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LE MARI AU SPECTACLE AVEC SA FEMME

Madame a envie d'aller au Vaudeville : monsieur lui dit, au moment de sortir pour aller au spectacle :

« Ma chère amie, ce qu'on donne ce soir au Vaudeville ne me paraît pas devoir être bien amusant. Allons aux Français, il me semble que c'est bien préférable.

— Qu'est-ce qu'on donne aux Français?

— Le Mariage de Figaro.

— Nous l'avons vu et revu je ne sais combien de fois.

— C'est égal, c'est toujours amusant; et puis c'est si bien joué! Tiens, décidément nous allons aux Français. »

Madame n'insiste pas; son mari a bien voulu la mener au spectacle, c'est déjà un grand effort qu'il a fait, elle veut lui témoigner sa gratitude en se laissant conduire au théâtre qu'il préfère.

On arrive au spectacle ; on se place dans une loge.

Madame est sur le devant, monsieur à côté d'elle; mais au lieu de regarder sur la scène, il braque sa lorgnette sur toutes les dames qui sont dans la salle, et il tourne le dos aux acteurs et à sa femme.

La pièce se joue. Monsieur lorgne toujours en s'écriant de temps à autre :

« Voilà une femme qui n'est pas mal...; mais les lumières..., c'est bien.trompeur... En voilà une qui a de bien belles dents...; mais quelle coiffure!... quel air province!... On est mal ici, on ne sait où mettres ses jambes..., ses genoux... Ces loges sont trop petites... Ils ont la manie de faire des loges pour des nains... Je vais me mettre derrière... »

Monsieur passe derrière; il continue de lorgner.

Sa femme lui fait quelquefois des remarques sur le jeu d'un acteur; il lui répond :

« Ilein?... 'comment'.'... ali! ma foi, je n'ai pas entendu!... »

Au bout de quelques instants, monsieur se replace sur le devant, en s' écriant ;

« On ne voit rien du tout, derrière; ces loges sont très-mal faites. »

Et il se remet à lorgner dans la salle, en faisant ses réflexions à sa femme, qui aimerait mieux entendre la pièce.

Pendant l'acte suivant, monsieur a vu un de ses amis à l'entrée du balcon, et il va causer avec lui. Il revient comme l'acte finit, et ressort bientôt de la loge pour aller se promener au fojer.

Cette fois il reste plus longtemps dehors; quand il revient, le quatrième acte est commencé.

Sa femme lui dit d'un ton un peu fàclié :

« D'où donc viens-tu?

— Du foyer.... J'ai causé avec quelques connaissances...

— Et je reste seule, moi!

— Ah dame! ma bonne amie, je ne peux pas rester toute une soirée cloué à la même place, cela me donne des inquiétudes dans les jambes..., et puis, quand je veux causer avec toi, tu ne réponds pas.

— J'écoute la pièce, moi,

— La pièce!... eh, mon Dieu! nous la savons par cœur, nous l'avons vue dix fois...

— C'est si bien joué!

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— !!ui, uni...; mais je les ai tous vus là-dedans... L'ouvreuse, l'ouvreuse... »

L'ouvreuse paraît à la porte de la loge.

« Donnez-moi le journal du soir, le Moniteur, le Messdijer...^ n'importe..., que j'aie quelque chose à lire. ))

L'ouvreuse donne à monsieur le journal...

Notre mari se met à lire, et l'acte s'achève sans qu'il ait un moment dit un mot à sa femme ou écouté une scène de ce qu'on joue.

Pendant l'entr'acte suivant, qui est le dernier, il veut absolument sortir pour acheter des oranges; mais sa femme lui dit très-positivement qu'elle n'en veut pas. Il faut donc qu'il reste dans la loge. Il se lève et se rassied à chaque instant; il se remet à braquer sa lorgnette sur une assez jolie personne qu'il a aperçue dans une loge de face, et, pour mieux la regarder, tourne tout à fait le dos à sa femme.

On commence le cinquième acte, et madame ne peut pas s'empêcher de dire à son mari :

« En vérité, vous avez une singulière façon de vous tenir au spectacle! ... Si des personnes de notre connaissance vous voient me tourner le dos, elles doivent croire que nous faisons un triste ménage. »

Monsieur se retourne et se met à regarder la scène en murmurant :

« Ah! situ le fâches! alors, c'est différent. » L'acte scjoue... monsieur ne bouge plus... Quand

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la pièce est finie, madame se tourne vers son mari pour voir s'il est satisfait ; elle s'aperçoit alors que son époux dort profondément.

Madame pousse monsieur, qui ouvre les yeux et tâche de paraître fort éveillé en s'écriant :

« Ah ! bravo ! bravo ! ils ont joué supérieurement, je suis très-content. »

Et on rentre chez soi. Mais madame se dit :

« 11 me semble qu'il aurait tout aussi bien pu me mener au Vaudeville. »

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