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LE KRACH DU MARIAGE

A M. Ludovic Halévy.

m. BOUTIN, veuf, belle fortune, ancien banquier,

achète des tableaux.

JEANNE, sa fille, vingt ans.

ai.i; i;i;t. son fils, vingt-cinq ans.

Dans la chambre de Jeanne, V après-midi. La jeune fille et son frère causent, assis Pun à coté de l'autre Le père entre, un tableau à la main.

ALBERT, ù son père. — C'est toi? Tu vas bien depuis avant-hier?

>i. BOUTIN. — Oui, je venais montrer à ta

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sœur un petit Corot que je me suis payé. Je ne pensais pas te trouver là.

jeanne, qui regardele tableau. — Charmant!

Albert, qui jette un œil distrait. — Pas laid.

M. B ou tin, à son fils. — Tu n'es pas enthousiaste.

albert. — Oh! tu sais, moi, la toile peinte, ça ne m'a jamais affolé.

m. boutin. — Qu'est-ce qui t'affole?

albert. — Je ne sais pas. Je le cherche.

m. boutin. — Tu n'es pas près de le trouver. Et vous causiez là, gentiment, tous les deux, le petit frère et la petite sœur.

albert. — Oui. On secouait deux ou trois idées, on bavardait.

jeanne. — Même très sérieusement.

m. boutin. — Ah bah! De quoi?

jeanne. — De notre avenir.

m. boutin. — Bravo, mes enfants. J'en suis. Rien ne peut davantage m'intéresser. Vous faisiez, je parie... des projets de mariage?

jeanne. — Dieu non!

ALBERT. — Oh là là !

m. boutin. — Vous vous marierez cependant?

LE K II A cil Di MARIAGE .'il

jeanne. — Jamais de la vie.

Albert. — Plutôt mourir. Potius.

m. boutin. — Vous plaisantez?

Albert. — Mais non, papa.

.11: anne. — Je suis très sérieuse.

m. boutin. — Vous ne voulez pas vous marier? Ni l'un ni l'autre? Pourquoi ça?

jeanne. — Oh pour bien des raisons!

Albert. — Et d'excellentes !

m. boutin. — Lesquelles?

albert. — Pas maintenant.

.ir: anne. — Ça serait trop long.

■. boutin. — J'exige que vous mêles donniez. On n'a jamais vu des gamins pareils! D'abord tout le monde se marie.

albert. — Mais non. Qui est-ce qui t'a raconté ce potin ?

jeanne. — Ça ne se fait plus guère, va. Ces! très poncif.

m. boutin. — Ne parlez pas tous les deux à l.i fois, surtout pour dire des insanités. Toi d'abord, Albert, à quel propos cette répugnance du mariage?

albert. — A propos de rien et de tout. J'estime que c'est inutile et dangereux, et je

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nie trouve bien tel quel. Tu as devant toi Je Mac-Mahon du célibat. J'y suis, j'y reste.

.teanne. — Moi aussi.

m. bout in, à sa fille. — Ça n'est pas ton tour. Tu parleras après (A Albert.) Poursuis. Je ne comprends rien à ce que tu me chantes. Tu es très choyé dans le monde, tu n'as pourtant pas la réputation de détester les femmes?

albert. — Tant qu'il ne s'agit pas d'épouser ! Mais, autrement, il n'y a plus personne. Dès qu'on me parle de la mairie, je prends l'autre trottoir.

m. bout in, choqué. — Quel langage! Quelles expressions !

albert. — Ce n'est pas académique, je le sais bien. Mais c'est imagé. Ça rend mieux ma pensée. Laisse-moi donc m'exprimer comme ça me vient. C'est ta faute, par parenthèses, si ma tenue est un peu molle.

m. b ou tin. — Ma faute?

albert. — Mais oui. Depuis notre naissance, tu nous as sans cesse répété à Jeanne et à moi :*Mes enfants, moi je suis un père moderne. Aimez-moi bien, c'est tout ce que je vous demande. Pas 4e grand respect ni de déférence

LE k ii \ en i>r m A lii ai; i: .!.'!

inutile Ainsi lu lovez-moi, je suis votre camarade, rien que votre camarade. » Est-ce vrai?

m. BOUTIN. — Oui. Mais cependant il \ a • les limites...

àlbert. — Non, il n'y en a pas. Alors, tu comprends ? nous, ça nous a mis bien à l'aise avec toi, et nous avons été de l'avant. Reste donc bon et gentil comme tu n'as cessé de l'èliv depuis les temps les plus reculés, et ne te mets pas à faire le grand d'Espagne.

M. boutin. — Soit. Mais je m'aperçois que j'ai peut-être eu tort, aussi j'en suis puni. Par instants vous me manquez d'égards.

jbanne, F embrassant. — Tu dis des bêtises, |»apa. On t'adore.

Albert, affectueux. — Mais oui, il déraille. Revenons à ces brebis. Le mariage? Ah! ah ! La bonne fumisterie ! C'est pas a moi qu'on la fera jamais. Interroge tous les maris, jeunes ou vieux, et demande-leur — si c'était à recommencer— le parti qu'ils prendraient? Je l'entends, d'ici, leur réponse. Elle me casse le tympan. Non, papa, il n'y a pas de milieu. Si votre femme est honnête vous la trompez: si

elle ne l'est pas c'est elle qui vous trompe. Quelquefois tout se produit en même temps. m. boutin. — Tu déraisonnes. Il y a d'excellents ménages, de très heureux.

albert. — Cite-m'en cinq et je vais le dire au pape sur les mains !

m. boutin. — Je ne me les rappelle plus, mais j'en ai vu bien souvent. Et puis, tu affirmes, tu tranches... A ton âge ! Qu'est-ce que tu connais de la vie, veux-tu me le dire ?

albert. — Ce que tu m'en as appris. J'ai été élevé à ton école. Moi et ma petite sœur.

jeanne. — Oui, papa.

m. boutin. — Ne confondons pas. J'ai tâché de vous donner l'amour de la vérité, de ne pas faire de vous des naïfs, des gobeurs qu'on roule .

jeanne. — Et tu as réussi.

albert. — Sois fier, va. Celui qui nous roulera n'est pas encore fondu.

m. boutin. — Mais jamais je ne vous ai déprécié le mariage... institution éternelle et sacrée... pour laquelle j'ai toujours eu le plus grand... Vous en êtes la preuve, mes enfants. Je suis marié : votre mère était une âme exceptionnelle, et vous l'avez trop peu connue, la

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pauvre femme! Si elle avait vécu, qui sait ? elle vous aurait peut-être mieux élevés que moi! En tout cas, autrement. N'y pensons plus. Seulement vous me faites beaucoup de peine.

Albert. — Quel enfant! Mais sois de ton époque, au lieu de larmoyer. Regarde, observe cl réfléchis. Je me marierais peut-être encore — quoique ça soit rudement province ! si je trouvais une jeune fille qui fût la jeune fille potable, celle-là même en question, qui fait dire: « La voilà en plein. C'est elle. Qu'on me l'apporte, je n'en veux pas d'autre ! »

K. doutin. — Eh bien, il n'en manque pas?

Albert. — Je n'en connais pas le quart d'une. Déjà tu me trouves scandaleux! Eh bien, les jeunes filles, dans leur genre, elles sont pires que nous.

m. u ou tin. — Rappelle- toi que tu parles devant ta sœur.

.ieanne, à son père. — Ça m'est bien égal. .1 ton ff<T<>.) Va donc.

Albert. — Pires. Elles sont effrayantes les jeunes filles du jour !

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