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LE MARI TATILLON

On naît latillon, comme on naît homme de génie, mécanicien, musicien, poêle, ou rôtisseur.

L'homme qui est tatillon étant garçon le sera encore plus étant marié. C'est aux femmes à prendre des informa lions.

11 est bien làcheux que riiomnie tatillonne puisse

pas se voir, s'examiner dans son ménage ; il est probable que cela le guériiait de sa manie.

Certainement on peut être tatillon et fort estimable du reste; un mari tatillon peut adorer sa femme et ses enfants, faire honneur à ses affaires, monter sa garde exactement, et s'acquitter enfin de tous les devoirs que la société impose.

Mais dans son ménage il n'en sera pas moins un être insupportable, tracassier et ennuyeux.

Dès le matin, l'homme marié tatillon trouve moyen d'exercer son humeur désagréable, même avant de sortir de son lit :

«Ma femme, mon mouchoir.... passe-moi mon mouchoir... 11 doit être sur la chaise contre le lit, près de toi. »

Madame, encore à moitié endormie, allonge le bras et donne un mouchoir à son mari.

Celui-ci va pour se moucher, mais il s'arrête, examine le mouchoir, et s'écrie :

« Ce n'est pas à moi, cela... Mes mouchoirs n'ont pas de bordure de couleur... C'est à toi.

— C'est possible, mon ami.

— Oui..., oui..., c'est à toi... Cest-à-dire, tes mouchoirs ont une bordure bleue, celle-ci est brune. . . Qu'est-ce que cela veut dire?

— Ça veut dire que j'en ai aussi dont la borduie est brune apparemment.

— Ah! tu en as comme cela!... Depuis quand donc?

— Depuis que je'les ai achetés, sans doute.

— Et quand donc les as-tu achetés?

— Mon Dieu ! je ne me rappelle plus au juste l'époque. ,

— C'est singulier.... tu ne m'as pas dit que tu avais acheté d autres mouchoirs!

— Je n'ai pas cru que ce fût une chose assez importante pour qu'il fût nécessaire de t'en faire part. Est-ce que je ne pourrai plus acheter la moindre chose sans te demander la permission?

— Je ne dis pas cela... Mais... enfin, tu vois bien que j'avais raison d'être étonné en voyant un mouchoir avec des bordures brunes. »

Monsieur sort du lit; il cherche ses pantoufles; il ne les trouve pas sur-le-champ, il s'impatiente, il appelle sa domestique.

La bonne arrive.

Elle voit son maître dans un négligé trés-décolleté ; mais les bonnes sont habituées à cela, et il est probable que ce n'est pas dangereux pour leur vertu.

« Jeannette, où sont mes pantoufles? Voilà une heure que je les cherche. »

La bonne montre à Monsieur les pantoufles placées contre le lit, derrière une table de nuit.

« Les voilà, monsieur.

LES MARIS. fir.

— Ah! les voilà... Mais pourquoi les avez-vous placées là? Est-ce que c'est leur place habituelle? .

— Dame! monsieur, j'ai cru bien faire en les mettant sous le lit.

— Est-ce que c'est là que je les dépose ordinairement le malin? C'est sous ce fauteuil, contre la cheminée.

« 11 ne faut jamais rien changer de place. Une autre fois, fa i tes -V attention. »

On s'habille; le déjeuner est servi. Madame prend son café, en lisant le journal; Monsieur fait des rôties devant le feu .

Mais bientôt il pousse le genou de sa femme, en lui disant :

— Est-ce que tu as remis une bûche au feu, hier au soir, après que je suis sorti?

• — Une bûche, mon ami? Comment? Qu'est-ce que tu dis?

— Il me semble que je ne te parle pas hébreu, cependant! Quand je suis sorti hier au soir, à neuf heures, il y avait encore deux bûches au feu, une grosse et une petite; c'était bien suffisant pour achever la soirée.

« Après cela, je nct'empêche pasde faire un grand feu si tu as froid, mais c'est pour me rendre compte;

car ce matin je trouve bien encore la bûche du fond, mais voilà trois tisons devant. Pourquoi trois lisons, hein ! si tu n'as pas fait remettre une autre bûche?

— Ah! mon ami, que tu m'ennuies avec tes tisons! On a mis du bois, on n'en a pas mis, est-ce que je prends note de cela? Je suis en train de lire un feuilleton qui m'intéresse, et il faut que tu m'interrompes pour un morceau de bois! »

Monsieur se tail; il se contente de siffler un petit air entre ses dents, ce qu'il fait quand il n'est pas content de ce qu'on lui a répondu. Il conlinue de déjeuner, mais bientôt il murmure :

« — Ce lait- là n'est pas bon; il n'y a jamais de crème dessus, et encore la laitière en donne moins qu'autrefois. Il me semble qu'on pourrait avoir un pot qui ne servirait qu'à aller chercher le lait; alors • on v(M'rait bien si la laitière donne juste la même mesure.

« Dis donc, Eulalie, a-t-on un pot pour cela? »

Eulalie ne répond pas ; elle contiime de lire.

« Dis donc, est-ce que lu ne trouves pas que j'ai laison? En ayant toujours le même pot, on verrait bien si on a son compte, hein? »

Madame répond avec colère, mais sans cesser de lire :

« Oui! oui! on aura un pot... on aura dix pots, si tu veux, et laisse-moi tranquille!

— Je ne te dis pas dix! je te dis un! Ce n'est pas

LES MARIS. • fis

clier! On vend maintenant de fort jolies tasses et des pots au lait en terre de couleur, avec des reliefs.

« J'en ai marchandé ; ça vaut douze sous. Je te dirai où lu en trouveras.

« Ah! par exemple, voilà duheurre qui n'est pas excellent! Combien payes-tu ce beurre-là, ma chère amie?

— Je n'en sais rien.

— Comment tu n'en sais rien?

— C'est la bonne qui l'achète.

— Mais je prèsinne que tu comptes avec la bonne?

— Eh! sans doute! Ah! c'est trente-six sous, je m'en souviens.

— Tu n'en es pas sûre. Jeannette! Jeannette! » La domestique arrive en mangeant un morceau

sous le pouce.

« Combien ce beurre-là, Jeannette?

— Trente-six sous, monsieur.

— La livre?

— Dame ! ce n'est pas le quarteron, à coup sûr.

— Je pense bien que ce n'est pas le quarteron; mais ce pourrait être le kilo.

— Qu'est-ce que c'est que ça, le pilo?

— Je vous ai dit le kilo; c'est la nouvel'e mesure; vous devriez savoir compter par kilo. Knfm, votre beurre est trop cher pour ce qu'il vaut.

«J'en ai mangé avant-hier endèjeunaiilchez un de

mes amis; il ne le paye que trente-deux sous, et il est meilleur que celui-ci.

— Monsieur a donc demandé le prix à son ami?

— Pourquoi pas? »

Jeannette va s'éloigner; Monsieur l'arrête. « Qu'est-ce que vous mangez pour votre déjeuner, Jeannette?

— C'est du restant de gigot, monsieur.

— Ah!... Est-ce qu'il ne restait pas encore du bœu( d'avant-hier?

— Ah ben! par exemple, il y a longtemps qu'il est fini ! »

La bonne s'éloigne, tandis que Monsieur murmure : « II me semble bien qu'il devait encore lesler du bœul. »

Quand vient le moment où l'on fait l'appartement, monsieur se trouve sans cesse devant le balai de la domestique ; il vient voir si elle ne laisse pas de poussière dans quelque coin, si elle a bien essuyé chaque meuble.

La servante, que cela impatiente, a l'habitude de pousser ses ordures dans les jambes de son bourgeois.

Si monsieur sort avec madame, il examine toutes les parties de la toilette de sa femme.

LES MAllIS. G7

« Tu vas mettre cette robe-là?

— Oui, mon ami.

— Elle ne te va pas bien de la taille... Aii ! tu prends ton chapeau lilas?

— Sans doute. Est-ce qu'il n'est pas joli?

— Si fait, il est joli..., mais je n'aime pas le bouquet qui est dessus... Tiens! lu as Ole lu dentelle de ton châle ! pourquoi donc ?

— Parce qu'elle était trop belle pour le châle, qui maintenant est un peu passé.

— Je t'assure qu'il était beaucoup mieux avec la dentelle. »

Grâce aux observations de son mari, madame recommence sa toilette et linit quelquefois par ne plus vouloir sortir, parce qu'elle a pris de l'humeur.

Madame a dit à monsieur qu'elle voulait s'acheter deux ou trois robes d'été. Monsieur n'a rien répondu; mais le lendemain il rentre en rapportant trois pièces d'étoffes pour robes, qu'il vient d'acheter pour sa femme. Il les lui donne en lui disant :

« Ilein ! j'espère que je suis galant. »

Madame feint d'avoir l'air content pour ne point désobliger son mari; mais les robes qu'il a achetées ne sont pas de son goût: elle n'en aime ni le dessin ni la couleur ; elle voudrait déjà qu'elles fussent usées, pour en avoir d'autres.

Si elle avait acheté ses robes elle-même, elle les

aurait choisies plus jolies, ef les aurait sans doute payées moins cher.

Quelque temps avant le moment du dîner, notre homme marié tatillon ne manque pas d'aller fureter dans la cuisine; il découvre les marmites, les casseroles; il goûte aux ragoûts, il appelle la cuisinière :

« Qu'est-ce que c'est que ça?

— Une fricassée de poulet, monsieur.

— Est-ce que vous avez mis des champignons dedans?

— Certainement, monsieur.

— C'est singulier, je n'en trouve pas. . . Ah 1 si, j'en aperçois... Avons-nous de la soupe grasse aujourd'hui?

— Oui, monsieur, puisque voilà le pot-au-feu.

— Ah ! c'est juste... Mais vous mettez trop de légumes dans votre pot, cela nuit au bouillon. Combien mettez-vous de carottes dans voire marmite?

— Ah ! ma foi, monsieur, est-ce que je me rappelle le compte. Je mets ce que l'on me donne!... Est-ce qu'il faut compter les carottes à présent?

— Ça vaudrait mieux... Je gage qu'il y en a au moins six. »

Et monsieur découvre la marmite, regarde dedans, et cherche à compter les légumes; et la cuisinière, qui enrage de voir sans cesse son maître dans sa cuisine, a bien envie de loi attacher un lorchon à son habit.

Pendant le diner, monsieur a observé que sa domestique avait le nez rouge, que sa femme n'avait, attaché sa serviette qu'avec une épingle au lieu de deux, et que son chat avait un gros ventre.

Le soir, s'il vient du monde, monsieur gronde la bonne si nue personne de la société n'a pas essuyé ses pieds au pailhisson ; il va regarder ce qu'on met de sucre dans les verres d'eau ; c'est lui qui reçoit le chapeau et le chàle d'une dame, qui va le mettre quelque part en disant :

« Soyez tranquille, j'ai mis tout cela en sûreté. Quand vous partirez, souvenez-vous de me le demander, à moi ! »

Et quand la dame redemande son chàle, on s'aperçoit que le chat s'est oublié dessus, parce que monsieur, qui veut tout faire mieux qu'un autre, a porté le chàle dans une pièce où personne ne va, excepté le chat.

Et quand on est pour se coucher, monsieur coui t dans toutes les chambres faire sa revue, voir si tout est en ordre.

Il se relève deux ou trois fois pour s'assurer si la bonne a éteint sa chandelle, puis pour voir si les portes sont bien fermées.

Quand une domt^stique est entrée au service d'un homme marié tatillon, elle ne fait pas un long se-

jour chez lui. JjieiUnl elle lui demande son compte,

et s'en va.

Mais la femme de ce monsieur ne peut pas faire comme la domestique.

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