‹ Les marisChapitre 2 sur 21 · LA LUNE DE MIEL · texte numérisé non relu

LA LUNE DE MIEL

D'abord, l'homme nouvellement marié se lève trèslard ; on ne peut l'arracher du lit. (11 est bien entendu que sa femme n'est pas levée non plus.)

S'il est emplové, il dit :

« — Ali ! ma foi, j'arriverais trop tard à mon bureau pour signer la feuille d'entrée chez le concierge, j'aime autant ne pas y aller du tout, a

6 LES iMARlS.

S'il est dans le commerce, il dit :

« — Les commis sont en bas, ils n'ont pas besoin de moi pour ouvrir le magasin. On ne vend pas grand'chose le matin ; d'ailleurs, il faut bien que ces jeunes gens se forment, je ne puis pas être sans cesse à les surveiller. »

S'il est dans les affaires, il dit :

« -- J'avais un rendez-vous pour ce matin... Jiiai ce soir, cela reviendra au même. Après tout, on ne peut pas se tuer. »

S'il ne fait que vivre de ses rentes, alors il ne dit rien; mais quand sa femme lui demande l'Iieure, il se contente de l'embrasser en lui répondant :

« — Qu'est ce cela nous fait? Qu'est-ce qui nous presse? Ne sommes-nous pas nos maîtres?

Et autres raisons accompagnées des plus tendres caresses.

Madame se laisse facilement convaincre ; elle trouve son mari doué d'une éloquence très-persuasive, et se félicite d'avoir épousé un Mirabeau. Elle se félicile d'une foule de choses.

Cependant l'amour ne suffit pas pour soutenir notre frêle machine ; bien au contraire, les plaisirs de Cythère creusent considérablement l'estomac.

Sine Cercrc et Baccho frigct Vchiis.

Bientôt notre homme marié avoue qu'il a très-faim sa femme lui répond ;

LKS MAIÎIS. 7

" — Le déjeuner doit nous attendre, levonsnous.

« — Eh ! pourquoi nous lever? » s'écrie notre mari en enlaçant son épouse dans ses bras amoureux. « Déjeûnons au lit, chère amie, ce sera bien plus gentil. »

Madame n'a rien à objecter à cela; elle souri I à son époux, qui a des idées toujours empreintes de volupté.

On déjeune dans le lit.

Cela peut être fort gentil, mais à coup sûr, ce n'est pas commode. N'importe, l'amour fait trouver toul charmant.

Après le déjeuner, on ne se lève pas encore ; on a une fonle de choses à se dire, que l'on se communique tout aussi bien couché que debout. Le déjeuner a renouvelé l'éloquence du mari, qui soutient la conversation d'une manière vraiment admirable.

Madame se persuade qu'elle a épousé un descendant du grand Samson, qui faisait de si belles choses avant que Dalila ne l'eût coiffé à la malcontent.

Enfin, on se lève.

On s'habille en se faisant une foule de petites niches charmantes, ense déroljant, en se volant, en se rendant des baisers infiniment prolongés.

L'heure du dîner est venue, et l'on n'a rien fait que rire, folâtrer, badiner.

s LES MARIS.

Monsieur a trouvé que la journée avait passé bien rapidement. Madame a des yeux langoureux qui disent la même chose.

Monsieur ne peut pas se lasser de regarder les yeux de madame.

De prendre la taille à madame.

De presser les mains de madame.

De lui presser les genoux.

Quand il ne peut pas lui presser quelque chose, il fait la moue, il boude, il soupire, il ne vit plus.

xMadame craint que cela n'aille trop loin et que son mari ne perde la tête à force d'amour.

A dîner. Monsieur prend Madame sur ses genoux; il boit dans le verre où elle a bu ; il mange de ce qu'elle a goûté. Le karik à l'indienne lui semblerait fade si sa femme n'y avait pas touché.

Le soir, si les nouveaux époux se décident à aller au spectacle, ils ne resteront pas jusqu'à la fin; s'ils vont en société, monsieur est bien vile pressé de rentrer, 11 fait de loin des signes à sa femme ; celle-ci lui fait comprendre que la bienséance veut qu'ils ne partent pas encore.

Mais notre homme nouvellement marié brave toutes les bienséances ; peu lui importe ce que l'on dira, ce que l'on pensera. Il veut emmener sa femme; il lui- larde de se retrouver en lête-à-lète avec sa femme. Il lui semble que ces moments-là sont trop rai'es.

Enfin, il réussit à s'emparer de sa emme. 11 l'entraîne. C'est presque un enlèvement!

11 fait monter madame dans une voilure, il s'y précipite après elle.

Cet homme-là est d'une impatience!... Il ne pourra jamais attendre qu'il soit arrivé chez lui pour entamer la conversation.

Si cela durait toujours ainsi, ce serait ravissant! Mais... ,

Page 1