‹ Les marionnettesChapitre 22 sur 31 · I.E CHOIX d'une carrière · texte numérisé non relu

I.E CHOIX d'une carrière

sur ce que tu serais plus tard... ta carrière... Ton père disait: «Je ne sais pas pourquoi, j'ai idée qu'il ira loin, ce petit, qu'il sera quelqu'un ! » Moi, je n'en demandais pas tant, je pensais : « Le voilà, il est venu, il est bien vivant. Pourvu qu'il grandisse et qu'il soit heureux, c'est tout ce qu'il me faut ! »

le père, à sa femme, en belle humeur, — Et aujourd'hui, ça a vingt ans. Regarde-moi cette perche. Quel malheur !

la mère. — Ah ! le temps passe !

le père, à son fils. — Es-tu content au moins de les avoir, ces fameux vingt ans?

paul. — Oui. Mais modérément. Je n'ai pas envie de pousser des cris.

le père. — Pourtant, tout enfant, tu ne revais que de ça?

paul. — Oui. Mais, au fond, d'avoir vingt ans, ça ne m'a jamais fait un vrai plaisir que quand je ne les avais pas. A présent que j'y suis, j'y tiens moins.

le père. — J'entends. Mais enfin tu les as, tu es bien forcé de les prendre.

paul. — Et je les prends avec plaisir. Croyezle, ça ne m'ennuie pas.

la mère. — Tu sens que tu es un homme. Ah dame ! vingt ans, c'est une étape î C'est une date. Une date morale surtout. Tu t'en rends bien compte, n'est-ce pas?

paul, d'un ton détaché. — Oui, oui.

le père. — A la bonne heure. Eh bien, ta mère et moi, il y a déjà quelque temps que nous voulions te parler de ton avenir, te poser deux ou trois questions...

paul, faisant la grimace. — Ce soir?

le père. — Sans doute ce soir. Le moment me paraît très bien choisi. L'anniversaire de ta naissance.

paul, câlin. — Oh non! pas ce soir. Ce soir on est gai, on fait la petite soirée de famille, on boit un petit verre de liqueur à la santé... mais on ne parle pas des machines ennuyeuses sur les carrières, les professions, tout le diable et son train ! Plus tard. Ça sera pour un autre jour. Un jour où l'on sera de mauvaise humeur.

la mère. — Tu n'es pas raisonnable. Pour un grand garçon de vingt ans !

le père. — Tu trouves que c'est ennuyeux de parler de toi, de ton avenir, de ce que tu seras dans la vie?

LB CHOIX d'une carrière 173

paul. — Ça n'est pas amusant.

le père. — Il faut en parler cependant. Tu as été bachelier très tard, à dix-neuf ans.

la mère. — Et encore tu n'as été reçu qu'à la troisième fois!

PAUL. — La guigne. On avait été me questionner sur des guerres impossibles, des batailles que personne ne connaît! Et puis j'ai une nature à part. Je sais très bien les choses; seulement dès qu'on me les demande sur un ton de menace et avec un air de vouloir me fourrer dedans, alors je me trouble, je perds la boussole et je ne trouve plus rien à répondre. Je sais les choses, mais en dedans, comprenezvous? rien que pour moi. C'est le principal, n'est-ce pas?

la mère. — C'est insuffisant. Comment ferasln plus tard, dans le monde, si on te demande un renseignement historique, une date, un détail de géographie?

paul. — Je m'arrangerai. Et puis d'ailleurs Sans le monde, on ne vous fait pis subir d'examen, ni de questionnaire. Quand on vous invite à dîner, ça n'est pas pour vous demander les affluents du Danube.

le père. — Détrompe -toi, mon enfant. I] y a des maisons où Ton vous pose souvent des questions beaucoup plus difficiles que ça. Et sur tout, sur la politique, la religion, la morale.

paul. — Bah! bah!

la mère. — Gomment t'en tireras-tu si tu es un ignorant?

paul. — On sourit, on tourne une galanterie à sa voisine, et ça fait le compte.

le père. — Mais laissons tout ça pour revenir à la vraie question. Depuis que tu as eu ton diplôme on t'a laissé te reposer et t'amuser pendant près d'un an. Il me semble que c'est bien large- Te voilà dans ta vingt et unième année. Qu'est-ce que tu penses faire?

paul. — Ce que je pense faire?

le père. — Oui. Tu dois avoir une idée, une inclination pour telle carrière, plutôt que telle autre ?

paul. — Non.

la mère. — Tant pis.

le père. — Ou tant mieux. Puisque tu n'as pas de préférence, c'est que tout te plaît à peu près. Tu peux donc plus aisément choisir. Allons, dis-nous ce que tu veux être.

LE choix d'une carrière 175

paul. — Dame !... à vous dire vrai... Je ne sais pas,

la mère. — Cherche.

le père. — Tu y as pensé quelquefois, pourtant ?

paul. — Jamais.

le père. — Qu'est-ce que tu asdonc cru que lu ferais?

paul. — Rien.

le père. — Rien!

la mère. — Ah! mon pauvre enfant!

le père. — Tu sais bien que nous n'avons pas de fortune?

paul. — Si, un peu.

la mère. — Ça ne vaut pas la peine d'en parler.

paul. — Permettez. Parlons-en au contraire. Qu'est-ce que vous me laisserez?

la mère. — Une misère!

paul. — Une misère de douze mille francs de rente. Je le sais parce que vous me l'avez dit! Eh bien, je m'en contente.

le père. — Et tu vivras avec ça?

paul. — Largement. Avec douze mille balles, votre fils regorge de richesses. Abundatdivitiis.

le père. — Mais nous dépensons trois fois ça, malheureux enfant !

paul. — Parce que ça vous fait plaisir.

le père. — Et puis que nous t'avons.

la mère. — Soit dit sans reproche: tu nous as coûté très cher, depuis ta naissance.

paul. — Justement. Mais comme, moi, je suis décidé à ne pas me marier, je n'aurai donc ni femme ni enfants, et ma petite fortune suffira à mes goûts modestes. Avec mille francs par mois, ah ! j'attendrai paisiblement le déluge.

le père. — Voyons, parlons sérieusement, au lieu de nous attarder aux sottises.

paul. — Je t'assure que je suis très sérieux, papa.

le père. — Non. Veux-tu être soldat?

paul. — Tout le monde l'est en temps de guerre. Par conséquent, le jour où il faudra se faire démolir, j'irai comme les camarades. Mais soldat en temps de paix? Traîner mes bottes à travers les garnisons et m'abrutir en province? Non.

la mère. — Cependant, un joli uniforme, une épée au côté...

paul. — Ça me gênerait beaucoup. D'ailleurs,

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c'est fini, l'uni forme. Ça ne se porte plus. Les officiers le mettent encore une ou deux fois par an, pour aller à un mariage ou chez le photographe, mais le reste du temps ils sont toujours en bourgeois. Et fichus ! il faut voir I Comme l'as de pique. Avec des chapeaux melons et des vêtements passés de mode. Et nous ne sommes pas au bout, va. Dans un demisiècle, les simples soldats seront aussi en bourgeois, excepté les jours d'inspection et de revue. Ça sera l'armée nouvelle. Ça sera très flatteur à l'œil. Et alors ce sont les civils qui auront des uniformes et qui seront chamarrés jusqu'au bout des ongles!

le père. — Tu ne sais pas ce que tu dis. Mais il n'y a pas que l'armée. Veux-tu porter la robe? Magistrat?

paul. — A aucun prix. Assise, debout, à plat ventre, dans n'importe quel sens, la magistrature me dégoûte.

le père. — Avocat?

paul. — Pouah!

LA M È ii e. — Parler. C'est pourtant ton affaire. Quand tu t'y mets, tu ne t'en acquittes pas si mal?

paul. — Je parle quand ça me fait plaisir ; mais pas sur commande. Et puis l'assassin m'est complètement équilatéral. Il ne m'intéresse pas plus à défendre qu'à condamner. Enfin, cet esprit de Palais, ces chicanes, cette petite morgue de Pas-Perdus, cette éloquence artificielle en peignoir d'enterrement et en bonnet de pope, jamais je ne pourrai prendre tout ça au sérieux. Demandez-moi autre chose.

la mère. — Marin?

paul. — Il est trop tard, maman. Il faut s'y atteler dès l'âge de neuf à dix ans pour entrer au Borda à peine au sortir de l'enfance. C'est encore bien compris cette machine-là ! Et puis des mois entiers sur le même bateau sans pouvoir sortir et aller faire un tour ! Pas drôle. Je crèverais d'ennui sous le vingt-septième degré de longitude nord. Non, pour faire vraiment un bon marin, il faut être comme Loti, il faut s'occuper de tout autre chose.

le père. — Alors, sois ingénieur.

paul. — Polytechnique !

le père. — Oui.

paul. — Ah ! Dieu de Dieu ! Autant mourir à la fleur de l'âge I Des chiffres ! de l'algèbre !

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des formules ! Des histoires à se trépaner la cervelle. Et tout ça pourquoi? Pour faire des ponts qui fichent le camp comme du beurre à la première inondation, ou bien établir des chemins de fer qui abîment les beaux paysages. Passer sa vie dans des usines, dans des manufactures, au milieu d'un potin assourdissant ! Tiens, à la grande Exposition de 1889, eh bien, je n'ai jamais pu rester plus de cinq minutes dans la galerie des machines* Toutes ces sacrées courroies, ces roues, ces marteauxpilons... ça me broyait, j'en avais ma claque.

la mère. — Je ne veux pas te contrarier. Mais tu as tort. Les ingénieurs font de si riches mariages I

paul. — Tu oublies que je tiens à rester garçon.

le père. — On dit ça!

paul. — Et on le fait.

le père, ironique. — Entre dans les Ordres, alors, puisque tu as une telle horreur de la femme.

paul. — Je n'ai pas dit ça. Et puis la vocation me manque. Je le regrette sincèrement par exemple! Car être prêtre comme je l'entends,

c'est bien l'existence la plus suave qu'il y ait sous Ja grande calotte. Oui, curé dans quelque joli village de Touraine, ou bien chanoine dans le Midi , ou encore évêque in partibus invité dans les châteaux... ça ne doit pas du tout être embêtant !

le père, avec élan. — J'ai trouvé! Médecin?

paul. — Horreur ! Les maladies, les saletés humaines, la vue des souffrances et de la mort. ,

le père. — Les gros honoraires !

paul. — Je m'en moque un peu. Ni pour or, ni pour argent! Mais, mon pauvre papa, on me payerait deux cent mille francs pour que je te fasse une opération, même légère, que je ne voudrais pas !

le père. — Bigre ! Ni moi.

la mère. — Alors, je ne vois plus guère que les arts. Ça n'était pourtant pas mon rêve...

paul, qui réfléchit. — Les arts !

le père. — Oui. C'est un champ très vaste. Au moins, là, tu peux choisir.

la mère. — Que choisis-tu?

paul. — Rien. Je ne veux pas en priver les autres.

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