Française. — « Faites-le entrer », dit Levarroy.

pommier. — Mon cher maître... (Il s'avance comme dans Britannicus.)

levarroy. — Charmé de vous voir, mon cher Pommier. Prenez un siège.

pommier. — Merci. Devinez- vous ce qui m'amène ?

levarroy. — Pas le moins du monde.

pommier. — Voici. J'aspire à un grand honneur.

levarroy. — Encore ! Mais lequel? Il me semble bien que vous les avez eu tous.

pommier. — Pas tous. Il m'en manque un.

levarroy. — Vous les collectionnez donc?

pommier. — Ne raillez point.

levarroy. — Je cesse de sourire. Dites de quoi il est question.

pommier. — Je pose ma candidature.

levarroy. — A la députation ?

pommier. — Non. C'est trop discrédité.

levarroy. — Au Conseil municipal?

pommier. — A l'Académie.

levarroy. — Vous?

LE 42e FAUTEUIL 97

pommier. — Moi, dis-je...

lkvarroy. — Et c'est assez.

pommier. — Cela vous étonne, maître?

levarroy. — Nullement.

pommier. — Dites-moi votre pensée, tout net, à ce sujet?

levarroy. — Bien franchement?

pommier. — Je vous en prie.

levarroy. — Eh bien, mais... je trouve ça Irrs... Comment dirais-je?... Très curieux, très intéressant.

pommier. — Vous ne vous moquez pas?

levarroy. — Non. J'ai une certaine réputation d'ironie, je le sais, — bien imméritée ! — <jui m'a jusqu'à présent assez desservi dans le inonde, mais je vous certifie qu'à cette minute je vous parle en toute candeur et simplicité. Je trouve cette candidature... inattendue. Cela, je dois vous le confesser... Mais somme toute, elle m'apparait aussi... naturelle, bien moderne, et môme courageuse.

pommier. — Le fait est qu'il ne m'a pas peu fallu d'énergie pour brûler mes vaisseaux.

levarroy, aimable. — Après les planches...

pommier. — Mille grâces! D'autres auraient

reculé, moi je n'ai pas hésité. J'ai vu là un joli rôle à jouer...

levarroy. — Je vous reconnais à ce trait. Et à quel fauteuil vous présentez-vous ? Nous avons deux vacances: celle de Rambonneau, l'humaniste, le philologue, l'homme qui était le plus fort en langue araméenne et en langue copte.

pommier, avec une moue. — Non, celui-là, je le laisse à d'autres... à des personnalités politiques. Moi, je me présenterai tout bêtement au fauteuil de Fulbert de Nogence, notre seul grand poète depuis Hugo, Leconte de Liste et Sully...

levarroy. — Qui ça dites-vous?

pommier. — Prudhomme.

levarroy. — Ah ! je croyais que vous parliez de Mounet.

pommier. — Non, Sully Prudhomme... Je dis Sully par abréviation familière, comme nous disons : On ne badine pas, Le gendre, Il ne faut jurer.

levarroy. — Très bien! Mais sait-on cela déjà à Paris?

pommier. — Pas encore. C'est ce soir seule-

LE 42e FAUTEUIL 99

ment que je communiquerai le bulletin à la presse. Je vous prie même, cher maître, d'ici là. de n'ouvrir la bouche à personne... à cause des journaux qui pourraient être furieux de n'avoir pas eu la primeur... Et dame I la presse, à notre époque...

levarroy. — Oui... c'est comme l'amour.

On ne badine pas.

pommier, grave. — Diable ! Moi je l'ai toujours respectée. Je ne recherchais pas ses réclames... non...

levarroy. — Mais vous les subissiez avec égards.

pommier. — Et même avec reconnaissance.

On ne peut rien sans la presse.

i i.varroy. — Si.

POMMIER. — Quoi?

levarroy. — Échouer.

pommier. — Le mot est charmant. Je dîne ce soir avec un ambassadeur, il le saura.

levarroy. — Vous me protégez. Vous êtes trop gentil. Mais cela ne suffit pas, la note aux journaux, il faut aussi que vous écriviez une lettre au secrétaire perpétuel...

pommier, étourdiment. — A Monval?

levarroy. — Non. A Camille Doucet.

pommier. — Ah! pardon... J'étais distrait.

levarroy. — Une lettre dans laquelle vous prenez position officiellement, pour le fauteuil de Nogence.

pommier. — Elle est faite, Doucet l'aura demain matin.

levarroy. — Très précieux, Doucet, vous savez ? Très gros personnage ! Si vous avez Doucet...

pommier. — Quelque chose me dit: Tu l'auras, je l'aurai ! Il ne peut pas faire autrement que de voter pour moi.

levarroy. — Parce que?

pommier. — J'ai joué le Baron Lafleur.

levarroy. — Évidemment c'est un titre.

pommier. — Et pour lui ce n'est pas le moindre.

levarroy. — Vous êtes un fin politique, Pommier. Je vois cela.

pommier. — Gambetta me le disait souvent. (Il rit comme dans /'Aventurière.)

levarroy. — Mais, quand et comment vous est venue cette idée de vous présenter?

pommier. — H y a déjà longtemps. Après

LE IV r \ i ï x I-: i il. loi

nos désastres. En soixante et onze. Un soir que j'étais seul avec mes pensées, un soir de relâche...

11 varroy. — Ah! ah. C'est attachant cela, il ne faut pas le laisser perdre.

pommier. — C'est écrit. Je le raconte dans mes Mémoires.

le varroy. — Vous avez rédigé vos Mémoires ?

pommier. — Trois gros volumes qui paraîtront prochainement.

L i; varroy. — Quand cela ?

POM m ï er . — Us verront la rampe en février.

i i varroy. — Nous attendons ce régal avec impatience. Vous devenez un confrère, il n'y a pas «à dire.

pommier. — Oh, cher maître! Eh bien, ee snir-là donc où j'étais seul...

i i:\ aiîroy. — Avec vos pensées. Fructueuse solitude 1

pommier. — Oui. Je songeais à vous, à L'Académie, à tous ces grands talents si divers qui en font une troupe unique au monde, une phalange étincelante, mieux qu'une troupe même, un salon ».

levarroy. — Un salon . Vous avez su trouver le mot. La scène représente un salon.

pommier. — ... Et je me dis, tout à coup : mais l'acteur, le comédien, j'entends le grand comédien, celui de la Maison de Molière, le comédien à la fois artiste et homme du monde, homme considérable et considéré, celui qui prête — mieux encore — qui donne à l'auteur, et pour rien, son corps, son cœur, sa chair, et qui pétrit tout cela pour réaliser le type conçu , pourquoi n'entrerait-il pas, celui-là aussi, dans le temple ? Il y a, dans cette salle illustre, une place vide, un fauteuil qui manque...

levarroy. — Disons au moins... un strapontin...

pommier, avec force. — Non, cher maître, un fauteuil, le vrai quarante-deuxième fauteuil, celui du comédien, celui qu'aurait dû avoir Talma, qui ne l'a pas eu... Amère injustice du passé !

levarroy. — Molière non plus.

pommier. — Ce sont deux injustices du passé. On a réparé depuis, par la nomination de nombreuses gloires, l'offense faite à l'art dramatique en la personne du grand Poquelin.

LE 42e FAUTEUIL 103

Quand réparera-t-on celle faite en la personne de Talma à l'art du comédien?

levarroy. — On vous attendait.

pommier. — Quand le sociétaire retraité aura-t-il son fauteuil, au foyer de l'Institut?

levarroy. — Bientôt, je vous le répète. Surtout si vous vous en mêlez.

pommier. — Je ne désespère pas. Je compte, à l'Académie, en vous nommant en première ligne, cher maître, sept auteurs qui sont mes obligés, pour lesquels j'ai bien voulu, maintes fois, m'exposer et risquer ma réputation dans des parties qui, disons-le entre nous, n'étaient presque jamais gagnables.

levarroy.— Elles le devenaient avec vous.

pommier. — En tout cas, je les ai rarement perdues. Ou du moins si cela m'est arrivé...

levarroy. — C'était leur faute.

pommier. — Hélas! oui. Du reste, il y a belle heure que vous-même, cher maître, avez reconnu cette vieille vérité, que, au théâtre, vous ne pouvez rien sans nous.

i i:\arroy. — Rien. C'est un fait brutal.

pommier. — Vous êtes capables d'écrire une fable, une action...

levarroy. — Parbleu ! Nous ne pouvons pas non plus tout vous mettre sur le corps !

pommier. — Mais c'est nous qui la faisons en réalité, l'œuvre, dont vous avez à peine indiqué les lignes, c'est nous qui l'animons, qui lui donnons la parole, le geste, et l'âme ! C'est nous qui faisons une pièce, vous ne faites qu'un froid scénario.

levarroy. — Et encore ! Oh! Pommier, allez ! Je sais ce que je vous dois.

pommier. — Oui, vous êtes gentil, vous, charmant! Vous n'êtes pas aveuglé... Mais les autres !

levarroy. — Qu'est-ce que ça peut vous faire? Laissez-les s'imaginer qu'ils sont les auteurs des pièces qu'ils signent, puisque ça les amuse, et que vous savez que c'est vous. A votre place, en ce moment, je ne m'occuperais que d'une chose, moi : mon élection. Avez- vous déjà quelque idée des voix que vous pouvez récolter ?

pommier. — Guère.

levarroy. — Que souhaiteriez-vous faire au premier tour?

pommier. — Le maximum.

i.i: 12 i ai; te ru, lu:;

levarroy. — C'est impossible. Parlons sérieusement. Je veux vous conseiller, vous m'avez toujours été très sympathique.

pommier. — Ohî cher maître. Je suis confus.

levarroy. — Si, si, je le dis comme je le pense. Cette sympathie s'est surtout accrue à dater du 21 mars d'il y a quinze ans.

pommier. — Pardon ! Le 27 mars d'il y a...?

levarroy. — Gela ne vous rappelle rien?

pommier. — Non.

levarroy. — Faut-il donc que je vous souffle? Ma mémoire est meilleure que k vôtre, et je n'ai pas grand effort à faire, moi, pour me souvenir de ce 27 mars en question.

pommi i: w. — J'ai beau chercher.

levarroy, très doux, très miel. — Petit oublieux ! C'est le jour où, vous et le comité, m'avez refusé les Grotesques, ma comédie en cinq actes, qui depuis a été jouée et reprise un nombre incalculable de fois, qui en est aujourd'hui à sa six cent dix-huitième représentation?...

pommier, gêné. — Ah ouil... Comment!

J'étais là, ce jour-là?... Je faisais partie du comité?... Ce n'est pas possible?

levarroy, qui savoure. — Mais si... Cela va vous revenir... Après la séance, j'étais tout seul dans un coin, en haut de l'escalier, près d'un portrait de mademoiselle Champmeslé. Ohl un bien beau portrait ! et vous êtes accouru, vous m'avez pris les mains avec effusion, vous m'avez expliqué que vous aviez été forcé de voter non, comme vos camarades, mais que c'était dans mon intérêt, que d'ailleurs la pièce ne valait pas grand'chose, et puis trop violente I que ce titre des Grotesques avait eu l'air, vis-à-vis de quelques-uns de vos collègues, d'une bravade personnelle, et que M. Febvre avait pensé un instant, bien à tort, se retrouver dans le principal personnage.

pommier. — Je me rappelle vaguement, mais...

levarroy. — Vous m'avez dit tout cela et bien d'autres choses... enfin, vous avez été excellent, très paternel. Aussi je me suis bien promis qu'un jour ou l'autre je vous revaudrais ça, et que, si jamais il se présentait plus tard pour moi l'occasion de vous jouer un bon service, je ne la raterais pas. Elle se présente maintenant, je suis tout à vous.

ii H< | a UTEUIL 107

POMMIER, tout à fait troublé. — Gomme vous me dites cela ! On dirait que vous m'en voulez... «lue vous avez de la rancune?

levarroy, rayonnant. — Moi? Mais non I Je me divertis un peu. Ma vieille habitude... Toujours cette ironie ! Mais au fond je vous aime bien, je vous assure. De tout mon cœur. Allez, continuez.

pommier. — A présent, je suis tout désarlonné. (Il, se trouble comme dans le Roi s'amuse.)

levarroy. — Remontez en selle, Pommier.

N'ayez pas peur. Voyons, qui avez-vous de sûr à l'Académie?

pommier. — D'abord, j'ai les ducs. C'est énorme !

levarroy. — C'est estimable, en effet. Mais qui vous dit que vous les avez?

pommier. — Un secret instinct. J'ai toujours joué de préférence et avec un spécial bonheur tefl personnages titrés. Dans toute pièce mondaine je refusais un rôle au-dessous de marquis. Je laissais les comtes à ma doublure. Dans ces conditions, le moins que me doivent ducs.*.

i08 LES MARIONNETTE

levarroy. — Oui. Vos raisons sont excellentes. Passons à d'autres. Connaissez- vous tous ces messieurs?

pommier. — La plupart. Mais eux me connaissent tous. levarroy. — Bien entendu.

pommier. — C'est le principal, n'est-ce pas? Puisque c'est moi qui me présente?

levarroy. — Oui, du premier coup, ils sauront à qui ils ont affaire. Cependant, tous ne vont pas au théâtre...

pommier. — Allons donc?

levarroy. — Il peut s'en trouver... Oh ! pas beaucoup, mais un ou deux, peut-être, qui vous ignorent ?

pommier. — C'est impossible!

. levarroy. — Pourtant... Monsieur l'évêquc d'Autun, par exemple.

pommier. — Ah dame ! le fait est que celuilà... Mais je trouverai tout de même un terrain de conversation... un terrain religieux... J'aurai sa voix, je l'aurai!

levarroy. — Comment cela?

pommier. — J'ai joué Polyeucle à l'Odéon? Ca a même été ma scène de concours.

LE i2e FAUTEUIL 109

levarroy. — Il n'y a rien à répliquer. Aurez-vous la voix de l'amiral Contreflot- Desbrises ?

pommier. — Aussi. Grâce à mes traversées. Les océans, je ne connais que ça! Je lui raconterai mes principaux trajets, quand j'allais jouer en Amérique ou en Océanie. On me demandait chaque soir, après la prière en commun, de dire quelque chose sur le pont. Je me souviens avoir récité le monologue de Charles-Quint dans la salle à manger de la Normandie, par un gros temps. Personne ne pouvait tenir en place, la vaisselle dansait, mais ça n'empêche pas que tout le monde pleurait à chaudes larmes, jusqu'aux vieux loups de mer.

levarroy. — Aurez-vous la voix de Jules Simon?

pommier. — J'ai joué les Ouvriers, de Manuel.

levarroy. — Aurez-vous la voix de Bornicr?

POMMIER. — J'ai joué Mahomet à Constantinople, en tournée. Je l'ai imposé à la Porte. J'ai fait ce tour de force.

levarroy. — Aurez-vous la voix d'Halévy?

pommier. — J'ai été deux mois dans les meilleurs termes avec la plus jeune des Cardinal.

levarroy. — Aurez-vous la voix de Ducolson, l'historien de la Ligue?

pommier. — J'ai joué Henri III.

levarroy. — Celle du duc d'Aumale?

pommier. — J'ai passé ma vie à interpréter les vieux généraux, j'ai commandé en chef devant des milliers de spectateurs.

levarroy. — Celle de Léon Say?

pommier. — J'ai joué les financiers.

levarroy. — Celle de Loti?

pommier. — Oh ! celui-là, j'ai un truc, une ficelle: je lui ferai ma visite en burnous.

levarroy. — Allons! Vous les aurez toutes! et je commence à croire que vous pourriez bien être nommé.

pommier. — Ah ! ce sera un beau jour pour moi.

levarroy. — Pour l'Académie aussi. Et votre réception!

pommier. — Quelle première! Mais aussi quel trac ! Quelle pâleur ! Je serai forcé de me faire un demi-maquillage.

ri; 12e FAUTEUIL Ml

levarroy. — Vous saurez dompter ce trouble. Les applaudissements les plus chaleureux...

pommier. — Avez-vous une claque?

levarroy. — Non. Mais elle est inutile chez nous. Et quel discours ! Il sera pensé d'abord, mais surtout il sera dit ! Oh ! la diction !

pommier. — C'est vrai. C'est ce qui vous manque à tous. Pas d'articulation, vous ne vibrez pas! En cela, je peux vous rendre un réel service pour lire dans vos assemblées les pièces admises, les poésies de concours.

levarroy, — Nous avons cependant Legouvé qui est un lecteur de premier ordre !

pommier. — Oui. C'est un artiste. Mais vieux jeu, démodé. Il lit pour les familles, il lit comme on lisait autrefois ! Moi je lirais bien mieux... vous verrez? Et puis, en dehors du retentissement qu'aurait ma nomination, dans le monde...

levarroy. — Elle en aurait, croyez-le!

pommier. — ... De la joie qu'elle me causerait, il y a une autre raison pour laquelle j'y attache une grande importance : c'est pour ma rosette d'oiheier. Voilà encore un préjugé dont

les comédiens sont victimes. On a fini par leur donner le ruban — et encore de bien mauvaise grâce! — mais on s'en tient là... Pourquoi? Quand nous voyons tous les jours des quincaillers, des boursiers, des chemisiers qui sont officiers et commandeurs? C'est scandaleux ! Quels sont donc les gens qui nous gouvernent?

levarroy. — Vous avez raison. Mais, décidément, vous êtes un grand ambitieux, mon cher Pommier?

pommier. — Je le suis, je veux l'être. Toute ma vie je n'ai tendu qu'à une chose : à m'élever.

levarroy. — N'avez-vous pas peur?L'Évangile a dit : « Celui qui s'élève sera abaissé. »

pommier. — L'Évangile n'avait pas prévu les comédiens.

levarroy. — Qui sait?

pommier. — Et toute ma vie j'ai été récompensé d'avoir écouté cette voix...

levarroy. — Encore une voix que vous avez î

pommier. — ... Qui me pousse à monter toujours ! C'est ainsi que j'ai conquis, dans les plus

Ll la" FA UT El' I I. 113

hautes sphères de la société, des amitiés qui m'ont attiré bien des haines, qui m'ont fait beaucoup de jaloux. J'ai dîné des paquets de fois chez les grands-ducs.

i iyarroy. — De Russie?

pommier. — Non. D'autres. J'ai été aux fameux bals costumés de la marquise de Chambersac, j'ai chassé chez la duchesse d'Ouchy, et chez les ducs ses fils. J'avais le bouton.

levarroy. — Bravo !

pommier. — Enfin, je suis en relations personnelles d'amitié avec plusieurs princes héritiers qui espèrent régner. Je possède même un titre, je suis baron. Baron bulgare. J'avais été à Sofia dire deux ou trois monologues à la Cour ; alors le prince, dans sa grande bonté, a bien voulu...

levarroy. — Mes compliments. C'est charmant !

pommier. — Quant aux décorations étrangères, aux éléphants... à tous les aigles, blancs, noirs, jaunes... je ne les compte plus. Je ne les porte même pas. Tout ça est au fond d'un tiroir, ça ne servira que pour mes obsèques, sur un coussin. Après... le marteau des en-

chères dispersera tous ces hochets ! Mais de mon vivant .. Àh I Dieu, non ! Je n'aime pas l'ostentation. Je suis un simple.

levarroy. — En attendant, pour un simple, vous avez là un objet merveilleux.

pommier. — Quoi donc? ma canne.

levarroy. — Oui. Elle est superbe.

pommier. — Elle est gentillette. (Il coupe l'air avec, comme dans /'Étrangère.,) C'est le prince de Galles qui me l'a donnée, un soir que je lui avais fait plaisir dans le Barbier. Mais j'en ai une plus belle encore chez moi, à mon hôtel.

LEVARROY. — Ah!

pommier. — Un cadeau du rajah de Djodpour, dans ma grande tournée triomphale aux Indes. Et puis j'en ai une aussi du duc de Berdford... Vous souriez, cher maître. Pourquoi?

levarroy. — Oh ! rien, Pommier... Je souris en songeant à la curieuse époque à laquelle nous vivons, et combien les temps ont changé ! Je souris en pensant qu'aujourd'hui les princes et les grands de la terre sont heureux de vous offrir eux-mêmes, en mains propres, les cannes

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