LE CHOIX D'UNE CARRIÈRE |X
le rÈRi'. — La peinture? Murillo... Cabanel...
paul. — Ça m'ennuie. Je ne m'y connais pas.
la hère. — J'aurais bien aimé avoir mon lils prix de Rome. La sculpture, alors? Les bustes?
paul. — Les statues me portent sur les nerfs. Ça a un côté perpétuellement immobile qui m'agace.
le père. — Tu les voudrais mécaniques?
paul. — Non, je ne veux rien. Je ne m'en occupe pas. Il n'y a encore que la musique pour laquelle j'aurais eu du goût. Mais, voilà, c'est trop difficile. Et puis, cette question des écoles, on n'est jamais d'accord. Moi, si j'en faisais, je sens que je serais wagnérien, archi-wagnérien. J'irais encore plus loin que Bruneau. Ah! je serais terrible !
la mère. — Tu as peut-être raison. En ce il vaut mieux ne pas en faire. Moi, je ne comprends que la mélodie. Si tu avais entendu la Favorite, chantée par madame...
le pè re, à son fils. — Finalement, petit mat i n , que comptes-tu faire? Rien? Ce n'est pas une
plaisanterie? Tu veux rester dans la vie à te tourner les pouces?
paul. — Oh, que non ! Je ne veux d'aucune position. Mais je saurai m'occuper tout seul.
le père. — A quoi?
paul. — A des quantités de choses, papa. Je lirai les journaux du matin, de l'aprèsmidi , de six heures , et ceux du soir. Je suivrai les publications intéressantes, j'irai voir les pièces qui en valent la peine. Tout ça ne me ruinera pas. Et puis je suivrai les distractions à la mode, au fur et à mesure. Je visiterai les expositions de fleurs et d'orchidées, j'irai au Palais de glace voir patiner; sans compter la marche, les promenades, la bicyclette, beaucoup de grand air et d'hygiène.
le père. — Ça fait bien des affaires pour tes douze mille francs de rente !
paul. — Je m'en tirerai. Le grand air ne coûte rien.
le père. — Tu n'es donc pas comme moi? Tu me confonds avec ta tranquillité. Si tu n'apprécies pas le travail, tu n'aimes donc pas au moins tes aises? Tu ne tiens donc pas à
LE i;hoix d'une carrière 183
gagner un peu d'argent pour le procurer avec un tas de douceurs?
paul, à son père. — Non. J'admire ton amour du travail...
la mère. — C'est vrai. Il a trop travaillé, dans sa vie!
paul. — Ainsi, tu as dans l'administration un poste unique, une sinécure admirable: conservateur des ruines de la Cour des comptes. Moi, si j'étais à ta place je me bornerais à ça. Non, tu fais un tas d'autres besognes en dehors, tu t'éreintes, tu t'abîmes la santé. Pourquoi? Pour gagner quelques billets de mille francs de plus?
le père, lui prenant l'oreille. — Parce que je ne suis pas tout seul, monsieur. Parce qu'il y a ta mère et toi. Parce qu'il y a eu ton éducation pendant douze ans, les leçons de toutes sortes, les répétiteurs, les langues vivantes, les arts d'agrément. Voilà pourquoi ce pauvre père, cette vieille ganache, s'esquinte à un tas d'autres besognes en dehors pour gagner quelques billets bleus en plu§ !
la mère, à son fils. — Embrasse ton père. Tu n'es pas gentil et tu nous fais
de la peine. Le soir de tes vingt ans !
paul. — Voilà ce que c'est aussi que d'avoir abordé ce sujet-là ce soir! Je vous avais prévenu. J'étais sûr que ça finirait mal! Les jours d'anniversaire, les jours de fête, il ne faut jamais me parler des grands problèmes de la vie. Je n'y ai pas l'esprit.
la mère. — Ah! Ces soirs-là seulement?
le père. — Alors nous pourrons t'en reparler un autre jour? Tu seras mieux disposé?
la mère. — Plus raisonnable?
paul, avec peu de bonne grâce. — Oui.
le père, mélancolique, lui tapant sur la joue. — Nous verrons ça. C'est égal. Il y a aujourd'hui vingf ans je fondais sur toi plus d'espérances que ça, mon pauvre petit ! Mais oui. Seulement voilà... C'est trop beau les rêves des pères... Avec le temps, les années, et les cheveux gris... on est forcé d'en rabattre. Et beaucoup. (Changeant de ton.) Mais un jour comme celui-ci je ne veux pas t'attrister. (Il regarde la pendule.) Il n'est que neuf heures. Va t'amuser, va sur le boulevard, avec tes amis. Va !
paul, se levant, gêné. — Bonsoir, papa. (Il
i i: choix d'une carrière 1 s:i
embrasse son père, qui l'embrasse à son tour.) Bonsoir, maman. (Il embrasse sa mère.)
la hère, bas, à son oreille. — Pas trop tard? Et puis, en rentrant, tu passeras par ma chambre, n'est-ce pas? (Il sort. Et, la porte une fois refermée, les parents restent longtemps encore à causer et à se faire un peu de mauvais sang sous la lampe.)
A M. AlbeH Vandal.
barox d'ingré, quarante-cinq ans.
pierre berthelin, cinquante ans.
j.vcques de saint-ghamarre, vingt-neuf ans.
Chez rVlngré. Ils viennent de déjeuner tous trois. Ils prennent le café.
d'ingré. — Eh bien! mes bons amis, maintenant que le repas est terminé, j'aime mieux ne pas vous le cacher: c'est un repas d'adieux que je viens de vous offrir.
berthelin. — Comment ça?
saint-chamarre. — Tu vas t'en aller?
berthelin. — Tu quittes Paris?
d'ingré. — Oui, demain.
berthelin. — La veille de l'Hippique!
saint-chamarre. — Ah çà ! tu deviens fou?
d'ingré. — Non. Et même, l'Hippique, si vous voulez le savoir, c'est une des raisons qui me font déraper.
saint-chamarre. — En voilà une autre affaire ! Mais je croyais que tu adorais les chevaux?
berthelin. — Tu as été un fanatique, dans le temps?
d'ingré. — J'ai changé.
saint-chamarre. — Tant pis pour toi.
d'ingré. — Ou plutôt, ce n'est pas moi qui ai changé, ce sont les chevaux, et tout le monde. A présent, non seulement ça ne m'amuse plus, mais ça m'énerve, ça me rend malade.
berthelin. — Pourquoi?
d'ingré. — Ah 1 Pourquoi? Ça serait trop long à dire. Et puis, n'abordons pas ce sujet de conversation, parce que, rien que d'en parler, je suis à l'envers.
saint-chamarre, — Parlons-en.
berthelin. — Nous voulons connaître ce que tu as contre le cheval, pourquoi tu le renies .
d'ingré. — Je ne renie rien du tout.
saint-chamarre. — Si. Puisque lu t'en vas au moment de l'Hippique.
BERTHELIN. — Et OÙ vas-tll?
d'ingré. — Faire un tour du côté de Saint- Ifalo. Voir le mont Saint-Michel, que je ne connais pas.
saint-chamarre. — Voir le mont Saint- Michel au mois d'avril ! Sacrée distraction !
RERTHELiN. — Il n'y a pas un chat.
d'ingré. — Je l'espère bien. D'abord c'est mon principe à moi, je ne vais pas aux bains de mer quand la mer est parisienne. J'aime la mer quand c'est la mer, pour de bon, et qu'il n'y a que des marins et des femmes en bonnet. Et les chevaux, c'est la même chose, je les aime eux tout seuls, à la campagne, dans certaines conditions. Mais tout ce qui les entoure, leur personnel, la façon dont depuis des années on me les accommode et on me les garnit... le public qui en vit... tout ça... ah non ! Ça me dégoûte un peu I
saint- chamarre. — Je ne te comprends pas.
rerthelin. — Ni moi. Nous te serions obligés de mieux t'expliquer.
d'ingré. — Je me comprends, moi. C'est le principal. Personne n'a aimé, n'aime et n'aimera le cheval plus que moi.
rerthelin. — Il y paraît!
d' in g ré. — Mais je l'aime pour lui.
saint-chamarre. — Et pour toi aussi ?
d'ingré. — Bien entendu. Je l'aime honnêtement, dignement; je le respecte et je l'apprécie, mais je le laisse tout de même à sa place de cheval. Qu'est-ce que vous voulez? Je ne suis pas plus fier que ça d'être homme, sans doute? Mais enfin, malgré tout, je m'estime plus qu'un animal, aussi je ne veux pas qu'on m'embête avec les bêtes. Eh bien, voilà déjà longtemps qu'on m'embête avec les chevaux.
rerthelin. — En quoi?
d'ingré. — Gomment en quoi? Mais en tout. Ça a fini par prendre une place et une importance ridicules. Ça déborde.
saint- chamarre. — C'est si beau!
D 'in gré. — Oui, convenu. La plus noble conquête... Ah ! il s'est rattrapé le dada, depuis Buflbn ! C'est lui qui a fait la conquête de rhomme, et il le tient bien ! L'homme est son esclave. C'est l'homme qui est dressé en haute école !
berthelin. — C'est drôle. Moi je me sens libre, tout ce qu'il y a de plus libre.
d' in gré. — Pas moi. Si je veux me promener le matin aux Champs-Elysées ou au Bois, je ne rencontre que des palefreniers et des marchands de chevaux.
saint-ch amarre. — Va te promener ailleurs.
d'ingré. — Où ça? Place Clichy? Si j'ouvre un journal, n'importe lequel, je tombe sur des articles de sports assommants, écrits dans un espèce de volapûck anglo-français incompréhensible. En première page, on m'indique à l'avance les gagnants de la prochaine course. En dernière page, on me raconte comment les chevaux ont couru, et avec une abondance de détails, et sur un ton dramatique à faire crever de rire un homme sensé.
berthelin. — Crève.
d'ingré. — C'est ce que je fais. Ah! ces
comptes rendus des compétences du sport! C'est tellement beau que ça a l'air inventé. Et la gravité avec laquelle sont relatées les péripéties haletantes d'un parcours... l'air et la chanson de tout cela, les grands mots pour de si pauvres petites choses... comme si c'était là l'unique raison d'être sur la terre : « A ce moment Cataplasme, avec un courage admirable... etc. » On croirait le récit de la bataille de Rocroi! Et les longueurs de tête!... et la foule en délire, et le jockey acclamé, le cheval réclamé, toute la balançoire ! Et les choses qui ne sont admises à présent et reconnues bon chic que si elles ont rapport aux courses ! Les cannes de courses, les lorgnettes de courses, les chapeaux de courses, les toilettes de courses ! Pourquoi pas une cervelle de courses pendant que nous y sommes? Non, tout ça c'est du dernier grotesque, et vous avez beau me regarder tous les deux avec des yeux ronds...
saint-chamarre. — Ami, tu nous affliges.
berthelin. — Et beaucoup.
d 'in gré. — Oh! je sais que je vous fais l'effet d'un monsieur très vieux jeu, très arche de Noé. Ça m'est égal. J'ai le courage de mes opinions.
sàint-chamarre. — Nous te le laissons.
berthelin. — Tu es très bêta, beaucoup moins intelligent que je ne croyais.
d'ingré. — Tu méconnais depuis dix ans, tu as mis le temps à t'en apercevoir.
berthelin. — Parce que tu t'étais toujours bien tenu. Mais à présent tu te lâches, tu te montres à nu. Mon pauvre garçon, tu n'as rien compris aux courses. Les chevaux n'ont pas un poil à voir là dedans. C'est une loterie, tout bêtement. C'est la loterie, telle qu'elle existait autrefois, mais sous une forme différente.
d'ingré. — Peu importe, ce sont les chevaux qui en ont été la cause, le point de départ. Et puis, ce que tu dis là, est-ce qu'on l'avoue, est-ce qu'on le reconnaît tout haut? Allons doncl Non, tout cela est hypocritement voilé sous de grandes considérations. Encouragement ! Amélioration de la race chevaline ! Les gens qui ont voué leur vie à ce sacerdoce n'obéissent qu'aux devoirs les plus élevés; c'est du grand art. Ils planent. D'ailleurs, il faudrait être bouché et aveugle pour ne pas -Vu rendre compte soi-même. Pourquoi est-ce
que tout le monde, le dimanche et trois fois au moins la semaine, depuis mon coiffeur jusqu'à mon propriétaire, se précipite sur les hippodromes ? C'est par intérêt pour la perfection de la racé, pour que les formes soient plus pures, plus affinées. Uniquement! Ils ne pensent qu'à ça. Et chaque soir, les milliers de gens que trimballent les voitures des Gook, rentrent chez eux en se disant : « Qu'est-ce que je pourrais donc bien faire pour améliorer davantage le cheval, pour obtenir une plus belle encolure, un paturon plus heureux ? » saint-chamarre. — Tu as beaucoup d'ironie, d'ingré. — C'est de l'arriéré qui m'étouffait. Puisque c'est une loterie, une affaire d'argent, une bonne roulette en plein air, eh bien, je voudrais qu'on fût plus modéré dans la considération et l'enthousiasme pour tout ce qui touche à cet ordre de choses. Un propriétaire d'écurie de courses peut être un très galant homme parce qu'il possède telle jument saillie en Angleterre qui lui a donné un poulain plein d'espoir ; mais tout ce que je demande, c'est qu'on célèbre, à leur juste valeur seulement, ses victoires, quand il en remporte.
Pour moi, un monsieur qui a gagné le Grand Prix n'est pas, le lendemain, un personnage plus considérable que la veille. Il est ce qu'il est, il a eu de la veine, il a soulevé un gros sac, tant mieux pour lui. Mais rien de plus. Ne mêlons pas les lauriers à l'avoine.
berthelin. — Peste ! comme tu y vas!
d'ingré. — Ah dame ! je suis en colère. Est-ce que vous croyez que c'est agréable, par exemple, le dimanche, de ne pouvoir, en quelque endroit de Paris que ce soit, mettre le pied dehors sans se heurter aux courses, à ces sempiternelles courses? Les cochers de fiacre ne vous prennent que si vous y allez, ou si vous en revenez,... sans ça,... bernique! Car, eux aussi, ils ont leurs tuyaux ! Et ces chars à bancs, ces tapissières infâmes, ces wagons à deux étages et à six chevaux qui déballent avec un vacarme effroyable, en écrasant tout sur leur passage. Et ces hurleurs de cote qui courent comme s'il y avait le feu ! Mon Dieu ! Seigneur! que j'en ai donc assez de tout ça!
saint-chamarre. — Si des milliers de gens y prennent plaisir, tu ne peux pourtant pas prétendre...
d' in gré. — Et les milliers d'autres que ça n'amuse pas? Ils existent pourtant aussi, ceux-là ! Pourquoi faut-il que ça soit eux qui pâtissent? Moi, est-ce que je gêne les gens qui vont aux courses? Je demande que, de leur côté, ils ne me gâtent pas Paris et l'existence. C'est comme pour le tabac. Ça n'incommode jamais les fumeurs qu'on ne fume pas, tandis que ceux qui ne fument pas, ça les rend malades qu'on fume. Je voudrais au moins qu'on fût à armes égales !
berthelin. — Tu auras beau crier, tu ne réformeras rien.
d' in gré. — Je le sais. Mais au moins, je crierai.
saint-chamarre. — A quoi ça te sert?
d' in gré. — Ça me soulage.
berthelin. — Qu'est-ce que tu souhaiterais finalement? Qu'il n'y eût plus de courses ?
saint-chamarre. — Plus de concours hippique ?
d 'in g ré. — Je ne sais pas. Je souhaiterais que le cheval — que j'aime, je le répète — ne fût pas mêlé à tout ce cabotinage bruyant et
agité dans lequel nous versons de plus en plus d'année en année.
bebthelin. — Oh mais! tu deviens moraliste.
saint -chamarre. — Tu devrais prêcher à la Madeleine. Les chaises feraient de l'argent.
d'ingré. — Moquez-vous. Au fond, vous -entez que j'ai raison. Nous vivons à une triste époque, il n'y a pas à dire. Personne ne fait ce qu'il devrait faire et ce qu'il a à faire. Personne ne consent à être ce qu'il est, l'homme de sa fonction et de son métier. Quand je fais venir mon médecin, parce que je me sens souffrant, il me parle invariablement des élections ; quand je suis avec un peintre, il m'expose ses idées en littérature, et mon tailleur ne vit que pour la photographie. En bien, prenez le concours hippique : sur mille personnes qui se croiraient déshonorées de manquer une seule séance, il n'y en a pas dix qui sachent vraiment ce que c'est qu'un cheval. Non, il y a de tout, des dames, des petites et des grandes, des messieurs pour dames, et des dames pour messieurs. Il y a des sonneurs de trompe, des
tribunes d'honneur où l'on voit des enfants riches avec des abbés, des soldats armés de râteaux, un homme qui sonne une cloche, quelques vieux messieurs qui perpétuent la silhouette Mackensie, et puis alors, par ci par là, une bonne bique de chasse montée par un gars de l'Ouest en habit rouge qui vient rater sa haie, trois petits tours et puis s'en va. Estce sérieux?
saint-chamarre. — Tu exagères.
d' in g ré. — Non, vous le savez bien que ça se passe ainsi. Et encore, je ne dis pas tout, il y a des choses bien plus ridicules. Sans compter la belle routine avec laquelle on refait chaque année la même petite affaire que l'année précédente. Est-ce qu'on essaye au moins de les varier, de les rendre un peu nouveaux, pittoresques et amusants ces concours hippiques? Allons donc ! Toujours tout pareil. Toujours le même programme, le même rasoir, le même bon petit cheval de bronze devant la porte. C'est à pleurer! Ah! oui je pars demain. Et tant que ça ne changera pas, mes enfants, vous ne m'aurez pas à vos fêtes sportives et mondaines.
berthelin. — On tâchera de se consoler.
saint-chamarre. — Va donc voir les flots salés, cher ami.
rerthelin. — Quand pars-tu?
d'ingré. — Demain.
berthelin. — Matin? soir?
d'ingré. — A midi.
berthelin. — Par quel train?
d'ingré. — Aucun.
saint-chamarre. — Tu vas à pied à Saint- Mal o ?
berthelin. — C'est un record ?
d'ingré. — Non. Je fais ça à cheval!
berthelin. — Ah ! ah ! voilà comment tu comprends l'équitation, toi?
d'ingré. — Oui. Ça me paraît plus intelligent que de renverser la barre devant un public choisi.
berthelin. — Chacun son goût. Et combien de temps mettras-tu ?
d'ingré . — Je ne sais pas au juste. Je vous le dirai au retour.
saint-chamarre. — Avec qui fais-tu ça?
Ce n'est pas avec ton vieux Lansquenet?
d'ingré. — Toujours.
berthelin. — Mais quel âge a-t-il? Il a trente ans ?
d'ingré. — Non. Neuf seulement. C'est un fameux camarade. Nous n'allons pas nous embêter, je vous en réponds.
saint-chamarre. — Lui surtout. Tu pèses combien.
d'ingré. — Cent quarante.
saint-chamarre. — Ce n'est pas encore une plume !
d'ingré. — Ne t'inquiète pas de son sort. Nous ferons encore d'autres excursions après celle-là, va. Ce n'est pas notre dernière chevauchée. Vous ne voulez pas venir avec moi? Non?
saint-chamarre. — Merci. J'ai mieux.
d'ingré. — Ça ne vous tente pas?
berthelin. — Peu. A mon âge, tu sais, moi, je suis surtout un cavalier de wagon,
d'ingré, à Saint-Chamarre. — Mais toi?
saint-chamarre. — Moi, je monte jeudi, après demain. Je cours pour la Coupe.
berthelin. — Et il est capable d'avoir le prix ! Il a une bête étonnante, qui saute comme une puce.
D*rxGRÉ,à Saint-Chamarre. — Bonne chance alors !
saint-chamarre, ému. — Merci. D'autant que, si j'ai le prix... je peux vous dire ça, à vous qui êtes des amis discrets...
rerthelin. — Va donc.
saint-chamarre. — ... Eh bien! mon bonheur esta jamais assuré.
n' in gré. — Explique-toi.
saint-chamarre. — Je me marierai, comprenez-vous? Voilà la chose en deux mots J'aime depuis longtemps une jeune fille, et colossalement riche. Seulement son père, un ancien fabricant de caoutchouc, est un homme sérieux, qui ne veut pas pour gendre d'un oisif et d'un inutile. Alors, il m'a dit : « Écoutez, je ne donnerai ma fille qu'à un homme qui fera quelque chose. Il paraît que vous montez bien sur les chevaux. Ayez le prix de la Coupe, et je lâche mon consentement. » Avouez que c'est gentil ?
rerthelin. — Charmant! Voilà un vrai père !
d'ingré. — Oui. Et je sens que ça réussira. Tu auras la petite Caoutchouc.
saint-chamarre. — Dieu t'entende I Mais minute. . . Si ça réussit, tu seras de retour pour mon mariage?
d'ingré. — Gomptes-y. J'y viendrai à cheval. Sur Lansquenet. Bonsoir, vieux!
A M. Marcel Ballot.
PAUL rambure, trente-six ans, bourgeoisie plus que cossue, famille d'agents de change.
madame paul rambure, vingt-cinq ans.
princesse tsaritzin, vingt-cinq ans, 6 oui..., quartier de V Arc- de-Triomphe.
Chez les Rambure. Onze heures du soir. Monsieur et Madame sont au petit salon. Monsieur parcourt le Temps. Madame a interrompu la lecture de son roman.
madame. — Qu'est-ce que tu fais, ce soir? monsieur, tout en continuant de lire. — Rien.
madame. — Tu ne vas nulle part?
monsieur. — Pourquoi me demandes-tu ça?
madame. — Pour savoir.
monsieur. — Il doit y avoir une autre raison !
madame. — Peut-être.
monsieur. — Dis-la.
madame. — J'aurais voulu... Mais non, j'ai trop peur que tu me refuses.
monsieur. — Si c'est raisonnable?
madame. — Oh! tout ce qu'il y a de plus raisonnable I
monsieur. — Eh bien alors!
madame. — J'aurais voulu que tu m'emmènes réveillonner.
monsieur. — C'est tout ça?
madame. — Oui. Tu veux bien? Oh! quel bonheur! (Tête contrariée de monsieur.) Non. Je vois à ta figure que ça t'ennuie.
monsieur, froid. — Pas le moins du monde. Seulement. . .
madame. — Seulement?
monsieur. — Seulement ce soir... Voilà... Ça tombe mal !
madame. — Le jour de Noël? Il me semble pourtant que c'est le cas où jamais.
NOËL PARISIEN 20o
monsieur. — Sans doute... Mais un autre Noël...
madame. — Ah! ires bien. L'année prochaine.
konsiei R, avec élan. — Oui, c'est ça. L'année prochaine. Ah ! par exemple, je te promets l'année prochaine...
madame, ironique. — Ou en dix-neuf cent, Tannée de l'Exposition universelle ! Tu te dis : « D'ici là j'ai de la marge !» Et pourquoi pas ce soir?
monsieur. — Parce que... je suis un peu fatigué... pas en train. Et puis je ne comptais pas que l'envie t'en prendrait comme ça une demi-heure avant. Un réveillon, ça ne s'improvise pas ainsi, à la six-quatre-deux. Il faut y réfléchir, bien agencer ça, sans quoi c'est très hi>te.
madame. — Pourquoi n'y as-tu pas songé, toi?
monsieur. — Je ne devinais pas que tu y attachais une telle importance?
madame. — Tu sais très bien que j'en ai la plus grande envie, au contraire?
monsieur. — C'est la première nouvelle!
madame. — Menteur ! Voilà trois ans que je
te le demande. Depuis que nous sommes mariés. La première fois...
monsieur. — Ah ! pardon ! nous avons réveillonné l'année de notre mariage?
madame. — Dans notre chambre.
monsieur. — Eh bien, c'est tout de même un réveillon ! (Aimable.) Je me souviens que c'a été très gentil!
madame. — Non. Ça ne compte pas, dans notre chambre. C'est de l'a peu près. Je veux le vrai réveillon, au restaurant, avec des vrais garçons...
monsieur, maussade. — En cabinet particulier !
madame. — Mais oui. Enfin, passe pour la première année. La seconde...
monsieur. — Ah! l'année suivante. Ça n'est pas de ma faute C'est la faute de ta mère.
madame. — De maman?
monsieur. — Oui, elle a eu une fluxion de poitrine.
madame. — Eh bien! cette pauvre femme?
Est-ce que nous pouvions décemment nous amuser et courir Paris la nuit, pendant qu'elle était dans un état aussi grave?
\oi:i, parisien 207
monsieur, incrédu le . — Aussi grave ! aussi grave ! . . .
madame. — Mais certainement. Elle a été à deux doigts d'une catastrophe!
monsieur. — Mettons une main, les deux mains même.
madame. — Enfin, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Et la troisième fois, l'an dernier, c'est toi qui t'es trouvé absent de Paris à ce moment-là.
monsieur. — Pour mes affaires, ma chère enfant! D'abord les choses sérieuses. Après... les amusettes.
madame. — Je ne te dis pas. Mais j'ai tout de même passé un Noël et un premier de l'An assez tristes l'an dernier, toute seule à Paris.
monsieur. — Tu n'étais pas seule.
madame. — Mais si, puisque tu...
monsieur. — Et ta mère? Elle était guérie; donc...
madame. — Tais-toi, ne plaisante pas avec maman. Enfin, je t'avoue que, cette fois, par exemple, je comptais tout à fait sur toi pour le réveillon.
monsieur. — Tune m'en as pas dit un mot. Est-ce vrai?
madame. — Exprès. Je croyais naïvement que tu y songeais, et je voulais te laisser le plaisir de me faire la surprise.
monsieur. — Tu n'as pas cessé de répéter depuis huit jours que tu irais à la messe de minuit.
madame. — Exprès encore. Cette insistance même à te parler de la messe de minuit aurait dû te faire comprendre, si tu n'avais pas le cœur bouché...
monsieur. — Cœur bouché est dur !
madame. — ... que je désirais tout autre chose. Je suis très pieuse, évidemment. J'adore aller à l'église. J'y puise d'abord la résignation nécessaire pour supporter...
monsieur. — Quoi?
madame. — Bien des petites tristesses ! Mais, enfin, il y a des limites. Et, ce soir, je ne crois pas offenser le bon Dieu, en disant carrément que j'aurais préféré souper avec toi.
monsieur. — Je suis très flatté de voir qu'entre nous deux tu n'hésites pas, mais...
madame. — Oh! cesse ton ironie!
monsieur. — Mais je t'affirme que tu te fais de ce réveillon, et des folies qu'il comporte, une idée absolument fausse !
madame. — Tant pis pour moi. Je serai (ir>illusionnée. Et après, ce sera fini, je ne te le demanderai plus jamais.
monsieur. — Je suis sûr que tu t'imagines des choses abracadabrantes! Mais ça n'a aucun charme, le réveillon, ma pauvre enfant. C'est rebattu, vieux comme Hérodeî Si tu en avais làté comme moi, pendant des années, tu trouverais...
madame. — Tiens! parbleu! Parce que toi tu n'as plus d'appétit, il faut que moi je ne goûte à rien ! Voilà tout le mariage !
m o n s i e ifti, la faisant à la gravité triste. — Le mariage n'est pas que cela, ma chère. C'est, bien avant les plaisirs pris en commun, l'union de deux âmes, la tendre et solide...
madame. — Oh! je t'en prie! pas de Petit Carême. Quand tu prêches, ça me donne envie de rire. Finalement tu ne veux pas m'accorder ce plaisir que je te demande?
monsieur. — Je ne trouve pas que ce soit bien utile, ni raisonnable... Non, en conscience.
madame. — Bien.
monsieur. — Et puis, d'ailleurs, je le voudrais que je ne le pourrais pas.
madame . — Parce que?
monsieur. — Parce que je n'ai pas ma soirée libre.
madame. — Tu sors ce soir?
MONSIEUR. — Oui.
madame, vivement. — Où? Quoi? Qu'est-ce que c'est?
monsieur. — Je réveillonne.
madame. — Tu rév... Ah! par exemple? Ça, c'est complet I
monsieur. — Oui, je réveillonne. Plains-moi, va!
madame. — Comment donc! Avec qui réveillonnes-tu ?
monsieur. — Avec des amis.
madame. — Naturellement. Je pense bien que, si c'était avec des femmes, tu ne me le dirais pas.
monsieur. — Oh ! ma mignonne! Peux-tu supposer ?. . .
madame. — Non. Je ne t'en crois pas encore arrivé là. Je te le dis sincèrement. Je crois en effet que c'est avec des amis que tu vas.
monsieur. — Et tu as raison parce que c'est la vérité ! Et puis d'abord, à supposer, ce
qui n'est grand Dieu pas, tu le sais bien ! . . . à supposer que je voudrais te tromper, tu me connais? je suis resté enfant par un tas de croyances... tu sais que j'ai certains petits côtés délicats de ma nature. . . jamais je ne ferais ça le jour de Noël. Non.
madame. — Je te remercie. Ça serait pour les Rois ! Et, avec quels amis vas- lu ?
monsieur. — Des amis que tu ne connais pas. Des amis du Cercle. Paul Meauson, René Chaville, Pierre...
madame. — C'est la première fois que j'entends parler de ces gens-là.
monsieur. ; — Tu vois bien.
MADAME. — Et OÙ SOUpeZ-VOUS?
monsieur. — Nous ne savons pas encore.
On va décider ça tout à l'heure, au cercle précisément, où nous avons rendez-vous pour minuit. Il faut même que je m'habille au galop.
madame. — Vous êtes nombreux?
monsieur. — Sept.
madame. — Et pas de femme du tout?
monsieur. — Ah, Dieu non I C'est déjàassez dur entre hommes ? S'il avait dû y avoir des
femmes ! Ah non ! pour le coup, je m'en serais privé !
madame. — Tu aurais bien dû le faire tout de même. Avoue que j'ai lieu d'être chagrine.
monsieur. — Chagrine? toi? Gomment, mon petit chou, tu es chagrine? Pourquoi?
madame. — Non seulement tu me refuses un plaisir, mais tu vas le partager avec d'autres.
monsieur. — Prends garde. Tu deviens égoïste? Et puis, peux-tu dire un plaisir! Mais ça m'assomme d'y aller I A fond !
madame. — Pourquoi as-tu accepté?
monsieur. — Pas moyen de dire non. Des vieux amis de cercle... tous garçons. Tu sais ce que c'est? Il suffit qu'on soit marié, on ne veut pas avoir l'air... (Tendre.) Il y a comme ça nous autres, les hommes casés, qui avons décroché le bonheur, il y a un tas de petites concessions qu'il est de bon goût de faire à ces pauvres célibataires qui n'ont rien, eux, qui nous envient, qui voudraient bien être à notre place ! Là. Je vais m'habiller. Sais-tu si on a apporté mes nouvelles cravates blanches ?
madame. — Tu rentreras tard?
monsieur. — Je ne peux rien te préciser.
Le plus tut que je pourrai. Ça ne va pas être si drôle. (Avec courage.) Enfin!
madame. — Si, au moins, même sans me mener réveillonner, tu étais resté ici avec moi, je me serais un peu consolée...
monsieur. — Je 4e voudrais bien aussi, va! Près de toi, au coin du feu ! Au lieu de passer un habit, courir dans la boue, sous le froid... Manger des machines qui vous démolissent l'estomac, risquer d'attraper du mal ! Et toi, qu'est-ce que tu vas faire, mon pauvre petit minet, pendant ce temps-là?
madame. — Rien. Je vais me coucher.
monsieur. — Va donc à la messe de minuit.
madame. — Non.
monsieur. — Mais si. On prêchera peut-être; ça te distraira toujours un peu. Et puis, la crèche... les lumières, les beaux chants! On chante très bien à notre paroisse, as-tu remarqué? Oh ! la maîtrise est excellente ! Vas-y donc. (Il l'embrasse.) Là, cette fois-ci, bijou, je me sauve. Je serais en retard. (Il envoie un baiser et, sur le pas de la porte, il se retourne : Quelle scie! Madame reste assise à rêver. Pas gaie.)
TI
Après avoir, en montant en voiture, donné à haute voix au cocher l'adresse du cercle, M. Rambure, au tournant de la rue, s'est penché hors de la portière et a dit : « Non, allez 49, rue de Tilsitt. » Et il pense par petits cahots, par petits membres de pensée, comme quand on parle par petits membres de phrases.
Ça n'a pas été aussi facilement que je l'aurais cru. Pauvre petite ! J'agis très mal avec elle, ce soir. Très mal I Je sens que je vais faire une bêtise. Je suis en train de la faire. Je ne la tromperai pas. Oh! non! Du moins, je
l'espère ! Et d'ailleurs, si je la trompais, ça serait la première fois depuis notre mariage. Trois ans !... Eh ! eh ! beaucoup de gens mariés que je connais ne pourraient certainement pas. . . Enfin, je vais toujours passer une soirée amusante avec cette princesse. Je la mènerai réveillonner, comme elle me l'a demandé... Flirt au dessert, après quoi je la reconduirai bien poliment jusqu'à sa porte : « Princesse, enchanté... » Et puis voilà tout. Pas envie de m'embarquer, moi, dans des drames... Non, non!... Ma belle tranquillité ! Est-ce bien une princesse ? Euh ! Je n'en mettrais pas mon pied au feu. Et une Russe? Elle n'en a ni les airs, ni les façons, ni l'accent. Ça n'est pas une Russe de haut parage. Petite-Russie en ce cas... toute petite. C'est égal... Elle est bigre-bigrement jolie. Ah I petit père, mon pigeon... que cette barina est donc (49, rue de Tilsitt) jolie! Déjà rendu? Oui. Allons-y. (Il descend.)
Un boudoir exquis, invraisemblable, comme dans les tableaux. — Paul Rambure attend, tout en classant par ordre dans sa tête les différents ordres d'idées, galants, spirituels ou attendiis, qu'il effleurera. Soudain une bouffée d'air frais et parfumé; la porte s'ouvre; un visage rose avec des cheveux blonds, des yeux noirs, au bord d'un corsage décolleté une agrafe de brillants qui a Pair d'être partout à la fois, tant elle scintille, tout cela c'est la princesse Tsaritzin.
rambure. — Princesse...
la princesse. — Vous êtes presque en retard, monsieur.
rambure. — Je n'avais pas la fatuité de croire que vous désiriez mon exactitude.
la princesse. — Je ne la désirais pas. Enfin vous voilà, c'est le principal.
r.vmbure. — Et tout à vos ordres. Je ne vous connais encore que fort peu. Le hasard nous a fait nous rencontrer il y a huit jours dans le salon du même photographe. Nous étions seuls... Nous attendions tous les deux...
la princesse. — Nous avons tué le temps en causant.
rambure. — Oui. Et très agréablement. Moi du moins.
la princesse. — Vous m'avez fait la cour, tout de suite, instantanément... Vous m'avez servi tous les clichés.
rambure. — Oh !
la princesse. — Vous m'avez offert de me mener réveillonner, sans me connaître?
rambure. — Pardon. Je croyais que c'était vous qui me l'aviez demandé?
la princesse. — Vous êtes sûr? C'est possible, après tout.
rambure. — D'ailleurs, je savais bien à qui je m'adressais? Vous vous étiez nommée, et moi aussi.
la princesse. — Oui, nous nous étions présentés nous-mêmes l'un à l'autre. Mais ça ne prouvait rien.
rambure. — Gomment ça?
la princesse. — Nous pouvions mentir chacun de notre côté.
rambure. — Ohî princesse! Moi peut-être... mais vous...
la princesse. — C'est une malice?
rambure. — Non. En tout cas, nous avions la ressource de nous renseigner auprès du photographe.
la princesse. — Monstrueux ! C'est ce que vous avez fait, je parie?
RAMBUBE. — Oui.
la princesse. — Oh! Moi aussi.
rambube. — Ah! ah !
la princesse. — Et qu'est-ce qu'il vous a dit sur moi le photographe ?
rambube. — Peu de chose. J'ai été volé.
la princesse. — C'est bien fait. Mais encore? Précisez.
rambure. — Il m'a dit: «Je ne connais pas cette dame, c'est la première fois qu'elle vient. Elle s'appelle la princesse Tsaritzin, et elle demeure 19, rue de Tilsitt. Je compte bien faire avec elle des dégradés merveilleux. »
la princesse. — Ah I il a dit ça!
rambure. — Textuellement.
la princesse. — Et puis, c'est tout?
RAMBURE. — Tout.
la princesse. — Eh bien, moi, il m'en a dit plus long qu'à vous I
rambure. — Il a parlé?
la princesse. — Je crois bien ! Ah ! j'en sais de belles ! Vous m'aviez raconté que vous étiez garçon. Ce n'est pas vrai. Vous êtes marié !
rambure. — Oui... Oh ! mais il y a si peu de temps !
la princesse. — Trois ans. Votre femme est charmante, jolie, et vous passez pour un mari exemplaire.
rambure. — Oh! là, c'est trop! Il vous a dit tout ça, le photographe?
la princesse. — Mot pour mot.
rambure. — Eh bien il a eu tort. C'est un
photographe de famille qui nous a vus naître, qui m'a tiré à cinq mois, qui nous développe de père en fils depuis vingt ans... je le veux bien 1 Mais ça n'est pas une raison pour... aller crier sur les toits que je suis un mari exemplaire. Qu'est-ce qu'il en sait ? Il a été très maladroit. Je le lâcherai. Et je vous conseille d'en faire autant.
la princesse. — Mes dégradés?
rambure. — Il vous les ratera. Il baisse beaucoup depuis quelque temps. Il n'est pas en progrès. Enfin, laissons tout ça, et partons.
la princesse. — Je suis à vous. Mais auparavant, j'ai une petite faveur à vous demander.
rambure. — Elle est accordée d'avance.
la princesse. — Tant mieux. Parce que je craignais que vous ne fissiez quelques difficultés.
rambure. — Pourquoi? Si c'est raisonnable?
la princesse. — Oh ! tout ce qu'il y a de plus raisonnable.
rambure. — Eh bien, alors!
la princesse. — Je voudrais que vous me conduisiez à la messe de minuit.
rambure. — C'est tout ça.
\ i ► i: i. parisien 221
la princesse. — Oui. Vous voulez bien?
Oh! quel bonheur! (Tête contrariée de Rambure.) Non. Je vois à votre figure que ça vous ennuie?
rambure. — Pas le moins du monde. Seulement...
la princesse. — Seulement?
rambure. — Seulement, ce soir... voilà... Ça tombe mal.
la princesse. — Le jour de Noël! Il me semble pourtant que c'est le cas ou jamais !
rambure. — Sans doute... Mais je ne comptais pas là-dessus, moi !
la princesse. — Sur quoi comptiez-vous? Peut-être sur trop de choses?
rambure. — Je comptais d'abord réveillonner.
i. \ princesse. — D'abord.
rambure. — Avec vous. J'y tenais.
la princesse. — Vous trouvez donc ça bien amusant ? Ah ! Seigneur, si vous aviez réveillonné comme moi pendant des années...
rambure, intrigué. — Vous avez réveillonné tant que ça, vraiment?
la princesse. — Oui, tenez, je vais être gentille et faire quelque chose pour vous. Je
vais compléter les vagues renseignements du photographe. Vous avez l'air d'un bon garçon, vous ne me trahirez pas. Princesse Tsaritzin, blague. Russe pour la galerie. Louise Lombard, voilà la vérité. Louise Lombard, qui toute jeune a hérité d'un vieux prince russe la très grosse fortune et qui est un peu fatiguée d'autrefois, qui voudrait à présent d'une vie tranquille, rangée, presque honnête.
rambure. — Ah bah! C'est très drôle. Je vous fais mes compliments.
la princesse. — Il n'y a pas de quoi. Alors c'est entendu, nous allons à la messe de minuit?
RAMBURE. — Non.
la princesse. — Vous ne voulez pas? Oh! mais pourquoi?
rambure. — Parce que. J'ai refusé à ma femme d'y aller avec elle, ça n'est pas pour y aller avec vous, voyons ?
la princesse. — C'est tout différent. Elle peut y aller seule, elle.
RAMBURE. — VOUS aussi?
la princesse. — Non. Et puis c'est un caprice. Justement parce que vous êtes un
homme marié. Nous ne ferions rien de mal, et cependant... il y aurait quelque chose d'un peu vif, mais de gentil tout de même ! Ça ne serait peut-être pas absolument convenable au point de vue austère, mais au fond la morale serait sauve. Alors?
ram bure. — Non. N'insistez pas.
la princesse. — Et puis ce soir, ça m'aurait fait un plaisir particulier. La crèche... les lumières... les beaux chants... Je ne suis pas une athée, vous savez ? Il y a si longtemps que je n'ai été à la messe de minuit, si longtemps!
ram bure. — Eh bien I vous auriez une désillusion. Ça n'est plus comme autrefois, allez. Tout s'en va. C'est devenu un spectacle. On se presse, on se bouscule... Une cohue et une chaleur étouffante! Et les pick-pockets vous font le porte-monnaie à l'Elévation. Non, non. Il n'y a qu'une vraie messe de minuit, c'est à la campagne.
la princesse, saisie. — Taisez- vous.
ram bu re. — Ah dame! si nous étions à la campagne je ne me ferais pas prier, je vous dirais : « Courons-y tout de suite. »
la princesse, à mi-voix. — Oh! quand
j'étais petite, mes noëls à la campagne, mon fichu de laine, les sabots de maman. C'est moi qui portais la lanterne et, quelquefois, je la laissais tomber dans la neige, tellement j'avais froid aux doigts ! La petite cloche dans les ténèbres... Je l'entends. Est-ce loin, tout ça, mon Dieu 1 Dire pourtant que c'est arrivé I que c'a été moi !
rambure, gêné. — Oui... ah! évidemment...
ces petites choses là restent... Ça se grave... Les cerveaux d'enfants...
la princesse. — Je vous parais bête?
rambure. — Non. C'est moi qui dois avoir l'air stupide en ce moment?
la princesse. — Pas du tout. Je ne fais pas attention à vous.
rambure. — Merci. Eh bien, je vais vous laisser, n'est-ce pas?
la princesse. — Vous partez?
rambure. — Oui. C'est une idée qui vient de me venir, et je crois que c'est la bonne.
la princesse. — Vous ne voulez pas décidément me mener?
rambure. — A la messe de minuit? Non. Il vaut mieux que nous y allions séparément.
la princesse. — Allons. Je ne vous retiens pas. Au revoir, ou adieu !
rambure. — Ça m'a plutôt l'air d'être adieu, hein ?
la princesse. — Adieu en ce cas.
rambure. — Adieu !
la princesse. — Nous nous retrouverons peut-être tout de même... Est-ce qu'on sait, à Paris? Chez un autre photographe?
rambure. — Pas probable. Je ne me ferai pas refaire d'ici quelque temps. (Il sort. — En descendant l 'escalier ', il retrouve sa voiture ; il se dit tout à coup qu'il a des chances que sa femme ne soit pas encore couchée. En ce cas, ils iront réveillonner tous deux. Voilà la vraie affaire! Et c'est par là qu'il aurait dû commencer. Il arrive chez lui comme une trombe. Son premier mot au domestique) :
— Madame? Elle est là?
— Madame est à la messe de minuit, monsieur.
— C'est parfait ! (Il se jette dans un fauteuil et ilpense.) Ça t'apprendra! Ah ! j'ai de la veine, moi, pour la fin de mon année !
A M, Paul Hervieu.