‹ Les marisChapitre 3 sur 21 · LA LUNE ROUSSE · texte numérisé non relu

LA LUNE ROUSSE

Les femmes seraient-elles toujours pour leurs maris ce qu'elles sont pendant la lune de miel?

Voilà une question grave.

Je ne chercherai point ici à la résoudre, parce que c'est des hommes marirs que nous avons à nous occuper, et non pas de leurs moitiés. Mais je dirai

seulement, en passant, que les femmes se lassent moins vile que nous au sein du plaisir et du bonheur; par conséquent, ce n'est donc pas la femme qui commence à changer la lune de miel en lune rousse.

Monsieur, qui aimait tant à rester tard au lit, commence à se lever plus tôt : puis il se lève comme avant d'être marié, puis il se lève plus fût que lorsqu'il était garçon.

C'est maintenant madame qui cherche à le retenir en l'enlaçant dans ses bras amoureux ; mais notre mari se dégage en disant :

« Et mon bureau ! Diable! je n'ai pas envie que l'on fasse à mon chef des rapports qui me soient défavorables!... pour perdre ma place ensuite.»

Ou bien :

Les commis en bas ne font rien quand je ne suis pas là... Ma chère amie, quand on est dans le commerce, il faut être matinal, sans quoi rien ne ma'^che ! 11 n'y a rien de tel que l'œil du maître. >•

Ou bien :•

J'ai un rendez-vous ce matin, de très-bonne heure : c'est pour une affaire importante ; je n'ai pas envie de manquer mon homme... Ouand on veut être chargé de bonnes affaires, il ne faut pas être paresseux.

— Mais tu n'as pas déjeuné, dit quelquefois madame en soupirant; si tu voulais, on t'apporterait le déjeuner au lit... Ça ne serait pas plus long...

— Oh non, par exemple!... Déjeuner au lit! Avec ça qu'on y est commodément pour manger ! On renverse son café..., on laisse tomber sa cuiller..., on ne trouve plus son pain!... C'est pitoyable de déjeuner au lit...

C'est comme les gens qui veulent diiier sur Therbe et qui se donnent des tours de reins pour se verser à boire. Une table, ma chère, une table bien servie, voilà ce qu'il faut pour manger à son aise !... »

Madame murmure d'un petit air boudeur, demiagaçant :

— Autrefois, pourtant... vous aimiez beaucoup à déjeuner au lit avec moi... Vous ne trouviez pas alors que l'on y était mal. »

Pour toute réponse, monsieur a sauté en bas de son lit; il se hàle de s'habiller, déjeune très-vite, et sort avant que sa femme ait achevé sa toilette du matin.

Madame trouve que son mari n'a plus la même éloquence qu'autrefois. Elle fait les mêmes réflexions que Gil Blas avec l'archjîvôque de Grenade.

Quand monsieur rentre dans la journée, si sa femme s'approche de lui et veut lui faire de petites niches, rire, folâtrer comme pendant les premiers jours de leur mariage, notre homme marié lui répond assez brusquement *

— Laisse-moi donc tranquille, ma chère amie... je n'ai pas le temps de jouer, moi!... Tiens tu es bien gentille; mais si tu veux me faire un grand plaisir va-t'-en, tu m'empêches de travailler.

El monsieur ne songe plus à prendre la taille à madame ; il ne lui presse plus les genoux ni les mains ; il ne reste plus des minutes entières en contemplation devant ses yeux.

A dîner, il ne la prend plus sur ses genoux. Quand sa femme mord à quelque chose et le lui présente ensuite, il a l'air de ne pas voir, et continue de manger ce qu'il tient, ou bien il hausse les épaules en répondant :

— Finis donc tes bêtises ! ... Je n'aime pas ce morceau-là d'ailleurs, c'est trop gras. »

Ou:

— C'est trop maigre.

Quand madame met un nouveau bonnet ou un nouveau chapeau, et qu'elle vient se poser devant son mari en lui disant :

— Comment me trouves-tu? cela me va-l-il bien? »

Notre mari répond :

— Très-bien... très-bien I Tu es charmante. Mais il n'a pas seulement jeté les yeux sur sa

femine.

Celle-ci, qui s'aperçoit que son mari ne l'a pas regardée, s'éloigne très-piquée de cette indifférence,

en se promeltant bien à l'avenir de ne plus se mettre en peine pour tâcher d'être à son goût.

Quand monsieur conduit madame en soirée, il la dépose dans un coin du salon, où elle s'amusera comme elle pourra.

Quant à lui, ce n'est plus son affaire ; il va dans une autre pièce taire l'aimable, le galant près d'une autre femme, près de beaucoup d'autres femmes même ; l'essentiel, c'est que ce ne soit pas la sienne : s'il danse, ce ne sera jamais avec sa femme ; il est convenu que c'est mauvais genre.

Ensuite il va se placer à une table de jeu ; il y oublie l'heure. Il s'amuse, et ne pense pas que sa femme peut s'ennuyer.

Celle-ci arrive cependant près de la table de jeu ; elle s'approche de son mari, et lui dit d'un ton doux :

— Mon ami, est-ce que nous n'allons pas penser à nous retiier?

— Si... si. ..Tout à l'heure... bientôt... Va danser un petit peu... ; et puis nous partirons.

— Je ne veux plus danser, je suis fatiguée.

— Eh bien repose-toi.

Madame ne dit plus rien, elle s'éloigne; mais elle revient au bout d'une demi-heure dire à son mari, qui joue toujours :

— Mou ami, il est bien tard. A'as-tu venir?

— (Jui, oui... dans ciiKi minutes... pas plus de cinq minuies, et je suis à toi.

Elles cinq minutes durcnl encore une deini-heure; enfin noire homme marié quille la table de jeu en se disan^ .

— Quel ennui de ne pas pouvoir faire ce que l'on veut? d'avoir sans cesse quelqu'un après soi... (|ui vous force à partir quand vous désirez lester! Les femmes n'ont pas la moindre complaisance...

« Ah ! quand j'étais garçon, je faisais mes volontés... Imbéciles que nous sommes de nous donner des chaînes !... Enfin! »

Et monsieur prend le bras de madame. 11 la ramène à pied ; et quand elle dit :

— Est-ce que nous ne prenons pas une voiture? » Il répond :

— Pourquoi faire?... Ce n'est pas loin. D'ailleurs, cela fait du bien de marcher un peu.»

Madame soupire encore : elle trouve que son mari est bien changé. Ce n'est plus un Mirabeau ni un Samson! En effet, il y a bien du changement.

Mais les folies qui ont signalé la lune de miel pouvaient-elles durer?

Non, sans doute.

Mais pourquoi les faire ces folies? Pourquoi, messieurs, en vous mettant en ménage, habituez-vous vos femmes à un régime qu'il vous serait difficile et peut-être impossible de continuer?

Pourquoi les saturer de plaisir pour les mettre ensuite à la demi-ration?

Pourquoi les accabler de caresses, et puis après ne pas même lever les yeux pour regarder le bonnet qu'elles viennent d'essayer?

Pourquoi dépenser toute volix; amabilité dans les premiers jours, et ne plus Irouver ensuite un mot galan! à dire?

Pourquoi?... Parce que c'est dans la nature de l'homme de ne point savoii- se modérer.

Et tout ce que je dis-là ne changera rien à la conduite d'un lionmie marié pendant les premiers jours de son hvmen.

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