INTÉRIEUR DU MARI QUI CARESSE SA FEMME DEVANT LE MONO E
« Pourquoi le déjeuner n'est-il pas prêt?... »
Première question de ce monsieur quand il est levé, el qui est déjà prononcée d'un ton de fort mauvaise humeur.
« Mais, mon ami, il n'est pas tard...
— Pas tard ! pas tard ! Si je veux déjeuner plus tôt,
LES MARi;S. 55
si j'ai fnim... Mais on est si paresseux ici ! Pouiquo a-t-on iait du café? Je voulais du chocolat.
— Il fallait me le dire, mon ami.
— Il fallait me le demander.
— Tu prends ordinairement du café.
— C'est pour cela qu'aujourd'hui je voulais changer... Cela ne vous donnerait pas beaucoup de peine de me demander ce que je veux...
« Qui est-ce qui a arrangé ce feu-là?... Il est bien, il est gentil!... on ne sait pas seulement faire le feu
« Qu'est-ce que c'est donc qne ce pain-là?
— C'est du pain de gruau.
— Je vous ai déjà dit que je n'aimais pas le pain de gruau... Vous le faites donc exprès pour me contrarier? On a sonné, ce matin , qui était-ce?
— Ce jeune homme blond qui est déjà venu deux fois te consulter pour savoir s'il devait se marier. Tu as dit qu'il t'ennuyait, ce monsieur; aussi, ce matin, je l'ai renvoyé en lui disant que tu étais déjà sorti. »
L'homme marié fait un bond sur sa chaise et se lape sur les genoux avec colère, en s'écriant :
« Mais qui est-ce qui vous avait priée de renvoyer ce jeune homme... A^ous ne faites que des bêtises... Je voula.is justement lui parler aujourd'hui... j'avais un renseignement à lui donner... Et on lui dit que je n'y suis pas! On se pendrait ici, si l'on savait faire (juelque chose qui me fût agréable. »
Et, dans sa colère, Monsieur ne voit pas qu'il appuie son coude sur sa tasse de café; la tasse tombe, le café se répand sur sa robe de chambre; cela redouble l'exaspération de notre mari, qui s'écrie :
« Yoilà ma robe de chambre perdue?... C'est votre faute, madame.
— Comment, ma faute?... Il ne fallait pas renverser votre lasse.
— Il ne fallait pas me donner de l'humeur depuis ce matin...
— Il n'y a pas besoin de vous en donner, vous bougonnez en vous éveillant.
— Avez-vous fini vos sottises?... Prenez garde... Ne me poussez pas à bout...
— Oh! mon Dieu! voilà que vous faites vos airs furibonds. On voit bien que nous ne sommes pas devant le monde...
— Veux-tu te taire?...
— En société, vous me mangez de caresses pour qu'on me croie trés-lieureuse... Ah! si l'on savait comme vous me traitez... quand nous sommes seuls!
— Veux-tu te taire!... (Avec grincement de dents.)
— Aussi, c'est étonnant comme cela me fait plaisir les baisers que vous me donnez ainsi devant le monde!
— Si tu ne finis pas, je le jette ma tasse à la figure ! . . .
— Vous en seriez capable, vilain monstre'
— Ah ! tu m'appelles monstre... Tiens! »
VA la tasse vole du côté de Madame, qui l'esquive
en se penchant en arrière, mais qui n'esquive pas
loujours le soufflet qui suit la tasse.
Pendant que Madame pleure, la sonnette se fait entendre ; la bonne annonce queliju'un.
Alors Monsieur dit à sa femme d'un air menaçant :
« J'espère que vous n'allez pas pleurer devant le monde!... Essuyez vite vos yeux... Sinon..., je recommencerai quand on sera parti.
La visite arrive.
Monsieur a tout de suite pris un air riant, aimable, une voix douce et flûtée. La personne qui vient d'entrer dit à madame :
« Je vous trouve pâle... et les yeux rouges... Est-ce que vous avez été malade? »
Monsieur ne laisse pas sa femme répondre ; il s'empj-esse de prendre la parole et s'écrie :
— Oh! ce n'est rien... Elle a lu trop tard hier dans son lit... et ça lui fatigue les yeux. Je lui ai dit souvent : Ma minette, tu t'abiiv.: les yeux en lisant si avant dans la nuit; mais on ne veut pas m'écouter...
« Et puis, voilà ce qui arrive... le lendemain malin, on est pâlotte, on a les yeux rouges... Mais elle
deviendra plus raisonnable, elle me l'a bien promis. »
Et tout en disant cela, notre homme s'est rapproché de sa femme dont il caresse les joues...
De tous les vices, le plus dégoûtant est l'hypocrisie ; car il tend à vouloir se faire honorer pour des vertus que l'on n"a pas.
Le voleur qui vous attaque sur le grand chemin vous dit franchement qu'il est voleur.
Le mari qui caresse sa femme devant le monde et la bat dans sa maison est plus vicieux que ce voleur-là.
La femme qui possède un tel mari, cl qui reste fidèle à ses devoirs, mériterait qu'on lui élevât des statues, un autel, un oliélisque, un arc de triomphe.