LE 12° FAUTEUIL
*%u'il ^4[cefrt ans ils vous auraient cassées sur le dos./
pommier. — C'est vrai. Tout change.
levarroy. — C'est le progrès, mon ami.
pommier. — Avec tout cela, cher maître, voilà bien longtemps que je vous tiens. (Il se lève comme dans le Testament de César Girodot.)
levarroy. — Je ne m'en plains pas, Pommier, je vous jure que je ne me suis pas ennuyé une seconde.
pommier. — Il faut pourtant que je vous quitte. Mais je ne voudrais pas le faire avant d'être sûr, d'abord, que vous ne me gardez pas rancune pour...
levarroy. — Pour quoi ?
pommier. — Pour... les Grotesques ?
levarroy. — Ah! Je n'y songeais même plus. Mais non. Je n'ai pas si petit esprit.
pommier. — Et puis, que je peux compter sur votre voix. Puis-je y compter tout à fait?
levarroy, se défendant. — Ah! ah!
pommier, pressant. — Cher maître! Vous êtes déjà grand!... Soyez bon...
levarroy. — Eh bien, oui... là...
pommier. — Merci! oh merci!
levarroy. — Attendez. Je vous donnerai ma voix... à corrections. Bien le bonjour, Pommier.
pommier, un peu déconfit. — Enfin, au revoir, cher maître, et merci quand même! (Il sort comme dans Mademoiselle de Belle-Isle.)
levarroy, seul. — Sans doute, il y a des cabotins partout. Mais, c'est égal! Il n'y a encore que certains comédiens pour bien tenir l'emploi.
A M. Anatole France.
a n d r É , ving l-six ans .
alice, dix-neuf ans.
Dans les bois, en septembre. André, sur sa bicyclette, débouchait d'une petite allée, quand il aperçoit, à cent mètres devant lui, Alice montée, elle aussi, et pédalant au pas, à tête reposée. Il la rejoint.
alice, qui est saisie et qui rougit. — C'est
vous, monsieur? Dans ces lointains parages?
andhé. — Moi-même et pas un autre. Vous
avez suivi mon exemple, vous avez semé le groupe des parents?
alt ce. — Non, je ne l'ai pas semé, mais perdu, tout bonnement. J'avais d'abord commencé à entraîner un peu maman, qui s'est beaucoup rouillée, par parenthèse, depuis les vacances dernières, et petit à petit j'ai pris de l'avance, tant et si bien que... elle, papa, mon frère et mon oncle... adieu! disparus! Plus personne! Où sont-ils?
andré. — Bah ! on les retrouvera bien un jour ou l'autre.
alice. — Mais vous, presque aussitôt après notre départ de la maison, vous avez forcé et on ne vous a plus vu. Par où avez- vous passé?
andré. — Par le chemin des Barbotteaux.
alice. — Pourquoi nous avez- vous abandonnés si vite?
andré. — Parce que.
alice. — Et encore? Dites la raison.
andré. — Parce qu'il y a des choses. Prenez garde à la grosse pierre qui est là.
alice. — Merci. Parce qu'il y a des choses..
andré. — Qui m'attristent.
alice. — Vous? si gai? si pinson?
andré. — Oui, moi si pinson! Il y a des choses qui me font de la peine et me donnent l'air serin.
alice. — Je ne m'en suis jamais aperçue.
andré. — Vous êtes bien gentille.
alice . — Et quelles sont ces choses terribles?
andré. — Rien. Vous avez une jolie machine. C'est une Clément ?
alice. — Oui. La vôtre aussi ?
andré. — Non. C'est une Elswick... Perfide Albion.
alice. — Moi, je suis chauvine, je suis pour qu'on monte une machine française. Alors vous ne voulez pas me dire...
andré. — Quoi?
alice. — Ce qui vous chiffonne.
andré. — Chagrine.
amce. — Mettons chagrine. Je ne suis pas entêtée. Eh bien? J'attends.
amhîk. — Eh bien! c'est de voir, de constater chaque jour...
alice. — Allez donc. Graissez.
andré. — ... Que vous ne faites presque pas attention à moi.
alice. — Oh ! Mais quand ce serait.
andré. — Ça est.
alice. — ... Est-ce que je vous demande de me rendre la pareille?
andré. — Vous n'avez pas besoin de me le demander, hélas ! J'y fais assez attention à vous !
alice. — Peut-être trop.
andré. — Par instants j'ai peur que oui. Trouvez-vous que j'aie tort? Me blâmez-vous?
alice. — Je ne vous approuve ni ne vous blâme. L'homme est maître de ses actes et de ses pensées. Il a pris la Bastille, il est libre.
andré. — Et s'il profitait de sa liberté, l'homme ?
alice. — Le jeune homme des bois?
andré. — Oui, qui se trouve ici, parlant à votre personne. S'il profitait de sa liberté pour en faire... oh! un irréprochable et excellent usage...
alice. — Ne crispez donc pas comme ça vos mains sur votre guidon! Voilà deux fois que vous manquez de m'aborder.
andré. — C'est le trouble... pour vous dire tout ce qu'il a sur le cœur, et depuis si longtemps !
alice. — Si longtemps que ça?
FIANÇAILLES NOUVEAU JEU lu21
andré. — Plusieurs mois, mademoiselle!
alice. — Allons donc!
andré . — Ma parole. Ça date du Vélodrome. Je vous connaissais déjà un peu, mais je ne vous avais jamais remarquée.
alice. — Charmant!
andré. — Comprenez-moi. Je ne vous avais pas remarquée... à ce point de vue-là. Tandis que ce jour du Vélodrome, sur la piste, ah dame! j'ai reçu un grand renfoncement... Un renfoncement pour la vie. Est-ce que je vous froisse ?
alice. — Pas jusqu'à présent.
andré. — Je n'ai pas été trop loin en m'ouvrant à vous?
alice. — Non. Et puis, tant que vous ne me voyez pas cesser de comprendre, c'est que vous restez à peu près convenable.
andré. — Alors, vous ne m'en voulez pas? Oh! comme vous êtes bonne! Et... pardonnezmoi encore pour cette question. Mais... est-ce que je vous déplais?
alice. — Pédalons.
andré. — Répondez-moi. Soyez franche, brutale. Mais une réponse»
ITl LES MARIONNETTES
alice. — Vous perdez la tête.
andré . — Prenez-la.
alice. — Je ne sais pas moi. En quoi pourriez-vous me déplaire?
andré. — C'est très juste ce que vous dites.
alice. — Je cherche.
andré. — Ne cherchez pas trop.
alice. — Oui. Laissons reposer tout ça, nous y reviendrons plus tard. Plus tard ou jamais.
andré. — Oh, si !
alice. — Pour le moment, activons un peu. La route est belle. Mes jarrets me démangent. C'est le cas de rouler.
andré. — Non, ne roulons pas. Je ne suis pas en train. Je vous en supplie, mademoiselle. Donnez-moi un peu d'encouragement, d'espoir. Une seule bonne parole. Et après... oh! après je suis à vos ordres. Où vous volerez je vole, en attendant que ce soit au bonheur.
alice, grave. — Alors si j'entends bien... vous m'aimez? Pour de bon?
andré. — Oui.
alice. — Et vous désirez que je sois votre femme ?
André. — Je le désire de toutes mes forces. Et vous l'avez bien compris à la minute, mademoiselle, rien qu'à la façon tendre, émue, et je crois pouvoir dire délicate, avec laquelle j'ai tenté de vous déclarer mes sentiments. Voici que vous venez la première au devant de mes vœux les plus chers. Sans savoir encore ce qui résultera de cet entretien, je suis déjà largement traité, croyez-le, bien récompensé!... Aussi je... je n'oublierai jamais cet après-midi si pur... si tiède... où seuls à l'ombre des grands chênes séculaires...
alice, troublée. — Pédalons, monsieur.
andré. — Non, le moins possible. Pressons, au contraire, mollement, la roue qui nous berce, et oublions l'heure. Vous vous rappellerez cette journée?
alice. — Il le faudra bien.
andré. — Moi toute ma vie. Nous ne pouvons plus y échapper. Elle est déjà pour nous, quoi qu'il advienne, un souvenir achevé, un souvenir heureux. Du moins pour moi. Et pour vous?
alice. — Pédal...
andré. — Vous êtes bien cruelle.
42i LES MARIONNETTES
Alice. — Non. Prudente.
andré. — Enfin, vous ne m'avez pas repoussé. C'est le principal. Ce soir, aussitôt descendu de machine, je parlerai à mes parents.
alice. — Cela ne vous semble-t-il pas bien précipité ?
andré. — Non, mademoiselle. Je suis heureux. Et vous ?
alice. — Je ne suis pas malheureuse.
andré. — Merci. On dirait que vous vous dégonflez...? La roue de devant?
alice. — A peine. Elle ira encore jusqu'à la fin de la promenade. Avec quelle sollicitude vous veillez sur moi!
andré. — Je serais si désolé qu'il vous arrivât la moindre des choses ! J'ai charge d'âme. Ah I je puis vous le dire à présent. Depuis plusieurs semaines je tremblais de vous voir vous marier avec un autre.
alice. — Avec qui ?
andré. — Je ne sais pas. Le premier venu.
alice. — Vous êtes galant.
andré. — Excusez-moi. Mais quand on aime, on se tourmente. Et puis un rival, quel qu'il soit, c'est toujours un « premier venu ».
FIANÇAILLES NOUVEAU JEU 12o
alice. — Vous aurais-je donné lieu d'être jaloux de quelqu'un ?
andrk. — Ce jeune homme brun que j'ai vu plusieurs fois chez vous, pour lequel votre père semblait avoir un grand faible?
alice. — M. Pierre d'Ortigues?
andré. — Oui. Je le redoutais.
alice. — Pas sérieux. Enfantin.
andré. — Il est élégant, beau garçon.
alice. — Pas mal. Mais rien de moderne. Un jeune vieillard avec des goûts arriérés, antédiluviens. Il en est resté à la république de Mac-Mahon.
andré. — Ah! Seigneur! Mais c'est un fossile. Un petit quaternaire !
alice. — Oui. Et figurez- vous qu'il ne mettra jamais le pied sur une pédale de bicyclette... savez-vous pourquoi? Il nie l'a dit.
andré. — Non. Pourquoi?
alice. — Ne riez pas. Parce qu'il préfère le cheval.
andré. — Allons donc! Il monte à cheval? Mais ça ne se fait pourtant plus. C'est horriblement démodé. Il n'y a plus que les officiers d'infanterie qui montent à cheval, et le diman-
che. Gomment, ce monsieur croit encore au dada! Il faut l'envoyer aux eaux.
alice. — Vous comprenez si j'étais tentée d'être madame d'Ortigues !
andré. — A-t-il vraiment eu ce toupet de se poser en prétendant?
alice. — Pas longtemps. Parce que j'ai serré mon frein, et il a compris.
andré. — Vous avez bien fait. Vous auriez été malheureuse comme les pierres.
alice. — Êtes-vous plus tranquille à cette minute?
andré. — Un peu. Mais je ne le serai jamais complètement que...
alice. — Quand?
andré. — Le lendemain.
alice. — Pour aujourd'hui je vous donne la veille. Contentez- vous de ça. Il y a des masses de gens dans la vie qui n'ont jamais des choses que la veille, et qui s'en trouvent encore assez bien.
andré. — Moi, je préfère les deux.
alice. — Quand vous aurez la seconde, vous regretterez la première.
andré. — Je ne crois pas.
Alice. — Par exemple, si nous nous marions .
andré. — Oh! mademoiselle!
alice. — Ne m'interrompez pas. Si, par hasard, cela arrivait, je voudrais voyager souvent, beaucoup.
andré. — Oui, oh! oui!
alice. — Comme ça, comme en ce moment.
andré. — Comme ça, en effet.
alice. — Chacun sur sa machine.
andré, tendre. — Non, un tandem.
alice. — On ne se voit pas.
andré. — Mais on est plus près. Il semble qu'on ne fasse qu'un. C'est l'image absolue et poétique du mariage moderne. Ah ! la modernité parfaite! Être de son temps! Tout est là. C'est parce que vous êtes gentiment, pittoresquement moderne que vous m'avez plu.
alice. — Oui. Ainsi c'est entendu? Quand nous serons mari et femme, nous voyagerons?
andré. — Tout ce que vous voudrez.
alice. — Avez-vous été déjà en pays étranger?
andré. — Quelquefois.
alice. — A bicyclette?
andré. — Naturellement.