‹ Les maris sans femmesChapitre 7 sur 23 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

M. BERNARD, Mme BERNARD.

M. BERNARD, fredonnant, d'un air triomphant, l'air de l'Amour Filial.

Que je suis heureux d'être père!

Mon fils est mon...

MADAME BERNARD, lui mettant la main sur la bouche. Voulez-vous bien chanter moins haut, et ne pas vous faire un malin plaisir de divulguer, à tout bout de champ, un mariage qui, pour raison, doit être secret.

M. BERNARD

Pour raison, pour raison ! ta raison n'a pas le sens commun, ma femme.

MADAME BERNARD

Ma femme ! toujours ma femme? Pourla dernière fois, monsieur Bernard, je vous défends de me nommer autrement que ma sœur, ou ma commère...

M. BERNARD

Appeler ma femme ma commère! quand je pense...

MADAME BERNARD

Ce n'est que sous l'un de ces noms que je viens tous les mois voir notre enfant, et vous savez que cette clause a été une des conditions de notre mariage.

M. BERNARD

Sans doute. Le bonheur de te posséder m'a fait passer par tout ce que tu as voulu ; mais je croyais que ce mystère serait l'affaire de quelques jours, et voilà douze grands mois que je suis obligé d'étouffer... Que diable ! il est temps que tu sois la mère de mon enfant.

MADAME BERNARD

Contentez-vous d'en être le père, et ne vous plaignez pas... Faut-il vous redire, pour la centième fois, la cause du mystère que je fais de notre union? et ne pourrez-vous jamais vous mettre dans la tête qu'après m'être déclarée, pendant quinze ans, l'ennemie du mariage, et avoir cherché à en détourner toutes mes voisines, je ne peux pas m'avouer mariée, sans m'exposer aux plaisanteries, aux quolibets, aux gorges-chaudes de tout notre quartier, peuplé de langues, Dieu sait!...

M. BERNARD

Je conviens qu'elles sont toutes assez mauvaises, sans en excepter une.

Air : Sortez à l'instant.

Le perruquier du quartier Médit du cabaretier,

Qui médit du fruitier, Qui médit du charcutier, Qui médit du papetier, Qui médit du ferblantier,

Qui médit du bottier, Qui médit du cafetier.

La vieille mercière

Dit que le libraire

Fut jadis , à Châlons , Marchand d'habits vieux galons;

Et notre portière

Dit que la laitière

Vend son lait bien plus cher Au vieil huissier qu'à son clerc :

Le chapelier dit tout bas Que du cordonnier Thomas, A Marbeuf , la moitié Trouva chaussure à son pied, Et la femme au cordonnier Dit tout haut qu'au chapelier

Un sous-chef de bureau Donne un fort vilain chapeau.

J'entends dire à la lingère Que notre propriétaire Refuse à sa ménagère

Schall , robe et souliers ; J'entends dire à l'herboriste Que la femme du dentiste

Mange volontiers

A deux râteliers...

Bref, de notre cher quartier Cancaner est le métier:

Chefs, commis, fabricants, Ne vivent que de cancans.

On cancane en déjeunant, On recancane en dinant ; C'est cancan sur cancan, Qui finiront, Dieu sait quand!

MADAME BERNARD

Vous voyez donc bien que j'avais raison.

M. BERNARD

Mais enfin , jusqu'à quand serai-je obligé de concentrer dans mon sein un sentiment qui est prêt à se trahir à chaque caresse et à chaque petite mine de cet innocent?

MADAME BERNARD

Vous le concentrerez jusqu'à ce que nous soyons déménagés de Paris, ou du moins du quartier.

M. BERNARD

Eh bien ! déménageons donc , et que cela finisse.

MADAME BERNARD

Déménager, déménager! vous en parlez comme si cela ne coûtait rien.

M. BERNARD

Cela coûte toujours moins que de retenir l'élan de la paternité. Ainsi, partons pour Pékin , Nanterre, Carcassonne, ou Vaugirard; mais qu'enfin je puisse reconnaître mon héritier , et me régaler tout à mon aise de ses baisers enfantins.

MADAME BERNARD

Croyez-vous que ce mystère m'amuse plus que vous, et qu'il ne tarde pas autant à mon cœur qu'au vôtre de le voir finir?... Mais , au nom de mon repos et de mon bonheur, ne le divulguez pas encore.

M. BERNARD

Allons, j'attendrai donc le déménagement; mais de quoi diable, aussi, as-tu été t'aviser de clabauder contre le mariage?

J'avais mes motifs.

M. BERNARD

Veux-tu que je le les dise , tes motifs? Nous sommes seuls; tu étais un peu jalouse de voir toutes les demoiselles de ta rue mariées avant qu'aucun épouseur fût encore venu frapper à ta porte.

MADAME BERNARD

Comment, aucun épouseur!

M. BERNABD.

Au reste, tu n'as pas perdu pour attendre, et je crois t'avoir bien vengée.

MADAME BERNARD, à part , ironiquement.

Oui!

M. BERNARD

Air: En revenant du château. (De M. Bérat. )

Il m'en souvient toujours , C'est dans la rue aux Ours Que le dieu ( bis. ) des amours Vint emhellir mes jours ; Dans leur rapide cours Qu'ils nous semblèrent courts

Les beaux jours ( bis. ) Écoulés rue aux ours ! (bis.)

MADAME BERNARD , voulant sortir.

Oh ! oui , c'était charmant; Mais allons voir l'enfant...

C'est plus intéressant.

M. BERNARD, la retenant.

Et le jour où , plein d'ivresse , Je te fis de ma tendresse Le délicat aveu...

Je vois encor le lieu. . .

Ta robe était vert-pomme et ton chapeau gros-ble«.

MADAME BERNARD

Ah! quelle patience il faut avoir!

M. BERNARD

Je tombai à tes genoux. (Contrefaisant la voix de sa femme.) O ciel ! que faites-vous , imprudent?

MADAME BERNARD

Vous êtes d'un ridicule!

M. BERNARD, de même.

Si on venait !... (Reprenant savoix.)Ne craignez rien, j'y ai l'œil; et tu ajoutas d'un air tendre... MADAME BERNARD , voulant se débarrasser de ses mains.

Me lâcherez-vous , à la fin ?

M. BERNARD

( Reprise de l'air. ) Il m'en souvient toujours,

ENSEMBLE

C'est dans la rue aux Ours Que le dieu (bis.) des amours Vint embellir mes jours ( bis ).

Dans leur rapide cours Qu'ils noirs semblèrent courts

Les beaux jours (bis.) Écoulés rue aux Ours! (bis.) Oh ! quel flux ( bis.) de discours ! ( bis.) Vous vous croyez toujours Au temps des troubadours.

Laissez là vos amours , Laissez là vos beaux jours,

Vos amours ,

Vos beaux jours, Et votre rue aux Ours. ( bis.)

oeeogosQsooeoooeocûosoooooooooooosoocoooooeQeooceooooodogo

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