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coups de poing des députés et les milliards des Juifs! » Le président réclama pour les Revues; mais en tout cas, il promit de souniettre la question au carré réuni. « Et puis, il y a la glace, fit Bourentie. » Minçavoué lui avait persuadé qu'à Saigon Teau, trop fraîche, entraînerait d'horribles maladies. (( Que chacun s'en paie, s'il veut! Cela va nous coûter trop cher de remplir la glacière pour le séjour au cap Saint-Jacques. » Les avis s'échangèrent en injures entre les habitués de la glace ou ceux qui s'en passaient.

(( Et quand il y aura des invités? répéta Echahson. » Les solutions hésitèrent; Branler parut résumer le sentiment général en disant : « Est-ce que j'invite des gens, moi? Que ceux qui ont des amis nombreux les nourrissent, après tout! » Trippion réfléchit, avant d'opiner, pour chercher s'il avait quelque politesse à rendre. Mais Leduc de Noirné. se leva, assurant de nouveau que le carré déciderait, au vote, de ces questions. Comme Branler le suivait. Echanson cria ironiquement au maître d'hôtel : (( A'ous pointerez toutes les fois où je ne mangerai pas à bord, n'est-ce pas? A la fin de chaque mois, je réclamerai mon traitement de table correspondant aux repas que je n'aurai pas pris ici. » Ribol s'adressa à Bourentie : (( Nous sommes trop honnêtes vis-à-vis de l'Etat, dit-il: et si vous, commissaire, donniez quelque latitude au maître commis, les vivres de la cambuse nous apporteraient un sérieux appoint. — Y songez-vous! cria Bourentie. — Parfaitement, le gaspillage de toutes les denrées dans les arsenaux est assez énorme pour que je.ne veuille me reprocher en rien le surplus de quelques boîtes d'endaubage. » Trippion remarqua : (t L'endaubage froid est excellent et nourrissant. )> Le petit commissaire levait les bras au ciel : ce Mais, malheureux! répondit-il à Ribol, déjà j'ai passé la nuit à des projets d'écriture pour di-ssimuler les sacs de haricots que lamiral expédie aux Pères. — Il ne leur envoie pas que cela, fit Siren ; nous voilà privés à bord de \T'ngt hommes, alors que les chaufferies réclam.aient déjà des matelots de pont. — Toujours geignards, ces mécaniciens, interrompit Ribol: si on vous envoyait tout l'équipage en bas, vous vous plaindriez encore du manque de bras. » Siren, acerbe, siffla : (( Donnez-nous donc d'abord tout le personnel inutile de votre majorité! » Raval prévint la riposte de Riboi : (( Dites, Ribol. il serait peut-être temps de vous habiller. )> L'aide de camp tira sa montre et courut à sa chambre.

(( Où va-t-il? demanda Trippion. — Rejoindre Tamiral. — On n'appareille plus à onze heures? — Mais si, mais si! » Bruc, les mains pleines de cartes, et poussant du genou la porte du carré, parut à temps pour donner les derniers détails sur le sort du Tolbiac. Suivant l'ordre, à onze heures on descendrait la rivière, on mouillerait au cap Saînt-Jacques, et pendant cinq jours on sortirait à la mer pour des exercices divers et des tirs ; chaque soir on reviendrait à l'abri de la pointe. <( Mais savez-vous le plus beau de l'histoire? L'amiral reste à Saigon avec ses aides de camp, sous couleur de régler l'embarquement et les dispositions de route de la mission. Or Marlet et Vouchand ne dépendent en rien de son autorité. — Pourquoi, alors? fit Bourentie. — Tiens! parce qu'il passera ici du bon temps, assura Trippion. — Eh! il y a mieux, continua Bruc; il se met à l'hôtel en vacations de cent francs par jour. Allons, commissaire, préparez-vous à contresigner ce joli bénéfice. Adieu, messeigneurs. » Siren retint l'enseigne : (( Renseignez-moi : des chefs, on ne peut rien savoir de ferme. Echanson se désintéresse de tout désormais ; allumera-t-on autre chose que les qualité chaudières prévues? — Le sais-je, mon cher Siren ? Je vous promets seulement de la bonne houle au cap ; c'est une spécialité de là-bas, vous vous en apercevrez. ))

Le Tolbiac commença sa manœuvre à l'heure fixée. Jacotot, depuis l'aube, avait cherché du Pré et Merseau, sans doute ignorants du nouveau départ. Leur absence ne s'était point remarquée dans le service, du Pré ayant eu la précaution de prévenir l'excellent Raval. Jacotot les trouva, comme il pensait, dans une arrière-boutique de Chinois organisée en fumerie d'opium. Ils se levèrent, allègres, dans la surexcitation des pipes matinales, et, en route, du Pré ne cessa de raconter quelques-unes de ses hallucinations folles de richesses, parce que la veille, avec le te- 'nancier, il avait causé de la loterie mensuelle de Manille, que les marchands jaunes de Saïgon suivent attentivement. (( Imaginez-vous, expliqua-t-il, que je n'arrivais à compter jnes piastres que par une série de problèmes ardus. Progressions, séries, toutes ces vieilleries de souvenirs me revenaient. Je vois encore très bien les termes du calcul ; il faudra que je le pose au ventripotent Carlan, notre éminent chef d'état-major, ancien élève de TX. » Jacotot écoutait sans répondre, mais Merseau, aussi exté-

riorisé que du Pré, se lança dans une confidence : h Ces gens de l'X, officiers nuls ; aucune idée des efforts à faire; dix hommes ou cent pour hisser un canot, au petit bonheur. Oh! les brutes. » Au reste, après le chemin parcouru jusqu'au Tolbiac, les deux fumeurs arrivèrent fripés et las, Vuillenac accepta de remplacer Merseau. Celui-ci put se coucher, abruti; du Pré en fit autant.

Ainsi, leurs sommeils, et leur vie passionnelle entre deux sommeils, furent les mêmes qu"à Toulon. Brutalement il les réjouissait qu'il en fût ainsi. Et pour tous les autres, le moment de cette escale ne se différenciait guère non plus d'autres moments en France, ou en campagne. Les sampans avaient fait leur service de canot-major aux mêmes heures que sur rade de Toulon. Mauveine avait bu plus frais, et Goubuit réussi autant de tours de cartes ; les agapes entre les amis et alliés et la mission se retrouveraient dans la compagnie des officiers sur les croiseurs en achèvement à la Seyne ; le théâtre d'un soir, bien semblable au Casino du boulevard de Strasbourg, avait servi Sigurd qui. précisément, était là-bas à l'affiche, lorsque le Tolbiac doublait Saint-Mandrier ; et le café où l'on sirota dans le frisson crépusculaire s'intitulait la Rotonde.

Lorsque Vuillenac prit le quart, assez heureux de sui\Te le déroulement de la rivière, il questionna Bruc qu'il remplaçait : (( Vous avez déjà passé ici ? de quel côté regarder pendant que le pilote commande ? )> Bruc ricana : (( Mes impressions ? Mais je voyage comme ma malle, mon cher, comme ma malle. »

La descente du croiseur, au fil du courant, faisait défiler trop rapidement une monotonie de spectacle : des rizières, des buffles se massant dans les tourbes, et la multitude des bras de l'arroyo interrompant la rizière. Le chenal, beaucoup plus proche dune rive que de Tautre, semblait mener Fétrave du Tolbiac contre des bouquets de saules boueux, et seule demeurait la curiosité des cercles précis, lorsque le navire, aux coudes, jetait son arrière vers la terre : habituel amusement des gens de mer, accoutumés au large, de voir si près d'une coque, à la frôler, le sol, la terre dont à l'atterrissage on n'approche qu'avec respectueuse prudence. La sonnerie du mouillage prochain secoua les officiers vers trois heures ; Jacotot tenta vainement de se lever. La tête pesait, les membres suaient; décidément la fièvre le tenait, prise sans doute à la recherche

de du Pi é, le matin, où il s'était promené en simple casquette. Il put à peine, si faible déjà, atteindre la sonnette pour mander un timonier.

Cependant, le martèlement des pas et des courses, audessus de sa tète, brisait son reste d"énergie. Bruc, en se rendant sur la passerelle, fit constater à Echanson, debout auprès du panneau de la machine, la houle dont Tonde roulait jusqu'à la gorge de Testuaire. Le calme persistait; les vagues muettes venaient d'une très lointaine émotion d'océan. Près du cap et au-delà, l'eau dormait, plus immobile que la rivière, plus glauque que bleue, marbrée de taches noires par des images de nuages passagers sur le soleil. Le commandant tâtonna quelques moments pour s'orienter dans la recherche du mouillage convenable. La houle, très sensible, déconcertait ses prévisions; il daigna questionner Bruc, et familièrement : (( Eh! mon cher, il y a eu du vent ici; qu'en pensez-vous? — Je crois au contraire, répondit Bruc, que ceci nous annonce du vent; la mousson a molli depuis quarante-huit heures; elle reprendra. » Bichin se rembrunit; le Tolbiac était stoppé; l'attente se suspendait à l'ordre tardif de : (( Mouillez! » Mais le capitaine de vaisseau commanda de nouveau : (( En avant! » Les machines battirent très doucement. Puis encore le croiseur stoppa, continuant sur son erre vers la brousse de la presqu'île qui venait vers lui. Goubuit, chargé de la manœuvre des chaînes, appela le capitaine de frégate au porte-voix du gaillard. Roberzans, après avoir écouté, cria à Bichin : » Combien de chaîne filera-t-on? » Le commandant consulta la carte; il hésita une seconde fois à prendre l'avis de Bruc: brusquement, il lança ses deux mains en porte-voix : (( On filera trois maillons. » Et presque aussitôt : (( Tribord, mouillez! » Au milieu du ràlement des mailles, s'écroulant par l'écubier, Bichin interpella Bruc : (( C'est bien fond de 30 mètres, n'est-ce pas? n Bruc répondit : (( Oui, commandant, mais... » Bichin ne Técoutait plus, et ramassait ses jumelles, prêt à quitter la passerelle, tandis qu'il marmottait : « Quatre-vingt-dix mètres, trois fois le fond, allons! voilà qui va bien. »

Dans la batterie, Goubuit, suivant les ordres, arrêta la chaîne au troisième maillon. Les canonniers s'occupaient des amarrages, quand une houle plus forte tendit extraordînairement les mailles et fit grincer les fers. Un quartier-maître timide, fit : (( Capitaine! » Goubuit n'entendait

point. (( Capitaine! répéta l'homme. — Quoi? qu'est-ce qu'il va? répondit durement le lieutenant de vaisseau. » L'homme expliqua : (( La chaîne raidit beaucoup au tangage. » Goubuit haussa les épaules : « Vous rêvez, mon \ieux. » Cependant, mal rassuré, il attendit quelques minutes et suivit le mouvement du Tolbiac . Le tangage continua très doux; le quartier-maître se dissimulait, et l'offlcier-canonnier le terrorisa du regard : (t Ma parole, gronda-t-il, les enfants veulent faire la leçon à leur père. Cette chaîne raidit ? Peuh ! trois maillons, voilà les ordres et les bons... Rompez, tas de brutesl » Le clairon se prépara à renvoyer officiers et matelots au repos ou aux corvées. Roberzans, très frais, lorgnait le sanatorium futur de Saigon, consistant à cette heure en quelques maisons gagnées par le sable devant elles et la brousse derrière. Avec le régime de la mer, après une pf^tite débauche la veille, très mesurée et choisie, il se retrouvait alerte. Le maître d'équipage s'approcha de lui : « Commandant, dit-il, la chaîne forcera si la houle augmente. » Le capitaine de frégate sans quitter les jumelles, dit : « Bien, c'est bien! » Et il s'informa si Goubuit avait prévenu que tout était prêt en bas. Le porte-voix répondit : <( Paré. )> Roberzans fît signe de la main à Bichin. le Tolbiac était amarré. Au carré, des parties de chasse s'organisaient déjà pour le lendemain. (( Il paraît qu'il y a du tigre dans la presqu'île, dit Frontin. » Le vent de mer retrouvé le rapprochait des camarades en gaîté ; d'ailleurs il demeurait grand chasseur par race. Raval développa son idée de pèche à la sienne; il décida Trippion, le petit Bourentie et d'autres à l'accompagner. Leduc de Noirné, consulté, accepta de faire chercher les filets dans les cales : (( Pour Taprès-raidi même, si vous le désirez, ajoula-t-il aimablement. » Mais après un regard jeté par son hublot sur la mer, il se reprit : (( Attendez demain ; laissons cette houle tomber. » Des parties de manille s'organisèrent ; même le domino envahit un coin de la grande table. Personne ne demanda le canot-major pour une promenade à terre, la nuit venait trop vite, et le trajet en baleinière risquait trop l'embrun. Minçavoué annonça la maladie de Jacotot : « Quelle déveine pour lui ! remarqua Echanson, et moi j'espérais une joie de tout le monde, ce soir, autour d'un bon dîner! » Les exclamations coururent : u II y a un bon dîner! — Une noce alors ! — Vive le chef de gamelle ! »

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Au milieu du repas, Bruc se pencha vers Risselon •. (( A combien de temps de pression sommes-nous restés? demanda- t-il. » L'officier-mécanicien secoua la tête : (( Nous ne sommes pas sous les feux, fit-il. » Bruc le regarda stupéfait : a Yral ? reprit-il ; mais, quoique Ton pense, les Instructions Nautiques publiées sur la baie sont formelles. — C'est cependant comme cela, affirma Risselon qui s'occupa de son assiette. » Vraiment le menu consolait de bien d'autres, et ainsi une meilleure gaîté circulait. Forney, avec son ceinturon, insigne du service, bouclé lâche, prenait sa part des gauloiseries. Tranquille sur la régularité coutumière du quart, il était descendu du pont où il s'ennuyait ferme, et savourait un madère. Les mouvements du Tolbiac s'accentuaient, mais leur égal balancement détournait les attentions ; seuls, quelques coups de tangage, très durs, provoquèrent des plaisanteries, car, si le rouUs n'importunait personne, plusieurs des officiers se sentaient gênés par les montées et les descentes de l'étrave. Les rires sautèrent vers Bourentie qui pâlissait, et le docteur qui buvait à peine. Minçavoué protesta ; et le bras gauche brandi, le verre comme d'habitude serré dans la main dioite, et fort élevé au-dessus de la table, il commençait un discours. Les voisins renouvelèrent la plaisanterie de femdre s'associer à l'un desestoasts. Maisle docteur n'acheva point son apostrophe picaresque : une secousse où trembla le Tolbiac, effondra le verre pour la première fois de la vie de l'orateur. Forney se précipita hors du carré ; Bruc, repoussant sa chaise, frappa l'autre porte : (( Ça y est! cria-t-ii. » Minçavoué maugréait encore contre son verre cassé, et tout le bout de la table s'aperçut peu de l'émoi soudam à l'autre bout : « Ça y est, quoi? fit Branter: où vont-ils comme des fous? » Goubuit, qui n'avait pas davantage suivi la scène, insinua : (( Ah ! ces deux gamins d'enseignes doivent jouer à courir l'un après l'autre, n Leduc de Nolrné, une minute, hésita sur l'attitude à garder ; il se décida à ne bouger point. Le Tolbiac ne heurtait plus de vagues. Il paraissait qu'une soudaine accalniie le ramenait par ue lents rouUs au calme d'une mer sans houle. Frontin s'exclama, parmi les interpellations qui s'éparpillaient de moins en moins bruyantes : « La chaîne vient de casser! )>

Et le timonier, qui accourait probablement sans ordre, d'une poussée irrésistible, cria à l'entrée du carré : (( La

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chaîne de tribord vient de casser! » Un brouhaha bouscula les chaises ; Leduc de Noirné se trouva seul assis en face de Trippion. Le bonhomme s'efforçait, avant de soulever sa panse, de ramasser dans sa main quelques morceaux -ie fruits. Le président frappa son verre avec le manche de son couteau : (( Messieurs, messieurs, pria-t-il, il n'y a rien à faire en haut, sauf pour l'officier-canonnier. N'envahissons pas le pont. » Frontîn se hâtait vers la porte : (( Mon cher, fit-il, permettez que je me rende compte de la situation. » Du Pré, goguenard, hurla : t( Messieurs, la séance continue... Président, vous avez été superbe. » Les fronts s'éclaircirent, et mi-remords, mi-appétit, les convives achevèrent le plat debout à côté de chaque couvert. Les sifflets de manœuvre stridaient dans l'avant-carré et dans les batteries ; et le tonnerre de la seconde ancre mouillée ébranla bientôt le croiseur. La chaîne força, les soubresauts du pont inférieur révélèrent que le Tolbiac, arrêté de nouveau, luttait déjà contre son frein. « L'ancre de bâbord est mouillée, prononça Leduc de Noirné.» Les tangages recommencèrent, irréguliers et durs. Et Bourentie déclara : « Allons! Je préfère mauvais estomac et une ancre, que pas d'ancre et de l'appétit. » Le président, rassuré sur le sort du repas, se levait. (( Je vais m'informer, dit-il négligemment. » Il était à peine au seuil qu'une secousse pareille à la première cassa le rythme du bateau.. Les mouvements une fois encore avait cessé. Alors tous les officiers se ruèrent dehors, et la nappe, accrochée aux pans de Trippion, écroula la vaisselle sur le parquet.

Maintenant, sur le pont mal éclairé, ils grouillaient muets à l'arrière, traversés par l'échappée de Roberzans et de Bichin. L'équipage, entre la passerelle et le gaillard, se tassait plus silencieux encore. La voix de Bichin hurla : « Chef! chef de timonerie! voyez si nous chassons... où est-il, ce misérable? )) Bruc, très calme, répondit dans l'ombre : (( Commandant, la seconde chaîne \âent de casser, rien ne nous tient plus! — Ce n'est pas vrai! monsieur, » et le cri de Bichin râla dans sa gorge... « Chef de timonerie, où êtes-vous? Prenez-moi des relèvements... et plus vite que cela. » Bruc, brusquement, s'écarta du capitaine de vaisseau. Il vint vers l'arrière et heurta Vuillenac. Celui-ci, à voix basse, questionna. (( Il y a, répondit Bruc, que sur la première ancre on n'a point filé assez de chaîne, que la levée de la houle énorme a tendu la ciiaîne assez pour la

rompre. Il y a que, lorsqu'il a fallu mouiller la seconde ancre, nous étions trop près de la terre pour laisser aller sufflsaiTiment de chaîne encore, et Thistoire a recommencé. » Vuillenac insista : « Votre avis? » Biuc lui séria le bras : c Nous, rien à craindre, mais le bateau, diable ! et nous ne sommes pas sous les feux! » Précisément, Robcrzans, par-dessus les glapissements du commandant, ordonna : (( Echanson, allumez les feux ; poussez, poussez ! — On a déjà commencé il y a un quart d"heure, fit Echanson froidement. » Roberzans se demanda un moment s il devait noter cette insolente prévision de Tordre de salut. Il se tut et attendit que Bichin Tinterpellàt. Sur le gaillard, à son poste d'appareillage, il grelotta dans la brise naissante.

Le flot portait le Tolbiac, non pas dans l'anse dessinée devant le village, mais jusque au cap, vers une large bande de sable qui blanchissait sous la lune. Le vent, par bouffées, dévalait à l'orée de la rivière ; mais, la fraîcheur du souffle évanoui, la tiédeur de la nuit s'affadissait mieux sur les membres, et c'était encore le calme. Avant que Bichin eût songé aux ancres de veille, disposées aux flancs du bateau et qui pouvaient, par le beau temps, suppléer les ancres perdues, avant qu'une direction quelconque se fût organisée, inutile du reste au-dessus des murmures étouffés de Tétat-major et du silence de l'équipage, le croiseur s'échoua. Ce fut beaucoup plus tôt que n'avait escompté le commandant : « Mon Dieu! ràla-t-il, affaissé pour quelques minutes. » Il se ressaisit pour appeler Roberzane. L'avis de l'officier en second, très vraisemblable, fut qu'un dos de sable arrêtait le navire avant la profondeur insuffisante, plus près du rivage. (( Où en sont les feux? demanda Bichin à voix basse au frégaton. )> Celui-ci, de la passerelle, se pencha vers l'arrière mal éclairé, et cria : (( Eh bien! dans la machine, poussez les feux! Où en eston? dans combien de temps aurons-nous de la pression? » La masse des officiers fg disloqua pour avancer jusqu'au panneau et à la plus proche échelle. Un temps d'angoisse écrasa les cœurs. Puis lorsque la voix d'Echanson, enflée d'en bas, renseigna les inquiétudes aussi vile que Merseau remontant essoufflé, des réponses multiples cherchèrent Roberzans : « Dans une denii-heure. — Dans une demi-heure! — Pas avant une demi-heurel » Bichin crispa ses doigts sur la rambarde. Sur son ordre, Roberzans cria

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une question nouvelle : a Demandez au mécanicien-principal si notre inclinaison ne sera pas dangereuse pour les niveaux. » Les mêmes voix, aussi nombreuses, psalmodièrent indistinctement, puis les n:iots , par des bouches différentes, volèrent de la dunette à la passerelle : (( Non, pour le moment. — Pour le moment ,il n'y a rien à craindre. — Si Tinclinaison ne s'accentue pas, rien à craindre! » Bichin bondit aux côtés de son second; pour une fois, son accent furieux commanda réellement : a Messieurs, je vous ordonne de ne point répondre tous à la fois ; du silence sur le pont, n'est-ce pais? » Le maître d'équipage crut comprendre la solennité d'une volonté ; son sifflet roula, puis, s'attardant. hulula dans les modulations traditionnelles. Alors, l'affre de mort pesa sur l'arrière comme sur l'avant.

(( Mauveine, le commandant vous demande, dit encore Roberzans. »Le vieux (quatorze ans de grade » chercha son chemin: il fut auprès de Bichin, quand le frégaton l'appelait encore. Bichin, avant de lui parler, compléta lui-même son ordre : k Noirné et Frontin, montez ici! » Comme il se retirait avec eux à un bout de la passerelle, il heurta quelqu'un et reconnut Forney : (( Que faites-vous ici, monsieur? Fapostropha-t-il rudement. » Forney, le ceinturon étroitement bouclé et bien en évidence sous une lampe électrique, salua : « Commandant, c'est moi l'officier de quart. » Bichin se radoucit : te Descendez, monsieur, dit-il, je n'ai pas besoin de vous, fit-il. » Forney se hâta de disparaître ; maintenant il était tranquille ; depuis la rupture de la première chaîne, il attendait anxieusement, remonté au galop sur le pont, d'avoir fait constater sa présence par le commandant. Bichin au milieu des officiers désignés, parla brièvement : (( Votre a^is, messieurs? » Cependant Roberzans, ('îgosillé, continuait de s'enquérir des feux, penché toujours sur l'échelle. Et tandis que Mauveine portait sur son chef ses yeux tristes, Leduc de Noirné répondit : « Commandant, il faudrait peut-être allumer les feux du canot à vapeur et de la vedette pour les atteler derrière nous. » Le capitaine de vaisseau haussa les épaules : (( Des fétus! Et puis, le temps de les avoir prêts! » Il se tourna vers Frontin : a Vous? dit-il anxieusement. — Nous alléger au plus tôt, commandant : le vent se lève déjà, et alors... ■)) Bichin s'emporta : (( Pardieu! vous êtes bon, les canons à l'eau tout de suite! Mais, mon cher, nous

sommes à peine échoués ; il n'y a aucun danger; question de temps, voilà tout. » Alors Noirné revint à la charge : (( C'ost pour cela, dit-il, que le canot à vapeur et la vedette... — N'en parlons plus, brusqua Bichin. » Puis, abandonnant ce conseil, il joignit sa voix à celle de Roberzans et la couvrit aussitôt : « Les feux! hurlait-il. Que l'on se presse pour les feux, n II se retourna vers Mauveine : (( Occupez-vous donc de maintenir l'ordre en bas, lui commanda-t-il. » Resté seul avec son second, il s'efforça de trouver le calme convenable : (( Presque rien, lui dit-il légèrement, une grosse mésaventure. » Le Tolbiac, à ce moment, slnclina davantage par un lent effort. Des bruissements de métal vinrent de l'intérieur ; les moteurs ronflèrent et il sembla que plusieurs s'arrêtaient; les lampes électriques s'éteignirent. Bichin n'eut pas le temps d'interroger ; une voix, dans le groupe des officiers, très calme, s'entendit sans crier : (( Les dynamos ne fonctionnent plus ; toutes les lampes sont éteintes en bas. — Qu'on allume les fanaux! ordonna Roberzans. » Bichin se raidit une fois encore, : (( Du calme, messieurs, cria-t-il, nous avons la lune. » Et il entendit clairement Bruc qui disait à l'arrière : (( Mais personne ne s'étonne, de quoi se plaintil? Tout le monde sait bien que le bateau est foutu. »

La brise fraîchissait rapidement. Par-dessus l'ondulation des houles bavait maintenant l'écume des crêtes, en jet d'argent sous l'éclat de lune. Malgré leur assaut plus précipité et plus ferme, les vagues ne poussaient plus le Tolbiac. Le capitaine de vaisseau ne douta pas de la situation : le navire se trouvait arrêté contre un dos de sable vaseux, et chaque minute l'y enfonçait davantage. Bichin descendit à pas glissants vers le flanc couché du croiseur; il écouta, hagard, les gargouillements de l'eau si proche et noire, fluée et refluée sous la coque. Et il pensa mourir, aussitôt, d'un bond dans le flot. Mais l'idée terrible l'arrêta à peine. Il fallait attendre, quoi? il n'eût su y réfléchir; le hasard, la veine, l'inattendu. Un timonier, un fanal falot à bout de bras tendu, suivait le commandant jusqu'à le frôler continullement à chaque tressant de la coque. Dans le halo de cette lueur, la silhouette du chef se détacha audessus de l'échelle, effaçant Roberzams : (( Allumez les feux du canot à vapeur et de la vedette, dit-il, la voix blanche. » Quelqu'un, au pied de la passerelle, dut répéter l'ordre. De la masse compacte à nouveau des officiers, nul acquies-

cernent ne revfnt cette fois. Un grand moment dura, et dans le seul bruit des rafales et du clapotement mon la soudain un gros murmure de patenôtres, comme avec des répons précipités et plus perceptibles, u Va-t-on se taire? vociféra Bichin. Qui est-ce qui cause sur l'avant? » Mauveine parla, confondu dans les rangs des hommes où il veillait d'improbables indisciplines : (( Commandant, ce sont des Bretons qui se croient perdus et qui récitent entre eux le De Prolundis. » Bichin ricana, mais son rire sonna faux dans le silence retrouvé ; alors il trembla devant un obscur châtiment, et dans son intellect borné germa le désespoir terrifié d'avoir insulté des choses saintes. Roberzans claquait des dents, hon pas que le désastre Tinquiétàt pour la vie des gens ou la sienne. Mais le vent et l'embrun avaient raison de l'énergie reconquise à grand peine depuis un mois ; il recommença de pendre comme une loque, et se signa d'abord. Puis il s'offrit au commandant pour -surveiller la mise à Teau des embarcations commandées, et, presque sans réponse, il se hûta vers l'arrière. Il tâtonnait à la recherche de Marie-Branter, furieusement assoiffé du. voisinage du lieutenant de vaisseau sans doute en état de grâce ; dailleurs. Branler lui avait jadis confié qu'il ne naviguait jamais sans une oraison écrite, laquelle, récitée trois fois en péril de mort, ajoutait de merveilleuses indulgences à l'acte de contrition supiôme. Bichin s'impatientait d'ignorer les mouvements à l'arrière, et s'obstinait quand même, suivant la tradition, à demeurer sur la passerelle. Il mêla ses blasphèmes, tantôt à l'adresse d'Echanson et des feux du croiseur, tantôt à l'adresse du canot à vapeur et de la vedette. Nul ne bougeait davantage parmi les officiers. Frontin et Noirné, lapprochés par la confiance inespérée du chef, se lamentaient à voix basse, séparés du groupe. Le maître d'équipage timidement s'approcha : (( Il est impossible de mettre la vedette à l'eau, dit-il au commandant ; nous donnons trop de bande ; l'officier en second vous fait savoir qu'il va s'occuper du canot, v II s'en ahait ; Bichin le retint, le geste las : <( Dites, fit-il, qu'on se prépare à débarquer les canons. » Le sous-officier, immobile, espéra un commentaire de l'ordre; mais le capitaine de \aisseau ne voulait plus rien savoir des détails ingénieux ou des décisions à peser. A intervalles réguliers, il hurlait, en bête blessée : « Les feux! Est-on prêt pour les feux? » El. le front en sueur

serré dans sa main, il s'arc-boutait contre le kiosque des cartes. Un éclair traversa son cerveau, dans le tumulte des souvenirs appelés et des ressources apprises qui le fuyaient soudain : le timonier du fanal, sur ses indications, abandonnant un instant la lanterne, se saisit dun filin épars sous les pieds. Il en entoura le corps du commandant, le serra contre un montant de cuivre et Bichin, ligotté, se persuada-t-il, jusqu'à une mort fort lointaine, s'estima dighe de circonstances atténuantes plus lointaines encore.

Quand le maître d'équipage, perplexe, trouva Bruc devant lui, il lui confia la volonté du capitaine de vaisseau, espérant dans Tofficier de navigation, en tous cas plus habitué à des rapports directs avec lui, les plus fréquents après ceux avec Frontin. Bruc faillit s"indigner : a Débarquer, murmura-t-il, ast une expi-ession charmante, lorsqu'il s'agit de jeter des canons à l'eau. )> Mais il pesa de minces avantages dans la réalisation de ce projet presque impossible à exécuter en temps voulu. Il envoya le maître d'équipage à d'autres : <( Voyez M. de Is^oirné, lui dit-il, quand vous aurez prévenu l'officier en second. )> Et, comme il revenait discrètement à son poste de la passerelle auprès du commandant, il songea encore, tandis que Bichin ne l'apercevait pas. Oui, sans doute, plus tard, devant le conseil d'enquête, avoir allégé le bateau, avoir trouvé un sûr moyen de le délester, serait un bon point, mieux que cela peut-être : mais quelle chance courir de risquer une manœuvre I Le chef, au cas d'un premier échec, ne la recommencerait certainement pas ; l'imprudent serait chargé des iniquités de tous ; des heures seraient perdues... N'y avait-il pas d'autres moyens plus prochains et plus certains de se préparer quelque gloire pour les débats? Et même, par une proposition d'avancement extraordinaire, n'avait-on pas vu...

Bruc secoua la torpeur de Bichin et se plaça contre lui. (( Je suis à vos ordres », fit-il, feignant que le commandant l'eût mandé. Bichin le regarda d'un œil farouche. Puis, détendu : a Vous, Bruc? oui ; au fait, restez près de moi, le second s'occupe derrière, et les choses ne vont pas vite. Croyez-vous que le vent va durer, ou ne tombera-t-il pas quand la lune sera haute? — Il est établi, pour 1 1 nuit du moins, je le crains, commandant. » Un mot d'espoir eût beaucoup fait pour redresser Bichin ; sous les paroles

de Bruc, il se courba davantage, un long moment. Il murmurait : (( La machine ne fera plus rien; et eux, derrière, que font-ils? Ils me gênent, ils me gênent. » Bruc, Toreille vive, comprit que le groupe de Tétat-major, à l'arrière, où les officiers silencieux jugeaient les péripéties du drame, hallucinait le capitaine de vaisseau. (( Voulez-vous, commandant, proposa-t-il alors, que Ton fasse siffler « chacun à son poste pour l'appareillage? » — C'est cela, c'est cela », s"écria Bichin: et lui-même rugit le commandement. La foule des officiers se disloqua; Forney demeura près de Roberzans, à l'arrière. Et du Pré blagua encore la solennité de l'heure; à un voisin à peine discerné dans l'ombre, il poussa le coude. (( Ne trouvez-vous pas, dit-il, qu"il valait mieux commander <( aux postes de mouillage? » Le docteur et le commissaire, inoccupés dans la répartition des officiers pour la manœuvre, s'intéressèrent aux efforts multipliés de Roberzans. Bourentie avait, aux premiers moments de léchouage, bousculé tous les hommes de réquipage pour leur réclamer une ceinture de sauvetage: ensuite il avait tenté de mettre à l'abri, d'une autre façon, sa personne en même temps que ses archives. Mais lorsque, après avoir reculé devant la chance de s'adresser aux officiers supérieurs, trop pris ailleurs, il se fut adressé à Leduc de Noirné, celui-ci le renvoya de telle manière que le petit homme se tint coi à côté du docteur. Il se contenta, longtemps après, de dire à Minçavoué : (( On me laissera déposer tous mes papiers dans le canot à vapeur, n'est-ce pas quand il transportera à terre le premier convoi? )> A la réflexion, il s'oublia davantage, et confia au docteur qu'après tout, puisqu'il n'y avait point de danger pour les gens, quelques pieds d'eau au-dessus de son bureau officiel n'auraient que l'heureux résultat de supprimer les pénibles virements de fonds auxquels le contraignaient depuis trente-six heures les Pères Maristes et la volonté de l'amiral.

Les rafales succédaient aux bouffées de colère irrégulière. Le Tolbiac, sous la continuité de Tune d'elles, se coucha plus encore. Le canot à vapeur était prêt. Roberzans trembla de le mettre à l'eau sans prendre de nouveaux ordres. La proximité de l'eau contre le navire couché, l'obscurcissement fréquent de la lune, amplifiaient l'aspect de la scène lugubre, et les vagues, nées d'une bonne brise ordinaire, prenaient aux yeux du frégaton les propor-

tions de vagues de typhon. Frontin ne le rassura guère. Il avait vainement cherché un moyen de faire descendre la vedette sur l'autre hanche du croiseur, la plus élevée maintenant; il jugea mal. de son poste, les difficultés de l'entreprise de Roberzans, et lui cria de songer que le canot à vapeur, ses palans décrochés, se briserait probablement contre le Tolbiac. Les qualités pratiques du capitaine de frégate s'imposaient moins que jamais au respect du lieutenant de vaisseau. Au reste, il ne doutait point que Roberzans se laisserait suppléer avec satisfaction. Quand Leduc eut constaté, par le rapport d'un timonier, que Bruc assistait le commandant, il s'empressa d'abandonner l'inutile tentative pour s'occuper du canot.

Cependant le second, sans monter sur la passerehe, héla Bichin, et demanda confirmation des ordres. Bichin s'avança pour lui répondre : « Attendez qu'Echanson nous ait... » Et soudain. Echanson, surgi à côté du panneau de la machine, prononça à voix haute et nette : a Commandant^ il est impossible d'allumer les feux; les tôles basses sont défoncées à bâbord et l'eau envahit les chaufferies. » Le commandant resta ferme; Bruc, depuis vingt minutes, l'accoutumait à la pensée de l'organisation du sauvetage et le détournait peu à peu des espoirs de renflouement. Ainsi, mis en face d'un autre problème, plus à Taise, comme dans la préparation d'une question d"examen, il avait mieux coordonné des recettes et des souvenirs, défaillant tout à l'heure. Il fut digne, et par-dessus ses subor !onnés attentifs, il commanda à Echanson : (( Mettez en marche tous les moyens d'épuisement. » Bruc distingua seul dans la voix d'Echnnson. qui répondait, Tironie du méanicien : « Commandant, criait Echanson, les pompes de la machine ne marchent pas sans les chaudières. » Frontin grogna: (( ^'raiment, il n'a pas de veine, pour son ;( Faites donner la garde: » la bourde, est de belle taille. » Et aussitôt, obéissant à l'ordre suivant de Bichin : (( Oui commandant... paré! » sur son geste, le canot à vapeur décroché flotta le long du Tolbiac ; d'abord il vint heurter la muraille ; mais des bouées adoucissaient les chocs ; il fut évident que la grosse embarcation ne risquait rien à cette place jusqu'à ce qu'on l'employât.

Roberzans n'avait plus reparu sur l'arrière ; le commandant louvoyait au milieu du personnel de la machine, pour prévenir les paniques et s'occuper de localiser les voies

d'eau. Le rôle était plutôt celui de Mauveine; Bichin en décida autrement pour tenter une dernière ressource. Il appela près de lui le vieil officier : « Vous allez, lui dit-il, embarquer dans la chaloupe que Ion va mettre à Teau. On y disposera une ancre à jet, et, remorquée par le canot à vapeur, elle ira, suivant vos conseils, la mouiller convenablement. )) Bruc remarqua que l'état de la mer, de plus en plus mauvais, rendait l'opération difficile. En outre,le câble de cette ancre, sur lequel le cabestan allait forcer à bord, se romprait sans grand bénéfice pour le renflouement. Cette ancre ne pouvait supporter des efforts aussi considérables que ceux exigés par la manœuvre de tirer le Tolbiac vers une plus grande profondeur. « Enfin, termina-t-il, la carte montre nombre de hauts-fonds dans les environs de notre échouage que j"ai déterminé approximativement. Si le canot à vapeur y entraine la chaloupe, des embarcations chavirées, il ne reviendra personne. » Peu à peu, l'équipage s'était massé sous la passerelle, aux écoutes. Pendant cette délibération, plusieurs des officiers montèrent successivement auprès des trois personnages : à quoi bon, d'ailleurs, demeurer à des postes chimériques?

Xoirné confirma l'opinion de Bi-uc : c'était un gros péril d'aller porter l'ancre à jet. Ces voix haletaient, dans i angoisse de la brise sifflante. Mauveine, toujours immobile devant le commandant, murmura vaguement : « En effet, commandait... » Il n'eut pas le temps de compléter une pensée quelconque : Bichin le repoussant du bras, tonna : ({ Ah! vous avez peur d'aller là-bas, monsieur Mauveine; allez- vous-en. allez-vous-en, je ne peux plus vous voir. \'ous êtes indigne, vous êtes un... » Le mot terrible fut coupé par le tumulte des autres officiers qui maintenant réclamaient rhonneur d'embarquer' dans la chaloupe. Mauveine, les yeux slupides. balbutiait sans être entendu de personne. Et tandis que Bichin, encore furibond, promenait partout son geste de faucheur, le maître d'équipage, à son tour, dit : « Les embarcations, j'en réponds avec moi, je connais bien la baie ; et puis le temps n'est pas mauvais. » Leduc de Noirné foudroya le téméraire qui avançait qu'une nuit où. un navire de guerre s'était échoué, n'était peut-être pas une nuit d'ouragan chaotique. Puis il descendit avant tous l'échelle et se dirigea vers les palans de la chaloupe. Il ne lui fut pas donné de prononcer un mot, le mot qui se précipitait déjà dans sa bouche, avant tout préparalif : « Au revoir,

commandant et messieurs, ou si je ne reviens pas. adieul » La chaloupe, poids énorme balancé depuis longtemps aux secousses du Tolbiac qui, en s"enfonçant, cherchait une autre assiette, la chaloupe s'abîma avec fracas dans Teau. Les vagues la remplirent aussitôt à demi, et elle s'en fut à la dérive, i'étrave en l'air.

L'hébétude, après le fracas, recommença le silence partout, sur le pont; alors, pendant une accalmie des rafales, le grésillement d'une sonnette électrique à la timonerie de l'arrière fixa l'attention des plus rapprochés. Depuis combien de temps tintait-elle? Sans doute, dès les grosses secousses, on avait carillonné dans une chambre. « Eh! cela doit être Jacotot, s'écria Minçavoué... Timonier, voyez donc dans la chambre de M. Jacotot. — Pourquoi donc n'y descendez-vous pas vous-même, docteur? interrogea Frontin. — Regardez, n Le Heutenant de vaisseau aperçut les deux coffres à médicaments ouverts aux pieds de Minçavoué, la trousse alignée, des flacons en rang protégés par des toiles. << Je suis à mon poste ici, déclara nettement le docteur. — Bah!... Mais Jacotot a une fièvre de cheval. — Bé! et que ferai-je si je n'accours pas quand un bois s'abattra sur une tète ou des membres? Quelle note dans le rapport du commandant? — Mais, doc'eur. l'infirmier est là pour le premier coup. — A moi l'honneur dans le danger, et sous les yeux du commandant ! Voilà com.me je comprends les choses. » Le souci du canot à vapeur empêcha Frontin d'insister. Le tintement électrique s'arrêta, le lieutenant de vaisseau appela d'un signe le timonier quand il revint d'en bas. L'homme prévint la question : a ^L Jacotot a un peu de délire, dit-il. — Il est temps de prier pour tout le monde, fit une voix à côté de Frontin. » Marie- Branter déjà s'appuyait à une rembarde, le front méditatif.

Il n'osa point s'agenouiller aussitôt. La catastrophe i apeurait réellement, non pas qu'il ne comprît, comme tous, la faiblesse du danger ; mais un naufrage, dans des conditions aussi inattendues, lui apparut, à n'en pas douter, un châtiment du ciel. Tandis qu'il marmottait son oraison efficace, il réfléchit aux gens et aux choses dont le conflit et la réunion avait pu provoquer le courroux divin: le Tolbiac avait si longtemps odoré la sainteté en même temps que la respectability ! Ainsi que le commande à tous les carrés une juste prudence, le président avait défendu d'aborder le moindre sujet politique ou religieux, la discussion des

livres ou images légères, les questions financières, source corrompue de lucre, les psychologies dont tous les esprits honorables, comme ceux de Goubuit ou Trippion, se moquaient à loisi-r. Pourquoi cette sagesse était-elle si mal récompensée? Branter songea que Jacotot, par les récits de sa maîtresse et de ses passades, avait taché le pur miroir des œuvres sanctifiées de chaque jour; la fièvre, avantcoureur des autres maux, l'avait terrassé le matin même. El du Pré? son tour allait-il venir? Branter recommença son oraison, y ajouta les litanies de la Vierge; à un moment, Il dut se cacher de Bichin, surgi derrière le kiosque de la passerelle : 'o pauvre homme était excusable d'avoir brusqué les malins bretons ; il avait fait bien souvent profession de foi ! Mais le gendre de Marquestoun déplora l'absence de l'amiral, et la privation d'une si haute religion. Comme Vuillenac passait contre lui, il joignit son nom à celui de du Pré et de Jacotot : l'enseigne n'avait-il point de regrettables libertés de pensée ? Plus tard, oh ! bien plus tard, sa fortune, les aciéries supporteraient peut-être une colère semblable à celle qui assaillait le Tolbiac.

Le croiseur lamentable ne remuait plus. Le vent avait molli aussi rapidement qu'il avait forcé. Et les souffles des rafales espacées recommencèrent, sans toucher -«es fronts, abrités par la muraille surélevée de bâbord. L'eau clapotait alors à plis pressés sur la coque et le reste du temps glougloutait à travers les tôles déchirées. D'en bas venait la pesée claquante des pompes à bras. Risselon et Siren encourageaient les gens de la machine et ceux-ci, avec les seaux d'escarbilles, aidaient mollement à l'épuisement du flot incessamment renouvelé. Puis il sembla que des voix rauques. joyeuses cependant, s'interpellaient à l'étage de la cambuse et près du magasin général. Roberzans s'enquit de létrange brouhaha ; le capitaine d'armes lui fit un rapport que le second jugea inutile de faire parvenir à Bichin. Les hommes embarqués à Toulon le jour du départ, sur la foi des livrets faux, s'étaient dispensés des con-ées sur le pont, et. sans attendre plus tard que le bris de la chaloupe, avaient défoncé des tonneaux, et, ivres furieux, avant l'abrutissement s'attaquaient aux caisses de farine du magasin. Sur l'ordre de Roberzans, une pompe fut un instant abandonnée ; son personnel se saisit des ivrognes et les boucla à la barre ordinaire. Mais leurs cris ne cessaient point; l'officier en second menaça le plus rai-

sonnabie de les abandonner tous lorsqu'on évacuerait le navire, et celui-là se chargea d'éteindre à coups de poing les vociférations des autres.

L'inutilité des moyens d'épuisement fut presque aussitôt évident; Echanson, très calme, attendit que Koberzans fit cesser la manœuvre lassante des leviers. Enfin, devant les hommes ruisselants, après avoir vu croître Tenvahissement des chaufferies, le capitaine de frégate fit prévenir le commandant. Il ajouta que l'équilibre allait bientôt s'établir entre Teau en dehors et les compartiments remplis, et que rien ne troublerait les préparatifs de sauvetage. Bichin lança autour de l'horizon un regard désespéré, stupéfait qu'aucun inattendu n'eût comblé son attente. Mais désormais, la tâche était plus simple, et il convenait d'y apporter une solennehe ordonnance. Et le capitaine de vaisseau commanda : (c Clairons, rappelez tout le monde aux postes d'inspection; et chaque homme, sans excepter personne, à sa place dans sa compagnie... Frontin, vous, veillez toujours au canot à vapeur. » Frontin s'approcha pour n"être entendu que de Bichin : « Commandant, dit-il, on a laissé tomber les feux du canot à vapeur ... — Et pourquoi, mille dieux? — Parce qu'il n'avait plus d'eau douce et que le quartier-maître n'a pas osé, sans ordre, alimenter à l'eau de mer. » Bichin demeura stupide devant cette observance invraisemblable des consignes. Frontin se promit de citer plus tard ce trait aux pages glorieuses de la marine : un quartier-maître, malgré le naufrage d'un bâtiment, s'occupant encore de ne détériorer point le canot à vapeur de ce navire confié à ses soins. Au reste, cet incident grotesque n'apportait qu'un léger retard. Mais Bichin s'empressa de faire disposer un va-et-vient. Le périlleux transport des gens et des objets à terre avait été d"un usage trop courant dans les naufrages célèbres pour qu'il fût inutile de s'en servir ici, pour le geste. Un instant après seulement, le capitaine de vaisseau regretta son idée splendide; à quel point fixer l'attache de ce va-et-vient?

Tandis que l'équipage se répartissait dans les compagnies sur toute la longueur du croiseur, le capitaine de vaisseau ne baissa point ses yeux fixés à l'une ou l'autre des pointes de mâts. Le Tolbiac n'avait guère que des gaules entre lesquelles se tendaient les drisses de signaux, et le renfort où s'accotait la tôlerie des hunes r.'atteigncit point à la dimension du plus léger espars d'un^ anci«nre

frégate. Leduc de Noirné médita dans le même silence que Bichin, ce dernier toujours enchaîné contre le montant de cuivre. Le lieutenant de vaisseau s'appuya sur lui après respectueuses excuses, et ainsi la famiiiarilé de l'attitude souligna la nécessité de l'heure. Il ouvrit le blocknotes dont il ne se séparait point, aussi large quun album, traversé de signets, accolé de crayons aux multiples couleurs. Et les chiffres s'alignèrent, entrecroisés de lettres algébriques. La volonté du commandant se concentra sur les feuillets successivement noircis. Maintenant la ressource du va-et-vient, en réalité inutile et qu'il avait si tôt jugée telle, l'hallucinait comme le seul salut. Un moment où Noirné releva la tête, lourde d'effort, il s'aperçut que le maître d'équipage mettait avec les gabiers une dernière main au chemin de corde rapidement installé à bord, et qu'il suffisait de fixer à terre avec l'aide du canot à vapeur. (( Oui, oui. fit-il comme absorbé ; voilà, commandant. » Il désignait l'installation presque achevée sur le gaillard. Bichin se tordit dans ses liens pour suivre l'indication du heutenant de vaisseau. Puis il pensa que son immobihté héroïque devait prendre fin. Le timonier enleva les tours de corde entourant le commandant, qui, interrompant l'appel commencé par les fourriers, ordonna une fois encore les coups de sifflet du silence. (( Mes enfants, dit-il, nous avons fait l'impossible pour deséchouer notre pauvre navire. Demeurez calmes et vaillants. L'officier en second, qui, d'après les règlements de combat conduit le premier abordage, va essayer le va-et-vient. » Roberz-ans surmonta le grelottement qui ne l'abandonnait plus, pour saluer militairement. Ensuite il monta sur le gaillaid; déjà le canot à vapeur avait porté l'amarre qu'un homme surveillait, enroulée autour d'un arbre.

Les lèvres du frégaton se serraient pour uniformiser les rictus de sa face traversée de frissons. La corvée lui agréait peu, mais ne l'inquiétait guère. Car depuis trois heures, au vent et dans la nuit, son vernis de solidité s'était fendillé, et dans l'effritement complet, il ne restait plus qu'une douloureuse silhouette d'écorché. Poussé par les i-ras ces gabiers, il s'assit sur la planche transversale prête à glisser vers le rivage. La descente s'effectuait régulièrement, à bonne hauteur au-dessus de l'eau, lorsque cassa un des cordages de suspension. Le véhicule fit une brusque plongée qui enfonça Roberzans dans la houle jusqu'aux genoux

On le ramena absolument transi, et Bichin se hâta d'interrompre les préparatifs de Fessai à recommencer. Il voulut que son second lui donnât Taccolade et il cria : « Merci commandant, voilà un dévouement que je n'oublierai peint plus tard. » Bruc, aussitôt, fit valoir que son poids à lui, homme très maigre, convenait parfaitement à une nouvelle tentative, puisque un faible hasard seul avait annihilé la première. Aucun raisonnement n'ébranla plus Bichin, et Bruc grinça des dents : <( Voyez cette loque, dit-il à Leduc de Noirné, sans prudence; il allait à cette promenade comme à l'abattoir, et il en récoltera la tomate, sûrement. » Le président crut devoir s'éloigner de cet envieux trop sincère et il s'écarta de deux pas avant de répondre : (( Le capitaine de frégate, monsieur, dans ces pénibles circonstances, songe à autre chose qu'à la rosette d'officier. Je ne puis que déplorer d'autres préoccupations, s'il en existe chez d'autres officiers. » Bruc ne se tint pas pour bat+u. Il éleva la voix pour être entendu du commandant, et rapproché du président : » Tenez, dit-il, voilà une idée que vous n'avez pas eue, non plus. »

Il montrait Frontin à la droite de sa compagnie, dessiné pai' le fanal de son fourrier. Le duc avait revêtu son habit de grande tenue. Le respect de l'équipage l'entoura plus profondément que jamais. Lui, dédaigneux des murmures de camarades parvenus jusqu'à lui, évoquait sans doute le plus sincèrement du monde les antiques tragédies de la mer, auréolées de cette manifestation suprême, les officiers prenant pour mourir la tenue de gala et retrouvés dans cet apparat. Bruc, lui-même, ne commenta point l'attitude, et le dépit de Noirné l'intéressa à peine; le candide ridicule de la manifestation le désarmait. Comme il regardait le commandant, il vit dans ses yeux des larmes, et il fut mieux convaincu que Fronthi avait bien travaillé pour la légende future dont Bichin serait l'aigle.

Les rangs des hommes ondulaient irrégulièrement dans la gêne de leur immobilité sur le pont déclive désormais. Les fouri iers vérifiaient que, dans Iq tumulte de l'accident et les manœuvres successives, aucune unité du bord n'avait disparu. Les noms sonnèrent un à un. graves ou aigus suivant des voix du Nord ou du Midi. Par-dessus la mélopée grésilla de nouveau la sonnette de Jacotot ; sur l'ordre direct du commandant, le docteur se décida à visiter l'enseigne. Les officiers de compagnie, hargneux, parce qu'un

laps est immense où un chef regarde et doit demeurer sans commander, immense seulement pour avoir été, bourraient les fourriers, et penchés sur leurs listes, reprenaient des prononciations ou répétaient des mots jusqu'à percevoir nettement dans l'ancnymat des rangs : (( Présent! » La véiification n'en fut que plus longue, et à la compagnie où Forney commandait en l'absence de Xoirné, un brouhaha coupé ^Interjections interrompit une minute la monotonie de l'appel. L'incident, inaperçu dans la nuit, frappa Raval : il s'étonna d'abord qu'un subordonné se fût soudain montré insolent, et il songea ensuite que ce fourrier de mauvaise humeur, imberbe et rose, les hanches trop prises dans sa vareuse, devait être le protégé du général Xopert. Merseau aussi s'intéressait à l'homme en même temps que Raval; mais il le regardait avec d'autres yeux. Forney, peu soucieux de greffer un incident de ser- \-ice sur la catastrophe, avait feint de ne rien entendre. Il a^isa la curiosité de Raval et de Merseau dans le tem.ps où l'on transmettait au commandant les résultats de l'appel. Alors il \-int négligemment vers les camarades. (( Quelle pose, dit-il, de faire les choses solennellement, maintenant que nous somnies bêtement au secl Ne trouvez-vous pas? Pour moi, je viens de bousculer mon fourrier pour hâter le mouvement, et après... — Prends garde, fit Merseau, on va dire la prière, n

Raval. flegmatique, sortit son appareil photographique de l'étui porté en bandoulière. Puis, abrité sous la dunette, il prépara le magnésium dont il jugeait que la brève illumination n'attirerait point l'attention des gens de la passerelle. Forney, stupéfait, le considéra : (( Non, murmura-til, vous allez prendre le spectacle? » Et comme Raval affirmait de la tête : (( Eh bien! vous avez de l'estomac, vous! achevâ-t-il. » Le tambour soutint la sonnerie du clairon; puis, les trois coups brefs firent découvrir les têtes. Frontin avait pris le quart ainsi qu'il convient à l'officier de manœuvre aux inspections du dimanche. Sans effet prémédité de sa part, la prière allait solenniser la situation; il l'avait commandée, machinalement, dans l'ordre prévu des commandements au règlement. Mais Marie-Branter, par une inspiration soudaine, repoussa le timonier avancé déjà pour réciter le Pater et l'Ave Maria. A sa place, il se signa d'une large croix que la grosse majorité traça à son imitation. Puis, le front vers le ciel, il prononça les phrases

sacrées. Avant de finir, il ajouta : (( Domine, miserere nobis. )) Bichin faillit se prosterner; Bruc pensa que Frontin n'était pas le seul à trouver de géniales idées. Au reste, le spectacle dans la nuit courba vraiment les têtes sous sa majesté triste. Les canonniers, face aux rangs de compagnie, soutenaient à deux bras élevés les seaux où palpitaient les fanaux d'un jaune brumeux. L'homme, en face, s'en éclairait comme à un feu d'àtre ; puis, à droite et à gauche, jusqu'à la prochaine lueur, l'ombre confondait les êtres, éclaircie plus haut que leurs cheveux, à hauteur de bastingage, par la hvidité de la lune transparue sous des nuages fuj'ards. De la nue, le vent redescendait; le clapotis recommença de flapper contre la coque. Le profil des cheminées, lamentablement inclinées, signifiait un courroux mystérieux, disparu après avoir frappé, plus terrible dans son obscurité. De la muraille surélevée du croiseur planait une nécessité d'assaut impossible, et la lassitude moraledes gens, alignés de l'autre côté, s'accroissait inutilement sous ce poids de chimère. Il semblait que les panneaux de descente fussent béants comme des voies d'eau insondables, chemins d'abîme.

Vuillenac se courba comme les autres au même réflexe; et quand la voix de Branler se fut tue, promenant son regard sur les gens et sur l'ombre, il fut certain de l'exactitude de la répétition générale, et évoqua une semblable agonie de la Sémillante. Quelqu'un haletait à côté de lui : il s'approcha davantage, et vit Mauveine qui pleurait. L'enseigne allait parler ; Mauveine se rassembla et parut fuir. Puis, soudain traversé d'une autre pauvre volonté : (( Je vous parlerai, dit à voix basse le vieux lieutenant de vaisseau, il faut que je vous parle. )>

Bichin avait rappelé près de lui Leduc de Xoirné et Frontin ; il leur apparut aussi ferme qu'en rade, renouvelé par le fait accompli. Et tous deux reçurent des tâches pour organiser le sauvetage. Forne\' marqua sur son carnet la minute où commença l'entretien, de même qu'il avait marqué la minute où fut terminée la prière. Depuis que Bichin l'avait renvoyé de la passerelle hanté par ridée de responsabilités attachées à son quart, il poinlair, à la seconde, le moindre incident. Bruc avait refusé de lui laisser prendre un des chronomètres, ignorant du reste de la destination bizarre de l'instrument. Alors Forney, mécontent de sa montre qui marquait seulement les mi-

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nutes, avait emprunté celle du chef de timonerie pour y lire les secondes. Xe savait-il pas, par cent récils, combien de fois les enquêtes avaient exploité, contre un officier de service, lincertitude des heures mal notées dans une confusion ?

Le canot à vapeur entreprit ses voyages, à petite vitesse, incertain de la présence de bancs de sable ou de roches plates. Noirné avait tenu à diriger la première route. Roberzans désignait un à un les hommes qui devaient embarquer; beaucoup priaient qu'on les laisscit à bord pour veiller à' leur sac. Et ils partaient, peu tranquilles, sur l'assurance qu"à Taube commencerait le sauvetage du matériel, parmi lequel on choisirait avant tout le mobilier de chacun. Comme le capitaine de frégate appelait des gabiers. Bichin intervint : u Vous n'envoyez pas à terre le personnel de la manœuvre, mon cher? demanda-t-il. — La moitié seulement, commandant. — C'est trop, beaucoup trop, mon cher. » Il entraîna son second : » Vous comprenez, lui dit-il, que j'aurai besoin de trois ou quatre hommes débrouillards pour préparer un radeau et des tonnes où débarquer mon matériel de gamelle. » Roberzans dégagea son bras : « Mais, commandant, fit-il, il y a bien des choses autres ; et pour tout cela. n"avez-vous pas dit que tout le monde reviendrait avec Taube au travail ? — Naturellement, mais mes soutes particulières risquent beaucoup plus que canons, agrès, et le reste. » Affectueusement il tira de nouveau Roberzans : (( Le temps n'est pas menaçant ; nous mettrons à terre tout dici sans rien laisser. Mais, encore une fois, ma vaisselle, mon argenterie, mes livres, mes bouteilles, doivent être déjà endommagés. J'ai fait de grosses dépenses pour cette installation, alors que je ne pensais point être chef de pa^-illon. Je ne suis pas riche, moi, savcz-vous ? )) Le capitaine de frégate eut un regain de fermeté pour soutenir le regard du commandant, et glacial, il dit en s'éloignant : <( C'est bien, commandant, je vais envoyer le maître d'équipage prendre vos ordres. »

Il parcourait la batterie pour harceler les traînards, lorsque, par une porte fermée, mais mal jointe depuis l'échouage, l'odeur chère prit ses narines. Il frappa; du Pré ne se souleva même point pour l'accueillir ; il murmura seulement une vogue excuse en cas de colère supérieure : (( Viens de descendre, pas pressé m'en aller. »

Roberzans, sans parler, avança la main. Une pipe était prête, la boule d'opium achevait de s'enfler. Du Pré lui passa le tuyau, et le capitaine de frégate aspira avec bonheur, debout auprès du ht du lieutenant de vaisseau. Son exhalaison profonde sembla d'un spasme. Puis, hâtivement, il s'en fut vers la porte, mais un pas lourd traversait la coursive. Il attendit une minute, la voix de Trippion résonna contre la paroi mince. Le bonhomme s'en allait vers le carré, grognant : (( Maintenant je voudrais bien finir de dîner. >>

L'aube qui vint parut bilieuse et traversée de rafales. Les deux tiers de léquipage, conduits à terre par le canot à vapeur, s'organisaient sur la dune, auprès des paillottes annamites, et Bichin avait décidé de les faire accompagner, surtout maintenir en cohésion, par la plupart des officiers. Malgré la plus grande menace du vent, de minute en minute affirmé en bourrasques, le commandant se reprenait à espérer, effacée Thorreur de la nuit; son lent effort d'énergie le ramenait à l'idée d'un Tolbiac mollement échoué et qu'un rapide allégement remettrait à flot. Pour cette raison, il avait commandé qu'on profitât des dernières heures de nuit pour l'évacuation des gens et la disposition des apparaux.

L'éclosion brusque du jour décharna la silhouette du capitaine de frégate assis en face de Bichin pour discuter enfin le débarras des canons. Et Roberzans, morne, écoutait : (( Voici donc mon projet, mon cher! nous allons débarquer d'abord les canons du gaillard, et, d'une manière générale, tous les poids de l'avant; je suis persuadé que l'arrière du croiseur repose à peine sur le fond ; en tous cas, l'avant allégé, nous y attèlerons le canot à vapeur, et lor.s- (jue nous aurons tiré l'étrave face au large, eh bien! ce sera le diable si un remorqueur ne nous dégage pas aussitôt. — Pardon, commandant... — Oui, voilà les ordres. Organisez donc le travail, mon cher; nos hommes ne vont point tarder à venir de terre. — Pardon, commandant, le coup de vent se dessine, toutes les manœuvres de force sont, je crois, dangereuses à cette heure. Principalement, sur l-avant, nous n'avons pas de points fixes bien solides, et d'ailleurs, une fois l'arrière flottant.... — Brisons-là, commandant, je n'ai plus à prendre conseil que de moi, et j'ose croire mon expérience plus avertie que la vôtre. » Roberzans

regarda autour de lui, et souhaita ardemment que les allées et vernies des officiers occupés au sauvetage en conduisissent un dans le salon. Mais les gens étaient réunis sur Tavant. Alors, sans geste et sans exigence, seulement comme les matins où il notait Tordre du service sous la direction de Bichin il dit : a Voulez-vous être assez bon, commandant, pour rn'écrire l'ordre des travaux? » Bichin serra les poings ; puis : (( Alors monsieur, dit-il, les yeux sur les yeux de son second, vous ne voulez obéir que sur des ordres écrits? Comme ce misérable Mauveine, voHs vous dérobez? — Du tout, ne le croyez pas, protesta vivement Roberzans, je crains d'oublier quelqu'une de vos recom.mandations. — Soyez tranquille; allez, mon cher. )> Roberzans ne bougea point. Il rassembla toute sa vigueur morale dans l'effroi d'une responsabilité et le vouloir maladif d'un mandat impératif. Bichin hésita à le jeter dehors : il eût fait venir Noirné. Mais le moment, pour la régularité des enquêtes futures, exigeait la stricte observation des tradi'ions autant que des règlements ; le concours du second au sauvetage était le plus sacré de tous. « C'est bien, fit-il. » Il écrivit; comme il tendait le papier au capitaine de frégate, celui-ci insista : (( La date, implorat-il. » Le capitaine de vaisseau érailla la page : u Allezvous en, gronda-t-il; je me souviendrai de vous comme de Mauveine. »

Au-dessous du salon, ses vieihes mains tendues à la flamme d'une lampe à alcool qui tiédissait un marc de café délayé, Mauveine parlait à Vuillenac. Ils demeuraient seuls au carré: Vuillenac, assombri par la tristesse de l'aurore, regrettait Ribol absent, et tressaillait aux grincements du croiseur, épave puisqu'on le désertait. Le vieux lieutenant de vaisseau l'avait entraîné: il avait suivi, sans savoir pourquoi, le « quatorze ans de grade. » Maintenant la grimace douloureuse de Mauveine lui poignait le cœur, précisant plus de ruines. Par instants, ceux où le Tolbiac s'affaissait davantage sans qu'on en sentît rien, une pièce de vaisselle cognait un battant, glissait sur le linoléum fangeux. L'odeur d'opium venait d'une chambre lointaine, submergée par la fétidité des vases plus proches, remuées par la quille.

Et Mauveine disait : u C'est fini de moi, il va m.e casser les reins... Ecoutez son pas qui martèle le bois au-dessus de nous; c'est à moi qu'il songe, et c'est moi que l'on cruci-

fiera pour ses fautes et celles de vous tous... Ai-je dit pourtant quelque chose que Ton dût maudire pour son blasphème? Ai-je commis des actes sur lesquels on peut lancer Tanathème? Jeune homme, songez que votre mollesse, la vôtre aussi bien que celle des camarades, pourquoi ne le dirai-je pas? votre lâcheté, n'interviendra pas pour me sauver... Moi, j'ai dit ce qu'on disait à côté de moi; ai-je compris seulement ! Je sais bien, je vois la scène ! canot à vapeur la chaloupe avec une ancre, puis Bichin commandant que j'y aille. Certes, je serais allé : a-t-on seulement le mérite d'obéir quand, dans notre enfer, on est commandé ! Certes, j'y serais allé : pourquoi pas moi aussi bien qu'un autre?... Il ne m'a rien dit avant de m'insulter. Vous souvenez-vous? » Vuillenac resta silencieux, u Au fait, vous n'étiez pas là, mais aussitôt cent bouches ont dû vous raconter l'histoire... Non? Oh! jeune homme, ne dites pas non ! Il fallait que la lâcheté de Mauveine fût l'événement! L'événement, vous comprenez? La chose que saura l'amiral et où disparaît l'autre chose, l'échouage stupide. Car alors, l'échouage ne sera rien; cette chose, on n'en parlera qu'à propos de ma chose... Mais je veux tout vous dire, jeune homime, puisque vous avez été toujours poli avec moi : et puisqu'il paraît que vous avez de l'argent, beaucoup d'argent, que vous pouvez quand il vous plaira partir de l'enfer. » Il ricana, et versa la boisson; Vuillenac se demanda comment sa fortune intéressait la tragédie du vieux. (( Moi, monsieur, j'ai dix-huit ans de grade, n'est-ce pas ? le « quatorze ans)), c'est le nom générique; je n'ai rien fait pour charger ma vie, et jamais, non, jamais, je n'avais de dettes quand j'étais jeune homme. Je ne pouvais me marier, mais je serais heureux, je le savais, avec ma solde. Même, j'ai fait de petits voyages d'agrément... Tout d'un coup, mon frère meurt: l'avais-je vu seulement depuis des années ? Quelquefois j'envoynis du vin, Samos ou Moscatel... Il crève donc, et moi. je prends la femme et trois enfants. Pourquoi ? Parce que personne ne voulait les prendre. Et je n'étais pas riche comme vous, oh ! non. Alors la marine, c'est manger : pas de marine, pas manger. Et alors je vais vous dire la vérité. »

Il secoua de ses deux mains les épaules de Vuillenac; puis, de loin, de l'autre bout du carré, à voix très basse, qu'il affaiblissait en revenant sur l'enseigne : « Je vous dis,

moi, Mauveine. que je n"ai pas le droit de risquer ma peau, quand je sais qu'en même temps que m.oi crèveront quatre peaux, surtout de douces et tendres. Il aurait commandé, lui, un mot, que j'aurais n:iarché; comment faire, autrement? On discutait, j'ai attendu; j'avais le droit, n'est-ce pas? Et quand même à la guerre, vous savez, dans ces histoires que Ton raconte, si l'on avait demandé pour la mort et la gloire quelqu'uti, je ne me serais pas présenté. Je n'ai pas le droit, Mauveine n'a pas le droit. » Il respira. Vuillenac laissa peser le silence. Puis le vieux capitaine ajouta, le ton normal : k Je n'ai pas de chance, mon petit; j'avais une bouteille d'absinthe dans ma chambre pour éviter toutes ce l'a brisée. »

Un piétinement au-dessus du carré, des exclamations, inquiétèrent les interlocuteurs : (( Tiens ! fit Mauveine, il semble que l'on ait renoncé à commencer le débarquement des canons par ceux de l'avant, entendez-vous là-haut ? ils sont tous là. — On dirait que l'on déplace ou que l'on porte une chose lourde, une chose difficile à remuer, remarqua Vuillenac. » Ils écoutèrent mieux; Bichin parlait dans son salon, et ses paroles descendaient en un mélange extraordinaire de colère et de supplication. Puis les trépignements s'arrêtèrent. (( Oh ! cria soudain Mauveine. -— Qu'avezvous? interrogea Vuillenac. » Le lieutenant de vaisseau, les yeux égarés, tendit sa main; du sang la tachait : (( C'est... c'est sur ma tête, suffoqua-t-il. » Et. repoussant sa chaise, il se blottit contre le poêle. Vuillenac se pencha sur le parquet, des gouttes de sang suintaient entre deux \àrures disjointes, dans le salon du commandant, et claquaient sur le linoléum du carré, tt II y a un malheur, quelqu'un de blessé ; venez, Mauveine, montons, dit l'enseigne. )) Le vieux, terrorisé, ne répondit point; comme Vuillenac avançait, il s'accrocha, hagard, au tuyau du poêle. Vuillenac n'insista pas et sortit rapidement.

Sur le pont, le vent emportait déjà les toiles et les capots; personne ne paraissait au milieu du croiseur. Derrière, deux timoniers chuchotaient. (( Que se passe-t-il? demanda Vuillenac. — Lieutenant, le capitaine de frégate vient d'être écrasé sur l'avant; le mût de charge de fortune a craqué. » Le jeune homme courut vers la porte des appartements; mais le matelot ajouta : (c Le commandant a défendu que l'on entre chez lui; il veille le capitaine de frégate, et a ren-

voyé les hommes au travail devant. Par signaux à bras on appelle le docteur sur le rivage. » Vuillenac considéra l'eau limoneuse, la barre de bave allongée contre le banc sous-marin, d'autres bancs soudain révélés par des tourbillons d"eau enlevés dans la rafale. Il songea que, dans la nuit, la route du canot à vapeur avait été miraculeusement tracée et que, dans la lumière croissante du jour terrible, il reviendiait moins facilement vers le Tolbiac. Immobile à côté des deux timoniers, il entendit que Roberzans commençait de râler.

L'officier en second avait été étendu dans le salon de l'amiral, où Bichin se tenait depuis la veille. La masse qui l'avait abattu n'avait laissé qu'une moitié de face; un bras n'était que bouillie, et ses côtes saillaient. Près de lui, Bichin attendait la fin; le maître d'hôtel l'assistait qui, sur un ordre, recouvrit d'une serviette la face lamentable. Les secousses suprêmes traversèrent le corps, presque rythmées par la vibration du Tolbiac à l'assaut maintenant féroce et grondant des vagues. Lorsque les contorsions se furent détendues et que la rigidité s'accusa aussitôt aux plis de la serviette, le maître d'hôtel poussa un cri. (( Dites une prière, ordonna rudement Bichin ; je vais voir si le cœur ne bat plus. » Un long moment, il demeura penché sur la redingote souillée de Roberzans. Sa main chercha le cœur immobile : le maître d'hôtel priait à voix haute, détournant la tête du cadavre. La main de Bichin s'attarda; lorsqu'elle se retira, entre les doigts glissait le feuillet où l'officier en second, tout à l'heure, avait voulu conserver l'ordr'B néfaste du commandant. Le docteur, à ce moment, se précipitait en éventrant presque la porte ; Bichin se retourna justement pour l'accueillir : (( Trop tard, docteur, murmura- t-il. Mais je n'oublierai point que vous avez risqué votre vie pour accoster dans cet ouragan. » Minçavoué tortilla son ventre. « Commandant, dit-il, il faut songer à vous. — Ma place est devant, lorsqu'on m'aura remplacé près de ce malheureux. » Le capitaine de vaisseau avait parlé, appuyé contre un sabord, et une chiquenaude, où il lança dans le vent le papier froissé, ponctua sa noble déclaration. Le docteur déploya ses courbettes enthousiastes jusqu'à frôler le bras du cadavre, et dit : « Commandant, vous êtes de fer. )> Sans répondre, Bichin alla luimême appeler un timonier. (( Que Ton mette le pavillon en berne, fit-il; et maintenant, docteur, allons encourager nos

hommes. Leur travail me semble vain sur le gaillard ; je vais les répartir aux canons de l'arrière. )>

Ils heurtèrent Vuillenac à la porte, et la bourrasque les ballota ensemble dans de respectueux effacements que contrariait le caprice des souffles. Enfin ils purent parler, bouche contre bouche. Bichin, devant l'enseigne, songea à une effroyable levanche d"une hostihté vaguement devinée : « Allez veiller le corps du commandant Roberzans, monsieur, fit-il; un des officiers encore à bord vous relaiera lorsque je n'aurai plus besoin de son concours. )) Il questionna Minçavoué : (( Avez-vous ramené un de ces messieurs, tout à l'heure, docteur? — Merseau, commandant, a voulu revenir et s'emploj'er. — Très bien, très bien, soyons fermes. Allez, monsieur Vuillenac. » Encore une fois il suspendit sa marche : « J'ai donc Frontin, Bruc, Merseau et A'uilienac ; ah i Siren comme mécanicien. — Vous oubliez le capitaine Mauveine. osa Vuillenac. — Oui, monsieur, affirma le capitaine de vaisseau, je veux l'oubher. Allez. » Vuillenac eut le temps de gUsser au docteur, qui dignement se défendait de s'attarder avec l'enseigne : f( Docteur, je vous en prie, cherchez Merseau, quil m'aide dans cette lugubre corvée. »

Une heure plus tard, Minçavoué voulut bien se souvenir de la prière de Vuillenac, lorsque la vanité des efforts, parmi la tempête, apparut clairement aux hommes et aux chefs. Il avait été trempé aux côtés du commandant ; la bonne affaire valait quelque bonne humeur.Il chercha donc Merseau. L'enseigne ne fut point difficile à trouver, aussitôt que le docteur eût renoncé à le demander parmi les petits groupes de travailleurs. Dans la batterie, devant sa sa chambre, il faisait ses malles. Sans aide, puisqu'il lui eût peut-être coûté cher de distraire un homme des corvées du pont, il avait remué toutes les caisses et cantines du magasin affecté aux bagages des officiers. Tout seul il avait monté devant sa porte ses propres récipients. Et maintenant, avec méthode, il empilait ses draps, son linge, ses bibelots, ses livres. (( Hél vous ne perdez pas de temps, vous ! s'exclama le docteur. » Merseau ne leva point la tête : {( Il y a Vuillenac, continua l'autre, qui vous demande de lui tenir compagnie pour veiller Roberzans. )> Du fond d'une caisse vint un mot : (( Zut ! — A votre guise, mon bon ami: moi. je vous admire vraiment de ne point perdre la boule. » Merseau s'interrompit un instant : <( Docteur, fit-il,

cette brute de Bichin retirera de ceci des félicitations et un autre commandement; moi, on me donnera cinq cents francs d'indemnité pour un trousseau qui en vaut deux mille. Alors? »

Convaincu, Minçavoué remonta sur le pont; soudain il réfléchit que Jacotot était encore à bord; pourquoi lavait-on oublié dans les premiers convois? Il hésita devant l'excursion tâtonnante à recommencer dans la batterie : <( Timonnier, héla-t-il, descendez \oir comment se porte M. Jacotot; dites-lui que jarrive et qu"on le débarquera bientôt. » Puis le docteur fit son tour de pont, les épaules tendues contre la rafale. A l'abri de la passerelle déjà disloquée, les hommes conservés à bord mangeaient de lendaubage. Comme eux. quelques-uns au carré, les autres sous la dunette, les officiers se nourrissaient à la hâte de conserves. Les portes des appartements derrière béaient, assujetties par des filins entre lesquels elles tremblaient. Et le vent engouffré réussissait presque à faire frissonner le drapeau, sous lequel, tout au fond, reposait le commandant Roberzans. Douze fanaux suspendus dessinaient le lit improvisé aperçu jusqu'au milieu du croiseur. Ainsi avait ordonné Bichin.

La matinée s'acheva, la journée passa dans cette morne attitude de naufragés. Le capitaine de vaisseau se fit voir grignotant un croûton de pain noir. Puisque la tempête empêchait tout effort d'allégement, il fallait attendre. (( Attendre quoi? murmura Bruc. » Frontin avait pi is les fonctions de second, malgré les droits de Mauveine. Echevelé^et loquetant dans son habit de grande tenue, il quittait à intervalles réguliers le pont pour se précipiter dans les compartiments envahis par l'eau. Puis, reparaissant, il commençait ses habituelles enjambées, les mains frottées jusqu'à s'user, Fœil perdu vers Tau delà du cap et grognant une phrase, toujours la môme : « C'est la mousson, la mousson de Padaran! » Malgré la mollesse de réchouage. la déchirure des tôles avait donné une entrée suffisante à la mer. et les chocs des vagues contre la paroi Immobilisée avaient vite fait d'agrandir la brèche. Le danger, minime, ne pouvait augmenter. Mais désormais, chaque minute de la tempête usait un peu de la résistance de la coque, et déjà il apparaissait que l'incident se changeait en accident irrémédiable.

Ce ne fut cependant qu'au coucher du soleil que le com

mandant décida d'abandonner complètement le navire. Il fallait s'installer à terre, si court fût le séjour, et de la terre on organiserait un sauvetage plus méthodique du matériel. La tempête s'effaça presque sans transition. La brise régulière de la saison s'établit légère et tiède au crépuscule. Le village, les sables, la brousse se différencièrent dans la splendeur de relief et de couleur que les officiers avaient admirée la veille. Rien ne demeura, pas môme le limon de l'eau, autre que l'épave soudaine et à jamais. Ainsi descendit vers l'ai' se charmante, sous un souffle juste assez fort pour claquer le pavillon en berne, le corps de Roberzans. Le dernier convoi ne fut pas le sien; Bichin devait le dernier quitter son bâtiment. Un autre appel nominal de l'équipage l'assura que l'heure était venue, solennelle enti^e d'autres graves, teUement accumulées dans un temps si hagard. Minçavoué l'escorta jusqu'à la coupée, et sut, pour une fois, la première et la seule, passer devant un supérieur. Mais le plus grand hommage, dans le silence gêné, vint de Eruc. Avant de sauter dans le canot, comme em.porté par un enthousiasme, il saisit la main de Bichin et la secoua très haut.

Avant de toucher au rivage, Vuillenac contempla le Tolbiac dans sa silhouette effondrée. De cette longueur de fer, inégalement teintée déjà par la peinture épaissie de vase, et récaillage des flancs sous les flots frappants ou lécheurs, et le minium boursouflé rougeoyant, il ne surgissait aucune tristesse, aucune poésie de lambeaux. Ce bout de digue rude, planté soudain au ventre de Feau, barrait sinistrement le déroulement de la baie jolie. (( Où donc sont les alcyons morts? murmura l'enseigne. » Risselon, Tofficier-mécanicien, s'enhardit à lui répondre sans avoir rien entendu du regret ; et, muet parmi l'auguste silence du cnnot à vapeur, il pensa trouver à propos l'oreille de l'indulgent Vuillenac : <( Pensez-vous, dit-il, dans un souffle, que l'Epicerie Centrale reprenne à la gamelle les conserves que l'on pourra sauver? » Tandis que l'embarcation, lentement, venait assez près du rivage pour débarquer avec la planche les derniers officiers du Tolbiac, Bichin déclarait encore une fois : (( Inexplicable, messieuis, notre malheur est inexplicable. — Mystérieux, étendit-la voix de Frontin. » Et d^autres accumulèrent des épithètes, debout maintenant dans la chambre. Au rivage, on entendit le commandement de Leduc de Noirné : (( Clairons, aux

champs! > La stupéfaction générale fut couverte par la sonnerie des commandants en chef, et Bichin s'attendrit, la main tendue vers le président, raide au bout de la planche.

Bruc, eh sautant, se froissa la cheville contre un ballon dur, roulé par le ressac. Il blasphéma. « Comment, s'inquiéta Vuillenac, vous vous êtes blessé? Il y a déjà des débris portés- jusqu'ici? — Je n'en sais rien... Voyez. » Ils se penchèrent : « Tiens, c'est curieux, murmura Bruc, une balle de caoutchouc brut. — Parbleu 1 s'exclama Vuillenac, elle vient de ce navire naufragé là-bas depuis un an, vous savez, la carcasse du trois-mâts-barque que nous remarquions hier. — Sans doute. C'est un morceau de belle taille; je l'ai bien senti sur ma jambe, et cela pourrait casser... » Il n'acheva point, le sourire subitement figé. Puis il laissa Vuillenac, et, remontant le sable, marcha sur les talons du commandant tant que celui-ci s'entretint avec Noirné. Pendant un silence : (( Commandant, fit-il. excusez-moi. » Le capitaine de vaisseau se retourna : u Excusez-moi, recommença Bruc; je viens de remarquer une balle de caoutchouc au rivage. — Qu'est-ce que cela me fait, monsieur ? interrompit Bichin. — Il y en a sans doute beaucoup dans la baie, errantes, dangereuses. — Au fait, monsieur, au fait, cria Bichin. » Bruc pinça son sourire, et se résolut à forcer brutalement l'incompréhension du commandant. Xoirné rangeait les officiers, et leur indiquait les dispositions prises depuis la veille. <( Commandant, scanda Bnic, ces balles peuvent... auraient pu causer... )) Une lueur tiaversa Bichin; il se rapprocha. (( La rupture des chaînes', termina Brac. » Le commandant lui serra le bras à le faire crier : « Allez là-bas, vite, retrouvez cette balle. » Puis, rappelant Bruc, il l'entreprit famiUèrement : « Je l'avais bien dit : inexplicable, S9uf avec cette cause qui explique toutl )> Xoirné prévenait que le campement de l'équipage attendait le coup d'œil du commandant.

L'équipage se trouva sûr, avant que Saigon expédiât du secours, de l'abri que créaient les vieux hangars laissés de jadis par une compagnie des Indes. Des palissades enclosaient l'amas des constructions ; des paillottes formaient le toit. La division en bordées et en sections fut maintenue par Leduc de Xoirné qui. décidément, sans aucune réserve, se substituait à Mauveine. Et des factionnaires, placés

aux issues, durent maintenir les hommes dans le même isolement que celui du bord. Au reste, rétablissement allait être éphémère ; les gens du village voisin avaient été déjà expédiés vers la ville en sampans. Bichin désigna, pour porter le message de malheur, Marie-Branter, et il lui sembla se mieux couvrir contre l'orage avec la bienveillance dont Barry de la Glu honorait le lieutenant de vaisseau, en souvenir de Alarquestoun, le beau-père préfet maritime. Les matelots, au retour des corvées qui déchargeaient le Tolbiac de tout le m^atériel utilisable, prirent aussitôt l'amusement de leur popote et de leurs jeux sur une terre ferme. Noirné, errant méditatif, cueillit parmi leur gaîté de foule quelques documents pour le nouveau tome d'une Education morale. Dès la fin de l'après-midi, il parut que les fronts étaient rassérénés et que la joie de travailler à des tâches extraordinaires et saines, apportait vite l'oubli sincère du malheur auquel on les devait.

Or il arriva que la nuit fut pleine de cris et de bousculades. D"abord. les quelques chenapans dont Roberzans avait emporté dans la mort l'accusation d"ivrognerie, au miheu du naufrage, s'échappèrent du camp entre des palissades largement écartées. De meilleurs qu'eux suivirent le niême chemin, poussés par la seule curiosité d'une promenade inaccoutumée dans la brousse lunaire. D'autres encore partirent tentés par la proie de coquillages qu'ils savaient trouver en fouillant le sable. Et une fois de plus, l'odeur de la terre saoula tous ces cerveaux d'hommes-enfants. Linstinct de chair les rabattit tous, sages et fous, crapules et bons garçons, vers le village annamite. Les portes barricadées ne s'ouvrirent pas aux coups de poing de plus en plus exaspérés. C'est ainsi qu'au second quart, des hurlements déchirèrent le silence ; et presque aussitôt une case flamba. Des stridences de voix de femmes tranchaient le brouhaha indistinct et le tassement des luttes devinées signifia, pour Bichin éveillé, l'effort des viols. Car ces femmes annamites, malgré la proximité de la ville pleine de Francs, ignoraient l'échange des désirs entre des peaux non pareilles. Et leurs mâles les défendirent. Traînées par les cheveux, elles cherchèrent ù coups de dents les sexes des matelots. Des incendies noux'eaux crépitèrent, et Leduc de Noirné se lança éperdu vers le tuniulle, remâchant les mots qui contraignent les volontés. Le commandant, il le jugea, ne pouvait pas inter-

venir : il se devait d'ignorer l'incident, de demeurer en méditation d'éprouvé, entouré par la tristesse laudative de tous. Ainsi les bruits, même de tumulte, s'arrêtaient à, la porte de sa case : cela convenait. Et le lendemain, à l'aube, lorsque saisi de l'ardeur des tardifs efforts, certain du calme rétabli, il convoqua l'état-major autour de lui, Bichin ne s'informa point de la bagarre qui avait troublé les sommeils.

(( Messieurs, commença-t-il, puisque le malheur s'est abattu sur nous d'une aussi étrange manière, il était bon plutôt de s'occuper à la tâche du sauvetage que de s'attarder à des enquêtes hasardeuses. Les corvées désignées d'ailleurs ont déjà commencé et vont continuer le déchargement de notre pauvre Tolbiac. N'est-ce pas? )> Sous le regard interrogatif du capitaine de vaisseau, Leduc de Noirné et Frohtin remuèrent ensemble la tête. (( Mais le ciel n'a pas voulu, continua Bichin, qu'une trop longue incertitude nous écrasât longtemps sous l'anxiété d'avoir démérité de la marine ou de notre devoir. Le pied de l'un de vous a marqué l'extraordinaire fatalité sous laquelle il faut, hélas! courber nos résignations. » Les regards de chaque officier, sauf ceux de Bruc. se fixèrent avec inquiétude sur le bout des chaussures aussi variées que le règlement en est uniforme. <( Oui, messieurs, exposa le commandant, regardez ici. » Il indiqua la balle de caoutchouc mi-pourrie, bossuée de coquillages et d'esquilles de bois : « Voilà l'instrument de notre ruine! » On crut entendre un sanglot au milieu d'un soupir. (( Ce voilier échoué là-bas avait, à son bord, une cargaison de ces balles, que l'on neput sauver jadis. Sous l'effort de nombreux vents, la coque en décomposition les a laissé échapper, et les courants de la rivière ou de mousson les ont promenées à travers la baie. L'une d'elles, sans doute celle-ci. a rompu notre chaîne à un moment où elle raidissait ; probablement la seconde chaîne a subi le même sort. En tous cas, le malheur était inévitable dès la première avarie. Ainsi donc, messieurs, nous saurons et trop bien, hélas! quel rapport faire de cette catastrophe. Nous avons rempU toujours notre devoir et tout notre devoir. Cette balle est une des minimes raisons qui déjouent la raison des hommes. Inclinons-nous devant la fatalité... devant Dieu, je veux dire... et ne songez plus, messieurs, qu'à bien vous pénétrer de l'enchaînement de ces événements extraordinaires. » Vuillenac se pencha vers Bruc : « Cachot-

lier! lui souffla-t-il. » Bruc répondit gravement : « Je vous avoue, mon cher, que je n'aurais pas cru notre commandant capable d'une pareille émotion d'éloquence. )>

Les groupes se formèrent aussi près que possible de la balle. Leduc de Noirné et Frontin virent Gdubuit se joindre à eux, autour de Bichin. Le canonnier cita quelques chiffres au hasard, résistance des matériaux, longueur de houle, effort sur les chaînes. Après quelques instants, il confirmait au capitaine de vaisseau une version qui précisait des minutes. Il laissa peu parler le président et Tofficier de manœuvre; plus que jan-iais, il tinta ses anneaux d'oreilles, et, roulant sur ses hanches, il se présenta bien à Bichin sous les espèces du vieux pilote pratique de la côte, qui renseigna des nouveaux ^•enus sur le régime du vent et du flot. Bichin écoutait, et, dodelinant de la tête à mesure que Goubuit mimait la scène imaginée, il approuvait, et parfois, le doigt levé, semblait comparer les géniales suppositions du lieutenant de vaisseau avec ce que lui, Bichin, avait vu de point en point et savait définitivement. — Frontin fut évasif; mais Noirné, commentant sa même hésitation, n'en mit que mieux en relief la formation assurée de la légende : sa conviction, laissa-t-il entendre, était bien faite. Mais il voulait s'étayer des nouvelles réflexions de Frontin, si compétent, pour réfuter victorieusement les futures incompréhensions. Trippion, lourd de sommeil, se battait les flancs, égaré dans le conciliabule. Il décida de rejoindre les trois capitaines qui assiégeaient le commandant; mais, quand il vint, le groupe se disloquait. Du Pré et Merseau, indifférents à la phraséologie qu'ils avaient dû subir, s'étaient hâtés de retourner près de Jacotot, dont la fièvre tenait bon ; leur camaraderie de débauche s'émeuvait sincèrement de celte maladie au milieu de la bagarre. Quand ils furent certains de la présence de Minçavoué au chevet, comme la balle de caoutchouc retenait encore l'état-major, ils s'occupèrent de lancer un domestique à la recherche d'opium, peut-être oublié dans les cases abandonnées.

Ravnl photographia la balle sur l'ordre bienveillant de Bichin, l'enseigne, toujours aussi flegmatique avait quitté l'épave avec son appareil sur le dos. Il opéra rapidement et se retira. Mais Bourentie ne lo lâchait plus ; le petit commissaire, insoucieux maintenant de ses arciiives. s'imaginait robinsonner pour longtemps, et non pciint de manière anodine ; les racontars de la nuit troublée lui

avaient fort échauffé rimagination; persuadé d'habiter un nouveau Tahiti, il choyait Raval depuis la veille et se promettait d'expérimenter les séductions que l'enseigne devait lui exposer comme traditionnelles autant qu'efficaces. Un appel de Bichin l'enleva à ses résolutions les plus immédiates : ({ Commissaire, disait le commandant, vous pointerez le moindre objet de ceux qui seront exposés sur le rivage. Je vous rends responsable de la plus petite erreur, n Echanson se trouvait assez proche du capitaine de vaisseau : (( Monsieur l'officier-mécanicien, lui dit le commandant, vous ferez confectionner un récipient pour renfermer cette balle de caoutchouc. Je n'ai rien à vous dire maintenant, et je ne veux pas me souvenir que, la nuit terrible, les feux n'ont pas été prêts à temps. » Echanson sursauta, mais Bichin ne le laissa point parler : h Oh ! encore une fois, c'est un regret, non un reproche. Le commandant Roberzans ne vous a point transmis mon ordre assez tôt, avant la rupture de la première chaîne. — Mais commandant, dit fermement le mécanicien, c'est après la rupture des deux chaînes que... — Veuillez ne pas m'interrompre, monsieur; je tâcherai de savoir combien de temps avant le bris de la chaîne de bâbord, on vous a commandé d'allumer les feux. — Commandant, je vous répète que le navire dérivait lorsque... »

Bichin appela, tourné vers l'état-mccjor : (( L'officier de quart? qui était l'officier de quart? » Forney s'avança, mais sans ouvrir la bouche : » Tenez, précisément, commandant, dit Echanson, j'ai vu M. Forney qui chronométrait très attentivement les mouvements exécutés pendant cette malheureuse nuit. » Le capitaine de vaisseau laissa approcher Forney, et, presque brutal, l'œil sur l'œil fuyant de l'enseigne : » Est-ce vrai, monsieur? Serait-il possible, et j'en doute, que vous puissiez nous renseigner aussi exactement? » Forney balbutia : (( Du tout... commandant... J'ai signé mon quart... on trouvera sur le journal de bord,... je ne me suis point occupé des machines. )> Bichin se hâtait de ren\'oyer les officiers; Echanson entreprit Forney : <( Voyons, Forney, vous avez bien pointé les heures, vous avez même demandé un chronomètre à Bruc. — Allez, allez, messieurs; nous réglerons cette question ensemble dit Bichin à Echanson ; il nous faut, tous, être plus sûrs de nos souvenirs. » L'officiermécanicien s'emporta; il lui remonta à la tête la colère des

vexations passées et des arrêts récents : (( Nous verrons, commandant, menaça-t-ii j'ai, moi, le journal de la machine pour contrôler les ordres reçus. )> Le capitaine de vaisseau voulut méconnaître le ton de son subordonné : <( Allons, mon bon ami; travaillons d'abord; j'espère que vos projets de permutation ne souffriront pas de notre malheur. )> Siren et Risselon, à l'issue de la conférence, tirère'nt leur chef par son pan, (( IMétiez-vous. Echanson, lui glissa Siren; ils vont vous faire sauter. )> Echanson, farouche, ferma ses poings : « On n'a pas allumé les feux, on n'est pas resté sous les feux ; voilà, et tant pis ! »

La répartition des tâches entre les hommes s'effectuait avec une admirable sagesse par les soins de Noirné, quand Bichin donna les dernières instructions à Bruc qui, mieux renseigné que Marie-Branter, irait édifier la religion de l'amiral avec la découverte de la balle en caoutchouc. L'officier-parti dans un sampan, le commandant se mêla sur la plage aux travailleurs. Les jambes nues, le veston flottant sur une chemise où s'attestaient les fatigues, il brandissait un espar. Son zèle, plein de cris, papillonna autour de décisions prématurées, et les hommes le suivirent inutilement, refluant de l'un à l'autre des dépôts étabUs provisoirement. Enfin, il permit que Frontin, sur l'épave, de Noirné, à terre, s'occupassent de rétablir le va-et-vient. Une fois encore, la distribution des hommes en sections fut changée. Cependant, au commencement de l'après-midi, l'opération se dessina dans ses grandes lignes. L'équipage s'échauffait, l'entrain de tous effaçait la fohe de quelquesuns pendant une nuit, et Bichin, résolu plus que jamais à ignorer l'échauffourée, célébra pendant le repos, en phrases sonores, l'héroïsme et l'entrain de ses subordonnés pour lesquels, affîrma-t-il, chaque nouvelle circonstance confirmait une nouvelle capacité. Donc, le débarquement des canons d'un côté, l'évacuation des soutes non envahies par l'eau de l'autre, enfin la construction d'un chemin planchéié sur le sable, allaient répondre à un plan de sauvetage méthT)dique préconisé la veille. Sauvetage effaçait naufrage; à cette heure commençait pour tous les zèles une mise en valeur indépendante du passé tout proche. Mais la grandeur et l'ordonnance de l'action, où l'esprit de Bichin feignait- déjà de se complaire, ne pouvait longtemps lui apporter l'illusion de créations dans une île

déserte. Le voisinage de Saigon devait arrêter, à la répétition générale, la pièce machinée.

Une grosse chaloupe à vapeur déboucha de la rivière peu après midi ; et le commandant sinquiéta d'abord, sûr de l'arrivée de l'amiral, si Bruc avait pu le joindre en cours de route. Les jumelles le rassurèrent : Bruc, sous la toiture de la chaloupe, se tenait aux côtés de l'amiral ; le chef d'état-major et les deux aides de camp avaient pris passage en même temps que Ban y. Le canot du Tolbiac, aussitôt hélé, transporta Bichin vers la chaloupe. Mais celle-ci, obUquant sa route, tourna à petite vitesse autour de répave, sans souci des gestes du capitaine de vaisseau et de ses avertissements prudents criés dans le portevoix de ses mains. Alors il apostropha Frontin, invisible à bord du Tolbiac, l'adjura de disposer quelque échelle qui permit à l'amiral de monter sur Fépave. Lorsqu'il se résigna à se taire, une folle inquiétude lui coupa les jambes: assis, écroulé sur l'étroit bordage de l'embarcation, il imagina des sanctions épouvantables. La chaloupe de Saigon continuait son évolution; Bruc n'avait-il donc pas renseigné l'amiral? Fallait-il aussitôt faire porter la balle de caoutchouc aux pieds de Barry! D'autres canots, des chalands remorqués, apparaissaient maintenant, l'un après l'autre à l'orée de la rivière. Barry de la Glu, sans doute, avait déjà disposé des ressources du port et désirait s'occuper lui-même du sauvetage. La chaloupe enfin accosta le croiseur, et par un seul geste de Bichin, le canot à vapeur courut à sa suite. Mais soudain, le ventre de Carlan se souleva au-dessus de l'homme de barre : (( Commandant, cria-t-il, l'amiral vous prie de demeurer stoppé jusqu'à ce qu'il ait \isité le navire. » Bichin obéit, le coup lui parut suprême. L'œil ombré de larmes, la salive tout à coup baveuse, il s'assit encore sur le bordage. Sous le soleil de mort, il s'oublia jusqu'à retirer machinalement son casque.

La visite de l'amiral se prolongea quarante minutes. La chaloupe s'ébrouait dans le gargarisme de sa vapeur. Sur le rivage et sur l'épave, les bruits s'étaient éteints un à un. ainsi qu'aux inspections solennelles du dimanche; dans In limpidilé sonore de la baie, s'entendaient les ronflements brefs de toux angoissés. Xoirné s'impatienta de celle majesté irnpré\-ue entre d'autres consacrées : l'abandon du navire et le départ définitif, par exemple. Son calcul

du temps nécessaire à raccomplissement de la tâche manquerait de base ; l'interrompu ne se rejoindrait plus ; et Fespoir était perdu du record à détenir pour un allégement de navire échoué.

Quand la chaloupe s'éloigna de la coque penchée. Barry de la Glu jugea que, de son chef personnel, il avait assez puni Bichin. Il se représentait fort bien l'anxiété terrible où l'isolement de ce moment avait plongé son capitaine de pavillon. Quant au croiseur, il l'avait immédiatement considéré comme perdu; déjà le récit de Branter et les dernières nouvelles données par Bruc, l'avaient préparé à cette constatation; la responsabilité se limitait au commandant ; lui, l'amiral, avec des instructions de Frimeur, les instructions formelles du gouvernement pour la surveillance de la mission, avait jugé bon de s'étabhr quelques jours à Saïgon. Qui lui reprocherait la catastrophe? Et alors, l'événement étant liquidé par les louanges et les admirations multiphées autour de Bichin il gagnait, en définitive, à la perte du Tolbiac. La division des croiseurs, de constitution aléatoire, menait quand même son commandement jusqu'au printemps, jusqu'en fin d'avril, alors que seraient pourvus les autres postes vacants. Maintenant, au contraire, les choses changeaient: dans un mois, il pouvait se porter candidat au commandement de TAtlantique- Nord; il devait l'obtenir. Sans doute, la mort de Roberzans jetait une mauvaise teinte sur lacouleur probable des débats. Il suffisait d'y songer assez tôt pour que la blessure tragique se confondit avec l'ébranlement déjà constaté d'une santé ruinée, un froid, une secousse nerveuse, bref une conclusion que des excès trop connus auraient pu faire prévoir.

Ainsi raisonna intelligemment le contre-amiral Barry de la Glu quand il s'éloigna du croiseur le Tolbiac, où avait flotté son guidon l'avant-veille. Cependant, il résolut de ne point trop vite rassurer Bichin, il lui plut de jouer quelques heures encore avec les terreurs de cette brute inélégante qu'un hasard lui avait imposée comme chef de pavihon. Carlan transmit son ordre : (( L'amiral revient à Saïgon, commandant. Faites embarquer tout le monde, après appel, dans les chalands, et ce soir l'amiral, à la direction du port, passera en revue état-major et équipage. Bonjour, commandant. )> Bichin eut la force de se soulever : (( Carlan, cria-t-il, demandez à l'amiral si M. Echanson devra

se présenter comme faisant encore partie de Tétat-major. » Barrj^ sans s'adresser davantage au canot à vapeur, s'étonna : (( Qu'est-ce qu'il dit donc, le commandant? » Bruc n'hésita point à réparer la stupide manœuvre de Bichin : (( Le commandant, dit-il, amiral, veut jusqu'au bout faire les choses réglementairement, et comme, le jour où nous descendions la rivière, M. Echanson était en instance de permutation... — Mais encore? fît l'amiral. » Et tout à coup, il arrêta du geste d'autres explications de Bruc : (( Ah! dit-il, je comprends : les feux! » Ribol et du Goust. eux, ne comprirent pas. Barry de la Glu fit répéter par Carlan : « L'amiral vous prie, commandant, de lui envoyer M. Echanson à l'arrivée là-bas. )> Il parut qu'une insistance de Bichin appelait encore l'attention du chef d'étatmajor; la chaloupe filait. Carlan se transporta péniblement à l'avant et évasa son oreille vers Bichin. Alors l'amiral pinça un sourire où remuèrent ses favoris brossés de petit vieux bien propre : (( Dites à Bichin, termina-t-il, qu'il viendra me parler à Saigon avant que je reçoive Echanson. »

Le naufrage du Tolbiac n'émut guère la ville. On avait si peu vu le croiseur que son apparition et sa disparition marquèrent à peine autant que l'escale d'un transitaire quelconque. Les Russes ne comprirent pas très bien la discordance entre la grosseur de l'événement et la brièveté du temps; on n'eut ni désir ni loisir de les éclairer. La foule des exportés à smoking blanc causait de la chose moins que de la dugazon soufflée par un enseigne au Heutenant-gouverneur. Quant aux membres de la mission Marlet-Vouchand, ils se confièrent avec gaîté que la marine n'avait jamais de veine. Un retour en paquebot était pour leur plaire autrement que le séquestre d'un navire de guerre et la limitation de l'enthousiasme à l'arrivée.

Les courriers, à cette époque, ne descendaient pas du Japon, toutes places retenues ; le prochain était attendu pour le surlendemain, et fut exact. Barry de la Glu jugea le moment mal choisi pour disputer de l'embarquement des uns ou des autres avec Marlet. La mission se transporta donc entière dans les cabines du paquebot, officiers et soldats. Les deux tiers de l'équipage du Tolbiac furent de même destinés au dépôt de Toulon. Bourentie travailla quarante-huit heures à la confection de papiers indispensables. Restait à déterminer l'attribution des cabines

encore disponibles à i'état-major da Tolbiac; le paquebot ne pouvait absolument pas prendre tout le monde. D'ailleurs, il convenait de tenter quelques manœuvres supplémentaires, au cap Saint-Jacques, pour le sauvetage du navire; la qualité de ces efforts était jugée d'avance, mais leur quantité pèserait dans les futures balances. C'est ainsi que Tamiral, après sa conférence avec Bichin, publia la liste des gens quil expédiait. D'abord tous s'étonnèrent qu'Echanson n'y figurât point; pourquoi le retenir puisque ses démêlés avec les chefs, interrompus seulement par la catastrophe, l'avaient rendu insupportable? Et aussi son concours était moins que nécessaire. Ribol donna les explications à Vuillenac et, les écoutant, les plus intelligents admirèrent la prévoyance de Barry, sa sollicitude surtout pour l'avenir du chef de pavillon. Carlan, commandé, avait eu vite fait de retrouver dans son tiroir la demande de permutation de l'officier-mécanicien, laissée eii souffrance. Au matin, le mécanicien-principal de la Défense mobile de Saigon était prévenu que l'amiral ne s'opposait plus à ce qu'il remplaçât Echanson; Echanson, mandé, se voyait condamné au séjour dans la colonie alors que ses colères avaient voulu hâter un départ pour la France. Il cria haut; personne ne se soucia, pour la suite, de paraître l'avoir entendu. Quand sa rage fut au comble, du Goust l'appela près de l'amiral; et quand il sortit du salon de Barry, muselé, il sentit que, dans la marine, la voix du Seigneur était encore plus ferme que celle du Grand-Orient.

Mauveine nominalement, Noirné effectivement, furent mis à la tête du premier convoi. L'état toujours grave de Jacotot commandait son départ immédiat, et l'inutilité anodine de Risselon et Siren leur permit d'ôire désignés pour le paquebot. Les deux émissaires de l'amiral furent Bruc et Ribol; Bichin lui avait assez circonstancié la trouvaille de la balle en caoutchouc et vanté les cap.'v:-Ués professionnelles de l'enseigne, pour que Barry fût certain d'envoyer, avec Bruc, le plus intelligent des meilleurs documents. Quant à l'aide de camp, il devait porter des lettres, à Toulon officiellement, à Paris officieusement, et s'entretenir av-ec le Préfet Maritime, suivant des instructions verbales assez claires. L'amiral avait renoncé à choisir Marie-Branter pour cette mission; le titre du gendre eût gêné les doutes de l'opinion. Au dernier moment, une cabine fut encore libre ; Bichin penchait en faveur de du Pré. L'amiral

refusa; la gazette fameuse du lieutenant de vaisseau aurait balancé les rapports de Bruc, là-bas. Ce fut Vuillenac qui partit. Lui seul déparait encore riiornogénéité de Tétatmajor restant, dont commencèrent, le soir même de l'appareillage du paquebot, les récitations orthodoxes sur les incidents des feux et la rupture des chaînes. Dans la journée, un industriel anglais avait bien proposé à Bichin de renflouer le Tolbiac, si on lui laissait le temps de chercher de puissantes pompes d'épuisement, qu'il savait à Hongkong. Mais l'amiral, pi::éi'enu, haussa les épaules; n'avait-il pas jugé lui-même de la situation de l'épave? (( Et puis, dit-il nettement au capitaine de pavillon, puisque, mon cher, vous avez abandonné la partie en renvoyant la plus grande quantité de vos gens, je ne vous conseille pas de laisser penser qu'il restait quelque chose à faire. »

La traversée du paquebot s'attriste de l'attitude à conserver devant les passagers étrangers.

Noirné conférencie à plusieurs reprises sur le sujet, et ceux que le cant inquiète peu, Vuillenac et Mauveine, ont une trop réelle mélancohe, dans l'ambiance de Jacotot, pour en feindre quelque autre. ^L'enseigne, presque déjà terrassé par sa fièvre, sest trouvé pris de dysenteiie; dès Colombo, le docteur du bord conçoit des inquiétudes, et ses bulletins sont de moins en moins rassurants. Pourtant, si ce n'était ce reste de la catastrophe, dans la quiétude du paquebot s'envoleraient les souvenirs du Tolbiac. L'oisiveté pleine, coupée de la splendeur des repas, sépare les officiers plus encore de la marine que de la terre. Etre à bord d'un navire, sans quart, sans exercice, leur apporte des heures plus nouvelles que l'escale la plus inattendue. La vaine attente de l'aclion afférente à des circonstances identiques, leur laisse un bonheur, renouvelé chaque jour, comme d'un exercice ennuyeux chaque fois décommandé. Noirné, lui-même, au bout d'une semaine, se lasse de vérifier la conduite des matelots sur l'avant et d'appeler trois fois par jour les gradés au rapport. La béatitude gonfle surtout Risselon et Siren; le thé de l'après-midi et celui du soir les trouve en appétit jusqu'au sortir des grands repas. Leurs autres moments s'égayent au piquet et au tric-trac. La nervosité de Bruc, cependant, le secoue encore dans le charme de la traversée, et plus d'une fois Vuillenac le sur-

prend avec V Annuaire. L'enseigne, trop complice pour ne partager point, compte les rangs qu'il pourrait gagner par son inscription au prochain tableau. Et seulement le commencement de la soirée réunit les officiers du Tolbiac, isolés le jour, autour d'une table de whist.

Un soir, neuf heures, on joue dans le fumoir. Biuc entre, commande un grog, et dit : <( Vous savez, il est claqué! » — C'est Jacotot qui vient de mourir. Et un moment, peureusement gêné par instinct, Vuillenac se demande, le moment après, très vite, s'il doit .-continuer la partie avec les officiers anglais : hésitation de respect humain, et seulement à leur égard, car l'attitude de Bruc le met à Taise. Il continue. — Comme tous les soirs, on cesse de jouer à dix heures. Vers la fin du jeu, le lancine très, très lointaine, la pensée de la nuit dans sa chambre, toute proche de celle du mort. D'ailleurs, il ne sait pas bien quelle était la cabine de Jacotot. Cela ajoute à sa légère angoisse quand il remonte le couloir, sur lequel bâillent quelques portes. Il se couche; et voici l'obsédante idée d'en finir vite, le lendemain, avec cette nécessité de présence à l'immersion, nécessité à laquelle il ne peut se dérober, immersion pour laquelle il voudrait ne se créer aucun devoir. Il esquisse le lever inaccoutumé à six heures. Il songe qu'il n'aura son chocolat (( qu'après. » Pourtant, par hasard, il croit qu'il lui sera égal de s'habiller d'une redingote, bien que déjà il soit sûr du négligé que garderont bien d'autres : c'est seulement une décision prise qui arrête le flottement de ses idées.

Sa nuit n'est pas bonne. Pas de cauchemar, pas de rêves se rapportant au mort ou à la mort. Mais une grosse lourdeur d'estomac qui l'éveille à plusieurs reprises. Cela arrive sans doute après boire; mais ce soir, il s'irrite de la coïncidence, et se défend de pouvoir penser spontanément que le voisinage lugubre Tinfluence. Puis le vent s'est levé, la mer paraît grosse, les mouvements du navire s'accentuent. De nouveau, l'idée (( classique )> s'offre à lui : la tristesse des choses s'est jointe à la tristesse du fait. Et aussi brutalement que tout à l'heure, il repousse le rapprochement, sachant qu'au cas de flots silencieux et plats, l'idée classique aurait aussi facilement allié le fait et les choses.

Le réveil est assez brusque, car il avait cru que l'insomnie se prolongerait jusqu'à l'aube, et il se trouve qu'il s'est rendormi. Aussitôt pensant, il sait qu'on l'a réveillé trop

tôt, sans récrimination du reste, car cela aussi il Ta (( su » en s'endomiant. Toujours la lourdeur d'estomac. Avant de s'habiller, il sort et marche vers Tavant; mais aux premiers pas, il se trouve face à face avec une bière. Alors un choc brusque ; et il rase les chambres comme on rase les murs, craintif. Le réflexe a été souverain, aucune préparation d'esprit ne lui fournissait l'équilibre, car il croyait être sûr que tous les morts en mer sont mimergés dans un sac. De plus, tandis qu'il va, surtout quand il revient, une autre questionnante anxiété Fétreint : a La bière est-elle vide? ou bien?... » Au salon, près du poêle, il trouve Mauveine : celui-ci s'étonne : Vuillenac le renseigne. Et le voilà vraiment stupéfait et assombri, de la stupéfaction ordinaire aux vieilles gens qui, devant la mort, pensent pour la famille. Il ne savait rien: peut-être regrette-t-il de savoir, car il va se croire obligé de se vêtir un peu, pour se joindre à Vuillenac. Ses phrases poncives déplorent la (( jeunesse fauchée dans sa fleur au moment où elle allait recevoir la récompense de son travail... » Surtout, la question de la terre qui naura pas le corps les occupe tous deux. Ils regrettent qu'on n'ait point laissé le malade à Port-Saïd. Quand sun-ient un autre passager, un médecin, c'est un réquisitoire que Ton dresse contre le médecin du bord; Vuillenac laisse dire. L"homme parti, c'est à peine s'il ghsse un mot en faveur de ce médecin du bord dont il a reçu hier les demiconfidences, accusant son collègue. La lourdeur d'estomac ne quitte pas l'enseigne. Il monte sur le pont, sur la passerelle même. On y grelotte. Le matin est livide; à hauteur du bastingage, des flocons épais et rares traversant' la grisaille de l'eau. Mais droit devant, la blancheur de la neige précise, des deux côtés du détroit, la terre de Sicile, et la terre d'Italie; et l'on dirait un morceau de faille bleu d'acier entre deux ourlets d'hermine.

n redescend au salon. La porte des cabines qu'occupent les officiers anglais est ouverte; leur correction leur fera une loi. il n'en doute pas, d'assister au moment pénible, et il ne s'en étonne pas. Après une courte solitude, Mauveine rentre aussi. Puis ils sont trois, eux deux, et un gros médecin ridicule d'obésité. Comme ils sont nombreux, les médecins, à bord de ce paquebot! Mauveine parle de délais dlnhumation, du bonheur de ne pas se voir mourir, surtout à cause de la chose horrible que c'est, de s'en aller sans pouvoir faire une seule recommandation. Vuillnac

fécoute davantage, et la dernière phrase le frappe; il essaiera de la creuser. — Puis on cause de la venue probable des parents de Jacotot à l'arrivée du bateau, et les trois officiers s'effraient par avance du spectacle gênant pour leurs sensibilités égoïstes. — Et le temps marche assez vite.

Sept heures, c'esl le moment fixé. — Les cris d'une fillette semblent, un moment « classique )>, la lamentation des pleureuses. Il y aura un retard, pas grand cependant. Après avoir vu passer Noirné toujours en veston et chemise de nuit, Vuillenac (( précède » Mauveine pour sortir : (( parce que vous êtes un officier du carré, dit le vieux. » Sont réunis quelques passagers de 2® et de 3« classes, puis les soldats avec les gradés. Mais Vuillenac ne croit qu'une minute à l'apitoiement plus fort au bas de l'échelle sociale, figuré ici par les passagers des classes inférieures. Ils viennent par curiosité, n'ayant pas yojagé déjà, ou trop peu voyagé pour avoir été témoin de l'événement. Au contraire, les passagers de première sont blasés là-dessus.

Les préparatifs se font sans ordre, avec l'aide de matelots chaussés de bottes, semble-t-il, pour leur besogne de croque-mort. Voici un petit conciliabule entre les officiers et le second du bord : la mer est trop forte ; on immergera par la coupée des secondes.

Vraiment, quand on pose la bière à terre pour la lester et l'entourer du pavillon, l'émotion héréditaire remue l'enseigne. Tout le monde s'est découvert par avance, sauf trois personnes : d'abord le gros docteur absolument inconscient, puis l'infirmier trop occupé à des besognes, enfin un passager de troisième classe qui a replacé sa casquette de drap, quand il a vu le gros docteur rester couvert, et pour ne pas donner en respect au mort davantage qu'un passager de première. Le chemin, dans le couloir, jusqu'à la coupée des secondes, donne l'illusion sincère d'une route de cimetière. On se masse. — Les militaires sont en face de la porte, et derrière l'état-major, séparés de lui par des barreaux, sur la plate-forme de cale. On attend quelques instants sans trop savoir pourquoi... Puis Noirné se glisse entre les rangs. Il murmure un ordre, et la bière part, sans aucune autre émotion de la minute... Au retour, dans le couloir seulement, une petite crispation et Vuillenac a un peu froid au cœur... Il aborde Noirné, lui dit sa crainte de trouver les parents

de renseigne à l'arrivée du paquebot. Le président le rassure Il insiste: non. certainement, c'est Noirne lui-même (TJi a câblé. Vuillenac se sent fortement soulagé, Noimé le quitte en ajoutant : .< Et j'en suis encore pour mes frais de dépêche : trois vingt-cinq, et deux vingt-cinq dune autre part, en tout cinq cinquante... Car il est parti, en oubliant ses dettes Se whisl. »

Débarqués du paquebot, les officiers du Tolbiac ne demeurèrent point à Marseille et se présentèrent le 12 janvier au Préfet Maritime. Marqiaestoun, après avoir entendu Ribol d'abord, se résolut à disperser le premier convoi dont il n'avait que faire avant l'arrivée de Barry. Quand l'équipage eut été conduit aux casernes, il accorda trente jours de permission à chaque membre de l'étatmajor. Noirné, en mission spéciale, se chargea d'apprendre aux parents de Jacotot la mort de l'enseigne ; quant à la fin de Roberzans, les journaux, sur télégramme de Saigon, l'avaient publiée trois semaines auparavant. Le Préfet exigea seulement que tous les officiers pussent revenir à Toulon au premier signal ; le paquebot suivant ramènerait é\idemment le reste des gens du Tolbiac, et le conseil de guerre se réunirait au plus tôt. c'est-à-dire à la mi-février. Après l'entrevue. Marquestoun retint Ribol et approuva qu'il partit le soir même pour Paris, selon un désir de l'amiral de la Glu. « Les temps sont durs, dit-il. à l'enseigne, et il me tarde d'avoir rempli ma carrière. Dans ce port où la tranquilUté n'avait jamais été troublée, j'ai sur les bras une affaire des plus ennuyeuses. Et cela, au moment où nous perdons le Tolbiac, et où la presse réclame des débats sérieux! » L'aide de camp attendit un instant que Marquestoun lui détaillât l'affaire ennuyeuse. L'amiral n'y insista point : « Allez donc, mon jeune ami, lui dit-il ; voyez les personnes à qui vous adresse mon camarade Barry. Ah! vous êtes de la famille, vous, comme jadis votre respectable père. Comprenez que je traduise devant vous mes alarmes. »

Ribol déjeuna en compagnie de Vuillenac. k Vous m'accompagnez à Paris, vieux boulevardier? dit-il à son ami. — Point. — Tiens, et pourquoi? fit Ribol étonné, d'ordinaire, vous vous y précipitez pour une seule journée de liberté. — Quand j'en ai quitté, il y a quatre mois, je me suis juré de rester deux ans loin de Paris, en pleine marine. Le nau-

frage ne peut rien changer à ma décision. Et puis, il m'amuse de rester ici. — Encore une fois, pourquoi? — Peut-être pour voir. — Mais vous ne verrez pas M"« de Charlis ; je sais déjà quelle est retournée là-bas. )> Vuillenac hésita, puis calme : « Mais vous, Rihol, partez-vous le cœur content? )> L'aide de camp se pencha vers son ami; sa voix tressautait de joie. Il murmura : <( Ne me jugez pas. Je serai de retour ici après demain ; ma mission est brève. Et personne ne le saura, personne sauf elle. » Dans les jeux de Ribol, les larmes de bonheur perlèrent ; sa passion, exaspérée par lexil passager, le sensibilisait comme une amante nerveuse. Vuillenac le regarda, sans le gêner, et répéta ses mots de psychologie favorite : a Le besoin de présence! »

Pour chasser l'attendrissement de la minute, Vuillenac ne chercha point d adresse; très simplement, il demanda : (( Pendant notre campagne, est-ce qu'il y a eu beaucoup d'événements à Toulon? — Je ne crois pas; l'amiral Marquestoun m'a fait allusion à une histoire ennuyeuse qu'il aurait sur les bras. Savez-vous? — Non. » Ils réfléchirent quelques minutes en vain: Vuillenac reprit : « S'il était moins libre d'esprit, je croirais qu'il s'agit de ses petites habitudes sur lesquelles on commence à ja^er, et alors... — Oh! Vuillenac 1 interrompit Ribol indigné: pouvez-vous ajouter foi à toutes ces infamies? » L'enseigne regarda son ami bien en face ; le sentiment de Ribol était trop sincère pour qu'il voulût le discuter, u Au iait, ce sont probablement des calomnies, accorda-t-il. Quoi de neuf encore? » Ribol chercha dans sa mémoire, remuée au hasard des rencontres de la matinée. Soudain il éclata de rire et raconta : <( Vous avez assisté au mariage de Brun? mon cher, dit-il. Imaginez-vous que Dolorès sa femme, s'est trouvée malade trois jours durant, malade au point que... qu'elle était encore après trois jours... vous comprenez ? — Parfaitement. — Le quettrième jour, ordre à r^scadre d'appareiller. Brun se précipite à bord du Hugues -Capet, supplie Fiimeur. Celui-ci, sans comprendre, lui répète les exigences du métier, la résignation nécessaire, et lui déclare qu'après tout, l'essentiel était fait. Brun, navré de mettre les points sur les i, confesse alors que l'essentiel reste encore à faire. Frimeur, bon prince, sourit. Et le signal suivant est bientôt hissé et interprété sur la rade : u L'escadre appareillera

à minuit; coimnunication avec la terre interdite, sauf pour M. Brun ! » L'histoire détendit ^^uillenac pour la première fois depuis la rnort de Jacotot. Il s'esclaffait encore^ à l'unisson de Ribol, lorsque survint Bruc.

(( Hé ! hé I mes chers camarades, je vois que Toulon vous a remis sur pied, et que les liesses mondaines vous feront oublier vite le malheureux Tolbiac. Pourtant, prenez garde, il y a de mauvais bruits dans l'air et la jolie consulesse elle-même... — Parlez-vous de M°^« de Balori ? dit froidement Ribol. — De 'cette délicieuse créature, en vérité. » Vuillenac intervint à son tour : u Mon cher Bruc, ménagez vos termes ; nous ne sommes pas ici au carré. ># Bruc ricana et, sans en être prié, s'assit devant les deux ajnis. Il changea de ton pour continuer : (( Oh ! messieurs les chevaliers servants, j'avais cru pouvoir rire quand vous étiez en train de rire. Au fait donc 1 Le Préfet Maritime fait passer à tous les officiers résidant à Toulon une circulaire extra-confidentielle, par laquelle il les avertit d'avoir à fréquenter très prudemment le salon de M°^« de Balori, celte dernière étant fortement soupçonnée d'espionnage. — Oh ! crièr^nit ensemble Vuillenac et Ribol. — Comme je vous le dis. Il est probable que notre honorable chef d'état-major, à son retour, sera très embêté de l'intimité grandie entre M™^ Carlan et l'espionne. Adieu, chers camarades, j) Ribol soupira : (( Vous avez entendu ? dem.anda-t-il à Vuillenac. — Oui, c"est bien regrettable, mais cet extra-confidentiel ne nous empêchera pas de goûter avec plaisir le chocolat de la consulesse. — Je ne parle point de cela, reprit douloureusement Ribol ; j'ai peur pour... — Oui ! fit Vuillenac hâtivement. — J'ai peur simplement pour ces choses dans l'air, et dans l'air autour de quelqu'un qui est trop proche de la Balori. — Vous allez vite, en pensées, et puis en paroles : la Balori! peste comme vous la traitez déjà! » Ribol, absorbé, n'entendit pas. Il murmura encore : (( Il y a du malheur dans l'air. — C'est cette histoire à laquelle Marquestoun a fait allusion devant vous. — Mais alors, il parlait à mon intention! s'exclama Ribol. » Vuillenac, inquiet malgré lui, déplora d'avoir augmenté le trouble de son ami.

Le Petit Var, crié à ce moment dans la rue, quand ils l'eurent acheté, remit les choses au point. Non pas, bien entendu, qu'il fût le moindrement question d'espionnage et du consul de Turquie. Mais un entrefilet, qui semblait

développer une nouvelle de la veille, renseignait les deux enseignes sur l'affaire ennuyeuse du Préfet Maritime. Une inspection inattendue et sérieuse venait de mettre au jour l'incurie dans Tarsenal, ce qui eût passé bien inaperçu ; mais, incident impossible à biffer, des prévarications, des vols véritables, se découvraient dans l'administration des bâtiments en réservée .

Les deux tiers des lecteurs maritimes du Petit Var haussèrent d'abord les épaules, disant : <( Hé! nous le savions bien! » Ils savaient bien qu'un certain capitaine d'armes, terreur des supérieurs et des inférieurs, Caïmaro, s'était, depuis des années, arrogé des droits régaliens sur tous les navires remis à la Réserve, pour un certain repos. Mais ce qu'ils ne savaient point, c'est que les malhonnêtetés journalières n'avaient pas profité qu'à ce Calmaro. Un capitaine de frégate, le commandant actuel de la Réservée, était compromis. Alors, vraie ou fausse, la rumeur courut aussitôt qu'il payait, lui, ce que la prescription couvrait pour les prédécesseurs. Les histoires de meubles, de glaces, de cuivres, emportés à des domiciles particuliers, renouvelèrent l'émotion des bifteacks soustraits jadis par le commandant Rùller. Car l'argent n'était point en cause. Et, pour cette raison peut-être, beaucoup d'indulgents discutèrent l'événement, plus au point de vue réformes à apporter que malversations à punir. N'était-ce point de bonne tradition de prélever sur l'arsenal une dlme de matériel, et les maîtres-chargés, en escadre, n'étaient-ils pas félicités par les officiers en second, lorsque, après une corvée dans le port, ils rapportaient d'excellent filin et un supplément de peinture ?

Cependant il déplaisait que ce chapardage, innocenté au bas de l'échelle, eût profité à un officier supérieur. Sa personnaUté fut, tout balancé, peu mise en cause. Le Petit Var, malgré sa nuance rouge sang, ménageait la marine autant que les feuilles les plus opportunistes : avant les principes, le commerce local. Ainsi l'histoire ne s'étendit que par la hâte de savoir, et au même titre qu'un fait-divers de rLxe ou d'accident. Comme l'affaire devait être rapidement étouffée, sans récriminations, chaque lecteur demandait seulement à la feuille d'être bien renseignée avant que l'incident intéressant eût rejoint les vieilles lunes. Quel conseil de guerre, d'ailleurs, aurait gravement pu connaître du motif soulevé ?

L'intéressé, le frégaton de la Réserve, pauvre diable chargé de famille et laissé depuis longtemps aux postes sédentaires, sans espoir de jamais commander avec gros frais de table, ne comprit malheureusement pas tout d'abord la futilité de son cas. Après avoir décidé de se suicider, il préférait supporter la honte en même temps que les charges de famille ; alors il voulut partager avec d'autres les responsabilités. Le Préfet Maritime, abandonnant tout espoir d'une balle heureuse, dut intervenir à la hâte, et rassurer le coupable sur des remords absurdes. Bref le bruit s'éteignit en trois jours: le frégaton de la Réserve y gagna une condition meilleure, compensation des embarras qu'il avait causés aux grands chefs : on l'expédia à la tête d'une Défense Mobile de colonies, poste auquel se rapportait une sérieuse indemnité de logement. Marquestoun souffla. Quand même, il murmurait : (( Un port si tranquille ! Je n'ai plus que trois mois à l'habiter, et c'est maintenant que mes subordonnés font des bêtises. » Puis, après avoir vérifié la composition du futur conseil de guerre, devant lequel se justifierait la perte du Tolbiac, il rejoignit son ami, le vieux général Xopert. Le camarade avait fait savoir qu'il possédait d'excellents tuyaux, d'espèce très particulière.

M'"^ de Balori regarda passer l'amiral de Marquestoun. Elle savait par son amant, capitaine d'artillerie de marine, la proscription dont la frappait la circulaire extra-confidentielle du Préfet. Arrêtée au coin de la rue Courbet, en face de l'entrée principale de la Préfecture, elle rumina, dans sa folle colère de sud-américaine, des insultes immédiates, puisque le hasard la micttait si tôt sur le chemin de l'amiral. Mais d'autres soucis l'occupaient. L'absence du Tolbiac, partant de Ribol. n'avait guère avancé ses affaires auprès de la jolie M°^« Carlan. Au reste, elle n'avait point parlé; comment faire partager son sentiment étrange à l'amie qui en ignorait jusqu'à la possibilité? Le retour de l'aide de camp rendait illusoire toute espérance, non pas même de réussir, mais de jalonner la route vers le but. « A moins, songea-t-elle... » et sans reculer devant sa pensée : « à moins de catastrophe. » Ribol, elle le pensait, ignorant le rendez-vous accordé la dernière nuit avant l'appareillage, Ribol n'avait pas encore possédé M"« Carlan. Il fallait se mettre entre eux, plus que jamais accabler son amie dune ie-iàie ccr/ipa^iiie, exaspérer les défiances de

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^|me piiiuie. Car la mère de ]M°^« Carlan veillait en cerbère à la garde de Ihonneur du chef d'état-major. Ce n'est pas que la conduite de sa fille eût, en d'autres circonstances, inquiété sa morale ; parfois elle faisait ce rêve : son gendre promis aux plus belles destinées, déteignant sur «lie en auréole, et sa fille, maîtresse d'un Préfet Maritime, régentant une ville où les affronts avaient été jadis bus au seau par sa famille. Aujourd'hui, les assiduités d'un misérable enseigne conduisaient AI™« Carlan à trop d'imprudences. Et quelle chute pour les Pillule, si jamais se rompait le mariage qui seul leur avait donné pied dans le monde des Alaritiraes! M™® de Balori mûrit mieux encore l'alliance avec M™« Pillule, tout en parcourant la rue Courbet, car Pdbol, revenu de Paris devait s'efforcer d'employer les nuits avant le retour de Caiian sur le second paquebot.

La rue s'enlisait dans l'ouate d'une humidité peu fréquente à Toulon. Les voiles épais de la consulesse lui servaient peu. D'ailleurs, montant et redescendant le même trottoir, elle ne paraissait désireuse que de signaler sa présence à quelqu'un. Et quelqu'un sortit qui la suivit avant de l'aborder aux terrains solitaires de la place, quelqu'un qui n'était point son amant, le capitaine d'artillerie... Quand, un instant plus tard, un couple de femmes frôla Ymllenac qui flânait sur le boulevard, l'enseigne reconnut l'une d'elles, l'intellectuelle Juhette, la belle fille de la Rotonde : <( Tiens, songea-t-il tout haut, elle avait raison d'avouer l'autre soir que sa cérébralité la faisait curieuse de toute expérience! »

L'ennui de Yuillenac croissait avec les jours ; fidèle à son bizarre engagement de ne point courir à Paris, il dépensait lentement sa permission à Toulon. La compagnie de Ribol lui eût apporté la distraction préférée des causerie^, l'effort loyal de se connaître entre eux pour oser connaître les autres. Mais l'aide de camp demeurait in\isible. 11 avait, au retour do f^n mission rue Royale, griffohné quelques lignes à l'adresse O.e l'ami, et il y faisait entendre des difficultés continuelles à surmonter pour rejoindre l'adorée, une obligation de se cacher le jour pour simuler des absences, et il ajoutait, avec une candide indiscrétion, les grasses matinées employées à réparer les fatigues d'un amour exaspéré. La Rotonde, le soir, était vide. C'en était fait des bandes joyeuses de novembre ; finis les soupers

LES MARiTI.,iiLS 263

tumultueux à . . sortie du Ccusmo, et les expéditions organisées vers les ruelles mal famées. Vuillenac n'avait jamais participé à ces noces ; mais il se prenait à en regretter l'animation de passage. Il chercha des partenaires pour jouer au poker. Mais, hors le carré de joueurs toujours à la même table, les uns et les autres s'effaraient au prononcé seul du mot. La débauche timide et bourgeoise de la jeunesse dorée ne comprenait pomt le seul amusement où quelque inteUigence et quelque combativité pussent se déployer. L'enseigne, dans ces tentatives malheureuses, ne gagna que la sournoise réputation de tripoteur; beaucoup s'imaginèrent qu'il avait besoin d'argent, et, à la fln de la première semaine depuis le retour, les camarades de la table où Vuillenac buvait s'empressaient, aux pren'iiers mots de la conversatioh, de crier famine et misère. Surpris, il offrit sa bourse à maintes reprises. Alors les ricanements s'attachèrent davantage à sa toilette soignée, et on l'accusa, toujours discrètement, d'éclabousser les voisins avec sa fortune. 11 ne lui resta bientôt d'autre distraction que de lire, dormir et attendre le second paquebot. Les filles se confinaient chez elles, ivres d'opium ; et aucune de celles entrevues n'avait valu sa curiosité.

Le retour du complément de Tétat-major du Tolbiac, avec l'équipage gardé à Sa'ïgon, fut beaucoup plus prompt que n'escomptaient la Préfecture et le Ministère. Un affrété les amena sur rade de Toulon seize jours après l'arrivée du premier convoi. Barry de la Glu, passé quarante-huit heures de simulacres autour de l'épave, avait jugé qu'il arriverait peut-être trop tard pour briguer le commandement de la division de l'Atlantique. Aussi, sacrifiant le confortable des courriers des Messageries, avait-il pris passage sur un navire d'ordinaire réservé aux transports de troupes, de cabines étroites e^, de cuisine déplorable. Du Pré maugréa vainement toute la durée de la traversée; du moins, il s'avisa que la nourriture bouleverserait son estomac, détraqué déjà par l'opium, et il commença de circonvenir Minçavoué pour que le docteur promit de lui faire obtenir un congé de convalescence. Quant au reste de l'état-major, serré autour de Bichin, il commençait de savoir, avec une étonnante précision, les méfaits de la balle en caoutchouc et les incidents de la nuit du naufrage.

Bichin ne quitta pas l'affrété avant d'avoir fait descendre

dans rembarcation la précieuse caisse où se tassait la balle. Mais le premier canot qui parut autour du vapeur fut la propre baleinière du Préfet Maritime. Marquestoun ny était point ; M'^® Marie-Bran ter se carrait au fond, manœuvrant les cordons du gouvernail. L'encombrement des barques accourues, le passage traversier des mouches de Tamaris ou de la Seyne, le débouché subit d'une grosse chaloupe ou d'une vedette, rien ne Tintimidait. La tête de bilboquet suivait la secousse rythmée des avirons ; aucune brusquerie de geste ne nuisait à l'étalage de son sangfroid. Et. par moments, elle encourageait les hommes avec les traditionnelles expressions de match dont la rudesse ne l'effrayait point. Carlan, jovial, frappa sur l'épaule de Marie-Branter, qui, penché sur le couronnement de l'affrété, surveillait attendri, la tenue de sa femn.e : (( Bé, cria-t-il, voilà une vraie fille d'amiral! Vous ne devez pas lui faire peur, hein? Branler, malgré tout ce que vous avez de plus qu'eliel » Le gendre de Marquestoun grimaça un sourire ; il n'avait pas pu s'habituer aux crudités du chef d'étatmajor. L'autre continua : a Je regrette, mille Dious! que votre épouse n'ait point rencontré la mienne pour la conduire ici. Je présume que M""® Carlan doit se languir de moi. — Certainement, certainement », fit Branter empressé, sans raillerie devant cette fatuité pittoresque en langage du terroir. Carlan ne le lâchait point; il finit par gronder, en gonflant ses bajoues monstrueuses : (( Madame ma bellemère me signalait, quand nous partîmes, qu'un godelureau rôdait autour de ma femme! Il ne faudrait pas qu'il se soit.montré pendant que le Tolbiac naviguait dans ce foutu pays de Saigon. »

Cependant, Ribol avait réaUsé un plan de précautions. La veille, sans prévoir le moins du monde l'arrivée prématurée de Carlan, il avait décidé de renoncer au reste de sa permission et de servir en con'ée dans le port. De celte façon, pensait-il, persuadé faussement des soupçons du chef d'état-major, sa présence à Toulon, avant le conseil de guerre, était commandée. Un congé, passé dans la ville, au lieu d'en jouir près de sa famille lointaine, eût éveillé des attentions, il se l'imaginait du moins. D'ailleurs, ce nouveau service lui prenait peu de ses loisirs, seulement une nuit sur douze à quinze. Le malheur voulut que sa nuit de garde coïncidât avec la première qui suivit le retour de l'état-major: les officiers sédentaires, attachés à la

surveillance du port, ne manquaient jamais d'attribuer aux camarades, leurs passagers collaborateurs, la corvée imm.édiate des vingt-quatre heures. De la sorte, ils gagnaient un repos supplémentaire. L'affrété s'amarra sur le coffre vers midi. Ribol avait écrit à M°^^ Carlan par le courrier de dix heures; malgré les prières de sa maîtresse, il lui fallait crier son désir loin d'elle, à chaque éloignement. Il prit son service de garde, joyeux ; le cuirassé en réserve, sur lequel il devait coucher, se trouvait échoué au bassin le plus éloigné de l'arsenal. Ainsi l'enseigne ignora la présence des gens du Tolbiac à bord de l'affrété.

Et les choses le trahirent aussi. M^« Carlan, n'ayant pas à croiser son amant dans la journée, rejoignit au commencement de l'après-midi M™^ de Balori. La consulesse prit la femme du chef d'état-major dans sa voiture, bien serrée contre eUe, et l'emmena en visite à Tamaris. Lorsque M"^^ Carlan monta chez elle, à la tombée de la nuit, pour y trouver son mari, celui-ci lisait la dernière lettre de Ribol. L'écriture de l'enseigne avait trop souvent rédigé les notes de l'état-major pour que le chef la méconnût. <( Je vais, madame, vous conduire chez votre mère, tonitrua-t-il ; je verrai demain quelle conduite tenir envers une pécore qui voudrait faire cornard le commandant Carlan! » La nuit n'était pas trop longue pour réfléchir à la situation; la certitude seule des affres de sa belle-mère reposa quelque peu le capitaine de frégate. Deux fois, M™® Pillule se présenta à la porte de son gendre; il la harangua sans ouvrir, et elle s'en alla, persuadée que la folie de sa fille ruinait à jamais l'étabhssement maritime péniblement édifié. Des Russes étaient attendus sous peu, qu'elle allait recevoir avec éclat, et maintenant, en place de cette consécration sociale définitive, ce serait la risée de la ville et le retour aux bas-fondsl Plus de gendre, plus d'assiette. M™® de Balori, mandée par son amie, préserva du moins la maîtresse de Ribol des injures de sa famille. Elle soulagea avec sollicitude la veillée lugubre des Pillule, stupéfaite en soi d'un accident si prompt à écarter de son chemin passionné l'obstacle de l'amant.

Carlan s'inquiétait peu de son état nouveau, encore moins de la psychologie de sa femme. Il s'exaspéra seulement que la circonstance vînt chevaucher les délicates questions de la perte du Tolbiac. Jamais une idée de divorce ou de séparation discrète ne lui serait venue à l'esprit, mais au-

jQurd'hui davatitage il était indispensable de sauver la face. Sa femme, parbleu, il ne Fen retrouverait que plus soumise, l'orage passé, plus docile à l'aider de sa beauté pour la carrière. Mais il avait quand môme fallu la chasser dignement, au moins une nuit : les fonctions de Ribol, auprès de Barry de la Glu, sous les ordres de Carlan, compliquaient les solutions du chef d'état-major, effrayé d'avoir à perdre par maladresse son poste de choix auprès de l'amiral, dans le nouveau commandement que celui-ci ne manquerait pas d'obtenir. Sa laideur fameuse le contraignait d'un autre côté à la justice d'Othello par une manifestation qui fît taire les rieurs. Autant son grotesque, étudié dans sa joviaUté, l'avait poussé aux honneurs, grâce aux puissants qu'il amusait, autant un ridicule véritable, et le moins pardonné de tous, tuerait dans l'œuf ses visées plus hautes.

Le lendemain, une heure à peine après le réveil, Ribol s'étirait, las d'une nuit passée, sans ôter ses vêtements, quand un matelot le prévint qu'un officier l'attendait sur le quai du bassin. L'enseigne avait lu déjà, dans le journal du matin, la hste des passagers débarqués de l'affrété. Il songea à quelqu'un de ses camarades du Tolbiac, sans insister pour deviner la surprise d'aucu-n d'eux. Il monta. Du pont, il reconnut Carlan, arrêté près d'un canon fiché en terre. Brusquement, il frissonna de comprendre la visite matinale, évoqua rapidement les larmes de M™^ Carlan. Puis il s'engagea sur la passerelle. — Des poutres, des madriers en coin, des cordages, maintenaient le cuirassé ventru à sec sur la ligne des tains; ainsi de la coupée au terre-plein du bassin, il fallait descendre un chemin de bois. Au-dessous les formes du carénage béaient. Le marteau des ouvriers invisibles, sous la coque, frappait avec des sonorités enflées dans une profondeur d'abîme.

Ribol avait marché sans une hésitation ; il s'arrêta à deux pas du capitaine de frégate : (( Je suis à vos ordres, commandant, dit-il en saluant. » Carlan, le bras fébrile, s'avança sur l'enseigne et celui-ci, qui s'effaçait respectueusement, dut demeurer immobile contre la bordure du bassin, face à son chef : <( Mes ordres, gronda Carlan, sont que vous ne reparaissiez plus chez moi, et que vous vous arrangiez au plue tôt pour quitter cette ville. )) Ribol eut froid au cœur : « Pardon, fit-il... — M'avez vous entendu, galopin? grinça Carlan. » L'injure grotesque raidit l'aide

LES MARIiniES kb é

de camp ; il demanda, la voix blanche : <( Vous m'avez insiilté. commandant, et j en suis encore à ignorer les raisons de cette scène. — Nierez-vous ceci? fit Carlan en m ontrant la lettre. » Rihol ne broncha point : <( Je vous fais mes grandes excuses, commandant, dit-il ; j'ai eu la folle audace, en effet, de déclarer à M™« Carlan mon amour insensé, mais elle n'y a jamais répondu. — Ah! ah! siffla le capitaine de vaisseau... Et c'est la seule fois où vous vous soyez adressé à elle? » L'enseigne hésita, pâli : <( La seule fois, oui, commandant, dont je vous demande pardon, mais rien de M™^ Carlan... — Alors vous partirez tout de suite? — Mais, mes fonctions, et puisqu'un seul moment d'aberration... — Vous mentez. )) Carlan avait crié au hasard, dans la détente seulement de son exaspération de la nuit. Ribol leva sa main. Et dans sa rage, immédiatement tombée, le chef d'état-major vit devant lui le jeune homme, les yeux brillants, la tête haute, sans doute décidé à tout plutôt que de perdre une maîtresse adorée. Derrière, le cuirassé rapprochait ses formes contre le regard halluciné de Carlan. Il avança d'un pas brutal, plus près encore de son adversaire. Un cri d'épouvanta±)le angoisse effara les bruits réguliers du bord et du travail. Ribol, en reculant pour mieux s'assurer devant la m.enace de Carlan, venait de buter contre la bordure de fer, et, à la renverse, tournoyait pour flaquer en bouillie sur le fond du bassin.

La réflexion de Carlan ne dura pas plus que la chute lamentable. Des matelots accouraient; il leur dit : « C'est affreux, descendez dans le bassin. L'officier causait avec moi; il a fait un faux pas; il est tombé, dépêchez-vous. Moi je préviendrai le Préfet Maritime et les camarades. »

Marquestoun, par la voix de l'officier de service, voulut faire attendre le commandant essoufflé. Il conférait, dès cette heure, avec le brillant Anatole Durémy, le tout puissant amiral maintenant retraité, mais quand même de passage à Toulon pour recueillir de ses créatures la commande habituelle de grades et décorations. L'aide de camp, effrayé de l'aspect de Carlan, prit sur lui de l'introduire dans le cabinet du Préfet.

L'amiral Marquestoun au reste, en présence du capitaine de frégate ne songea point à s'impatienter de l'intrusion. Carlan arrivait, les yeux injectés, la démarche brève, et la graisse de sa face tremblait, aussi convulsive que ses mains. Comme le préfet s'excusait auprès de Anatole Du-

rémy, qui n'avait d'ailleurs pas bougé : «. Oh! mon cher amiral, fit ce dernier, je suis de la marine, et rien de ce qui touche à la marine!... — Que se passe-t-il, commandant? demanda Marquestoun à Carlan. )> La présence de son aîné le gênait; il se sentit en la posture dun Salomon qui passerait une colle. L'ancien aide de camp de l'Impératrice, curieux, s'était calé dans un fauteuil, à peu près invisible derrière le bureau. (( Amiral, détailla Carlan, un nouveau malheur frappe le Tolbiac, du moins son étatmajor; l'enseigne Ribol, mon subordonné direct, avec lequel je m'entretenais tout à l'heure auprès du bassin Mis- .siessy, a buté sur la bordure, et s'est fracassé la tête au fond de la forme. — Horrible! crièrent à la fois Marquestoun et Durémy. » Le capitaine de frégate se retourna à demi vers le fauteuil dissimulé, et il continua : (( Outre mon désespoir de vous apprendre aussitôt cette catastrophe, une coïncidence regrettable de circonstances m'oblige, amiral, à vous renseigner sans retard. Des faits particuliers m'appelaient vers M. Ribol, lorsque je l'ai joint auprès de ce bassin, et c'est au milieu d'une discussion que... — Eh effet, commandant, interrompit Marquestoun, quelle étrange nécessité vous conduisait si matin dans le port? )>

La netteté du récit de Carlan, en contraste absolu avec le désarroi accusé de ses attitudes, frappait le Préfet. Furieux, sans pouvoir protester, d'un incident qui agitait encore son administration, il s'apprêta à faire sentir sa colère au capitaine de frégate : « Pardonnez-moi, amiral, fit ce dernier, de réserver mes explications; mais, je vous en supplie, comprenez la coïncidence regrettable de cette discussion et dumalheur... — Plaisantezvous, commandant? M'avez-vous choisi, oui ou non, pour juge et pour conseil? Il me faut tout savoir, tout, entendezvous? pour apprécier si cette futile histoire, qui vient encore bouleverser l'arsenal... — Oh ! amiral, se hâta de dire Carlan, futile histoire, la mort d'un officier! )> Marquestoun se mordit les lèvres : « D'ailleurs, imposa-t-il, sa colère montant, il m'est revenu, mon cher, que M"'^ Carlan est l'amie intime de M™® de Balori. Je suis désolé de pénétrer dans votre intimité; mais je ne fais que vous communiquer verbalement une circulaire confidentielle dont vous eussiez pris connaissance aujourd'hui. Ces rapports doivent cesser, à cause de votre état et surtout de votre poste actuel,

M°^® de Balori étant à peu près convaincue d'espionnage. — Amiral, déclara Carlan qui jugea inutile de continuer son tremblement, il ne s'agit point à présent de M°^^ Carlan. — En êtes-vous sur, commandant? )) Une toux de Anatole Durémy souligna la malencontreuse interrogation. Carlan avait redressé la tête. Il fixa ses yeux méchants sur les yeux bovins du Préfet : « Est-on jamais sûr de Thonorabilité de personne, répondit-il lentement, même de celle d'un vice-amiral, commandant en chef? » Alarquestoun, inquiet, baissa le ton: puis, très digne, il fit mine de s'approcher du cordon de sonnette : « Vous vous oubliez, commandant, vous insultez votre chef le plus direct, l'amiral Frimeur, et dans ce cas, je me vois forcé... » Le capitaine de frégate ricana ; Marquestoun n'alla pas jusqu'à la sonnette : (( Oh! amiral, prononça Carlan doucereux, ai-je prononcé le nom de quelqu'un? — Enfin, commandant, que voulez-vous? Cessons cet entretien, car... »

L'autre s'approcha, et dans un murmure, très net cependant : (( Il m'est absolument égal que la fille de Frimeur, Lina, soit en flirt, ou plus, avec du Goust; mais dans le moment, il ne m'est pas indifférent que les habitudes du général Nopert dans certaine rue, en compagnie de son ami, le Pr... — Assez, monsieur! cria Marquestoun. » .-vnatole Durémy jugea utile de mieux paraître. Le commandant vous priait de l'appuyer pour un poste de choix, mon cher amiral? Il a raison; si je puis lui être utile, sa valeur m'est déjà connue. » Carlan se hérissa. Il affecta de détourner ses regards de Anatole Durémy, pour les garder sur le visage terrifié de Marquestoun. Sa rage revenait. Une haine de Triboulet jetant le masque le poussait à abuser de ses avantages, maintenant qu'il avait terrorisé le Préfet. Il reprit : (( D'ailleurs, rien de nouveau sous le ciel, n'est-ce pas? On m'a conté qu'un ancien chef de l'escadre, choyé jadis aux Tuileries, revient à Toulon régulièrement dans une famille dont toutes les sœurs furent à leur tour ses amies, et où il en éclôt une dernière de quatorze ans. » Marquestoun s'était assis, toujours livide; rassemblant ses gestes, il simulait une patience léonine, tourné vers les injures de Carlan auquel il semblait dire : « Quand vous aurez fini? » Mais Anatole Durémy, sans souci des rangs, du heu, de la circonstance, continuait avec calme l'entretien : « Vous avez, commandant, dit-il, maintenant une assez grande connaissance des affaires de femme pour savoir qu'elles sont a±)so-

2TU LES MARimiES

lument différentes des auties... des autres histoires, surtout pour quelqu'un qui ne dépend plus de personne. )> La sérénité de l'ancien chef rompit linsolente assurance du capitaine de frégate: il se vit en mauvaise posture ^ds-à-\is du tout puissant roi de la marine. Durémy s'adressa à Marquestoun : <( Dites donc au commandant que, sïl désii'e le poste, vacant dans un mois, d'attaché naval à Rome, nous le lui ierons obtenir avec plaisir. » McU'questoun branla solennellement la tête pour acquiescer. Carian, confondu, balbutiait : « Quelle reconnaissamcel amiral, amiral... il me suffisait de... — Ohl ceci, fit négligemment Durémy, c'est pour payer vos injures... Allons, bonne chance! M™« Carian vous sera d'un précieux concours dans vos nouvelles fonctions. »

Le capitaine de frégate interrogea de l'œil le Préfet qui s'était levé, pour savoir s'il pouvait considérer le congé comme réguUer. Puis il sortit à reculons, courbé. Anatole Dm émy arrêta de verbeux conmfientaires que mâchait Marquestoun ; (( Comhien je suis désolé, fit-il. de mon indiBcrétionl Je m'en vais. Oui. je re\iendrai... Allons, à bientôt; vous savez, j'ai aussi mes petites affaires. » Le sang-froid de Dmérny faillit abattre Marquestoun autant que les révélations de Carian. Il se prit la tête à deux mains pour réfléchir aux sous-entendus du \-ieux camarade : est-ce que tout le monde, maintenant, était donc renseigné sur les tuyaux partagés avec Nopert? Il ti^essaillit d'imaginer, revenu aux plus instantes préoccupations, l'écrasement de Ribol au fond du bassin, et grommela, avec une inconsciente ironie pour le sort révolu de l'enseigne : u Tout cela finira mal! »

Comme Carian quittait la Préfecture, il se trouva face à face avec du Goust. Hàtif, il continua sa marche, mais le beau lieutenant de vaisseau le rattrapa, la bouche fleurie : '( Conmiandant. commandant! une bonne nouvelle entre nous, je me marie. Pourrai-je vous demander de me ser^ir de témoin? » Le chef d'état-major s'arrêta net : « Vous marier, vous? fit-il. » Du Goust se persuada d'une allusion habituelle à son excessive camaraderie avec la fille de Frimeur, camaraderie qui était la fable de l'escadre : ({ Dame! répondit-il, la mine joufflue de fatuité, tout a une fin. » Carian avait repris sa marche rapide: et l'autre, interloqué, le .suivait : « Laissez-moi donc, fit brusquement le capitaine de frégate. Ribol est mort. »

La rapidité de ses courtes jambes le menait maintenant

au trct. Les retraités qu'il bouscula dans l'allée de la place d'Armes, écarquillés, se retournèrent pour voir plus longtemps cet officier supérieur, hors de la solennité ordinaire du grade, qui s'essoufflait sous des préoccupations évidemment de simple mortel : « On lui a lait tort, dit l'un d'eux. » Les autres gravement opinèrent. Cette expression traduisait leur manière de juger le moindre événement, et résumait leurs échanges de confidences amères, au soleil du matin, depuis l'heure de leur retraite. M'as-tu vu des ±)as rangs de la marine, ils évoquaient et creusaient les mystérieuses malveillances de jadis qui les empêchèrent de gagner de meilleurs destins. Et le peuple les nommait les <( Monfaitort », fondant en ce terme bizarre le terminus de leurs phrases : a Ils m'ont fait tort, n Si l'on avait fait tort à Carlan, le dommage était largement réparé. Le poste d'attaché naval à Rome assurait la promotion au grade supérieur aussi vite qu'un autre embarquement, même d'état-major. Aux auties points de vue. l'avantage était mervefileux. Mais le capitaine de frégate décida habilement de laisser croître les terreurs de sa belle-mère et les souffrances de sa femme. Il se précipitait pour leur apporter rénigme d'une attitude fatale, et, les gardant dans l'incertitude des événements, les précipiter à ses pieds avant la fin de la journée. Au travers des supplications de M°^ Pillule, le soir, derrière sa porte refusée, il avait démêlé l'annonce du prochain convoi de Russes : il se frotta les mains à ce souvenir; l'épouvante d'un effondrement social, au moment de resplendir dans une gloire d'ingénieur ami et allié, déciderait les Pillule à payer chei^ la magnanimité du gendre. Ainsi un fort reliquat de dot, dont le versement avait été trop différé, faciliterait bientôt, grâce aux événements, le séjour des Carlan en Italie.

Mais quelqu'un sembla d'abord troubler sa fête. Quand il se présenta chez la belle-mère, où sa femme agonisait son amour, on n'ignorait plus qu'un accident avait frappé Ribol. Les renseignements d'abord étaient fort incomplets; le père Pillule, bonne tête de cocu perpétuel, peu fait pour de charitables concours, s'était énergiquement refusé à s'informer mieux. A son bureau, comme tous les matins, il attendait philosophiquement les résultats des décisions de son gendre. C'était M™® de Balori qui, sur la supplication de son amie avait guetté le capitaine de frégate quand il sortit à l'aube de chez lui. Elle avait vérifié qu'il

entrait dans l'arsenal et, très intéressée elle-même à la conclusion de la crise, avait eu la patience d'attendre qu'il reparût. Son attitude présagea à la consulesse des résultats extraordinaires. Elle s'en étonna; la conduite de Carlan, dans son rôle de mari trompé, lui paraissait peu portée à se guinder jusqu'à un appareil tragique. Cependant elle ne douta plus d'un duel, immédiatement conçu et réalisé, lorsqu'un homme, expédié du cuirassé où Riboi av£iit passé la nuit, lui apprit en courant que l'enseigne râlait, s'il n'était déjà mort.

Ainsi Carlan trouva les trois femmes terrifiées dans la chambre de M™« Pillule : « Ayez pitié de nous, mon gendre, hurla la belle-mère, ayez pitié de nous! — Ne me tuez pas, j'ai peur ; pardon ! sanglota M™^ Carlan. n Et M™^ de Balori. dans un torrent de larmes, qu'attiraient les pleurs des deux autres, joignit ses mains sous les bajoues de Carlan : (( Oh! commandant, hulula-t-elle, laissez-moi vous supplier au nom de ces pauvres femmes. Maintenant que votre honneur est satisfait, puisque vous avez par ce duel châtié l'insolent, songez à pardonner ici. n M™^ Pillule cria plus fort, furieuse de lïmprudent aveu de la consulesse : <( Ma fille n'a rien fait... elle est pure, je le jure. » M™^ Carlan se roula par terre, puis s'accrocha aux pieds de son mari, et, tandis que M™« de Balori recommençait sa lamentation, elle essayait lâchement de se faire entendre : « Tu t'es battu!... heureusement tu n'es pas blessé... Je suis bien heureuse... pardonne-moi! n Carlan, hébété, serrait la consulesse sur son ventre agité, les trois femmes recommençaient de parler ensemble. Alors , le chef d'état-major renonça à ses projets d'effrois à prolonger. Le mot de duel l'avait stupéfié, mais il comprit \ite la superbe attitude nouvelle en laquelle l'erreur de la consulesse le montait. Il y réfléchissait, lorsque les cris unis des femmes se reprirent à ébranler l'étage. A tout prix, il fallait arrêter ce débordement de remords; sinon, alors que toutes indiscrétions au dehors se trouvaient prévenues, le scandale allait naître des intéressés eux-mêmes. Il agita ses bras, força sa voix au milieu des autres. Et il répétait : » Bon poste... moi. bon poste... attaché à Rome... avancement... nous avoir bon poste. » Ce parler nègre se perdit longtemps encore dans le désespoir des trois femmes. Enfin, il ne s'éleva plus dans la chambre qu'une plainte continue et basse, coupée de hoquets. Carlan put

commenter son changement de situation sans en expliquer l'origine et la soudaineté. Du coup, M^^ Pilulle tomba dans ses bras; la largeur de la poitrine du commandant pouvait heureusement hospitaliser à la fois sa belle-mère et la consulesse; celle-ci n'y demeura plus longtemps : elle entrevit tout à coup que Téloignement de M™® Carlan anéantissait les projets de son extraordinaire passion, et aussitôt, les yeux secs, elle ricana devant Carlan, ahuri, et lui siffla au nez : <( Stupide cocu! » La porte claqua derrière elle. Les étreintes de M™® Pillule atténuèrent le bruit et la valeur de cette sortie. M™« Carlan, toujours par terre, considérait timidement le héros : elle murmura, sans flatterie cette fois, dans sa seule sincérité : (( Tu t'es battu, oh! que c'est bieh! )> A cette heure, on transportait à l'hôpital maritime le corps de Ribol.

^^uillenac, levé plus tôt qu'à l'ordinaire de son oisiveté ennuyée, avait accepté de suivre à bicyclette le duc de Frontin. C'était la grosse occupation du heutenant de vaisseau, sorti de son zèle fanatique dans la monotonie du devoir à bord. La conscience de la valeur de son sang, non point sa morgue, le faisait ignorant des gens de Toulon, ceux semblables aux Piilule, ou ceux tels que les Caro d'Uytézi. Aussi, quand VuiUenac, dans la discussion de l'itinéraire, lui eut confié son dessein de revenir, après le déjeuner pris dans un coin de la côte, pour visiter au jour de M'^^ Ruyroé à Tamaris, le duc s'étonna un peu : u Allezvous donc dans le monde d'ici? interrogea-t-il contre sa coutume. — Oui, répondit l'enseigne, mon intention est de m'y distraire ; la promenade me pousse à la succursale du faubourg Saint- Vauban. » Frontin, enfourchant sa machine, conclut avec un effort de bienveillance : <( On m'a conté, en effet, que certaines personnes, peut-être à ces endroits, oublient volontiers leur nom quand il s'agit de distraire des hôtes... Partons-nous? » Sur le haut boulevard, les bicyclettes séparèrent la bande des Curard : (( Quel est donc, demanda Vuillenac, ce vieillard qui porte beau au milieu d'elles?... Voyez, il guide paternellement la plus jeune. — Elle a des cheveux superbes, fit le duc, et ses nattes jurent avec les formes de son buste... Ce vieillard, dites-vous? Eh! c'est l'amiral Anatole Durémy Bah! s'exclama Vuillenac; est-il leur parent? » Frontin souleva une main de son guidon pour un geste évasif, et tous deux pédalèrent de nouveau. Ils étaient loin, quand une

rumeur de laccident du bassin Missiessy s'essora de l'arsenal sur la ville.

Quand renseigne fui introduit dans le salon de la villa, à Tamaris, après s'être informé de M™^ Ruyroë, il s'étoùna de ti'arriver point au milieu d'une foule empressée. Les explications de la maîtresse de maison complétèrent sa déception, et il déplora d'avoir abandonné Froniin sur la route. (( Je suis bien heureuse de vous voir, monsieur, disait M™« Ruyroë, bien que je ne reçoive point le troisième jeudi du mois. — Ahl madame, que d'excuses... — Non, non. Je vous répète que votre visite, cher monsieur, me charme; et d'ailleurs, j'attends par le bateau de tout de suite ma bonne amie, M™^ Marie-Branter. Elle vous consolera de votre tête-à-tête. » Vuillenac protesta le plus galamment du monde, mais la curiosité de l'être de sa partenaire s'était trouvée assez rassasiée dès le bal de la Préfecture, en novembre. La vue de V Annuaire relié, . sur la table à thé, acheva de figer la bonne grûce du jeune homme.

Pourtant Al°^^ Ruyroë n'était point sotte. Il parut à Vuillenac que ses phrases n'étaient pas plus banales que celles du stock ordinaire, et qu'une note assez juste sur Toulon se précisait dans ses jugements. Mais sa voix l'intéressa moins d'abord, mal écoutée, que l'attitude eVitière et l'animation variée de la face. Alors, il prêta mieux son attention au discours ; dans chaque détail d'intimité, dans chaque aperçu ouvert sur le présent et le passé de cette vie obstinée, il lut l'anormal. Pour s'être identifiée aux conceptions de son brillant mari, M™« Ruyroë n'était plus qu'an individu dans la première classe de l'espèce maritime. Autant les nécessités d'errant, en chasse de l'avancement, avaient jeté plus que tout autre le commandant Ruyroë à la discontinuité de l'être, autant l'intérêt de sa femme à ses réussites la rendaient indifférente à la trame défilée de jours heureux. Après des douzaines d'autres, la maison était de louage et tout son nécessaire ; les enfants hâtivement absorbaient au hasard des cinq ports les saines traditions des bons Pères, un mois à Brest, un an à Toulon, peut-être un jour ailleurs ; et le seul home n'était jamais que le navire où se déployait l'activité du chef de famille, actuellement une frégate-école, aux Antilles aujourd'hui, demain, dans le Levant. L'anormalité éclata mieux pour "Vuillenac lorsqu'il se reprit à détailler l'apparence de M™« Ruyroë, devant laquelle une vague inquiétude le sai-

sissait tout à l'heure. Ces yeux de fièvre, ces froissements de jambes, ces saillies d'angles sous une peau cependant fraîche, cette lèvre màchurée, soulignaient le plus gros des sacrifices offerts par la future amirale à l'avenir de son mari. Et Vuillenac ne douta point, unissant les souvenirs d'autres quasi-veuves maiitimes, que celle-ci, plus que les autres loin de Tépoux, revenait avec une monstrueuse résignation à ses habitudes de jeune fille, les meilleures comme les plus déplorables.

Le bateau siffla sous les fenêtres : quelques pas séparaient le débarcadère du perron. Vuillenac se réjouit; la conversation pouvait espérer une autre variété que celle des interjections étrangères à sa pensée, curieusement occupée. M""® Marie-Branter parut ; les deux amies s'embrassèrent : (( Allons, fit M™« Ruyroë, éventrez le sac aux nouvelles. — Du Goust se marie... Mais M. Vuillenac a dû vous l'apprendre. — Je Tignorais, madame! )> M™® Ruyroô s'impatienta : « Oh! ces jeunes officiers! Je les accuse de se moquer de nous. Ce pauvre Loti posait pour n'avoir rien lu; eux feignent de ne rien écouter. » L'enseigne ne songea point à excuser Loti. « H y a plus triste, continua I\l°^^ Branter; ce malheureux M. Ribol est tombé dans le bassin Missiessy et on vient de le transporter en bien mauvais état à l'hôpital maritime. » Elle n'avait pas achevé que Vuillenac se trouvait debout : (( Mon Dieu! fit-il, la voix tremblante. )> ^|me Ruyroë fit la moue; l'incorrection du jeune homme lui changea une bonne impression reçue de lui. (( Madame, suppUait Vuillenac, étes-vous bien sûre de l'événement? comment ne l'ai-je point su? » M™® Branler donna quelques détails avec bonté ; l'accident, elle l'avait appris un moment avant de venir au bateau de Tamaris ; son père, le Préfet Maritime, en était au désespoir et l'avait mandé à son gendre. M"'^ Ruyroë tapotait son genou : (( Pauvre malheureux! fit-elle le ton calme... A propos, ma belle, comment va la petite M°^« Carlan? » M^^^ Branler ne s'étonna point que ce nom eût surgi après celui de Ribol. Le départ de Vuillenac, qui, bouleversé, prenait congé maladroitement, l'empêcha un m.oment de renseigner son amie. Puis elle continua : « On dit que la petite Carlan va nous quitter bientôt... »

ÎJ'^« Carlan, Ribol, les syllabes de ces mots se disloquaient ou s'enflaient en heurtant le doute de Vuillenac. Comment une aventure aussi quelconque et aussi prévue

dans son cours et sa conclusion, avail-elle pu se résoudre en une tragédie? Car l'enseigne accepta aussitôt, pour la retenir à jamais, l'évidence dun duel déguisé en catastrophe. Sa logique faiblissait, sa psychologie tournoyait, en défaut, sans perchoir. Et le bateau le ramenait vers la vieille darse, dans une après-midi de fin janvier, où la chaleur extraordinaire du soleil intermittent persuadait, au plein air, de lintimité d une chambre avec un poêle, fenêtres ouvertes. Il évoqua les souvenirs très rares d'adultères maritimes. Le document manquait. L'absence des maris, ridiculement confiants en des morales souveraines ou des physiùlogies d'exception, ne leur laissait que ce ridicule ; dans tous les ports, la crainte de l'enfant sans père légal assagissait les femmes, abandonnées en plein désir, et le départ pour longtemps amenait ce résultat paradoxal d'une plus nombreuse fidélité. Que les compensations en fussent souvent d'un ^ice étrange, cela n'apportait aucune lézarde à la muraille sociale. En tous cas, les quelques exemples de flagrant délit se perdaient dahs les allées et venues entre le Xord et le ]\Iidi: il suffisait de persuader le mari d'une illusion optique à laquelle il se raccrochait volontiers, et les produits croissaient aussi choyés, sans bousculade, mieux remplis peut-être de leur hérédité maritime par un double courant.

Alors quelle folie avait lancé Carlan sur Ribol? Pourquoi, soudain, avait-il risqué sa carrière de chef dans une colère d'homme? Carlan avoir vu rouge, Carlan sanglant comme un Othello! l'inadmissible conception à la pensée de Vuillenac! Du moins, il s'inquiéterait aussitôt de la malechance de PdboK La blessure de l'ami devait être légère, comme celles qui d'ordinaire saignent au bout de ces épées de duel. L'enseigne ramena sa tendresse sur la figure imaginée de l'aide de camp et il attendit, lointainement remué, que son évocation ceignît au front grave de Ribol l'auréole des ouvriers d'amour.

Le bateau passait entre les cuirassés de Tescadre. Au balcon d'arrière du navire amiral, \'uillenac aperçut Frimeur et se plut à le croire absorbé dans ses mécomptes du Tolbiac. La disparition de Roberzans ne devait guère arrêter le chef ; à lui, Vuillenac, elle avait causé l'effroyable corvée du tête-à-tête avec ce cadavre indifférent. Combien la fin de Jacotot l'aurait davantage ému si les mauvaises dispositions qu'encore il aurait précisées comme de la

LES xMARITIMES 2 i .

veille, son annonce lugubre dans une béatitude du paquebot, tout ce mal à-propos n'avaient point fait de Tévénement un moment à secouer de la mémoire! Puis, la rêverie de Vuillenac brouilla des images de mort et de duel : au fait ne mourait-on pas quelquefois, ohl si rarement, en duel? Il remua ses jambes pour chasser un vagabondage d'àme. Certes, dans les cas d'exception, il devait faire froid à la peau de ramener un corps troué à de chers ignorants... Les passagers, autour de Vuillenac, s'extasiaient davantage sur la beauté du jour. A leur quotidienne conversation pauvre, le temps donnait le meilleur aliment et cet aprèsmidi, chaud en plein hiver, permettait quelque envolée de pronostics, une candide fierté de subir ce bien inéluctable, une abondance croissante de questions sur les maladies de la saison. Vuillenac s'énerva de les entendre parler, vigoureux et stupides, comme si les heures étaient miraculeusement accordées à leurs êtres cacochymes. Ensuite il s'arrêta de penser à nouveau à la blessure de Ribol frappé par le hasard ridicule.

Quand il s'informa à l'hôpital maritime, il sut que son ami était mort depuis le m.atin. Un ordre avait pressé la mise en bière pour éviter, disait-on, à la famille qui accourait enlever son enfant, l'affreux spectacle de la tête écrasée. Vuillenac, dans la cour aux relents d'iodof orme, pleura. Il ne put songer que la précaution lui éditait le frisson dont il s'était connu peureux, sur les flots charmants, sous la lumière d'un soleil à sa nouvelle course.

D'ailleurs, il lui panit un devoir de vérifier si les télégrammes avaient été adressés à chacun des officiers du Tolbiac hors de Toulon, ou si quelqu'un avait prévenu les autres, en ville, de la mort du camarade. Minçavoué l'avait devancé dans cette tâche. Par hasard, il s'était trouvé à l'hôpital lorsqu'on rapporta Ribol de l'arsenal. Vuillenac apprit de lui que, seuls, Merseau et du Pré, restés introuvables, ignoraient encore le malheur. (( Je les chercherai; fit l'enseigne. — Oui, mon bon ami, appuya le docteur qui lui secouait les mains en chevrotant; trouvez-les; je suis bien occupé ce soir... Vous comprenez que je ne reste pas inactif en attendant cette réunion du conseil de guerre; je fais un peu de clientèle civile, et voici l'heure de ma consultation. » Vuillenac accompagna machinalement le docteur. Il lut entre ses mains la dépêche de Barry de la Glu. L'amiral télégraphiait de Paris : <( Associé k votre dou-

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leiir. J'avertis du G oust me représenter, unisson dana nouveau malheur. )) Minçavoué commenta les- mots; sans doute, Tamiral avait trop le souci actuel de briguer un commandement dans l'Atlantique; il déplorait de ne pouvoir quitter Paiis, mais son émotion, à n'en pas douter, crevait le papier. Vuillenac abandonna le docteur devant sa poiie: sur un battant, une plaque de cuivre, reluisante, neuve, portait : (( Docteur Minçavoué, médecin exotique. »

La soirée entière, l'ami de Ribol battit les rues : une dizaine de fois, il sonna en vain aux portes de du Pré et de Merseau. Enfin il se décida à suivre les pistes du noctamhulisme connu. Précisément, les deux camarades, ce soirlà. avaient décidé de ne pas fumer l'opium. Et ce fut au ((Flamboyant » que Vuillenac découvrit du Pré; à moitié ivre, au piano, il faisait danser les filles de la maison. Qucind l'enseigne lui eut dit à voix basse la cause de sa venue, du Pré ferma violemment l'instrument et s'allongea larmoj-ant sur 1& canapé. Il fallut que Vuillenac intéressât les filles au mallieur de la journée ; et leurs bonnes âmes se fondirent avec l'apitoiement du petit lieutenant de vaisseau. (( Il était si gentil, dit l'une. — Bien gentil, appuya une autre ; mais il ne venait plus souvent. — On m'a dit qu'il couchait avec une femme du monde, assura la troisième. » Enfin une quatrième, ceUe-là titubant, brailla : « Ohl le pauvre petit ; il montait toujours avec moi. » La patronne tira Vuillenac à part pour lui demander l'heure des funérailles auxquelles elle ne voulait point manquer d'assister.

Enfin lenseighe put se remettre en quête de Merseau. La dernière démarche le dégoûtait, de chercher Merseau dans des fanges beaucoup plus ignobles. Il erra, vit fermer les caiés l'un après l'autre. Le corps de Ribol devait quitter Toulon dans un fourgon du train de neuf heures. A l'aube, Merseau apparut dans la brasserie Roësy où A'uillenac somnolait devant des sandwiches. Le Salis de l'endroit, lui aussi, s'apprêta à prendre sa part de la perte éprouvée par les officiers du Tolbiac. Mais Vuillenac. le laissant en face de l'autre enseigne, n'attendit point ses condoléances. Il se hâta, le cœur lamentable, d'aller dormir deux heures.

L'escadre, à la veille du départ pour le carnaval de Nice et le bal annuel de VillefraDche, ne s'intéressa guère à la mort de Ribol, apprise par les journaux du lendemain.

D'ailleurs, le Tolbiac n'a fait défrayé des conversations qu'aux télégrammes qui d'abord annoncèrent sa perte.

Parti aux premiers jours du commandement de Frimeur, éloigné de la Méditerranée d'hiver, il ne pouvait apparaître aux anciens camarades de mouillage, que sous les apparences d'un navire en campagne, cest-à-dire aussi indifférent que les cyclones relatés en trois lignes aux dernières dépêches du Marseillais. L'amiral, seul, s'emporta contre la fatalité acharnée sur les restes du malheureux croiseur. Il jeta sa casquette à terre et la piétina, suivant l'exemple légendaire de Jervis. Certes, aucu'ne responsabilité ne lui demeurait de la catastrophe, et désormais Fétatmajor ressortait de la juridiction constituée par le Préfet Maritime. Mais un mot de Marquestcun, en réponse à des paperasses de la procédure, lui sous-entendait un rapport entre la fin de Ribol et l'envoi du commandant Carlan au poste d'attaché naval à Rome. Or, Frimeur, plus juponnier que jamais, n'avait point, dans ses loisirs de tacticien profond, abandonné la pensée d'avoir la jolie M°^^ Carlan. Pendant l'absence du Tolbiac, il l'avait maintes fois priée, à déjeuner au Hurjues-Capet, lorsqu'elle pouvait accompagner ses parents Pillule en l'honneur de Russes quelconques. La brusque décision, suivant l'accord avec le ministère, ruinait autant ses espoirs que ceux, plus étranges, de la consulesse de Turquie. Après réflexio'n. le vice-amiral s'appliqua à maintenir le plus longtemps Carlan à Toulon; par malheur, la date du conseil de guerre était à peu près décidée depuis le retour de Barry de la Glu. Frimeur correspondit, et encore, avec le Préfet Maritime: il prétexta son désir de suivre les débats après le bal de Villefranche. Bref, la date du 20 février fut communiquée à l'état-major du Tolbiac. Le grand homme ne perdit pas une minute : aussitôt que les deux torpilleurs russes, annoncés depuis des semaines, furent amarrés, il dépêcha ses invitations aux Pillule et aux Carlan. Il savait que le chef d'état-major de Barry n'aurait pas refusé un déjeuner du commandant de l'escadre, le jour des funérailles du plus cher des siens. Une sauterie improvisée préparerait M°^^ Carlan à s'excuser de danser au bal de Villefranche, si elle avait jamais eu la moindre idée de consacrer une mélancolie mystérieuse à la mémoire de son trop jeune amant. Et c'est ainsi qu'une semaine après la disparition de Ribol. le canot de Frimeur amena au Hugues-Capet une sélection d'invités pour un déjeuner fin. Mais le plan de l'amiral failUi. échouer extraordinairement. On était à peine

à table ; le maître avait déjà lancé aux respectueuses attentions le mot de Villefranche, et le rappel des bals passés, lors de ce même carnaval de Nice, emplissait de mots confus les bouches gourmandes de hors-d'œuvre. Caxlan attacha avec insistance le nom de du Goust, le bel aide de camp, aux cordialités mondaines de la Riviera : (( Enfin, conclut-il, il a réussi, et sur cette Riviera il décroche une belle timbale. — Un peu trop sonnante peut-être, risqua quelqu'un. — En tous cas, M. du Goust se soucie pas mal du passé de sa femme, et... — On dit qu'elle a quelque peu rôti le balai. — Parbleu! vous êtes bon; Céline, qui ne Ta connue ? — Bref, termina Carlan, sans se déconcerter des interruptions, il a peur qu'après le conseil de guerre nous ne restions pas pour juger de son luxe, et chez sa fiancée il invite des camarades. L'un d'eux dînait hier; on cherchait depuis un moment la pince à asperges; du Goust, impatienté, s'écrie : (( Mais, ma chère, où est donc cette pince? Nous en avons au moins une douzaine dans la maison. » Le râclement d'une chaise brusquement repoussée arrêta les rires. La fille de Frimeur, Lina, interrogeait à haute voix son voisin : (( Du Goust se marie? — Voyons. Lina, fit l'amiral, qu'y a-t-il là-dedans...? — Il y a que c'est une sale bête et que je saurai l'en empêcher. » Les convives piquèrent le nez dans leur assiette. Lina s'était levée. M™« Pillule se crut autorisée à la retenir discrètement. Mais la belle fille frappa sur la main de la ^ieille : (( Laissezmoi donc, vous! Retournez aux tonneaux dont vous êtes sortie. J'en ai assez de votre Gotha local. » La belle-mère de Carlan se redressa furieuse; aucune diplomatie ne semblait plus l'arrêter. L'amiral n'avait pas encore eu le temps de comprendre tous ces coups de foudre anti-protocolaires, que M°^^ Carlan s'accrochait à sa mère. Le mari cria à Frimeur ': {( Ne vous dérangez pas, amiral, mademoiselle votre fille s'est trouvée indisposée ; ma belle-mère l'aide à sortir. » Cependant M'^^ Pillule toisait encore Lina, sortie en bousculade, et prenait son voisin à témoin de son droit à quitter la place. Ce gonflement de tumulte creva comme une bulle sous le regard de Frimeur. M™« Pillule s'en alla pour avoir été \'Tie debout, mais avec un sourire et réchine pliée d'excuses. Comme Carlan l'escortait, elle repoussa M™' Carlan qui suivait. Elle la pinça jusqu'au sang, et lui désignant l'amiral : (( Mais reste donc, idiote! murmura-t-elle. n Et la maltresse de Ribol resta.

Les billets de faire part lancés par du Goust se trouvèrent ainsi rédigés : (( Monsieur Albert du Goust a le plaisir de vous annoncer son mariage, qui sera célébré le 17 mars, avec Madenioiselle Céline Verdun-Moïse (enfant de Marie) » Ces mots, entre parenthèses, prévenaient les gens mal avertis contre une regrettable erreur; d'ailleurs, on les ajouta à la main, et Forney, qui s'était répandu en blasphèmes à la lecture du nom de la fiancée, se persuada que son bristol particulier n'était surchargé que par une aimable intention de son ancien camarade du Tolbiac. De la sorte, le vocable de Moïse se noya dans Fauréole militaire du bel aide de camp. Quant aux autres particularités de l'invitation, il apparut qu'une couronne emmêlée aux initiales des époux permettait malaisément de se fixer sur le futur titre de Céline. Des gens s'inquiétèrent des parents du lieutenant de vaisseau, sûrs qu'ils devaient exister quelque part. Mais les prochains parasites du ménage chassèrent la curiosité, comme une calomnie iné\itabîemeut attachée au bonheur uni des armes et de la richesse.

La plus redoutée des gazettes se désintéressait de ce reportage. Du Pré était déjà parti en convalescence. Les cajoleries auprès de Minçavoué lui avaient bien réussi, sans favoriser son pauvre sort. C'est réellement malade et crachant un poumon que la commission de santé venait de l'expédier vers un sanatorium. Le petit Heutenant de vaisseau affecta de subir avec résignation un cycle de ce qu'il appelait son évolution habituelle, six mois d'embarquement, trois mois de traitement et trois mois de repos. Cependant, à travers l'opium, il se sentait touché au plus prgfond. Son naturel égo'ïsme se renforça en quelques jours du farouche égoïsme des poitrinaires, et il jeta à la porte de chez lui Leduc de Noirné, venu le visiter, parce

que le président déclarait indispensable sa présence au conseil de guerre.

Le chef de Fancien carré du Tolbiac n'avait pas mal employé ses loisirs forcés. Il publia dans la Revue Maritime du commencement de février un travail dune centaine de pages. Il y exposait une nouvelle invention, au bas mot la vingtième des siennes, cette fois un avertisseur automatique de voie d'eau. D'ailleurs, ils étaient nombreux les officiers de vaisseau qui, chaque semaine, apportaient au bureau du ministère ou aux états-majors en escadre de sensationnelles découvertes, au demeurant répétant avec enfantillage tous les appareils en service. Les frégatons et les capitaines de vaisseau se contentaient, sous couleur de problèmes de chasse, de réinventer les deux premiers livres de la géométrie. Mais de la rue Royale, un témoignage particulier de satisfaction descendit sur Leduc de Xoirné. Barry de la Glu avait signalé avec empressement le factum, et le ministre célébrait le sang-froid, rintelligence et le zèle d'un officier auquel une toute récente catastropbhe, et toute proche subie, laissait 1 occasion d'une ingénieuse prévision de futures calamités semblables.

La récompense platonique du témoignage ministériel fut presque aussitôt suivie d'une gratification plus matérielle. L'Officiel enregistra, le 10 février, la nomination du lieutenant de vaisseau Leduc de Noirné au professorat de la tactique navale à l'Ecole de guerre ; la nomination au grade de capitaine de frégate était imminente, a Bravo, dit ^'uillenac, quand il rencontra le président ; voilà the right man in the right place! » L'autre se rengorgea, puis, mystérieusement : <( Je ne vous oublierai pas, mon cher Vuillenac : si vous avez besoin de moi, n'hésitez point... Quant à mon enseignement de là-bas, je pense l'expliciter encore à temps pour que quelques idées déplorables de l'amiral Fi imeur ne faussent pas toules nos conceptions des luttes de demain. )>

Lorsque le conseil de guerre se réunit, le 20 février, l'escadre se trouvait encore à -Yillefranche. Le délai obtenu par l'amiral Frimeur au commencement du mois ne sembla pas lui avoir profité. Les Carlan n'avaient plus quitté Toulon, occupés de leurs préparatifs pour Rome. Cependant, Bruc assura avoir, maintes fois, aperçu Frimeur en ville. Les inquiétudes que lui donnait sa fille unique Lina

doute ses nombreux voyages entre A'illefranclie et Toulon ; Lina, trop certaine maintenant de perdre le beau du Goust, déclarait devant qui voulait lentendre son dessein de réussir dans la haute galanterie. Sa mère avait eu plus de tenue. Bref, occupé d'elle ou de quelqu'un, Frimeur ne suivit pas les débats.

Outre l'amiral Barry de la Glu, avec Carian et du Goust, outre le capitaine de vaisseau Bichin, ancien commandant du Tolbiac, il restait en scène les lieutenants de vaisseau, sauf du Pré, les enseignes sauf Jacotot, les assimilés sauf Echanson. La composition du tribunal n'avait guère donné, de soucis au Préfet Maritime ; la quantité de capitaines de vaisseau distribués à travers l'arsenal, dans les sinécures où ils attendaient un commandement, permettait un choix facile des jages réglementaires. Seule, la proportion exiguè d'officiers généraux nécessita quelques tâtonnements. Un vice-amiral présidait: quatre contre-amiraux devaient l'assister; Barry de la Glu rendit à son capitaine de pavillon le service de les disposer bien; on avait légèrement insisté sur son séjour à Saigon, d'ailleurs motivé, pendant le naufrage.

Le commissaire du gouvernement, spécialement désigné, connaissait son rôle d'apologiste. Au banc de la défense, l'officier supérieur chargé devait, avec la moindre intelligence, exciter des émotions militaires et patriotiques dont Bichin lui saurait gré plus tard. L'appel des témoins ne rappela aucune heure trop pénible; le nom de Ribol avait été effacé; et. lorsque personne ne répondit à celui d'Echanson, le président du tribunal signifia au greffier de continuer, (( les juges, dit-il, ayant déjà pris une suffisante connaissance d'une déposition écrite de l'officier-mécanicien. » Bichin avait essuyé des gouttes de sueur; ignorant au dernier point des formalités du code de justice, un instant il s'était persuadé que l'affaire allait être renvoyée jusqu'à comparution d'Echanson. Déjà, il imaginait la précision du récit du mécanicien, aggravée de son ressentiment pour avoir été débarqué à Saigon. Mais le greffier avait terminé la lecture de la liste, et commençait l'ordre de mise en jugement. Enfin il vint au rapport qui relevait les circonstances de la catastrophe.

Le morceau avait été rédigé sur les indications de Forney, officier de quart, sur celles de Frontin et Noirné, offi-

ciers que l'active participation aux travaux de Tavant et Tanière du Tolbiac avait fait les suprêmes dirigeants du croiseur, sous la haute responsabilité du commandant. La prose du capitaine de vaisseau avait été polie et affûtée par les soins de Rruc. Une magistrale concision frappait dès l'abord les esprits; et la conclusion, mi-partie elle seule du factum. ne laissait planer qu'une évidente fatalité, aussi mystérieuse dans son développement que brutalement palpable dans son effet. La balle de caoutchouc dominait la scène, posée sur une table devant le tribunal, a Ainsi, finissait le rapport, l'équipage et l'état-major du Tolbiac se trouvent soudain des naufragés, et le commandant ne quitte son bord qu'après la constatation de cette énorme voie d'eau, impossible à aveugler, éventrant la coque sur les deux tiers de la longueur du bâtiment, à bâbord. Le croiseur est perdu, en dernier ressort, à cause de la tempête subitement élevée au-dessus d'un échouage. très réparable encore jusqu'à neuf heures du soir. Mais cet échouage luimême, cette rupture des deux chaînes en un temps si court que les chaudières ne peuvent fournir leur vapeur pour permettre de gagner le large, ne devait être attribuée qu'à une cause extraordinaire. En effet, le lendemain, l'enseigne de vaisseau Bruc frappe par hasard du pied une masse échouée au rivage; il la désigne au commandant, et le capitaine de vaisseau Bichin. illuminé, examine le voilier naufragé dans la baie quelques mois auparavant, vérifie la direction du courant, comprend l'effort exercé par l'objet sur la première chaîne. Ainsi celle-ci a été rompue par la balle de caoutchouc:* la longueur filée sur l'autre ancre, impérieusement limitée par la proximité du rivage. n"a pas suffi à tenir le navire contre des houles de hauteur jusque-là inconniie. Enfin, les moyens d'épuisement ayant fonctionné toute la nuit et une grande partie de la journée du lendemain, sans arrêter l'invasion de l'eau, le commandant a décidé dévacuer le Tolbiac, afin d'organiser à terre le sauvetage du matériel. C'est là que Tordre de l'amiral arrêta les travaux et commanda la rentrée du monde à Saigon. » Un murmure de respectueuse pitié courut dans l'assistance, lorsque Bichin se leva pour répondre aux questions d'un interrogatoire sommaire. La fébrilité de ses gestes, qui semblaient frappés d'un douloureux souvenir, ne révélait en réalité que la terreur insurmontable de cette cérémonie, pourtant prévue dans tous ses résultats. Il lui fallut,

pour parler, un effort renouvelé à chaque phrase. Les mines compatissantes et penchées des juges lui parurent méchamment joyeuses, pronietteuses de châtiments, allumées à la pensée de saUr un cher camarade. Les idées du tribunal n'avaient guère la férocité que l'accusé se persuadait : aux amiraux, il importait peu que cette formalité se présentât d'une manière ou d"une autre ; aux capitaines de vaisseau, il suffisait d'abord d'être assurés de pareilles bienveillances en un cas semblable, ensuite de savoir que la demi-année où Bichin, glorifié publiquement, expierait cependant sa maladresse avant une autre nomination, se répartirait en bénéfices de jours, au plus de semaines, sur ses voisins de l'annuaire. Cela n'était point négligeable, depuis que l'on avait \n.i un camarade, tout prêt de prendre sa retraite comme frégaton, bénéficier, par chance inouïe de minutes, à l'accès de chaque grade supérieur, et conclure sa carrière dans la peau d'un ministre de la marine, grandcroix de la Légion d'honneur.

Bichin confirma tous les détails du rapport sans de trop grandes erreurs de mémoire. Il avait appris l'œuvre par cœur. Lorsqu'il se rassit, choyé par le ton du président, il se reprit à de nouvelles angoisses; chacun des membres de l'état-major interrogé ne faillirait-il point dans la concordance de son histoire avec l'histoire officielle? N'allait-il point surgir, par la bouche de l'un des juges, des traquenards où s'engloutirait la balle de caoutchouc et les espérances du capitaine de vaisseau?

Les dépositions successives prouvèrent à Bichin que sa vie maritime lui avait laissé trop peu de loisirs pour qu'il réfléchît à ses propres états d'âmes des années écoulées. Il comprit combien, dans le' moindre des officiers appelés à la barre, la m.ême graine était prête à germer qui avait fait éclore un commandant du Tolbiac. Alors il s'intéressa à eux, il suivit attentivement le déroulement de leur légende; il attendit, pour la mesurer et la comparer avec les autres, chacune des notes personnelles où l'individualité de l'orateur transparaissait, héroïque et modeste sur le fond lugubre de la catastrophe.

Forney, enseigne de vaisseau, était de quart au moment de la rupture de la première chaîne. Il a sans retard fait prévenir le commandant, ainsi qiae le Ueutenant de vai.sseau Goubuit, son chef immédiat. Celui-ci a pris la direction du quart pour mCuiller l'ancre de tribord. Alors Forney

est demeuré sur la passerelle jusqu'à Tordre qui le renvoyait sur le pont. D'ailleurs, il a noté exactement les moindres incidents de la catastrophe, il tient à la disposition des juges son carnet personnel. (Le tribunal n'insista point pour cette communication, et l'enseigne s'assura, par sa proposition, qu'aucune autre comparution ne lui serait imposée.)

De Frontin, lieutenant de vaisseau, a suppléé sur l'arrière le capitaine de frégate Roberzans, hélas! disparu aujourd'hui. Le commandant lui a fait l'honneur de lui soumettre quelques excellentes idées de sauvetage, et alors il s'est empressé de hâter leur mise en œuvre. Il s'est occupé Ut ]?. dunette, du canot à vapeur ; il a pu empêcher Cblts embarcation d'être brisée contre le croiseur, et il a prévenu des en eurs ou des maladresses de son équipage. Il n'a pris aucun repos, la nuit. iJes rondes et des appels fréquents lui ont permis de maintenir à bord, après l'accident survenu à l'officier en second, les meilleures manières de zèle et de discipline.

Leduc de Xoirné. lieutenant de vaisseau, a, comme Frontin, soutenu les décisions du commandant. C'est lui qui s'apprêtait à porter sur la chaloupe une ancre de fortune, avec laquelle déséchouer le croiseur, lorsque les palans rompus de l'embarcation l'ont précipitée dans la houle où elle a coulé aussitôt. Au reste, il a été blessé à la tête par un éclat de bois; quand même, pendant que Frontin assumait la direction des travaux du pont, lui, Noirné, a veillé que l'ordre se maintint au-dessous du pont cuirassé.

Marie-Branier. lieutenant de vaisseau, s'est tenu constamment à proximité des ordres du commandant. Il a encouragé les hommes par de bonnes paroles, et a cru bien faire d'assurer leur sang-froid, lorsque, au moment de rappel, comme à une grande inspection, il a lui-même récité la prière. Ensuite, jusqu'au dernier moment, il n'a pas quitté le poste qu'il s'était assigné, c'est-à-dire la sur- ' veillance du rivage.

Goubuit, lieutenant de vaisseau, s'est précipité sur le pont lorsqu'une secousse anormale lui a fait présager la rupture de la première chaîne. Sa longue pratique du métier, ses nombreux accidents de mer ne l'ont pas un instant laissé hésitant du remède : il a, de ses propres mains, manié la hache pour mouiller aussitôt la seconde ancre. D'ailleurs, il est prêt à le jurer, les feux auraieiït

rapidement sauvé le Tolbiac, et c"est une malechance qui a déterminé la voie deau, précisément à hauteur des chaufferies. Bichin toussait à ce moment; malgré la fermeté de Goubuit, Tallusion aux feux lui parut de mauvais goût. Enfin Goubuit a disposé les apparaux que Ton devait utiliser pour établir un va-et-vient; il n"y a point ménagé sa propre peine, et il a prévenu le commandant Roberzans du danger de Tinstailation. De nouveau la voix de Bichin s'étrangla dans sa gorge; vraiment ce Goubuit, cet ancien maître de manœuvre, n'employait son zèle qu'en des gaffes regrettables.

Bruc, enseigne de vaisseau, est celui qui a découvert la balle de caoutchouc. En quelques mots précis et avec un dessin clair, il démontre ré\idence des événements. Le voilier naufragé de jadis était là pour la perte du Tolbiac. L'exposition terminée, il serait difficile aux juges de ne voir point dans la catastrophe la même main qui guidait les Hébreux à leurs destinées exceptionnelles. Avant d"éclairc> le mystère, Bruc est resté aux côtés du commandant sur la passerelle et dans ses déplacements, il Ta renseigné sur Tévitage, sur les sondes, sur le courant, etc., etc. Bref, il a observé tout ce qu'un commandant habile et de sang-froid recherche lui-même, lorsque de plus grosses préoccupations n'envahissent pas sa clairvoyante souveraineté.

Bourentie, aide-commissaire, n'a pas réussi, au prix d'efforts répétés, à sauver les rôles de l'équipage et les registres. Mais il a veillé à la mise à terre de toutes les matières consommables, et il en a pris note exacte. Sans doute la plupart sont avariées; mais il peut répondre, au gramme près, des quantités pointées.

Lorsque le petit commissaire se fut prestement éclipsé, Mauveine prit sa place à la barre, Bichin aussitôt se leva; puis, comme s'il se résolvait soudain à boire plus complètement Te calice, il se contenta, se rasseyant, de tracer un geste vaguement précisé vers le tribunal. Les mines des juges s'étaient renfrognées, le vice-amiral président laissa planer un silence dans la salle, tandis qu'il feuilletait des papiers; il lut une note et la passa à son voisin. Tandis que le papier circulait, il s'adressa au vieux lieutenant de vaisseau : « Nous abrégerons, dit-il, votre interrogation, que le Code nous commande d'écouter puisque vous eussiez dû remplacer le commandant Roberzans après que... -^

J'ai voulu faire ce que je devads, cria violemment Mauveine. » Très froid, le vice-amiral s'arrêta un long moment, puis il consulta du regard les juges qui hochaient la tête : « Monsieur Mauveine, continu a-t-il, croyez qu'après les pertes que nous déplorons déjà, il nous est pénible de voir que la commotion éprouvée par vous vous contraindra à vous reposer des fatigues de la mer. Parlez donc, sans insister, de ce que vous savez. » Le \ieux tituba, pour avoir lâché le dossier du banc derrière lequel il se raidissait; tout contre lui il entendit, et beaucoup entendirent, la voix de Merseau qui disait : « Le quatorze ans de grade est encore saoul. » Alors il s'exclama contre Tinfamie, sans répondre au président : <( Non, je n'ai pas bu; seulement j'ai honte de ce qui se passe ici, et je dirai, oui, je dirai ce que... — Assez, monsieur, trancha sévèrement le président: respectez la majesté du tribunal et veuillez, pour déposer, imiter la correction de vos camarades. »

Mauveine secoua le banc; les mots ne passaient pas entre ses lèvres tremblantes; peut-être n'avait-il réellement pas bu: peut-être étouffait-il d'indignation. Enfin ses dents se desserrèrent, il agita sa main vers Bichin : (( Amiral... amiraux, il m'a traité de lâche; je vais vous expliquer. » Le président se désespéra de son malencontreux discours; le vieux lieutenant de vaisseau, maintenant, s'accrochait à d'inutiles indiscrétions. (( Il est temps, fit-il furieux, que votre retraite... — Ma retraite? Plus de solde pour les autres, les petits? haleta Mauveine. » Le vice-amiral frappa son Code sur le bois, et alors, stupéfait, il vit Mauveine s'abattre, la face en avant.

Un brouhaha emplit la salle ; deux plantons emportèrent le vienx. Puis, de nouveau, le silence plana; les juges, les yeux fixés vers la porte où avait disparu le « quatorze ans de grade ». attendaient des nouvelles avant de reprendre la délibération. Cependant, préoccupé de déjeuner à son heure, le président ne suspendit point la séance. Ce fat Noirné qui, le premier parla bas à Bichin. Le capitaine de.vaisseau accusé se pencha vers le plus proche des juges. et l'on comprit ce qu'il confiait au tribunal : <( Maintenant, il déraisonne; il est devenu fou. » Et, plus bas e'ncore. avec une commisération de ses bras : a C'était ù prévoir; il devait finir dans le délire alcoolique. »

Les dépositions de quelques sous-officiers et matelots furent perdues pour l'inattention généi^ale; des murmures,

bientôt grandis en rumeur basse, s'échangeaient : on guettait un retour possible de Mauveine, on se pressait vers le groupe où Noirné s'arrêta un moment avant de se retirer dans un bureau d'aide de camp. Puis, ce fut le piétinement des officiers, que leur service journalier appelait dans l'arsenal; ils s'étaient octroyés le gros retard pour s'intéresser aux débats; mais il convenait de faire acte de présence un instant sur leurs ronds-de-cuir. Au reste, chez eux, les chambres ne devaient pas être encore remises- en ordre. Et ainsi, le maitre de manœuvre du Tolbiac, interrogé, ne souleva aucun incident, quand il essaya, avec des mjots timides, d'expliquer qu'au moment du mouillage, il avait signalé à l'officier en second, les efforts anormaux de la houle sur la chaîne. La mémoire du commandant Roberzans endossa cette négligence, futile, sembla-t-il au tribunal. L'intérêt revint aux assistants dans la note comique où so déploya l'originale éloquence d'un second-maître, chargé des chaînes au Tolbiac. Il développa comment, pour la quatrième fois en deux ans, il pâtissait à la suite d'une perte de navire, et enhardi par les sourires des juges, il les supplia de s'entremettre pour que son futur commandant ne refusât point de le recevoir à son bord, effrayé de la guigne qu'il pourrait attacher au bâtiment.

Enfin le vice-amiral président donna la parole au commissaire du gouvernement. Celui-ci, dès l'abord, déclara qu'il allait exposer impartialement les faits et u.ontrer que le plus mince d'entre eux était à l'éloge d/î Bichin. La propreté des favoris de l'orateur et la placifL'îé de son visage rappelaient un peu au tribunal la tôlC; de Marquestoun ; et le moko solennel qui bénéficiait de cette impression procurée, le commandant Vaulan, en escompta quelque profit littéraire et considération locale, au sein mensuel de l'Académie du Var. Ce fut une réédition du rapport lu par le greffier. Mais, par-dessus l'exposé nu, il fit ressortir la prudence du commandant du Tolbiac accoutumé, à la mer, à ne jamais quitter sa passerelle. Il le montra, avant le mouillage, vérifiant minutieusement les indications de l'officier de navigation ; après la rupture des chaînes, se redressant contre la mystérieuse fatalité qui accablait son navire ; pendant le sauvetage, admirable de décision et d'endurance. Il s'extasia sur le devoir accompli de n'avoir quitté le croiseur échoué que le dernier après vingt heures

de lutte. Bref l'esprit de son réquisitoire fut tel, qu'un nouvel arrivant, dans la salle, murmura, étonné, à son voisin : (( Comment se fait-il que la défense ait déjà la parole? ))

La défense, lorsque le commissaire du gouvernemeiit eut fini de parler, avait, ainsi que le constatèrent les reporters locaux, sa tùche singulièrement simplifiée. A vrai dire, elle craignit que l'orateur précédent ne lui eût pas laissé assez de lauriers à tresser sur le front de Bichin, et de" gestes sensationnels pour ce faire. Mais un mot lui restait qu'elle pétrit de larmes morales, et qu'elle façonna en mille figures variées pour Tédification du tribunal : cher camarade était Bichin pour l'avocat, et plus que jamais camarade il devenait dans la circonstance. Le défenseur fit ressortir, avec des tremblernehts de gorge, que le conseil de guerre n'est point une simple formalité, mais une rude épreuve dont le souvenir reste poignant dans le cœur de tous ceux qui l'ont traversée. « La fatalité qui amena l'échouage du Tolbiac, du moins, insinua-t-il, avait eu une large compensation : la perte matérielle se remplaçait par un .gain moral bien supérieur. L'événement avait fourni au commandant et à l'état-major l'occasion de faire preuve d'un calme, d'une présence d'esprit et d'un dévouement admirables. Et de tout cela la marine leur était redevable. Un bâtiment où de telles choses se passent, affirma le défenseur, est un bâtiment bien commandé. » Il termina en retraçant la carrière de Bichin, et les juges à l'unisson branlèrent leurs vieilles têtes, quand il rappela, pour souligner la valeur du capitaine de vaisseau, que l'amiral Barry de la Glu lui avait confié, sans le connaître par des relations antérieures, l'honneur de son guidon.

La clôture des débats fut prononcée au milieu d'un enthousiasme. Les avocats, présents dans la salle, entourèrent le défenseur, et lui firent un superbe et respectueux succès. La gloire de Bichin montait sur les assises consolidées de l'émotion ci\ile et militaire. L'officier supérieur se laissa bienveillamment complimenter ; il dit la camaraderie qui déjà l'unissait à ses jeunes confrères, si souvent appréciés dans les plaidoiries pour des matelots déserteurs ou destructeurs d'objets appartenant à l'Etat. Cependant il leur reprocha, avec beaucoup de grâce, d'ignorer quelquefois la différence radicale de valeur des arguments les plus irréfutables, quand on venait les apporter au secours û'un soldat. Et Vuillenac, adossé rêveur contre le mur, en-

tendit cette phrase, où le défenseur de Bichin condensait une théorie : <( Vous autres civils, vous vivez dans un milieu un peu spécial. »

Le conseil revenait de la salle des délibérations et rapportait un verdict unanime d'acquittement. Mais la conclusion eût mal récompensé Bichin, si le vice-amiral président n'avait pris la parole pour la commenter. D'ailleurs, l'offlcier général tenait à son speech, au moins autant que l'accusé; dans d'autres circonstances, on l'avait souvent plaisanté sur des improvisations plutôt filandreuses. Cette fois, il avait préparé bien à l'avance un morceau dans lequel l'assistance se complut : « Cher camarade, vous allez, dans un instant, connaître notre décision : elle est toute à votre honneur. La loi qui doit, avant tout, être impartiale, nous oblige à lui donner une forme dont la concision s'accorde mal, j'en suis sur, avec les sentiments qui animent ceux qui ont assisté à ces émouvants débats. Mais, par un tempérament équitable dont je suis heureux de profiter, elle me permet d'être, hors séance, l'interprète du conseil et de vous dire publiquement, non seulement que vous avez été au cours de ce trop pénible événement, à la hauteur de la brillante réputation qui vous avait précédé, mais que vous n'avez cessé un instant de mériter l'estime de vos chefs, l'attention de vos camarades, le respect de vos subordonnés. Je iie parlerai donc pas de votre conduite : ces débats, qui viennent de se terminer si brillamment pour vous, sont plus élogieux que je ne saurais l'être. Ils ont même tellement simplifié la tâche de votre éloquent défenseur qu'en réalité elle était terminée avant que de commencer. Aussi adresserai-je plutôt mes félicitations aux officiers, vos brillants collaborateurs, qui, pendant ces poignantes minutes, ont fait preuve de tant de discipline et de ferme résolution. Quel plus bel éloge peut-on faire d'un chef qui sait développer autour de lui, à un si haut degré, de pareilles vertus! Je dis plus : vous avez su vous faire aimer à tel point que votre officier en second, le commandant Boberzans, est mort de ce noble sentiment. Pour décharger vos épaules de fatigues accumulées, il est allé trouver la mort dans une organisation de sauvetage. C'est là, pour vous, mon cher camarade, un légitime sujet d'orgueil ; je vous en félicite hautement.

« Je rh'arrête. Aussi bien, que pourrais-je vous dire de meilleur? Beprenez maintenant l'arme que vous avez dé-

posée. La loi ne me permet pas de vous la rendre ; je Teusse fait avec plaisir, car nul n'est plus digne que vous de la porter. Le juge pour qui, hier encore, vous étiez un inconnu, a rempli sa mission. L'ami seul est devant vous : à ce titre, je tiens à être le premier à vous serrer la main et à vous demander de vous embrasser! »

L'accolade du vice-amiral à Bichin souleva les bravos discrets de l'assistance maritime. Puis on donna connaissance du jugement au capitaine de vaisseau. Enfin, Fancien commandant du Tolbiac s'échappa instinctivement, comme l'enfant qui a eu peur d'une réprimande et qu'on renvoie à ses jeux ; Leduc de Noirné lui barra respectueusement le passage : a Peut-être devriez-vous remercier le tribunal, lui souffla-t-il. » Bichin s'arrêta hésitant, mais déjà la dissolution du groupe des juges était accomphe ; un à un, ils disparaissaient dans la salle des déhbérations, où leur vestiaire s'était installé. Alors, pour passer au milieu du public encore tassé jusqu'aux grandes fenêtres, l'état-major se groupa autour de son chef ; il serra des mains, d'ordinaire languides, qui s'affermissaient dans une étreinte de dévouement promis; il vit les faces diverses que la marine n'uniformise pas comme d'autres collectivités, les faces illuminées du même émoi, presque touchantes à force d'efforts ; il entendit les voix des subordonnés, humbles d'ordinaire, se hausser à des timbres d'enthousiame pour affirmer quelle part chacun revendiquait dans la douloureuse épreuve où triomphait la gloire du commandant.

C'est ainsi que Bichin sortit du conseil de guerre, escorté de ses clients. De même qu'il les avait habitués, depuis Saigon, à répéter les soirs, autour de lui, la concordance des événements, depuis la rupture des chaînes jusqu'à la trouvaille de la balle en caoutchouc, de même il les gardait dans le faisceau où la consécration du tribunal les serrait davantage. Lorsqu'il fallut les quitter au seuil du parloir, le capitaine de vaisseau croyait à l'élan des manifestants. Il se sentait porté par lui vers des buts plus prochains que ceux attendus dans une longue patience, et ses yeux se mouillèrent; il ànonna péniblement : (( Nous nous retrouverons... merci, mes amis ;... votre conduite me récompense... dans la marine on se retrouve toujours. » Les événements avaient disparu de son esprit, le Tolbiac était tellement évanoui qu'il se demanda pourquoi Bruc s'attar-

dait à prendre congé, et qu'il lui dit le même adieu qu'aux autres.

II espérait une plus sérieuse récompense que les témoignages de ses officiers, le capitaine de vaisseau Bichin. Son intelîectualité de brute veinarde lui avait fait prendre pour argent comptant les fleurs dont les discours l'enguirlandèrent au tribunal. Trois jours après, l'Officiel le nommait au commandement des Défenses Sous-Marines. Le vice-amiral présidant le Conseil, et le Préfet Maritime, avaient tenu leur promesse de ne le laisser point une sem.aine sur le pavé. Mais Bichin se trouva réveillé d'un beau rêve : il avait escompté un autre commandement immédiat à la mer, et le poste qu'on lui attribuait, par tradition, différait à jamais ses espoirs de réaliser les conditions exigées pour l'amiralat. Il courut chez l'un, puis chez l'autre des grands chefs. L'accueil fut bref ; les solennités étaient finies, le public n'écoutait plus. Lorsque Bichin s'installa pour la premère fois dans le bureau où les années devaient le blanchir, il se révolta, ainsi que dans une rage contre des oubliettes. Mais, pour la première fois plein de pensées, il se souvint de l'incident du champ de manœuvres avant le départ du Tolbiac, alors que, lui aussi, chef suprême pendant un après-midi, avait porté aux nues la conduite du lieutenant de vaisseau Goubuit qu'un moment après, la parade close, il renvoyait brutalement à son rang oublié.

Le même Officiel inscrivait l'enseighe de vaisseau Bruc au tableau de conco-jrs pour la Légion d'honneur ; et Leduc de Noirné voyait sa promotion au grade de capitaine de frégate avancée de quelques semaines. Bruc bénéficiait du rôle de Providence qu'il s'était attribué dès le lendemain du naufrage. Bichin, s'accrochant à la balle de caoutchouc, avait lassé les oreilles de Barry de la Glu avec la reconnaissance qu'il déclarait devoir à l'enseigne. Naturelleme'nt, il s'étendait principalement sur les services rendus pendant la nuit terrible. La déposition de l'intéressé, au conseil de guerre, sa part personnelle dans le rapport déposé avaient plus que les phrases de son capitaine de pavillon, convaincu l'amiral de l'habile mérite de Bruc. Il appuya la proposition de croix. Et ainsi, pour avoir seulement sous-entendu cette condescendance à l'ancien officier de navigation, il fut certain d'avoir créé à son usage futur une utile créature.

Maintenant il n'aurait su l'employer. Un des marchés courants, de rhubarbe et séné, entre la cabale cléricale et la cabale franc-maçonne, évinçait le 25 février du commandement de l'Atlantique le candidat désigné par l'opinion maritime. Barry de la Glu était appelé disait le décret, à continuer ses services en arborant son pavillon sur le navire-amiral de la division de l'Atlantique-Nord. Celte fois, Marie-Bran ter allait pouvoir reprendre le poste d'aide de camp quïl n'eût jamais dû quitter, pour l'honneur de son beau-père Marquestoun. Deux mots de Barry conclurent l'affaire. Mais Tamiral différa de choisir aussitôt le second collaborateur en sous-ordre ; le mariage de du Goust faisait trop jaser pour que Iq lieutenant de vaisseau se retrouvât d'aussi bonne compagnie qu'au Tolbiac. Cependant la grosse fortune, à lui dévolue par l'amour de Céline, le gardait au premier rang des gens utilisables, dans un état-major. Barry, un moment, songea à Vuillenac; mais, sans s'informer près des camarades, il soupçonna que renseigne avait faim de Paris. Il n'insista point, l'estimant, d'ailleurs, décidément trop intelligent pour prendre place chez les Maritimes.

Ainsi Bruc et Branler paraissaient retirer seuls quelque avantage des circonstances. L'officier-mécanicien Siren se fit désigner pour un professorat, mais sa mince personne occupait peu les esprits. On sut trop tard qu'il avait éventé quelque nouvelle malechance, et s'en garait. Dans la semaine qui suivit le conseil de guerre, Frontin reçut l'ordre d'embarquer sur un cuirassé d'escadre; mais Goubuit, Merseau, Forney et le mécanicien Bisselon étaient transportés sur un aviso en armement pour Madagascar. Le duc s'empressa d'offrir la permutation à Goubuit : l'ancien maître de manœuvre refusa net. Il trouva son compte, d'abord, à injurier le destin et tout le monde ; puis, peu soucieux de demeurer en famille, il fut ravi de refuser, au grand seigneur qu'il haïssait, une campagne à laquelle l'autre tenait beaucoup, toujours amoureux du lointain. Enfin, désigné sur l'aviso en qualité d'officier en second, il se chauffa le cœur à la pensée des brimades où il allait réduire ses anciens camarades du Tolbiac, jadis trop méprisants ou trop railleurs.

La liquidation de l'affaire Tolbiac coûtait à ]\P® de Balori plus qu'aux officiers eux-mêmes de l'état-major. Le commandar^t Carlan avait mal oubUé l'injure qu'elle lui adressa,

le jour de la mort de Ribol; et, tandis qu'il hâtait les préparatifs de son départ pour Rome, fixé aux premiers jours de mars, il tenait strictement à l'écart de sa femme la consulesse de Turquie. On s'étonna de ce froid soudain entre les deux amies, alors que tous les après-midi s'échangeaient de l'une à l'autre. Le mari, tàté, se hérissa sans répondre directement. Et la rumeur courut la ville du crime d'espionnage reproché à M'^® de Balori, La circulaire extra-confidentielle du Préfet Maritime avait mis sur leurs gardes les officiers, visiteurs assidus de la \illa du Mourillon où se fabriquait au lunch un chocolat si délicieux. Ils se souciaient peu des talents politiques de l'hôtesse, mais il leur importait beaucoup de ne contrevenir point à une surveillance d'en haut.

Surtout rv Leshuttes prit position dès les premiers bruits. Comme ses réceptions du dimanche constituaient probablement le plus clair des distractions de Toulon, la foule militaire réfléchit. Quant à elle, elle n'agissait guère que par u'ne manœuvre habile et nette de maîtresse de maison contre une rivale achalandée; et puis, il ne lui déplaisait pas qu'elle parût contribuer à la sauvegarde nationale, fille célèbre de l'Egérie de l'unique Jervis. Ainsi, en moins d'un mois, l'amant de la consulesse lui-même, le capitaine d'artillerie, espaça ses visites officiehes, et ne se rendit plus aux autres qu'avec un cœur d'amant inquiet. Les dimanches, les femmes qui, les dernières, quittaient de la campagne Leshuttes, s'attardèrent à des chuchotements autour de la maîtresse de maison; leurs exclamations indignées se rapportaient aux visites soupçonnées de la sudaméricaine aux logements de la rue Courbet. Sans doute, un Maritime avait surpris quelque signe de son intelligence avec Juliette, ou bien la fille s'était vantée dans des propos transparents; et la révélation avait pénétré le cercle dominical.

M^^ de Balori se sentit, par la suspicion de Marquestoun, perdue, sans un hasard qui pût détourner l'atiention publique, démesurément éveillée, d'un scandale sur un autre. Or, elle avait pris racine à Toulon ; elle lenait â son amant et à ses maîtresses. Et son mari, le chevalier de Balori, silencieux ruffian dont les possibilités ne se manifestaient que rarement et en regards étranges, n'hésiterait pas cl se défaire d'elle par le geste le plus noble et le plus excusé par avance. Plus d'amant et de cour à sa femme,

plus de surface; partant plus de poste gras, où son gouvernement l'hébergeait au prix de louches services, davantage qu'avec la mission d"ane correcte représentation. La consulesse songea une nuit. Puis elle pria son mari de la laisser avancer leur grande fête, traditionnellement donnée à Pâques. (( Comme il vous plaira, mia cara, fit le ruffian; j"espère, ajouta-t-il en soulignant un mot, que vous réussirez aussi bien que toujours. »

Le Préfet Maritime haussa les épaules en lisant l'invitation qu'il reçut : u C'est très joli, murmura-t-il d'avoir de l'estomac; mais ce soir-lù, il ne lui faudra pas grand temps pour compter ses amis. » Une mollesse de fin d'après-midi engourdissait l'amiral. L'affaire de la Réserve, la mort de Ribol, le conseil de guerre, mille nécessités de présence lui avaient compliqué un mois d'hiver, et il évoqua amèrement les jours de février où il avait dû patauger dans la boue des rues. Nopert, le vieux camarade, lui faisait passer, tous les deux ou trois matins, les billets les plus alléchants, le conviant au partage d'aubaines extraordinaires sur les-: quelles les phrases ne s'expliquaient guère. Mais Mar-; questoun comprenait trop, et enviait les heureux loisirs de la retraite du général. Du moins, Marie-Branter, gendi < d'amiral, réussissait à se caser dans un poste convenable. Barry de la Glu n'avait pas promis que la fonction instante d'état-major. Au retour, Branter obtiendrait un sérieux commandement, probablement un des avisos de Chine. L'avenir du lieutenant de vaisseau avait un miomen' préoccupé son beau-père; îvlarquestoun n'ignorait pas qu une fois mis à la retraite, il ne servirait guère Brantei . Seul, Anatole Durémy, par son formidable passé des Tuileries, avait conservé plus loin que les limites d'âge le grrpoids dans la balance des conseils d'avancement. Il fall;. se hâter d'être puissant pendant les derniers mois d'activité; d'ailleurs, la progéniture de Branter augmentait doV,d'absurdes proportions; il avait feint de ne comprend! point les allusions de son beau-père, et Marquestoun, à < .souvenir, pesta contre le fanatisme religieux du lieutenaj. de vaisseau.

Le Préfet marcha en s'étirant dans son cabinet. AK s'il avait pu envoyer au diable sa préfecture et sa familh Quand donc sonnerait l'heure de sa retraite? Quand donc pourrait-il, aussi librement que le général Nopert, vêtu couleur de muraille, la rosette à l'abri dans la poche du par-

dessus, flâner entre chien et loup ou s'occuper, loin des curieux, de petites affaires bien intéressantes? Il relut le dernier billet de Nopert, et en ronchonna quelques mots : (( Les deux à la fois... extraordinaire bonne volonté... ne manquez pas. » Alors il sonna, et à son valet de chambre apparu, il se contenta de dire : (( Je vais sortir seul. » L'homme était stylé depuis des années pour n'avoir point besoin de commentaires. Dans le cabinet de toilette, Marquestoun trouva, une minute après, l'accoutrement souhaité, et. guilleret, il sortit par la porte des jardins, méconnaissable.

Le soir tombait tendrem-cnt ainsi qu'une femme aimée, après de longs refus, dans des bras d'amant. Les arbres de la place tressaillaient aux souffles derniers du mistral apaisé, endormi, par saccades de fiévreux. Au-dessus de la rade, signe de printemps, le crépuscule durait, rubescent et glauque. Et les feux allumés, avant le couchant, pointillaient, dans l'onibre accrue, les lignes de l'escadre. Des sonnailles naquirent, et se prolongèrent inaccoutumées au long de la place rèche, précisant la marche vers les oliviers et les vignes, très proches, et lointains des âmes. Des mouettes, déjà invisibles, s'essoraient dans l'effluve nouvelle, par-dessus les bâtiments massifs en bordure sur le port. EHes criaient la tiédeur. Les Monfaitorl poussifs s'attardaient sur les bancs. La nuit s'emplit de la rumeur mal odorante des ouvriers sortis en tourbe de l'arsenal...

Le commissaire de police, marchait, mal à l'aise, sous l'épaisseur de l'écharpe, sur les talons du procureur. Il avait vainement tenté de respectueux conseils à l'adresse du magistrat, quand celui-ci avait requis son office; sans doute, la lettre de dénonciation était précise; sans doute, le chef du parquet ne s'était ému qu'à la seconde édition des renseignements, alors que l'anonyme sommait la justice de sévîr et de protéger les mœurs. Mais le commissaire, bon enfant, habitué de longtemps à la vie de Toulon, avait représenté que de pareilles missives ne correspondaient le plus souvent à aucune réalité. D'ailleurs, remarquait-il, il convenait d'être prudent dans ces aventures de recherches, et personnellement il connaissait bien des rencontres inattendues qui génèrent jadis messieurs les magistrats. Aucune plainte de famille n'était parvenue au bureau; pourquoi devancer alors les événements? Mais le

judicieux fonctionnaire ne réussit pas à ébranler la volonté du procureur quïl assaillit une dernière fois, très humblement, lorsqu'ils s'engagèrent dans une des rues entre le Cours et le quartier réservé.

La maison se trouva fort bien désignée. Sur les pavés, des enfants jouaient comme ailleurs; la pestilence coutumière s'exhalait dans l'ombre; et au rez-de-chaussée, des verres tintaient sur un zinc. Le couloir plein de nuit s'offrait, absolument libre. Certes, les gens du lieu ou ceux qui y passaient ne pensaient point avoir quelque chose à cacher ou quelque précaution à prendre. La matrone, mandée simplement à la voix d'un agent, ne reconnut les visiteurs qu'au seuil, dans un rai de lampe. Et, après une brève exclamation d'étonnement méridional, les recommandations du procureur apparurent inutiles. La femme conduisit les arrivants au premier; une des portes, celle de droite, affichait une chambre garnie à gauche, il semblait d'abord que la maison ne s'étendit point en plus grande profondeur. Mais, sans hésitation, le guide fit tourner la clef dans une serrure à ras de sol, et, tocant le bois, avant de pousser le battant, elle cria : (( Té I voilà des gens qui viennent pour vous! )> Le commissaire ne jugea point utile de retenir cette complaisante matrone. Et aussitôt, devant le spectacle, ébahi, il dit à mi-voix au procureur immobile : <{ Voyez donc, monsieur le procureur, le Préfet Maritime est devenu fou! »

La pièce ouverte était à peu près carrée. Deux lits jumeaux, le bois sale et la courtepointe graisseuse, la meublaient presque entière; au pied des lits, un berceau remuait, balancé sans doute une minute auparavant. Des croisillons multiples soutenaient des jupons et du hnge de fernriie; entre cette garde-robe et la porte, une toilette hideuse fleurait la rose. Un garçonnet sauta hors du berceau, et se tint effrayé devant le procureur, à côté d'une longue fillette de douze à treize ans, plate et rousse : tous deux étaient nus. Une jeune femme élancée, à moitié dévêtue par le bas, se distinguait à peine, renfoncée dans un coin des chevets. Enfin, d'entre les étoffes appendues. sortit Marquestoun; le général Nopert se cachait la tête sous un oreiller. Le Préfet était habillé en vieille femme sans qu'un détail manquât à sa toilette; une couche de fard éclatant engraissait ses joues; ses favoris étaient recouverts par les brides d'un bonnet tuyauté. Quant à

Nopert, il demeurait dans son rôle de vieillard, seulement appareillé à la mascarade de Marquestoun.

Le commissaire avança vers la femme mal apparente, tandis que le procureur, déjà navré de l'aventure, cherchait des mots pour interroger les enfants. Un cri de ragent le secoua : (( Oh! s'exclamait, sans plus, le fonctionnaire. » Des nippes lui restaient dans une main ballante, et de l'autre, il agitait une vareuse galonnée de matelot, prise sous les draps. Le procureur se retourna à temps pour empêcher la fuite désespérée de la personne acculée à la muraille, et ainsi il arrêta le quartier-maître fourrier du Tolbiac dont Nopert s'était jadis informé près de du Pré. L'homme n'insista pas dans sa rébeUion; il se débarrassa de ses bas noirs et de son pantalon ouvert; puis il s'assit au rebord d'un lit, narquois, observant la scène, sûr de ne risquer rien sous le couvert des deux vieux camarades. Marquestoun et Nopert. Machinalement, le procureur tendait au Préfet la dénonciation anonyme ; l'autre lut, et se pressant les cheveux : « La garce! murmura-t-il. » Le rapprochement de l'écriture avec celle de son invitation manuscrite l'éclairait sur la vengeance de la consulesse de Turquie.

La porte n'avait point été refermée. Le public de la rue se massa sur le seuil, et ainsi se résolut la perte du viceamiral. Préfet Maritime, commandant en chef. Il descendit assez ferme d'abord sur ses jambes ; mais, au dehors, l'assainirent les quolibets des prostituées qui osaient s'avancer à quelque distance des bars infâmes du quartier. Alors Marquestoun se mit à courir au hasard.

Branler devina l'histoire avant d'en bien savoir les détails. Un mot de l'amiral de la Glu reçu le lendemain à la première heure, l'avisait d'un contre-temps dans la formation de son état-major. Il lui était impossible, à cause, disait-il, d'un candidat imposé par le ministère, de prendre avec lui le gendre de Marquestoun; mais il allait, en compensation, s'occuper d-e le faire désigner au plus tôt pour un commandemeht au loin.

A midi, la femme de du Goust s'annonçait chez l'amiral; Barry admira quelle divination la décidait à parcourir sans retard les trois-quarls du chemin au bout duquel elle savait les honneurs immobilisés au plus offrant. « Amiral, dit-elle d'un ton dégagé, ma démarche étrange sera peutêtre excusée par l'intérêt que je porte à la carrière de M. du

Goust; et d'ailleurs, insinua-t-elle, mon âge seul me permet de me présenter ainsi chez vous que... — Oh! madame! s"exclama Barry, quelle certitude de beauté vous fait proclamer un aussi splendide été! )> Céline continua froidement. (( Mon mari, pardonnez-moi de préjuger si tôt de ses sentiments, mon mari a trouvé naturel de s'effacer devant le di^oit de son camarade, Marie-Branter, au grand honneur de vous servir d'aide de camp ; mais peut-être, quelque vide encore dans votre état-major, amiral, serait bien rempli par le zèle de M. du Goust. » Elle développa quelques considérations du meilleur chau\inisme, se prétendit prête à ce premier et gros sacrifice d'absence pour assurer l'avenir du lieutenant de vaisseau ; bref, eUe se révéla soudain marquée pour le premier rang des Maritimes. Barry de la Glu la suivait, attentif et intéressé. La grosse fortune, colportée par les potins d'avant-mariage, s'affichait dans les habiles sous-entendus de Céline, et sa tenue, parfaitement stylisée d'ailleurs, offrait des preuves pour qui ne pouvait les demander sans dommage. Quand l'ancienne chanteuse eut conclu son boniment, Barry ne eongeait plus à l'histoire des douze pinces à asperges. Il lui parut que son bellâtre d'aide de camp avait eu la main plus heureuse, en joignant celle de CéUne, qu'en s'ouvrant sur les titres do la belle. Il demeura méditatif, puis : « Madam.e, fit-il, je songeais précisément à redemander les excellents senices de du Goust. Je ne m'étais point fixé, n'en ayant pas le droit. Seules, vous le savez trop, madame, les jolies femmes sont certaines d'un demain. Nous, amiraux, nous restons soumis aux volontés d'un ministre, et c'est ainsi que l'on m'a imposé... — Je sais, oh! oui, amiral, interrompit CéUne. )> L'amiral sentit croître sa stupéfaction. Comment!, Céline se faisait déjà renseigner mieux que personne des Maritimes sur les probabilités des désignations et les compromissions des états-majors? a Mais, acheva-til, décidé par la combativité excitante de la visiteuse, -des règlements d'intérêts.... des affaires.... bref, un contretemps gêne Branler pour m'accompagner ; il n'osait, je crois, se dégager de la corvée ; ce remplacement arrangera tout. »

Il avait composé son air bonhomme pour la coquetterie de dire une corvée le service de son état-major. Céline ré-, partit, sans se récrier à grands gestes : a Vous raillez, amiral ; et ma seule crainte est que du Goust, vous servant,

ne s'habitue trop vite à mon éloignement, auprès ae vous. »> Le geste galant de Barry le rapprocha de la solliciteuse. (( D'ailleurs, ajouta Céline, j'espère, amiral, que vous lui permettrez d'apporter tout ce que je l'obligerai d'emporter, afin qu'en chaque chose il retrouve un peu de moi. » La réflexion de Barry s'appesantit sur cette dernière phrase, sans qu'il perdit l'odeur de M"^® du Goust. A l'abord, il lui avait déplu que cette quasi-brutalité d'offre détonnéit parmi les autres habiletés de nuances ; ensuite, il estima que l'intelligence de Céline ne voulait s'être risquée à une soudaine précision que par l'affirmation d'une nette volonté dans chaque échange. Alors, l'amiral, lui baisant la main, termina, le ton légèrement baissé : <( Oserai-je donc, madame, vous charger de mander du Goust près de moi au plus tôt? Et me permettrez-vous de vous rendre cette visite, dont mon humilité d'homme reste confuse? » Céline espaça le minime silence dont les secondes signifiaient très exactement la valeur de la parole recommencée, et elle répondit : (t Oui. »

Du Goust s'émerveilla du hasard qui ser^^ait ses desseins, et il déplora moins l'aventure lamentable de Marquestoun. Pourtant, il le gênait d'apporter aux premiers jours de sa femme une auréole quelque peu ternie par les événements. Il rentrait dans ses principes, et il avait dominé sa conduite couronnée du splendide succès, que le prestige de l'uniforme éblouissait, comme jadis les profanes, asservissait Céline. Mais lorsqu'il fut persuadé que Céline, loin de s.'hypnotiscr sur l'inutile capital des galons, loin de s'offenser de catastrophes qui en diminuaient l'épargne, se proposait, sans perdre une minute, de le faire fructifier, il se laissa mener à des démarches qui devaient assurer une sohde face sociale, avant le départ pour l'Atlantique. Sa femme avait rapidement jugé la vanité d'une circonspection dans la cité maritime. Le scandale du Préfet, les rumeurs des dernières semaines, les murmures autour de M™« de Baloii, lézardaient la cohésion du groupe séculaire. Des rafales passaient sous lesquelles les gens s'enfuyaient au hasard : il fallait, lorsqu'ils se rassembleraient pour se compter, se trouver au milieu d'eux comme si l'on n'en eût jamais quitté. Du faubourg Saint- Vauban, elle se souciait peu ; à un autre titre que le duc de Frontin, elle avait des années fréquenté des amants vraiment racés, et la coterie grotesque des Charles de Charleville, Jeannot

de la Jeannotièie, de la Prairie, de la Futaie, ne lintéressait même pas dans le bilan des degrés à franchir. Ce fui aux Rotyl qu'elle s'adressa, aussitôt répandu suffisamment le bruit de ses excellents rapports avec Barry de la Glu.

La mère et les deux filles n'avaient pas changé leur manière de vivre, et semblaient ne devoir profiter d'aucun bouleversement. Elles s'occupaient tout l'après-midi au tennis ; tous les avant-dîners, elles recevaient, simplement et avec charme. ]Mais beaucoup d'autres, autour d'elles, avaient baissé; elles montaient d'autant, Céline l'avait compris. Le moment était proche où les Maritimes, traînés les uns après les autres dans la boue du scandale, ne se distingueraient plus les uns des autres, encore moins des Rotyl. Et celles-ci, depuis la très lointaine banqueroute du père, avaient eu le temps de sécher leurs taches les premières. Elles devaient donc se retrouver au premier plan; alors leur intellectualité, bien au-dessus de l'effroyable stupidité des Maritimes, les laisserait planer à coups d'ailes successifs. De cet essor, Céline profiterait.

La visite aux Rotyl ne lui coûta d'aiUeurs aucun frais, Ses relations accentuées avec les ecclésiastiques de la cathédrale, la mettaient journellement en face de Berthe Rotyl, et Berthe Rotyl se confinait désormais dans ses fonctions, obtenues à une majorité écrasante, de Présidente des Enfants de Marie. Céline sut l'intéresser à ces rencontres; à la troisième, elle lui fit comprendre ce que mieux que n'importe qui, à Toulon, elle connaissait du failli recouvert à Paris d'honorabilité discrète. L'ancienne chanteuse évoqua doucereusement les splendeurs passées du château auprès de Nice, et sous-entendit les camaraderies consen-ées depuis lors : elle n'ajouta pas qu'à cette époque, elle regta tout un hiver l'étoile de la Jetée-Promenade. Berthe Rotyl commença par se méprendre : elle eut peur, non par chasteté, mais par prudence, d'écouter des propositions que la chronique mettait à l'ordre du jour à propos de M™® de Balori. Puis, elle fut reconnaissante à Céline de lui révéler combien désormais, au milieu du bouleversement maritime, la situation de la famille Rotyl dominait les écroulements. Enfin, elle entrevit confusément, sûre en tous cas de l'intelligence de M"^® du Goust, un intérieur riche et fréquenté où se découvrirait un jour l'homme mûr, capitaine de frégate d'avenir, qui mettrait en valeur la

moitié disponible du capital particulier de iM"« Rotyl... C'est ainsi qu'avant le départ de son mnii dans TAtlantique. aux côtés de l'amiral Barry de la Glu, M™« du Goust fit son entrée au tennis et visita d'intéressants malades en compagnie des Rotyl.

Elle pnt partout, sans heurt, la place abandonnée par ^jme Maric-Branter. Et il sembla qu'il n'y eût en toutes fonctions qu'un remplacement, tel celui d'un officier à l'expiration d'une période réglementaire. La fille de Marquestoun se retirait pour un temps et avec simplicité de la vie commune des Maritimes. Ses sœurs, sans doute, allaient payer l'équipée du Préfet, désormais plus difficiles à marier, d'autant que les fredaines de l'amiral révélaient en même temps des prodigalités impossibles à prévoir. Mais les Pères, par tradition, se chargeaient de remplacer la Providence, et il paraissait naturel qu'ils payassent, à ces moments délicats, leur reconnaissance à la Marine. Aussi une seule inquiétude tint quelques jours M^^ Marie-Branter; Barry voudrait-il s'entremettre au plus tôt pour expédier le gendre de Marquestoun au commandement dun aviso? La célérité de la désignation' importait seule à l'affaire, et la chose elle-même ne pouvait faire de doute, même devant la difficulté de trouver une vacance.

De fait, on dut télégraphier h Saïgon que la rue Royale augmenterait bienveillamment la station navale d'une unité. Saïgon s'empressa d'accepter, et un petit transport, que l'on parlait de déclasser au premier jour, commença son armement à Lorient, destiné à la Cochinchine. Bien entendu, un autre lieutenant de vaisseau que Branler fut nommé pour le conduire à destination ; le gendre de Marquestoun devait là-bas le commander avec une commission définitive, et ainsi furent ménagées les feuilles radicales en même temps qu'épargnés à l'officier les soucis d'une navigation difflcultueuse.

Sa femme rassurée commença une grossesse. Elle supputa que son indisponibilité durerait autant que le souvenir laissé à Toulon par l'histoire de mœurs, et se sépara fort tranquillement de Branler. Bien mieux que lui, elle savait, plutôt elle sentait de race, la philosophie des agitations maritimes. La fin du cycle actuel lui sautait aux 3-eux en même temps que sa révolution et son origine. L'essentiel était que du petit mal surgît un grand bien : cela, c'était le droit strict des Marilimes ennuyés. Les précé-

dents s'enchaînaient en une tradition ; les derniers événements la confirmaient, depuis les malversations de la Réserve jusqu'à la perte du Tolbiac. Maintenant Marquestoun avait dû disparaître : Branler obtenait un commandement inespéré : la loi était satisfaite.

Le dernier de ses arrangements de solitude fut de convenir des rendez-vous secrets avec son amie, M™« Ruyroë. La princesse de Tamaris ne s'était pas étonnée que la fille de Marquestoun ne la gênât pas de quelques mois par une intimité inadmissible. Elle lui fut reconnaissante de son ingénieuse combinaison, et, dès la première rencontre cachée, elles causèrent du moment où Branter rapporterait de son commandement des espérances pareilles à celles qu'en ce temps-là le commandant Ruyroë palperait certainement en réalité, dans le même cadre de Toulon admiratif. Un seul point noir gâtait l'horizon délicieusement borné de M°^« Marie-Branter : elle s'en ouvrit à l'amie ; le hasard embarquait le commissaire Bourentie sous les ordres du lieutenant de vaisseau. M'"^ Bourentie n'allait-elle pas tirer avantage de cette coïncidence pour tenter des rapprochements, sous couleur de s'informer souvent des nouvelles également attendues? « Point, ma chère! fit M™« Ruyroé. Ce chiffon n'est plus à cette heure qu'un torchon ; elle doit être proche de son terme ; et, si elle voulait escompter des visites où elle viendrait, en tant que femme, s'inquiéter de son mari, elle ne peut plus songer à préparer des intimités entre son marmot et l'enfant que vous laisse un officier, qui commande à l'âge où commanda le commandant Ruyroë ! »

Vuillenac ramena de la gare la femme du petit commissaire, déformée et faible, pauvre torchon. Bourentie avait dû rallier Lorient sans délais, au lendemain du conseil de guerre. Les ressources du ménage ne permettaient pas que sa femme l'accompagnât, et elle restait seule, à la merci de ses premières couches ; le père, hanté de folie colonisatrice, avait déjà emmené au diable la mère et la sœur de M™® Bourentie. (( Mais, dit le commissaire, tirant Vuillenac à part avant de monter en wagon, elle a une voisine admirable de serviabilité, et très entendue dans les accouchements. D'ailleurs, un homme, dans ces cas-là, est toujours gênant ou gêné, pas vrai?... Et puis, » il se rengoi ga dans son col, <( le devoir avant tout! J'ai rempli celui de père, à maintenant celui d'officier... Car vous savez,

n'est-ce pas? que je suis mon maître et gros responsable dans mon nouveau poste? »

Minçavoué était venu aussi serrer la main de son ancien partenaire de causerie sur la plage du Tolbiac. Raval raccompagnait. Ils retrouvèrent, sur le boulevard, Vuillenac; et, comme celui-ci interrogeait le docteur sur ses projets : (( Té: mon brave! s'exclama-t-il, vous ne savez donc pas que je passe aux troupes? — Mes condoléances, docteur. — Condoléances? Pourquoi? fit Minçavoué, vraiment stupéfait. — Mais ne disiez-vous pas, à Saigon, lorsque nous' nous trouvions avec Lyé, de la mission... — Ta! ta! Saigon, la mission, poussière! » Il baissa le ton : (t Je sers aux troupes, et enchanté; entre nous, vous savez, il n'y a encore que les frères de Tarmée! » Vuillenac se tourna vers Raval : « Et vous, Raval? que devenez-vous? » Le timbre grave de l'enseigne vibra plus profondément, après la flûte de Minçavoué : « Je me marie et je suivrai bientôt les cours de l'Ecole des torpilles. — Allons, vous! cria Vuillenac; vous aussi, vous vous mariez?... — Et j'entre aux torpilles : une assemblée de paresse un peu plus considérable que celle des carrés, et les mêmes gosses, plus bruyants, parce qu'en liberté. » Vuillenac insista, bien que Raval semblât prendre congé après un nombre inusité de paroles : (( L'Ecole des torpille, passe! dit-il, m^ais, pardonnez, mon cher, mon étonnement; si vous vous mariez, vous renoncez à Tahiti? » L'enseigne s'absorba, et très calme, il répondit : (( J'ai réfléchi que la terre de Tahiti n'était pas assez vaste pour que je puisse 3^ toujours vivre, sans rencontrer d'officier de marine. »

Comme il s'éloignait, Minçavoué secoua l'étonnement prolongé de Vuillenac : (( Hein? triompha-t-il, vous ignorez le mariage qu"il fait : douze cents francs de rente et le beau-père paie tous les liquides. Cet homme, brasseur de son état, a marié de la sorte deux filles précédentes à deux officiers et ses gendres sont alcooliques au bout de dixhuit mois. » Vuillenac se taisait; le docteur reprit : « Il n'en reste pas lourd de la marine, quand on y songe; pas même l'exotisme, puisque Raval se marie; autant dire rien, )> El l'enseigne répéta machinalement : « Rien. »

Le congé de Vuillenac fut le dernier de ceux que l'on accorda avant la hâte des armements pour la Chine. Même il faillit le rendre, et ce fut Barry de la Glu dont il prenait ravis, qui Fen déconseilla : « Aller en Chine? Pourquoi? Les massacres sont terminés, les gens qui devaient échapper sont saufs; vous vous trouverez faire le service de quart sur un transport ou un navire-hôpital. Ce n'est ni intéressant ni profitable. » L'enseigne n'insista point. Mais il connut qu'il avait eu besoin de trouver dans la circonstance une conscience qui décidât en place de la sienne.

Comment savoir à quel moment le métier obligeait^ employé qu'il était dans les aventures les plus invraisemblables et les moins semblables à la guerre? Si jadis une déclaration nette avait marqué l'abîme entre l'état de paix et l'autre, le terrible mais voluptueusement sanglant, si des premiers corps à corps, des fuites ou des en avant, avaient, à des époques, changé le frisson qui trembla sous les ondes des musiques militaires en froid d'enthousiasme qui marche halluciné et direct, cette fois rien de pareil ne hérissait les épidermes. Un jour, peu lointain, déjà Vuillenac, indifférent, mais persuadé par ses galons, avait abandonné un embarquement de choix pour avoir droit de réclamer le départ à Madagascar. Il était parti; pendant dix-huit mois, son navire mouillé à Bourbon ou à Tamatave, il avait vécu la vie des quarts et du carré, comme en escadre, comme partout». Les journaux de France, vieux de trois semaines, lui apprenaient les incidents nés et résolus à cent kilomètres de l'escale, razzia de bœufs, assaut de forlins, engagements minuscules sans continuité, éclos et disparus comme des feux de Saint-Jean sur la noirceur morne d'un étang. Il était revenu. Il imaginait avec autant de sincérité l'inimaginable émotion du

feu, et la nécessité de s'en trouver le cœur étreint. Mais il n'essayait plus de faire naître l'occasion, vaguement confiant dans la suprême guerre navale dont des romans, annoncés par des affiches lugubres de couleur, échafaudaient les mystérieuses destinées. Et cette naïveté, conservée dans son tréfonds, lui permettait aux heures giauvaises de raisonner une finalité douteuse. Du profit, il se moquait. Enfin, malgré son scepticisme des périodes vainement découpées entre deux traités dans l'histoire apprise, il l'agaçait de ne pouvoir s'intéresser complètement à ces événements, pâture des curiosités pendant quelques seniaines, et dont le terme disparaissait improbable dans leur éloignement, les Philippines après Cuba, le Transvaal après les Philippines, la Chine enfin, dont la légende stationnait déjà dans les communiqués pâteux de la diplomatie alliée et le hourvari de la confédération européenne.

Paris, d'ailleurs, avait un bon programme de réjouissances. Epuisées les curiosités macabres de Pékin, la cité attendait la mission Marlet-Vouchand, et il lui plut, par un caprice soudainement enflé en apothéose, de recevoir les explorateurs avec une solennité qui lui donnait Filiusion d'une m.ontée au- Capitole, puiscpi'aucun revanchard ne se décidait à lui offrir la réalité du triomphe organisé dans son déroulement classii:[ue. Il manquait quelque chose au renouveau de cette année-là : le procès du patriote professionnel avait déçu des espoirs, surtout des lectures du soir, et le concours hippique était relégué dans des quartiers vraiment inusités. L'entrée de la mission dans la capitale offrait l'attraction; les élections municipales viendraient ensuite. Vuillenac, oublieux de sa rencontre avec les gens de Marlet-Vouchand à Saigon, s'étonna des préparatifs où se complaisait déjà Paris. Il avait cru la dislocation de la mission déjà effectuée; il apprit, très tard, qu'après la perte du Tolbiac, le ministère avait ordonné à Marlet d'attendre une époque qui pût rassembler à la fois tous ses collaborateurs et l'ensemble des troupes d'escorte. C'est ainsi que la manifestation, différée encore par l'accueil méridional, s'affirma dans sa splendeur pour le premier jour d'avril.

Lorsque l'enseigne se surprit à commencer des démarches qui lui assureraient une place d'honneur au spectacle, un coin de balcon au Cercle militaire, il s'irrita contre luimême. Avait-il donc tant besoin de distractions, hors les

courses, ou seulement une part à Têtre de son cher Paris? Il s'assit à la terrasse d'un café, et songea; si vraiment quelque chose d'insoupçonné remuait en lui, il écouterait la palpitation de cette germination, jusqu'alors obscure. Depuis longtemps, depuis la raison, n'avait-il pas mis son • poifil- d'honneur, toute galerie absente, à n'ignorer rien de son moi, honteux ou noble? Puis, après des minutes de grave réflexion, il sourit, et s'amusa de la solennelle attitude où la fatuité d'un individualisme oisif avait failli le figer. L'image d'Hélène de CharUs, sur son esprit débarrassé, venait d'apparaître, précise et gracieuse, seule explication, pleine satisfaction des psychologies exigeantes. Alors, l'âme légère, il descendit sans hâte le boulevard, la rue du faubourg Saint-Honoré; M"^ de Charlis habitait au commencement de la rue de Courcelles.

(( Je vous attendais, dit-elle; maman est sortie, causons seuls comme autrefois. — Que de choses depuis cet autrefois! — Trouvez-vous? — Oui, pour moi et autour de nous : Toulon, le naufrage du Tolbiac, cette guerre maintenant, la réception de Marlet-Vouchand dans un Paris triomphal, car vous savez... — Je sais, interrompit Hélène. — kous devions ramener la mission, et beaucoup d'entre nous ne l'auront pas même vue là-bas lorsqu'elle a débarqué. Les morts se sont succédé, extraordinaires, soulignant la catastrophe...

— Je sais, répéta \P« de Charlis. » Vuillenac s'amusa du calme qui l'étonnait cependant : « Eh bien! la marine ne semble pas avoir le don de distraire vos ennuis, si vous en aviez. Comme vous accueillez fraîchement les nouvelles que je vous en conte! — En effet, mon ami, tout cela m'est indifférent. )> Vuillenac, sérieux, la fixa; jadis des récits pouvaient n'intéresser guère Hélène de Charlis, mais il ne lui en serait pas venu cette volonté de froideur entre eux. d'hostilité presque. Et l'enseigne se sentit froissé. Hélène laissa un moment peser le silence, puis : (( Vous ne croyez pas, n'est-ce pas? dit-elle doucement, que c'est votre causerie de laquelle je me désintéresse? » Vuillenac vivement secoua la tête, honteux de la petitesse de son amourpropre; mais il attendit que la jeune fille développât sa pensée. Elle ne continua pas aussitôt de parler. Enfin elle prononça : (( Je vous jure que je préfère ne point causer de ces événements. Pardonnez-moi de vous obliger à chercher une autre conversation qui, peut-être à votre tour.

VOUS amuse moins... pardonnez-moi surtout mes expressions déplorables. »

Vuillenac murmura : (( Je pensais, avec vous, ne devoir point chercher une conversation. » Puis, retrouvant d'un effort son enjouement social, il commença d'expliquer une exposition de chiens, pour ne pas répéter les banalités sur THippique. Hélène de Charlis l'arrêta : (( Vous avez vite réappris Paris, dit-elle. — Avant tout, vous le voyez, le chemin de votre maison... — Et il semble, poursuivit-elle grave, que ces choses d'aujourd'hui sont maintenant celles où vous vous donnez, que le passé raconté tout à l'heure est lointain, lointain, revenu à la mémoire par le dur effort de conter. Quel est donc le récit et quelle est l'action pour vous? A quelles heures vivezvous et à quelles heures regardez-vous seulement? — N'avez-vous pas répondu pour moi tout à Theure aussi? Paris remplit mes moments, ma vie est pour Paris et les siens. Le reste... » Hélène, le bras levé, sembla empêcher le geste d'indifférence de l'enseigne : « Dans le reste, fit-elle, vous venez de mettre naufrage, ruines, mort, arrachement. » Vuillenac baissa la tête, et d'un moment, ils ne parlèrent plus. Il la regardait avec la timidité inconnue d'un adolescent qu'une femme aurait tendrement corrigé d'une fanfaronnade. Malgré le souvenir de la haute intellectualité de M"^ de Charlis, malgré la facile épreuve qu'il en avait souvent pu faire, d'ordinaire, comme cette fois, laissé seul avec elle, il tâtonnait contre les apparences nouvelles qu'elle offrait à son amitié : « Et M. Ribol, fit-elle? Est-ce donc vrai? » Le jeune homme tressaillit : (( C'est dans un duel, murmura-t-il. )> Hélène, aussi bas, dit : <( Pauvre garçon! )>

Sur une table, des journaux déployés chevauchaient leurs pages. Elle prit l'un d'eux, et désignant à Vuillenac une phrase marquée d'un fort coup d'ongle, elle attendit silencieusement. 11 lut. C'était, au milieu des télégrammes reçus de Chine, les extraits publiés d'une lettre de soldat. Le passage détaillait des exécutions et se terminait ainsi, dans un étonnement de simple : « Après des boucheries comme ça, on ne sait plus si l'on est des hommes. » L'enseigne répéta les mots à mi-voix : « Eh bien, mademoiselle ? interrogea-t-il ensuite. — Pensez-vous que cette lettre soit authentique? — Je n'ai aucu'ne raison d'en douter. — Ah ! » Vuillenac se leva ; debout devant Hélène,

il s'anima : (( Parlez-moi, je vous en prie, mon amie. Votre accueil, votre attitude, vos questions m'ont laissé trop longtemps Thorrible crainte d'avoir démérité de vous, du moins de ne savoir plus vous apporter ce qui pouvait être de la gaîté, peut-être de la joie. Car n'avez-vous pas dit que vous m'attendiez? Vous m'attendiez? répétez-le? » Elle fit signe fermement que oui. « Alors, acheva-t-il, je crois comprendre soudain la grosse agitation sous votre sérénité, et je ne comprends que cela. » Il hésita : « A moins qu'une foi révélée ne vous dresse tout à coup contre de vieilles idoles et que l'horreur de la guerre enfin ne vous soit née pour avoir trop respiré le sang et le feu de là-bas, de la Chine... — De partout! trancha Hélène. » Vuillenac se croisa les bras : « Ainsi, je vous retrouve, amie, aussi farouche que la plus slave des étudiantes. Et, écrasant votre délicieux bon sens, votre admirable loyauté de sensibilité, une fièvre d'apostolat fou vous dresse, un marché à la main, devant les plus chers amis et les plus longtemps perdus ? »

M"^ de Charlis sursauta : « Un marché, dites-vous?... » Aussitôt, elle réprima son élan et simplement, elle pria Vuillenac de reprendre le fauteuil à ses côtés : <( Vous avez raison, dit-elle, et dans un plus large sens que celui de vos paroles. Je me suis indignée de ce mot de marché, et je n'en avais pas le moindre droit, puisque si marché il devait y avoir, c'est moi qui.... » L'enseigne interrompit la jeune fille, lorsqu'il pensa deviner d'irréparables déclarations : (( Allons! vous avez vu jouer l'Attaque du Moulin, vous avez lu Sébastien Faure, vous avez applaudi aux tirades du répertoire. Tout cela n'est pas grave. » Hélène se tut jusqu'à ce qu'elle fût certaine que Vuillenac ne songeait plus à l'arrêter : u Voici, dit-elle, ce qu'il me tourmente de vous dire. J'ai senti en vous revoyant, que mon extraordinaire aveu vous était dû, et qu'il serait tard de vous le différer. Daignez l'accueillir pour le laisser enfuir en.suite, sans l'avoir entendu. »

Elle avait parlé dans l'humilité la plus émue. Vuiilenac ne put se retenir : « Hélène! cria-t-il. » Et il se laissa retomber, le front bas : c'était la première fois qu'il appelait ainsi M"« de Charlis. A son tour, Hélène s'était écartée ru Tenez, fit-elle rapidement, cet appel me dispense d'étranges discours et me rend plus douce ma conclusion. Pour une minute, celle-ci seule, je veux croire fixées les chimères qui

me donnaient l'audace de les marchander, et alors écoutez-moi! Je n épouserai jamais un soldat. » L'enseigne marcha vers elle, elle l'attendit le regard tendre et droit, sans cesser de parler : <( Ne dites rien, je ne veux pas par mes mots signifier un renoncement, une démission. Ce que je refuse, c'est une ûme de soldat. » Et comme Vuillenac s'efforçait de retrouver la gaîté pour détendre le moment, il feignit de mal interpréter : {( Comment! vous aussi, vous avez peur des marins! s'exclama-t-il. » Elle reprit : (( J'ai dit: Jamais je n'épouserai un soldat. » — Pourquoi? balbutia le jeune homme, décidément troublé. » Hélène de CharHs désigna de nouveau le journal : « Parce que cela, déclara-telle. ))

Lorsque Vuillenac quitta la rue de Courcelles, il se fît conduire immédiatement au Cercle. Dans une joyeuse bousculade de sa chambre, il chercha son uniforme. Il avait si bien pensé l'enfermer pour longtemps ! Mais, loin d'Hélène de Charlis il s'impatientait déjà de jouir tranquillement de son congé, pour apporter, à son expiration, la démission du grade. A cette heure, il calcula qu'il rencontrerait certainement le directeur du Personnel, et au salon de correspondance, il rédigea, sans hésitation, la formule de hbération. Un enfantillage le décida à suivre à pied, jusqu'à la rue Royale, le chemin qu'il venait de parcourir au commencement de l'après-midi. Et l'ébahissement des gens l'amusa, sur le boulevard, toujours aussi ignorants des officiers de marine et de la Marine. Comme il passait devant Lachaume, il s'arrêta, les yeux égayés par les gerbes derrière le vitrage, et il se promit, au sortir du ministère, d'emporter une botte de lilas pour fleurir sa dernière exhibition de galons. H regardait encore, lorsqu'une grosse voix, timide cependant, le fit retourner.

Un artilleur des troupes coloniales avait osé l'entreprendre, sans doute après de terribles hésitations. « Pardon, mon lieutenant, disait-il, voici la chose : des biffins, ça ne peut pas me renseigner, et les civils, j'ai peur que ça se foute de moi. Alors je me suis permis. J'ai l'honneur, mon lieutenant. » Vuillenac parcourut le papier que lui tendait l'homme ; il comprit que l'artilleur s'informait dune rue où il cherchait une banque. L'enseigne s'étonna; la raison sociale, très connue, des capitaux catholiques, jurait avec le matricule du soldat, a D'où vous vient ce

chèque, mon ami? interrogea-t-il. — Le papier? — Oui, ce papier, c'est de iargent. » L'artilleur cligna de Toeil et dit : « Parbleu! oui, c'est du bon argent... là-bas, Tien-Tsin, 'J"akou, puis les noms à coucher dehors, on a ramassé des fo^jrrures. des bijoux, des bons Dieu en or, et un tas de pierres, tellement qu'on faisait du bruit comme une charrette avec les objets dans la poche, pour aller prendre Tapéritif. Aloi's les curés, vous savez, ceux des Missions, qui sont quasi habillés comme les Chinois, ont dit à ceux qui voulaient, d'apporter à un comptoir les choses ramassées, et tout le monde est venu, et on nous donnait des papiers comme celui-ci pour toucher de l'argent en rentrant en France, beaucoup d'argent. Des camarades ont touché à Marseille; moi. j'aime mieux toucher ici; sans cela j'aurais fait la bombe en route, vous comprenez, mon lieutenant ? En tous cas, les curés, comme cela, m'ont réservé de rudes économies. » Vuillenac relut le chèque, il valait six mille francs : « Est-ce que les caporaux et les sergents ont d'aussi grandes économies que vous, mon ami? demandat-il. » L'artilleur claqua sa langue : t( Pardine! mais, lieutenant, mais beaucoup, beaucoup plus. Et les.... Mais pardon ; alors il faut marcher de ce côté, mon lieutenant ? » L'homme salua et l'enseigne, à grands pas, continua sa route vers le ministère. La rue, traversée d'ombres, semblait, à la Concorde, déboucher dans le printemps.

Vuillenac s'informa près du concierge ; il avait une mince habitude des couloirs du ministère. « Ah! fit le pipelet supérieurement affable, vous arrivez mal : le chef d'étât-major général, les diiecteurs, des vice-amiraux, tous sont réunis en conférence. Il paraît qu'il y a du nouveau, et je m'imagine... — C'est bon, coupa Vuillenac impatienté, je repasserai. — Pas avant une grande heure, si vous m'en croyez ; on a même interdit les allées et venues des plantons dans l'escalier B ! )> L'enseigne se dirigea vers la place, mécontent de se sentir confusément soulagé, comme d'avoir trouvé absent le denti.ste chez lequel on se précipite. Alors il s'efforça de s'intéresser au conciliabule soudain des plumes blanches. L'Extrême-Orient allait-il donc bouleverser sérieusement la tranquillité des Maiitimes ?

Le ministre Vingrandy avait câblé, dès l'après-midi précédente, une convocation d'extrême urgence à cinq viceamiraux. C'étaient les seuls, avec Maudéfent, sauvés du

ramollissement, sur lesquels il pût faire fond pour trouver un commandant en chef dans les mers de Chine. Le conseil venait de décider l'envoi d'un cuirassé avec le pavillon. Et ainsi s'assemblèrent Manou, de Migerat, Frimeur, Longuejoies et le récent promu, de la Morinière de Lajn,^al. Vingrandy avait d'abord songé à la plus évidente des solutions, c'est-à-dire à choisir Maudéfent, le chef d'état-major général. Une bonne volonté pour l'Extrême-Orient devait se rencontrer parmi les plumes blanches moins facilement qu'un titulaire du poste de la rue Royale, poste que la logique eût dû constituer suprême et permanent, mais dans lequel se terraient les amiraux bien en cour pour happer un commandement à la mer avant des camarades plus anciens. Ce n'était pas le cas de Maudéfent; mais le plus simple des raisonnements patriotiques le mettait en garde contre la brièveté de ses fonctions et il avait la fierté de sentir que, seul, il servait la France, quand il ser^-ait la direction de l'état-major.

Vingrandy parla un quart d'heure; il se laissa entraîner jusqu'au couplet patriotique, peut-être convaincu lui-même, car malgré les avanies de son entourage mihtaire, il avait déblayé les écuries laissées par les ministres à broderie, de jadis. Un an auparavant, la collaboration ultra-cléricale de Clériville avait intéressé aux travaux entrepris l'Indulgence de quelques anciens élèves des Pères, à tous les grades; la marine depuis lors comptait des ralliés. Vingrandy parla, et sa péroraison ne fit pas remuer un trait des cinq faces autour de lui ; pourtant il avait explicité la promesse de considérer, comme ayant commandé en chef devant l'ennemi, le vice-anjiral choisi, cyélnit, par suite, l'assurance du grand-cordon et suitout le maintien en activité sans limite d'âge.

Manou, vigoureux, large poussah, le visage suffisamment devenu celui d'un Maritime depuis que le nez sémite s'était fondu dans sa génération, celle d'après l'ancien ministre de la Restauration, fixa Vingrandy en travers de son monocle... « Est-ce que l'on promet, non pas le titre provisoire, mais, au retour, le grade d'amiral? — Permettez, répondit Vingrandy, encore faut-il... » Déjà Manou n'écoutait plus; il regarda le plafond et ne bougea plus. Le ministre sentit, dès la première opinion, que sa réclame avait parlé à des sourds : Manou était, de tous les membres de la réunion, le plus intelligent; même il était le seul intelligent,

à considérer, pour les juger, autre chose que leur acquis dans la carrière. Migerat, aussitôt, réfléchit que si Manou n'acceptait pas les propositions, elles ne devaient pas présenter les très gros hénéiices indispensables. D'ailleurs Tescadre de la Méditerranée devait à peu près sûrement lui échoir en octobre. « Moi, dit-il. je marie ma fille. » Il s'en fallut de peu que la Morimère de Layval, consulté, répondit ingénument : « Merci, je sors d'en prendre. » Il trouva, pour refuser aussi catégoriquement, quelques mots convenables; il avait, en effet, très récemment, secondé la diplomatie de la porte ouverte en Chine. Mais la baie, obtenue à grand fracas et où il prôna linstallation dun point d'appui, se trouva être inabordable pour les gros navires ; le ministère avait osé montrer quelque mauvaise humeur dapprendre les sondes après l'occupation, et Layval, tout prêt à remplacer Alarquestoun à Toulon, jugea bonne l'occasion d'aftîcher un ressentiment très digne.

Alors Frimeur cria : (c Est-ce que je puis quitter mon escadre, moi? Et encore, je m'en irais au diable, puisque c'est indispensable, si je pouvais espérer que le ministre, vous ou un autre, se sou\iiit plus de moi que de tous les gâteux qui manquent à notre réunion d'aujourd'hui. Mais, basle! on me refuse du charbon, on me prend des croiseurs, on m'attache la corde au cou contre ce Toulon immonde, parce que sa municipalité se dresse menaçante quand le quartier réservé est privé d'extorquer au premier de chaque mois la solde des matelots 1 Usez de moi, soit; mais, en revanche, 4aissez-moi vous dire où je puis mieux vous ser- ^'ir. J'ai réveillé cette escadi^e abrutie; pourquoi n'irais-je pas à d'autres postes, à Saint-Pétersbourg par exemple, transformer une fois encore le défensif stupide en offensif utile? » L'allusion à l'ambassade rêvée tomba dans le silence ; puis Manou éleva la voix : « Effectivement, dit-il, l'amiral Frimeur n'a le droit de quitter ni son escadre ni ses enfants. » Frimeur n'insista pas, furieux de cette méchanceté à l'adresse de sa fille Lina.

D'ailleurs, Vingrandy s'était détourné de lui, peu soucieux de mêler les ambitions du grand homme à des concepts diplomatiques. Il essaya d'attendrir Longuejolles, beau-frère de député, ancien ministre et ministrable encore: (( Alors, à vous l'honneur, Longuejolles, dit-il; vous êtes né sous une bonne troisième étoile, puisque vous allez commander en chef, beaucoup avant votre tour d'ancienneté,

et que déjà la Chine vous a pointé les deux premières étoiles. » La plaisanterie glisisa sur; le flegme de Longuejolies : (( Merci bien, Monsieur le ministre, dit-il ; je me contente de ce que j'ai. Et puis, à quoi bon s'agiter? La France n'en sera pas moins désormais une puissance de second ordre! »

La conclusion de Longuejolles donna le signal du départ aux vice-amiraux et ils furent debout, sans avoir laissé le temps à Vingrandy de s'indigner. Il les tint un long moment sous son regard, avant de leur donner congé. Manou jugea gênante une audace possible de la part du ministre : (( Prenez Jervis, conseilla-t-il. » Les autres répétèrent : <( Prenez Jervis, parbleu! » Frimeur ajouta, heureux de mordre après avoir été mordu : « Seulement, monsieur le ministre, donnez-lui le temps de consulter son Egérie. » Et leur ironie surveilla le mouvement de Vingrandy. (( Eh! oui, grogna celui-ci, lui seul vous vaut, tous réunis; mais là-bas, ils en ont peur! » Les têtes s'inclinèrent, faussement respectueuses, et comme les chefs disparaissaient un à un sous la colère cachée du ministre. Manou, le dernier, lui dit, évoquant discrètement le passé et les origines de Vingrandy. (( Beau sujet pour la scène, n'est-ce pas? monsieur le ministre, et qui renouvellerait la fameuse entrevue de Salammbô... Vous savez? Hamilcar et les Riches dans le caveau du Temple dEschmoûn! »

Les journaux du soir annoncèrent la nomination du vice-amiral Tierpot au commandement en chef du corps expéditionnaire de Chine. Il avait fallu recourir encore à ce brave homme qui avait l'apparence d'un Ronchonnot sans en avoir l'ûme. Le choix n'en fut pas plus mauvais, pour avoir été limité : Tierpot, dans la Méditerranée, avait déjà trouvé l'occasion d'élever au milieu d'un concert européen une voix française fort écoutée. Vuillenac lut la nouvelle, nssis de nouveau à la terrasse du café, après dîner. Sa .seconde démarche au ministère avait été vaine, le chef d'élat-major et le ministre 'défendant leur porte plus formellement encore qu'au commencement de l'après-midi. Et il n'avait pas tenté d'autre entrevue, ni employé le simple moyen de mettre à la poste sa démission. Gaillard sous son uniforme, il avait monté les Champs-Elysées, puis, dans la première fragrance des marronniers, il s'était attardé à l'orée du Bois, et enfin, las de sa veulerie autant que quiet dans la bonne fatigue inaccoutumée, il s'était assis au

bord d'Armenonville à peu près désert. Il n'aurait pu dire combien de temps l'image d'Hélène de Charlis avait seule empli son repos, quelle idée de libération il avait maintenue de force parmi l'ondoiement coutumier de sa pensée, de quelle façon, inattentif il avait, en parcelles semées partout, déchiré sa requête officielle. Un fiacre l'avait ramené, à travers le crépuscule mal guéri de frissons ; il avait dîné, fiévreux d'une nouvelle fièvre encore, dans le brouhaha des gens tendus vers la solennité prochaine, la réception du commandant Maiiet au Cercle militaire. Il se retrouvait indifférent contre la multitude des passants du boulevard, peu intéressé par la désignation de Tierpot, peu à peu concentré dans le ressouvenir de quelque chose qui avait dû être et dont il s'irritait de chercher en vain une mémoire adéquate. Dans les cris qui montaient par gerbes régulières : « Vive Marlet! » il reconnut sa voix de na'iveté héroïque. La figure de Màdhi, dévisagée à fond sur le pont du Tolbiac, se précisa par-dessus le fantôme trouble d'Hélène de Charlis. Vuillehac, les oreilles attentives, l'esprit à l'aventure, le cœur et la chair tranquilles, vécut des minutes d'épopée ; entre ses dirigeantes éternellement deux et éternellement ennemies, il jaillit des trophées et des victoires chantèrent ; dans regorgement du rêve, gicla une ondée de désirs forts, et la folie de l'action, sans but, sans bornes, martela son front. 'Et quand il s'évada du songe, lorsqu'un regard conscient sur la rue lui révéla de nouveau la prostitution des attitudes triomphales au profit d'alphonses nationaux, lorsqu'il eût nombre les gestes merciant. au balcon du Cercle, Vouchand aussi bien que Marlet, il ne fut pas très sûr d'avoir cherché une excuse pour avoir communié avec la foule. Il pensa tout haut : a Jamais je ne pourrai répudier l'action. )> Et il crut qu'il était quand même que trop parmi ceux-là qui hurlaient à la gloire.

Cependant le flot le mena jusqu'au carré de l'Opéra, et l'immobilité soudaine de la marée à son plein le fixa face au café de la Paix. Trois ferî^^es de l'entresol, larges ouvertes, révélaient la lumière gaspillée sur la table d'un dîner lent ; tour à tour s'y encadraient des hommes, et l'un après l'autre, ils semblaient parler au peuple tumultueux. Un seul, comique, signifiait, en tapotant sa gorge, que l'aphonie l'empêchait de clamer des remerciements ou des. ordres ; puis il amenait devant lui quelque autre des convives, lui plaquait une main sur 1" épaule, et sur tous les

deux bondisisaient les acclamations de la foule, flattée d'une attitude classique à qui s'en allait son houi rah, pareille à la projection, sur transparent, du Panthéon républicain chromolithographie. Vuillenac reconnut Gaulibet dans l'orateur sans voix ; entre mille singularités, sa protestation de la veijle entraînait l'opinion. Il avait sommé le ministre de lui rendre son grade d'officier de réserve, et l'enseigne comprit, pour l'avoir souvent aperçu dans la salle, qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir plus prendre ses rtpas au Cercle militaire.

A côté de lui, le poète Francis Pécot jetait sur les humbles l'cinction de sa bonne souffrance, et lorsqu'à chaque instant, en retrait de la fenêtre, il communiquait des mystérieux chiffons de papier aux convives, il sentait croître, semblait-il, l'espoir de renouveler enfin les Lamartine et les Hugo au sein de l'émeute, assuré désormais de les avoir remplacés au Parnasse. Les intermittentes apparitions du polichinelle national coïncidaient enfin avec le ralentissement de l'ovation. Caulibet réussit à tirer quelques sons de son enrouement : (( Mes amis, brailla-t-il, notre illustre collaborateur, le plus honnête homme de France, notre poète enfin, Francis Pécot, va se rendre au Cercle militaire pour serrer la main du brave commandant Marlet. Suivez-le et je me suis engagé en votre nom à le suivre partout où il ira. Ai-je eu tort? » La clameur d'en bas cria : (( Non! non! qu'il sorte! »

Vuillenac s'arrêta de marcher vers les hauts boulevards; est-ce que vraiment l'action allait vibrer au sein de cette foule stupide? Pécot traversa majestueusement le carrefour, et éclaircit sa voix avant de déclamer ses titres à la porte du cercle. Mais un planton lui vola son geste : (( Je regrette, monsieur, dit-il, mais la consigne est formelle; tous les invités sont montés, on ne reçoit personne. » Sur le balcon, les membres de la mission Marlet- Vouchand ignorèrent l'assaut du poète dictateur. Il s'en revint aussi grave dans le salon du café de la Paix, et le peuple recommença sa houle.

Auprès de Vuillenac, qui tentait la route du Vaudeville pour un spectacle d'Amoureuse, un petit bourgeois, les yeux hors de la tête, glapissait : (( Vive l'armée! Mort aux Youpins! » Sa femme s'efforçait de le calmer,- disant : (( Du moins, crie vive le commandant Marlet! » L'homme, exaspéré, prit renseigne à, témoin : (( Laisse-moi donc tranquille!

31b LES MARITIMES

N"est-ce pas, monsieur? et quand est-ce que l'on crierait : Mort aux YoupinsI si ce n"est pas aujourd'hui? » Un voisii: murmura dans Toreille de Vuillenac : (( Triste, cette bestia lité de la foule monomane, tandis qu'à deux pas Ion joue du Porto- Rie lie! )> Vuillenac regarda qui parlait, ballotté dans les mêmes remous que lui. A son tour, le boulevard des Italiens refluait vers l'Opéra.

A la hauteur de la rue Richelieu, des troupes défilaient hâtivement, que Ton prétendait dirigées sur la gare de Lyon, pour partir en Chine : « Voilà ceux qui vont tuer, murmura à mi-voix Vuillenac échauffé. » Arc-bouté contre Toffîcier, parmi la clameur qui, de nouveau, hurlait à la gloire, Tadmirateur de Porto-Riche répondit : (( Peut-être aussi ceux qui vont mourir... et c'est leur logique. »

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