‹ Les marionnettesChapitre 27 sur 31 · LA PAIRE DE CODS · texte numérisé non relu

LA PAIRE DE CODS

signe. Bontemps touche, trois temps de piaffe, et vient stopper.)

jeannette, à Bontemps, souriante, d'un ton détaché, tout en surveillant de Vœil à droite et à gauche. — Ah! mon pauvre chéri! que je suis contente que tout ça soit terminé et que tu sois de retour !

bontemps, impassible, avec une face de bronze. — Moi aussi, va.

jeannette. — Tu n'as pas été malade, au moins, dans ce sale pays de brouillard? Sur le bateau, tu n'as pas vomi?

bontemps. — Non. Tout s'est bien passé. Il y a quatre mille pour toi sur la vente. Je les ai comptés trente mille, d'accord avec le marchand de là-bas. Ils ne sont que de vingt-deux et ils n'en valent pas dix. Total, huit mille de commission, que nous partageons. Deux cents louis chacun. Ça n'est pas une fortune! Mais c'est toujours bon à prendre.

jeannette. — Ce qui me rend le plus heureuse, c'est que tu aies réussi à te faire mettre à mon service. Ça nous sera rudement plus commode?

bontemps. — Oui, mais pas d'imprudence

quand même ! Faudra pas s'endormir dans les brancards ?

jeannette. — Tu peux te fier à moi. Je te verrai ce soir?

bontemps. — Tu ne crains pas...

jeannette. — Non. Je m'arrangerai pour être seule.

bontemps. — Ta clef. Tu me Tas redemandée avant ton départ?

jeannette. — Je vais la mettre, tout à l'heure, dans la poche droite de la voiture. Tu la prendras quand je serai descendue.

bontemps. — C'est bon. Grimpe.

jeannette, très haut, en montant. — Par les lacs, et vous reviendrez par les Acacias. (Elle s'installe, la Victoria roule, et tout le monde dit au passage.) Oh ! les beaux chevaux 1 la belle voiture ! la jolie femme !... Celui qui a les moyens de lui payer ça, a vraiment de la chance !

i» i e r r e , v ingt-siœ ans .

amidée, vingt-trois ans.

gaston, vingt-huit ans.

Charles, trente ans.

Le soir, chez Pierre. Cigares, fine Champagne de 48i8. On dit ce qu'on pense, comme ça vous vient.

pierre. — Oh! les bêtes!

amédée. — Il n'y a que ça!

pierre. — Moi je les adore.

gaston. — Los chiens surtout.

amédée. — Parbleu I

pierre, à Amédée. — Tu en as un? Depuis quand ?

amédée. — Cette question ! Depuis toujours.

pierre, à Gaston. — Et toi?

gaston. — Sans doute.

pierre. — Qu'est-ce que c'est donc, les vôtres, déjà? Vous me l'avez dit?... sorti de la mémoire.

amédée. — Moi, c'est un bouffe, à poils longs, frisés. Il n'y en a pas deux comme ça en France.

pierre. — Je n'aime pas cette espèce-là! Mollasson, poil blafard.

gaston. — Moi, c'est une curiosité, c'est un burgo, un métis de basset et d'épagneul. Il est ravissant. Je ne crois pas que le pareil existe.

pierre. — Je n'aime pas non plus cette espèce-là. J'aime mieux le mien, mon épagneul feu. Bien coiffé, bien reinté, avec un balai charmant. A la bonne heure. C'est le plus beau chien de Paris, vous savez?

gaston. — Chacun dit ça. Pour ma part, j'ai dix de mes amis au moins qui ont le plus beau chien de Paris. Tu fais le onzième.

amédée. — On est libre de ne pas préférer le bouffe. Mais c'est un animal très intelligent.

pierre. — Peux-tu dire une pareille ineptie !

\.médée. — Mon bouffe est unique. Il fait des choses étonnantes.

gaston. — Seulement, on n'a jamais pu les lui voir exécuter.

amédée. — Ah dame ! Il ne les fait que pour moi tout seul. Les étrangers le troublent.

gaston. — Pauvre chéri! S'il m'appartenait, ton gentil petit bouffe, ce que je lui fendillerais des cannes sur le dos pour lui apprendre à ne pas se troubler !

amédée, saisi. — Sérieusement, tu ferais ça? Tu es un chameau.

gaston. — Un peu. Mon burgo, va lui demander si je le ménage ? Ah ! quand il le mérite, rien que quand il le mérite, par exemple. Je ne le bats pas sans raison, pour rien.

amédée, révolté. — Il ne manquerait plus que ça!

gaston. — Non. Je suis bon et j'adore les bêtes. Mais il faut les rosser. Il n'y a qu'à cette condition, d'ailleurs, qu'elles vous craignent un peu et vous aiment.

242 LEURS BÈTES

pierre. — Mais oui. Je ne vais pas si loin que lui. Pourtant, il n'a pas tort. Les bêtes, c'est comme les femmes, ça ne vous lèche que quand c'est giflé !

amédée. — Je suis en retard sans doute, mais je ne partage pas vos idées. Moi, j'aime mon petit bouffe comme un imbécile ; je ne pourrais pas le frapper.

gasïon. — Même avec une fleur?

amédée. — Je n'ai jamais pu... et quand par hasard quelqu'un lui marche sur la patte, j'ai toutes les peines du monde à me contenir. J'y réussis seulement depuis un an. Mais les premiers temps, je bousculais tout et je voyais rouge. Il m'a fait aller trois fois sur le terrain .

gaston. — Gentil. Très gentil.

amédée. — Voilà comme je suis avec les bêtes, moi. Baba...

pierre. — C'est son nom?

amédée. — Oui... Baba est le maître, c'est moi qui suis son bouffe. Il arrache tout, il déchire mes vieilles soies, il met mon linge de table en lambeaux, il me ravage mes cravates... Ça ne fait rien, je l'aime tout de même, parce

que c'est un chien, d'abord, et puis que c'est mon chien... Trouvez-moi ridicule, si vous voulez, seulement ne dites pas devant moi de choses cruelles comme à l'instant, parce que vous me faites de la peine, et puis surtout, oh ! ne touchez jamais à un poil de Baba, bons camarades ! parce que — je suis désolé de vous en avertir — mais je vous casserais la figure.

gaston. — Il n'est pas question de ça.

pierre. — D'abord, quand veux-tu que nous le voyions, ton bouffe? Est-ce que nous avons des chances de nous rencontrer jamais avec lui?

amédée, trèsétonné. — Comment?... si vous avez des chances... mais tout le temps!... Je sors sans cesse avec. Il ne me quitte jamais. Jamais !

pierre. — Allons donc? Mais ce soir?

amédée. — Il est ici.

gaston. — Il est ici? Où ça?

amédée. — Dans l'antichambre. Dans la poche de mon paletot. J'ai une très grande poche, exprès.

pierre. — Non? C'est une blague? (Il se lève ainsi que Gaston.)

amédée, leur barrant la route. — Je vous défends d'y aller. Il dort. Il rêve peut-être. Vous le réveilleriez.

pierre. — Gomment? Tu l'emmènes comme ça, partout, avec toi ?

amé ée. — Sans doute. Ça vous surprend?

pierre. — Non. Mais moi, ça me dégoûterait.

amédée. — Gomment dis-tu? Qu'est-ce que tu as dis?

pierre. — J'ai dit que ça me dégoûterait.

amédée. — Mais alors, le tien, cetépagneul du bon Dieu? comment fais-tu?

pierre. — Le mien, je ne le vois jamais, presque jamais.

amédée. — Qui est-ce donc qui s'en occupe, alors ?

pierre. — Mon domestique. 11 n'est pas là pour le roi de Prusse.

amédée. — Pourquoi as-tu un chien, en ce cas?

pierre. — Parce que j'adore les bêtes.

amédée. — Tu n'en jouis pas. C'est pas toi qui as un chien, c'est ton domestique.

pierre. — Si, j'en jouis à ma façon. Je sais

qu'il est à moi, je sais qu'il vaut deux cent cinquante louis. Ça me suffit.

amédée. — Tu te contentes de peu!

pierre. — Gomme le sage. En dehors de ça, je le vois tout de même, par-ci par-là. On me l'amène dans mon cabinet de toilette, pendant que je suis en bannière ; il me lèche les pieds, il est enchanté... Je l'aime bien, mais enfin je n'éprouve pas le besoin de coucher avec.

amédée. — Baba couche dans mon lit, lui, sous l'édredon.

pierre. — Moi, ça me rendrait fou. La plus belle femme du monde voudrait seulement coucher sur le paillasson, en travers de ma porte, que ça m'agacerait déjà !

gaston. — Le mien, mon burgo, voulait faire ça les premières fois ; il s'était mis dans la tête de sauter sur moi quand j'étais au dodo; je lui en ai vite ôté l'envie.

amédée. — Comment?

gaston. — En tapant dessus, parbleu!

amédée. — En voilà un animal qui a de la chance de t'avoir pour maître!

gaston. — Mais il n'est pas malheureux!

Il mange comme quatre, le gredin. Ah ! il me coûte assez cher de nourriture. Trente sous par jour.

amédée. — Parce qu'il a de l'appétit, ça ne veut pas dire qu'il est heureux. Sais-tu ce que tu devrais faire?

Gaston. — Non.

amédée. — Tu devrais me le donner.

gaston. — Mon chien ! Ah çà, tu es fou! Mais je l'aime. Est-ce qu'on donne son chien ? Est-ce que tu donnerais Baba?

amédée. — Oh! non !

gaston. — Tu vois bien.

amédée. — Ça n'est pas la même chose. Je ne le martyrise pas, moi.

gaston. — Peu importe. Je martyrise le mien, mais je l'aime. Qui bene amat...

amédée. — Je te conseille! Si on t'appliquait le proverbe. . .

gaston. — Mais on me l'a appliqué. J'ai été élevé à la campagne par mon père qui était un rude veneur, et jusqu'à l'âge de soixantedix-sept ans, où il nous a sonné les adieux, il n'a pas cessé de me secouer! Ah! c'était un monsieur que papa, je t'en réponds ! et l'avant-

veille de sa mort, il nous a encore servi au couteau son sanglier, comme un bon petit jeune homme.

amédée. — Enfin, vous êtes de drôles de corps, tous les deux, avec votre prétention d'aimer les bêtes ! (A Pierre.) Toi, tu as un chien, et tu n'en fais pas ton ami, tu le laisses à ton valet de chambre! (A Gaston.) Toi, tu tapes sur le tien, comme sur du plâtre. Je ne peux pas comprendre ça. Aimer les bêtes, pour moi, c'est s'en occuper, leur tenir compagnie.

pierre. — Les promener, peut-être?

amédée. — Mais oui.

pierre. — Les laver?

amédée. — Mais oui.

pierre. — Admirable.

amédée. — Leur parler, jouer avec eux.

Deviner leurs pensées, leurs petits désirs... C'est tout ça qui est amusant. Autrement, à quoi bon ? Autant en avoir un empaillé !

gaston. — Tu nous divertis, tiens. T'as dû avoir une vieille fille parmi tes parents?

amédée. — Non. Et je le regrette. Parce que nous nous serions très bien entendus elle et moi.

un domestique, annonçant, — Monsieur Charles de Lorand.

Charles, entrant comme un fou. — Vous savez ce qui se passe, amis?

pierre. — Non.

Charles. — Vous n'avez pas lu les journaux du soir?

gaston. — Non.

Charles. — Ah! nies enfants! Deux nouvelles énormes ! La guerre est déclarée entre la Russie et la Suisse. Et puis, à cette minute même où nous parlons, le palais de l'Elysée est en feu. La dynamite !

pierre. — Ah !

gaston, à Charles. — Assieds-loi.

amédée, à Charles. — Veux-tu un verre de fine?

pierre, à Amédée. — Eh bien! continue ce que tu nous disais à propos de Bouffe... Tu nous disais...

LE COMTE GASTON DE SAINT-SULPÏCE, Vingt-

neuf ans.

claire de chantilly, vingt-cinq ans.

Raoul, un ami, trente ans.

pierre, domestique.

Chez Saint-Sul'pice.

saint-sulpice, à Pierre. — A-t-on donné M viande à l'enfant?

pierre. — Oui, monsieur.

saint-sulpice. — C'est bien. (Le domestique sort.)

raoul, à Saint-Sulpice. — Tu as un enfant?

claire. — Mais oui.

saint-sulpice, à Raoul. — Tu ne le savais pas?

raoul. — Depuis quand?

saint-sulpice. — Six semaines.

raoul. — Un garçon? Une fille?

saint-sulpice. — Une femelle, une belle petite femelle que j'ai adoptée.

raoul. — Ah! C'est une adoptée? Elle n'est pas de vous?

claire. — Non.

raoul. — Aussi, en voyant la jolie mine de Claire, je me disais : C'est bien étonnant ! Elle n'a pas l'air d'une femme qui sort d'avoir...

s aint-sulpi ce. — C'est une enfant trouvée. . . et quand je dis trouvée, je m'exprime mal. Je devrais dire prise, enlevée, capturée.

raoul. — Allons donc? Un rapt?

saint-sulpice. — Et pas commode, je t'en réponds. J'ai eu assez de mal ! (Il rit, Claire aussi.)

raoul. — Qu'est-ce qui vous fait rire? Vous avez l'air de vous payer vaguement ma tête?

saint-sulpice. — Un peu, oui. On va te

renseigner d'un coup. C'est une panthère.

raoul. — Hein? quoi?

saint-sulpice. — Une panthère. Il s'agit d'une petite panthère...

claire. — Que Gaston a capturée pendant notre récent voyage en Algérie.

raoul. — Vous êtes pleins d'esprit.

saint-sulpice. — Comprends-tu , à présent?

raoul. — Je commence. Et elle est ici, chez vous ?

CLAIRE. — Oui.

raoul. — En liberté?

saint-sulpice. — Libre comme l'oiseau.

raoul. — Elle n'est pas méchante?

claire. — Mais non. Quand elle connaît les gens.

raoul. — Et quand elle ne les connaît pas?

saint-sulpice. — Ah dame I il ne faudrait pas la prendre sur ses genoux.

raoul. — L'envie ne m'en viendra pas. Elle est enfermée dans une chambre?

claire. — Dans le cabinet au linge sale.

raoul. — Bien enfermée?

saint-sulpice. — N'aie pas peur, elle ne sait pas tourner les boutons de porte.

raoul. — Quel âge a-t-elle?

glaire. — Six mois.

raoul. — Gomment l'avez- vous ramenée?

saint-sulpice. — Gomme La Balue; dans une cage de fer.

raoul. — Et tu ne vas pas garder ça toute ta vie?

saint-sulpice. — Non. Pendant quelque temps encore, parce que je m'y suis attaché. Mais je compte bien, un jour ou l'autre, en faire don...

raoul. — A une ménagerie?

saint-sulpice. — Au Jardin d'Acclimaté:

(( Panthère capturée en Afrique par M. le comte de Saint-Sulpice, et offerte au Jardin d'Acclimatation. » Ça fera très bon effet. C'est chic. Une réclame de bon aloi.

raoul. — Oui.

saint-sulpice. — Au cercle, il y en a qui seront furieux. Tout le monde n'a pas ça dans son sac, tu sais, d'avoir pris une panthère et de la donner à son pays. Ça vaut le coup de ceux qui ont deux ou trois bibelots, une petite

cochonnerie de collection, et qui la lèguent au Louvre, et encore seulement après qu'ils ont claqué! — Tandis que moi, je donne mon félin de mon vivant. Je renonce à en- jouir. Aïe donc I Voilà comment je suis.

RAOUL. — Oh! c'est très épatant, j'en conviens I

saint-sulpice. — Les journaux en causeront. Quand l'affaire tapera, tu verras le potin ! On ne parlera que de ça... et mon portrait dans V Illustration ! Toute la lyre.

raoul. — C'est peut-être bien gros, ton portrait? Es-tu sûr?

saint-sulpice. — Mais oui. En France on a sa gueule reproduite pour moins que ça ! Et puis, ce qu'il y a de très roublard, c'est que ma qualité de donateur me conférera, au Jardin d'Acclimaté, un tas de petits privilèges. D'abord mes entrées à vie. Et alors, chaque fois qu'il y a des sauvages, des peuplades toutes nues, des tonnerres du diable de Paï-pi-bri... eh bien, je peux aller partout, je pénètre dans l'enceinte réservée, je suis dans leurs cahutes comme chez moi, les mains dans mes poches. C'est très amusant!

claire. — Je ne veux pas.

saint-sulpice. — Pourquoi ça?

claire. — Parce que je ne veux pas que tu ailles dans ces endroits-là?

saint-sulpice. — Pourquoi , encore une fois?

claire. — Parce que tu me tromperais avec les femmes de ces peuplades toutes nues, et que j'aime autant pas.

saint-sulpice. — Ah çà! tu es folle? Indécente, et folle?

claire. — Je n'ai aucune confiance en toi.

saint-sulpice. — Il ne s'agit pas de ça. Est-ce que tu t'imagines qu'on me permettrait, qu'on me laisserait faire? Mais il y a des surveillants... Toutes les précautions les plus sévères sont prises par l'administration. Et ils ont bigrement raison, entre nous! Sans ça !.. .

claire. — Hein! Que signifie « sans ça?»

saint-sulpice. — Cette phrase ne s'applique pas à moi... je veux dire : Sans ça, il ne manquerait pas de polissons qui essaieraient...

claire. — J'en connais un, en tout cas.

LA l'AMHtKh tob

SAINT-SULPICE. — Moi?

claire. — Mais oui.

sa in t- s ul pige. — Tu es injuste, Glaire. Injuste et blessante.

uaoul, ennuyé. — Allons, ne vous fâchez pas.

saint-sulpice. — Supposer que je sois capable d'adresser mes faveurs à une créature bestiale ! à une femme qui ne parle même pas ma langue maternelle ! . . .

claire. — Avec ça que ça t'arrêterait!

saint-sulpice. — Tiens, je suis bien bon de discuter avec toi, et d'avoir l'air de me défendre. Du moment que tu le prends sur ce ton, ça me met à mon aise, et je ferai ce qui me plaira !

claire. — Eh bien, ose.

saint-sulpice. — Nous menaçons?

claire. — Carrément.

saint-sulpice. — Je n'ai pas peur. J'ai assez fait mes preuves, ma chère petite. Quand on a pris, comme moi, vivante, une panthère sauvage...

claire. — Pourquoi sauvage? Tu en connais dune des domestiques?

saint-sulpice. — Ne continue pas, parce que je sens que je deviendrais violent.

raoul, — Adieu, tenez. Vous m'ennuyez.

Je vais vous laisser vous crêper tous les deux à ma santé.

saint-sulpice, le retenant. — Non, je ne veux pas que tu partes.

claire. — Restez, j'y tiens.

saint-sulpice, à Claire. — Ah ! c'est comme çal

claire. — Oui, c'est comme ça !

saint-sulpice. — Prends garde.

claire. — Toi aussi.

saint-sulpice. — Zut ! Flûte! Des dattes! Je regrette bien de t'avoir tant aimée !

claire. — Ah! tu veux aller courantiner dans les cahutes avec les femmes de couleur? Eh bien, attends, mon petit enfant, je vais te rabattre un peu.

saint-sulpice, pris de peur. — Glaire, réfléchis à ce que tu vas faire. C'est extrêmement grave !

claire. — Moi, je ne suis pas. comme toi, je ne parle jamais sans avoir réfléchi à ce que je vais dire. (A Raoul.) Savez-vous la vérité sur la panthère? Non. La voilà en deux temps trois

LA PANTHÈRE 2o7

mouvements. Cette panthère? il l'a achetée il \ a quinze jours...

saint-su lpice, fou de colère. — Elle ment! Tu mens.

claire, très calme. — ... A la foire au pain d'épice... chez un petit dompteur qui ne faisait pas ses frais...

saint-sulpice. — C'est infâme!

claire. — ... Dix louis. Parce qu'on croyait que l'animal était fichu. J'ai rapporté la pauvre bête dans un journal sous mon manteau, tellement elle était petite et maigre, et personne pendant le trajet, pas même le cocher, ne s'en est aperçu...

saint-sulpice. — Mais c'est abominable!

Tu crois ça, bon ami? C'est un tissu de faussetés!...

claire. — Un peu, qu'il me croit! La vérité sort de ma bouche, et criante! Et jamais il n'a fichu seulement un pied dans le désert. Son Sahara, c'est l'avenue de la Grande-Armée.

^ wnt-sulpice. — Ohl

claire, emballée. — Et la panthère. . . Elle n'est pas enfermée! Elle n'est pas plus féroce qu'un chardonneret! Elle est tout bêtement

dans ma chambre, sur le lit et sous l'édredon ! Un enfant de quatre ans pourrait, sans danger, rester seul avec elle. Voilà l'animal effrayant que monsieur a capturé au péril de ses jours, et qu'il parle d'offrir à l'Acclimatation ? Ah î là là! Mais c'est toi qui aurais besoin d'être acclimaté et enfermé pendant un bon bout de temps, pour te guérir de ta pose et de ton orgueil. Maintenant, c'est fini... J'ai mangé le morceau, mais je ne le regrette pas. Tu m'embêtais, je me suis soulagée.

saint-sulpice, glacé. — Ma chère enfant, c'est parfait...

claire. — Ai-je dit la vérité?

saint-sulpice. — Oui. Mais je n'avais fait ce pieux mensonge que pour toi, pour flatter ton amour-propre...

claire. — Oh! ! I

saint-sulpice. — Seulement, tu comprendras qu'après ce qui vient de se passer, toutes espèces de relations entre nous sont désormais...

claire. — Impossibles? J'allais t'en prier. Ça tombe à pic.

saint-sulpice. — A merveille. Adieu donc Je te laisse la panthère. Aies-en bien soin.

claire. — Grains rien. J'en parlerai moins que toi, mais je m'en occuperai davantage.

saint-sulpice. — Viens-tu, Raoul?

raoul, très préoccupé. — Je te suis. Mais voyons?... ça n'est pas sérieux?... Vous n'allez pas rompre pour une bêtise pareille?

saint-sulpice. — C'est fini... à jamais!

claire. — A jamais.

raoul, à Saint-Sulpice, en désignant Claire.

— Permets que je lui dise un mot à part?... Je voudrais vous réconcilier...

saint-sulpice. — A ton aise...

claire. — Mais inutile. Mon parti est pris! (Saint-Sulpice s'écarte.)

raoul, bas, à Claire, avec des yeux ardents.

— J'attendais ça depuis longtemps... Je t'aime... Je serai chez moi, ce soir, à neuf heures.

claire. — Entendu.

saint-sulpice, à Raoul. — Eh bien?

raoul, avec désespoir. — Elle ne veut pas non plus!

saint-sulpice. — Vive la panthère! Me voilà libre ! Arrive, vieux frère, et, en avant, la grande noce !

raoul, à Saint-Sulpice, en lui montrant Claire. — Quoi? pas un mot de regret pour elle? Que va-t-elle devenir?

saint-sulpice, bas, à Raoul. — Bah! il se trouvera bien un daim pour se la coller sur les bras.

PAUL, ANDRÉ, GUY, CONTRAN, ARTHUR, tOUS

beaux jeunes gens.

Chez Paul, dans Va/prhs-midi.

g ont r an, à Paul. — Eh bien! c'est demain soir?

guy. — Le grand jour approche I

andré. — De quoi voulez- vous parler?

arthur, à André. — Gomment tu n'es donc pas au courant?

andré. — Non.

guy, à André. — Tu n'y vas donc pas?

André. — A quoi? Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

paul. — Au bal de demain.

guy. — Au bal des bêtes.

gontran. — Chez la marquise de Cordoue.

andré. — Ah! Il y a un bai? un bal où les bêtes sont invitées ?

Arthur. — Mais non. C'est nous. Seulement, on doit se mettre en bête, comprendstu?

andré. — Tout le monde?

guy. — Sans exception, messieurs et dames.

andré. — Ça va être mignon.

Arthur. — Superbe 1

andré. — Y aura-t-il beaucoup de gens recommandables ?

guy. — Tout ce qu'il y a de propre à Paris.

andré. — Et, vous y allez tous?

arthur. — Un peu, mon neveu. Pas toi?

andré. — Non.

gontran. — La cause?

andré. — D'abord, on omit de m 'inviter. Et puis, quand même, j'aurais décliné l'honneur.

guy. — Pourquoi? Tuas le corps mal fait? Fâcheuses protubérances ?

andré. — Au contraire. Épatant. L'Apollon de l'Embarcadère. Seulement, je ne goûte pas énormément ces petites fêtes de l'esprit. Sheffield en plein. Ça me rase. Je répugne déjà à me produire en seigneur Henri III. Vous vous rendrez compte, mes bons chéris, que ça n'est pas pour me coller en bête ?

Arthur. — Oui. Enfin, tu n'as jamais aimé t'amuser, toi? Tu es un type sérieux, réfractaire aux distractions, à toutes les choses fines et spirituelles de la vie.

andré. — Que veux-tu ! Je vois de haut.

arthur. — Tiens-tu à savoir en quoi je suis?

andré. — Tout de même.

arthur. — En tourterelle.

andré. — Tu seras très bien; avec ton gros ventre... et un ruban bleu... il me semble que je te vois.

arthur. — Tu te fiches de moi?

andré. — Je n'oserais. Et, tu as appris à roucouler ?

arthur. — Un peu. Mais si tu connaissais

mon costume, tu cesserais de rire... Tout en plumes naturelles...

andré. — Les tiennes?

CxUY. — Moi, je suis en dromadaire.

andré. — Naturel aussi.

guy. — Non.

gontran. — Moi en caniche, avec le vieux marquis de Gastelrozeau.

andré. — Aussi en caniche, le marquis?

gontran. — Non, il fait l'aveugle. A nous deux nous formons un groupe ; lui l'aveugle, moi son caniche.

andré. — Est-ce que t'auras un petit panier dans la gueule?

gontran, fier. — Oui. Tu le savais?

andré. — Je l'ai deviné.

gontran. — Un petit panier plein de violettes et de bonbons où les femmes viendront puiser, je t'en réponds! Moi, je serai là, assis sur mon derrière, en caniche...

andré. — En homme... Nous-mêmes nous n'avons pas d'autre manière d'être assis...

gontran. — Tu me comprends bien... Et chaque fois qu'on me donnera un petit sou, je dirai merci, en aboyant...

andré . — Tu ne pourras pas.

paul. — Mais non, ton panier tomberait.

gontran. — Enfin... zut. Je trouverai un moyen.

paul. — Certainement, il le trouvera. Moi je serai en ânon.

ANDRÉ. — Bâté?

paul. — Non, à poil. Le comte du Pavillon fera l'écrevisse.

guy. — Et sa femme?

andré. — Comme d'ordinaire! elle fera le cabinet particulier. Dites-m'en d'autres, ditesm'en toujours. Je nage dans la joie en me représentant ce que va être cette fête animale !

paul. — Ce sera unique, crois-le. Pense donc. Tous les gens les plus chics, en chiens, en chats. Deux princes du sang qui ont promis d'être en veaux !

andré. — Oui, ça sera toujours le persil! Seulement, ils l'auront dans le nez. Ah ! ne m'en parle pas ! Ça va être la fleur, îe dessus de la litière ! Il y en aura bien quelques-uns qui auront l'heureuse idée d'aller à quatre pattes? Est-ce que Bidel et Pezon sont invités?

Guy. — Je ne crois pas. Mais il y aura des quantités de lions et de tigres. De lions surtout, rapport à l'orgueil. On annonce des tas de crinières.

Arthur. — Naturellement, le roi des animaux!

paul. — La comtesse de Malplaquet sera en haquenée.

andré. — Qu'est-ce qui la montera?

paul. — Personne. Du moins, pendant le bal. Elle viendra en liberté, avec son père en chameau et son beau-frère en kanguroo boxeur.

andré. — Intéressante famille! Eh bien, et les domestiques ? Est-ce qu'ils seront aussi en bêtes?

gontran. — Oh non! Les domestiques resteront tels quels. C'est bien assez bon pour eux d'être en hommes !

andré. — Oui : Et puis vous avez bien fait. S'ils s'étaient déguisés, ils se seraient mieux tenus que vous, et on aurait pu confondre.

paul. — Allons donc! Et la race? le sentiment de la dignité humaine? Qu'est-ce que tu en fais?

andré . — Je vous les laisse. Allons, bonsoir,

excellents veaux, cochons, mulets, rhinocéros et cœtera. Faites comme dans l'arche de Noé, mes biches, amusez-vous bien ; moi, je vais me payer du plaisir aussi, mais à ma manière.

goistran. — Toujours tes bibelots? tes machines du quinzième et du seizième?

andré. — Mais oui.

gity. — Pauvre vieux! Es-tu bête, va!

arthur. — Es-tu assez bête !

andré. — Il n'y a pas que moi. (Il sort.)

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