SCÈNE V
ANATOLE, LEONTINE
A peine la porte est-elle fermée que Léontine se jette au cou d'Anatole.
anatole. — Faites attention, malheureuse !
Il s'éloigne.
léontine. — Mon petit Anatole, voilà huit jours que je n'ai pas été seule avec toi !
Elle veut se rapprocher.
ANATOLE. — Au nom du ciel, soyez pru- LÉONTINE. — Si, Edouard restera tout
dente! Votre mari n'avait qu'à rentrer, nous l'après-midi ii la Pereherie. Dès qu'il sera étions pris. parti, je reviendrai.
LEONTINE. — N'aie donc pas peur, nigaud.
léontine. - Il n'y a pas de danger. Je anatole. - C'est d'une imprudence folle,
veux te voir aujourd'hui. léontine. - Mais non, puisque je 1 a! déjà
anatole. — Mais c'est impossible! fait plusieurs fois.
Anatole. — Il suffit d'une...
léontine. - — Tais-toi, je le veux. Quand tu seras seul, tu feras notre signal habituel, tu ouvriras la. fenêtre.
ANATOLE. Mais...
léontine, avec autorité. — Tu ouvriras la fenêtre, je guetterai...
anatole. — Je vous affirme, Léontine, que cette existence-là ne peut pas durer. Je suis un homme d'études, moi, un homme sérieux, je no suis pas un viveur.
léontine. — Je t'aime parce que tu es un homme sérieux.
anatole. — J'ai mes travaux... mes ambitions.
léontine. — Je t'aime pour ça aussi.
anatole. — Et puis, croyez-vous que je n'aie pas de scrupules à tromper le baron qui a été parfait pour moi?...
léontine. - — Je t'aime pour tes scrupules. Je t'ai aimé le premier soir que nous avons dîné ensemble, tous les trois, aux Ambassadeurs, tu te rappelles? Au lieu de me dire des bêtises, tu m'as parlé de choses sérieuses, d'agriculture, des engrais chimiques. Ça m'a intéressé tout de suite. Je rougissais d'être aussi ignorante que je le suis. Il me venait des idées graves, j'aurais voulu t'embrasser. Toi, tu ne t'apercevais pas du tout que tu me plaisais, et je ne me suis fait épouser par Edouard que pour me rapprocher de toi.
anatole. — Votre mari est un homme charmant qui vous aime beaucoup.
léontine. — Moi aussi, j'ai beaucoup d'affection pour lui et je lui rends la vie très agréable.
anatole. — Ça, c'est vrai. Il me le disait encore tout à l'heure.
léontine. — Tu vois !
anatole. — ■ Néanmoins, je vous assure, Léontine, qu'il vaudrait mieux ne plus nous aimer.
léontine. — Quand je ne t'aimerai plus, tu n'auras pas besoin de me dire ça. Tu ouvriras la fenêtre, n'est-ce pas?
anatole. — A moins que votre mari ne reste.
léontine. — Je te dis qu'il ne restera pas. (Elle est à ce moment clans ses bras.) Il ne restera pas, n'aie donc pas peur, nigaud. A tout à l'heure, mon amour.
Il se laisse embrasser en écoutant à la porte de droite. La porte de gauche s'ouvre sans bruit. Apparaît la marquise. Léontine et Anatole sont disposés à ce moment-là de façon à ne pas apercevoir la marquise qui les voit dans les bras i'un de l'autre.