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LE MARI LIBERTIN

Je ne vois pas trop pourquoi je fais une catégorie particulière de l'iiomme marié liberlin, car, à bien peu d'exceptions près, ils le sont tous... plus ou moins.

On se dit toujours en se mariant :

« Ob ! maintenant, c'est fini, je veux être sage...;

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j'ai fait assez de folios...; je connais le monde... Après tout, c'est toujours la même chose; aussi, je suis bien résolu à m'en tenir à ma femme. »

Quelques mois après, l'homme, marié fait le gentil, le coquet, le séducleur, quand il se trouve avec une jolie femme; il lance des œillades, pousse des soupiis, et risque môme des déclarations..., absolument comme sil n'était pas marié.

Par exemple, ceux qui sont prudents s'abstiennent d'écrire des billets doux, ou s'ils sont obligés d'employer le style épistolaire, ils déguisent leur écriture, ne signent pas, ou signent un nom imaginaire, un nom de convention. Verba volant, sctiptamanent.

Presque tous ces messieurs prennent un joli petit nom que leur femme ne leur a jamais connu ; et dans les cercles où ils vont en garçon, dans les parties fines, chez les grisettes et les femmes entretenues, monsieur Dupont s'appellera Arthur, monsieur Benoit se nommera Charles, monsieur Durand se fera appeler Isidore, et ainsi de suite.

Le portier a toujours le mot ; ces messieurs ne manquent pas de lui dire :

« S'il vient des lettres pour M. Isidore, vous me les remettrez, mais quand je serai seul, jamais devant ma femme. »

].""$ hommes mariés savent aussi s'aider, se servir entre eux dans leurs petites intrigues galantes.

Aiijsi, monsieur a un rendez-vous pour le lende-

main avec une jeune personne sensible avec laquelle il veut faire un petit diner extra ou intra muros, en cabinet particulier.

Il va trouver un de ses amis, marié comme lui, et dont le cœur s'enilamme aussi facilement que le sien. 111e prend à part et lui dil :

« Demain, je dîne avec toi...

— Comment, demain?... tiens, je ne savais pas...

— Écoute-moi donc : demain il est censé que je dîne avec toi chez le traiteur...; un pari, une parlie arrangée..., tu comprends... J'ai dit cela à ma femme, parce que demain je ne veux pas rentrer dîner : y es-tu ?

— Ah ! très-bien ! cela se trouve parfaitement, demain je dîne justement en ville.

— Si tu avais le temps de passer chez moi un moment, tu me parlerais de notre diner devant ma femme, et cela aurait l'air ton! naturel.

— Très-volontiers, j'irai tantôt chez toi.

— Merci, mon ami, à charge de revanche, entends-tu ?

— Parbleu ! j'y compte bien. »

Et dans la journée l'ami va voir notre homme à bonnes fortunes, et ne manque pas de lui dire, quand sa femme est présente :

« Ah ça, à demain, nous dînons ensemble : j'espère que tu ne l'as pas oublié.

— Oui, oui, à cinq heures, à la Rotonde, je crois?

— A cinq heures mais bien précises... heure militaire.

« Madame, je vous demande pardon de vous enlever votre mari demain; mais c'est un dîner d'hommes, arrangé depuis longtemps. Du reste, vous pouvez être tranquille, nous serons bien sages. »

Et madame a la bonté de répondre :

— « Je suis toujours tranquille quand je sais mon mari avec vous. »

L'homme marié libertin est ordinairement peu de parole avec sa femme : il la contrarie rarement, il lui promet tout ce qu'elle veut. .. ; elle désire aller au concert, au bois de Boulogne, voir une pièce en vogue, passer une journée à la campagne, il lui répond toujours :

« Oui, nous irons, jeté mènerai là..., je te le promets. »

Et les promesses se renouvellent sans cesse et ne se réalisent jamais. Quelquefois Madame s'impatiente et dit :

« Voilà un siècle que vous me promettez de me mener à la campagne. 11 fait un temps superbe, pourquoi n'irions-nous pas aujourd'hui?

— Aujourd'hui, je ne peux pas, j'ai affaire... doux hommes de loi à voir...

— Eh bien, demain?...

— Ah, oui... Oh! mais non, je n'y pensais plus, c'est impossible : demain je vais à une assemblée de

créanciers, il faut absolument que je m'y trouve.

— Après demain, alors? »

Forcé dans ses derniers retranchements, monsieur répond :

« Après demain, c'est convenu.

— Je m'habillerai de bonne heure. Nous partirons à midi, n'est-ce pas?

— A midi, oui ma chère amie. »

Le jour fixé madame s'est hâtée de faire sa toilette; elle est prête un peu avant midi, elle demande à la bonne où est sou mari.

« Monsieur est sorti avant onze heures, mais il a dit qu'il ne serait pas longtemps dehors. »

Madame attend.

Une heure s'écoule ; madame se met à chaque instant à la fenêtre dans l'espoir de voir arriver son mari...

Une autre heure s'écoule... puis une autre encore... madame n'a plus d'espérance...; elle ôte tristement son chapeau, et son châle, et sa robe.

Enfin, sur les quatre heures, monsieur arrive, tout essoufflé, tout en sueur, et les trails extrêmement fatigués.

« Comment ! tu n'est pas prête? dit-il à sa femme.

— Prête!... je l'étais à midi..., je l'étais encore il y a une heure ; mais ne vous voyant pas venir, je me suisdésliabiilée.

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— Si j'avais su, alors, je ne me serais pas tant dépêché!...

— Ah ! vous vous êtes dépêché!... et vous arrivez à quatre heures quand nous devions partir à midi!

— Ce n'est pas ma faute si j'ai rencontré des personnes qui m'ont retenu.

— Vous en rencontrez toujours de ces personneslà. 11 valait mieux me dire que vous ne vouliez pas sortir avec moi, c'eut été plus franc, et je n'aurais pas eu la peine de m'habiller et de vous attendre-

— Ah ! tu vas quereller... crier, gronder !... alors je m'en vais... n

Et monsieur prend son chapeau, et disparaît...

Voilà comment se terminent la plupart des parties projetées avec Thomme marié liijorlin.

Quelquefois pourtant monsieur n'a pu esquiver la sortie avec sa femme; celle-ci s'est bien parée, elle tient le bras de son mari, elle en est toute tière ; la chose est assez rare, en effet, pour avoir du prix.

Mais à peine le couple a-t-il fait un petit bout de chemin, que monsieur, paraissant frappé d'une idée subite, s'arrête en s'écriant :

« Ah, mon Dieu !... et cet avoué qui m'attend !... il faut au moins que j'aille le prévenir... C'est à deux pns d'ici... Tiens, ma chère amie, va toujours devant, tu tourneras à gauche sur le boulevard, et tu garderas le même côté... Je te rejoins tout de suite. »

Et avant que madame ait eu le temps de répondre,

son mari a disparu et l'a laissée seule au milieu de la rue. Elle se décide à aller toujours, en marchant doucement ; elle prend bien le chemin que son mari lui a indiqué, elle garde la gauche des boulevards ; elle se promène ainsi pendant plusieurs heures, ne revoit pas son mari, et est obligée de rentrer seule chez elle.

Et le soir, monsieur lui dit en rentrant :

« Je ne conçois pas cela ! je t'ai cherchée partout! j'ai parcouru dix fois les boulevards, et je ne t'ai pas retrouvée. »

Quand l'homme marié fait la cour à une dame qui est libre, celle-ci lui dit assez ordinairement :

« Mais si votre femme savait que vous en courtisez d'autres! »

Et notre mari ne manque jamais de répondre:

« Oh mon Dieu!... est-ce que ma femme s'occupe de cela?... D'abord elle est d'une mauvaise santé... presque toujours malade... alors vous concevez...

Pourvu qu'elle ait tout ce qu'il lui faut chez elle, qu'elle puisse se faire des tisanes..., surveiller sa cuisine et gronder sa bonne, elle est heureuse.»

Mais ce que disent ces messieurs n'empêche pas ces dames de se porter fort bien, et de penser à toute autre chose qu'à des tisanes et à leur cuisine.

En vérité, en voyant tous les tracas, tous les frais d'imagination, toutes les craintes, toutes les courses, toutes les fatigues qui accompagnent le métier de

mari à bonnes forlunes, on se doinnnde si ces messieurs-là ne seraient pas plus heureux en aimant leur femme.

Ne trouvez-vous pas qu'ils ressemlilent à ces particuliers rebelle à la loi de la garde nationale, qui, pour échapper au billet du sergent-major et aux gendarmes qui poursuivent les réfractaires, passent leur temps à déménager, à changer de nom, de quartier, à se cacher, à se sauver..., et qui se donneraient beaucoup moins de peine en montant tranquillement leur garde?

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LC MARI VIVEUR

]/liomme marié viveur passe dans le monde pour un bon enfant. Chacun dit en parlant de lui :

« Connaissez-vous un tel? Quel excellent garçon! Inujours de bonne humeur... Comme sa femme doit être heureuse ! »

Est-il bien certain que sa femme ait un sort digne

dVnvie? Si elle habite la ville, il se passe peu de jours où son mari ne lui amène du monde à dîner ; elle attend quatre personnes : il en a invité dix, et il le lui (lil presque au moment de se mettre à table.

Madame est alors obligée de courir, d'aller, de venir, pour augmenter son menu : et pendant qu'elle se donne beaucoup de mal pour bien traiter les convives que lui amène son mari, celui-ci s'amuse, rit, fume, joue au billard ou aux cartes jusqu'au moment où madame, bien fatiguée par le surcroît d'embarras qu'on vient de lui donner, annoncera à la compagnie que le dîner est servi.

A table, notre bomme marié viveur est d'une bumeur cbarmante, pourvu cependant que le rôti n'ait pas brûlé, que le vin soit frais et le café bouillant. Si l'une de ces choses manque, il jurera assez énergiquement, en disant :

« Ah ! c'est détestable, cela ! Ma chère amie, il faudrait veiller une autre fois à ce que l'on fit plus attention. »

Et la pauvre femme, qui depuis plusieurs heures n'a pas seulement trouvé le temps de se moucher, répond avec douceur :

« Oui, mon ami, c'est qu'on a été... un peu pressé, mais cela n'arrivera plus. »

Après le dîner, monsieur ne s'occupe qu'à passer gaiement la soirée avec ses amis. Tous les divertissements sont fie son goût, même ceux qui exigent

que Ton monte sur les meubles, que l'on décroche des rideaux, que l'on se jette de l'eau, que l'on mette tout sens dessus dessous.

S'il a un jardin, on peut y courir, y jouer, écraser les gazons, marcher dans les plates-bandes, dévaster les fleurs, cueillir les fruits, casser les branches ; notre homme est le premier à encourager ses amis, en leur disant :

— Ah bah!... il faut s'amuser. Roulons-nous! faisons des folies!... sautons!... brisons!... Tiens, il faut bien rire un peu ! »

Et le lendemain Madame en aura pour la journée à réparer les dégâts commis dans son domicile.

Quand c'est dehors que notre viveur prend ses ébats, sa femme est du moins tranquille chez elle, mais assez souvent Monsieur rentre indisposé ; il y a eu excès de dinde truffée, de Champagne ou de punch.

Au lieu de dormir paisiblement, il faut que Madame fasse du thé, il faut qu'elle administre à son époux une foule de choses... Il faut entin qu'elle passe la nuit à le soigner.

Et puis les viveurs ont fort peu de dispositions pour s'occuper d'affaires, pour travailler, pour gagner de l'argent enfin ; ils ne savent que le dépenser.

Et quand un créancier vient, notre homme s'es.quive bien vite, en disant :

« — Adressez-vous à ma femme ; moi, je ne me mêle pas de ces détails-là. »

D'après cela, dans nn ménage où le mari est viveur, i! me semble que c'est... Monsieur qui duil être très-heureux.

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