SCÈNE XIV
DERMONT; CLARISSE, ouvrant la fenêtre de son pavillon, et regardant où est Dermont.
CLARISSE
Il est là... soyons aimable, puisque d'Héricourt le veut, et tentons la conquête de mon implacable ennemi...
Air de l'invitation à la Walse. (Par M. Amédée Beau plan *.)
Trop long-temps {bis) vous m'avez su plaire, Vains plaisirs ( bis ) qu'à Paris j'ai connus ! Que j'aime à voir cette danse légère Qui tous les soirs ici , sur la fougère , A la gaîté de la simple bergère Vient ajouter une grâce de plus !
Là , là , là , etc.
Du tambourin, du galoubet champêtre, Le son joyeux vient animer ses pas.
Là , là , là , etc.
Après ce plaisir plein d'appas , Qui ne meurt que pour mieux renaître, Un plus tendre l'attend peut-être.
Là , là , là , etc.
Trop long-temps, etc.
DERMONT
Quel doux attrait vient soudain me distraire De mes regrets désormais superflus?
Charme des arts, la peine doit se taire , Quand ton pouvoir parle à nos sens émus.
(Parlé.) Jamais cette aimable distraction ne pouvait venir plus à propos.
CLARISSE, ouvrant la porte du pavillon.
Achevons sa conversion.
* Ce morceau de chant peut être remplace p: r un morceau plus brillant, si la voix de l'actrice chargée du rôle de Clarisse le lui permet.
DERMONT
La porte s'ouvre.
CLARISSE , un livre à la main et feignant la surprise.
Ah!
DERMONT
Ne craignez rien, madame, et permettezmoi de vous remercier de l'aimable passetemps que vous venez de me procurer; j'en avais grand besoin.
CLARISSE
Vous m'avez entendue, monsieur! je l'ignorais, sans cela...
Ah! vous m'auriez privé d'un bien grand plaisir!
CLARISSE
La musique et la peinture sont les seuls délassements qui me soient permis dans cette solitude.
DERMONT
Musicienne et peintre!
CLARISSE
Oui , c'est à ces deux occupations que je dois le bonheur d'oublier quelquefois que je suis seule au monde; mais de quoi vais-je vous entretenir! Pardonnez-moi, monsieur, et permettez...
( Elle feint de vouloir sortir.)
DERMONT
Non pas, non pas, madame, continuez; votre premier aspect inspire un intérêt que double à chaque instant le charme de votre conversation... Ne disiez-vous pas que vous étiez seule au monde?
CLARISSE
Oui, monsieur, depuis mon veuvage.
DERMONT
Vous seriez déjà veuve?
CLARISSE
Air : Ah ! si ma dame me voyait.
Un oncle , le meilleur de tous, Me chérissant comme sa fille, A dix-huit ans, et presque sans famille , Vint me proposer un époux : ( bis. ) Je formai par obéissance Un nœud contraire à mon espoir.
DERMONT
Votre bonheur en fut la récompense ?
CLARISSE
Non , mais j'avais fait mon devoir.
(Elle sourit malignement.) DERMONT.
Eh bien ! madame, croiriez-vous que j'ai un neveu qui, sans respect, sans égard pour les conseils, peur l'expérience d'un oncle aussi tendre que le vôtre , qui lui avait servi de père, n'a pas craint de contracter un mariage secret dont je viens d'apprendre la nouvelle ce matin même.
C^Jî-
CLARISSE
Un mariage secret!
DERMOXT.
Oui, madame.
CLARISSE, à part.
Allons, il l'avait mis dans sa tête.
DERMO>"T.
Que pensez-vous d'une telle conduite?
CLARISSE
Je la trouve très inconvenante, et je la désapprouve entièrement ; mais les qualités de la femme qu'il a choisie ne plaident-elles pas un peu en faveur du coupable?
DERMOHT.
Eh! madame, malheureusement c'est un choix dont mon amour-propre est encore plus blesse' que ma tendresse. ISi grâces, ni esprit, ni figure.
CLARISSE
Le portrait n'est pas flatteur.
BERMO>"T.
Il n'est que trop fidèle !
CLARISSE, à part.
Qui donc a-t-il vu? il y a quelque méprise. (Haut.) Je suis étonnée...
DERMOHT.
La sottise de mon neveu vous surprendrait bien davantage, si vous le connaissiez. Un jeune homme charmant, fait pour aspirer aux partis les plus brillants , les plus honorables !
CLARISSE
Mais peut-être auriez-vous pu prévenir sa faute, en le guidant vous-même dans le choix d'une compagne.
DERMOHT.
Eh! madame, j'y ai été trompé trois fois pour mon propre compte.
CLARISSE
Trois fois!... c'est avoir du malheur... et je devine... vous avez craint pour votre neveu cette espèce de fatalité; mais toutes les femmes ne se ressemblent pas, et il est peut-être quelques exceptions.
DERMOHT.
Vous me le prouvez , madame.
CLARISSE, à part.
Cela ne commence pas mal.
DERMOHT.
Mais aller choisir une femme qui forme avec vous un contraste... !
CLARISSE
Vous me flattez, monsieur.
DERMOHT.
Je suis juste, madame... Ah! le traître!
Air du vaudeville du Jaloux malade.
Corbleu, je veux que l'on m'assomme, S'il touche un écu de mon bien !
CLARISSE
Eh ! mais à ce pauvre jeune homme , Monsieur, vous en voulez donc bien?
DERMOHT.
A tel point que , malgré mon âge , Je risquerais encor les nœuds D'un quatrième mariage ! Jugez si je suis furieux!
CLARISSE
Je conçois votre mécontentement; mais on vient de ce côté... les peines du cœur craignent la présence des indifférents, et ne veulent être confiées qu'à des personnes capables de les sentir et de les partager; si j'osais vous proposer d'entrer un instant dans mon modeste ermitage...
dermcott.
Ah! madame, vous prévenez mes désirs, et j'accepte avec empressement une offre qui me promet une diversion si douce à mes peines!
CLARISSE
Puissè-je vous les faire oublier !
DERMOHT, entrant.
On n'est pas plus aimable.
CLARISSE
Je le tiens!