MENAGE MODERNE D
monsieur, qui tire de nouveau sa montre. — Huit heures moins le quart! Je commence à être inquiet! (Au domestique.) Quand madame est-elle sortie?
le domestique. — A une heure, monsieur, avec mademoiselle. (Coup de timbre.)
monsieur. — La voilà !
i i c ien . — Quel bonheur ! c'est maman ! On va manger! (Madame entre, très affairée, arec Germaine qui parait très lasse.)
monsieur. — Ah çà, voyons, ma pauvre amie?...
madame. — Pas de place dans les omnibus!
monsieur. — On prend une voiture.
madame. — Tu en parles à ton aise! Tout le temps des voitures! Heureusement que je suis pratique, moi, et que je pense aux choses sérieuses de la vie !
monsieur. — Je ne te fais pas de reproches. Ote ton chapeau. Débarrassez-vous vite, toi et Germaine, et venez à table.
madame. — Voilà. Tu nous presses comme si nous étions dans un buffet de gare! Il n'est
kGl M ODER NF. 7
pas si tard, mon Dieu! (On entend à côté sonner une pendule.)
monsieur. — Huit heures qui sonnent.
■ a dam, e. — Le salon avance.
monsieur. — Au contraire, il retarde plutôt. Enfin, ne discutons pas et mangeons!
llcien. — Oui ! oh oui !
monsieur, à Germaine. — As-tu faim, fillette?
germaine. — Non papa.
monsieur, à sa fille. — Non? C'est vrai, tu as l'air fatigué, mon chou.
germaine. — Un peu.
monsieur, à sa fdle. — Tu n'es pas malade?
madame. — Elle n'a rien du tout. C'est le grand air. Toute la journée, elle a été gaie coi nme un pinson.
monsieur. — Eh bien! racontez ce que vous avez fait, toutes les deux. Vous êtes parties si précipitamment après déjeuner, pendant que j'étais allé chercher Lucien à sa pension, que je n'ai pas eu le temps de vous voir avant.
madame. — Nous allons te dire ça. En sortant d'ici j'ai été à la Librairie académique.
MONSIEUR. — A quel propos?
8 LES MAIMONM-TÏ I -
madame. — Demander 'qu'on m'envoie les deux livres de saint Augustin, De la Prédestination et De la Persévérance qui viennent d'être réimprimés tout récemment, d'après la vieille édition latine des Bénédictins de Saint-Maur... Tu n'as pas entendu parler?
monsieur. — Non. Tu tiens à avoir ça?
madame. — Beaucoup.
monsieur. — Pourquoi?
madame. — Pour le lire. Les livres, c'est généralement dans cette intention qu'on les achète.
monsieur. — Soit. Et tu comprendras tout?
madame. — Le plus possible.
monsieur. — Espérons-le.
madame. — J'ai donc dit qu'on me les envoie, et je les recevrai demain.
monsieur. — Ça vaut cher?
madame. — Quarante francs.
monsieur. — Un louis de Prédestinai ion cl un louis de Persévérance?
madame. — Total, quarante francs.
monsieur. — Grelotte !
madame. — Vas-tu me reprocher l'argent que je dépense intelligemment?
BEN AGE MODERNE i)
monsieur. — Tu veux dire intellectuellement? Non. Puisque saint Augustin te distrait, v.-is-y, ma fille, je n'y vois pas d'obstacle, moi! Chacun son goût. Ensuite?
mai» a me. — Ensuite, c'était le cours.
monsieur. — Ah! toujours la Sorbonne!
C'était donc aujourd'hui?
m ad a me. — Mais oui.
monsieur. — Il revient si souvent ce cours, que je perds la notion des dates. Et c'était toujours aussi bondé?
madame. — Plus que jamais.
monsieur. — Du bien beau monde? Du monde à équipages?
madame. — Oh! Tu ne peux pas te faire une idée!
monsieur. — Le Petit-Inquisiteur a bien parlé?
madame. — A miracle.
monsieur. — Sur quoi?
ma dame. — Cette fois-ci, c'était surFléchier.
monsieur. — Pas possible! Tu me mets l'eau ù la bouche.
madame. — Moque- toi, va! Il a été d'une éloquence!... Il a trouvé, surFléchier, des choses!...
monsieur. — Dont je n'ai pas une idée, ça, c'est bien certain.
madame. — Il a eu surtout, un peu avant sa péroraison, un mouvement magnifique. . . (Elle cherche.) Attends donc, que je retrouve la phrase? Ah! voilà : (Déclamant avec le ton.) « Comme si, cependant, aujourd'hui même encore, Fléchier parmi nous, mesdames, ne récolterait pas à mains pleines, etc., etc. »
monsieur. — J'aime assez « Gomme si, cependant, aujourd'hui même encore... »
madame . — Oh! c'est très facile de le blaguer. Il écrit le français d'une façon à part. Mais quand il le parle, ça ne se ressemble plus. C'est superbe. Une transfiguration!
monsieur. — A ce point-là? (Regardant sa fille.) Mange ta viande.
germaine. — C'est des trop gros morceaux.-
monsieur. — Je vais te la couper. (Il la lui coupe.)
germaine, repoussant son assiette. — Non, merci, papa. Plus faim.
monsieur, à sa femme. — Voilà le résultat, tiens ! Ça t'apprendra à fourrer du Fléchier à ta fille.