‹ Les MaritimesChapitre 3 sur 4 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

génie des émules. La course au succès abîme les meilleurs. Le besoin de triompher ne souffre pas qu'ils aiment. Et chez les plus généreux, l'ignominie du politicien domine.

Quand le début de l'œuvre est grandiose, cette déchéance apparaît plus effroyable. Il faut louer M. Seylor d'avoir parfaitement exprimé le tragique de ce contraste avec des moyens sobres et une froideur d'esprit dignes d'Henri Beyle.

Paul Adam.

Le vice-amiral, piolet maritime, commandant en chef s'était décidé à donner très tôt son premier bal.

D'ordinaire, la tradition plaçait au commencement de janvier une solemnité qui ouvrait la saison de Toulon, terminée en fin de mars par u solemnité pareille : on n'eût pas osé recevoir avant le Préfet; on ne songeau pas à recevoir plus tard que lui. Et les autres, grands et petits chefs, louaient tour à tour la pianiste dans Tintervalle, heureux qu'il fût mesuré. Cette année, on dansait au 10 novembre.

Novembre à peine froid dans la nuit, mais traversé par des frissons de la terre qui s'endort, tandis qu'à peine plus bas, la vieille darse et la rade étendent leur lourdeur de sommeil, la même sous tous les mois. C'est le novembre où il fait bon s'aveulir à la Rotonde; alors le café banal est gai. Les fihes, qui s'occupent d'assurer leur hiver, ne quittent pas la place dès dix heures pour courir à l'opium. Les aspirants nouveaux venus ont encore de l'argent ; et les filles sortent rieuses, toutes accompagnées, par eux, ou par ceux qui ont froid.

Ce soir, elles profitaient aussi des officiers sans chambre en ville. Ceux-là regagnaient le bord, d'ordinaire, par le dernier canot. Mais quelques-uns, qui allaient à la Préfecture, faisaient marché pour le lit plus que pour la femme, le lit où ils pourraient, au retour du bal, attendre le matin, échappés au supplice de la grande tenue.

D'ailleurs, l'escadre entière était sur rade depuis la veille. Son chef s'était fait un devoir d'apporter les figurants indispensables à la grande représentation machinée par son collègue aux plumes blanches.

A l'entrée de la Préfecture, Vuillenac et Ribol s'étaient ar-^

2 LES MAIUTiMES

rêtés. Ils regardaient. Et le flot des gens, venus dans les fiacres commandés un mois à l'avance, les inquiétait. La peinture de la porte cochère pelait; et la porte grossière bâillait entre les deux longs pans de mur fraîchement recrépis.

Vuillenac demanda : <( Venez-vous ? — Encore un instant, si vous voulez bien, lui répondit Ribol.

— N'y aura-t-il que nous du Tolbiac ? — Ah ! mon cher, rassurez-vous. Les navires amiraux fournissent la plus grosse part des officiers que l'on voit à la Préfecture. — Marquestoun a déjà passé deux ans ici, n'est-ce pas ? — Oui ; mais il a fallu 1 y renvoyer, car l'amiral auquel revenait le poste est brouillé mortellement avec le commandant de l'escadre. — Bah I — Vous saurez tout cela très vite. Après une campagne, l'escadre est très curieuse à \ivre. A propos, connaissez-vous l'histoire des invitations? — Non. — Eh bien! entre ses deux séjours à Toulon, le Préfet a perdu sa femme. Il lui reste comme je vous l'ai dit, quantité de filles. Alors une partie des invitations, les invitations intimes, étaient rédigées de la manière suivante : « Ces demoiselles et moi prions, etc.. » Vuillenac éclata de rire. « Ce n'est pas tout, continua Ribol, il n"a pas suivi les listes de son prédécesseur ; par malheur son ancienne nomenclature ne s'est plus retrouvée ; quelqu'un lui a donné un papier où étaient portés des noms absolument inconnus sous les lambris sacrés. Quand ces demoiselles et lui, ont constaté les gaffes, par exemple en recevant les remerciements et l'acceptation des conseillers municipaux, l'amiral n'a pas hésité : il s'est précipité chez chacun d'eux pour les décommander. » Le passage bref des uniformes et des robes basses se précipitait. Vuillenac entraîna Ribol. Ils traversèrent la cour aux pavés rugueux, dallée sur la petite largeur des minces traînes de jupons. Trois marches, étriquées aussi, et c'était le perron. Au-dessus un auvent, et les volets blancs des fenêtres au rez-de-chaussée, de chaque côté, finissaient l'illusion d'une grande et commune maison de campagne. A l'intérieur le vestiaire des femmes s'ouvrait à moitié côte d'un escalier^ disposé dans un bureau quelconque de fourriers, au commencement d'un couloir. Dans l'autre vestiaire, en bas. les boîtes à épaulettes encombraient. On les apportait sous le bras, à cause du caban qui empêchait de les fixer pour la rcfUte. surtout on les ménageait pour lès conserver dix .'m>: dans le grade

d'enseigne ou vingt ans dans celui de lieutenant de vaisseau. (( Comment! s'écria Ribol, vous avez pris votre meilleur sabre! » Sur une interrogation de VuiJlenac, il expliqua en souriant : » iMon ciier, après chaque bal à la Préfecture, les matelots qui nettoient ici retrouvent toujours des sabres oubliés. Mais ce sont toujours les plus mauvais. Et les malheureux officiers qui perdent à l'échange attendent vainement que le propriétaire de l'arme en ruine leur rapporte la leur. Même histoire pour les snow-boots. » Comme ils laissaient les manteaux à l'entrée de la pièce, trois femmes apparurent dans le vestibule. Pdbol tira le bras de Vuillenac (( Regardez », dit-il. La mère et les deux filles ne se pressaient pas vers l'escalier. Sitôt leurs capuchons tombés, des gens s'étaient élancés vers elles. Et jeunes et mûrs continuaient le flirt commencé au tennis, l'après-midi, avant de le pousser à fond là-haut, dans les salons. t( Qui sont-elles? demanda Vuillenac. — Les Rotyl, la mère jeune marine, les filles formant le classique duo des Petites-Sœurs des ports. — Le mot est de vous? — Oui et non, je ne sais plus. — Et cela veut dire? — Cela veut dire que, hasard ou association, dans chacun des cinq ports vous rencontrerez le môme groupe, deux sœurs, exceptionnelles demi-vierges de province, tenant le haut du pavé, les premières invitées à tous les bords, les fondatrices des tennis, gardiennes des musées que sont leur chambre, où elles conservent en photographies et rubans rhistoire et la légende de chaque commandement en escadre. — En tous cas pas des musées d'antiquité? — Si, plus que vous ne croyez. Elles ont le temps : elles ne se marient pas. — Vraiment ? — Vraiment. — Et partout elles sont pareilles ? » Ribol hésita ; puis, d'une voix grave : « J'ai connu un duo d'exception; j'en ai gardé un souvenir d'intimité très douce. Mais leur sort était le même et le monde maritime ne les différenciait pas de leurs pareilles. » Vuillenac observait curieusement Ribol. Il l'avait jusque-là ignoré hors de son scepticisme gouailleur. Mais Ribol, souriant de nouveau, lui serra la main et lui désigna le perron. <( Je vous lâche, dit-il rapidement : voici venir mon patron et mon collaborateur. » Vuillenac se retourna ; l'amiral Rarry de la Glu apparaissait sous l'auvent, accompagné de son aide de camp du Goust :« Ah! bien. Mais où allez-vous? — Où voulez-vous? sinon retrouver les Rotyl. » Et Ribol disparut avec un geste de résignation.

Vuillenac eût. voulu éviter Barry d3 la Glu. Embarqué depuis huit jours seulement sur le Tolbiac, qui battait pavillon du contre-amiral chef d'une division de Tescadre, il préférait se tenir à l'écart de Tétat-major. L'amiral lui coupa la route ; puis, tandis que du Goust le sakiait : (( Très heureux de vous voir ici. monsieur, laissa tomber Barry de la Glu. Dansez-vous? — Toutes les fois que je puis, amiral. — Tant mieux, tant mieux. Nous songerons à vous. Du Goust se fera un plaisir de vous présenter à ses nombreuses amies, et vous inscrira sur toutes les listes. N'estce pas, du Goust? — Certainement, amiral... Vous débarrasserez-vous ici, amn^al? » Déjà du Goust, vrai majoritard, abandonnait Vuillenac, jaloux même que le chef eût daigné s'intéresser à un simple officier de quart de son bord, ^^uil]enac resté seul, monta. Dans la première pièce, le Préfet Maritime comte de Marquestoun recevait, aidé par sa fille aînée et son gendre. Celui-ci, Marie-Branter, était aussi officier du Tolbiac. Après une révérence, Vuillenac, suivant la tradition, dut redescendre pour se désarmer. Puis, revenu à l'étage, il se tint dans une baie entre la galerie où Ton dansait déjà, et le premier salon.

Barry de la Glu. toujours suivi par du Goust, se faisait justement annoncer. Il secoua les deux mains de Marquestoun, renversant la tête comme pour examiner minutieusement un vieux camarade retrouvé, ce Préfet qu'il avait reçu dans la semaine à bord du Tolbiac ; il garda longtemps la main de Marie-Brànter. lui pressant affectueusement l'épaule: enfin il baisa avec recueillement le poignet de M™« Marie-Branter, et ce fut la seule sincérité de l'instant. Barry avait cinquante-sept ans. Il commandait la division depuis un mois à peine, et avait été promu trois ans auparavant. L'amitié de Marquestoun lui avait beaucoup servi, surtout après une campagne d'Extrême-Orient où il fut son capitaine de pavillon. Ensuite Barry dirigea l'Ecole navale, encore tout près de Marquestoun, préfet à Brest. Leur société d'admiration mutuelle donnait aujourd'hui de beaux dividendes.

Au reste, Marquestou-^x différait bien de barry de la Glu. Avec un grand nom, une superbe alliance, et sa fortune suffisante, il avait conquis l'amiralat sans laisser derrière lui un passé plein de malédiction et de mépris. Même il avait été et restait bon. Son visage agréablement rosé où ressortaient proprement les favoris, eût semblé d'une se-

rénité douce sans ses yeux bleus où le cegard manquait, des yeux de ruminant. Il marchait raide; à chaque pas il lançait la jambe, effaçait le corps à droite ou à gauche. Et quand il parlait, des phrases tombaient en petits fragments, un peu semblables à celles des colonels Ronchonot dont pourtant il n'avait point l'âme.

Du Gcust profita de la conversation de Barry avec Marquestoun pour l'abandonner. Il prit le chemin de la galerie et se retrouva devant Vuillenac. « Excusez-moi. mon cher. de ne point vous piloter, lui dit-il délibérément, l'amiral s'imagine que je connais tout le inonde. N'en croyez rien, mais tout à l'heure... » Vuillenac l'arrêta : (( Vous êtes trop aimable, ne vous mettez pas en peine de moi. — Oui. oui, vous serez vite à l'aise. Vraiment je ne connais presque personne. » Il se rapprocha confidentiellement : « Puis, vous savez : presque pas de jeunes femmes et toutes les jeunes filles sa'ns le sou. Je me soucie peu des .dots réglementaires. » Il eut une moue et répéta en pirouettant : « Rie'n à faire, mon cher ami. »

Débarrassé de Vuillenac, du Goust remonta la galerie se garant des couples et s'arrêtant aux baies pour jeter un regard attentif dans les salons adjacents. On l'appelait le beau du Goust. Très large et très blond, il soignait le tour de sa moustache gauloise et portait la raie jusqu'en bas des cheveux. Ceci ne lui était pardonné ni par les vieilles barbes de la marine, ni par ses envieux qui tous attestaient le protocole de la rusticité obligatoire, en dehors de Tuniforme. Barry de la Glu l'avait choisi quand même pour aide de camp, en même temps que Ribol, parce qu'il pensait très finement que le triomphe de la jeune école, fait presque accompli, se manifesterait dans les moindres réactions contre le passé. Du Goust d'ailleurs ne vivait que pour faire un beau mariage. Jouisseur et ambitieux, il s'était aperçu vite qu'une fille très bien dotée donnait le même appoint qu'une fi.lle d'amiral. Et il coûtait moins à sa paresse de tenter la première aventure. En revanche, il en payait plus cher Fessai, toujours en frais de lunchs pour les inconnues et étrangères qu'il décidait par son insistance à visiter le Tolbiac au golfe Juan et surtout à Villefranche.

Il s'éner\^a de chercher dans la cohue la seule jeune fille qu'il voulût voir. On lui avait parlé au tennis comme d'une sérieuse héritière parisienne, venue quelques jours

chez un oncle, capitaine de vaisseau. Les salles débordaient. Près de trois mille invitations étaient représentées là. En outre des officiers de tous les corps et de tous les rangs, l'élément civil affluait. Malgré les continuelles avanies dont la marine les abreuvait l'année durant, les {( éléphants )>, ainsi que les nomme l'expression maritime, les éléphants ne manquaient pas le grand bal de la Préfecture. Ils y venaient, la plupart, comme à un spectacle, une fête de haute vie. Rar^s étaient les mères qui cherchaient ou espéraient pour leurs filles la rencontre d'un mari officier. L'uniforme ne les impressionnait pas plus qu'à un troisième acte; elles se souciaient peu de laisser leurs enfants jouer la vie avec des partenaires oisifs de nature, incapables de gérer des capitaux si on leur en faisait cadeau, ignorants du plus petit détail pratique, jusqu'aux détails de la vie conjugale où leur naïveté de collégiens débauchés amenait des ennuis bêtes. Et alors, dans ce bal énorme et guindé, le groupe des filles des éléphants jetait une note de plaisir sincère, car les plus jolies d'entre elles qui attii oient l'attention des Maritimes étaient vraiment joUes, et les plus spirituelles les amusaient vraiment, pour avoir le droit de tout dire.

Du Goust les dénombrait au hasard. Elles lui importaient peu. Beaucoup plus fortunées que les filles d'officiers, elles n'étaient cependa'nt pas riches à son sens. Aussi fut-il très étonné d'apercevoir, dans un remous de la foule, Vuillenac qui valsait avec une des profanes ; puis, après s'être étonné, il s'indigna qu'un enseigne nouveau venu portât son premier choix sur une des petites demoiselles qu'on ignorait des mois, et qu'on ne voulait connaître qu'un jour, par lassitude de grand seigneur.

Mais Vuillenac dansait de bon cœur. Curieux d'explorer les salons sans guide, libre de toute obligation, il avait erré un moment. Une grâce de blonde l'avait arrêté; il s'était présenté lui-même, un peu honteux de jouer de l'uniforme, s'excusant avec la sincérité de so'n désir. La valse finie, il entraîna sa partenaire le plus loin possible de la galerie : (( Est-ce qu'on reçoit beaucoup à Toulon? demandat-il. — Oui. monsieur, dans les familles de la maiine. ditelle sans lever les yeux. — Et puis il y a des tennis, n'est-ce pas? — Oui. monsieur ; ces dames et ces demoiselles de la marine y jouent beaucoup. — Mais vous? — Oh! non, monsieur, s'écria-t-elle, comme effrayée de cette hypothèse. »

Il continua, amusé de ses réponses : (( On m"a conté que le Préfet donnait des sauteries en dehors des grands bals ? — Pour ses connaissances personnelles de la maiine, oui, monsieur — Mais les Russes, il en vient souvent, et on profite de leur passage pour organiser quelque chose ? — Les officiers de marine alors les invitent à leur bord. )> Vuillenac se désola des phrases de la jeune fille : tout le temps le mat de marine lui venait à la bouche comme raison définitive, et la fréquence du mot exprimait bien la tyrannie de la chose. — Il la regardait avec tristesse, par-dessus son épaule. Sa beauté était indiscutable: peut-être, probablement l'esprit était amusant et gai. Mais cela, il ne le saurait jamais, parce qu'il s'était présenté à elle en grande tenue, la stupéfiant par la vue des ornements d'un culte dont les prêtres terrorisaient les éléphants, mal avertis, comme elle. Alors de guerre lasse : » ^^ouîez-vous me permettre de vous ramener dans la galerie ? )) Elle allait accepter avec empressement. Soudain elle lui désigna un groupe désorienté, dans la baie de commu'nication : (( Si cela 'ne vous dérange pas, monsieur, je rejoindrai ces personnes que je connais pour les placer. — Très volontiers, mademoiselle. )> Il l'accompagna : en la quittant il la salua très bas, pour la beauté : et, pris soudain d'une immense bienveillance au sortir de cette brève apparition, il offrit son bras à une femme quelconque, sans doute du même monde, qui se débattait dans la poussée. Il la menait machinalement, distrait d'écouter les remerciements par l'effort de marcher. Un salon qu'il n'avait pas encore vu s'offrait à lui. Il y dirigeait son obligée balbutiante, quand elle s'accrocha désespérément à sa manche : » Monsieur, monsieur, murmura-t-elle à mots entrecoupés, on ne peut pas, pas là... on ne peut pas. — Comment, on ne peut pas? interrogea Vuillenac. — Non, conduisez-moi là-bas, je vous prie. » Il n'eut pas le temps d'en demander plus long. Une vague humaine les rejeta dans la galerie, et intrigué. Vuillenac dut abandonner la dame. Il remontait le courant quand il se croisa avec Marie-Branter, le gendre du Préfet. *(( Ah bien! je vous attendais, mon cher camarade du Tolbiac, dit Branter.)) Avant la réponse il expliqua : u Vous conduisiez quelqu'un tout à l'heure, et vous avez failli placer ce quelqu'un au salon Duquesne, n'est-ce pas ? — Oui, fit Vuillenac en pointant la salle derrière eux. — Ici c'est le salon réservé aux familles des chefs de service.

du moins sur les banquettes et les fauteuils, chef d'étatmajor, major général, directeurs, etc.; vous ne le saviez pas ? — Du tout. — C'est drôle. » Il examina Vuillenac avec une 'nuance de pitié ; comment un officier du corps pouvait-il ignorer le privilège des grandes familles ? Cependant il reprit, bon garçon : « D'où venez-vous donc? J'ai eu peu de [emps pour vous causer à bord depuis votre arrivée. — Du Pacifique. — Vous n'avez jamais embarqué dans l'escadre de la Méditerranée ? — Trois semaines comme aspirant, et c'est déjà loin. — Vous devez être enchanté: vous verrez : relations charmantes et métier intéressant, on a de quoi se distraire. — Sûrement! s'exclama Vuillenac. » Branler ne comprit pas et ajouta mystérieusement : (( Puis Barn^ de la Glu est un chef. Vous verrez, vous verrez. » Il l'entraînait. (( Vous êtes de la famille Vuillenac, propriétaire des grandes exploitations? — Oui. mon père est maître de forges. Aurions-nous des parentés ou des amitiés communes? demanda Vuillenac très poli — Non. c'est-à-dire je ne crois pas... on m'a seulement parlé de votre fortune. » Vuillenac répondit sèchement : « J'ignorais qu'on s'occupât de moi. )> Branler ne le lâchait plus; il oubliait les broderies de son beau-père pour songer aux millions qui ruisselaient avec les coulées des aciéries Vuillenac. Tout à coup il prit une décision : (( Je veux vous présenter à ma femme, dit-il. On n'entre plus maintenant ; elle a sa liberté. — Vous me faites grand honneur, remercia Vuillenac. »

M™« Marie-Branter était petite et boulotte : un visage trop rond rappelait les faces de Japonaises, type de Nagasaki; ses yeux franchement bridés ajoutaient à l'illusion ; elle avait les dents écartées, prêtes pour la laque, ainsi qu'une Annamite. Il semblait que son père, l'amiral de Marquestoun. l'eût engendrée en des souvenirs d'Extrême-Orient. « Bonsoir, monsieur, dit-elle à Vuillenac. Vous êtes officier du Tolbiac ?... tant mieux.... Ami de Paul? Oui... Vous venez de loin? Ahl oui. je sais. E' puis. Paul me dit que vous ne connaissez personne... Ne vous inquiétez pas... Du Pacifique, n'est-ce pas? Papa y a passé 5a corvée de frégaton... Mais venez que je vous présente ici. » Vuillenac. incapable de placer un mot, suivit docilement. M"^^ Maiie-Branter le mena vers une jeune femme : <( Berthe. dit-elle, je vous amène un enseigne du T'.îhhir. > T.o i.>nr.n femmc répondit en souriant : « Vous

allez avoir un état-major plus nombreux que réglementaire, ma chère. — C'est vrai! s'écria M°^« Branter. s"adressant à Vuillenac et à son mari. Imaginez-vous que Bruc aussi nous quitte à l'instant. — Bruc ! pas possible ? s'exclama Branter. — Si, si, Bruc. Il va revenir ; je Tai expédié demander congé pour moi à papa. » Elle prononçait p'pa, et parlait comme marche une bergeronnette. Son mari insista : (( Mais Bruc est l'officier du Tolbiac qui hait le monde; il joue à bord les paysans du Danube. — Assurément, dit Vuillenac au hasard. — Mais Bruc vient pour moi, Paul, pour moi, tu entends. — Oh! ma chère, riposta l'autre jeune femme, il vient ici pour bien des gens. — Et lesquels'' — Pour votre père d'abord, pour Barry de la Glu, ensuite, et bien d'autres de la première page de l'annuaire. — Méchante... Il est gentil quand même de se faire voir... Dites donc. Paul, allons dégager un peu les accessoires de cotillon... Vous m'accompagnerez. — Non ; je vous laisse Vuillenac. Il faut absolument que je trouve l'amiral de la Glu qui m'a vu à peine... D'ailleurs, voici Bruc. — Entendu; je te rejoins là-bas, finit M°^® Marie-Branter, poussant son mari avec un geste de tendresse. » Elle l'aimait, et ne parvenait qu'à embrouiller le vous et le tu quand ils se trouvaient au milieu de gens. Vuillenac voulut avoir le nom de l'amie de M°^^ Branter : » Son nom! Ne vous l'ai-je pas dit ? Que je suis distraite ! » Et, amenant la jeune femme, qui s'était éloignée au-devant de Bruc : (( Chérie, dit-elle, j'avais oublié d'avertir M. Vuillenac que vous êtes jyjme Rnyroë. — La reine de Tamaris, ajouta Bruc. » Vuillenac s'inclina; M°^« Ruyroë se récria, u Inutile de vous effacer, chérie, interrompit M™® Branter; c'est comme si la

Cannebiôre s'excusait d'être la Cannebière D'ailleurs

nous sommes entre intimes. — Je suis flatté, madame, répondit Vuillenac. — Mais oui! Paul m'a déjà raconté un tas de choses sur vous. Vous allez faire prime quand M™® Ruyroë vous aura lancé. Vous ne savez donc pas qu'on ne vit proprement entre soi qu'à Tamaris? — On vous gâte, mon cher, dit Bruc avec un sourire jaune. » M°^® Ruyroë prit vivement la parole : « Mais ma maison ne vous suffirait pas, à vous, Bruc. Je ne suis que la femme d'un capitaine de frégate, et ne reçois pas les amiraux qui font partie des commissions de classement ou les capitaines de vaisseau qui vont commander. Mon mari s'est toujours tenu à l'écart ; on ne l'a pourtant pas oublié, ajouta-t-elle

Il) LES MARITIMES

en se rengorgeant. » Et la bonne première impression de Vuillenac s'effaça à ces mots, u Tout le monde n'est pas le commandant Ruyroë, reprit Bruc; il n'y en a qu'un dans la marine. » Les moindres phrases de Bruc se terminaient par une sorte de ricanement et il paraissait ravaler la bile qui lui remontait quand on parlait d"un officier d'avenir. A chaque geste, l'envie lui perlait aux tempes. Toutes les femmes utiles, pour lesquelles il faisait taire sa haine du monde, l'avaient en horreur; elles faisaient effort pour ne pas fuir la mimique d'obséquiosité qui, rythmée d'expressions maladroites ou quelconques, lui tenait lieu de madrigaux. Vuilîenac offrit son bras à M°^« Marie-Branter : M™« Ruyroë se contenta de marcher derrière Bruc à travers la foule.

Et M™*^ Branter babillait sans se déconcerter des bousculades, et Vuillenac s'en amusait. (( Vous avez l'intention de vous marier ? Oui. Si vous n'êtes pas fixé ailleurs, prenez garde à Toulon, n'est-ce pas ? dès maintenant il faut venii^ à Tamaris ; il n'y a que ça. Vous êtes musicien ? oui. — Pas du tout, madame. — Tant pis!... Paul a enlevé le consentement de p'pa au bout de son archet.... Vous connaissez le commandant Ruyroë ? Ah ! non ! vous ne connaissez personne. » Vuillenac sourit. « Pardon, madame, j'ai trois ans de grade... Alors j'ai entendu parler des uns et des autres chefs. — Avenir superbe, le commandant Ruyroë. P'pa m'a dit qu'il passerait à cinquante ans. — Qu'il passerait amiral? — ]Mais oui. cher monsieur. — x\h ! fit poliment Vuillenac. » M™® Marie-Branter s'arrêta. (( Attendez ; p'pa doit se tromper ; il passera plus tôt. )> Elle compta sur ses doigts, évaluant les périodes de chaque grade. (( Je savais bien, conclut^lle triomphalement : il peut passer à quarante-neuf ans... Savez-vous ce qu'il a fait l'an dernier ? » Vuillenac secoua la tête. (( Comme on le trouvait vraiment trop jeune pour être mis au tableau, il est parti pour Paris. Il s'est présenté à la commission, et leur a dit : k II ne faut pas faire marquer le pas à des officiers de ma valeur : vous manqueriez au devoir. » Superbe, n'est-ce pas ? — En effet, appuya Vuillenac. — Sa femme est seule à Tamaris : lui est second d'une école dans le moment. » Vuillenac eût souhaité prolonger la conversation, et demander à M™® Branter des détails plus intéressants sur la disposition des salons. Deux fois déjà il les avait travei\'îé> >;riM'; lion regarder, occupé par tel ou loi. Il dut re-

commencer la même course. Et, seulement dans le petit boudoir où s"empilaient les accessoires de cotillon, M™« Branler le renvoya, a A Tamaris, lui cria-t-elle en guise d'adieu ; M™^ Piuyroë reçoit le miercredi : rrest-ce pas, chérie ? )>

Bruc suivit A'uillenac; il ricanait encore. » Les avez-vous vues, hein ? les avez-vous vues, les deux amies ? Penser qu'une sympathie d'elles ou de leurs pareilles vaut mieux qu'une proposition d'avancement arrachée n'importe où, quelle honte ! Et tous ces gâteux d'amiraux, ces frégatons libidineux, les voyez-vous ? Ils ont commencé leur carrière ici; et ils la finiront ici; après avoir léché les pieds à des nullités comme Marquestoun, ce sera leur tour de jouir de l'aplatissement général devant eux. Pendant ce iemps-là, moi je m'esquinte en campagne : je ne passerai pas au choix, malgré quatre propositions, et je serai décoré après dix ans de lieutenant de vaisseau. — Pourquoi ne restezvous pas ici? )) Bruc hésita un instant, puis violemment : (( Mais parce qu'ils ne voudraient pas de moi ! Gendres et fils d'archevêques sont déjà trop nombreux pour les bonnes places... Déjà ils songent par petits groupes à limiter la concurrence. Et les mieux partagés sont obligés de se mettre quelque peu en frais vis-à-vis de leurs chefs... Comme Marie-Bianter... Regardez. » Il montrait à Vuillenac, en face d'eux, Barry de la Glu et ^larie-Branter qui causaient ensemble gravement : (( Vous croyez que Branler a besoin de l'amiral ? interrogea Vuillenac. — S'il en a besoin? pas précisément: Marquestoun le ferait marcher en dépit de tous. Mais il ne faut pas qu'on crie au scandale. Alors Branter, qui n'a pu, avant son tour d'embarquement, trouver un état-major où se loger, cajole Barry. Il est, comme vous et mci, simple officier du Tolbiac; de plus, un des plus jeunes parmi les lieutenants de vaisseau. Et ce sera dur de le proposer pour un commandement. Heureusement pour lui, Barry est gêné pour la dernière étoile. Marquestoun décidera le gêneur à prendre sa retraite. Branter aura un commandement. Et le tour sera joué. )> Bruc continuait de marcher. Vuillenac le laissa prendre l'avance, et comme l'autre, se retournait, il lui dit : (( Je vous demande pardon, mon cher, je vais rejoindre quelqu'un. » Bruc haussa les épaules : (.' Lisez bien l'annuaire, fit-il. Il y a encore quelque chose à glaner parmi ces demoiselles. Seulement ne manquez pas d'estomac.

quand le jour de votre mariage on affichera à la Rotonde : (( On demande gendre fortuné pour fille d'amiral. Petite tache et bel a\ ancement assurés. » Il disparut, sans se soucier de la réponse. Mais quand il fut certain que Vuillenac ne le voyait plus, il se rapprocha du groupe de Barr^^ de la Glu et Marie-Branter.

L'amiral parlait : « Vous le savez aussi bien que moi, mon cher, disait-il familier avec Branler : ma division légère n'a été constituée que pour expériences. Si on la disloque au printemps, que deviendrai-je ? Tous les autres commandements sont pourvus. Je ne réussirai plus à remphr les condi'iions pour la troisième étoile. Je vous le répète, dans rintérôt de tous », il souligna le mot, k il est indispensable que notre stabilité soit plus assurée, » Comme il apercevait Bruc obséquieusement courbé, il changea le ton : (( N'est-ce pas, Bruc? Nous nous ennuierons en escadre. Ce qu'il me faut à moi, c'est la grande bordée, de la mer pendant des semaines, dé la vraie navigation enfin. — Ah ! nous n'en demandons pas plus, s'écria Bruc, feignant l'enthousiasme. Une campagne sous vos ordres, amiral, serait vraiment un temps de marin. — Personne ne regretterait Toulon, approuva Branler. » Il se rassurait lui-même, effrayé d'avoir peut-être à quitter bientôt sa femme. De la Glu sourit légèrement, puis conférenciant avec une chaleur admirablement acquise : (( Si. messieurs, dit-il, nous aurons, vous et moi, des regrets. Mais notre destin n'est-il pas fait d'arrachements? Et aussi, quelle certitude de faire quelque chose sitôt au delà de Suez ! Et combien nous paraîtrait plus douce au retour l'annonce des justes compensations que je demanderais pour vous à grands cris. » Tous trois, un momeht oubUeux des habituelles déférences, se serraient les uns contre les autres. Branler ne songeait plus à sa femme. La campagne possible, grassement payée de croix et de propositions, les alléchait en ce coin de salon, comme l'espoir d'un bon coup assemble des rôdeurs au coin d'un bois. Bruc sentit qu'il était assez payé aujourd'hui par la confiance de l'amiral. Il s'éloigna presque aussitôt. Barry retint Brahter qui s'excusait : (( Ne me quittez pas encore, mon cher Branler. Mon vieil ami Marquesloun me pardonnera de vous garder. J'ai si peu l'occasion de vous voir hbrement à bord du Tolbiac, puisque une mauvaise chance vous a laissé officier de quart. — Oh! amiral, le grand point est de ser-

vir sous vos ordres. — Fasse le ciel que vous soyez mon collaborateur deux ans entiers! Mais réellement, cette question de la division légère me préoccupe. — Mon beaupère assure que la division sera maintenue. Et comme il est membre du conseil supérieur, assez écouté là-bas... » Barry l'interrompit à ce point, et d'un air dégagé : « Dites moi donc : connaissez-vous bien votre nouveau camarade, M. Vuillenac ? Lors de sa visite il m'a semblé gentil. » Branler baissa la voix sans s'en apercevoir. (( Il a une grosse fortune, amiral. Son père est maître de forges. Il a passé l'hiver dernier à Cherbourg et a pris tout le succès de la saison. J'ai su ces détails par un bon Père ; car Vuillenac étant très mariable, là-bas, les familles ont dû se renseigner sur son compte. — Naturellement, dit lamiral... Et vous croyez qu'il désire s'allier à une famille maritime ? — Mon Dieu l amiral, je ne puis préciser. Cependant le Père me Ta dépeint très facile à charmer, mais difficile à fixer. » Il y eut un silence. De la Glu conclut : (( Quoi qu'il en soit, vous êtes, n'est-ce pas? un camarade pour le guider ici ? )) Il regarda Branler en face, et le lieutenant de vaisseau acquiesça : « Certainement, amiral, certainement; du reste, il est très lié avec Ribol. — Parfait ! il sera donc de nos amis. )> L'amiral fit un geste de congé. Marie-Branter s'échappa sans remarquer que l'attention de l'amiral se portait justement sur Vuillenac, toujours à la même place en face d'eux, de l'autre côté du salon. Vuillenac lui-même semblait très intéressé.

(( Que peut-il bien regarder? murmura Barry de la Glu. » Il trouva vite que Vuillenac suivait un couple de valseurs, Ribol et une jeune femme. Ils allaient, délicieusement perdus dans le bruit et la foule, lui un peu penché vers elle, elle très droite, mais le regard lointain. Les couples les enserraient, sans les heurter. Ils n'avançaient plus pendant un long moment. Puis ils repartaient, profitant d'une place vide, dans une glissade de boston, pour s'arrêter encore. Ils ne se parlaient point: ils ne souriaient pas comme les voisins, presque tous à côté d'eux, d'un sourire figé que l'émotion d'une bousculade allongeait en rictus par intervalles. Ils étaient heureux, sans plus, d'être aux bras l'un de l'autre; leur immobilité les alanguissait plus que leur valse. Ils ne jouissaient pas de danser : ils tremblaient de s'éteindre. Et Vuillenac comprit qu'ils n'étaient pas encore amants. Derrière lui, une voix quel-

conque prononça : Qu'elle est mig'nonne, la petite M™^ Cai lan î )) Ainsi il sut le nom de la maîtresse future de RilDol; car il devina les yeux fixés sur elle seule, comme les siens; il ne douta point qu'à elle seule pût aller l'admiration. Pourtant on exprimait mal son charme; il s'en irrita : le mot banal de » petite » ne s'adressait qu'à la grâce de toute jeune femme de M™^ Carlan. Au contraire, elle était plus grande que la moyenne : on imaginait vaguement des délices plus complets à l'évoquer ployée du désir. Elle semblait de celles qu'on s'étonne de voir marcher seules. Lhésitation de son pas se devinait, arrêté le balancement de sa taille quand on la menait. Son beau corps ne devait vivre que pour s'appuyer ou senlacer; de son visage, on ne pouvait prendre aucune fois la jouissance complète; les détails trop parfaits apportaient chacun trop de joie. Et entre son teint duveté, des yeux bruns, surtout la pureté de l'ovale, la conscience de beauté -ne se fixait pas, ivre de papillonner.

Vuillenac se rapprocha pour se rafraîchir au souflle de cette tendresse. Ribol ne le vit point; lui aussi était beau, d'une beauté forte, à peine mâle cependant, et de laquelle on ne voyait bien qu'un regard chaud sous des cils très longs. Vuillenac le retrouvait après deux ans, tel qu'il l'avait connu pendant un emibarquement commun, ou plutôt devenu celui qu'il lui avait conseillé d'être. Il l'avait aimé pour sa sincérité et sa veine d'enthousiasme. Ribol. de fanjille très maritime, n'aurait jamais eu dautres aspirations que celles de son âge maritime sans la renco'ntre de Vuillenac. Mais après avoir traité celui-ci de poseur, d'accord avec le carré du bord, il avait réfléchi que le- dédain de Vuillenac avait sûrement des bases. Et, plus tard, quand le hasard des conversations entraîna son nouvel ami à des psychologies de femmes, lettre close pour les Maritimes. Ribol écouta très attentivement, n'accueillit plus les incidents que l'autre contait simplement avec la grossière incrédulité des camarades et enfin se jura de profiter de la leçon. Son fond romanesque aidant, il était devenu le Chérubin de la Marine. Non qu'il fût peu averti du métier d'amant. Vuillenac savait ses liaisons précédentes par une indiscrétion qu'il ne lui avait pas ehcore appris à fuir, même vis-à-vis de l'ami. Mais malgré l'accoutumance Ribol apportait à chacune de ses tentatives une fougueuse naïveté que ses <( marraines » appré-

ciaient fort. Et lui-même, (( propre de toute cendre », se savait nouveau devant la nouvelle aventure. Il tranchait agréablement dans le cadre des Maritimes qu'il aimait pourtant et défendait, ne s"en croyant pas différent.

La valse était finie que Vuillenac regardait encore Ribol. Et pour mieux voir M"^^ Carlan, il marcha vers eux. Brusquement il s'arrêta, honteux de son incorrection. A ce moment Ribol l'aperçut. Vuillenac, confus comme une jeune fille, baissa la tète sous le regard brun de M°^^ Carlan et se disposa à se perdre dans les groupes. Ribol, d'ailleurs, continuait son chemin, après un sourire de bonne amitié, pressé quand même de recommencer sa solitude. Mais ^me Carlan lui parla. Vuillenac comprit qu'il était question de lui; son étonnement s'accrut quand Ribol lui fit signe d'approcher. Il vint cependant. (( Mon cher ami, expliqua Rib'.'l, M°^« Carlan désire que vous lui soyez présenté. » Et tandis que Vuillenac baisait la main fine, il ajouta : (( Ne me remerciez pas. Vous devez cet honneur à quelqu'un dans le bal, quelqu'un que je ne connais pas. — Je ne veux pas vous intriguer, monsieur, reprit M°^® Carlan. Il s'agit de M"® de Charlis que vous avez souvent rencontrée à Paris. C'est ma cousine. — M"^ de Charlis ! Elle es\ ici ? )) Vuillenac ne put retenir cette exclamation de plaisir. M^^ Carlan compléta les rens'eignements : (( Elle passe quelques jours à Toulon, dans ma famille. Seriezvous heureux de la revoir? dit-elle malicieusement. — Très heureux, madame. — Mais qu'est-ce que je deviens, moi?iuterronripit Ribol. — Venez avec nous, commanda la jeune femme. Nous laisserons M. Vuillenac là-bas. — Où ? — Hélène tie'nt une place ce soir dans le petit cercle des Rotyl. — Par exemple! — Eh bien, quel droit prenez-vous? — Pardon, je n'ai rien dit. Ah ! Vuillena?, M°^^ Carlan va vous procurer double plaisir. — Celui de présenter mes hommages à M''« de Charlis est déjà trop grand. » Vuillenac les précéda, frayant le passage suivant les indications d-^ M°^^ Caiian. Elle dit rapidement à Ribol : (( Laissez-moi faire. Déjà la lutte courtoise doit être bien amusante entre les Rotyl et Hélène de Charlis qui a voulu visiter les belles de foulon. Quand nous aurons lancé Vuillenac dans la mêlée, nous partirons. » Ribol pressa le bras de la jeune femme : <( D'ailleurs, reprit-il à voix basse, il faut rendre A'uillenac heureux, puisque je le suis, » Comme elle renversait lentement la tête, les yeux fixes, il mur-

mura frissonnant : (( Tu viendras demain ? » Et au milieu de la cohue des basses rancœurs et des ambitions viles, sa main glissa jusqu a sa m.ain pour dire la gratitude infinie de Tabandon.

Le cercle des Rotyl se tenait dans un boudoir-serre. Et c'était le coin le plus frais du bal. Les autres salons déconcertaient par leurs dimensions et leur nudité, la galerie dabord courant sur toute la profondeur de la préfecture: puis, en cases accotées sur elle, cases énormes, le buffet, le salon de jeu, le salon d'entrée, le salon Duquesne ; enfin la salle du Nord, jointe au salon Duquesne par deux passages d'ombre, dont l'un s'élargissait pour devenir le dépôt des accessoires du cotillon. La serre terminait la galerie et se dissimulait au flanc de la salle du Nord. Le voisinage des jardins en terrasse rapprochait la nuit et un vélum amollissait en fraîcheur le froid de novembre. Des palmiers nains trempaient dans de leau courante : les orangers s'efforçaient de vivre sous la lumière des globes électriques et les chaudes bouffées du bal. Des plantes vertes partout, lancéolées ou chevelues, trop symétriquement rahgées, s'espaçaient entre des fauteuils et bascule. Mais le boudoir faisait tort à la serre. A côté des rockings. -des poufs et une bergère ; sur la gravité du fond, des glaces Pompadour: et s(tus les caisses d'arbustes, un tapis laineus. L'ensemble, d'un goût douteux, reposait. Il parut à Vuillenac qu'une joie légère d'attente le pressait. Dans ce cadre de joliesse rose et vert d'eau où s'opalisait la lumière, il oublia les banquettes usées et les peintures hideuses étalant sur vingt mètres de mur la mort du commandant Rivière ou le débarquement à .Sfax. plus laids qu'on ne les voit au travers des stéréoscopes forains.

Ils étaient nombreux dans ce petit cercle des Rotyl : la mère et les deux filles, puis le beau du Goust ; Hélène de Charlis, des jeunes femmes, l'amiral de Marquestoun lui-même, des officiers de tout grade. Mais fuand M°^« Carlan entra avec Ribol et Vuillenac, les J'angs s'éclaircirent. Un quadrille se reforma dont les couples ne s'étaient arrêtés qu'un moment, semblait-il, entre deux figures, pour faire leur cour amusante à M™« Rotyl. "Vuillenac entendit à peine l'énumération des noms avant celui de Hélène de Charlis. « M^^ Rotyl. M™« de Balori, Mme dUvtési et M"« Anne Rotvl. M. d'Uvtési. » L'autre

sœur, Beiilie Rolyl dansait. Vuillenac s'assit à côté de M"^ de Charlis, qui l'accueillait en grand ami : (( Vous ne pensiez pas me tiouver jamais dans un port? disaitelle. — Je l'espérais, répondit Vuillenac simplement. )) A côté d'eux, la conversation reprenait en apparence aussi vive entre les deux d'Uytési et les Rotyl autour de l'amiral. Seule, M*^^ de Balori se réservait : du Goust complimenta \'uillenac d'un ton aigre-doux : « Vous voyez bien, cher monsieur, que vous n'aviez rien à craindre de l'isolement ; on vous accueille en intime ; on vous fait même chercher. » Il se dépitait de rencontrer encore Vuillenac, surtout à cet endroit, car, après nombreuses aventures et questions, il avait su que la riche héritière dont on parlait au tennis était justement AP^ de Charlis. Vuillenac feignit de ne pas entendre, et reculant un pouf, il prépara un tête-à-tête.

Elle lui rappelait tant Paris, cette gracieuse Hélène de Charlisl Ils causèrent sans s'occuper de du Goust : «. Vous êtes content de votre bateau? — J'y serai très heureux, je crois. — Vous souvenez-vous de votre première soirée en tenue là-bas? Pourtant vous aviez l'entêtement de ne jamais paraître en uniforme. — A l'Opéra ! Je n'oublie aucune de ces soirées dans la loge 18. — Et à la légation de Perse ? — Oui. — Vous avez passé presque inaperçu, je veux dire vos épaulettes. Il a fallu ce petit étonnement-là pour vous persuader qu'un officier de marine n'emporte pas tous les cœurs à Paris. Je crois même que vous avez été content de vous en apercevoir.

— Ravi. — Les cavaliers font toujours fureur, savez-vous?

— Tant mieux, tant mieux, — Voyez-vous cette jeune fille dont nous nous sommes longtemps demandé le nom, qui était imitée dans la loge le jour de la rentrée de Calvé ? — Attendez... cehe qui connaissait par cœur les garnisons de tous les régiments de dragons ? — Précisément. C'est pour cela que j'en parlais. Elle a réussi à épouser un lieutenant de l'arme. — En voilà un qui fera bien de ne pas démissionner. — Voulez-vous bien vous taire! Ils se sont connus en vendant ensemble à la salle de l'avenue Hoche... c'est drôle tout de même ! Nous ne nous étions jamais ^iis avant ces trois mois, et depuis nous nous rencontrons tout le temps. — Je ne m'en plains pas. — Pourtant, d'après ce que j'ai va ce soir, vous trouverez ici de quoi remplacer vos amis

de là-bas. » Vuillenac fit une moue, puis reprenant : (( Oh ! l'excellent dernier moment de mon congé, la journée du grand steeple, n'est-ce pas ? La bagarre ne rn'a pas donné le temps de déplorer les heures qui s'en allaient dans un rush. — Moi, je ne tiens pas à recommencer cette terrible histoire. — Le pensez-vous sérieusement ? Vous n'avez pas daigné avoir peur. » M™« de Balori se rapprocha : (( Vous étiez au grand steeple, monsieur ? demanda-t-elle à Vuillenac. — Oui. madame, et le hasard m'avait conduit près de M*"® de Charlis lorsque le tumulte était à son comble. )) Vuillenac avait peu à peu élevé la voix : et depuis un moment, tous écoutaient. Le Préfet Maritime secoua la tête. » Triste temps, prononça-t-il sentencieusement. — Il sera bien \ite passé, affirma du Goust. — La marine souffre en silence, messieurs, souhaitons qu'un autre devoir nous soit tracé. » Et le petit d'Uytézi sécria : (( Ah! j'ai hâte de voir balayer tous ces panamistes et ces jouî'iialeux. » M™« Rotyl commençait à bâiller. Quant à M'"^ de Balori, elle estimait absolument déplacées ces récriminations des autres jours. Hélène de Charlis empêcha le silence avec à-propos : « Oh î amiral, si vous saviez combien c'est amusant de crier : Vive l'armée I » Marquestoun sourit paternellement et s'éloigna pendant que Anne Rolyl regardait de côté la nouvelle venue. Du Goust suivit Marquestoun de l'œil : (( Il baisse beaucoup, ce pauvre amiral, fit-il. » M'^^ de Balori répUqua d'un air entendu : a On dit que Tàge n'est point ce qui l'abat le plus depuis son veuvage. — Oh ! même d'avant, chère madame, il souffre moins 'de sa vieillesse que de la jeunesse de ses nouvelles relations. — Qui est-ce qui conduit les cotillons? s'empressa de demander M™« de Balori. »

;^lme Rotyl reprit intérêt à ce qui l'entourait : « Le premier, dit-elle, est comme toujours l'apanage de ces messieurs du corps combattant : c'est Ribol. n'est-ce pas, du Goust, qui conduit ? — Oui, madame, répondit du Goust, en se rengorgeant. — Et avec qui? — Avec la petite... la petite je ne sais qui, enfin la fille d'un chef de service ou d'un autre. — Mais, cette année, le second brassard a été offert à un ingénieur, fit remarquer M"« d'Uytézi. — Qui l'a accepté. — Il est bien aimable, ricana du Goust. — Mais, mon cher, continua M™« Rolyl, en général vous prenez toutes les places. — Heureusement,

dans ce port, les chefs de service ont oublié d'avoir des filles ; et les petites Marquestoun sont trop jeunes. Alors d'autres pourront avoir leur tour. — Qui donc voulezvous prendre en dehors de nos familles et de la vôtre ? demanda gravement M^^ d'Uytézi. — D"autant, ajouta son mari, que, sans aucun lien maritime pourtant, vous .nous semblerez toujours, madame, la maîtresse de maison honoraire ici. — Et c'est pour cela que \F® votre fille conduit tout à Theure avec Tingénieur, dit du Goust. — Laquelle de vous? interrogea Hélène de Charlis, se tournant vers Anne Rotyl. — Berthe. — Du reste, continua M""'® Rotyl, Anne a joué le même rôle il y a quatre ans. » Anne interrompit vivement : <( Mère, vous avez la mémoire courte. C'était Tavant-dernière année. » Et, à voix basse, elle lui jeta furieusement : (( Ne dites donc pas de bêtises, maman ; mon âge ne vous rajeunit pas. » M"^« Rotyl ne souffla plus mot. (( Toutes nos soirées sont prises, répondait à ce moment d'Uytézi à M^'^ de Balori ; n'est-ce pas, Charlotte? — Oui, mon ami, répliqua sa femme. — On nous demande partout : j'emporte mon violon, Charlotte a sa mandoline, et Ton nous fait fête. — Pas un dîner dont nous ayons à nous occuper à la maison, appuya M'"® d'Uytézi. N'est-ce pas. Jean? — Certainement, mon amie. — Après avoir déchiffï:é>ensemble, nous n'avons que le temps de courir au tennis, dites, Jean ? — Exactement, Charlotte. Même il me souvient que nous avons encore une infinité de personnes à saluer ce soir. — Oh ! mon Dieu ! Jean, je n'y songeais plus. — Prenons donc congé, si vous voulez bien, n'est-ce pas? Charlotte. — Vous savez que je vous suis, n'est-ce pas, Jean ? » Ils partirent très affairés. « Quel charmant petit ménage! -é€f clama M°^« de Balori. — C'est la seule expression employée quand on les voit, répliqua du Goust. Et elle leur vaut beaucoup. D'Uytézi, quand il est désigné pour un mauvais embarquement, cherche un permutant sur les navires de l'escadre, accompagné de sa gentille femme. Il est bien rare qu'on ne lui cède pas. — Et puis, reprit Anne Rotyl, ils n'ont pas de cuisine à faire le soir. Voilà qui n'est pas indifférent à leur bourse ; les leçons de violon et de mandoline n'ont pas été de l'argent perdu. » Elle s'interrompit, fâchée d'avoir laissé cours à sa méchanceté devant Vuillenac et Hélène de Charlis. « C'est \Tai qu'ils sont un peu encombrants, sourit M™« de Balori.

Mais ils semblent si gais et si heureux. — A tout à rheure, chère madame. » Elle se leva et serra la main de M°^^ Rot\]. Celle-ci la rappela. (( Je vous garderai des chaises dans un coin au moment du cotillon. — Entendu : vous savez, l'heure approche. » Vuillenac se hasarda à interroger M™® Rotyl : (( Est-ce que M™^ de Balori habite Toulon? Elle est bien jolie. » M™« Rotyl se prit à rire. » Vous avez bon goût, monsieur. M^^ de Balori est la femme du consul de Turquie. » Elle se pencha et d"un air mystérieux : « Ces messieurs les officiers de marine prétendent que c'est une espiotme. — Pour mon compte, je n"en doute pas une minute, ".-nfirma du Goust qui se composa une gravité de circo.islance. — Peutêtre, dit Anne Rotyl. — Cela ne Tempêchc pc.s d'être adorable, répliqua Hélène de Charlis. — Oui, dit Vuillenac. elle est petite, mais d'autant plus mignonne. Je n'ai jamais vu de visage aussi gentiment expressif et des membres aussi fins. — Vous vous mettez donc sur les rangs, cher monsieur? » A cette phrase de M"^® Rotyl, Vuillenac demeura stupide, n'osant plus lever les yeux vers Hélène de Charlis. Anne Rotyl comprit qu'il s'effarouchait de cette hberté de propos : (( Ne vous faites pas l'écho de calomnies, mère, commanda-t-elle à sa mère. — Permets, Anne, tu sais aussi bien que moi... » Sa fille lui lança un regard qui l'empêcha de poursuivre. <( Je sais qu'elle nous reçoit et qu'elle est reçue, trancha-t-elle fermement. » Et s'adressant à Hélène de Charlis : <( Estce que M. Vuillenac joue au tennis ? Depuis cet aprèsmidi il nous manque une unité dans l'équipe sérieuse. » Nf *« • de Charlis laissa Vuillenac répondre lui-même : « Si vous me faites l'honneur de me recommander à M™® de Balori. je jouerai avec plaisir et je jouerai sérieusement, mademoiselle. — Nous la retrouverons tout à l'heure dans la salle du Nord. Avez-vous une danseuse de cotillon ? — Non, je vais quitter le bal. — Vous m'étonnez. monsieur. Vous nous restez, mademoiselle ? demanda M^^^ Rotyl à Hélène. — Mais je h'ai pas de partenaire non plus. » Du Goust s'élança aussitôt. Hélène se mordit les lèvres de son étourderie ; elle ne put refuser d'inscrire le bel aide de camp.

Tandis que les Rotyl s'apprêtaient à rentrer dans le salon Duquesne. Vuillenac put s'approcher encore de M"« de Charlis : « Quelle gaffe! lui dit-elle, moitié riante, moitié

navrée. — Aussi pourquoi ne pas me prévenir que vous aviez votre cotillon libre ? — Mais, moi aussi, je vous croyais engagé. — Au moins, restez un peu avec nous. — Ah! non, ils ont déchiré à belles dents ceux qui nous ont quittés l'un après l'autre ; je préfère que vous entendiez mal parler de moi plutôt que de souffrir en écoutant s'a^ charner sur vous. » Elle hésita; puis rejoignit les Rotyl après lui avoir murmuré : <( Au revoir )>.

A cette heure, le bal haletait. Dans le salon de jeu seulement les officiers supportaient allègrement la grande tenue ; pourtant les tables étaient vides. Quelques couples murmuraient près des fenêtres larges ouvertes, et une chanson de café-concert, sur un air de mazurka, leur venait de la rue, avec les paroles toutes de circonstance du (( Bal chez les ministres. )> Comme les badauds, que la lumière gardait jusqu'à trois heures devant la Préfecture, les trois mille invités s'obstinaient à attendre une place au buffet. C'était là le plus net de leur soirée ; ils se seraient crus volés de le perdre. Mais les maîtres d'hôtel ne répondaient pas à leurs sollicitations irritées ou à leurs prières. Ils devaient s'occuper des groupes des Maritimes, seuls craints. On riait beaucoup dans ces groupes. Avant le cotillon, les vierges maritimes retrouvaient au buffet le danseur choisi. Les échanges se faisaient de bras en bras, et, parce que les mères avaient occupé la place pendant la première partie de la soirée, elle restait à peu près libre pour les filles et leurs demiamants.

Berthe Rotyl. sur un coin du dressoir, soupait complètement. A côté d'elle, Tingénieur, conducteur avec eUe du second cotillon, veillait au service. Et autour d'eux, des officiei-s se pressaient, excités par cette belle fille chez qui ils espéraient le vice des filles de la Rotonde. D'ailleurs, elle leur causait de leurs maîtresses, comme les hétaïres un autre soir auraient pu parler d'elle. Les deux mondes dans la ville se coudoyaient avec sympathie. •Elle interpellait un enseigne : <( Eh bien ! mon cher, vous avez monté en grade. Ce soir je vous ai donné une valse. — Oh ! mademoiselle, je ne passe pas au choix ; vous m'avez si longtemps relégué aux lanciers. — Mais c'est que j'étais avertie, ou plutôt mal avertie. — De quoi donc ? — On m'avait dit que vous aviez la troisième jambe. » Et, dans cette simple phrase où elle expri-

mait qu'elle avait douté des talents du valseur, tous les autres cherchèrent le sous-entendu ignoble. Les sourires furent cyniques. (( A propos, continua Berthe, que devient la petite M™^ Le Méart ? » Quelqu'un répondit : (( Tout s'est arrangé ; elle est revenue chez son mari. » Un autre questionna : u Ils s'étaient déjà séparés ? — Comment, vous ne savez pas? s'exclarna M"« Rotyl; elle avait été plus qu'étonnée la nuit de ses noces, elle avait été effrayée au point de s'enfuir. — Il y avait de quoi, assura une voix derrière le groupe. — Tiens, du Pré ! dit Berthe. » Puis très intéressée : » Vraiment ? Alors c'était vrai ? — Parfaitement ; demandez plutôt à ces demoiselles de la Rotonde, elles l'avaient préMi. » Tout le monde éclata. Du Pré continua, sans sourciller, d'avaler des sandwichs. « Qu'est-ce que vous faites ici, vous? lui demanda Berthe. » Il expliqua : u J'étais tranquillement chez moi avec de bons amis ; nous fumions l'opium. Tout à coup, nous nous sommes aperçus que nous n'avions rien à manger. Alors, comme j'entendais l'orchestre, j'ai passé ma tenue pour venir prendre des sandwichs ici et me voilà. — Vous en avez du toupet! » Au fond, elle admirait cette insolente idée de l'original qu'était du Pré. Lui, désignant l'assaut du buffet, ajouta : » Regardez si je suis seul à faire des provisions, regardez un peu les frères de l'armée. » ,

En effet, les officiers de l'infar erie de marine et de l'artillerie, en minorité, dévoraient, brusquant les maîtres d'hôtel autant que des garçons de café. Ils contentaient un instant leur rancune envieuse contre la marine en s'installant de plain-pied dans son restaurant du moment. Furieux de n'obtenir à chacun de ces bals spéciaux que les trente et unième valses des laiderons, ils détestaient de toute leur force, ces soirs-là. les officiers de vaisseau qui leur rendaient toute l'année des mépris en échange. Et les anciens sous-officiers, engalonnés depuis peu, transportaient à ce buffet leur amour-propre de buveurs heureux d'éclabousser de leur ivresse le cant maritime. D'autres exagéraient la correction et leur galanterie de cavalier servant. Mais les plus malheureux étaient ceux qu'accompagnaient des femmes de chefs. La tyrannie de la discipUne se continuait pour eux jusque-là. Tandis que les officiers de vaisseau ignoraient cette servitude, eux, les officiers des troupes, devaient leur sourire et leur aide à des dan-

LES M.\RITIMES 23

seuses hors d'âge commandantes ou colonelles, comme ils avaient dû, la colère au cœur, faire visite au Préfet : perdre dix minutes dans un salon immense où personne ne leur avait adressé la parole, pas même laide de camp de service.

Quand il n y eut plus que quelques instants avant le commencement du cotillon, lorsque les maîtres dliôtel aux favoris damiraux restèrent sourds aux dernières demandes, le flot s'écoula vers le salon Duquesne. Alors approchèient quelques timides. Bourentie, le commissaire du Tolbiac, traînait sa jeune femme. Ils étaient mariés depuis six mois, et M°^® Bourentie souffrait dune grossesse déjà pénible. Mais elle avait voulu voir le bal fameux. Que de soirs, semblables à celui-ci, elle avait pleuré que sa famille ne fût pas même comprise dans les trois mille invitations traditionnelles! Aujourd'hui olle était femme d'oflicier de marine, et elle était venue de droit, répétait-elle avec orgueil. Et elle se raidissait au bras de Bourentie, malgié la fatigue de son corps. Lui n'avait jamais fait partie du monde maritime. Au reste, sans fortune, il n'eût pu épouser une femme sans fortune. Alors ils étaient restés tous deux dans un coin pendant des heures, elle jouissant de regarder, lui regrettant les soirées de la Rotonde si proche. Pourtant il tâchait de s'occuper d'elle. (( Veux-tu une glace, ma chérie ? demanda-t-il presque tendrement. — Cela me ferait du mal. — Un peu de Champagne ? — Non, je dois être prudente, tu sais. » Il offrit encore d'autres choses qui traînaient en reliefs sur le buffet. Et. comme elle refusait tour à tour, il l'abandonna enfin pour boire à sa soif. Elle grignota quelques raisins glacés, les yeux vagues, la pensée encore emportée vers le cotillon qu'elle abandonnait.

Quand ils furent sortis dans l'escalier glacé, Bourentie s'arrêta perplexe. Cette charge de femme l'embarrassait comme une responsabilité de service. Il lui dit : (( Va-fen m'attendre au vestiaire des femmes, pendant que j'irai prendre mon caban. — Je veux bien, obéit-elle. — Car, ajouta-t-il, il faut aussi que je voie pour une voiture. Tu comprends que je n'ai pas pu garder toute la nuit celle qui nous a amenés. Cela coûte trop cher. )> Elle l'attendit, affaissée contre la rampe.

Il revint assez vite ; Vuillenac l'accompagnait. (( Voilà, chérie, dit-il joyeusement. Vuillenac nous emmène. Je l'ai

rencontré en bas. » Vuillenac saluait, attendri par la pâleur de lassitude sur le visage de la petite femme. Ils descendirent ensemble. Bourenlie causant à tort et à travers, sans s'apercevoir des soins attentionnés de son camarade pour sa femme. Et, quand Vuillenac dit à M'"® Bourenlie : « Vous semblez souffrir, madame? » le mari répondit : (( Ne vous inquiétez pas, mon cher : il n'y en a plus pour long'emps, n'est-ce pas ? chérie. Et nous recommencerons. » Il suivit son idée. » Ah! mon cher, le mariage, il n'y a que ça. Une bonne petite femme pour soi, et beaucoup d'enfants pour la France. » Quand il les eut mis en voiture, Vuillenac hésita à s'asseoir sur le strapontin. Il craignit que Bourentie ne le retînt chez lui pour lui parler encore de Barry de la Glu dont il subissait chaque jour le dédain. Il s'excusa, et donna leur adresse au cocher, h Au revoir, au revoir, cria Bourentie : à charge de revanche, mon vieux. Ma femme est enchantée de son entrée dans le monde maritime. »

La laideur de la vieille darse disparaissait sous le grouillement gai des canots-majors. On ne songeait pas ce matin, lendemain du bal, on ne songeait jamais à se resserrer dans rétroitesse du cadre : maisons presque sans façade aux crépils eCfrités, quai à peine plus large qu'un balcon, eau huileuse avec des relents d'étang surchauffé. Entre les deux pauvres ras allongés vers la rade, le front des embarcations luisait par échelons sous les rayons du soleil d"hiver, nrioins dorés, mais aussi nets que ceux de juillet. Et cela suffisait, avec la tache blanche, lisérée de bleu, des vareuses des hommes, pour la caresse des yeux.

Aucun, d'ailleurs, des matelots dans les embarcations, aucun des officiers sur le quai ne voyait. Le charme de la lumière leur était trop habituel, dans ce coin bruissant, pour qu'ils sentissent la tendresse du matin. Plus loin, derrière la canonnière de Saint-Mandrier, une autre flottille, celle des barques de poche aux voiles triangulaires, continuait l'agitation. Les mots plus martelés, les phrases de contours plus précis, traçaient des dessins de joie sur l'air léger et clair, tandis que, près des ras, le bourdonnement des groupes nourrissait le fond d'une bonne humeur de foule. C'était, le long des arrières de canots, le mouvement d'une allée de foire. De petits marchands avançaient leurs paniers et leurs étals très divers. Les hommes achetaient, chargeant du marché les camarades assis au dernier banc, ouvertement ou bien en cachette suivant les consignes données aux patrons, différentes suivant le navire. Et les journaux du matin, les tranches de galettes plates, les fruits, emplissaient les falles en môme temps que les morceaux de savon et les menus objets nécessaires à la tenue, avant l'inspection de neuf heures, au retour à bord. Les patrons, debout sur le quai, parfois penchés pour remettre en place

les tapis de la chambre, attendaient gravement. Très pleins de leur charge, ils s'écartaient les uns des autres, attentifs sans plus aux mouvements des officiers de leur bord réunis aux dernières minutes. Seuls, les commandements secs dans les canots à vapeur qui accostaient, suivis du gargarisme de Ihéhce marchant en arrière, brisaient l'harmonie du moment. Et les lueurs, arrêtées par les cheminées de cuivre, flambaient alors par-dessus l'entassement des embarcations, comme claqueraient des drapeaux sous un souffle soudain.

Vuillenac, descendu tôt, rencontra d'abord Raval. Il aimait assez cet enseigne du Tolbiac pour sa simplicité de cœur et la nostalgie absolument sincère qu'il avait conservée de Tahiti. « Eh bien, Raval! lui dil-il, ne jouissezvous pas de ce novembre si doux? » L'autre répondit, avec sa mélancolique manie de tout rapporter à des comparaisons d'exotisme : a Cela ne vaut pas une aurore sur Moréa. » Vuillenac avait connu Tahiti ; il sourit à cette évocation attendue d'un coin de l'Ile déhcieuse, Moréa, la terre toute procne de Papéete. Raval continuait, et les inflexions de sa voix infiniment grave enlaçaient comme il fallait les Ugnes du lointain tant aimé. (( Ahl Vuillenac, disait-il, vous vous mentez à vous-même quand vous plaisantez votre séjour là-ba5. Songez combien mieux nous pourrions jouir de notre corps dans la clarté, si maintenant nous étions assis sur une plage, près du corail, sans pensée que celle de mériter notre bonheur par notre simplicité. »

Vuillenac reprit, sans railler davantage : « Oui, il me froisse de voir aussi bruyante une fête de la lumière. Pour moi., je n'aimerais vraiment, je crois, que la clarté souveraine au-dessus d'un grand silence. » Il réfléchit, puis : <( Voyez! cette agitation me peine. Ces gens qui vantent le soleil ne le comprennent pas ; leur mobilité n'est pas en harmonie avec lui. Et vous avez dit, mon cher Raval, une vérité profonde, trouvée en vous, ramenée de votre exil où vous l'avez pour la première fois pensée. Tandis que moi, je ne l'ai vue, cette vérité, qu'au travers des choses lues, et parce qu'entre des manières de sentir, où j'étais forcé de choisir, j'ai préféré celle-là. )> Raval regarda Vuillenac avec douceur. Par lui, il savait en ce rrioment que des fialernités existaient avec sa nostalgique candeur, malhabile à se confesser. Mais il ne comprenait pas, au delà, la subtile distinction de Vuillenac. Et fls cessèrent de parler.

D'ailleurs il était convenable qu'ils rejoignissent les officiers du bord ; on ne leur eût point pardonné ce court isolement. Alors ils écoutèrent Trippion, un des plus anciens lieutenants de vaisseau, qui semblait écraser des adversaires dans une terrible discussion. Pourtant personne ne le contredisait. Il criait : (( Je vous dis que je suis ti es bon marcheur, seulement il me faut des souliers bien compris ; il n'y a qu'un ouvrier dans la ville en qui je puisse avoir confiance. Regardez ça, jeunes gens. )) Il souleva avec peine une jambe, a C'est fait sur mesure, non pas comme vous l'entendez, en vous estropiant, mais en suivant tous mes renflements et avec des niches ménagées pour mes durillons. Il n'y a que ça. » Un enseigne de vaisseau l'interrompit : « Je voudraiis bien vous voir à la compagnie de débarquement ; je ne suis pas sûr que les corvées de ces derniers temps n'auraient pas mis fin à vos chaussures inusables. » Trippion se récria : « Elles en ont vu d'autres, Merseau. » Celui-ci ajouta méchamment : (( Et depuis, vous les laissez reposer. — Mon cher camarade, reprit Trippion, vous vous plaignez toujours. Quand vous avez suivi l'instruction du bataillon, vous étiez résigné, je suppose, à subir dans la suite le métier d'offîcier-fusilier. Tout le monde n'a pas eu votre chance de vivre huit mois à terre. » Il quêta l'approbation de l'entourage. Merseau était antipathique à tous, mais il insinua sans s'émouvoir : (( Tout le monde aussi, mon cher camarade, ne peut pas se présenter ingambe à la commission de santé, n Trippion. vexé, s'apprêtait à répondre. Les jeunes s'amusaient à'entendre deux aînés se donner aigre-doucement du a cher camarade. » La sonnerie de huit heures en rade interrompit la discussion.

Les notes allègres de la sonnerie remuaient la darse, et les mouettes posées à la fin d'automne sur les madriers qui forment î'estacade des torpilleurs, s'envolèrent obliquement aux bruits des détonations qui saluent à cette heure le drapeau. Les sifflets des patrons ordonnèrent le silence aux canotiers, et leur stridence ensuite, déchirant le brouhaha de l'embarquement, dirigea l'ébrouement des avirons. Des officiers se pressaient qui avaient été retardés sur le quai par des rendez-vous à fixer pour le soir ou par les cireurs de chaussures. Trippion demanda en grognant : (( Tout le monde est là? » Après un silence où l'on se comptait, Ribol prononça : (( Il manque M. de Fron-

tin. — Ça ne m'étonne pas, siffla Merseau, il n'a pas encore fini de se faire masser. » De Frontin arrivait justement, qui commanda : <( Pousse ! » Le canot du Tolbiac fila vers la rade.

(( Donnez-moi donc la Libre Parole, » pxia Raval. (( Demandez-la à Forney, répondit Marie-Branter. )> Forney s'interrompit de lire le journal. « Certainement, dit-il, je l'ai toujours dans la poche. Voilà. » Il tendit le papier à Raval, en ajoutant : « Vous pourrez manger votre juif avant de déjeuner. » Et il fit claquer la langue. Vuillenac les observait tous deux, distrait de sa contemplation ; presque tourné vers la terre, il avait suivi jusque-là, sans parler, le trait pur du Faron au-dessus des vallées, que la brume persistante d'aurore écharpait de gris perle. Il s'adressa à Raval. (( C'est votre journal habituel ? — Sûrement ! s'exclama l'enseigne, puisque c'est le seul qui ose ouvrir la bouche contre ces youpins immondes qui veulent nous vendre à l'Allemagne.» Vuillenac n'insista pas ; il songea soudain à la bonté de l'île lointaine que pleurait Raval, tandis que Forney s'emportait. « Mais vous ignorez donc que la plupart des actionnaires de la Libre Parole sont des Juifs! — Vous plaisantez, dit Merseau. — Alors, hasarda Ribol, quel avantage en retirent-ils? — L'argent, parbleu! qu'estce que ça leur fait qu'on les traîne dans la boue, si le tirage m.onte? » La raison parut satisfaire le groupe, et Forney, triomphant, proclama : « Croyez-moi. la Libre Parole est la plus belle invention des Juifs après Jésus-Christ. » Marie- Branter sursauta, désagréablement surpris par la conclusion alors qu'il avait opiné de la tête au discours du fanatique". Mais il se contenta de se redresser, comme si l'autre l'eût personnellement blessé. Fontin prononça sèchement : (( Vous a\ez des rapprochements malheureux, Forney. » Merseau détourna la réplique, a A propos de rapprochements malheureux, commença-t-il... n Puis, fatigué d'avoir un moment parlé d'autre chose que de sexes eî de vices, il entama un récit obscène. La gaieté revint aussitôt dans la chambre du canot ; et, quand ils atteignirent le Tolbiac, chacun repliant son journal, ils montèrent la coupée sans trop d'aciimonie, émoustilles par les détails de Merseau, qui continuaient, pour presque tous, la nuit précédente.

A l'exception de Marie-Branter. de Frontin et de Vuillenac. tous envahirent le carré réclamant à grands cris le lait et le café. L'inspection du matin avait lieu à neuf heures.

jQsque-là, ils profitaient dune bonne demi-heure, vautrés sur les coussins en tenue de ville, contant les nouvelles du dehors aux officiers de service qu'ils retrouvaient autour de la table. L^un de ceux-ci interpella du Pré. « Etait-ce bien, hier, au Casino? — Laisse donc du Pré dormir, Jacotot, ricana Bruc. Tu ne sais donc pas qu'il revient du bal de la Préfecture? » Jacotot s'esclaffa et, se rapprochant, il secoua le dormeur. (( Eh bien! lui cria-t-il dans l'oreille, ditesnous, vous qui afiez maintenant dans le monde, quelles femmes on y voit. » Du Pré se souleva furieux ; puis, quand il eut vu près de lui la face commune de Jacotot, se contenta de répondre : (( Elles sont toutes presque aussi chameaux que votre collage, mon cher. » Jacotot riait jaune. Mais il ne s'interrompit pas de plaisanter ; il acceptait la brutalité de du Pré. Ils avaient vécu ensemble de nombi^euses nuits de la Rotonde. Lui avait gardé une liaison vulgaire qu'il affichait par cynisme ; mais parfois, il voulait s'offrir la satisfaction de constater, qu'à cette différence près entre eux, du Pré, brillant noctambule, était de sa race. Alors du Pré le cravachait sans pitié. Bruc montra à Trippion le visage de du Pré qui s'était rendormi. Ils en causèrent à voix presque basse, car, malgré son âge, Trippion redoutait les boutades de l'ami de Jacotot. <( Voyez, disait Bruc. la loque qu'il nous ramène à bord. Voilà ce que l'opium nous offre pour toute la journée. Et personne ne fera une différence entre lui et moi, quand nous serons promus, le même jour, à l'ancienneté, comme deux pauvres bougres. » Trippion, très occupé à délayer son lait concentré, approuva, <( Il est certain que le spectacle n'est pas beau. Les filles ne lui inspirent rien; je lui pardonnerais volontiers dètre abruti par elles; mais par l'opium! » Merseau prit la parole en exagérant le ton. (c Moi, jo ne comprends pas que de Saigon on ne rapporte pas un boy en même temps qu'une fumerie. » Personne ne releva la phrase, car Raval disait à ce moment de sa voix grave : (c On parle du bouquin de Leduc de Xoirné dans les journaux de Paris. — Par exemple! s'écria Bruc. » Il s'arrêta, suffoquant de rage; on s'intéressait à Paris au livre d'un camarade, un livre que lui, Bruc, avait naturellement déclaré stupide. « Lisez-nous le passage, mon petit Raval, implora Ribol. » Et Trippion appuya, la bouche pleine : « Il faut que nous puissions féliciter le Président ; il va venir dans un instant. » Leduc de Noirné, en effet, était le président du carré du Tolbiac,

c"est-à-dire le plus ancien des lieutenants de vaisseau.

Raval lut. sans se faire prier davantage : « Un de nos K plus brillants officiers de vaisseau vient de faire paraître, (( sous le titre Entrainement moral et patriotique des Equi- « pages de la flotte, un véritable guide d'éducation mili- « taire. Outre le grand mérite d'un effort si rarement tenté (( dans le genre, l'œuvre de M. de Xoirné en réunit beauce coup d'autres. Sans parler de la force et de la clarté du « style attendues chez l'homme d'un métier où l'on ne se {( paie pas de mots, on trouvera à chaque page une note (( d'enthousiasme et une noble acceptation des plus dures (( responsabilités. Le livre ne contient pas seulement des (( vues absolument originales, mais leur application pource rait en être immédiate, car l'auteur en a extrait une pro- (c gression très complète et suivie, depuis les premiers ce principes de la discipline jusqu'aux notions d'honneur et c( de devoir rendues accessibles à l'intellect des équipages. c( Il est d'autant plus agréable de signaler l'ouvrage qu'il ce est en quelque sorte le programme moral d'un de nos (c futurs chefs .»

Les avis hésitèrent une seconde, car Leduc de Noirné était craint. Puis Jacotot s'écria en haussant les épaules : ce Je suis curieux de savoir combien il a payé cet entrefilet.

— Permettez, riposta Ribol, le bouquin a été publié avec l'autorisation et l'approbation ministérielles ; il n'est pas étonnant que des journalistes jugent convenable de lui faire une réclame, puisqu'ils s'occupent tous de la Marine à cette heure. — Certainement, appuya Forney avec ironie. Ils peuvent s'attendre chacun c\ s'installer rue Royale un jour oii l'autre ; il n'y a que le premier pas qui coûte. » Jacotot cracha par terre, et, marchant à travers le carré : ce II me fait rire, dit-il, avec ses théories de moralisation. L'audace est inouïe : un catéchisme signé de M. de Noirné, l'amant de Jeannette du Mourillon qui fut une de nos plus belles traînées! Non, c'est trop drôle! )> Trippion intervint mollement : k On raconte qu'il va l'épouser ; alors...

— Alors quoi ? interrompit Forney. Est-ce que cela lui donnera davantage le droit de prêcher la ;:hasteté aux hommes ? Vous ne trouvez pas extraordinaires, vous, ses sermons sur le foyer à créer, quand il s'est dérobé à ces charges enviables, et quand, des années, il a mené la même vie que Jacotot et que moi! — Sans compter, dit Raval, qu'il ne manquA ^amais de souhaiter bonne chance aux of-

Aciers qui se marient. — S'il ne s'est pas marié, c'est peutêtre par une discrétion qu'aurait dû imiter le pauvre Le Méart. » Ils éclatèrent de rire à l'allusion de .Merseau qui sortait. Seul, Trippion ne comprenait pas. Forney lui conta cette histoire de nuit de noces ; alors Trippion protesta. (( Je n'admets pas qu'on ose répéter des choses pareilles. Voilà les manières prises dans la société de vos gourgandines. Quand j'étais môme à l'école d'application, jamais je n'aurais .. non, jamais! YoUb. ce que c'est! » Il étouffait d'indignation malgré son col large évasé de paysan normand. Le mot d-^ gourgandine fit redoubler les rires et la colère du gros homme était grotesque. Aucune insulte ne l'aurait touché, reçue dans ses relations ordinaires d'officier en service ou de camarade, mais il ne souffrait pas qu'on touchât à l'institution sainte et la moindre irrévérence le dressait en défenseur du mariage. Du Pré, éveillé par les éclats de voix, suivait depuis un moment la conversation. Il termina le débat en laissant tomber quelques mots. (( Ne vous fâchez pas, Trippion, dit-il, nous ferons amende honorable un jour, quand nous aurons trouvé par bonheur une compagne à qui nous puissions faire hommage de nos repentirs. » Le flegme de du Pré désarma Trippion. Il acheva son café tandis que les camarades s'efforçaient de garder leur sérieux. Car le vieux Ueutenant de vaisseau avait épousé sa femme de ménage.

Un timonier entra, et prévint : ;( Messieurs, on rappelle à l'inspection. » Ils se levèrent en grommelant ; presque tous devaient passer en revue leur compagnie, heutenants de vaisseau et enseignes par couple. Ils pestaient contre le dérangement de leur paresse, recommencée au miheu de l'atmosphère lourde du carré, dans l'appréhension du froid sur le pont alors que le poêle rougissait ici. Seul l'officier-mécanicien Echanson restait près du feu comme tous les matins. Jacotot lui cria: (( Ce n'est pas maintenant que vous regrettez le bouton, n'est-ce pas ? sacré veinard ! » Et Trippion ajouta, plus furieux que les autres : (( Ah ! vous pouvez vous nourrir de ce journal-là. Il a suffi encore que les grands frères .'. protestent contre les nouvelles appellations dans votre corps pour qu'on s'empresse de retirer le décret. Pourquoi n'allez-vous pas jusqu'au bout ? Je veux vous nornmer désormais capitaine-mécanicien. Et nous lorsque nous réclamons... » Il sortit en frappant la porte. « De quoi parle-t-il ? demandèrent en

même temps Minçavoué, le docteur, et Mauveine, le lieutenant de vaisseau qui n'avait pas ouvert la bouche depuis l'arrivée du canot-major. » Echanson leur expliqua Tincident : le ministre avait décidé de remplacer désormais le titre d'officier-mécanicien de telle classe ou principal ou en chef, par la simple qualification de mécanicien, suivie de renonciation du rang, u Naturellement, nous n'avons voulu rien entendre. On a fait circuler une pétition parmi nous. Et, bien appuyée, elle a obtenu gain de cause... En quoi cela gêne-t-il M. Trippion? Cela ne lempêchera pas de nous traiter en ouvriers. Mais nous avions le droit, il fallait maintenir notre droit. — Pourtant, insinua Minçavoué, on ne nous appelle pas, nous, officiers-médecins. — Ce n'est pas la même chose! s'exclama Echanson : on peut nous confondre, nous, avec les ouvriers mécaniciens. — Permettez, dit Mauveine. — Et puis c'était notre droit ! Si nous ne nous défendons pas, les officiers de vaisseau nous mangeront. » Il gesticulait, exaspéré maintenant qu'on eût touché à la corde toujours douloureuse chez lui. Son humilité de défiant s'en allait avec sa colère, et par delà la cloison, il lançait des injures à Trippion. Mauveine essaya de le calmer ; mais il ne sut que trouver des raisonnements justes. Echanson continuait d'invoquer le droit, tout leur droit, à bouche pleine. De guerre lasse, Mauveine reprit sa partie commencée avec Minçavoué ; le docteur s'était tu dès l'intervention du lieutenant de vaisseau. Lui aussi n'était-il pas un « assimilé », un membre de la garde nationale comme on dit à bord? Il serait bien bêle de raisonner Echanson à propos du grand corps.

Le silence du carré n'était plus troublé que par les interjections des joueurs, et le tintement des porcelaines essuyées à l'office. Dès neuf heures et demie, le docteur et Mauveine s'attablaient devant un premier apéritif. Ils maniaient les cartes avec jouissance, du reste sans autre en-^ jeu que leurs boissons : ils fumaient des pipes en merisier,' très longues de tuyau, et après chaque coup s'arrêtaient l'un ou l'autre au moment de boire, le verre haut, pour affirmer chacun à l'autre qu'ils avaient tiré un merveilleux parti de mains déplorables. (( Faisons-nous un piquet à trois? proposa soudain Minçavoué, se tournant conciliant vers Echanson. — Eh! non, bougohna le mécanicien, je perds toujours. » Il grasseyait en parlant, provençal de pure race, le Moko contre lequel se forment spontané-

ment les coalitions de carré. Minçavoiié aussi éîait Moko, mais une pétulance comique de son obésité le préservait de la mollesse des gestes et de paroles insupportables chez les gens de Toulon, il ne laissait pas, comme ils font, tomber les mots un à un en avançant la lippe, et son geste, pourtant rapide et multiplié, ne dessinait pas les choses. (( Bon Dieu ! riposta-t-il à Echanson, que vous voilà de mauvaise humeur ! Allons ! allons, ne vous frappez pas. mon ami ! » Echanson se replongea dans son journal. Mauveine, la partie finie, restait assis sur les coussins du pourtour, distrait d'écouter le docteur qui parlait, parlait et toujours le verre à la main. Il jouait à bord le rôle bâtard des « quatorze ans de grade », sans influence auprès des officiers supérieurs avec qui il mangeait, sans autorité sur le carré. D'ailleurs, il s'en inquiétait peu. Pe'nché sur son absinthe, il s'absorbait dans le moment, sans avant et sans après. Sa figure, piquée de barbe mal soignée, ne répugnait pas, tachetée des plaques de l'alcooUsme ; au contraire,' ses yeux ternes, mais très larges, noyaient plus de tristesse que d'abrutisesment ; et ses traits, sa peau déformée et couturée, donnaient seulement l'expression d'une très vieille et très pauvre chose.

Minçavoué allait et venait, déplaçant son gros ventre sur de courtes jambes. Paternel pour Echanson, confident avec Mauveine, brusquant les domestiques autour de la table ou bien trouvant devant le maître d"hôtel, valet ci\il, une âme de maître insolent, il remplissait le temps jusqu'à la fin de l'inspection. Tout à coup, il s'arrêta net devant le <( marronnier », la planchette où, sur des clous, les jetons marquaient les consommations dues par les ofliciers. Il hurla sans lâcher son verre : «Maître d'hôtel, nom de D...., venez ici ! comment ! hier je n'avais rien à mon clou et ce matin voici au moins dix marrons ! — Mais, docteur, tenta d'expliquer le maître d'hôtel. — Assez ! rectifiez-moi cela,

et plus vite que cela En voilà une boîte ! Mais c'est de

l'exploitation. — Docteur, après le dîner, hier, vous avez... — Rien, rien du tout, vous m'entendez ? Je vais me plaindre décidément au président. » Mauveine put l'arrêter : « Minçavoué, vous ne vous souvenez plus de la partie de dominos ? — Partie de dominos ? rélléchit le docteur, avec qui?... Ali! oui, parfaitement. » Il se tut un moment, puis reprit de plus belle : <( Malgré tout, il y a de l'abus, je vais veiller- là-dessus et frotter les oreilles de tous ces

gaillards-là. » Il désignait les matelots doffîce sans davantage prendre à partie le maître d'hôtel. Celui-ci, philosophiquement résigné à ces fureurs de tous les jours, avait recommencé à disposer les fruits.

Une sonnerie de clairon vint jusqu'à eux depuis le pont, et le martèlement des hommes au pas fit \ ibrer le navire. (( Ce n'est pas trop tôt que cette inspection soit finie! » s'écria le docteur. Echanson interrompit sa lecture, en murmurant : (( Ils vont encore me parler du ministre, du décret, je m'en vais. » Mais dans Tavant-carré. il tomba au milieu des officiers qui descendaient du pont, et Mauveine entendit les éclats de rire de du Pré poursuivre l'homme du bon droit. Du Pré. bien réveillé, imitait l'accent dEchanson et l'interpellait à travers la batterie : <( Ohé ! ohé 1 capitainemécanicien; et la santé? On vous offre un vermouth intime, hé? » Ou bien ironiquement respectueux : (( Monsieur l'officier-méca'nicien, j'ai bien l'honneur de vous offrir mes profonds respects. » Les réponses furieuses d'Echanson se perdirent dans le bruit des pas et du Pré pénétra dans le carré, radieux, suivi de Bruc et d'un lieutenant de vaisseau. Du Pré, après avoir serré la main de Mauveine et du docteur, sembla chercher une tête de Turc. Mais il n'y avait là que peu de ressources. Bruc, déjà occupé par la Revue Scientifique, se chauffait. Mauveine buvait silencieusement, et le docteur, perdant toute loquacité, s'était hérissé à l'arrivée du petit lieutenant de vaisseau. Alors du Pré frappa sur l'épaule de Goubuit : « Eh bien! seigneur capitaine, dormltes-vous pas aux anges cette nuit de service? — Sûrement, répliqua Goubuit. Je n'ai pas eu dans le nez votre maudite odeur d'opium. » Il s'exprimait avec une rudesse affectée, pleine de joviale humeur au reste, à ce qu'il paraissait. Rude d'aspect aussi, le collier de barbe fourni et grisonnant, les sourcjls broussailleux, les oreilles percées de trous où se balançaient encore des anneaux, depuis le temps où il était simple maître de manœuvre, Goubuit ne mentait pas à son origine : il est vrai qu'on ne savait pas très bien, après ses explications, s'il sortait du rang ou des capitaines au long cours. Peutêtre était-il plus malin que simple. Les camarades n'avaient pas encore eu le temps d'apprécier. Pour le moment, il avait une bonne presse et plaisait par ses dehors de brave homme. A côté de lui, du Pré, tout petit, donnait le parfait contraste : admirablement soigneux de sa personne, il se

souciait autant d?. la coupe de ses uniformes que de celle de ses vêlements de ville. Et Goubuit le railla comme de coutume. <( Que vous vous êtes donc levé tôt ce matin, mon petit du Pré ! Il est à peine dix heures et Ion peut déjà admirer votre raie dans le... dos. » Il employa un terme plus gros. Mais du Pré riait; à Goubuit seul il permettait des plaisanteries sur sa toilette. ^^ Oui, capitaine Goubuit, répondit-il, je veux que vous nie trouviez charmant, et que Mau veine le répète à notre haut et puissant seigneur Barry, amiral de ce vaisseau, par la grâce des belles cuisses que j'ignore et qui ne valent sans doute pas celles que je contemplai cette nuit. Ainsi-soit-il! » Il pirouetta, tandis que Bruc, interloqué, levait les yeux, disant : » CommentI vous avez vu des cuisses au bal de la préfecture? » Du Pré, sans broncher, reprit : « Non, c'était à une annexe pour enfants au-dessus de trente ans, et moyennant un supplément de deux ans d'avancement. » Bruc haussa les épaules et 'dit sèchement : « Tout le monde ne peut pas se payer cela. — Bah î quand le tableau vous aura fait réaliser làdessus des économies ! » décocha du Pré, et l'autre n'insista plus. Goubuit demanda : a A-t-on vu ce matin notre honorable président ? — Pas encore, répondit le docteur ; il se tuera de travail et je pense que bientôt mon ministère lui sera indispensable. — Sans doute, Bichin couchait à bord? plaça Goubuit. » Alauveine, comme nul ne savait, dit : « Oui, le commandant n'a pas demandé sa baleinière depuis hier matin. — C'est donc ça! s'exclama Goubuit ; ce cher de Xoirné s'occupait, assuré des bienveillants regards d'en haut. » Tous échangèrent un sourire complice, à l'exception de du Pré qui, désintéressé de ces jalousies, tapotait des notes au piano. Il se retourna seulement parce que la porte s'entr'ouvrait. Leduc de Noirné entrait à ce moment ; alors du Pré cria plaisamment : (( Messieurs, le Roi! )) et joua (( Au Drapeau », la sonnerie des chefs.

(( Bonjour, messieurs! » prononça du bout des lèvres le président sans aller vers personne. Ils lui serrèrent la main l'un après l'autre. Le maître d'hôtel empressé le servait. Car malgré la matinée avancée, un appétit en rapport avec sa carrure obligeait Noirné à manger avant onze heures. Il y eut des toux, puis de Noirné parla : » Maître d'hôtel, dit-il, priez ces messieurs, qui sont dans leur chambre d'écouter une communication du commandant; d'ailleurs, ajouta-t-il sans insister, 1 s officiers présenta

transmettront la nouvelle, je pense. — Certainement, certainement, répondit le docteur dont Téchine se pliait par habitude. » Bruc se rapprocha. « Messieurs, continua de Noirné, le commandant vous autorise à prendre un canot pour conduire ceux d'entre vous qui désirent assister au mariage de Brun. Je devrais dire le mariage de Dolorès de Guichen, n'est-ce pas? » Bruc ricana : « Oh! oui; l'événement, c'est qu'elle épouse. — Permettez, corrigea Mauveine, Brun est aussi marquant que sa femme; ses explorarations avec le Prince... — Nous vaudront aujourd'hui la présence du Prince, interrompit du Pré ; et le Prince ne sera qu'un accessoire au décor où nous allons voir la jolie Doloi'ès. — Bien maritime, le décor ! » dit Xoirné. Puis à du Pré : (( Vous connaissez la mariée, vous, du Pré? — Je rai vue assez souvent au tennis, mais je tiens à la revoir en blanc. » Goubuit se mit à rire très haut : « Ce sera peut-être la seule fois où Brun n'en verra pas de grises, appuya-t-il. » Il lançait des plaisanteries comme celle-là, en regardant chacun autour de lui, et ensuite, après un temps, il se dilatait avec de gros éclats de voix comme si on lui avait répété un mot fait loin de lui, à l'autre bout du carré. Leduc de Xoirné fut indulgent aux méchancetés qu'il avait j)resque pro\ oquées : (( Ne parlez pas trop haut, conseilla-til à Goubuit: ne médisez pas de quelqu'un qui entre dans votre confi érie. )>

Le m.aitre d'hôtel annonça que la plupart des officiers étaient à leur toilette et s'excusaient; cependant Frontin et Vuillenac l'avaient suivi. Et Jacotot avec Merseau arrivèrent aussitôt. (( Ma confrérie! ronchonnait Goubuit, je ne comprends pas. )> Du Pré s'approcha de lui et le poussant amicalement : (( Eh oui, celle du mariage. — Parfaitement, ajoQta de Noirné, faisant allusion aux nombreuses sociétés grotesques de la région ; nous autres nous n'avons pas encore fondé la (( Fusion des célibataires et des hommes mariés du Tolbiac. » Des avis s'échangeaient; Vuillenac écoutait, intéressé des détails sur le mariage et sur M"« de Guichen. (( Iras-tu? demanda Merseau à Jacotot. — Et que faire? riposta Jacotot. — On dit que le Pi ince a fait la fête à la Rotonde et ailleurs, celte nuit, et que. dans sa royale gaité, il a convié toutes les petites femmes à la messe. — Tant pis ! je ne murche pas ; si c'est pour les petites femmes, je les vois assez souvent. » Leduc de Noirné interpella Frontin, et il mettait dans sa voix plus de camaraderie que

pour aucun au Ire : '.( Et vous, mon cher Frontin, ne vous tente-t-il pas de vous amuser de la cérémonie? — Mais non, pas du tout, répondit Frontin ; je n"y suis point invilé, ne connaissant aucun des époux, et il me déplairait de leur manifester une curiosité gênante. )) Noirné insista, a Pourtant, il me semblait me souvenir que vous aviez quelque camaraderie avec le Prince. — Il ne s'agit pas du mariage de Philippe de Poitiers, mon cher, repartit sèchement le lieutenant de vaisseau ; ce n'est pas lui qui se marie. » Goubuit montra le journal que Frontin avait déployé. (( Vous oubliez, président, que notre camarade n'a pas lu son Jockey. )> Celui qu"on attaquait repartit très poliment : <( Mon cher Goubuit, s'il vous plaît, je vous passerai très volontiers la feuille. » Du Pré rompit les chiens. c( Venez, dit-il à Vuillenac. Voici une belle occasion de voir réuni le Tout-Toulon. » Vuillenac se défendait mollement, quand Marie-Branter survint et le décida avec la môme bonne raison : (( Vous n'êtes point fatigué par le bal, n"est-ce pas? Alors venez et je me ferai un plaisir de vous nommer les gens. » Ils s'en aUèrent tous trois.

Les deux tables à jeu étaient occupées maintenant. Leduc de Xoirné voulut faire la paix avec Frontin. D'ailleurs ils étaient bons amiis; Frontin, très affable, un peu hypnotisé par la carrière promise à Leduc ; celui-ci très porté à sélectionner, dans la collectivité du carré, les camarades de race. Xoirné était de noblesse fort authentique, chose assez rare dans le corps. Sans doute, le prestige du duc de Frontin effaçait le sien dans les généalogies de famille. Mais le possesseur du titre, excellent officier, n'avait jamais eu beaucoup le temps de peser les avantages de sa naissance, absorbé qu'il était par les préoccupations de l'avancenient commun. Noirné l'avait compris ; il l'estimait d'après sa manière de ser\ir à bord et, au tableau d'avancement luimôme, le protégeait parfois. Puis il savait que les matelots, trompés par le premier nom familial, l'entouraient, lui Xoirné, d'un plus profond respect, lui offraient cette crainte du seigneur restée au fond de leurs âmes simples de Bretons, parce qu'ils s'imaginaient que ce mot de Leduc correspondait au titre. Frontin se Icissa entraîner à l'autre bout du carré. (( Vous savez, dit Leduc de Noirné à mi-voix, il y aura peut-être du nouveau sous peu. — A bord? interrogea l'autre. — Peut-être pour le sort du bateau. — Aîi I fit Frontin intéressé. » Le docteur, qui vidait un troisièR-*

38 LES MARITIilES

apéritif, inlerrompit le président : (( Eh ! mon cher président, lui cria-t-il en roulant les r, quand donc vous marionsnous? » Sui'pris, Noirné hésitait. Bruc se joignit à Minçavoué : (( On dit tellement que vous vous êtes réservé, dit-il. et qu'on vous a supplié jusqu'à présent en vain. )> Noirné fronça les sourcils, rgais il doutait s'ils faisaient allusion à sa maîtresse ou aux filles d'amiraux dont il n'avait pn^ voulu, du moins il le laissait entendre. Il répliqua : (( Bit aimable à vous, docteur, de songer à mon élablisseme:. Mais n'oubliez pas que je ne veux pas, vous entendez, je : veux pas faire des dégénérés. )> Et comme Minçavo . esquissait un geste de protestation, il s'irrita et chercha • beaux gestes : (( Oui, je suis une fin de race. Ne vous û(i/ donc pas à mon apparence; arlhritisme et cérébralité m'ont pris tout ce qu'il me restait à partager avec des rejetons. Non, je ne veux pas créer des dégénérés! »

Frontin l'observait, presque tenté de le croire. Il songea que si Noirné parlait sincèrement, cette vie de lutte serait bien remplie d'énergie : s'imposer, sans aucune relati-: traditionnelle aux Maritimes, et devenir un de leurs gran-. chefs, but absolument personnel, désintéressé quand mên au point de vue du milieu, puisqu'il ne souhaitait pas u:. dynastie. Et le vague respect de Frontin s'accrut pour 1' président. Noirné retint Bruc qui se levait : (( J'oubliais dtvous avertir, dit-il, que le commandant vous fera appeler sous peu. Il s'agit de lui porter certaines cartes : c'est <!• votre compétence, n'est-ce pas? — Mais oui, capitaine, pu; que je suis officier des montres. » Noirné revint vers Froi. lin. Il baissa de nouveau le ton : u Oui," attendez-vous à nous voir d'un moment à l'autre recevoir un ordre de départ. — Pour où donc? » demanda Frontin. Le président fit d'abord un geste évasif ; puis, affectueux et confident, il précisa : « Pour l'Extrême-Orient, je crois. — Bah! s'exclama Froni; stupéfait. — Oh! ce n'est pas encore décidé, mais j'ai peur que tou? les officiers qui sont partis au mariage ne rapportent ues indiscrétions. Des rumeurs courent déjà: il y a en tout cas, pour la division des croiseurs, du départ dans l'air! »

Ils étaient cinq dans le canot : du Goust et Ribol que leur toilette avait retenus la matinée dans les chambres, puis Marie-Branter, du Pré et Vuillenac. (( Quelle heure est-il ? demanda du Goust. — Dix heures manque un quart, répondit du Pré, qui adorait les expressions du terroir... Est-ce que nous aurons le temps d'entendre et de voir la plus petite chose? — Pour mon compte, je ne suis pas inquiet, expliqua Branter; j'ai rautorisation de déjeuner à terre. — Veinard! ohl ces hommes m.ariés, on ne leur refuse rien! » Du Goust crut devoir vanter la bienveillance des chefs : «Mon cher, dit-il, vous m'avouerez que le commandant n'est pas avare de ces courtes faveurs. — Est-ce qu'il assiste à la cérémonie, lui? )) Ribol montra une baleinière qui gagnait le canot : « Tenez, l'amiral l'a pris avec lui dans son embarcation. — Ils sont si bien ensemble ? interrogea du Pré, sans se soucier des mines de du Goust. — Ce n'est que naturel puisque Barry a choisi, je le suppose, son capitaine de pavillon. — Pas du tout, mon cher Branter; si peu répandu que je sois, je connais les tuyaux que vous feignez d'ignorer. — Et lesquels? riposta Marie-Branter piqué. — Je sais que l'amiral attendait la promotion d'un autre pour l'appeler près de lui, mais la promotion n'a pas été faite, comme il l'espérait, en octobre; et Barry s'est trouvé très heureux de prendre Bichin au débotté. D'ailleurs, il a la distraction de l'interpeller par le nom de celui qui devait venir. » Marie-Branter sourit : (( Allons ! méchante langue, on ne peut rien vous cacher. )>

La baleinière atteignait le canot ; il commanda : « Chut ! » tandis que les matelots, au coup de sifflet du patron restaient sans nager, les avirons parfaitement alignés. Barry répondit d'un geste léger et aimable au salut des officiers. Bichin porta la main à sa casquette avec une raideur d'Al-

lemand. Et la conversation ne reprit, dans le canot, qu'après que la baleinière eut pris une bonne avance. Ribol parlait du bal à Vuillenac, et Vuillenac craignit un instant que son ami ne lui gâtât en traits trop précis la jolie silhouette de M°^° Carlan. Mais ils n'en dirent rien. Vuillenac pensa avec plaisir que celle-là ne serait peut-être pas une passade pour Ribol, et il fat heureux de se laisser taquiner au sujet d'Hélène de Charlis. Du Pré continuait d'amorcer une discussion autour du nom du commandant. Il savait Marie-Branter et du Goust en défiance l'un de l'autre et s'amusait de leur correction à dissimuler une antipathie naissante. Le gendre de l'amiral de Marquestoun considérait que du Goust occupait, comme aide de camp, un poste usurpé sur lui. Branter ; et du Goust s'impatientait d'un aussi strict voisinage avec son éventuel successeur. Mais, après un moment, ils se mirent d'accord pour être contre du Pré : (( Somme toute, dit du Goust, si hasard il y a dans le choix de Bichin, c'est un hasard heureux. Vous verrez que c'est un chef. — Et Roberzans, est-ce que c'est un chef aussi ? demanda du Pré en éclatant de rire. » Roberzans était le capitaine de frégate, officier en second du Tolbiac. Ribol intervint pour dire : (( C'est aujourd'hui son jour de sortie. » Du Pré proposa : <( Si on allait dire à Alice de faire répondre, quand il viendra, qu'elle a pris la clef des champs ? — Vous plaisantez ; de quelle humeur il serait ! » Marie-Branter affecta de se désintéresser de la conversation. Alors du Pré cria à Vuillenac, qui n'avait pas compris : <( Roberzans ne descend qu'une fois par semaine à t-rre et il passe un moment, oh ! tout petit, en compagnie d'une femme du (( Flamboyant ». Quand vous serez de quart le jeudi, avant dîner, vous ferez rendre les honneurs à l'hygiène qui passe. )) Du Goust ne put s'empêcher d'abandonner une minute sa gra^ité, tandis que Branter suppliait l'enfant terrible de ménager les oreilles des canotiers impassibles. On accostait à ce moment. Du Goust demanda que les ordres de Branter laissassent le canot jusqu'à leur retour : h Sûrement ! appuya du Pré. nous ne sommes pas de la noce, nous. Et je n'ai pas l'intention de me nourrir avec la vision de la belle Dolorès ou celle du Prince! »

Les officiers du Tolbiac pénétrèrent dans l'église Saint- Louis au moment où le suisse rangeait les curieux sur le passage du cortège. Un remous de foule les sépara ou plu-

tôt les confondit avec quantité dautres officiers de Tescadre, priés comme eux par Brun à la bénédiction de son, maiiage. Vuillenac et Ribol se trouvèrent ensemble, et Vuillenac eut peu dinstants pour regarder la nef banale et laide, aussi large que longue, ainsi que toutes dans le midi, les bas-côtés pleins d"ombre où grouillait le peuple^ et l'autel écrasé où Ton commençait dallumer les cierges, puis les bougies fluettes des chandeliers à cinq branches. Les gens, presque à haute voix, à peine couverte par les premiers grondements de l'orgue, se désignaient Philippe, de Poitiers : (( Eh ! le voilà ! Bon Dieu ! qull est bien ! » Tandis que plusieurs ajoutaient : « Il a l'air brave I » De fait, le Prince promenait à la fois un air de race et une apparence de bon garçon, a Voilà un voyage d'exploration qui rapporte pas mal à Brun, dit Ribol, la décoration et l'amitié d'un grand. — Ce sont à peine des intérêts d'un fort capital, lui répondit Vuillenac. — Vraiment ? Vous croyez que...? — Je ne sais pas, mais quelquefois à Pariset ailleurs j'ai entendu conter la chose. En tous cas, ce serait aussi de l'argent employé à une œuvre de bienfaisance... Regardez ces mokos ! jouissent-ils assez du Prince! — Oui, ils ne quitteront d'ici que pour envahir les bureaux du journal : on doit y exposer le porteplume dont l'auguste main parapha le contrat. — Quant à nos amis, heu! ils ont l'air blasés sur l'exhibition, n'est-ce pas? » Les officiers dans l'église, en effet, laissaient à leurs femmes et à leurs sœurs le soin d'admirer Philippe do Poitiers. (( Dolorès les intéresse autrement, remarqua Ribol. )) Vuillenac eut un geste d'impatience : « Ah! mon cher, vous aussi vous l'appelez comme une fille ! » Ribol rougit : « Pardonnez-moi, dit-il, à force d'entendre nommer ainsi M"« de Guichen ! n Et Vulhenac aussitôt regretta sa sortie : t( Je suis stupide de vous faire de la morale, murmura-t-il. )>

La marche nuptiale fat terminée avant que tous les uniformes du cortège eussent pris leurs places. Les grandes tenues débordaient les redingotes jusqu'au portail. Ribol entraîna Vuillenac vers le chœur ; ils se placèrent audacieusement aux premiers rangs et dans une chapelle latérale, tout contre la famille. Vuillenac reconnut les visages de femmes retenus du bal, mais il ne vit point Hélène de Charlis. Il lui sembla même que Berthe Rotyl suivait ses yeux et raillait sa déconvenue. Puis il écouta le discours da

curé de Saint-Louis aux mariés.. Les phrases sortaient en guirlandes fleuries et feuillues, écrasaient les intéressés c'a leur offrande, s amoncelaient autour des familles, festonnaient autour des cocardes et des plumes de claque. Mais la joie du prêtre était sincère d'exalter les Maritimes ; elle débordait avec des ronrons de gourmandise reconnaissante. Et les métaphores surannées, les apostrophes lyriques, les épithèles vieillottes, à peine décoiliquées de leur enveloppe de séminaire, rebondissaient sur les marches avec une abondance de harangue latine. Les flots, le (( sang de nos rois », les larmes d'une mère et le courant de la gloire et le fleuve de la miséricorde divine, cela coulait, coulait ensemble, coulait à toiTents. L'orateur y noyait les (t maîtres de ce triste temps », la flotte anglaise, puis quelques juifs, puis encore la magistrature, les frères de l'armée, et les « épiciers », poussière auprès d'un Marilime, fils d'un Marilime, chône qui laissait en ce jour sacré s'unir à sa force le liseron germé de l'engrais maritime !

Le marié, déjà au milieu du discours, s'attendrissait. Dolorès de Guichen ne bronchait pas. Mais à un moment, Vuillenac remarqua qu'elle se cachait la figure derrière son missel. Et tandis que Ribol chuchotait : <( Ecoutez donc, entendez-vous! » il perçut des rires étouffés çà et là dans la nef. Il parcourut les rangs du regard. Des têtes se baissaient. M'"® de Balori, entre les deux Rotyl, se tenait à peine de gaité. Le curé, suant d'enthousiasme, déclam.ait : (( Votre nom, mademoiselle, est synonyme de fidéhté et de chasteté ; à quelque temps que nous nous reportions, avant vous .et autour de vous, nous ne trouvons que des fiers exemples d'épouses fortes selon l'Evangile. )> Alors 'Vuillenac se souvint et comprit le mouvement soudain de l'assistance. Il évoqua la lamentable liistoire qui, deux ans auparavant, avait mené en cour d'assises M"® de Guichen, une tante de la mariée d'aujourd'hui : l'amant, l'enfant, l'avortement, le tribunal et le divorce. Et quand le prêtre, emballé, parla de cette cérémonie qui seule affh^me le Iren qu'un (( mandataire des hommes, » un fonctionnaire, est impuissant à créer, Vuillenac ne put s'empêcher de songer que justement ce fonctionnaire, le maire de la ville, avait été l'amant et le complice d'une Guichen. Allons ! la messe de mariage, du moins, ne serait pas sans effet pour la nièce Dolorès, puisque l'heure se prêtait d'elle-même à un ferme propos de prudence.

Ribol poussa le bras de Vuillenacr <( Vous savez de quoi on rit ! murmura-t-il. — Oui, oui, fit l'autre brusquement de la tête. » Cette fois, c'était contre lui-même qui! s'irritait : après avoir tout à l'heure reproché à Ribol sa liberté d'expressions et sa facilité à sourire d'infamies, lui-même s'était tout à coup complu, sans la moindre probabilité de jugements, à sahr de la même boue une adultère et une vierge. Il eut honte d'être autant l'esclave de ce milieu de fausse bonté camarade. Mais le moment était trop particulier pour penser ; il haussa les épaules, étonnant Ribol.

Autour d'eux les rangs se serraient. Les femmes s'avançaient pour mieux voir ; quelques-unes étaient montées sur leurs chaises. Des toilettes de caractère assez pur rehaussaient le cachet réel de la plupart. Car la plupart s'habillaient chez M'^^ Larreix, fournisseuse des filles lancées de Toulon. Rien ne distinguait les invitées de la foule des cocottes pressées dans les bas-côtés, amicalement reconnues par'les officiers, venues à l'invitation du Prince, comme Merseau l'avait annoncé à bord. Même, une extraordinaiie ressemblance amusait les gens, d'une fille avec une jeune femme du cortège. Du Pré assurait, presque à demi-voix, que le mari avait épousé pour ne point changer ses habitudes en se rangeant. Le commandant Bichin, intéressé, se pencha pour entendi^e, malgré son plastronnage habituel, u Mais fl y a mieux, ajouta du Pré, M™« Louiselme, avertie de son sosie, a prié l'an dernier un candidat-amant de lui en procurer une photographie. Elle était facile à prendre, devinez où ? — Mais... — Dans une maison close dont Reine faisait alors les délices. » Bichin se redressa comme si on l'avait froissé. Du Pré ne se déconcerta point : (( Ah ! commandant, fit-il, vous êtes encore le marin du Nord ; il faut se faire aux histoires de notre bonne ville. » Bichin essayait vainement de fuir maintenant ce voisinage, désolé d'un laisser-aller d'un instant. Et, rageur, il se répétait le mot de du Pré : marin du Nord, certes il le serait en toute rigueur vis-à-vis de du Pré et autres pareils.

L'amiral cherchait le regard de Bichin. Il réussit à l'arrêter et fit signe aussitôt à son chef de pa^-illon. Bichin, hésitant tout à l'heure devant l'amas des chaises, bouscula tout le monde. Barry de la Glu cacha son sourire : « Mon cher commandant, venez, dit-il doucement ; je veux vous présenter mieux à l'amiral commandant en chef.

Restez près de moi ; nous le trouverons quand le cortège descendra vers la sacristie. » Il parlait du chef suprême de l'escadre, Frimeur, surnommé le grand homme. Et Bichin, consolé, ne se tint plus de hâte.

La quête s'achevait. Des trois couples d'honneur, seul celui du Prince retenait l'attention. Philippe de Poitiers, tout en blondeur et en santé, s'offrait royalement aux hommages, naïfs ou discrets. La nuit d'orgie ne l'avait pas marqué ce matin, pas plus que d'autres matins après les nuits de Saigon ou de Djibouti. Il était beau, il plaisait. Aucune morgue, du reste, dans son port ; et, bien appareillée avec lui, sa partenaire pénétrait et s'effaçait entre les rangs avec une aisance égale. Vuillenac reconnut, surpris, Hélène de Charlis. Au bal, la veille, elle ne lui avait point dit, malice ou oubh, quels soins l'appelaient à Toulon. Alors il sentit le petit poids au cœur, la banale emie dêtre Philippe de Poitiers. Mais comme elle le frôlait, il comprit que c'était pour lui sourire de plus près, et s'inclina quand elle lui murmura : u Bonjour, vous. » Elle avait passé. Il redevint le curieux amusé et il prit le temps de suivre le Prince. Il le vit, sous sa correction, heureux, lui aussi, de l'heure. Des souvenirs d'exploration communs entre lui et Brun, le marié, des choses d'exil vues l'un près de l'autre? Non, sans doute. L'impression dans cette nef pleine de Maritimes ne pouvait être que singulièrement sociale. Philippe de Poitiers sentait, pensa Vuillenac, que cette société-là était plus la sienne que d'autres plus héraldiques. Les gens ici s'inclinaient devant lui, les grandes familles des Maritimes du moins, sans éblouisement, saluant seulement une incarnation de l'essence du Roy. Et ceux-là auraient, plus traditionnels que lui-même, frappé le lendemain les fleurs de lys aux cornes des navires . . Philippe n'usa de son prestige que pour s'octroyer un privilège qui n'étonna point. Quand Hélène de Charlis tendit son numônière à M™« Carlan, le Prince sembla dire un madrigal à la jeune femme. On la vit sourire, puis baisser la tête. Vuillenac regarda pâlir Ribol. Mais elle se tourna à demi vers la place de l'aimé qu'elle n'avait pas encore fixé, et tandis que ses yeux clairs s'adoucissaient infiniment, ses lèvres de loin s'avancèrent dans l'envoi d'un baiser. Vuillenac s'émut davantage de son bonheur très vague de tout à l'heure, serti dans l'extase précise de Ribol; et, attendri, il sentit que l'ami se serrait contre lui.

Il allait parler ; du Goust soudain fut entre eux. (( Avezvous remarqué, leur chuchota-t-il, qne l'amiral veut mener Bichin au grand chef ? — Ah ! fît Vuillenac froidement. — Avez-vous vu, mon cher Ribol? insista l'aide de camp. » Ribol hésita, tout dun coup privé de la chère présence lointaine. Vuillenac sourit. Du Goust tint bon, car il attribua l'indifférence du jeune hommie à des renseignements d'étatmajor, déjà sus. Comment, en effet, l'autre officier d'ordonnance ne s'intéressait-il pas au fait sensationnel dune intimité entre l'amiral et son chef de pavillon ? Ribol était donc averti des choses cachées à du Goust ? Cette idée bouleversa le lieutenant de vaisseau : « Mon cher, répéta-t-il, il doit y avoir quelque chose dans l'air, ne pensez-vous pas ? » Ribol reprit son affabilité : <( Quelque chose? Mais pourquoi? n Du Goust soulagé s'aperçut que l'enseigne n'avait rien écouté. Il lui dit l'événement. Cette fois, Ribol repartit vivement : (( Tiens! c'est curieux en effet. Il lui parle à peine à table, assure-t-ori. — Je vais tâcher de savoir, afiirma du Goust. )> Mais un long chemin le séparait de Barry de la Glu qui demeurait avec Bichin tout derrière l'amiral.

Vuillenac l'accompagna de l'œil sans cesser de sourire. Ribol s'impatienta un peu. Comme le brouhaha grossissait derrière le cortège, reformé pour le défilé de la sacristie, il éleva la voix : « PoUx-quoi riez-vous, Vuillenac? demandat-il. — Mais vous vous trompez, mon cher; je suis gai aujourd'hui, voilà! — Si, si; expliquez-moi encore une de vos idées que je déteste d'abord, que je subis à cause de leur logique invincible, et que j'aime enfin à cause de vous. — Oh! vous ai-je donc donné la manie de phrases que l'on me reproche?... Ne cherchez pas loin : je me moquais de moi seul. L'intrusion de votre coadjuteur m'a horripilé; j'ai mi qu'elle vous gênait plus encore; j'étais vengé. —J'écoute encore. » Vuillenac se prit à lire franchement : (( Eh bienl oui ; je commençais d'aligner quelques considérations sur le sans-gêne avec lequel des Maritimes, fort bien élevés pourtant, se jettent au travers d'une intimité. C'est qu'ilsl'ignorent dans leur rapports ordinaires et n'y songent point quand il s'agit des autres. D'ailleurs... » Ribol frappa du pied. « Continuez donc, ou je vous appelle rhéteur. — D'ailleurs, termina Vuillenac, ils apportent toujours une distraction en échange de celle qu'ils enlèvent. — Laquelle, je vous prie? — Xe vous a-t-il pas fort intéressé par la nou-

velle de nouveaux rapports entre Barry et Bichin? » Ribol interrompit, et la voix lente : « Mon cher Vuillenac. voua ignorez l'angoisse d'un départ, présagé par le plus futile incident du bord. » L'ami devint graveàson tour; et, en silence, l'un remué au souvenir de vieilles déchiiTires, l'autre tremblant d'un exil possible, ils évoquèrent tous deux le mal incurable de leur vie eiTante, l'arrachement.

L'église était presque ^•ide, partis les gens du cortège et les amis vers la sacristie. Les groupes se formaient, semblables à ceux des coins où Ton ne danse pas à la Préfecture, semblables à ceux qui attendent les canots-majors, semblables à ceux qu'une promotion télégraphiée rassemble aux bureaux du Pelit Var.

Barry de la Glu, que son chef de pavillon ne quittait plus d'un pas. avait rejoint le vice-amiral. Les gens s'écartèrent autour d'eux. Avant que Barry eût ouvert la bouche, le grand chef l'entraîna seul : (( Mon cher, lui dit-il, c'est chose faite ; vous appareillez à la fin de la semaine. — Pour Saigon? — Oui, et sans escale. — Irai-je prendre les ordres directs du ministre? — Non, non ; ne vous inquiétez pas; dans l'aprés-midi, vous venez à mon bord et je vous renseigne complètement. Les moindres détails de vos rapports avec la mission Marlet sont prévus. » Barry réfléchit : (( Puis-je avertir les officiers? » Comme Frimeur hésitait : u Du moins lui, » ajouta-t-il en désignant Bichin, raide à quelques pas d'eux. Frimeur claqua des doigts et revint vers le capitaine de vaisseau. (( Mon cher commandant, je pense, dit-il impérativement, que votre cuirassé est disponible ? — Absolument, amiral. — Un départ à la fin de la semaine ne vous surprendra pas? » Bichin se redressa, cherchant un geste : » Dans les vingt-quatre heures, amiral, nous pouvons être hors de vue des sémaphores. » Frimeur tnancha sec : « Pasde phrases. mon chercommandant; vous ne savez pas où je vous envoie, n'est-ce pas? Alors? Vivres, eau, charbon, disposez tout cela et vous n'aurez point du temps de reste. » Barry essaya de mieux présenter le capitaine de vaisseau : "a Ohr amiral, insista-t-il, Bichin a, toute sa carrière, commandé en campagne, et alors l'activité... — Je sais, je sais, coupa Frimeur; mais les avisos de Tahiti ne ressemblaient pas au Tolbiac. » Barry de la Glu se mordit les lèvres de sa maladresse à vanter le passé devant le grand homme de la mmine nouv.-Vv F» n, instant il déplora de ne point laisser tomber sa

rancune sur Bichin. Mais le grand chef, les congédiant, serra et secoua la main du chef de pavillon : u Allons, rnon clier commandant, conclut-il Lienveillamment, vous allez, vous du moins, pouvoir marcher et manœuvrer. » Il soupira sans feinte, car il avait adoré vraiment son métier de capitaine; même, il se plaisait encore parfois, sur le cuirassé qui portait son pavillon, aux appareillages et mouillages délicats.

.Sil avait un peu rudoyé Bichin, c'était moins par habitude Bapoléonienne, par une horreur impérialement affectée de ridéologie, qu"à cause de son ennui personnel à voir partir bientôt le Tolbiac. Il n"y regrettait pas grand"chose de ce bateau, peut-être Téloignement du chef d eiat-major de Barry, le mari de la délicieuse M'"^ Carlan, dont l'absence empêcherait toute visite déjà intéressée. Bien plus il s'impatientait des incidents continuels de politique élrangère qui privaient l'escadre, de semaine en semaine, dun bâtiment quelconque. Lui, Frimeur, le grand homme, avait encadré les unités de combat dans des groupes immuables, oui, immuables. Sans lui donner le temps de jouir à plein orgueil de cette homogénéité, de mûrir encore des sectionnements, de chercher des matériaux pour un livre qui ferait pendant à sa (( Tactique indispensable », on lui enlevait tour à tour qui un croiseur, qui un cuirassé ou des torpilleurs. Après les croiseurs semés aux Antilles, au Maroc, à Jaffa, voici qu'à son tour le Tolbiac, le second navire de l'escadre, le plus neuf, môme, s'en allait chercher en Cochinchine une maigre mission retour d'exploration! On arrachait un contre-arniral à la conférence du mercredi où Tamiral de l'avenir développait aux officiers généraux et commandants de l'escadre des thèmes suprêmes de la future guerre navale!

Barry de la Glu, au contraire, était loin de s'irriter contre le prochain départ. Il crut bon, malgré sa satisfaction, de n'oublier point sa colère de tout à l'heure contre Bichin. <( Mon cher Val... mon cher Bichin, écoutez-moi. murmura-t-il, tandis que le défilé s'achevait à la sacristie. » Il confondait encore les noms de son chef de pavillon actuel et de celui attendu, comme le contait du Pré. « Mon cher r-ommandant je n'ai pas besoin de vous répéter les paroles de notre grand chef, n'est-ce pas? Souvenez-vous seulement que vous, c'est moi, tant que nous sommes sur rade. Vous savez donc comment doit être fait ce qui sera fait par

VOUS. » Bichin acquiesça, guéri pour la matinée de ses beaux gestes, a D'ailleurs, continua Tamiral, impertinent à dessein, cette navigation-là vous sera familière, je n'en doute pas. Puisque vous n'aviez point encore tenu de poste en escadre, vous aurez le temps de vous assurer la main. » Devant la grimace du capitaine de vaisseau, il insista : (( Allons, mettez aussitôt votre monde en branle. Et si vous avez besoin d'un petit conseil, nhésilez pas à me le demander ; je m'intéresse fort au service intérieur de mon na\ire. » Il congédia Bichin du geste, et Bichin, cinquante-deux ans d"âge et trente-six ans de service, L'en fut en petit garçon.

Alors le chef de la division légère songea qu'il avait quelques minutes à peine pour saluer très respectueusement Philippe de Poitiers. Il bouscula, dans le couloir poussiéreux de la sacristie, un groupe où Ribol et du Pré théorisaient aux Rotyl la prochaine nuit de noces, et, se dérobant à l'obséquiosité de du Goust, il vint jusqu'au prince Philippe, tandis que les mariés serraient encore des mains, commençant à bailler. Philippe Taccueillit avec bienveillance, et, comme ils parlaient ensemble de Sa'igon où i'amiral reçut jadis ie prince-explorateur, Barry, mystérieusement, informa son bienveillant ami du départ du Tolbiac. « Bah! s'écria l'autre, ils se décident donc à une glorieuse manifestation! — Non, Monseigneur, ils essaient d'escamoter celle qui se produira au retour ; mais, par grâce, parlons bas..'. » Marie-Branter avait entendu, « Qui, ils? demanda-t-il à du Goust. — Les Teurs! répondit l'aide de camp en sortant. » Branler dut réfléchir que Ils, c'étaient Eux, la cabale, le ministère.

La cohue l'entraînait déjà. Malgré la porte de sortie que la famille de Guichen avait, après autorisation, fait percer à ses' frais, les assistants refluaient toujours vers le haut de la pièce. Dolorès de Guichen et son mari, debout tous deux sur un degré d'estrade, surnageaient bizarrement depuis les épaules dans le remous. Vuillenac désigna 4 du Pré, poussé près de lui, les bras dressés des gens qui se défendaient contre la poussée avec les paumes tournées vers le fond de la salle, (c On dirait des baisers qu'on lui envoie, sourit du Pré, pointant rapidement la maiiée. — Elle les mérite, affirma "\^uillenac. — Elle les aura, répliqua le lieutenant de vaisseau. » Ils purent enfin gagner la rue,

lorsque deux suisses se furent décidés à tendre leur hallebarde sur une largeur de couples.

(( Filons, )) dit du Pré s'enfonçant dans le grouillement du peuple. Vuillenac le suivit à regret. Ils n'auraient pu continuer longtemps la roule sans la bonne humeur habile de du Pré, qui s'exclamait en pleine cohue, grasseyant et roulant les lettres : (c Eh! bonnes gens! laissez-nous ; que nous allons chez le pharmacien pour la mariée qu'elle est malade, « la pauvre! )) Ils passèrent, i: Onze heures un quart, s'exclama du Pré, vite, vite au canot. )> Vuillenac lui montrait la flambée superbe du matin éclos. (( Oui, je sais : soleil, peuple, ivresse... murmura le petit lieutenant de vaisseau, accélérant encore son pas ; tout cela ne nous fera point déjeuner. » Vuillenac n'insista pas, affamé lui aussi.

L'embarcation se trouva heureusement être la vedette à vapeur. Dans son sillage, les mouettes, écrasées de chaleur, flottaient éperdues, sans étendre Faile.

En haut de la coupée, Vuillenac et Ribol quiUèrent les deux lieutenants de vmsseau. « Où allez-vous donc? demanda du Pré- — Nous dinons chez l'aniiral, répondit Ribol. — Peste! fit du Pré. — Oui, il navaiî pas encore eu Vuillenac à sa tabie. »

Le carré s"exclaina quand du Goust et du Pré entrèrent. Mais, le premier par dédain, le second par hâte d'appétit, tous deux déçurent les curiosités. En vain, Merseau commença dobscènes hypothèses sur la virginité de M"« de Guichen, il ne réussit qu"à s'attirer une sèche apostrophe de Frontin : « Mon cher, lui jeta celui-ci, vous pourriez sans doute vous souvenir que vous avez eu une mère, des sœurs peut-être. » Mais la phrase gêna peu renseigne. Il se réjouit même de sentir qu'elle frappait Leduc de Noirné autant que lui. Le président, eh effet, n'avait pas manqué, duns le bruit des voix, de lancer son ordinaire raillerie froide qui s'acharnait contre toutes les unions légitimes. L'intervention de Frontin ne l'intimida point. « Ehl Frontin, nion ami, lui cria-t-il. j'ai fréquenté des tennis et j'ai dansé bien des bals de la Préfecture ; tous les maris ne sont pas cornards, non, heureusement! mais aussi toutes les jeunes filles ne sont pas vierges. — Malheureusement! soupira Trippion, les yeux au ciel. » Les voisins éclatèrent de rire ; la conviction du bonhomme les forçait. Jacotot déclara : <( Moi, je vous jure que mon collage ne se souvient pas du tout l'avoir jamais été. » Frontin s'était tu. Leduc de Noii né détourna la conversation en demandant : (( Qui nous a pris Marie-Branter? » Par-dessus le silence, du Goust se décida à répondre : « Il est resté à terre et déjeune chez lui ; Vuillenac et Ribol, chez l'amiral. » Noirné serra les lèvres. «. Ceux-là, je sais, dit-il, mais Branler ne m'a rien dit. » Goubuit 1 épartit vivement : <( Permettez, président, il n'a jauiais été obligatoire de prévenir si l'on ne déjeunait pa^;

préservez-nous, grands dieux, de l'esclavage des messi — Il n'a jamais été réglementaire d'être poli. » Et sur ces mots, le président se tourna vers son autre voisin. « Poseur, » murmura Goubuit remâchant sa bouchée.

Tandis que les lieutenants de vaisseau, au centre, entamaient une discussion sur l'éternel sujet d'un changement de service, un des bouts de table s'animait. Raval, seul des officiers combattants, s'y était placé. Autour de lui m.angeaient les assimilés : par tradition, les mécaniciens, d'abord Echanson, puis deux subalternes, Risselon et Siren, qui ne desserraient guère les dents ; puis Minçavoué, le docteur, et Bourentie, le commissaire.

D'ordinaire, ce clan de la table s€ taisait. Mais, chaque fois possible, comme aujourd'hui, ils profitaient de l'inattention des autres pour s'égayer bruyamment entre eux, La voix grave de Raval hoquetait en bons rires, tandis que Minçavoué flûtait au travers des phrases. Risselon et Siron pouffaient dans leur seniette à un récit d'Echanson. Ils se tinrent les côtes lorsque Raval se soule^-a à demi, le verre tendu vers celui de Minçavoué, et déclama solennellement : (( A la grande sœur, à la Russie. » Minça:\-oué, interloqué, ne comprit pas tout de suite la plaisanterie de l'enseigne, qui s'amusait de voir le verre du docteur toujours en l'air, comme prêt à des toasts continuels. Bourentie réclamait quelque attention pour Echanson. L'officier mécanicien, l'œil allumé, détaillait des bonnes fortunes d'escale. Loin des mépris des officiers de vaisseau, il se confiait en bonne humeur, le geste gaulois et la rasade prompte, (c Barcelone, contait-il, oh! mes enfants, vous, n'avez pas vu ça aussi bien que moi. Vous ne voyez jamais rien vous, les messieurs. Moi, j'étais second à cette époque. » Il employait ainsi l'abréviatif de second-maître, sergent. « De service ou libre, toujours à terre, en peinard », il simulait l'effort de rabattre un sombrero et de relever un collet de blouse, « et alors la bombe partout, autour de la Rambla doucement, mais calle San Pablo et calle Alba, comme chez soi! Hein! les avez-vous bien regardés, les tableaux vivants dans les maisons de calle Alba? Moi, j'ai eu mieux, bien mieux. » Bourentie le pressa de continuer. Echanson ne se fit pas prier : (( La matrone nous amena un jour des gosses, quatorze ans, peut-être moins; c'était gentil et drôle de les aider à s'installer sur la table tournante; et quelle bonne volonté pour reproduire les peintures les plus compliquées! » Il

s'esclaffa, remué du souvenir. (( Crevant en vérité! conclut Minçavoué. » Echanson caressait encore son évocation ; ce qu'il avait jadis demandé par plaisanterie de sous-ofticier, maintenant, presque blanchi, il l'eût payé cher, et il se pencha à l'oreille de Bourentie, enthousiasmé, pour préciser un détail. « Mon cher, elles avaient encore de l'encre aux doigts. » Raval rêvait, puis il prononça : (( Aux lies sous le Vent, les vahinés sont vieilles à quatorze ans. » Bourentie le regarda avec admiration : a Vrai? interrogea-t-il. )> Raval leva ses j-eux doux étonnés : « Parbleu! fit-il. » Le petit commissaire soupira : k Ah! je n'ai encore rien vu! » Minçavoué lui frappa sur Fépaule : (( Eh! mais il me semble que vous parlez en célibataire, hé! )> Bourentie rougit, puis vivement : <( On peut voir sans toucher, mon bon docteur, riposta-t-il. » Mais, railleur : (( Allons! Comme les autres, mon petit, conclut Minçavoué ; à plus tard, n'est-ce pas? )> Le commissaire hésita à se fâcher, mais il avait assez appris déjà les privautés permises dans les carrés, et aussitôt Echanson interrompit la moue dessinée : (( Dites-moi, commissaire, avez-vous terminé la paperasse pour le pauvre quartier-maître mécanicien qu'ils veulent faire passer devant le conseil de guerre? » Ils, dans la bouche dEchanson, signifiait les officiers supérieurs.

Goubuit prêta l'oreille, tandis que Bourentie répondait : (( Ah! moi, je n'ai guère de travail là-dedans. C'est Forney que l'on a chargé de l'enquête. — Forney, mon cher, hé! Forney, interpella Raval, on vous demande. » L'enseigne se tourna vers» eux ; Echanson s'était replié, la figure méfiante, mais l'attention tendue aux paroles de l'officier de police judiciaire dont le rapport pouvait frapper quelqu'un de sa race, de son sang, un mécanicien. Forney expliqua : (( Voici : Bichin a décidé de ne point traduire l'homme devant les juges. Il transmet le rapport en réclamant que l'indulgence de l'amiral se borne à infliger au coupable soixante jours de prison. » Une voix hurla à l'extrémité opposée de la lable : <( Cela, c'est trop fort! » Et l'indignation de Bruc aîTôta les conversations particulières. Goubuit se redressa, froissé : (( Permettez, mon cher camarade ; vous ignorez sans doute, comme il vous arrive quelquefois, le premier mot de la question. Moi, chargé de l'artillerie, j'ai, sans hésiter, attribué à la négligence de ce quartier-maître le noyage de cette soute où toutes les munitions sont perdues. Forney a confirmé mes... — Pardon, pardon, fit For-

ney... — Mais cette histoire remonte au déluge, intervint du Pré. — Déluge il y eut, en effet, mon cher camarade, continua Goubuit ; mais bien que vous soyez mon second dans la direction de l'artillerie, je vois que le matériel, vous intéresse peu, puisque vous ne savez point que Ton a pendant quinze jours cherché les responsabilités. »

L'apparence bonhomme du lieutenant de vaisseau avait disparu ; il sentit que son irritation étrange le desservait, et que ses reproches brutaux liaient contre lui la terrible coalition de du Pré et de Bruc. Ce dernier s'était arrêté de manger : (( Ahl ahl s'exclama-t-il, j'ignore tout de toutl Pas cette fois, mon cher capitaine ; je vais bien excuser du Pré de n'avoir point été tenu au courant de l'histoire. Mon petit du Pré, savez-vous comment l'incident ressuscite après quinze jours? Une soute est pleine d'eau, les munitions en sont avariées : maître canonnier, capitaine chargé de Tartillerie, capitaine de frégate, commandant, personne ne s'est aperçu du malheur, personne ne l'a conjuré ; pas de surveillance. Alors?... Alors, chacun des précédemment nommés réfléchit quinze jours ; de l'un à l'autre courent les meilleures suppositions, s'échangent les plus évidentes hypothèses, et enfin un beau matin, comme il faut se décider à avertir l'amiral, le coupable est découvert : qui? un malheureux quartier-maître mécanicien chargé du tuyautage dans ce compartiment! » Forney s'écria : <( Et qui vous assure que ce n'est pas le vrai coupable? Avez-vous fait l'enquête, vous? — Attendez, Forney! » Goubuit, furieux, rentra en lice : « Monsieur Bruc, je vous défends de parler de la sorte. )> Leduc de Noirné intervint, cassant : (( Messieurs, je vous rappelle l'un et l'autre à la gravité du fait et de ses commentaires. )> Il appuya : (( Je ne veux pas que des insultes tiennent Heu de démonstrations, et tant que je présiderai, la parole sera libre. » Goubuit reprit, rageant : « Que faites-vous de la discipline? Voilà un enseigne qui.. » Noirné lui ferma la bouche. (( Assez, commanda-t-il ; Bruc est peu courtois de s'exprimer comme il fait, il ne manque pas une occasion de jeter la pierre à ses chefs ; mais du moins, qu'il s'explique. D'ailleurs, terminat-il avec solennité, il ne faut pas que la charge morale de nos hommes semble avoir jamais été jetée par nous d'une épaule légère. » Du Pré murmura : <( Education morale et patriotique, etc., chez Pasteur-Lapereau, 3 fr. 50. » Bruc, se contentant de rautorisatios aaéprisiate du président, avait

54 LES MARlTniES

poursuivi son récit : « Mais si le quartier-maître passe en conseil de guerre, il s'expliquera! il pariera! peut-être ferat-il la lumière de son innocence. Oh! le trait génial! Le commandant e&t trop bon pour venir à ces extrémités, son capitaine de frégate est excellent, l'officier de l'artillerie es: plein de zèle, le maitre-canonnier est un \-ieux serviteur : tous reconnaissent la bonne volonté ordinaire de l'autre ser\iteur, du quartier-maître, et tous, par la voix de Bichin, supplieront l'amiral de changer la peine grave en celle d'une prison où le mécanicien du moins sera bâillonné, et où son holocauste apaisera les colères den-haut. » Du Pré regai da Goubuit bien eh face : « Tiens, tiens! » accentua-t-il, satiiifait d'être assez vengé par Bruc. <( Vous me faites pitié. Bruc, dit Forney. avec vos romans à la Montépin. Je vous répète qu'il est très possible que cet homme ait oublié de fermer une communication d'eau... Et puis, et puis, il s'appelle Isaac! » Tous, soulagés dun malaise, crièrent en chœur : « Ah! il est juif! — Youtre! un youtre quartiermaître! ajouta Forney ; comment n'est-il pas préfet? Oui, messieurs, nous avons à boi'd C20 hommes, et 619 prépuces seulement. »

La gaîté surgie emporta le reste des colères gênantes. Bourentie essaya de rectifier l'avis de Forney : « 11 n'est pas juif, non : j'ai lu hier son livret matricule ; il est inscrit maritime d'Algérie. » Sa voix et ses gestes se perdirent dans le tumulte grossissant. Le maiti"e d'hôtel faisait verser le café. A peine Goubuit eut le temps de terroriser le matelot qui emplissait sa tasse, et qui. les mains tiemblantes. la fît déborder : a Triple brute! Veux-tu déguerpir! Sont-ils idiots, ces animaux-là! Penser qu'il faut commander à ces sau\^ges! » L'élan de son geste secoua Trippion qui s'assoupissait dans les fumées de sa pipe, la bave sur la lippe. Il marmotta : (( Je suis de cet avis, mon cher... mon cher Goubuit ; tant que ces gaillards, on le*... — Tant qu'on recrutera le militaire dans le civil, insinua Jacotot. — Oui, oui, fit Trippion, en mâchant son tuyau de merisier. » Goubuit se \evn, en crachant avec bruit-, et, sirotant du tafia de la cambuse, s'assit à une des petites tables pour commencer des réussites.

Forney, lancé, pérorait sur son meilleur sujet. Les autres s'y intéressaient fort. Même à la table de marbre où Merseau et Raval remuaient les dominos, en compagnie de Risselon et Siren, les deux officiers mécaniciens., résignés,

LES MARITDIES OO

attendaient à tous les instants qiiil plût aux enseignes de taire leurs continuels arguments. Bruc, maintenant, ajoutait aux anecdotes de Forney : le quartier-maitre Isaac se dressait devant eux, les mains pleines des secrets de la défense nationale à vendre, ou les poches bourrées d'or, dévalisant encore de leur solde les enseignes de la marine : (( Qu'il \ienne demander une permission, ce youpin, pour fêter le Rosch-Hannah ou le Yon-Kippour; et M. de Frontin le recevra bien, n'est-ce pas, capitaine? — Est-il de ma compagnie? interrogea Frontîn. — Oui, de la nôtre, affîrm.a Bruc. )> Frontin eut le sourire attristé dont il avait hérité de son père et que celui-ci employait jadis à souligner de bonn-îs nouvelles reçues de Chambord : » Eh! mon cher Bruc, dit-il, qui sait si nous ne rece^T•ions pas du Grand- Orient ordre formel de ne rien refuser à cet Isaac! Aujourd'hui! )) Puis, comme il erstimait Bruc mal élevé, et que le tumulte lui semblait un peu peuple, il s'occupa à feuilleter Ylllustraiion. a Quand donc, s'écria Forney, fera-t-on une Saint-Barthélémy de tous les boucs d'Israël! » Minçavoué intervint, le petit doigt dressé contre son verre, le fourneau de sa pipe bien serré contre la paume de l'autre main, les bras ouverts : n Permettez, mon cher camarade. Et remarquez que je suis de votre avis. — Qu'est-ce que vous voûtez qu'il vous permette alors? dirent plusieurs voix. — J'ai uYie petite estime pour les juifs, continua Minçavoué avec calme ; j'ai perdu l'apéritif à Saigon neuf fois sur dix, en jouant contre un lieutenant des douanes baptisé au sécateur. Alais, s'il vous plait de les exterminer, du moins faitesle plus proprement qu'au temps du bon roi Charles IX. — Oh! oh! Voilà bien des délicatesses, docteur », prononça, du Goust, qui avait fmi de se polir les ongles, et, d'iumeur condescendante, s'approchait du groupe. » Cosriment! s'écria Minçavoué, vous coupez les gens en petits morceaux sans autre forme de procès? — Il ne s'agit point de cela. — Alors? — Je pense que vous parliez de la Saint-Barthélémy en farouche fils de 89? — Hein? fit le docteur interloqué. » Frontin faillit poser son album ; mais du Goust était en veine de discours, et Frontin ne douta pas qu'il ne sût, encore que de mince noblesse, réfuter les aperçus impertinents du docteur. « Hé! développa le bel aide de camp, vous en êtes encore, mon cher, aux manuels que l'on vous fît lire au temps des lois scolaires. Vous vous nourrissez en jacobin, de quelques rois et de quelques prêtres... — Et

VOUS, du Goust, ne mangez-vous pas du juif et du ministère? — Ce n'est pas la même chose, trancha du Goust. — Non, évidemment, appuya le petit Bourentie. » Le docteur, sans lûcher son verre, s'assit résigné : (( Vous ne savez pas, docteur? que les parpaillots avaient résolu la ruine de la France. — Mais pourquoi, grands dieux! clama Minçavoué... — De la France, et qu'ils allaient appeler l'Anglais au moment où les patriotes leur coururent sus? Qui sait, si, une nuit plus tard, nous n'aurions pas revu les Anglais à Calais? )> Du Goust promena sur le cercle un regard attristé; il frémissait vraiment à l'évocation des horreurs évitées par Charles IX. » Alors, termina-t-il, plus d'unité, plus de Louis XIV, plus de grandeur; tout aurait sombré... — Vous êtes fou, mon cher, fou à lier )>, criait Minçavoué, roulant sur ses cuisses, trop stupéfait pour unir deux arguments. Du Goust resta impassible : « Plus de France, et enfin... — Et enfin, conclut Jacotot sans bro'ncher. Bonaparte n'eût pas été le meilleur général de Louis XM.V. » Trippion se fit expliquer la phrase par du Pré, lorsqu'il eut entendu les éclats de rire de ceux qui avaient compris. Du Goust pirouetta, concentrant son dédain sur Jacotot : « Oh! vous, que vous soyez rouge, cela ne m'étonne pas! » Dans ce vous, il amassait son mépris pour les manières et les vêtements de l'enseigne, pilier de la Rotonde ; puis il \1nt se lamenter près de Frontin sur le malheur des temps. « Tout cela, brailla Forney, je m'en fiche ; quand je lis des histoires signées Drumont. je le crois. Et un point, à la ligne! » « Qu'est-ce qu'il veut encore, celui-là? cria Goubuit, au milieu de ses cartes, comme rentrait un timonier. » Leduc de Xoirné, toujours à table et méditatif, fixa sévèrement le lieutenant de vaisseau qui baissa le nez. Le matelot prononça, tendant au président l'ardoise de service : « Capitaine, voici ce que l'amiral vient de signaler! » Tous les officiers se bousculèrent, les dominos s'écroulèrent sur le maYbre ; mais personne n'osa troubler la lecture du chef de carré. Quand Noirné eut fini, il renvoya le timonier, et, dans le silence général, attendit avec majesté que la porte fût bien refermée : « Messieurs, prononça-t-il enfin, je vous donne communication du signal : (( Ordre au Tolbiac de compléter ses rechanges suivant les ordres expédiés à l'arsenal et de se tenir prêt à appareiller dans les 48 heures! » Ce fut du Pré qui, le premier, parla : <( Non! diî-il, et il se soulevait à grand peine sur le coussin où il avait déjà ron-

LES MARITIMES.- Di

fié. elle est trop bonne! )> Echanson, écroulé, était entouré de Risselon et Siren ; on entendait entre eux des chuchotements : (( Machine... démontage... impossible mettre en place... folie. » Par-dessus Tébahissement indifférent des autres, Jacotot gémit; il saisit le bras de IMerseau : « Hein? accentua-t-il, sans plus. — Eh bien, quoi! répUqua Merseau; nous allons peut-être quelque part où Ton puisse trouver des boys. » Jacotot s'affaissa, vis-à-vis d'Echanson, tandis que IMerseau continuait : <( Laisse donc une bonne fois ta grue où elle est ; bon prétexte pour fen débarrasser ; voistu! la femme, c'est sale. Il faut un peu te laver de cette saleté. Allons, mon vieux! te voilà par terre, et tu ne sais seulement pas si Ton part pour huit jours. — Non, murmura Jacotot, on dit... J'ai entendu... la Chine ou bien le Nord... Oh! le Nord! » Certes, il préférait une campagne, une absence dont on revient à Toulon, à la Rotonde, plutôt que l'exil, le vrai, dans les ports du Nord où sa maîtresse ne voudrait jamais le suivre. « Au fait, où allons-nous? demandèrent Goubuit et Trippion. )> Leduc de Noirné haussa les épaules ; Bruc, intime, s^était rapproché de lui, puisque, seul avec le président, il devinait la destination, pour avoir sélectionné les cartes dans la matinée. Forney plaça : (( Moi, je m'en fiche, pourvu qu'il n'y ait pas de juifs dans le pays. » Goubuit, suivi de Trippion, assaillit le président. D'ailleurs, 'n'étaient-ils pas des confidents désignés, eux, les plus anciens du carré?DuGoust avait déjà quitté la salle, furieux, pensait-il, d'avoir été berné par Ribol ; il courait aux renseignements de la majorité. Comme il s'esquivait par une porte, Vuillenac et Ribol entrèrent par l'autre. Jacotot, sur leur passage, les supplia : <( Nous partons en Chine, répartit Ribol à haute voix, pour ramener la mission Marlet. » Jacotot respira, et comptant sur ses doigts, il estima que le Tolbiac reviendrait eïi moins de dix semaines. Merseau s'exclama : a A nous les petits garçons! )> Leduc de Noirné fit un signe bref à Ribol. L'enseigYie aide de cajnp accourut souriant. Le président glaça \ite sa bonne humeur : u Monsieur Ribol, dit-il, j"ignore si les confidences particulières que vous avez reçues autorisaient votre indiscrétion. Quant à moi, par ordre supérieur, je n'en prends point la responsabilité et je la désapprouve. » Ribol cherchait du regard un secours. Du Pré le consola : (( Allons, fit-il, s'allongeant de nouveau, laissez donc le président pontifier ; une fois de plus, le Petit Var nous rensei-

gnera sur les projets de ramiral. )> Leduc de Noirné se redressa : » Monsieur du Pré, je he comprends pas... — Oui, oui, plus tard, ronchonna du Pré feignant de s^assoupir. )) Le président ninsista pas ; il s'elforça de donner à son regard une immense profondeur. Adossé à la muraille, il contemplait la jeune marine abrutie d'opium et lasse des campagnes. Il était pourtant parti huit fois, lut Leduc de Noirné, souvent en se broyant le cœur. Car, certes! on l'avait aimé. Et, une minute, devant lui seul, il pensa s'attendrir. Il était parti, il était revenu, décoré ou bien proposé ou bien pourvu d'un bon poste. D'ailleurs ne le fallait-il pas? N'était-ce pas là une des plus belles manifestations du '( fieri » du monde? Il fallait qu'il partît, il fallait qu'il gagnât des galons, il fallait que les hasards des embarquements fussent là pour lui permettre de régénérer •-. u plus tôt la marine affaiblie. Frimeur aurait bientôt atteint le terme ; et Leduc de Noirné n'était encore que capitaine de frégate, à quelques mois près! Alors, l'œil lointain, après des pas alternatifs, il regagna lentement sa chambre. L'heure et la circonstance étaient propices ; lui, l'exceptionnel, qui cherchait encore, panni des pairs et des supérieurs, un d'eux qui eût lu Darwin et Hœckel, il ne maiiquerait pas à cette heure de s'absorber, penché sur FOrigme des espèces toujours ouveiie sur son bureau... à la même page!

Frontin arpentait fébrilement le carré, se frottant les mains jusqu'à user la peau, lui, vraiment heureux du large et des lointains futurs.

Risselon et Siren, confidents, ne quittaient plus Echanson ;'et les murmures geignards ne cessaient point dans le groupe. Trippion, qui se levait, lourd, pour poursuivre dans sa chambre la sieste commencée avec le café, les bouscula jovialement : « Eh! eh! les mécaniciens, vous n'êtes pas encore à vos fourneaux? On n'est donc pas prêt! Toujours à la bourre! » Siren, piqué, se hasarda à répondre pour une fois : « On sera prêt, monsieur Trippion, toujours prêt. » D'ailleurs, Trippion continuait son chemin, sans discuter autrement, et chantonhant : (( Ah! ah! à la bourre, eh! eh! » Bruc ricana : alors Echanson, furieux, fit face:(c Soyez tranquille, monsieur l'officier de navigation ; soignez vos chronomètres et ce n'est pas nous qui vous retarderons. » Bruc appela tous les enseignes : n Entendez-vous la garde nationale qui prend les armes? » Ravnl. pai' plaisir d'enfant,

se prit à rke comme Footit. Forney, avec Jacotot et Merseau, jouait; ils semblèrent approuver sans parler.

Bruc ne lâchait pas Echanson à si i)Gn compte. L'officier mécanicien s'était éloigné et de loin : (( On a vu de plus drôles de choses à la mer que des avaries de machines, cria-t-il. — Quoi? interrogea Bruc. — Je m'entends, ronchonna Echanson. — Mais enfin, quoi? capitaine-mécanicien. » La plaisanterie décida Echanson : (( Soyez dDnc modeste pour voire corporation : il n'y a pas dix-huit mois que nous avons vu rentrer le Pêcheur. » Gouhuit demanda : (( Le Pêcheur? Connais pas. — Le Pêcheur, expliqua Echanson, la lèvre sifflante, c'est un croiseur de 3^ classe où aucun des officiers n'était capable de faire le point, si bien que le commandant revint au poit confier sa détresse au Préfet Maritime. — C'est vrai, cela? demanda Gouhuit à Bruc. » Celui-ci haussa les épaules : (c II y a des nullités partout, observa-t-il; mais, moi qui vous parle, je me suis occupé plus souvent qu'à mon tour de bielles et de coussinets. )) Risse- Ion et Siren se serrèrent plus fort autour d'Echanson. Mais a\'ant que l'officier-mécanicien eût repris leur commune défense, un timonier cria à l'entrée du carré : (( Messieurs le capitaine de frégate a prévenu que l'on armerait le canotmajor ; messieurs, dans cinq minutes le canot-major. )) — ((Veine! s'exclama Jacotot jetant ses cartes. Je file, ajouta-til, malgré les protestations des partenaires. » La joie du carré sonna, comme à l'annonce d'un congé extraordinaii e ; en semaine, l'ordre de l'amiral était de ne pern:ïettre la terre aux officiers qu'à partir de qiiatre heures. Sans doute le départ prochain adoucissait le règlement. Le petit Bourentie. avant de courir s'habiller, crut devoir déclamer, à portée de Minçavoué : « Ma pauvre petite femme, quelle secousse pour elle! » Mais nul ne Teniendit. (( Faut-il secouer du Pré? demanda Vuillenac, silencieux depuis son retour. — Gardez-vous en : il est de service; répliqua Merseau. Mens-tu? Forney. » Le carré se vida; après une chaude discussion, Echanson permit à Risselon de prendre le canot. Lui allait pousser les travaux de la machine, aidé de Siren.

Du Pré ronflait à pjeine bouche, étalé ; et le vieux Mauveine, rentré furtivement après son déjeuner au carré des officiers supérieurs, dut le pousser pour avoir place. Les autres coussins étaient occupés. (( Vous avez des détails sur le départ? demanda Froûiin à Mauveine. — Aucun: là-

ijO LES MARITIMES

haut on a été aussi surpris que vous ici... Office, donnemoi de la bière... tu sais, avec du cognac dedans! » Fiontin s'éloigna et reprit sa promenade.

Tandis que Goubuit continuait d'essayer des réussites, Ra\al sintéressa aux cartes. Minçavoué parlait presque seul, et, apercevant Vuillenac à ses côtés, il n'eut aucune peine à lui appliquer ses interjections : « N'est-ce pas? Oui, V0U6 me direz qu'ils sont intelligents. Mais, au fond, menteurs et voleurs. — Qui? demanda poliment Vuillenac — Les Annamites, morbleu! » Goubuit appuya: (( Sûrement, de petites fripouilles. » Le docteur, ravi d'être écoulé, pérora. (( 11 faut les mener au bâton, puis çâ a la chair si dure, ça possède si peu de nerfs, que bientôt on ne sait comment les corriger. Pourtant, lors de mon dernier séjour à Saigon, j'employais un excellent système. Ah! ah! je ris encore quand il m'en souvient. » Les trilles agacèrent Bruc : « Ne nous faites pas poser, dit-il. » Le docteur continua. « J'avais un boy excellent, mais plus voleur encore que tous ceux du voisinage. Les verges demeurées sans effet, au premier larcin, une banane, je crois, je fis saisir mon gosse sohdernent, puis, sur ses fesses bien à nu, j'écrivis au thermocautère le mot voleur. Ali! ah! elle est bien bonne. » Goubuit ne se tint plus ; il posa ses cartes pour se dilater à l'aise : « Eh bien! mon vieux docteur, voilà une recette que je n'oublierai pas! )> Bruc ronchonna : (( Cela peut réussir avec des brutes. » Et Raval dit: u Dans le district de Papara, en lie le voleur à un porc. »

Vuillenac s'adressa à Minçavoué : (( Croyez-vous, docteur, que les codes français eussent puni aussi sévèrement que vous? (( Bruc répondit pour le docteur : » Le code Napoléon pour les Annamjtes oh! là, là! Mais voyez donc les Chinois, s'ils ne savent l'inutilité môme de la peine de mort pure et simple? Ils écartèlent, ils déchiquètent, ils brûlent, voilà ce qu'il faut là-bas, voilà ce que nous ignorons, stupides Français! Des codes! vous plaisantez! » Vuillenac regarda Bruc. u Je connais un code, répondit-il lentement, qui s'applique à toutes les personnes et à toutes les races. — Lequel, s'il vous plaît? — L'Evangile. » Bruc et Goubuit haussèrent les épaules. Vuillenac poursuivit : « D'ailleurs, je n'ai pas dit le catholicisme, car je sais que ces Annamites, subi ils ont fort bien compris le dogme de la contrition imparfaite, et que le nombre des vols a doublé depuis les conversions. » rrontin s'arrêta un instant de marcher: te Quoi! tous aussi,

VOUS mangez du prêtre! dit-il à Vuillenac. » L'enseigne, abasourdi, ne trouva point un mot ; il contempla respectueusement Frontin et recueillit son soupir. (( Vous voyez, déclara Goubuit, que votre tolérance ne vous réussit d'aucun côté. N'est-ce pas, Bruc? » Ce dertiier mâchonna une réponse. La fréquence des altercations, même aussi vives que celle qu'il avait eue au dîner avec Goubuit, éliminait toute idée de brouille sérieuse dans le carré : les insultes n'avaient plus qu'un sens de convention. Mais, par contre, Tamourpropre dictait à Bruc le devoir d'attendre quelques minutes encore avant de reprendre une conversation suivie avec le lieutenant de vaisseau.

Goubuit, redevenu le brave homme, se mit à plaisanter ses cartes, le départ, les femmes, et bien des choses encore. Vuillenac l'écoutait distraitement. Frontin s'en alla comme perçait la sonnerie du canot-major. <( Est-ce que l'amiral a commandé sa baleinière? demanda le docteur. — Pourquoi faire? dit Raval. — Mais pour chercher des instructions à bord du Ilugues-Capet. » Goubuit s'arrêta enfin de tripoter les cartes. (( Il doit être johment content, dit-il, de partir là-bas; plus de Frimeur sur le dos. quelques semaines pour réfléchir au maintien de la division légère, et les frais de table au tarif étranger! — Il aura bien de la peine, déclara Bruc, à terminer son commandement à la tête des croiseurs. Le budget ne prévoit pas ce poste. — Le budget, en voilà une blague! Ce que la marine s'en fich-3, et vous, mes pauvres amis! cria Minçavoué. — Permettez, reprit Goubuit, si les nouveaux bateaux ont fini leurs essais, la division pourra être réellement constituée, et il faudra bien y mettre un amiral. » Vuillenac feuilleta l'annuaire : « Le Léon-Gambetta et le Jules-Ferrij doivent arriver ici en maViZ. — En mars? pas possible, montrez, dit Raval. » Bruc tonna: u Quand je songe qu'il faudra un jour ou l'autre embarquer sur des navires qui portent des noms comme ceux-là! )> Vuillenac s'étonna : « Cela vous gêne? demanda-t-il. )) Goubuit l'apostropha : (( Et vous, cela vous est égal, monsieur Vuillenac? allons, ayez l'espoir d'assister au lancement de VArton et du Panama! » Vuillenac essaya de raisonner : (( Qu'il vous déplaise, à cause de l'article 7, de vous souvenir de Feriy, je le comprends: ma^s de Gambetta? — Ah! je préfère encore Ferry ; affirma Bruc, il nous a donné le Tonkin, tandis que l'autre, avocassier qui a tripatouillé partout et qu'on veut improviser

un grand nomme!... » IMinçavoué se tourna vers Vuillenac : (( Voyez, ils les traînent tous aux gémonies, mais en présence de deux seulement, ils assomment lun avec Fautre! Ferry remercié maintenant dans un carré, c'est curieux! » Goubuit renchérit sur les paroles de Bruc : (( Gambetta était juif, j"en suis sur. Qu'est-ce qull a fait donc de si fort? Il a commencé la salade où nous dansons ; belle affaire que d'exécuter un voyage en ballon pour aller faire un bon gueuleton à Toursl — Canaille et compagnie! dit Bruc; quand donc 1 armée se soulèvera-t-ellc? — Contre qui? demanda Vuillenac curieusement. — Mais contre tous ces députés et sénateurs, et leurs juifs, les parpaillots, les dreyfusards, les... — Pour moi, dit Raval, j'estime que les plus jolis noms de navires sont ceux de la Papeete et de la Taravao. » Cette note de la manie nostalgique attendrit Vuillenac. Mais Bruc l'avait saisi par un bouton : « Oui, nous marcherons et vous marcherez avec nous, pour donner le grand coup de balai. » Goubuit, frappant de joyeux coups de poing sur le matelot qui lui tendait son tabac, murmurait encore : h Le soulèvement de Tarmée, ehî oui. )>

Minçavoué obsen^ait l'air navré de Vuillenac. Il lui toucha répaule : (( A quoi pensez-vous? demanda-t-il. » Vuillenac répondit : (( Je m'efforçais de me rappeler une phrase lue jadis ; la voici à peu près : de longues années passées dans la servitude, les galons acquis un à un et payés d'obéissance anéantie, donnent au fils d'un rustre l'âme dun féodal. » Il se leva et sortit. Au seuil Bruc lui cria : « Prendrez-vous le canot de quatre heures, monsieur le philantrope? — Oui, dit-il. »

Sur. le pont, les pas se précipitaient au milieu des cris rythmés des timoniers et au roulement du sifflet des gradés de la manœuvre. Dans le ronflement des cordages de chanvre et le toc-toc des treuils à vapeur, toutes les embarcations descendirent vers l'eau pour l'exercice de l'après-midi. Leur plaquement sonnait clair, et tout aussitôt, les matelots désignés se heurtaietit aux coupées, faisant vibrer les échelles et exaspérant les caporaux de surveillance. Vuillenac se calma parmi cette activité. Il regarda un moment flamber le ruban de route entre Tamaris et les Sablettes ; puis il descendit dans sa chambre.

A la première sonnerie annonçant le canot-major de quatre heures, Pdbol, en aiguillettes sur le pont, espéra vainement la distraction d'un nombreux embarquement. Vuillenac, seul, painit en civil, redingote et haut de forme. L'aide de camp courut à lui : « Vous allez à terre dans cette tenue? demanda-t-jj. — Et pourquoi non? Je n'ai pas ancore d'appartement ; il me faut bien m'habilJer ici. )> Ribol hésitait : {( C'est que, dit-il, l'habitude de Toulon... » A'uillenac sourit : (( Vous avez peur pour moi? — Un peu ; les gens, vous savez... » Déjà Vuillenac observait la dunette d'où venaient jusqu'à lui des éclats de voix. Raval, de service, le renseigna au passage. « Voyez! c'est le commandant qui secoue Echanson pour être plus tôt prêt. » Bichin, oublié Frimeur et parti Barry de la Glu, redevenait le maître. Il avait mandé Echanson, et l'officier-mécanicieii, en bourgeron de travail, immobile, écoutait les ordres et les menaces : (( Veillez bien, surtout, que les soutes soient complètement remplies ; chargez les soutes supplémentaires. Et pas de carottes... Inutile de protester ; je vous connais, les mécaniciens. Mais à moi, Bichin, on n'en conte point... Quand serez- vous prêt? — Après-demain vers midi, commandant! — Bon, je passerai Finspeclion de la machine... Et ensuite, seize nœuds en route jusqu'à Saigon ; sans le moindre pépin; sinon, avec mes notes, je vous casse les reins! Allez! » Ribol coupa la curiosité de Vuillenac : «( Vous ne trouverez pas grand monde aujourd'hui; le mariage de Dolorès a pris les gens. Je suis à bord jusqu'à cinq heures et demie ; si cela vous fait plaisir, vous me rejoindrez sur la Place et je vous mènerai chez madame de Balori. — Très volontiers et merci ; jusque-là, chez qui? — Pvlontez chez Marie-Branter et chez M™« Rotyl; leur jour est solennellement respecté, en dépit de tout événement. » Raval s'avança u L'embarcation est prête, dit-il à Vuillenac. »

Le canot s'éloigna armé à quatorze avirons. Uamiral Frimeur défendait formellement à Tescadre d'employer les embarcations à vapeur au service courant. C était une économie de charbon, quelques sous, pendant que les tonnes dépensées en tournées-réclames coûtaient des dizaines de milliers de francs. Les hommes, peut-être, recueillaient quelque entraînement de ces va-et-vient entre le bord et la terre. Sûrement, à cause de ces voyages du soir, ils mangeaient froid, et l'effet des propos de toute grivoiserie et toute indiscipline, écoutés parmi les officiers, compensait le bénéfice de leur plus grande endurance. Un instant, Vuillenac sentit sourdre en lui l'inutile pitié pour la sueur des rameurs. Mais, honteux aussitôt, il s'avoua qu'il eût protesté bien haut si le capitaine de frégate, sous couleur de bonté pour eux, lui eût refusé ce soir-là le canot.

Il débarqua au milieu du brouhaha de tous les camarades de Tescadre. Plusieurs rinterpellèrent ; il crut entendre des exclamations sur son passage. Mais il se hâtait sous la petite pluie qui ridait déjà la \ieille darse. Il se demanda laquelle de ses deux visites il ferait d'abord, et, l'heure encore trop claire, il songea que le salon des Rotyl serait plus gai à la nuit close. Alors il vint sonner à la porte de Marie-Branter.

Celui-ci aidait sa femme à recevoir. Assez amoureux pour jouir de la voir habillée, aux lumières, il apportait aussi une présence utile, tant s'augmentait chaque mois le nombre de ses relations. L'amiral Frimeur n'avait point dédaigné Je venir saluer la fille de Tamiral de Marquestoun. Assis entre elle et M°^® Ruyroë, la grande amie, il riait, faisait rire, se révélait sans trop d'effort plus vert que jamais. Vuillenac se trouva seul avec eux, en face de lui dans le salon. M°^« Marie-Branter l'avait accueilli par la bienveillance de son sourire annamite. Un moment, elle lui offrit son caquetage, auquel la discrétion de l'heure ajoutait, plus que pendant la nuit de bal, de gentille harmonie. Puis elle fut toute à l'aniiral et tous avec elle.

« On ne danse pas assez à Toulon, disait Frimeur; j'aimerais que, chaque semaine, un cuirassé ou un grand croiseur me demandât ma musique pour Taprès-midi du dimanclie. — Faites-le répéter, amiral, conseilla M™« Branter, et l'on s'arrachera l'orchestre. — Ne le croyez pas, ma chère, intervint M™» Ruvroë : hors Villefranche,

les officiers dans les carrés vivent comme des ours. Mon mari a essayé jadis d'organiser des sauteries : il semblait, à entendre les potins, qu'il eût voulu priver les autres de leur part de salle commune! » Frimeur s'exclama : (( Voyons, voyons ! pourquoi pas ici ? dans l'Amérique du Sud, aux Antilles, un peu partout enfin, c'est la joie du bord que de voir accoster des canots pleins d'invitées. — Effectivement, n appuya Branler. M°^« Ruyroë eut une mine de dédain : (( Il est probable que ce sont là des placements de bon rapport. » Frimeur, cavalier, fit claquer ses doigts : <( Hé ! hé ! dit-il, ces messieurs pourraient tenter quelque spéculation analogue. — Amiral ! fit ]M°^^ Marie-Branter effarouchée. » Se tournant vers Vuillenac, elle demanda : (( Avez-vous le désir de recommencer vos valses de cette nuit? — Très certainement, madame. » Comme M™« Ruyroë interrogeait l'enseigne sur ses relations, Branler se précipita ; il jugea possible de présenter Vuillenac au grand chef : (( Monsieur Vuillenac, un nouveau camarade, le fils des Aciéries. )> Vuillenac rougit d'impatience; mais Frimeur, indifférent, né prodigue du reste, se contenta de répéter : « Ah! monsieur est le fils des Aciéries! )) Les femmes l'intéressaient seules, finis ses schémas de tactique navale. Et elles l'avaient bien servi; la sienrie aussi bien, toujours scrupuleuse dans le choix de ses amants. Le bénéfice, il l'avait recueilli, presque sans s'en. aperce\oir; toujours en campagne, toujours aux rades des grandes villes lointaines, et là, comblé par les complaisances de Sud-américaines ou de créoles. Il revint à ses souvenirs qu'il traduisit en théories : ((Notre tort, à nous marins, c'est de ne pas nous frotter à outrance contre des cotillons. Si j'avais un pouvoir discré'ionnaire. du moins, puisque l'on ne veut pas danser, j'établirais que, tour à tour, des femmes d'officiers seraient reçues à chaque table de l'escadre. Il nous faut plonger et replonger dans cet air de femme, nous persuader qu'il y a d'autres atmosphères à respirer que celle des carrés. Et, tant pis, si l'expérience entraîne quelques accidents! les victimes en sont si heureuses! » M°i« Ruyroë minauda : (( Vous êtes la jeunesse, amiral! » Frimeur se levait : (( Hélas! En tout cas, aucune nuit passée à valser ne m'effraie! )> M°^« Branler leva les mains avec admiration, et l'amiral sortit, le jarret ferme, le geste souple pour l'adieu.

Mme Ruyroë reprit, après le silence : (( Quelle verdeur!

Je la souhaite pour mon mari lorsque... » elle hésita. M°^« Branter sourit : (( Larsqu"il sera vice-amiral, commandant en chef l'escadre de la Méditerranée occidentale et du Levant ; vous pouvez achever, ma mignonne ; nous \iendrons avec trop de plaisir à votre cour. » Vuillenac rappela la dernière croisière de l'escadre en Espagne : (( OhJ raconta Branter, c'est vrai : l'amiral Frimeur a dansé jusqu'à six heures du matin à Barcelone ; les contreamiraux, exténués, flageolaient sur leurs jambes ou s'effondraient dans des coins pour rattendre. » M'^*' Ruyroë, après un coup d'oeil à Vuillenac, baissa la voix : (( Mon Dieu, ma chère, ne trouvez-vous pas que c'est un peu, un peu... enfin, bizarre, qu'un commandant en chef s'en donne comme un collégien? Il me semble, à moi, quil eût dû faire sentir qu'il daignait, dans cette fête. » Branter, embarrassé, fit : « Peut-être... pourtant... car enfin... » Vuillenac gênait décidément. Alors il résolut de mettre Branter à l'aise : (( L'amii^al a eu, dit-il, quelques méconnaissances des protocoles. » M™® Ruyroë insinua : (( Hen î il est si vite arrivé qu'il n'a point eu le temps de tout apprendre. — A Barcelone aussi, continua Vuillenac, Tamiral de la Glu entourait de prévenance et de respect une très grande dame d'Espagne. Le vice-aixiiral, oisif à ce moment, vint derrière eux, et frappant lourdement sur lépaule de son collaborateur : (( Soyez heureux, mes amis. )) dit-il. La grande d'Espagne pria qu'on la reconduisît aussitôt. )> M™® Ruyroë fixa renseigne. Décidément il l'intéressait par son franc-parler. Elle était bien heureuse que quelqu'un appréciât Frimeur à sa juste valeur; son mari serait amiral aussi jeune que Frimeur Tavait été, il serait aussi populaire, mais comme on veiTait parler la naissance ! Branter se risqua à placer son mot : « Vous n'ignorez pas. mon cher, comment l'amiral a quitté son escadre après la visite officielle qu'on l'envoya faire à des souverains? » M°^« Ru^iToë détailla : c( Le ministre n'a pu que le faire arrêter en gare de L\T)n par le préfet : il se précipitait me Royale, affolé d'avoir serré une auguste main. Parti sur un croiseur, il avait confié l'armée à l'amiral de la Glu, et les bâtiments n'étaient pas encore dans les bouches de Bonifacio que le \1ce-amiral avait déjà sauté dans le rapide. » M°" Branter protesta m.ollement : (( Mais les amiraux anglais, ma chérie, ont un yacht sur lequel ils naviguent souvent en laissant leur

LES ^L^RITIMES 67

escadre. — D'ailleurs, vous souvenez-vous? reprit M»"^ Ruyroë, lorsqu'il ne sut point l'autre hiver distinguer la princesse de Galles de ses dames dlionneur; alors voici que... »

M™^ Branler se leva à ce moment pour recevoir M'^^ Boarentie. La femme du petit commissaire, éperdue déjà, fut trop heureuse de prendre la place vide près de Vuillenac ; et presque avec effroi, elle rapprocha son fauteuil de celui de l'enseigne. M^^ Ruyroë ouvrit son face à main vers l'inconnue. Au reste, elle n'eût point pardonné à une égale d'avoir interrompu une anecdote des siennes. Quant à Branler, assis maintenant de Fautre côté de Vuillenac, il n'apercevait point les signes de sa femme à qui le nom de l'arrivante ne rappelait aucune relation, ù Pardon, capitaine, murmura Vuillenac, je pense que M^^ Branler ignore sa visiteuse, et vous avez tant... — Oh! pardon, pardon, bien aimahle, mon cher. » Pvenseignée, la maîtresse de maison fut condescendante : (( Bel embarquement, madame, pour votre mari! Amiral hors pair, et M. Bourentie sous l'œil plus qu'un autre. Grande chance pour lui, madame. — Ces messieurs du commissariat, remarqua iM°^« Ruyroë, sont fort heureux partout, ne trouvez-vous pas, M. Vuillenac? —Mon Dieu ! madame, ils ont bien des responsabilités, bien du papier à remuer. — Peuhl trois jours par mois ; pour le reste, ils jouissent, sans gros travail, de tous les avantages du grand corps, u

M^ Bourentie répondit à M°^^ Branter : a Oui, nous sommes installés au Mourillon ; nous avons trouvé une maisonnette, » M°^« Ruyroë fixa à nouveau la petite parvenue qui n'habitait point entre l'avehue Vauban et le Jardin : u II faut remarquer toutefois, ma chère, confia-t-ehe soudain à M""^ Branter, que nombre de ces messieurs du commissariat sont nés et que la plupart ont été élevés. » M™^ Bourentie, confuse de l'éloge impertinent, s'écria : « Oh! madame, mon mari conduisait le cotillon ! » VuUlenac sourit, tandis que M™« Ruyroë. férocement amusée, répondait : u Ahl vraiment, il conduisait le cotillon. Cela vaut mieux que de le courir, chère madame ! )) M'^^ Branter se sentit des bontés : « L'amiral de la Glu m'a parlé, je me souviens, de votre mari, madame ; il regrettait quelque peu de ne point le voir encore rompu aux habitudes d'un cuirassé, d'un bûtiment amiral. Mais cependant il lui reconnaissait de l'étoffe. » Branter rassura la petite femme, effarée que son mari eût déjà mérité une

critique du grand chef : « Oui, Bourentie est un bien charmant garçon ; Tautre mois, il a craint de ne pouvoir payer à Tamiral sa solde et ses avances en or comme il le désirait, et Tamiral lui a, oh! très bienveillarnment, fait comprendre son ordre. )> Vuillenac intervint : (( Savez-vous, capitaine, qu'on ne peut guère, à la Banque s'assurer facilement de vingt mille francs en or? — Eh bien! on court, et on les trouve ailleurs, déclara M"« Ruyroë ; trois jours par mois de peine, la belle affaire! »

Vuillenac s'inclina, mais en prenant congé. M°^« Bourentie s'estima perdue si elle demeurait en face des deux amies, et, sans hésiter, elle sortit derrière lui. L'enseigne l'escorta dans les escaliers ; il fut persuadé que sa compagnie serait une douceur pour la femme du commissaire ; et, lorsqu'il vit une grosse larme mouiller son gant, i) s'échauffa : (( Remettez-vous, madame, supplia- t-il ; vous avez mal compris les paroles de M™® Branler. Je vous assure que Bourentie est très estimé, que nous l'aimons tous. » M"^^ Bourentie lui serra la main avec élan : <( Bien vrai? dit-elle. — Je vous le jure, dit Vuillenac grave. )> Alors elle s'en fut souriante et attendrie, assurant à l'enseigne : <( Il faut que je me dépêche d'aller peler mes marrons pour un bon gâteau qu'il aime. »

Vuillenac, seul, attendit quelque temps sur la place avant de monter chez les Rotyl. L'air iraîchissait depuis les derniers soirs. Et l'hiver officiel étail commencé depuis l'absence des Curard dans l'allée de droite. Ces Curard, quatre belles filles, du monde, mais discrètement entretenues, se promenaient six mois de l'année, tous les soirs deux heures, sur cette place de la Liberté. Cela, Vuillenac le savait depuis son précédent séjour à Toulon, trois ans auparavant. La seule modification apportée au groupe avait été l'introduction d'un petit monsieur gris, à rosette, fort correct. Personne ne s'en étonnait, puisque l'une des Curard avait épousé un capitaine de vaisseau que ses ordres sur la manière de détruire les cancrelats à bord avaient illustré... Les réverbères demeuraient aussi falots et, avec l'ombre portée à la façade du Grand-Hôtel par le groupe en marbre du bassin, Vuillenac retrouvait des rêveries d'aspirant. Les choses revenaient à lui, familières. Des gens, il ignorait tout ; et, se souvenant de ses projets de visite, il chercha la maison des Rotyl..

Le salon des Rotyl était les délices de Toulon. De la ban-

queroute frauduleuse du père, après la vente du château sur la côte, il leur était resté de belles épaves, en particulier des meubles clairs, des étoffes fraîches, des papiers originaux. Avec cela, leur goût naturel aidant, elles avaient bâti une pièce de réception beaucoup plus alerte d'ordonnance que chez le voisin, et quelque apparence du classique fouillis Liberty-Mapîe s'y suivait assez bien. Les gens admiraient. Sur un fond à nuances pastellées, mauve et vert d'eau, Vuillenac eut le loisir de reconnaître des épreuves de bon tirage : un Degas, un Carrière, un Brangwyn et d'autres. Les larges affiches montmartroises, ou celles, serrées en des rectangles artistes, de vierges sylvaines ou byzantines, mêlaient une diversité de mouvements, vifs ou graves, aux portraits immobiles dans l'espace de leur idée. En haut, une frise courait : c'était, sur les quatre plans des murs, une laize vert grisâtre, tachée à places régulières par des silhouettes très blanches qui découpaient, parmi de raides forêts ou sur des pelouses, des promeneuses, des enfants aux cerceaux, des voiturettes de bébés.

M™^ Rotyl guida la curiosité de Vuillenac : (c Je suis heureuse, monsieur, disait-elle, que cet intérieur vous plaise, dû à la fantaisie de m.es filles... Voyez ici, » elle montra un€ tête de sérénité parfaite, modelée en terre et dont les yeux presque compiètemient clos filtraientvraiment un rayon dernier d'avant-sommeil; le front lauré, les méplats luisant un peu, la barre de la poitrine rigide au-dessus d'un péplum régulier, chaque détail précisait une conception d'art ruskinien. Comme Vuillenac prononçait le nom célèbre, Berthe Rotyl pensa se faire valoir par-dessus la valeur du cadre : « Ne trouvez-vous point? monsieur, il n'y a que le modem stylel Pourtant, dans cette bonne ville, on continue et on continuera d'acheter des mobiliers grotesquement dorés ou des horreurs Empire. — Pardon, mademoiselle, remarqua Vuillenac, le style Empire revient fort à la mode, et les lustres de verrerie avec les aigles ou les têtes sphyngées remplissent des sections de grands magasins. — Tant pis! c'est fort laid, déclara M™«> Rotyl. » Berthe cherchait le hasard d'un avis ferme qui fut entièrement une opinion de Vuillenac : « L'Empire, reprit-elle, cela durera autant que V Aiglon. — Alors, longtemps, sourit Anne Rotyl jusque-là silencieuse. » Elle continua : (( De l'art nouveau, moi, je ne retiens que les bijoux nouveaux. Et encore, maman me montrait l'autre jour des chaînes d'or niellé

des temps jadis, bien semblables à celles qui s'étalent aujourd'hui en colliers. Pour l'ameublement, ma préféreiice, ma prédilection est enti<^rement acquise aux papiers anglais, à leurs rideaux, à leurs tapis. Pour les bibelots, liberté complète ; à tout le monde, le cher soin d'amasser et ■ partout. Seulement, foin de l'article de Paris et trêve aux breloques! » Elle avait parlé gaiement. Vuillenac se prit à regretter son silence : (f Oh! toi, ma chère Anne, dit Berthe, tu as beaucoup plus souvent des avis de collectionneur qiie des avis de maîtresse de maison. — Les logis d'amateurs, même maniaques, sont souvent fort beaux, insinua Vuillenac. » Berthe repartit sèchement : u Mais, cher monsieur, avant de savoir la chose qui serait à sa place, dans tel coin, il y a les nombreuses fois où Ton est forcé de choisir entre d'autres choses moins adaptées, mais qui doivent remplir le coin. — On peut attendre, dit madame Rotji. » Les deux sœurs ripostèrent ensemble, presque colères, ironiquement méchantes. « Aussi longtemps, sans doute? que de devenir maîtresses de maison. — J'estime, mesdemoiselles, se hâta de dire Vuillenac, que dans un appartement il en est des places et des choses comme des jeux d'enfant où la tâche est de reconstituer une figure découpée en carrés : lorsque l'on a réussi, chaque morceau trouve son trou. — Que vous avez raison, monsieur! répondit M™« Rotyl. » Sa voix n'avait pas changé, naturellement paresseuse. Vuillenac s'étonna que l'âpre rancune de ses filles, soudain apparue, ne Teùt point gênée devant un étranger.

Elle laissa un moment errer ses yeux beaux encore, pâlis, par les larmes. Berthe s'informa de M"« de Charlis auprès de Vuillenac. Alors madame Rotyl : (( Une bonne recrue, dit-elle, pour les bals de Toulon, une jeune fille délicieuse... Mais vous partez, sitôt venu, m'a-t-on dit, monsieur? — Hélas! — Le Tolbiac sera de retour avant trois mois, fit Anne Rotj'l; vous aurez tout février à Toulon. — A moins que Tescadre ne nous dédaigne, suivant son habitude, pour les belles de Nice. )) Berthe Rotyl sourit amèrement et regarda sa mère ; Nice, terre promise, avait trop su le voisinage du château habité jadis, et, hors de brèves visites, la jeune fille, l'hiver, devait sécher loin de la t€rre promise. Vuillenac ne cacha point son horreur du cosmopolis de la Riviera. Anne l'interrompit : « Je comprends que ces messieurs les officiers de marine préfèrent

le plus grand choix de lù-Las. — Eh bien! trancha Berthe aigrement, je ne me gêne pas pom^ leur en dire autant. — Du reste, on peut le penser sans honte, dit Anne. » M™^ Rot}-l ne reprit la parole qu'au départ de Vuillenac : (( Ne nous oubliez pas au retour, cher monsieur, je reçois tous les soirs où je suis chez moi. y.

Sur le trottoir, Vuillenac, sitôt la porte, heurta Rihol. (( Tiens! s exclama- t-il, vous hâtiez notre rendez-vous. — Oui et non ; à parler franc, je venais prendre un peu Tair des Rotyl. Mais je tourne bride, venez. » Il continua, en marchant. (( On a toujours une note nouvelle des gens et des choses après les avoir \tis. — Oh! ce soir, vous les eussiez trouvées en famille et très famille. — Qu'estce que vous voulez dire? — Menus attrapages, et en même temps l'atmosphère patriarcale, rien ne m'a manqué. — Le premier détail m"étonne; pom^ le reste, devant l'inconnu, rinconnu apprécié déjà... ne saluez pas... c^st toujours le chaud intérieur d'intimité et de causerie. — Comment ne se marient-elles pas? car les uns accepteraient la dot avec la réputation de fast girl, les autres s'aguicheredent au point daller jusqu'à l'autel. — Mon cher, vous savez l'histoire du père banqueroutier et disparu? — Un peu, oui. — Ailleurs, l'incident serait léger ; ici, les officiers qui, leur vie entière, embarqueront et débarqueront au milieu des mêmes gens, hésit-ent à réchauffer des cadavres. — Bonne note pour eux. — Eh ! qui sait I Qui sait si l'ennui d'avoir à gifler quelqu'un ne balance pas l'avantage des 200,000 dotaux? — Et la démission? — Jamais! l'orgueil des Rotyl sera de s'imposer avec le galon ; croyez-moi au choix, elles préféreraient entre tous un heutenant de vaisseau de quarante ans, mais au tableau d'avancement.

Les deux enseignes s'arrêtèrent à la bordure de la place pour attendre le tramway. Ribol s'ébroua : « Cela, un temps de Toulon, pas possible! )) ronchonna-t-il. Vuillenac répartit : (( L'hiver est déclaré : les Curard ont quitté la place. » Ribol sourit. (( Vous avez de la mémoire. Vous les aviez déjà aperçues? » Il se tourna vers son ami silencieux, a Qu'est-ce que vous regardez donc? — Là-bas, tenez, Robcrzans, n'est-ce pas? — Hé! hé! c'est bi#n notre excellent capitaine de frégate, officier en second. » Le com,mandafit Roberzans, seul, encapuchonné, montait et descendait l'allée la plus obscure; il se détourna brus-

quement du salut de Vuillenac. (( Que faites-vous? murmura Ribol à celui-ci ; ne le gênez point. — Bah! )> L'allée, bruyante à Torée du boulevard, se faisait discrète entre la pièce d'eau et les palmiers d'en haut ; sur les bancs, dans l'ombre plus dense ou entre les arbres, des fillettes, modèles ou marchandes de violettes, des ouvrières plus grandes et couplées, rompaient le silence de chuchotements. Et chaque changement de la promenade de Roberzans essaimait des groupes. Vuillenac n'eut point le loisir d'interroger Ribol au milieu de la cohue qui escalada le tramway. Mais, aussitôt pressé à rendre l'âme contre son ami, il s'informa. Ribol répondit gairnent : <( ' Roberzans, dit le Vieux Marcheur, oh ! vous ne saviez pas 1 — Pas du tout. — Au crépuscule, il ne manque pas le petit tour sur la place. Il rôde autour des gosses et à leurs aînées, il murmure : « Ecoutez-moi! » Lorsqu'il a fixé leur attention, il revient vers elles à reculons, sa carte de visite entre les mains croisées derrière le dos, et au second passage, paternel : (( Ne craignez pas, ma petite, dit-il, je ne veux vous compromettre en rien ; gardez seulement ce bout de papier. — Il est donc bien vert ? remarqua Vuillenac. — Lui ! oh non ! toutes ces promenades sont une préparation à peine suffisante à son entrevue quotidienne avec Alice du Flamboyant. »

Les arrêts heurtés du tram coupaient leurs phrases. Sur la pente des premières rues, la voiture gUssait avec ses phares, son trolley semblable à une antenne renversée, ainsi qu'une bête dont se garaient les piétons escaladant la rampe. Parmi la cohue des ouvriers vomis par la porte de l'arsenal, la trompe meuglait et le timbre successif de la sonnerie vibrait aux vitres des bars pleins de matelots. Dans quelques-uns de ces cabarets râlaient de vieux pho-' nographes plus étouffés encore par le ferraillement du car. Les réverbères incertains pleuraient, et en des coins l'ombre, ponctués par des souffles fétides, la masse lumineuse éclairait brièvement des baisers de filles à côté de bas'îes intimités.

(( Qui avez-vous vu chez Branter, demanda Ribol? — M°ie Rourentie, et le vice-amiral, répondit Vuillenac. — Fichtre! il va bien, Branter ; son commandement ne saura lui être refusé si Frimeur prend das habitudes chez lui. — Croyez-vous? — Oh! ce n'est pas que Frimeur soit, pour des espérances, un placement de tout repos ; on lui reproche

même d'oublier vite. Mais une proposition de plus, et voilà mon Branler casé. — Qu'est-ce qu'on lui donnera? — Xe vous inquiétez pas de lui ; on ne l'exilera pas sur un Bouclier ou un Cimeterre, un (( chaudron )) de Cochinchine. Il aura dans son soulier de Noël un joli aviso, dans un pays où il ne fera pas trop chaud, et où l'on trouvera facilement de la glace. — Vous avez suivi tout le commandement de Frimeur? — A peu près; il vous intéresse, cet homme?

— Mon Dieu ! on le dit si différent des autres vieillards.

— Hélas ! » Tandis que le contrôleur vérifiait son ticket, Ribol eut le temps d'apercevoir un officier du grand étatmajor de l'escadre près de lui : n Soyons prudents, conseilla-t-il alors à Vuillenac. » Vuillenac acquiesça ironiquement. Ils cessèrent de parler.

Le tram courait au bord du port miarchand. Le bassin étriqué, noirci de la houille apportée par les vapeurs anglais, paraissait comme une mare bourbeuse, en forêt, sous réparpillement des trains de bois qui forment les pannes de clôture. Les cales de construction amoncelaient l'ombre, par delà le mur qui marquait un terme à la chose des gens sans uniforme. En rade, sur les cuirassés indistincts, s'alignaient des feux, très loin, et quelques-uns, follets parmi les autres, dessinaient la course des courriers de Tamaris. C'était là, après une grille, le commencement du IMourillon. Et le tram, bondé, ramenait diner à leur faubourg célèbre la masse des galonnés et des petits ménages, après leur promenade de chaque soir dans la rue d'Alger. L'une après l'autre défilaient les casernes ; une banquette après l'autre se ^ddait, à l'issue des ruelles sur le boulevard.

(( Elle habite bien loin, M°^^ de Balori? hasarda Vuillenac. — Deux minutes encores, répondit Ribol. )> Le car avait rejoint la mer ouverte. A gauche, le mur ne se découpait presque plus, enclosant une cité de villas feuillues ; sur les pierres du fort Saint-Louis, l'ombre des barques dansa. (( Descendons, fit Ribol. »

Une collinette restait à gravir. Ribol, à la prière de son ami, reprit la conversation interrompue par prudence : (( Je vous répéterai, mon cher, l'avis de gens intelligents sur Frimeur. Ce n'est pas tout à fait le mien. Vous savez que je ne puis me défendre d'une tendresse pour ceux des chefs qui aiment le métier, et lui, plus qu'un autre, en est. Son tort fut de prendre son commandement après son livre,

74 LE5 MARlTIilES

et précédé dune presse trop bonne. Puis, il se persuada d'effacer Jervis. Or, comment? Pourquoi? je n'en sais rien, mais Jervis a été l'emballeur par excellence. Frimeur ne pouvait une seconde fois soulever l'indécrassable paresse de nos chers camarades. Et puis, il apportait à des sousordres les plus directs le premier exemple d'un chef républicain, du moins poussé au long de la cari'ière par des sympathies parlementaires. Cela ne se pardonne pas ici, pas plus qu'on ne pardonna jadis à un vice-amiral, commandant en chef, d'être sénateur en même temps. Quoi qu'il en soit, Frimeur a voulu remuer des divisions, les traîner un peu partout dans la Méditerranée. Les croisières ont succédé aux croisières; les habitués de la Rotonde et les officiers mariés n'ont pas pardonné cette dérogation aux bourgeoises habitudes des années précédentes. — A ce point ? — Oui. — Mais tous ses efforts ne l'en conduiront pas moins, très vert, à l'inoccupation pendant sis: ans encore d'activité. — Ne le croyez point; Frimeur rêve autre chose que des commandements à la mer. On dit qu'il se transporterait fort bien à l'ambassade de Saint- Pétersbourg, mais on le sait trop gaffeur. — Pourquoi pas à la présidence de la République? — Peut-être, termina Ribol sérieusement; jupons compris, c'est un peu notre u brav' général. » Il sonna au portail de M™^ de Balori, et gai : <( Si vous regrettez ma petite conférence, vous ne regretterez point le délicieux chocolat que l'on va vous servir ici. »

La seule chose qui dès l'abord frappa Vuillenac dans ce siion de M™® de Balori, ce fut M™« Carlan, plus charmante dans la discrétion de sa toilette du jour que dans le Salin du bal. Son mari l'accompagnait. L'enseigne put le regarder à loisir et à plaisir : Carlan, chef d'état-major de l'amiral Barry de la Glu. ventripotent, les bajoues à replis. les favoris touffus et gris, le verbe tonitruant, les cheveux sur la tête inégaux tels ceux des enfants, le groin de ressemblance parfaite, la face entière boursoufflée et déformée à ce ixjint, qu'à la tombée de la nuit, un employé du P.-L.-M. apercevant avec son fanal ces chairs dans l'encadrement d'une vitre, s'écria indigné : u Oh! monsieur! » 11 amusait le cercle, quand la maîtresse de maison fit asseoir les deux enseignes. Ribol, rassuré par la bonne humeur du mari, se mit très près de M°»« Carlan. M™« de Balori garda Vuillenac.

LES M-\RITIMES iD

L'appartement, d'ailleurs luxueux d'apparence, n'-était qu'un de ces garnis transmis de bail en bail à des locataires sûrs par des officiers errants. Au Mourillon, il en était resté peu depuis lexode des Toulonnais de ville, depuis que le faubourg ombreux n'était plus seulement la propriété des filles et de l'infanterie de marine. Mais le consn! de Turquie n'avait pu se contenter d'une villa bûtie gentiment et à rétroit ; son logement actuel gardait une suffisante noblesse diplomatique.

(( Vous connaissez tout le monde depuis cette nuit? demanda M™« de Balori à Vuillenac. » L'enseigne fixa deux figures inconnues dans le cercle. (( Je vais vous présenter... M. Vuillenac, enseigne à bord du Tolbiac. M™« LeshutteS; M. Vuillenac, ;M^« Pillule, madame est la mère de M"^® Carlan. » Vuillenac s'inclina plus bas. Les Caro d'Uytézi complétaient l'assemblée; l'excellent chocolat les attirait régulièrement dans la maison. Au reste, ils ne dérogeaient pomt : le consulat de Turquie était devenu un pré banal, des moutons tous pareils y paissaient qui, hors ce terrain, pensaient se différencier fort par l'étable.

Le commandant Carlan n'avait pas interrompu, à l'arrivée de Vuillenac et Ribol, ses commentaires du gra'nd mariage; nor qu'il se répandît en grandes plaisanteries : il semblait conférencier; la comic+ion la plus sincère, au milieu des explications les plus ridiculement précises, gonflait ses bajoues. Il avait de longtemps adopté ce genre. Dans sa conversation, la brutalité de pensée s'associait drôlement à 'es verdures inattendues de mots, et la perfection de sa syntaxe les gravait en un recueil mémorable où toute l'escadre avait puisé. Son physique hideux, complété par cette intelîectualité, ne. le desservait point. Au contraire, bonhomme, intelligemment grotesque, il était parvenu fort jeune à son grade, et son poste actuel le préparait à de meilleures destinées. C'était cette carrière que Goubuit s'efforçait de remplir au Tolbiac ; mais il n'était point assez laid.

M™« Pillule, belle-mère de Carlan, essayait de contenir la verve de son gendre, au milieu des rires francs de M™« Leshuttes et de la maîtresse de maison. LapetiteCaro se pinçait les lèvres, laissant à son frêle mari le soin de s'amuser officiellement. <( Hyacinthe, bramait M™^ Pillule, Hyacinth'! modérez-vous. » Et Carlan de repartir à gueule pleine, l'œil rapide parfois vers les murmures de sa femme

et de Ribol : « Oui, mes belles dames, il ne vous faut point allonger des mines quand on parle d une nuit de noces. Eh! qu'y a-t-il de plus beau que Tunion intime d'un brave garçon et dune brave fille? » Les mots roulaient avec fracas ; le geste méridional doublait la saveur de Timage évoquée. Il se pencha, comme pour parler à sa belle-mère seulement, mais son tonnerre retentit aux oreilles effarées des visiteuses : (( Ainsi, tenez, belle-maman: auparavant, M'^^Carlan redoutait mes approches; maintenant, elle les sollicite! » M™« de Balori se leva brusquement et prit M™« Carlan avec elle pour servir le goûter, tandis que le commandant, l'œil pétillant, fixait la pâleur soudaine de Ribol.

M™^ Pillule n'essayait plus d'endiguer le torrent de son gendre; mais elle l'abandonna à la respectability effarée de Caro d'Uytézi. Elle accapara Vuillenac qui s'approchait déjà du groupe formé par M^^ d'Uytézi et M™« Leshuttes, cehe-ci encore secouée d'une belle et franche gaîté, si fièrement assurée que la petite d'Uytézi osait s'y détendre, a Je suis heureuse de vous connaître, monsieur Vuillenac, lui dit-elle ; je vous verrai avec plaisir chez moi cet hiver... — Je vais partir bientôt, madame. — Vous re\iendrez tôt, l'amiral nous le disait il y un moment. Nous allons avoir des Russes, beaucoup de Russes; mon mari, depuis qu'il a été appointé comme ingénieur de la marine russe ici, mon mari, vous comprenez, est obligé de se remuer pour les amuser, et maintenant nous avons une situation bien occupée, oh! bien occupée, mon bon monsieur. » Vuillenac se plut à admirer combien se rengorgeait M™* Pillule. Auparavant, au troisième étage, et bien juste, de la société de Toulon, elle marchait de plain-pied maintenant sur le second, grâce à l'alliance russe.

Aussi, son envie n'allait point si tôt aux Caro d'Uytézi et autres habitants de l'avenue Vauban, le faubourg Saint- Vaùban comme on disait. M'"® Leshuttes, seule, la gênait : grande bourgeoise de très bon ton, qui. les honorant, recevait à la campagne, tous les dimanches, des gens qui daignaient accepter les invitations chez y\me Pillule. \'uillenac ne tarda point à comprendre la facile hiérarchie symbolisée dans le salon de M*"' de Balori : les Uytézi, M™« Leshuttes, M™^ Pillule, possédaient leurs grades aussi bien que des officiers de l'escadre, mais l'avancement était rare à l'ancienneté. Le hasard

de la venue d'une escadre russe à Toulon avait mis en relief, pour un temps, M™« Piîlule; il lui en était resté d'assez beaux avantages ; mais aussi ne l'avait point quittée son apparence de marchande de chansons. Sa tille, mariée à un frégaton, chef d'un état-major, devait lui apporter des respects qui lui manquaient encore.

(( Croyez-vous, disait-elle à Vuillenac, que maintenant, parce que nous rece\ ons beaucoup, il y a des gens jaloux à prétendre que mon mari émarge aux fonds secrets! Merci au ciel! il y a des gens qui affichent une morgue facile, et qui ne sont que des m.eudiants auprès de nous. » Elle se tourna presque vers M°^^ d' vtézi, sure de l'impunité de cet insolent regard. Les \isiieiirs, debout, plaisantaient au fond de l'appartement la douce M™« Carlan sur une naïve explication qu'elle avait demandée ; Vuillenac en profita pour pousser M°^« Pillu'e : a M™® t ,• • Mttes reçoit beaucoup, cependant, dit il -'vec candeur. — Mais je ne parle point d'elle, M. Vuilhnac! répartit la belle-mère de Carlan.» Et entre ses dents : » Sa fierté, a ^elle-là, est d'être la fille de l'Egérie de l'amiral Jervis ; une Egérie! une amitié pure! non, mais croyez-vous! » X'uillenac interrogea davantage. (( Quand Jervis commandait l'escadre, lui apprit ^[me piUule, il allait, paraît-il, lui demander des conseils, et assis tous deux à mi-côte du Faron, ils roucoulaient leurs projets. ))

Ribol, très seul, séparé de M°^^ Carlan par les autres femmes, s'en venait vers Vuillenac. Du regard, Vuillenac le supplia de prendre sa place, et, lorsque Ribol fut assis, il se hâta vers la table garnie d'un goûter complet. Cependant M™« Pillule, sans se déconcerter, confia à Ribol, qu'elle connaissait bien, la fin de ses colères : « Elle a de l'audace, M^^ Leshuttes, de se moquer de mon gendre! Il est joli, le sien ; vous avez su, hein? l'aventure de la petite Leshuttes le soir de son mariage, avec Le Aléart. La pauvre s'est enfuie épouvantée, et. à l'aube, on l'a vue dans le premier tram. — Mais ce n'est pas la faute de Le Méart, madame, protesta Ribol. — Allons donc, un coureur de filles! Est-ce que l'an sait avec ces gens-là? » Ribol fit effort pour ne point se souvenir que ^jme Pillule fut jadis une coureuse d'hommes.

Autour de la table, Caro d'Uytézi, mal informé de l'état social de Vuillenac, hésitait à lui faire part de quelques réflexions d'un suprême bon ton. Sa femme,

78 LES MARITI^ffiS

entreprise par le commandant Carlan, ne lui fournissail point la raquette habituelle. A peine avaient-ils échangé, le regard profond et lattitude ésotérique, deux phrases. (( Nous n'avons pas goûté d'aussi bon chocolat depuis Valladolid, n'est-ce pas, Charlotte? — Je le pense, Jean ; ni d"eau plus fraîche, n'est-ce pas, Jean? » Quand Jean se décida à parler, rassuré par lapparehce de Vuillenac, celui-ci prévint son épanchement : « Vous désirez peut-être un petit pain? dit-il. » Et lui laissant l'assiette aux mains, il revint vers M"'^ de Balori.

L'attitude de la maîtresse de maison l'empêcha de lui apporter si tôt le remerciement de sa causerie. Maintenant que Caro d'Uytézi se déployait aux soins de M™« Leshuttes, avec Û^^ Carlan la consulesse de Turquie séparait un quatrième groupe. Ribol, toujours attentif aux confidences de M™^ Pillule. craignait de bousculer le commandant pour se retrouver près de sa femme. Une tendresse gaie chauffait le salon et libérait les gestes. Le bras autour de la taille de M°^^ Carlan. M™^ de Balori lui contait un des derniers potins de filles, et sa phrase rebondissait flè^Teusement aux rires de l'amie. Son visage de mutinerie, de mépris parfois, se durcissait soudain, comme d'une volupté aiguë. M°^« Carla'n, bien plus grande que la consulesse, écoutait sans lever les yeux, complètement inconsciente du trouble de sa voisine. Vuillenac, seul, perçut le frémissement des mains et sui\it le tourncaement continuel des yeux, allant et venant, aussi rapides qu'une bestiole s'irprise sur un brin d'herbe.

Alors, assuré qu? Ribol s'ennuyait sans avoir rien vu, près de 31™* Pillule, il se résolut à prendre congé le premier. M'^^ de Balori retrouva pour lui son fin sourire. « Désolée, monsieur, de n'avoir pas pu vous présenter à mon mari; mais le consul ne rentre que tard;... la pr'> chaine fois -donc, ceci vous fera, je l'espère, rester davantage. )) Ribol baisa la main, aussitôt après Vuillenac. Ils partaient ensemble ; la maîtresse de maison, presque sévère, prononça : (( Ah! vous êtes grand ami avec Al. Ribol! — Très grand, madame, répartit Vuillenac presque sérieux aussi. » Dans le vestibule, Ribol murmura : Qu'est-ce qu'elle a donc à s'étonner de cela ? » Dans l'effort de son manteau à relever, ^'uillenac ne fit point de réponse.

La pluie tombait, et le boulevard se trouva déjà gras :

M Vous ne rentrere" pas à bord, demanda Ribol, malgré vos régulières habitudes? — Ma foi, non! — Je vous trouverai ce soir à la Rotonde; pardon de ne pas vous prier à dîner, je dîne en ville. — Content, ce soir? » Ribol hésita : (( Mais oui, pourquoi non? )> Ils marchèrent. Les trams s'espaçaient désespérément à ce bout de ligne. Au coin des impasses, des femmes blotties attendaient, le mollet haut découvert, presque toutes habillées pour rejoindre au café un amant qui fait manger. Les premiers plans qui montaient vers le cap Brun se fondaient dans sa njasse; des clartés d'orage luisaient aux sommets feuillus, et, lorsque le car s'approcha lumineux, il semblait descendre d'un Broken honnête,

(( Diable, se rappela soudain Ribol, je ne vous ai point présenté à M"^® Leshuttes ; ses dimanches sont délicieux, et... — Mon cher, ne vous mettez point en peine; je ne fais qu"efneurer ; pourquoi toucher partout? Dites-moi seulement si les Caro d'Uytézi vont chez elle. — Rarement. — Alors j "irai. )) Ribol sourit: (de comprends, ajouta-t-il, qu'ils vous horripilent. De toutes les noblesses maritimes de contrebande, celle-là, à cause de son faux exotisme, à cause de ses détenteurs, est la plus insupportable, — Alors, eux aussi? — Eux! de tout petits Caro! Le plus drôle est qu'un vrai seigneur du nom, i^encontréà Nice, somma, sous peine de procès, Thomonyme d'abandonner la partie usurpée, que tout le monde à Toulon n'ignore pas l'aventure, et que le faubourg Saint- Vauban est trop heureux quand mêra-c d'accueillir Caro d'Uytézi. »

Vuillenac haussa les épaules, et suivant la course du tram, rêva devant la rivière des Amoureux, mince ruisseau où flaqueiit l'averse.

Du Pré, avec Ribol, partenaires, jouaient aux dominos contre Jacotot et Merseau. « Comment faites-vous donc pour être tous les soirs à terre? demanda l'enseigne aide de camp au lieutenant de vaisseau. — Mon cher Ribol, répliqua du Pré, ne croyez pas que j'ai abandonné le ser^'ice de votre amiral aux périls de la nuit; le président m'a remplacé fort gentiment. — Leduc de Noirné! Allons! s'exclama Jacotot ; et la belle Jeannette le demande à tous les échosl » Alerseau déclara : (( Il a raison, le président : plutôt encore les bouquins de Dar^vin et autres abrutis que les soirs ici avec une femme. » Jacotot, vexé à cause du voi- .sinage de sa maîtresse qui suivait le jeu en bâillant, n'osa protester. Le coup s'acheva sans commentaires. Pendant qu'à son tour Ribol remuait l'os, Jacotot relança du Pré fort occupé à souffler sur son Xossi (cette année-là, on ne buvait point à la Rotonde le simple café). « Il est certain, capitaine, que vous avez toujours la bonne chance d'échapper à votre service de nuit. Impossible d'escompter Uîie p..;reille complaisance entre enseignes. C'est à qui -lura U plus pressantes occupations après cinq heures, w liose l^etrole intervint. <( Mon petit, déclara-t-elle à Jacotot, je te vois assez quand je te vois deux jours sur trois. Ne geii: donc pas stupidement. — Eh! goguenarda du Pré, mbelle, je comprends votre ami, puisque à moi-même vou^ manquez, lorsque votre minois n'est pas là pour faire ressortir mes dés. » Rose Pétrole ronchonna, et tourna les épaules ; du Pré abîmait trop les filles pour qu'elles osassent lutter avec lui de réparties. Merseau reprit : u Mon \ieux Jacotot, pourquoi n'avoir pas demandé à Vuillenac? Celui-là. entre mille, ne m'a pas l'air piqué par le grand rut. — C'est ^Tai, remarqua du Pré. — Vuillenac! d'abord il est à peine arrivé, il doit déballer des caisses. Puis c'est

un sale poseur. — Pourquoi? interrogea Ribol. — Ah! vous êtes son ami, vous; je m'en fiche ; j"ai le droit à mon avis. » Com.me il hésitait, malgré sa brutale alnrmation, Merseau le poussa : (( Dis-le donc, ton avis. — Oui, c'est un poseur. Figure-toi, mon vieux, qu'il est allé tout à l'heure faire des \isites en tube! J'ai failli payer des gamins pour lui courir après. Il a de la galette et il la porte, faut croire, sur sa tête... Poseur! — Alors, pas poseur de lapins, c'est déjà quelque chose! insinua du Pré. )) Jacotot feignit de ne pas entendre; Merseau apportait sa contribution à la biographie de Vuillenac : « Il parait qu'il ne sort pas sans quatre mille francs en poche. Tous les carrés où il a passé lui ont fait une réputation de phénomène; il est philantrope, philosophe, socialiste, et dreyfusard. » Ribol sourit : « Lui aussi a le droit d'avoir des avis, n Du Pré laissa son Nossl : « Possible, dit-il, mais moi je me défie un peu des gens à grosse galette qui feignent d'être dreyfusards. »

La coaUtion intimida Ribol; d'ailleurs, n'avait-il pas déclaré bien haut son affection pour Vuillenac? « As partout, dit-il. — Je n'en ai pas, zut! jura Jacotot. » Rose Pétrole profita du moment pour filer.

Le café s'était rempfi. Dans la salle, en bordure sur le boulevard, l'élément civil occupait toutes les tables, et aussi, dans la partie gauche de la Rotonde elle-même. A droite du passage, les officiers de marine étaient chez eux. Enfin, sur des banquettes du fond, les potaches externes du lycée jouaient à la manille, les cheveux ramenés tels ceux des souteneurs, des lavallières étendues sur des gilets de couleur, les doigts serrés de bagues larges comme une phalange. Parmi eux, aînés quelque peu. trônaient les reporters des Coulisses ou du Passe-Partout, feuilles hebdomadaires du demi-monde. L'un, éternellement vêtu d'un pardessus à taille, les cheveux gras et lourds dans un feutre en galette, caressait supérieurement les filles au passage, et, bien plus assuré de leurs faveurs que le plus ooté des sabreurs, s'informait des dernières histoires contées aux fumeries d'opium, en attendant les incidehts possibles de la soirée.

Le vantail de la porte ouverte sur le restaurant ne dégorgeait plus de dîneurs. Le théâtre chômant ce soir-là, la Rotonde recueillait tout le monde. Au reste, la fête commençait à peine malgré l'heure, dix heures. La bouquetière Louisa traînaillait seulement une première tournée de

groupes, l'oreille toujours basse pour cueillir les propos et les bien caser dans son rapport du lendemain à la police spéciale. Les allées et venues se limitaient au chemin des water-closets. Là, en un terrain neutre et traditionnellement accepté, les hétaïres se joignaient pour convenir du lieu où l'on fumerait l'opium tout à l'heure, abandonnant les hommes ; des frôleurs et des timides, mal aveitis de la situation d'une femme entrevue à travers le Nossi, franchissaient le seuil discret pour se renseigner près de la filie elle-même. Des joueurs de poker oisifs, à cause du remplacement convenu au quart d'heure, s'attardaient à des grivoiseries, et leurs poches tintaient des fiches glissées en désordi'e quand ils avaient cédé leur place. Par un escalier montait le froid de la rue, et la sensation béate de renti^er dans la chaleur de la Rotonde se renouvelait à plaisir jusqu'au coucher.

La partie de dominos terminée, du Pré avait quitté le café. 11 rentrait tôt, chaque soir, dans son appartement beaucoup plus intime qu'un garni ordinaire ; il dormait la première partie de la nuit. Vers onze heures, plus tard, des bandes le réveillaient, et les petites lampes de sa fumerie s'allumaient. Jacotot et Merseau, quasi muets, écoutaient sans comprendre des psychologies un peu puéiiles de Bibol. D'ailleurs Jacotot ne tenait plus en place ; Rose Pétrole ne revenait point, et. aune question, le garçon avait répondu : a Je crois que cette dame cause dans le couloir avec des Brésiliens. » Enfin, il interrompit Ribol : (( Vois-tu ceHe vache! dit-il à Merseau, elle va encore me plaquer pour une de ces peaux noires. — Ils ont de l'argent, mon cher, remarqua Ribol. » Jacotot, furieux, s'emballait : Eh biehl et tout ce que je lui ai donné depuis des années! » Mer> seau lui fit lâcher son bras que l'autre avait saisi nerveusement. (( Qu'est-ce que tu veux que cela me fiche? dit-il. »

Vuillenac venait vers eux. a Bonsoir, ronchonnèrent Jacotot et Merseau. » Ribol, las d'être oisif, entraîna son ami avec joie. Mais Vuillenac arrêta ses élans : u Je viena vous dire bonsoir, par peur de vous faire trop m'attendre, et je me couche. — Ah! pas sitôt, puisque vous ne rentrez pas à bord. — Pardon, j'ai pu m'inscrire pour le canot de dix heures trente ; voyez, je vais avoir à courir. — Tant pis! Dieux! que je suis seul. Enfin, si vous permettez, je vais vous conduire à l'embarcation. — Venez, et vous viendrez jusqu'à bord. — Jamais! — Pourquoi donc? puisque

VOUS sa\ez devoir vous emiuyer, et puisque demain vous vous lèverez plus tùt? — Exact. Mais que voulez-vous? C'est une habitude maiitime au milieu de beaucoup d'autres. — Drôle! »

En sortant, ils croisèrent le docteur et Mauveine. Le vieux lieuîenant de vaisseau leur sourit : (( Ah! jeunesse, dit-il mélancoliquement. — Que vient-il faire ici:? demanda Vuilienac à Ribol. — Boire, d"abord ; mais d'ordinaire, pour ce, il reste en famille: je pense qu'il vient s'informer dune permutation dans cette foire à toutes marchandises. » Maiiveine et Minçavoué s'assirent à l'angle de la Rotonde le plus éloigné du passage. Les médecins de marine en faisaient d'ordinaii'e une place de rendez-vous, et, bien qu'attentif à la compagnie du lieutenant de vaisseau, il né tait pas indilférent au docteur de répandre sa mimique de saluls sur d'excellents camarades. (( Té! adieu, Minçavoué, lui criait-on de ces banquettes. » Il ne s'arrêta que trois fois pour prendre langue ; on disait qu'un médecin à quatre galons allait demander sa retraite, et d'aucuns, de ci de là. l'insultaient de loin à cause de son hésitation. Une seule connaissance occupa quelque peu Minçavoué : (( Bé! mon brave, vous êtes là? dil-il ; et de neuf? — Rien, mon cher ami, répondit l'interpellé. — Comment? pas encore décoré, et votre mission est rentrée depuis un mois! Vous avez pourtant fait savoir que vous êtes vif? — Oui. — Alors! » Et, bedonnant, Minçavoué finit par s'asseoir près de Mauveine.

Sur la grande glace du café, des pains à cacheter collaient deux papieis, l'un détaillant la demande de permutation de Jacotot, l'autre celle de Mauveine. De rares curieux s'en informaient encore par eux-mêmes. Le tas, averti par les premiers, trop gavé de fumée pour se déplacer, ne s'y intéressait guère. A quoi bon changer de sinécure? Le Tolbiac ne partait que pour une douzaine de semaines au plus ; on prétendait bien qu'il serait maintenu là-bas conime navire-amiral de la division d'Extrême- Orient, que* Barry de la Glu s'assurerait ainsi un commandement stable. Mais les brèves hésitations se fondaient vite à la chaleur de la bonne Rotonde qu'il fallait quitter. Toute probabilité devenait de stupide cancan, et bientôt rétonnement méprisant alla vers les petits papiers défraîchis contre la glace. Pourquoi diable ces deux-là demandaient-ils des permutants? « Mais oui, mon brave capi-

taJne, clamait Minçavoué au nez de Mauveine, pourquoi ce désir de nous quitter? » Mauveine, rêveur, n'entendait pas. Le docteur le secoua : <( Vous avez donc des tuyaux sur la campagne, que vous demandez à rester? — Moi, aucun! répondit Mauveine; seulement... » Il hésita. Minçavoué eut la délicatesse de ne le presser point. (( Seulement, fit le lieutenant de vaisseau, mon rôle est bâtard à bord, importun chez les officiers supérieurs, étranger au carré, j'en ai assez. — Inconnu au carré? pouvez-vous dire, mon brave et digne capitaine! » Mauveine s"égaya presque : « Mon bon docteur, vous trouverez quelqu'un d'autre pour vous faire le piquet. — Ah! ne me dites pas d'injure, mon excellent capitaine! C'est vous, non point le piquet, que je regretterai. » Mauveine se rembrunit : (( A quoi bon, du reste, escompter mon départ? Personne ne voudra permuter. Non pas que j'aie eu, en écrivant, ce lâche espoir. Je ne suis plus un enfant. Du moins, j'aurai montré à ceux de là-bas. » il désignait, le côté de la rade, » que leur voisinage me pèse, que j'ai leurs grimaces trop dans les yeux, et que je ne suis ce bonhomme tranquille que parce qu'il me plaît! » Minçavoué, stupéfcdt, suivit l'éclosion de cette colère. Déjà Mauveine, calme, sirotait son kirsch. (( Ce papier-là, risqua le docteur, n'arrangera point vos affaires là-bas. » Mauveine le regarda dans les yeux, puis doucement : « Qu'importe, s'il ne diminue point ma solde pour les miens? »

Minçavoué but un large trait de son bock et put se chercher une contenance, la gorge étranglée de (( Hum! Hum! » Décidément, ce ^ieux capitaine ne comprenait pas qu'il est bon d'être gai quand on a soif. Par bonheur, l'apparition de Forney, qui, aux premières tables, serrait les mains de Jacotot et de Merseau, lui parut digne de chasser le grain de tristesse : <( Il se met bien, Forney! voyez donc, capitaine, ce jeune homme! Il accompagne la superbe JuUette, Juliette rintelléctuelle. — Bien d'autres Font accompagnée avant lui, fit Mauveine ; elle est de ma promotion à peu près. — Bah! contez-moi ça un peu ; ah! vous avez dû avoir votre bonne part de farces, hein? )> Il claqua les cuisses de son partenaire, et Mauveme. un instant remué, essaya de rechercher des lambeaux de temps.

Cependant, Forney reprenait les dominos qu'avait laissés Ribol ; Jacotot se déroba à la nouvelle partie et Juliette tint une place : « Imaginez-vous, murmurait Jacotot à la nouvelle venue, que Rose se promène encore je ne sais où,

avec des Brésiliens innommables. — El après? — Non, de vrai ; elle ne se tient guère, et si elle était votre intime... — Et après? — Je suis sûre que vous lui donneriez un peu de voire éducation... des Brésiliens! » Juliette faillit plaindre Jacotot pour avoir vanté son éducation si supérieure, tout le monde le savait, à celle des autres, trottins ou grues. Mais son front enduit d'un cold-cream préraphaélite, doré aux coins des tempes, aux autres places émaillé, ne supportait point de craquèlement à son émail. Croisant et décroisant les jambes, elle s'efforçait de faire tinter contre la barre de la table un bracelet qu'elle portait rivé sur la cheville gauche. (( Qu'est-ce que vous devenez? ma chère, interrogea Merseau. — Mon cher, je pars pour Paris dans trois joars. — Mais tu en revenais la semaine dernière, s'exclama Forney, amant d'un soir, peu au courant des avatars de sa conquête. » Juliette eut une moue de mépris qu'eussent délicieusement encadrée des h's immenses, art nouveau : u Eh bien! est-ce que vous vous imaginez que je reste un mois d'affilée dans ce trou de Toulon? » Merseau, conciliant, ajouta sans rire : (( Tu as de la santé de ne pas savoir, mon vieux, que Juliette revient toujours de Paris, ou va y partir le lendemain. )) La fille le fixa avec dégoût. (( Si vous y étiez, vous, là-bas, vous auriez de quoi satisfaire votre charmante passion. — Suffit Toulon pour les boys, ricana Merseau, flatté de voir sa manie si sérieusement discutée. Et, pendant votre séjour ici, comment avez-vous tué le temps ? )) Juliette se demanda si elle daignerait répondre. Enfin elle laissa tomber : (( Je refis les lettres de Flaubert, mon cher. )> Jac-otot ouvrit les yeux grands, tandis que Merseau, imperturbable, détaillait la femme avec joie. Mais Forney s'impatienta : « Allons ! veux-tu jouer, oui ou non? Dans ton sacré Paris, il n'y a que des sales youpins ; et j'y verrais rouge. )> Le dernier sourire de Juliette étendit sa pitié sur l'enseigne mal vêtu, alors qu'elle se remémorait un instant les bonnes aubaines de chez Maxim's, où un juif, rencontré dans la marine, lui avait permis ses entrées plus tard.

Jacotot remuait les verres et les tasses, m.algré les gros mots des amis. Enfin il n'y tint plus : (( Je vais la chercher, moi. cette vache, cria-t-il. B^^n voyage! lui dit Merseau. découragé de raisonner le vieux camarade de noce. — Il nous embête à la fin, celui-là! — Venez-vous au Casino, mes petits ? )> Juliette approuva la proposition, a Attendons

un instant, piia Merseau; ce fou de Jacotot est capable de faire de la casse. — 11 n y a pas de risque, déclara Juliette ; il nest pas un oflicier de niaiine à qui une femme ne puisse en faiie voir à son aise de toutes les couleui^s. — Tu crois cela, ma petite? sourit Forney. — Oii! vous, vous ne comptez pas ; vous êtes la brute qui tueriez une femme pour rem pocher de remuer, si son spasme gênait le vùtre. >» Deiiière la porte des water-closets, de grands éclats de rire retBn tissaient. Une course folle jeta dans le café d-js jupons mal rattachés, et des pantalons Uns traînèrent la poussière. Toutes les filles s'étaient urnes, comme au je i du loup, pour faii^e échapper Rose Pelrole quand Jacotot élait venu l'appeler. Au moment où l'enseigne, fuiieu^, tournant la chaîne, s'était acculé de lui-même à une porte, elles avaient raidi leurs forces et Jacotot se trouvait maintenant loquelé dans un dépotoir. Elles accoui^aient, craignant sa colère furieuse et ravies de conter l'histoire aux buveurs. La Rotonde s'émut. Le géiant se décida luimême à libérer Jacotot ; il avait eu le temps de supputer les intérêts du premier coup de poing s'il le recevait. Mais Jacotot sitôt libre, hébété, fondit en larmes. Déjà les filles s'attendrissaient avec lui ; il repoussa les plus voisines, et, au galop, descendit l'escalier veis la rue. » Il va chez elle, chuchotèrent les assistants. » Pendant une seconde, de bonnes camarades pensèrent à prévenir Rose Pétrole. Une seconde, et la pilié reprit débordante : u Allons-nous en. si vous voulez, maintenant, dit Merseau à Forney et Juliette — Vous ne courez pas après lui ? interrogea Juliette ironique. — A quoi bon ? ma chère, celui qui sent l'odeur pourri;2 d'un vagin n'en sent aucune autre 1 n Juliette écœurée pressa. le pas.

Sur le boulevard, la lueur des globes électriques figeait l'ondée en rais de métal. A souffles réguliers, le vent, eniilaiit l'avenue, gerbait ces lames d'eau et les flaquait dépitantes sur les auvents des brasseries. Il pleuvait pressé, <:omme toujours, comme pour contenter une fatalité, et n'y plus songer de longtemps après.

Les nings de fauteuils, au Oisino. s'édentaient à maintes places. La veille, dimanche, la foule des faubourgs sélalt amusée son saoul en matinée ; pour les officiers et les fêtards de Toulon, seul le vendredi comptait, soirée de gala où l'affiche se renouvelait. \f^i^ les galeries et les promenoii s étaient bien garnis des permissionnaires de l'escadre.

LES MARITIMES 8i

Merseau se déclara assez renseigné sur- le spectacle; Forney interrogea Juliette du regard : (( Comme vous voudrez, mua clier, dit-elle ; moi, je reste. Qu'est-ce que cela me f;iit d'avoir autour de moi moins de galons? Ne pensez-vous pas que je puisse m'intéresser en commun avec l'ùine de res hraves gens? )> La noblesse de son geste, promené sur le parterre, écrasa Forney, Merseau, ironiquement cour-bé sur les doigts de la fille, la quitta avec soulagement. Incertain de son emploi du temps, une rafale le fil frissonner sous son manteau à pèlerine. Alors il monta aux petits ciievaux.

L'industrie avait grande vogue, non point tant manifestée par le nombre des fidèles que par leurs rondes habitudes et leur facile déboursé. En principe, la mise maxima ne devait pas dépasser deux francs. Les officiers russes, nombreux à bord de bâtiments en construction ou réparation, avaient depuis la fin d'automne largement élevé ce taux. Sur un petit tapis séparé, ils misaient des louis. Au reste, quelques-uns, moitié ivres, cuvaient mieux leur vin dans la petite pièce chaude, avant de boire et manger à nouveau quand ils paieraient à la Rotonde le souper d'une fille. Merseau les connaissait pour avoir partagé avec eux des orgies, et pour les rencontrer ici autant de fois qu'il y venait lui-môme. Il les salua, chacun, au passage. Puis, plaisantant les hétaïres fiévreuses qui pontaient assises, il suivit plusieurs courses avec attention. In des Russes les plus titubants gagnait avec peisistance; Merseau, de place en place, revint jusqu'à celui-là. c Oh! très, très cher ami, voyez-moi gagner... beaucoup... beaucoup », bégaya le cosaque. — Vous ferez encore mieux avec moi derrière vous, prononça l'enseigne ; je suis masroile. — Ah! j'ai vu jouer... très joli, joli, la Mascotte. » Trois tours des chevaux passèrent encore ; l'étranger se vit rafler toutes ses mises. Au quatrième, il s'impatienta. Merseau rit entre ses dents de la colère, et, penché à mivoix : <( Ne vous désespérez pas, mon cher, vous auriez perdu d'autres coups après ceux-ci, c'est moi qui maintenant empêcherai la veine de tourner. — Alors, mettez, je vous pi ie. mettez où vous voulez. — Permettez, mais je ne puis. — Mettez. » Le Russe, tout en répartissant ses louis, força une pièce de cinq francs dans la main de Merseau. Les chevaux s'arrêtaient déjà : quand celui-ci cria : « Le 7! — Ça va, accepta le croupier. » Le 7 avait perdu; Merseau

88 LSS MARITIMES

jeta vingt sous sur le tapis, bousculé par la joie de Tami qui, lui, rattrapait les mauvais coups précédents. Alors, des premiers, l'enseigne ponta le 7 de nouveau en annonçant très haut ; le 7 perdit encore. Le Russe s'amusait à gorge pleine de la déconvenue de son a i. Merseau feignit du dépit : a Allons, c'est bon! je ne joue plus. » Mais l'officier, surpris la plupart du temps par le <( rien ne va plus », lui tendait une autre pièce le pressant de la mettre à l'autre tableau. Le chef de partie protesta un instant contre le jeu tardif de Merseau, sans que celui-ci s'arrêtât de porter la pièce au 7. Cette fois, le 7 fut crié vainqueur. (( Quelle guigne ! s'exclama l'enseigne. — Oui, pauvre ami. j'ai entendu, zézaya le Russe de plus en plus ivre, cet homme n'a point voulu... bien malheureux. » Merseau lui tendit une pièce comme s'il l'avait conservée inutile dans la main : puis, se hâtant vers le bout de l'autre tableau, il en empocha huit pareilles.

L'ofrîcier russe le saisit par un pan de sa pèlerine lorsqu'il passa de nouveau derrière le tableau de droite. (( Bon. très bon, mascotte... Souper avec moi. vous voulez? » Merseau demanda : (( A la Rotonde? Entendu. Est-ce que vous permettez que j'amène quelqu'un? — ... Amener tout... tous frères : Mumm très-dr}'. — A tout à l'heure, \ieux frère ,vous me trouverez là-bas. »

L'enseigne descendit les escaliers vers le contrôle, hésitant à fixer les trois ou quatre camarades et filles qu'il hébergerait à la table du vieux frère. Les officiers russes, la main large, dépensaient beaucoup en soupers, et réglaient les additions en un de mois. Merseau, racolant des amis ou amies utiles aux temps durs, les délectant de quelques huîtres et de quelque Champagne, semblerait fort à propos et fort gentiment solder des reconnaissances. Et puis, s'il le fallait, n'avait-il point le gousset garni maintenant dé huit « patards ? »

Dans la salle, Forney s'allumait déjà aux invraisemblables dessous des chahuteuses genre Barrison. Juliette baillait avec grâce. Quand Merseau les eût rejoints, Forney refusa d'abord l'invitation ; le coucher de Juliette à partir de trois heures valait moins qu'à partir de minuit et se payait autant. Mais Juliette se déclara ravie de souper avec un Russe. « Vous êtes plus gentil que vous ne voulez dire, mon cher, affirma-t-elle à Merseau modeste. » Forney n'osa insister. Somme toute, il bénéfi-

ciait dune oisiveté de la belle Juliette et devait s'en estimer lieureux au prix courant. Il réfléchit, après avoir pris heure avec le camarade, que le festin permettrait sans doute à sa virilité toujours prête, un bon acompte, sinon avec Juliette, du moins avec une autre fille.

Merseau quitta le Casino allègre. Les gamins transis, réfugiés sous le péristyle, quêtèrent sa contre-marque. Il les repoussa. Mais tandis qu"il traversait le boulevard haletant encore de la douche passée, deux éphèbes étranges s'accrochèrent à lui. (( Bonjour, Oscar, murmura l'un. » L'enseigne, jadis, questionné sur son nom, avait, moitié plaisant, confié à ses nocturnes amis le pseudonyme choisi : (( Oscar V\'ilde. » Ce soir, il hâta le pas sans gagner toutefois le trottoir éclairé. Les voLx efféminées du couple l'escortaient. Il les interrompit brutalement : (c Fichez-rnoi la paix, Françoise et Réséda ; aujourd'hui, je n'ai rien à faire. — Tu vas voir des femmes! minauda l'adolescente Françoise. — Méchant! renchérit Réséda. » Alerseau haussa les épaules en crachant. « Allons, à bientôt, mon chéri ; sans rancune », chuchotèrent les comparses, abandonnant la poursuite.

Les ordres donnés au m.aître dliôtel, qu'il traitait en matelot de pont, Merseau s'orienta vers un bon coin de la Rotonde, désertée un temps pour le Casino. Il était onze heures à peine, Forney et Juliette n'apparaîtraient guère avant une demi-heure, de même Alexéief, rivé aux petits chevaux jusqu'au dernier tour. L'enseigne avisa la table ordinairement réservée à un carré de pokéristes, et, comme d'ordinaire, occupée par les habitués. Il serra des mains et suivit des coups. Une dernière bande de filles et d'officiers tenta en vain de l'entraîner (( darhs l'Est », c'est-à-dire à la promenade classique parmi le quartier réservé. A ce poker s'étaient installés un capitaine de frégate, pilier de tous les cercles, Saigon et Dakar, Majunga ou Hanoï, puis un médecin de marine, .puis deux gros négociants de la ville, ceux-ci pas encore hommes mûrs et plus jeunes gens. Leur fumerie, luxueusement installée, leur avait conquis de fortes relations maritimes, et, après avoir été de toutes les noces orgueilleusement, ils en menaient de nouvelles, généreux et bons enfants. Le plus proche de Merseau, parfait Gambrinus. le visage rose et gras, le ventre breloquant, les mains déployées en gigantesques éventails cria pour que l'on but.

9îJ LES MARITIMES

dabord se récusa. <( Allons, à d"autres: mon petit Merseau, un peu de Mumni pour se préparer à la nuit. — Moi je vous offie quelques huîtres, voulez-vous? proposa l'autre: jai besoin de me refaire. » Ce fut un répit où le docteur et le frégaton bourrèrent des pipes. Mais Merseau refusait aejà leshuîtres. « Je vais souper dans un instant, déclara-t-il, le Ion dégagé; Alexékf, Forney, Juliette; et puis ceux qui voudiont. » Le jeu reprit en attendant que Ion ouvrît les huîtres. Mais le garçon avait seni le MQrnm. Merseau toasta avec tout le monde; il lampa sa coupe pour la remplir aussitôt. Puis, curieux des fulls et des flushs, il s'intéressa vivement *aux audaces du Gambrinus, sans cesser de jeter à inten^alles réguliers du Champagne sur la glace de sa coupe pleine à moitié, afin, recommandait-il, de ne point boire seulement le froid.

Un brouhaha chauffait dans le couloir, entre le restaurant et la Rotonde. On entendait les coups assourdis des têtes lancées contre le buste du nègre où s'essayent les forces. Les pièces de deux sous tocaient dans la bascule automatique. Et le déclanchement butait sans interruption. Il vint des lambeaux de chansons de caserne: il résonna sous la voûte des sentimentalités de la rue : ? « Est-ce que le Casin est déjà terminé ? interrogea l'un des joueurs. — Pas possible, assura JMerseau. — Qui est-ce qui fait ce vacarme, alors? (( Ils continuèrent, sans autrement s'intéresser ù l'irruption d'une quinzaine de lieutenants et souslieu tenants d'infanterie de ligne, aussi ivres qu'Alexéief, balancé de bras en bras au milieu deux. Merseau craignit qu'on ne lui soulàt à mort son ami)hitryon, mais le Cosaque l'avait reconnu et lui faisait signe de venir. L'enseigne préféra attendre une accalmie dans les hurlements des arri\ants. Ceux-là, les biffins, on les voyait une fois l'an à la Rotonde. Pour le moment, au sortir d'une réception au mess, ils se sentaient les maîtres dans le café abandonné: la présence d'Alexéief, d'un Russe, soufflait à leur griserie des bouffées d'une insolence nouvelle. On s'arrachait l'ami et allié, le frère ; d'aucuns lui répétaient que l'avenir était à l'infanterie, que le tsar rêvait des fraternités d'armes entre les régiments de numéros pareils en France et chez lui, qu'ils avaient connu bien des Russes très gentils et très chics, des comtes, des princes même, lors des fêtes données à l'amiral Avellan. Alexelef, morne, écoutait, tâtonnant dans ses gestes troubles l'altitude conve-

nr\h]e aux toasts historiques. Mais d'autres frèi'es le déridèrent, pariant des lampées inouïes sans oublier le défi de vider une botte de Champagne. Et un lieutenant blême, les moustaches gluantes de chartreuse, soutenu sur une table par des camarades, ne cessait de chanter en mélopée traînarde : k Moi je fais la pomponnetle avec de la chartreuse... de la chartreuse dans des cloches à fromage! moi je fais... »

Des garçons, impertinemment calmes parm.i le tumulte des voix et le tambourinement des verres, recouvraient de nappes une grande moitié des tables. Merseau abandonna le coin du poker pour arracher Alexéief à la bande des biffins. Mais son sang-froid jurait avec Tivresse des officiers de ligne; sous les vapeurs qui s'épaississaient, la \ ieille haine contre la marine gronda. Par bonheur. Alexéief embrassait à pleine bouche son ami; alors l'attendrissement gagna les buveurs. Ce fut à qui collerait sa bouche sur la bouche de larni et allié, à la mode cosaque. Merseau dut vider une coupe de chartreuse en chantant le refrain de fête, la pomponnette. Le lieutenant blême avait réussi à coups de menaces à- se faire apporter une cloche à fromage où il vida la liqueur. Des bravos éclatèrent avant qu'il eût levé le bras. Mal assuré sur le marbre où glissaient ses jambes recroquevillées de flageo-ements, il descendit sur une chaise sur laquelle les camarades continuèrent de le soutenir. C'est ainsi qu'il se persuada de sa solide assiette. Alors gonflant sa voix cassée, il tenta de crier : (( Je bois à la mort des juifs et des francs-maçons ! » Parmi les bravos délirants, la première gorgée passa entre ses lèvres: à la seconde, il roula à terie. assommié.

On avait déjà emporté dans un salon réser\'é l'ivrogne raidi, qu'Alexéief pleurait encore à chaudes larmes. Merseau réussit à l'entreprendre un moment : le temps de lui désigner la table où il devait rejoindre ses invités. Alexéief pro it. Il arrivait d'ailleurs qu'au-delà d'un certain degré d'alcoolisme, sa lucidité ne diminuait plus. Comme l'enseigne, rassuré sur le sort du festin, dérangeait des clients attablés de nouveau, après la représentation du Casino tenninée, il heurta un étranger et dut s'arrêter, assez longtemps pour l'entendre dire à une femme silencieuse en face de lui : « Regarde-moi ces voyous en uniforme; ils sont presque tous comme cela. » Merseau n'avança plus. L'homme, beau garçon, les yeux lourds, le

barbe assyrienne. s"était tu et fixait le passant. Merseau se retourna à demi vers le groupe qu'il avait quitté : <( Vive Tarméel à bas les juifs! répéta-t-il, comme pour un adieu, et sans perdre de vue son voisin. )> Celui-ci ne bougea point; il pinça un sourire aussitôt éclos; la femme qui buvait avec lui se sentit en mauvaise posture. (( Il vous déplaît donc de crier (( Vive l'armée ! » monsieur, insista Merseau. toujours à la même place. » L'interpellé ne parut point s'étonner d'avoir à répondre : (( Je ne suis pas venu ici pour cela, monsieur, fît-il. » Sa politesse parut à l'enseigne d'une lâcheté certaine. Aussi ne voulut-il pas perdre le bénéfice de l'incident : «Ohé! les frères de l'armée, lança-t-il vers le groupe des biffins. voici monsieur de Youpin qui vous traite de voyous en uniforme. )> La femme que le juif avait prise avec lui s'éclipsa, sa réfugiant aux water-closets. pour attendre les événements. Lui se leva sans brusquerie, et mit une chaise entre les jambes de Merseau et les siennes.

Les officiers accouraient furieux, du moins ceux qui pou\aient encore se hûter. l'ivresse secouée avec peine. Des tables d'indifférents éloignaient de l'étranger leur gesticulation : et dressée sur cet arrière-plan de menaces, l'apparence de ^terseau devenait un symbole qui suffisait à la plupart au cas de réalisation. A ce moment, l'enseigne aperçut Forney qui, sui^i de Juliette, s'informait de la table retenue. (( Viens donc ici, mon vieux, lui cria-t-il; il y a des gens de Jérusalem qui nous appellent des VÔ3-0US en uniforme. » Forney, abandonnant la belle Juliette, bondit. Sa virilité, exaspérée par le voisinage de la fille au Casino, lui chauffait des énergies à dépenser. A lui le juif fit face; Merseau s'en revint à petits pas se fondre au groupe des lignards. Alexéief reniflait l'odeur de la béte traquée jadis au travers de la Sainte-Russie. « Il faut pendre cela, pendre tout de suite, clamait-il. » Cependant Forney avait saisi l'homme au bras : « Youtre immonde! Ah! tu oses nous insul' r; hors d'ici, Dreyfus, Judas! » L'autre tendit ses muscles et repoussa l'adversaire. Puis, la voix à peine tremblante:» Vous êtes trop, messieurs les sabreurs: soit donc vous, monsieur, l'ennemi, puisque vous le voulez. » Et sa main tomba bien à plat sur la joue de Forney, à qui il tendait de l'autre main sa carte. Des braillements bouleversèrent la Rotonde. Forney, abruti, cherchait une carte que l'homme attendait froidement.

Alors les clameurs baissèrent, baissèrent, et dans un silence, on entendit le juif dire au gérant : (( Je ne paie point le bock de madame, je m"en vais pour ne pas gêner votre établissement » ; et à Forney : c( à demain, monsieur. ))

Au bout d'un instant, dans le ronron repris du café, Alexéief continuait seul ses injures au juif. Les biffîns entourèrent Forney avec sollicitude. A tous il passa la carte : « Sigismond Ephraïm, négociant. » Tous l'examinèrent, la retournant, puis quelqu'un conclut : « Allons, c'est bien un juif! )) Forney se ressaisit quand il se vit tout seul debout encore parmi le groupe assis comme tout à l'heure ; Juliette, railleuse, l'attendait au loin. Il se précipita vers Merseau : « Eh bien, mon cochon, elle est bonne celle-là. Tu t"eng...avec un type, et c'est moi qui suis chargé de répondre pour toi. Non, elle est bonne! » Merseau, essaya de rire. Mais la colère de Forney montait ; (( Tu es un muffle, mon garçon ; tu as fait exprès de me mettre dans cette histoire stupide, pour t'en tirer à bon compte. Mais rira bien qui rira le dernier. D'abord, je vais dire à ce youtre que tout en restant à ses ordres, je te cède le pas qui te revient. — Allons! mon vieux, tu divagues ; viens souper, et demain tu seras ravi d'allonger un bon coup d'épée à cette bête puante. — Zut! est-ce que je sais, moi, comment je m'en sortirai? Tu es un muffle, un sale muffle. Je t'ai assez yu\ » Il tourna le dos à Merseau, et Mer^^au eut peine à donner une explication de son départ à Alexéief.

Juliette reçut Forney le plus gracieusement du monde : (( Eh bien! vous voilà content, mon cher; vous allez pouvoir enfin pourfendre Israël! » Forney la regarda de travers ; il fallait cependant sourire : si son dépit se traduisait ici, Juliette irait sûrement coucher seule. Du moins il convenait de ne pas perdre l'aubaine après avoir reçu la tuile; il souffla bruyamment : (( Ah! il sera assez tôt demain de m'informer de mes témoins, à moins que tout à l'heure il vienne ici de bonnes âmes. — Et pourquoi donc faire? demanda une voix derrière Forney. — Tiens! vous ne vous êtes pas couché, vous? » C'était du Pré qui frappait de sa canne l'épaule de l'enseigne. On le renseigna : « Mauvaise affaire, Forney, dit-il, tro]^ heureux de ne point rassurer le camarade; vous savez, par le temps qui court, juiverie oblige, autant que journalisme, oblige à se trouver bretteur quand il faut. » Forney réussit mal

une chiquenaude d'indifférence; du Pré sini patientait déjà des ruraeurs mal apaisées dans les groupes : (( Eh bien! qu'on se secoue ici! Je suis revenu pour rire on brin, je m'ennuyais tellement chez moi que je n'ai même point trouvé amusant de dormir! » Juliette regarda dédaigneusement la foule de la Rotonde : « Ceux-là, samuser! )) Du Pré se piqua au jeu : <( Un peu plus que chez Maxims. ma belle chatte; et vous savez, j'en ai goûté autant que vous, de Maxim's. »

Les civils sen allaient coucher; 1 s officiers de ligne, abrutis et aphones, quittèrent le café en mâchant d'obscènes refrains. Et les officiers de marine affluaient- Autour des femmes ils se groupaient. Aucune rivalité ne sélectionnait des assemblages : seulement l'habitude prise dans un voisinage de logement réunissait autour d'une même table des intimes de fumerie. Aucun désir présent ne gênait un autre désir ; nombre de lieutenants et de capitaines se savaient au même titre férus d'une même fille, et nombre de ceu3?-là devaient ce soir se contenter dune place à son cercle, où l'amant sérieux paierait l'addition. Mais leur folie avait pris coutume de se faire raison ; ils supportaient qu'un seul, à des moments inéluctables, usât sans partage du corps chéri, «îùrs que les al)sences de l'escadre leur ménageaient une bonne part à d'autres moments aussi régulièrement prévus. Car l'amant sérieux par tradition devait ignorer la jalousie. Son privilège, payé fort cher, lui permettait seulement on droit d'option pour les nuits que Je service n'employait pas à bord. Pour lui, nuit libre, nuit d amour. Pour les autres, la meilleure des mutualités répartissait- quelques nuits damour parmi la somme des nuits libres. L'ancienneté des relations faisait beaucoup pour la réalisation d'un bon di\idende: les actionnaires récents et minces attendaàent avec patience un remboursement au gré du sort, et quelques-uns soupçonnaient la léonine économie des parts du fondateur.

Entre tous, du Pré était le plus enrichi par ses prélèvements. Ce n'est pas qu'il usût beaucoup d'un passé célèbre parmi les filles, ce n'est pas qn'U eût semé avec volonté de récolter; mais à cette heure de la carrière, U lui eût semblé grotesque de rétribuer une faveur quelconque. A la Rotonde, il ne cherchait rien: chez lui. dans le salon où grésillaient les boulettes, il trouvait en tas le? hétaïres gorgées d'opium ; aJors, parfois, comme conseillé par une con-

descendante pi lié, il donnait à Tune, bien choisie, une moilié de son bon lit dans la chambre close loin du salon.

Aussi, tandis qu'il rôdait, conteur, railleur, satirique, entre les tables, nommant leurs convives, critiquant leurs services, quelques camarades ne s'empressaient guère d'attirer son attention ou de fixer sa verve. « Une femme que Ton mène chez du Pré, avait coutume de dire Jacotot, n'en sort plus ; mais s^oi, l'on se retrouve toujours sur le trottoir. » Les défiants de la Rotonde, à cette heur^, pensaient comme Jacotot. Malgré cela, malgré Fappétit ou la hâte vers le lit, des remous de joie haute se continuaient dans le sillage de du Pré. Forney, une fois de plus, tentait en vain de décider Juliette au repos : « Du j-epos avec vous, mon cher ; je vous coanais trop! Vous voulez en avoir pour votre argent; moi, je cherche à vous en donr r le moms possible, n'est-ce pas?... Et puis, non; je veux rester encore pour voir ce dont ce fou de du Pré est capable pour se distraire. — Pour distraire les autres surtout, ronchonna Forney. — C'est beaucoup, mon cher. »

Maintenant du Pré gesticulait au milieu d'une bande. Sur ses indications, les garçons, alertes désormais, apportaient des planches, des clous, des cordes. La v(nx de crécelle du lieutenant de vaisseau s'agrippa à un rythme avec lequel, dans les ports, peinent les matelots vétérans. Des voix justes reprirent le refrain; et, en un moment, 1.. Rotonde lîerça et nasilla les coups de marteau. Les lazzi ricochèrent. De tous les coins sauta la phrase célèbre où Tindolence du Midi lùche se raille elle-même : (( Forcés pas, que! )> Enfin l'œuvre parut, large caisse, chariot sans l'oues. Déjà les cordes longues y étaient fixées, et des gens s'y attelaient, piaffant en une gaîté de gamins dans la rue. Du Pré, solennel, pris place dans l'équipage; le gérant, quelque peu inquiet, l'avait cependant sur son ordre coiffé d'un chapeau haut de forme. Alors le petit lieutenant de vaisseau cria k travers la Rotonde : « Le président Carnot se rendant au lancement du Mdfjcnia. )> Et l'attitude de caricature fut parfaite, le buste seul de du Pré émergeant, et son faux-col inuTiense répétant très naturelleijient ceux qui furent célèbres. Les classiques sonneries retentirent, hurlées par des gosiers rafraîchis, et du Pré passa d'un bout à l'autre saluant, superbe, officiel, présidentiel.

A l'autre bout du café, contre la grande porte condamnée jusqu'à l'aube par règlement de police, des chaises s'empi-

lèrent. Une table de marbre bascula et vint s'accoter contre l'étage supérieur des dossiers; une autre fut placée bout à bout, puis une autre, et d'autres encore, chacune surélevée avec son inclinaison par des bancs, des comptoirs, toute rassise possible construite malgré les protestations des gérants. A la force des bras, les officiers soulevèrent le chariot jusqu'au haut de la pente improvisée; ils s'arc-boutèrent pour le retenir, tant que du Pré y eût pu reprendre sa place. Il s'assit, toujours grave. Son tube s'assombrissait, recouvert d'un enduit bizarre. Mais les camarades avaient ses instructions. Le chariot, après avoir simulé la daumont présidentielle, devenait cuirassé d'escadre. Un silence ému se fit dans la Rotonde. Tassés bien l'un contre l'autre, par tailles décroissantes, deux rangs d'amis bordaient les marbres, les mains pleines d'allumettes. Tout fut prêt. Du Pré fit un geste; au bas de la pente, l'on imita le bruit des dernières scies et le roulement du dernier coin enlevé ; ci soudain le chariot descendit à toute vitesse. Sur l'enduit du chapeau, les allumiettespréparéescraquèrentetfiambèrent, et dans un nuage de fumée, le chariot vint s'écrouler sur le parquet. Alors les bravos frappèrent, et, tandis que du Prô saluait sans interruption, le cou raide, une multitude de (( Marseillaises )) jaillit d'un fracassement d'assiettes.

(( La note! » commanda au gérant principal du Pré, sorti des ovations. L'autre s'inclina, le sourire mélancohque et respectueux, sans bouger ; et le lieutenant de vaisseau n'insista pas. Il rejoignit Forney et Juliette ; pendant le temps de la f -.rce, Merseau avait pu calmer la colère de Forney et ils remâchaient ensemble l'incident du juif. Alexéief ronflait sur la banquette. Mais du Pré, encore plein de gaîté, le secoua et remonta la bonne humeur des autres. Merseau souffla dès lors au Russe le menu, enchérissant sur des caprices d'ivrogne, secouant le maître d'hôtel pour lui apprendra une recette d'escargots au caviar. Juhette se détendit ; elle prit près d'elle du Pré et elle s'efforça de faire raquette à ses saillies.

Cependant, à deux pas, un buveur solitaire, face à la bande que traitait le Russe, ne cessait de fixer la fille, et de lui cligner très amicalement de l'œil à leurs rencontres des regards. Forney s'aperçut vite du manège. Résigné déjà à une perte sèche sur sa nuit payée, il avait bourré sa pipe par-dessus la bière qu'il buvait au lieu de Champagne. « Qu'est-ce qu'il a, celui-là, à te regarder de cette

façon? questionna-t-il à Juliette. — Cessez de me tutoyer, mon cher, répartit la fille. — Enfin me diras... me direzvous les droits de cet intrus malhonnête? — Tiens! voilà « Ces Messieurs )>, s'exclama du Pré avant la réponse d(^ Juliette ; venez donc ici, du Syroch, hél ici, héla-t-il. )) Tandis que l'autre approchait, Juliette expliqua à Forney que ce monsieur, aide-commissaire, fort correct et généreux, était de ses amis et qu'elle trouvait naturel d'être saluée par lui en camarade. Merseau se tordit dans le nez de l'aide-commissaire, vêtu avec une recherche suprême, inconnue à Toulon avant lui ; Forney fut heureux de s'unir à ce lourd mépris en ricanant. « Bonsoir, ((Ces Messieurs, » prononça Juliette. — Hein? demanda Forney, la tirant à l'écart. — Eh! oui, vous êtes bouché, mon cher : Ces Messieurs, du Syroch d'Aurival de Saint-Conseil. )) Merseau faillit étouffer dans son vin en écoutant le commentaire au surnom. Le commissaire, sans broncher, causait à du Pré. (( N'empêche, reprit Forney presque à haute voix, que ce n'est guère chic pour un monsieur aussi chic d'afficher ainsi ses relations avec une femme. )> Juliette eut envie de laisser complètement Forney ; mais ses dédains lui rapportaient en général trop peu pour qu'elle en essayât une spéculation de plus. Alors elle fit signe à du Syroch qui attendait toujours debout : (( Cher monsieur, dit-elle, je vous présente un de mes amis, Forney, » Du Syroch, gravement fouillait sa poche ; il y trouva une carte enfin et la tendit. Forney avait suivi, stupéfait, son geste : a Ah! j'en ai assez, cria-t-il. » Merseau, légèrement inquiet aussi, se demanda si le commissaire avait prêté l'oreille aux grossièretés de l'enseigne. Mais Juliette, à voix basse : (( Imbécile! dit-elle à Forney, c'est l'habitude élégante de se présenter, même après avoir été nommé. » Puis à voix haute : (( Mon cher Forney, remarqua-t-elle, ne manquez pas d'observer la finesse des bristols de monsieur du Syroch ; il les commande chez Stern, à Londres. — C'est vrai, répéta Forney convaincu. » Merseau ajouta : (( Il n y a qu'à Londres que l'on puisse avoir des choses comme cela... Asseyez-vous donc, mohsieur. » Et la ripaille commença ; Alexéief, qui n'avait rien compris, embrassa sur la bouche du Syroch d'Aurival de Saint-Conseil.

Ils mangeaient, les cinq hommes et la fille, depuis quelques minutes, quand Rose Pétrole entra en coup de vent : ({ Bon! personne ne se couche donc ce soir! cria Merseau.

— Bonsoir, les pelitsl répondit Rose. Imaginez-vous que ce crétin de Jacotot a défoncé ma porte ; ii voulait me faire un mauvais coup. Alors je me suis sauvée avec mon Brésilien et je viens commander des œufs durs, tout mon soupirétant resté chez moi, aux mains de cet abrulL » Alexéief bégaya une invitation ; mais Rose remercia : « Vous êtes aimable, monsieur le Russe ; mais je ne suis pas à Talliance aujourd'hui. » Elle s"en allait aussitôt venue; du Pré, silencieux tout à Theure, dit, en reprenant sa fourchette : ({ Bon voyage, chameau. » Rose Pétrole entendit ; elle était laide en eClet, et devait ses succès d"hommes à une science d alcôve pour Taffichage de laquelle les filles de haut rang la méprisaient. Posant ses paquets sur une table, elle accourut : (("Tu as dit? interrogea-t-elle à toucher du Pré. » Du Pré pâlit sans répondre. (( Tu as dit? répéta Rose, assez calme. » Le lieutenant de vaisseau haussa les épaules et se prit à fixer ses pieds. (( Tu peux regarder tes bottines de quarante francs, siffia Rose ; elles ne sont pas plus payées \\ne tout ce que tu portes! Tu n"as pas même su payer une femme, pas plus moi, le chameau, que les autres allirées chez toi et acquises pour pas cher. Il n'y a pas longtemps, rappelle-toi que. sans le sou, accueilli par une malheureuse qualléchait ta jolie figure de marlou, tu es resté chez elle des mois, non pas pour coucher, mais pour manger. » Du Pré fit tête à, forage : (t Ma petite, jai bien envie de te fouetter, affirma-t-il. » Rose, forte fille, appuya une main qu'il sentit peser sur l'épauie du petit Ueulenant de vaisseau. Puis elle reprit : (( Crevé! chiffe! Tu devrais être bon poui' les jours qu'il te reste à vivre. Mais non, tu ne seras jamais qîvun souteneur! Et si moi je memoquedetesinsulies, voilà pour celles que tu as tant exploitées. » Elle s'écarta légèrement pour le giffler à toute volée. Puis, sans se retourner, elle reprit le chemin de la rue.

Juliell3 se leva : « Ah! non, vous savez, mes chéris, j'en ai assez- de ces histoires; j'aime mieux dormir sans souj)er. — Parfaitement ; appuya Forne3% mais sans trop élever la voix devant du Pré. — Vous, mon cher, reslez donc ; je m'en irai seule. — Juheite! supplia Forney. — Seule, entendez vous? » Forney blasphéma. Du Pré, l'apparen^re calme, plais..ntait Alexéief, et Merseau, effrayé de l'écot à. paver pour le festin interrompu, joignit ses plaisanteries à celles du lieulenant de vaisseau, pour retenir le Russe. Le correct du Syroch d'Auiisal de Saint-Conseil leva la main

pour arrêter Texplication de du Pré : puis, la bouche en cœur, époussetant du doigt l'incident, il déclara : (( Ohl mon cher! ce sont des choses qui arrivent à tout le monde. » * Cependant Juliette faisait lentement ses préparatifs. Forney lui tournait le dos obstinément et réfléchissait à son duel du lendemain. Lorsque du Pré vit du Syroch se laisser prendre aux rasades de Merseau et d'Alexéief, il suivit du coin de l'œil les mouvements de la fille. Elle l'observait aussi, s'attardant aux racontars de Louisa la bouquetière. Enfin, levé pour chercher n'importe quoi, le lieutenant de vaisseau la rejoignit. Les autres toastaient de nouveau. Ils filèrent.

Forney eut le temps de les voir disparaître ensemble dans le couloir. Sa pipe se déchargea dans son bock ; puis il cria : « Non, elle est bonne, celle-là! »

Le duel de Forney n'occupa guère rattention à bord du Tolbiac. Lui-même n"en pariait point. Jacotot et du Pré, abrutis d'opium, d'ailleurs assez préoccupés de leurs incidents propres, se contentèrent de quelques vagues interjections à l'adresse du juif. Merseau attendait l'épilogue. Vers dix heures, un timonier prévint Forney que, dans une barque accostée, le patron le réclamait instamment. Il alla: quand il re^■int, Merseau murmura : (( Eh bien? — Rien du tout, dit l'autre ^*ivement. )> Cependant, un moment après. Merseau sut par le timonier demeuré aux écoutes que ce patron de la \-ieille Darse venait, de la part d'un monsieur, avertir le heutenant Forney que des affaires obligeraient ce monsieur à quitter Toulon le soir. La barque re\int à deux heures. Au milieu d'un exercice général du canon. Merseau la reconnut fort bien. De sa tourelle il aperçut Forney, qui, à nouveau, parlementait avec le pêcheur, malgré le brouhaha du bord. Et il ne douta point que l'affaire ne prît une bonne tournure pour la sûreté de l'enseigne. Mais ce ne fut que le soir, à l'heure de l'apéritif, que Forney s'en \ant guilleret vers la table où Merseau et quantité d'autres buvaient au café du Commerce : « Eh bien! vous savez, mon affaire se change en eau de boudin. — Bah: — Oui, envolé, disparu, monsieur Sigismond Ephraim ; il a pris le train de 3 h. 18! — Il est parti sans laisser d'adresse, comme on dit à la fin de la Clairière, remarqua du Syroch, parmi la bande ; car il avait des lettres, ainsi que nombre de commissaires. — Quel dommage, mon vieux conclut Merseau, que tu ne sois pas descendu plus tôt à terre aujourd'hui! »

Personne n'insista, ni ce soir-là, ni le lendemain. Le départ occupait trop les gens. Jacotot et Mauveine n'avaient

point encore de réponses à leurs demandes de permutations. Or, Tamiral de la Glu se préparait à fixer officiellement Fappareillage au samedi, midi ; Jacotot hurlait de rage ; Rose Pétrole ne lui avait point accordé des faveurs de consolation. Et sans répit, sans souci du reste d'être entendu des matelots, il promenait des machines au spardeck, de la dunette à la tourelle-avant, anxieux de trouver une cause inattendue de retard, d'entendre le désespoir des mécaniciens ou des torpilleurs en présence dune soudaine avarie. Mais tout marchait, tout ronflait, comme le criait Goubuit. Echanson. dressé par le commandant, ne dormait plus; ses sous-ordr&s, Risselon et Siren, fort au courant de leur affaire, ne craignaient plus d'avoir à demander un sursis en tremblant sur les jambes.

Bref, le départ du Tolbiac était un départ sinon historique du moins annalaire. L'opinion publique, avertie de la mission, ouvrait des yeux d'Argus. Depuis le fameux accident sur la route de Cronstadi. elle se tenait prête à décider des exécutions. Aussi les Constructions Navales ne marchandèrent point leur concours à des menues réparations. Les baleinières électriques ne cessèrent d'aller et venir entre les ateUers et le bord. La direction du port précipita les citernes, les chalands de charbon arrivèrent à l'aube du mardi, et l'on vit, chose inouïe, un lieutenant de vaisseau adjoint aux Mouvements ne point quitter son bureau avant cinq heures, par crainte d'une réquisition de matériel lancée par Bichin.

Le Tolbiac reluisait, toujours fourbi au clair, maisrepeint pour la circonstance, inutilement d'ailleurs, puisque la première journée de mer devait l'engrisailler : n'importel Les exercices suspendus après le dernier branle-bas simulé, Roberzans avait réparti l'équipage, suivant la tradition, aux postes de propreté. Et les matelots, allègres à l'idée du large prochain, redevenaient vraiment les gars solides et chantants que célèbre la légende.

Le froid, beaucoup plus vif qu'en l'ordineire novembre iie Toulon, ne trouvait plus de geignards. Les hommes s'en gaussaient, parlaient d'en faire utile pro\ision pour emporter là-bas, dans la ville fiévreuse, entre les rives brillantes de la rivière où boivent des buffles. Leduc de Noirné, méditatif et plus solennel que jamais, avait recommencé sa surveillance désintéressée de l'Ecole élémentaire à bord, et il passait volontiers entre les tables pour conférencier

sur lavenir de rindo-Chine et le danger des maladies vénériennes à Saïgcn.

Et la rade, toute, s'illuminait de lagitation du Tolbiac. Ce n'étaient point seulement les embarcations du bord et les baleinières électriques des ingénieurs qui coupaient d'ondes indéfiniment élargies la mer lourde et refroidie. Les marchandes de comestibles, ordinairement en nombre limité pour vendre aux matelots des compléments de nourriture, profitaient de la tolérance de gaîté que le capitaine d'armes héritait de Roberzans. Au long du jour, huit ou dix barques antennées encombraient les coupées, effarées dans une fuite quand le factionnaire leur signalait brutalement une arrivée dofficiers, vite resserrées et remuantes et grouillantes de diversité lorsque la chose officielle n'était plus. Les pompes des citernes claquaient ou gargouillaient sans interruption. Le charbon terminé, la nouvelle toilette du bateau s'ébauchait, blanche ainsi qu'il sied pour les croiseurs qui vont au-delà de la mer Rouge. Les cheminées semblaient nues, nues pour avoir été déshabillées; et les pièces de canon, jusque-là maussades et dissimulées sous leur vernis brun, prolongeaient dans leur soudaine blanch3ur des curiosités de bètes révélées.

Par-dessus le froid roide cuisait un soleil sans éblouissement, un soleil sans rayons, plaqué chaud en son cercle maintenant précis. Au pied du Faron, la brume lumière se fondait avec la bimrne de rosée. Les crêtes moins dorées, mais adoucies dans leur grisaille, apportaient une illusion de neige, sans en avoir jamais supporté. Puis, le dessin moins houleux des collines par-dessus La Seyne, joignait fin estompes sans traits le dos de ces Alpes minuscules à l'isthme velu de Tamaris. Là, germait lirapression de l'hiver joli, de l'hiver bon enfant, d'une saison sans cadavres ni corbeaux, créée pour sortir les fourrures. Contre la masse de Sépet, des gloires de crépuscule ébouriffaient encore le caprice des villas et des routes, étoffées du velours des pins réguliers. Et, en revenant vers le Mourillon, pour fermer le cercle coutumier entre Sépet et le Cap Brun, la brume reprenait, matinale ou vespérale, d'où sortaient les torpilleurs en exercice de la Défense Mobile et où rentrait l'amorphe largeur des flots.

Roberzans, trop occupé par les préparatifs, se décida à mander à bord Alice, son habitude, comme l'on disait au caiTé par correction. Lui, plus que tout autre, plus

qu"Echanson, devenait dans le remue-ménage le grand factotum : au capitaine de frégate, officier en second, incombaient les demandes de chalands, de citernes, le règlement des derniers convois de permissionnaires, la suneillance des vivres embarqués, la police des marchandes et la vi'ahté du bord autant que la correction des façades, et la bousculade brutale des nianœuvres aussi bien que la souriante apparence du chef toujours prêt aux ordres d'autres chefs. Donc, pour ne point pàtir en son hygiène, il s'assura que le jeudi soir, avant-veille de l'appareillage probable, Carlan, le chef d'état-major, mangeait, seul des officiers supérieurs à la table commune. Et Carlan n'était point gênant. Non qu'avec sa pittoresque grossièreté de langage, il n'eût maintes fois flagellé les « gourgandines » de Toulon. Mais ici, à bord du Tolbiac, il devenait complice sans effort et s'en réjouissait avec quelque malice. Il savait pourtant Roberzans marié et père de famille. Où sa femme et ses deux laiderons de filles vivaient ceci ne faisait point matière. Il importait au contraire que, tout en maintenant une juste décence, un frégaton fit preuve à son plaisir, d'une verdeur au moins égale à celle du grand Frimeur.

(( J'ai prié Marie-Branter de diner avec nous, dit Roberzans, en achevant ses explications à Carlan. — Hé! Hé! vous le gênerez, cher ami. — Que non! Branter a les idées justes : et puis il sait bien que je lutte de mon mieux contre la mauvaise bête, et, comme je crois autant que lui, il me plaint, s'efforce par ses œuvres de m'ahsoudre en partie. » Carlan regarda si Roberzans parlait sérieusement ; mais il ne commenta point, car Roberzans soudain se confisait dans ses mines doucereuses d'entre favoris rouges, la mine de paternité qu'il promenait au milieu des ouvrières en haut de la place de la Liberté.

Les deux officiers supérieurs allaient prendre le trictrac quand le vaguemestre frappa pour donner le Petit Var. Carlan courut aux dernières nouvelles et s'écria : « Tiensî la grandissime promotion y est enfin. — Oh! voyons. )> Et Roberzans se pencha sur le papier. Des morts et des retraites, depuis août, avaient laissé vides de nombreuses places d'amiraux. Et, pour rompre avec la tradition, ronchonnaient les postulants les plus achalandés, en réalité pour concentrer en une seule liste toutes les mutations du semestre, le nriinistre avait différé d'immédiates nomina-

tions. (( Ah! enfin, reprit Roberzans ; ce juif de ministre, ce Vingrandy a dû bien choisir pour avoir si longtemps réfléchi. — Mais il me semble, dit Carlan ; voilà! juif ou clérical au ministère, ce sont toujours les m.êmes qui ont part au gros gâteau. — Au gros gâteux, vous voulez dire, ricana Roberzans. » Carlan s'esclaffa en lui passant le journal. Roberzans lut : « Au grade de vice-amiral : MM. les contre-amiraux de la Morinière de Lajn^-al et Rôt de la Bafouillère ; au grade de contre-amiral, les capitaines de vaisseau de Gogin, Maudéfent, Nénoscande... c'est complet! » Carlan feuilletait TAnnuaire sans quitter sa gaîté. (( On en dira autant, remarqua-t-il, lorsque vous passerez au rang supérieur. » Roberzans fut désarmé ; puis, la porte vérifiée, il suivit le doigt énorme du chef d'état major qui barrait une demi-page de l'Annuaire. (( Tout de même, entre nous, ceux-là ne se sont vraiment pas gênés. — Eh! ils en avaient le droit, par naissance au moins. — D'autres Tont pris par canaillerie et platitude. — Allons, mon cher, ne chicanons pas sur le ruisseau qui, à notre âge, sépare discipUne de platitude. » La rudesse de Carlan hérissait quelque peu Roberzans ; il feignit de n'entendre point et détailla : a De la Morinière de Lawal — séparé de sa femme, coureur de filles; lorsqu'il fut à la Préfecture Maritime ici, il dahsait aux Mais, l'été, dans les environs, et obligeait ses aides de camp à faire comme lui... Il fut populaire à bon compte : le matin, avec une veste courte de cuisinier, les pieds dans <l'horribles espadrilles, les mains dans les poches, il trottait la halle et cherchait des danseuses du dimanche. Avec cela, pingre à déconcerter Harpagon. Mais vous l'avez connu en Chine? — Ah! si je l'ai connu! claironna Carlan, il ne courait pas, il galopait la gueuse! Hors cela, il se faisait offrir des ^ins par ses aspirants de majorité, et. sous le moindre prétexte, s'installait aux hôtels anglais de Shang- Haï à 100 francs de vacations par jour. — H 3' a mieux ; à un certain bal de Villefranche, il a fait enlever tous les restes du buffet des têtes couronnées, c'est-à-dire tout. On n'avait touché à rien. Et il recommanda à son maître d'hôtel de n'oublier point les paniers \ides de Champagne. Une bonne farce de notre aimable commandant, l'autre jour, à propos de la Morinière, est celle-ci : Bichin accostait €n baleinière ; il m'avait donné passage et nous fûmes gênés par une drague dans la vieille darse, a Savez-vous ce qu'elle cherche, la drague? me dit Bichin. Une pièce de dix

SOUS que la Morinière a perdu Tan dernier. » Du coup, Carlan tonitrua à travers le carré des officiers supérieurs; il s'oublia même étrangement. « Ce n'est rien, dit-il, à la mode des Japonais. » Roberzans s'amusait encore de l'autre vice-amiral nommé ; ceux-là ne le gênaient point : « Rôt de la Bafouillère, encore un revenant de l'Extrême-Orient ; moi j'ai été sous ses ordres dans l'escadre du Nord. C'est lui qui fit cette réponse au ministre qui visitait son cuirassé ; le ministre lui demandait, montrant de l'artillerie : (( Commandant, sont-ce des canons à tir rapide? — Oui, monsieur le ministre, des canons à tir assez rapide. » — 11 a pris aussi une torpille vigilante pour un percolateur. Sur son bâtiment-amiral en Chine, il défendait qu'on le dérangeî^t pour quoi que ce fût. Il passait le temps à coller des imiages sur des albums, et la meilteure introduction auprès de lui était de lui apporter une des anciennes réclames Liebig. — Pourquoi pas la pâte dans une cuiller à bouche? »

Le maître d'hôtel murmura au chef d'état-major qu'un second-maître des timoniers de majorité demandait à lui parler : (( Qu'il entre! clama Carlan ; au reste, ajouta-t-il pour Roberzans, cela lui donnera une idée plus précise du local où les splendides benêts démocrates le feront asseoir bientôt, n L'homme se présenta. Il expliqua que sa femme devait accoucher d'un moment à l'autre et sollicita de passer la journée près d'elle. Carlan ne lui laissa pas remâcher ses mots : « Est-ce que vous vous foutez de moi, mon garçon? Je comprends que votre présence, à la ri' gueur, ait été nécessaire pour la mise en chantier ; mais pour le lancement, elle est plus qu'inutile. Rompez. » Le second-maître tourna les talons, poursuivi par le rire aigre de Roberzans. C'était en monnaie de gaîté que les deux capitaines de frégate se payaient volontiers leurs politesses d'attention. L'anecdote sur la pièce de dix sous de Layval valait la boutade récente au sujet Je cet accouchement quelconque.

Cependant ils reprirent ensemble l'Annuaire et le Petit Var. Roberzans dit : u De Gogin, contre-amiral, c'est charmant! Courbet regretterait encore davantage de n'avoir pas réussi à arrêter l'essor de celui-là. Vous vous souvenez, n'est-ce pas? Pendant les opérations, aux Pescadores, mon Gogin fut brillant, très brillant même, dit-on. Bon ; Courbet demande pour lui la promotion au grade de frégalon.

Sitôt le télégramme en route. Gogin se déclare fatigué et sollicite de rentrer en France. Cest en vain que Tamiral câbla une seconde fois pour arrêter le décret ; Gogin était et resta frégaton. — Longtemps d'ailleurs, si je ne me trompe. — Bah ! il avait de l'avance ; il a eu le temps de se signaler quelque peu encore dans les environs de Madagascar. Horrible marin, il avait une terreur extraordinaire de la côte. Figurez-vous qu'à cent milles au large du cap Saint- André, plus bas que Majunga. il y a un banc marqué à 80 mètres de fond. Eh bien! de Gogin. pour descendre vers le Sud avec son mouille-c..., calant 4 mètres, donnait une route qui contournait ce banc de la Grenouille. — Moi. avoua Carlan, je le connais peu, mais il me déplaît ; tantôt au Cercle il passe le temps à siroter des purées sombres, tantôt dans le monde il fait concurrence à Frimeur. Je n'aime pas cela. Que diable! on est ce que l'on est et l'on n'est pas deux choses à la fois. Moi je suis loup de mer et je m'en vante. Gogin n'est pas des miens, et je ne pense pas que les godelureaux genre Frimeur le reconnaîtraient davantage. » Roberzans opina du bonnet et se comp-ut à admirer la rondeur de Carlan. Et Carlan, sûr d'être le plus fort à la concurrence, ouvrait d'autant plus ses gros yeux que l'officier en second i •lignait les siens.

« Vous devez approuver la nomination de Nénoscande? demanda Roberzans. Celui-là est sans façon et loup de mer aussi, il me semble. — Nénoscande! hurla Carlan. c'est la brute, mais la brute la plus lâche de la marine. Il n'a jamais voalu admettre la suppression des peines corporelles et il ose pratiquer la cale en pleine mer. Quand il était ivre, c'était un fou furieux : son patron de baleinière, qu'il rossait à coups de canne, prit l'habitude, au risque de tout, de lui répondie à coups de barre. Le pugilat se répétait chaque nuit, les baleiniers assistaient sans inter^-enir. Et Nénoscande, par peur d'être jeté à l'eau, ne souffla jamais m.ot de ces histoires inouïes. — Est-ce qu'il n'a pas commandé aux Antilles? — Parlons-en. de cette honte! voyezvous, Roberzans, je sais que dans le métier il ne faut pas trop jeter ); pierre aux uns et aux autres. — Parfaitement, approuva Roberzans sans sourciller. — Mais il y a des choses qui me font bondir et je voudrais que la marine entière connût la conduite de Nénoscande pendant le blocus de Santiago-de-Cuba. — La marine? pourquoi pas la France? — Non, ne diminuons pas nos dividendes. Donc,

un croiseur américain somme cette canaille de stopper, et lui envoie trois coups de canon, dont le dernier, à obus, le met en panne. Un simple capitaine du Yankee accoste, nionte à bord, et, sans saluer du moindre doigt, interroge brutalement, u Does anybody speak English hère? » Les hommes grinçaient des dents. Nénoscande, la bouche êrifarinée, déploie ses connaissances en anglais. L'autre lui coupe la parole, lui déclare que le croiseur français ne sera pas libre de ses mouvements, qu'il va expédier un midship pour désigner un mouillage impératif. Puis, il s'en va, toujours sans saluer, toujours accompagné des platitudes de Nénoscande. Voilà comment Nénoscande a soutenu aux Antilles l'honneur du pavilloïi! »

Après un silence, Roberzans conclut : <( Le couronnement de la promotion, c'est Maudéfent! — Ohl fit seulement Carlan. — Un frère-trois-points! » Ils se regardèrent avec des lippes de dégoût qui furent sincères. L'indignité de îa Morinière, le gâtisme de Rôt de la Bafouillère, le (rjmisme de Gogiru la lâcheté de Nénoscande, tout cela pesait peu en comparaison de l'affiliation franc-rnaçonne de Maudéfent. <( C'est à faire comme lui, insinua Roberzans. — Moi, s'écria Carlan, je veux bien embrasser le c... de n'importe quel aniiral, mais celui d'un singel — Est-ce vraiment ainsi? — Parbleu! »

Jusqu'au dî'ner, Roberzans fut occupé à tous les étages du Tolbiac. Sitôt sa sortie du carré, Carlan reprit l'Annuaire avec attention, pointa, écrivit des notes, fit des soustractions, dressa des colonnes et raya des noms. Un moment incertain de l'avenir calculé, il appela le maître d'hôtel pour se faire verser de l'absinthe. Le temps lui pesait fort. Bien que rien ne le retint à bord, il restait quelques soirs dans l'année sans descendre à terçe, le visage solennisé d'improbables besognes. Mais ce jour-là il avait mal choisi le moment. Barry de la G-lu, escorté de Bichin, dînait à la préfecture. Roberzans songeait peu à s'informer du labeur du chef d'état-rnajor. Quant aux aides de camp, ils étaient trop renseignés sur les occupations d'une majorité en sous-ordre dans l'escadre. Du Goust, d'ailleurs, accompagnait l'amiral au gala ; Ribol impatientait depuis longtemps Carlan. Et la pensée du frégaton difforme s'arrêta au souvenir de l'enseigne. Son flirt avec M'"^ Carlan commençait à faire jaser, le mari ne 1 ignorait point, inais toutes les étapes ne l'effrayaient

pas plus que Féchéance. La femme, somme toute, ne lui avait point apporté des espérances d'avancement; alors il saurait bien montrer, pardieu! que sa face de porc ne s'accommodait pas d'andouillers : gare à la mouche, qu'il écraserait sur son front. Cependant, dans le soir, il s'exaspéra d"ennui. Il demanda le second-maître dont la femme était en couches : «( Tiens, va-t'en à terre! lui dit-il, mais si ta femme accouche dune fille, je te colle huit jours de consigne! )) De bâillement en bâillement, il finit par se distraire dans la conversation du maître d'hôtel.

Alice, conduite par Roberzans, fit son entrée, très correcte, à sept heures. Branler apparut tôt après ; Roberzans le présenta, puis : « M™® Alix, propriétaire au Mourillon, » dit-il au Ueutenant de vaisseau. Branler s'inclina comme il eût fait au bal. La fille saluait avec aisance et sa minauderie ne déplaisait point lorsqu'elle appelait respectueusesement (( commandant » cnacun des frégatons. On contait en escadre qu'elle avait usé les pires trottoirs, pierreuse au rabais dans les quartiers vagues de Cherbourg. Même un sous-officier mécanicien, précisait-on, l'aurait joyeusement reconnue et pincée à bord du Tolbiac un moment où elle s'était éloignée de Roberzans, et quand l'homme ignorait sa fortune nouvelle.

L'officier e'n second pressait le repas ; un monceau de papiers l'appelaient pour une bonne part de la soirée, et comme il ne pouvait garder Alice plus tard que neuf heures, la renvoyant dans sa propre baleinière, il s'efforçait de perdre le moins possible de son hygiène hebdomadaire. Cependant les farces de Carlan attirèrent l'intimité ; Alice riait sans bégueulerie, mais sans abandon aussi. C'était Roberzans qui exagérait la note, quêtant le regard de Marie-Branter.Le lendemain, il lui faudrait presque s'excuser près du lieutenant de vaisseau dont la compagnie lui offrait une indispensable amulette. Carlan poussa Alice sur la question saphisme ; elle feignit d'ignorer, et Roberzans s'écria : (( Xe parlez point de rapports entre gens du même sexe, Carlan ; je trouve cela dégoûtant, même en plaisanterie. X'est-ce pas Branler? )) Branler approuva, ou plutôt, à chaque question directe, il s'efforçait de faire coïncider ses hochements de tête avec des efforts de mastication. Carlan tenta vainement de retenir une grivoise attention sur les petits-ménages de Toulon, l'officier en second était trop heureux de tonner contre son ancien

péché! Quelque forte que Ton sût sa passion pour Alice, les gazettes de carré prétendaient qu'aux premiers temps ]a fille avait servi seulement à donner le change à d'autres et trop précises insinuations. L'époque n'était pas lointaine où, dans tous les urinoirs de Brest, sur les murs infâmes, même sur les murailles d'un cuirassé où il était embarqué, des inscriptions célébraient les vices particuliers de Roberzans. Et les plaisanteries étaient inépuisables qui, au Tolbiac, s'y rapportaient encore.

(( Pour moi, dit Alice simplement, je ne trouve rien de beau que l'amour, et j envie et je comprends les bonnes ripailles des paysans en plein air. — Eh! pardi, belle madame, approuva Carlan. Quand je vois aujourd'hui nos gOQilureaux d'enseignes abrutis par l'opium se réveiller, lassés sans étreinte, au canot-major du lendemain, je crache de dégoût. Allons donc! est-ce que c'est cela, la jeunesse ? Des femmes, et encore des femmes, et toujours des femmes, voila le rôle de l'offlcier français ! — Cependant, commandant, insinua Marie-Branter, il est convenable et tout aussi bon de n'en avoir qu'une; n'avez-vous point fait ainsi? — Bien heureuse, celle-là! soupira Alice les yeux au ciel. — Ne confondons pas, jeune homme Quand M™^ Carlan me fit l'honneur d'être ma femme, elle ne périssait point que je lui apporterais, pardieu! mon pucelage. — Oh! cria Alice. — Mon cher commandant, ne scandalisez point madame, intervint Roberzans. » Carlan se tourna sans succès du côté de Branler, qui soudain avait i^iqnS le nez dans son assiette. Alors le chef d'état-major reg i:;da Roberzans de travers, et craignit une répétition de irJèvreries sociales à travers lesquelles il fonçait d'ordinaire comme un éléphant.

RDberzans pataugeait dans cette morale de fin de diner : (( Oui, le mariage suprême lien, mais socialement, oui, n'est-ce pas? souvent on est amis après les enfahts venus, et alors?... n'est-ce pas? — La grosse question est le grand devoir : il faut être bon père, déclama Branler en prenant un air sévère. » Roberzans sauta sur la phrase : (( Ah! que vous avez raison; ainsi moi, tenez... » Alice trouva l'apologie suffisante et sourit à Carlan. Le chef d'état-major chercha dans son répertoire une bonne gaudriole. Mais Roberzans, sans peler le fruit qu'il avait choisi, feignit de répondre h un murmure du maître d'hôtel : « Hein? Parfaitement... Vous permettez, mes amis? J'ai fait disposer qucl-

ques objets dans ma chambre entre lesquels M°^« Alix doit choisir pour une borme œuvre : nous y allons. — Tiens 1 ce doit être intéressant! Vous ne voulez pas choisir ici? insinua Carlan. — Non, c'est lourd... difficile à transporter. Une minute, une seconde. » Il disparut, entraînant Alice. Carlan frappa sur Tépaule de Branler : <i lié! une seconde ; il veut nous en fane accroire de sa verdeur, le commandant! » 11 gargouilla son rire dans une rasade de café. Marie-Branler, navré, sentit que ses mines condescendantes et approbatrices n'allaient pas suffire de quelques moments. Mais ne seyait-il point, avec le chef d'état-major, de se montrer gaulois de classique gravelure? Le maître d'hôtel s'était échpsé, appelé par un coup de sonneîle vers le salon de Roberzans. Carlan là-dessus entama diiiimondes suppositions ; Branler, comme mis en confiance, se rapprocha : k C'est un bien brave homme pour nous, que le commandant Roberzans, dit-il : » puis mystérieusement : « D'ailleurs, il n'a pas cesser de pratiquer! — Bali! fi! le chef d'état-major, absolument indifférent à cette particularité. » Cependant il se ravisa, sans doule intéressé par la réflexion que sa femme pouvait étie arrêtée sur •me penle glissante par des craintes de confcssional : « C'est bien cela, de pratiquer ; oui, c'est un brave homme! » Branler insista : « La chair est faible, hélas! on retombe après s'être cru solide: mais il y a de touchants repentirs : songez bien que, lorsque le commandant Roberzans a péché, il uc manquerait pour rien au monde la messe à l'aurore le lendemain. — Il n'est pas né en Espagne? interrogea Carlan. » Branler ne comprit pas avant que le chef d'élatmajor eût repris : « Vous le connaissez bien, vous, jeune honnnc, le commandant ? — Oui, déclara Branler modcstemenf: nos sentiments religieux nous ont lapprochés... D'ailleurs, n'est-ce pas le gjand lien de notre bonne marine ? »

Roberzans revenait. Dans le couloir, Carlan et Marie- Branter lentendirent exagérer ses a madame » prodigués à Alice. La fille devait avoir une grande pratique de telles passades, car elle reparut sans une teinle nouvelle à son visage graisseux et blanc. L'officier en second se lais-<:a ton)l»cr sur le coussin, puis : » Quel mélioi ! min-mura-l-il. j'ai ma nuit presque entière donnée à des paperasses. » Oirlan prit plai.«;ir h prolonger In béatitude du kir.^ch pour regarder souffler l'autre frégalon. Alice détaillait quelques

recettes de cuisine, et Branler put profiter du chapitre pour faire sa cour à la maîtresse de Roberzans, sans se souiller trop les lèvres et la vue. 11 écoulait si bien qu"il se trouva un moment dans les jupes d'Alice ; Carlan de l'autre côté la serrait de près ; et Roberzans soufflait toujours. Il dut faire un gi'os elTort pour se rappeler le momenl. Alice expliquait les délices d'une timbale au madère confectionnée dans la croûte même d'un Hollande. Son ami grinmça une galanterie pour l'inviler au départ. Le chef d'élat-major prodigua de condescendantes affections à l'asthme recommencé de l'officier en second; puis il prit congé. j\Iais, comme Marie*Branter limitait, déjà sorti, Roberzans le rappela : « N'oubliez pas de m'apporter demain la Revue des Missions, lui recommanda-t-il avec supplication. » Branler, enfoncé soudain dans une mélancolie, salua militairement en répondant : (( Parfailemeni, commandant. » Roberzans s'alarma de ce blûme inexprimé; et à voix basse, pendant qu'Alice s'apprêtait : (( Vous savez, dit-il, j'ai beaucoup causé de nous avec le père I.ancelot ; et puis, et puis, ajouta-t-il tout joyeux, pointant la fille, elle le connaît et l'estime beaucoup. »

L'officier en second n'eut guère la grasse matinée après sa petite débauche, pour lui éreintante. Dès le branle-bas, un timonier le prévenait que Tordre du commandant Bichin était qu'on le réveillât à six heures, et que l'amiral devait employer sa baleinière vers huit heures. Roberzans fut pris de son accès de désespoir coutumier ; c'était l'heure noire et froide où les officiers en second du moindre bAliment, secoués en même temps que l'équipage, maudissent le destin et jurent de demander, avant un mois, leur retraite. Lui, avait trouvé un adoucissement, plutôt un remède, à cet arrachement. D'ordinaire, à la diane, son domestique lui tendait, aussitôt ses esprits repris, une large tasse de thé punché ; puis, une jambe pendante, encore étendu, le frégaton fumait une pipe. Enfin, la pipe finie, il commençait de savourer un chocolat crémeux a\cc toasts et gâteaux, crème Chantilly môme si on avait pu de la veille en conserver. Ce matin du vendredi, il injuria son domestique sans rien accepter. Il se sentait le cœur brouillé. Décidément son inspiration avait été mauvaise de consacrer à son hygiène une heure aussi tardive, la veille, une heure de digestion laborieuse. Inerte devant sa table de travail, il songea aux années où, en de pareils dégoûts, l'opium

lui rendait lucidité et énergie, du moins pour la corvée matinale. Il avait fallu renoncer à la drogue bienfaisante, il avait fallu choisir entre l'opium et la femme. Les idées s"éclievelaient avec les éclats agités des falots promenés devant sa porte, ou bien elles se martelaient au rythme de la pompe ébranlée continuellement pour le lavage du linge de l'équipage, ou elles dégouttaient salies ainsi que le bourbier- du tuyau qui, le long de la muraille, flaquait dans l'eau. Ce fut le maître d'hôtel, obséquieusement ému du malaise, qui le décida à l'essai d'un autre réconfortant. Celui-là, Roberzans le connaissait trop ; il frissonna de longues minutes tandis qu& l'on préparait le tub d'eau glacée. Il se raidit pour ne point se réfugier peureusement sous ses draps, abandonnant grade, discipline et marine. Dans les batteries et sur le pont giclait l'eau où les bras nus des matelots tordaient des tricots ; les premiers bateaux de Tamaris sifflaient longuement. Par le sabord levé- luisait l'opacité nacrée d'une brume d'aurore dans laquelle battait la cloche de l'arsenal, rappelant aux. ouvriers.

Longtemps encore, seul maintenant, Roberzans hésitait. Le tub gigantesque occupait tout l'appartement, chevauchant la chambre et le cabinet de toilette. L'officier en second, à plusieurs reprises, compta jusqu'à vingt, jusqu'à cinquante, jusqu'à cent. Il grelottait, les coudes au corps. Enfin il s'élança dans la bassine : Bichin devait bouger déjà là-bas, à rarrière, et la crainte plus présente du chef immédiat fut maîtresse de l'effroi physique. Après le saisissement des seaux lancés par le domestique, après des folies à travers le cerveau brassé, Roberzans se raffermit la peau et l'esprit. Bichin, il ne l'ignorait point, soignait aussi son intimité et ses toilettes étaient longues. Alors Roberzans déambula le long du tub, fumant des cigarettes, pendant une demi-heure : à tous les timoniers porteurs d'ordres, il criait qu'on le laissât en paix suivre son traitement Kneipp, et, par la porte large ouverte, les petits Bretons de deux mois de service contemplaient avec ébahissement, tout nu dans l'eau, le grand chef dont ils cherchaient encore les galons du regard.

Des signaux s'échangeaient déjà avec le navire-amiral de Frimeui' : Roberzans se rhabillait à peine qu'un gradé se décida, malgré la consigne formelle, à pénétrer jusqu'à lui : (( Commandant, se hûta-t-il d'annoncer, l'amiral pré- \ient l'escadre de se disposer à mettre à terre les compa-

gnies de débarquement. Rendez-vous sur le terrain à deux heures. )>

Le message communiqué, Thcmme fut fort étonné de n'être point renvoyé sous une bordée de jurons. Mais l'officier en second, allègre, se réjouit de la nouvelle. L'aprèsmidi, pendant que le personnel presque eiilier irait parader au champ de manœuvre, il pourrait lui, Bichin absent» s'accorder une bonne sieste. Il acheva de se pomponner en souriant et ressassant un refrain accomodé à sa façon : (( Alice, Alice, tu me fais languir. »

L'estomac allégé, il put déguster le chocolat crémeux, et lorsqu'il fit sa première ronde guillerette sur le pont, le commandant et l'amiral n'avaient pas encore réclamé sa présence. Frontin se trouvait de service et il le remarqua sur la plage arrière. Il lui adressa un bonjour jovial, mais comme le lieutenant de vaisseau continuait sa promenade de garde, il ne tenta point de tourner autour de la tourelle pour le rejoindre et encore moins s'inquiéta, dans sa chaude béatitude, de l'affectation que montrait Frontin à l'éviter.

La baleinière de l'amiral fut amenée en môme temps que l'on hissait les couleurs. C'était une vieille tradition, toujours rajeunie, d'unir à un mouvement de service indispensable, d'autres mouvements pour remplir le bateau du plus de bruits possibles. Le visage frais, Bichin avait entrepris son second sur la plage : <( Toujours à la tâche alors, mon cher commandant? Nous sommes prêts, n'est-ce pas ? — Absolument, commandant, et depuis le branle-bas je vérifie avec les maîtres leurs comptabilités et j'examine les derniers billets de demande. — Voilà qui va bien... Un cigare ? n Roberzans se récusa, mais un vent de bonne humeur soufflait décidément sur le Tolbiac, et les deux officiers supérieurs attendirent dans la gaîté de leur corps l'apparition de l'amiral Barry de la Glu.

Il parut. El devant lui, pour lui prendre la main à peme tendue, Bichin et Roberzans s'inclinèrent assez bas pour signifier qu'ils déploraient de ne la baiser point. Tout était prêt pour rendre les honneurs ordinaires, mais Frontin, zélé, feignit de bousculer les factionnaires et de multiplier les recommandations au patron de la baleinière. D'ailleurs, les musiciens, toujours en retard, piétinaient autour des instruments. Barry appela plus près de lui Bichin : (c Mon cher commandant, lui dit-il, je vais prendre les ordres définitifs de l'amiral Frimeur. Soyons prêts, n'est-

ce pas? à donner toute vitesse sur une partie de la route jusqu'à Saigon. — Rapporte.'ez-vous, amiral, des dispositions pour rembarquement à bord des membres de la mission Marlet? il serait bon peut-être que nous songions déjà à aménager des chambres... — Peuh! ces gens sortent de la brousses et seront contents de tout. Et puis Frimeur ne doit rien ignorer des intentions de son gouvernement. » Sur cette lippe de dédain, Barry franchit la coupée entre les six hommes rangés. Le sifflet d'honneur retentit ; dans les baleinières, les rameurs se dressèrent, et pendant les quatre mesures jouées de la Marseillaise, le Tolbiac retint sa respiration gigantesque sur les pas de son amiral.

L'embarcation fila sous Teffort considérable et inutile des rameurs. Plus qu'aucun fouet de chiourme, l'immiObilité dorée de l'amiral adossé enfiévrait les gestes, sur l'aviron, et une sorte de terreur héréditaire gonflait les veines au travers des visages raboteux. Le pavillon, privilège des officiers généraux, s'éployait derrière au vent de la course, et, sur le passage de la baleinière, des saccades de sifflet faisaient lever les rames à tous les canots rencontrés en exercice de nage. Barry se carrait mieux dans l'embarcation, plus sienne maintenant que le départ pour Saigon lui laissait évanouir l'inquiétude d'un subit désarmement du Tolbiac. Et son tic redoublait hilarement de se passer la langue de droite et de gauche sur les lèvres. Seule, l'approche du Hiigues-Capet, navire amiral en chef, l'assombrit. Non pas que ce cuirassé valût mieux que le Tolbiac, d'apparence s'entend, car la valeur militaire du bateau importait peu à ceux, tel Barry de la Glu, trop près, déclaraient-ils. du terme, et ainsi trop tard venus pour la grande guerre. Mail là, sur le Hugues-Capet, le guidon battait au mât d'avant, et Barry, lissant ses favoris roux de sa main libre, parut rapprocher à la gourmandise de ses yeux les deux étoiles de sa manche, et tenter que leur prix pût adoucir le regret de la troisième encore trop future.

Frimeur le reçut avec une camaraderie toujours pressée, toujours fiévreuse a travers des moments toujours courts à son gré. Déjà il entamait un résumé des circonstances au contre-amiral, rapidement, entre deux portes, sans souci des gens de service. Barry l'arrêta par son attitude de respect exagéré et son geste de discrétion nuancée à peine : <( Pardonnez-moi, amiral, s'il ne m'est point donné de comprendre aussitôt ; sans doute, le commentaire des ins-

tructions écrites... — Oui, oui, vous avez raison; tenez... mettez-vous là... je vais fermer tout. » Dans son grand salon, Frimeur s'efforça de demeurer assis devant la table de travail ; il n'y tint pas longtemps et ne réfréna plus ses enjambées à travers la pièce. Barry s'était levé aussi, et attendait, figé, u Voilà, expliqua le vice-amiral : prendre à Saigon la mission Marlet, c'est-à-dire Marlet et son second.

— Le Tolbiac ne ramène pas toute la m.ission? — Tous les seigneurs sans importance et les deux chefs: pas les autres!

— Ah! s'exclama Barry. » Frimeur le fixa brièvement et reprit : (( Faire comprendre que, sitôt amarré là-bas, le Tolbiac devient la caserne, et imposer délicatement la présence aux deux chefs. — Délicatement, amiral? Est-ce quo le mot est écrit dans les ordres? — Il résume un conseil de moi et une volonté du gouvernement. — Permettez-moi. amiral, de ne fier ma mémoire qu'à des explications notées. — Ah! baissez-vous donc autant que cela, mon cher? demanda Frimeur. )) Barry de la Glu, feignant de chercher un crayon, répartit : « Point, amiral. Mais j'ai toujours eu la mémoire faible. — Fort agréable pour vos obligés, mon cher. — Mon carnet est fidèle pour mes bienfaiteurs... Vous m'avez donc fait l'honneur, amiral, de me dire::(imposerdélicatement)).

— Je le répète. Troisièmement : interdire les punchs et autres ripailles en l'honneur de la mission entre officiers.

— Cependant, s'il y a des étrangers? — Refuser... Au cas d'invitation russe, prendre les ordres du gouverneur général. — Les ordres de Bourse? risqua Barry. )> Frimeur se prit à rire, puis, sans s'occuper du contre-amiral : u Après tout, ils m'embêtent, ces froussards, hantés de leur fant-.'inne de César! Voilà qu'ils me prennent le plus beau naviic de mon escadre, et ils m'embrouillent parmi des prescriptions inouïes qu'ils renieront au premier incident. Allez, mon cher, je vous donne carte blanche. » Barry ne bougea point : (( Les ordres écrits, insista-t-il. » Frimeur se précipita sur une hasse et la tendit. « Je n'ai point ce chiltre, fit remarquer l'autre. » Frimeur frappa du pied : « Ah! je ne vais point vous mettre cela au clair en dix minutes. — Mon chef d'état-major passera, dit le contre-amiral. — Tiens! comment va-t-il, le gros Carlan? interrogea vivement Frimeur. — Il essaie de travailler et sa femme s'ennuie. — Bah! fit le grand chef sans insister... Allons, à bientùl. mon cher. »

Barry no sourcilla point à cette offre de congé : u Amiral,

répondit-il, je n'ai point d'ordres. )> Dans le silence soudain. Frimeur lui tourna le dos, et, à l'autre bout du salon, il jeta sa casquette à terre pour la piétiner, u Les crétins ! avoir peur d'un petit capitaine de quatre sous! » Barry entendit : « C'est pour l'exemple, laissa-t-il tomber lentement ; il y a d'autres Césars possibles que des petits capitaines. — Tous les généraux coloniaux sont des brigands qui ne savent pas ce que c'est que l'ambition, et les autres sont menés au doigt et à l'œil par des commissaires de police. » Un autre silence coupa cette déclaration furieusement jetée, et Frimeur se rapprocha quand Barry reprit : «H y a d'autres chefs que ceux de Madagascar ou ceux de la frontière de l'Est. )> Le vice-amiral haussa les épaules, et, souriant à une pensée, il traduisit : u Dites donc, Barry. si la Seine était navigable pour des cuirassés! » L'autre n'étendit point assez sa gaîlé de sous-ordre, et, sous l'accolade du grand chef, il étaya sa respectnbility. Alors, revenu à la table, Frimeur laissa un grand moment Barry de la Glu attendre dans la raideur du plus humble des plantons. Quand il releva la tête, il feignit de se souvenir : (( Les ordres? Voici ce que je vous ferai résumer sous pli cacheté : leministietientessentiellement, vous m'entendez, essentiellement, à ce que votre pavillon du Tolbiac abrite au plus tôt la mission Alarlet contre l'accaparement de meneurs politiques. Votre départ de là-bas, votre ligne de conduite, vos prévisions d'arrivée ici, doivent être basées sur ce formel desideratum, )> Le contreamiral insista ironiquement : u Est-ce que, au retour, je devrai rentrer de nuit? )> Alais Frimeur le toisa : <( Vous n'ignorez pas, amiral, que cela "n'est pas donné à tout le monde d'entrer ici de nuit. )> Barry de la Glu grimaça, tandis que le chef continuait de lui faire payer des indiscrétions accueillies sans bonhomie : « Soyez sûr, amiral, que le gou^■ernement agit avec sagesse, et qu'il se repose sur la vôtre a\ec confiance. En ces temps, le compte rendu de votre voyage menace d'être moins confidentiel qu'un thème de manœuvres. — J'agirai en marin, amiral. — Un peu aussi en diplomate, si vous m'en croyez, insinua Frimeur. » Et comme avec de tardives protestations de zèle, Barry prenait congé, le vice-amiral lui porta un dernier coup : (( Cela n'empêche point que celle traversée vraiment choisie ne vous rhette à même de prouver la nécessité de maintenir en escadre uhe division légère. »

Ainsi revint Barry de la Glu à bord de son Tolbiac. Sa rancune vaine rétcuffa dans la baleinière. Frimeur était trop haut pour qu'aucun effort des Pères pût l'abattre ; et quand même, il était trop loin de sa retraite, destiné encore à trop de commissions de classement, pour que le contreamiral eût pu, attaqué, le mordre.

Les rameurs suaient, plus anxieux, leur effort. Aunot, d'ordinaire indifférent à ses hommes particuliers, avait daigné menacer le patron au sujet d'un tapis mal posé. Entre les cuirassés et les croiseurs qui, sous la brise levée, changeaient leur orientation autour des coffres damarrage, la baleinière courait, cerclée de son liston qui étincelait. Au débouché de fune des masses, 'm canot à vapeur faillit l'aborder, et le second-maître, debout à la barre, trembla devant le geste de l'amiral. Mais soudain, Barry fit signe ci ses baleiniers de reprendre la roule. Dans l'embarcation maladroite, dirigée vers le Uurjues-Capei, il avait reconnu la fille unique de Frimeur, la belle Lina. Et, pour ce que Ion disait d'elle, et de son aide de camp du Goust, pour ce qu'il en escomptait, l'amiral Barry de la Glu se calma en des confus espoirs de revanche.

Bichin le reçut avec le même cérémonial qu'au départ. Puis, comme l'amiral se dirigeait sans mot dire vers ses appartements : (( Et les ordres, amiral? murmura-t-il. — Il ne s'agit point d'ordres, commandant, répliqua sèchement Barry; j'ai conféré avec l'amiral. Pour le service du départ, je vous ferai mander en temps utile. Allez... Ah! un mot encore : faites porter d'urgence à la majorité de l'escadre une note détaillant l'état-major du Tolbiac, à l'appareilloge. »

Bichin sans souci de la rebuffade, s'empressa de faire comiTiuniquer le dernier ordre à Roberzans. Un fourrier disposa diligemment règle et papier, et une demi-heure après, Frimeur s'intéressait aux îiôtes futurs de la mission Marlet, tout en appicnant quelques noms dofllcicrs de son escadre. Il convenait à l'occasion de paraître n'ignorer Doint le plus mince des '( collaborateurs. )>

Conlrc-amiral : Barry de la Glu.

Capitaine de pavillon : Bichin.

Chef (Vétal-malor : Carian.

Capilaine de frégale, second : Roberzans.

Aides de camp : du Goust, Ribol.

Lieufeimnts de vaisseau : Mauveine. Leduc de Noirné, Goubuit, de Frontin, Trippion, Marie-Brantor, du Pré.

Enseignes de vaisseau : Bruc, Raval, Vuillenac, Jacotot, ^ferseau, Forney.

Oificiers-mccaniciens : Echanson, Risselon, Siren.

Médecin : Min(;a\cué.

Olficicr d'adniinislralion : Bourcnlie.

Deux officiers supérieurs manquaient à reffcclif réglementaire : le médecin et le mécanicien de division, débarqués pour laisser des chambres à la mission Marlet. Quant au commissaire principal toujours à l'hôpital, le pelit Bourenlie devait assumer la lourde charge de le remplacer.

Les canols ù, vu peur des ciirassés et grands croiseurs, les vedelles des bùlimenls légers, sillonnèrent la rade dès une lieure, li-aînant directement ou sur deux branches de remorque les canots grands cl petits chargés des compagnies de débarquement, pavillon déployé et jouant sur le palion del>ou( i^ la bnrrc. On conduisait les troupes jusqu'à un lene-i)!ciM de Missiessy. cuire un dcsbnssins et la porle de riirsenal qui sort sur le boulevard, presijue dans la canipagne. Des drapeaux distinctifs jalonnaient le (juai, chacun appelant un des navires de l'escadre. Et sous l'œil d'un officier spécialement envoyé, la poussée hors des ch.aloupes se faisait sans bousculade, inlerrompue seulement et refoulée quelquefois par l'accostage d'une baleinière avec des commandants supérieurs. Puis des cris de rassemblement sonnaient clair. Les hommes couraient sur les pavés, gai:?, mais lourd?, mal habitués à la terre et aux rythmes d'une sérieuse infanleiie ; les emliarca lions, laissant la place à d'autres, s'en allaient, légèi'es, bizarrement tr\-insfor'mées en dessin de frégates minuscules par leur-s avirons, leurs mûts. tout leurs bois soutenus haut au-dessus des fargues sur des fourches de fer. Les ouvriers du port, oisifs comme toujours, las d'avoir joué tour é\ tour avec des chariols dont ils occupaient la journée, à dix ou douze, feignant de transporter une once de fer d'un atelier à l'autre, les entretenus nationaux de Tarsenal. s'assemblaient pour discuter les compagnies, tassés au pied des arbres maigres, sous l'ombie frêle ])alanr'ée d'un soleil blanchi.

Cependant venaient les gens des bAiimentc: tout propho«;. en noltovage dans les bassins. L'infanterie fut formée.

Trippion commandait les hommes du Tolbiac, secondé par Forney ; à la tête des canons de campagne, marchait Goubuit, et un autre enseigne, Raval, dirigeait les torpiheursmineurs.Mais canonniers et torpilleurs s'occupaient encore de leur matériel au moment où s'ébranla la première colonne. La jugulaire gardée à la casquette ou relevée sous le menton distinguait entre eux les capitaines des diverses compagnies. Les uns, le plus grand nombre, sanglés ainsi que des lieutenants de biiïins, le menton bien jugulé, renouvelaient assez complète l'image coutumière des cours de caserne ; et aussi ils avaient Tâme des officiers à pantalon rouge. Ceux-lù, une éducation particulière, reçue au bataillon de Lorient, les avait faits autrement soldats que les camarades oublieux des exercices à la frégate-école. Venus à Lorient, quelconques, joyeux célibataires ou nouveaux mariés, heuieux de s'abriter contre les départs, ils en quittaient reîti-es. En majorité dans ce déploiement hebdomadaire, ils étaient l'exception dans les carrés.

Et même, des cuirassés, parpénurie des cadres, ne possédaient point d'officier fusilier. Alors l'un des lieutenants de vaisseau, au hasard, assumait le commandement de la compagnie. Après un zèle des premiers jours à relire les livres bleus, il se contentait au champ de manœuvre, de mouvements simples indéfiniment répétés. Sur le terreplein de Missiessy, la casquette en arrière comme à travers le vent pendant un quart, le sabre porté comme un cierge, la redingote grotesquement étoffée par le ceinturon lâche, leurs ordres s'entendaient en articulations incompréhensibles à dessein, et les sous-officiers, rapidement poussant l3s files, harcelant les derrières, réussissaient à maintenir en bc.n chemin la troupe bon enfant des matelots aux vareuses grises, balafrées de charbon et de peinture. Car le lavage du linge, par ordre supérieur, ne leur permettait d'en changer que le lendemain de l'exercice de débarquement. Trippion et Goubuit, le premier à hue et à dia, l'autre robuste et raidi, exagéraient leur allure martiale. L'amiral Frimeur, à cause des occupations de son chef de pavillon, commandant ordinaire de la brigade, avait prié Barry de la Glu de le remplacer par Bichin. Et devant celui-ci, les deux capitaines s'apprêtaient à poitriner au défilé ou au moindre tournant de route, d'où il jugerait l'allongement de la colonne, pour le grade, pour la décoration, pour l'obséquiosité.

Forney s'efforçait de dresser contre la bise la pointe de ses moustaches. Ses yeux, saillant en billes, s'exerçaient d'eux-mêmes aux enquêtes promptes qu'ils prolongeraient tout à l'heure dans la foule, à droite et à gauche. Plus qu'à personne, l'uniforme lui était d'un bon rapport ; les ouvrières aguichées au passage, outre quelque femme de sous-officiers, fournissaient gratis plus tard l'aliment à sa virilité affamée, et sans qu'il tirât plus vanité de l'aventure que d'un repas indispensable. Jacotot l'enviait, désespéré d'être hanté par une seule chair.

Lorsque Raval passa la porte, à la tête des torpilleursmineurs, la musique et les clairons ne s'entendaient déjà plus. Les bataillons avançaient au flanc de la colline, aiguillonnés par les musiques des deux divisions. ^lais dès les premières batteries des canons, l'irrégularité forcée du pas ne pouvait tenter de s'accrocher à quelques notes renvoyées à contre par des échos. Et, plus bas enfin, dans la masse amorphe des torpilleurs, la promenade ne restait militaire que suivant l'apparence de gravité marquée aux visages des hommes. Au reste, les gens, même à Toulon, s'étonliaient de ces matelots bandés de ceintures, aux poches pleines de rondelles de bois, au ventre bardé de tours de corde, portant la hache ou la pioche, et laissant chqueter au bas du dos une lanterne d'équipier. Et Raval semblait bien choisi pour mener ces placides destructeurs.

Bichin, debout à la barrière du cham.p de manoeu\T:'es, laissa filer les compagnies qu'il détaillait minutieusement. Le métier de colonel ne le gênait point. Jadis officier-fusilier, récemment ébahi par le militarisme des matelots allemands, il souhaitait transporter à bord du Tolbiac les tyrannies et les terreurs de caserne. Déjà, il avait fait passer en conseil de guerre un bon diable de gabier, pour paroles, injurieuses, suivant le règlement, à un quartiermaître, mais de monnaie courante entre gens occupés des mêmes besognes à bord, sans idée qu'un galon pût modifier un voisinage de camaraderie.

La rade transparaissait au bas de l'éminence resserrée commie un canal entre la perspective de Tamaris unie au déroulement de l'arsenal... Des coups de canon, tirés dans les batteries de la côte, panachaient longuement les crêtes vertes, et sur le souffle assourdi des musiques le pas rythmé des compagnies pesait. Vaguemeht. le martellement des coques aux cales de construction se répercutait en feux de

122 LES M Al un. MES

rnousque'icrin. Au Lout (la champ, la borne énorme du Faioii, accumulant ses plans, piéparail Tatlenle d'un assaut gigantesque. Et rame napoléonienne trembla dans Bicliin. Des hommes, au môme pas, défilaient à ses pieds... Cependant d"enlie les liies, arrMécs déjà Tarme au pied, sortaient un à un, après une permission furieuscmenl accordée, des malelols. Et bientôt les quatre fossés dessinés autour du champ de manœuvres furent discrètement, aussi disciètement que le permettait Thabitude et le plein air, 1 emplis des soldats que rembarquement dans les canots avait trop pressés b, la sortie du diner...

L'exercice commençait régulièiemcnt par des manœuvres des compagnies séparées. Mais la partie utilisable du terrain n'avait été accommodée que pour de faibles unités de rinfantcrie de terre. Aussi les ondulations étaientelles de la i)lus grotesque diversité que dessinaient les détachements disséminés en contie-iiaui. La plupart des cliangemems de direction se transformaient en une galopade effrénée des ailes, et, butés contre des pierres, effondrés parmi des sablières, repoussés par de soudains frémissements de la ligne, les hommes arrivaient au poste normal haletant et suant; puis, le fusil capricieux, renversé, ils gondolaient l'alignement de leurs bras occupés ù, éponger les fronts dans la vareuse de laine. Parfois deux compagnies se trouvaient face face. Le niôine ordre : (( Marquez le jjas », sortait des bouches de leurs capitaines. Et, pendant des minutes, les jambes rythmiques se détendaient et se raccoui'cissaient. Cependant, indécis l'un et l'autie, clncun des capitaines réfléchissait à diminuer son fiont, h changer son orientation. Enfin la solution trouvée éclatait joyeusement pareille, et les deux troupes achevaient de s'enchevêtrer. Parfois, le plus souvent, l'espace était beaicoup tiop lestreint pour rév(jlulioi\ ordonnée. Des matelots venaient faire tête à des étals de boutiques en plein vent, gaminaient par-dessus des pots grouillant de boudins, tandis que les marchands piaillaient, exagérant leui's cris pour réclamer plus à l'aise, à la halle, lindemnilé de dégùts imaginaiies.

Bichin, indifférent à la mêlée, causait d'un prochain départ avec les capitaines de fiégate, commandants supérieurs, l'un de rinfantcrie. l'autre des canons de débarquement. A petits pas. le long d'uiie allée d»» bmiie.nix érorchés, il cxpli(iuail, commeulail, prés.agcail. Au reste, solen-

LES MARITIMES I2:i

nel et mystérieux, il lui chauffait Tûme de se dresser tellement et si soudainement en vedette, alors que frégalons et capitaines de vaisseaux en escadre avaient, deux mois auparavant, accueilli avec un étonnement protecteur sa nomination au poste de chef de pavillon, sur le bâtiment de raminn] l^rn,-. Le clairon sonnant le repos le reporta au souci de ses troupes. Gouhuit s'en vint, après maints travaux d'approche, lui vanter la supériorité des hommes du Tolbiac. Certes, affirmait-il, les batteries entières évoluaient agilement ; mais la prestance, Tà-propos et la propreté des siennes, marquaient dans la masse. Il baiss-a la voix pour assurer que les canonniers eux-mêmes du Ilugues-Capct n'auraient su soutenir la comparaison. Bichin, la lèvre gourmande et le regard lointain, mangeait le compliment. Si bien que Trippion, aux aguets, se risqua lourdement à des enthousiasmes parallèles, appliques à l'infanterie du Tolbiac, k Au fait, mon cher Trippion, in'.errompit Bichin le front tout à coup laborieux, nous pourrions... )) Il laissa peser quelques instants de réflexion sur les deux heufenants de vaisseau, tandis que son regard plongeait aux grisailles du Faron. Des murmures à la Bonaparte crachaient entre ses lèvres ; sa main, entre deux boutons de la redingote, retrouva le geste célèbre. (( C'est cela, fit-il enfin. Quand on aura repris les armes, je remplirai le commandement effectif. Les troupes en deux camps : l'une là-bas, c'est l'ennemi ; l'nutre, depuis la b;irj'ière, gngne du tei'rain avec l'ordre dispersé. Puis l'arlillerie s'établit. Enfin la cliarge, et nous fei-ons pousser du nerf aux jarrets de tous nos gaillards. — Splendide! brailla Goubuit. » Et de proche en proche, la récréation des guerriers s'arrôla dans la curieuse angoisse des manœuvres inconnues qu'allait révéler Bichin.

Ainsi le corps de débarquement se fractionna en deux parts. Le capitaine de vaisseau, pour corser la scène, accepta môme que l'ennemi eût quelques pièces pour couvrir ses positions. Les chefs de bataillon, Trippion au centre, disposèrent leurs échelons, et les bonds piévus à IT^cole Bleue se dôlendirent de derrière un caillou, à l'abii d'un pissenlit, depuis des pelures d'orange jusqu'à des édicules de sable. Avec lui Bichin avait gardé le gros des clairons; d'un geste mécanique il encourageait indifféremment ses combattants à droite et à gauche. Goubuit, piétinant la vi'aisemblance, portait en avant ses batteries par sauts de cin-

quante mètres, s'approchant chaque fois davantage de l'avancée du commandant suprême. Enfin la charge claironna. Fébrilement les baïonnettes cliquetèrent aux canons des armes, et des hourrahs gonflèrent les poitrines. Mais Goubuit n'attendit point que le rule ordinaire fût échu à l'infanterie. A coups de plat de sabre, il stimula les servants de ses pièces, d'ailleurs enlevés par l'inévitable frisson des cuivres. Et lui-même, au galop, s'élança vers l'ennemi. Son sabre tournait et flambait de féroces moulinets. Un gravât soudain arrêta l'élan du lieuîenanl de vaisseau. Sans tomber, il trébucha, et l'arme plaquée, contre l'oreille effleura la peau. Du sang coula. Les clairons hurlaient la retraite. Ennemis et amis se réunirent à la sonnerie du rassemblement, et le mouvement, appiis par l'habitude longue, d'aligner les bataillons, chacun d'eux formé en colonne, s'exécuta avec une régulai ité assez plaisante. Alors, après que les guides et les fourriers eurent dessiné la ligne impeccable. Bichin fit un signe aux clairons et tanibours. Et, prévenus, ils ouvrirent le ban. Une stupéfaction courut un moment les files : pourquoi cette annonce réservée auxcirconstances solennelles? Cependant Bichin mandait Goubuit qu'un infirmier avait pansé auprès des bouleaux. Le lieutenant de vaisseau accourut en confiance. Le chef étendit le bras vers lui et ensuite embrassa du geste le corps entier des troupes : (( Camai-ades, tonna-t-il.je veux féliciter devant vous tous le capitaine Goubuit de sablessuie. Certes, son sang n'a pas coulé devant l'ennemi, mais aux sons héroïques de la charge, son àme de brave s'est soulevée, et ce qu'il a fait dans cet exercice nous est garant de ce qu'il fera au jour du combat. Honneur au capitaine Goubuit! Fermez le ban! » Sur son ordre, Goubuii approcha et il lui donna l'accolade ; les voyous, massés aux abords du champ de manoeuvres, braillèrent : « Vive l'armée! » Trijjpion faillit répondre par : (( Mve le commandant! » Son hésitation dura trop: déjà, Bichin avait commandé un court repos pour mettre ordre aux équipements avant le défilé. Le capitaine de vaisseau repassait avec agrément son speech martial lorsqu'il aperçut Goubuit toujoui-s à la même place. (( Plaît-il? interrogca-t-il sèchement. — Je voulais, commandant... bafouilla le capitaine... — Je m'étonne, monsieur, que vous ne soyez point on ce moment ;\ la tête de vos batteries. Allez. » Et cet écrasant congé «e pci dit dans les « Garde à vous » répétés.

Les musiques jouèrent. Les compagnies descendirent vers la ville. On ne revenait point par la même route. Prolongeant plus haut que la gare la ligne du boulevard, on allait, tout en haut de la ville, changer de direction pour dérouler sur toute sa longueur la majesté de l'appareil ; les àcoups de la marche, sur la pente, obligeaient canons et caissor^s à des courses folles pour tenir le contact. Et la déclivité, l'allégresse du retour ne contribuaient pas pour peu à allonger le pas, énorme naturellement, de Bichin tout à fait à la tête, escorté d"un adjudant-major de fortune. Un à un surgissaient les groupes de matelots en gris; les officiers à peu près semblablement accoutrés pour la rare circonstance, s'oubliaient ensemble dans l'uniformité de la redingote et des gaiîfs chamois. Mais les hommes, les coihpagnies se succédant, tendaient dans la poussière leurs rubans aux noms si divers : IIuQues-Capet, Tolbiac^ Cassard, Valmij... Et, ainsi que des régiments de jadis, ainsi que des Royal-Bouigogne ou des Fin-Picard menés par des chefs aux appellations hiérarchiques conservées du temps des fleurs de lys, ils déployaient sur la réflexion de la foule la rêveuse certitude qu'avec larmée passerait toujours l'armée du Roy...

Aussitôt à bord du Tolbiac, les officiers employés au débarquement sinformèrent d'un canot pour la terre. Déjà, Goubuit escomptait vaguement une occasion de querelle au carré, pour rien, pour le plaisir. Il fut volé. Les camarades avaient décidé d'attendre le retour de la compagnie. Du Pré s'empressa de faire remarquer l'accord extraordinaire des bonnes volontés ; et. quand il sut l'aventure de Goubuit, il entama sur l'air d'Héloïse et Abeilard une complainte de l'homme à ToreiOe coupée. Cependant Goubuit serrait des mains; le second discours de Bichin ne lui semblait plus qu'une affectation d'éloquence militaire, et il s'épanouit en approuvant, lorsque du Pré l'assura que l'amiral le manderait sans doute : » Oui, oui, dit-il, il faut que je reste ce soir ici. » Un instant après, du Pré revint affairé vers le lieutenant de vaisseau : u Alors, vous me remplacez, hé? lui demanda-t-il en lui frappant le ventre. — Je ne sais... peutêtre... — Si, si, puisque vous restez. » Et sans autre contirmation, du Pré courut s'habiller. Goubuit, perplexe, soupçonna une mystification ; cependant, retiré dans sa chambre, il donna la consigne qu'on le prévînt des signaux de l'amiral.

r:6 LES MARITIMES

Raval, las, bâillait. Jacotot le secoua : «( Venez donc, pour notre dernière soirée de Toulon. — Que faiie? danser la lioupa-houpa? » Jacotot haussa les épaules : » Venez toujours! » Du Pré, de nouveau dans le carré, insista à son tour : a Nous, nous fumerons quelques peliles pipes dans la nuit pour emporter le goût de la bonne drogue et comparer avec celle de Saigon. » Raval re bougeait point. Jacotot le décida : « Si lopium ne vous plaît pas, vous feiez des photographies. — Comment? cette nuit? — Mais' oui, apportez du magnésium; il y aura des dames, et vous prendrez quelques vues drôles. » Raval rit à Toriginale distraction ; la photographie était en France son seul oubli de Tahiti. Il y cxcsllait. Silencieusement réjoui parlapropositionducamarade, il chercha son appareil, et flegmaUquemcnt s'informa de quelques détails qui firent pouffer du Pré.

Sur le quai, un petit vieux, légèrement prône, mais l'impériale propre, les joues fraîches encore, rosette, interrom- I)it du Pjé au milieu de Raval et Jacotot. Les enseignes s'écartèrent cl attendirent. (( Pardon, disait le vieux au lieutenant de vnisseau. pouvez-vous me dire si les hommes du Tolbiac oblicndionl de descendre ce soir à terre? — Je ne crois pas. mon généi-al, répartit le lieutenant de vaisseau ; la veille d'un départ, il est de bonne règle de consigner les équipages. — Fâcheux! fâcheux! grommela le petit \ ieux. — Cependant, mon général, si je puis vous servir... — Non, non ; bonsoir et merci, monsieur. » Le général s'éloigna vivement. Du Pré inter-rogea ses camarades : <( En quoi cela le géne-t-il que le Tolbiac n'expédie pas ce soir des permissionnaires? Il peut bien, s'il doit voir quelqu'un d'urgence, le chercher à bord. » Raval s'associa sans cuiiosilé'ù la demande de du Pré. Jacotot répondit : c Vous demanderez à Merseau, il vous renseignera. —Allons,et vous, mon petit, puisque vous êtes au courant? — Non, mes amis, n'insistez pas: je ne patauge pas là-dedans. Merseau vous renseignera; il connaît le père Xopert et ses habitudes. » Du Pré revint vainement à la charge. Il lui coûtait fort d'igiK)rer quelque scandaleuse chronique, et, outre sa curiosité de femme, il théorisait volontiers qu'un potin inconnu o«t une cartouche en moins. « A-t-on décidé de l'endroit où l'on fume ce soir? questionna Jacotot avant de quitter du Pré. — Ce ne sera pas chez moi, par hasard, déclara-t-il amèicmcnt. » L'enseigne, botirru, proJesta : (( Mon cher capilmnc, ce n'est pas moi qui vous pousse à la consommation. — Le

rendez-vous est chez Joé de Piédreville, annonça du Pré. Moi j'y vais de ce pas, je dine en tôte-à-lêle avec lui. — Ne prenez pas trop d'avance, conseilla Raval. — Si vous voulez Lien, l'un et Taulre, nous vous attendrons de bonne heure. — Pas avant onze heures pour moi, dit Jacotot ; je veux me payer un peu celte vache de Rose. )) Du Pré se tourna vers Raval : (( Vous, du moins, soyez là dès l'aprèsdlner, vous prendrez les photographies amusantes de nos folles maîtresses et nous les mettrons dehors avant de sortir les pipes. »

Joé de Piédreville, en effet, ne tolérait point la société de femmes dans sa fumerie. Il demeurait, dans le haut de la ville, dans un rez-de-chaussée de trois pièces, appartement tout autrement confortable et propre que les garnis de la rue Courbet. La maison était fort bien habitée d'ailleurs, mais la correction discrète du jeune homme avait toujours évité des conflits avec de bourgeois locataires qui le toléraient bienveillamment. Ami de du Pré, sans se leurrer sur la valeur morale du type, il le dépassait fort en intelligence. Pourtant son habituel silence, ou bien des thèses soutenues en murmures de voix, ne laissaient à la majorité des officiers de marine que l'indifférent souvenir de son collier de barbe presque fauve et de sa démarche balancée sans assurance. Il fallait une autre intimité pour se pénétrer de son originalité et à la fois de son fond. Peu en avaient la facilité ou le pouvoir. Piédreville, depuis des années déjà, déroulait son métier dans le service des postes de l'arsenal. Il ne se souciait plus d'embarquer. Sa vie, régie par l'opium, avait besoin de cette nourriture assurée, et aucune colonie, aucun lointain, sauf Saigon peut-être, ne lui permettait assez fermement le bon régime. Quant à l'escadre, ses manifestations d'activités à minute fixe eussent coïncidé peu avec les tensions nerveuses et capricieuses de l'intoxication.

Quand Jacotot vint, plus tôt qu'il n'avait promis. Raval achevait de fixer au magnésium le dernier tableau vivant des convives. Les filles de Toulon se cotaient d'ordinaire à trop haut prix pour s'amuser à ces exhibitions plastiques. Mais pour Joé de Piédreville, c'est un respect qu'elles montraient, partant une condescendance camarade. Non pas qu'il eût été fort amant ou généreux. Toutes espéraient, un jour ou l'autre, se faire admettre dans la fumerie si bien défendue, dont on contait des détails à frissonner et dont on

vantait les pipes merveilleuses. Ce respect, joint à ki crainte des railleries de du Pré, les avait, ce soir-là, fort bien disposées aux ordres du photographe. Lui, impassible, arrangeait les chairs dans de comiques ou truculentes obscénités. L'arc détendu de ses lèvres marquait seul quelque amusement au tia\ ers de sa nostalgie cou lumière. Des filles, il ne se souciait guère. Peut-être leur nudité, le cadre exotique s'j' prêtant, lui apportait-il une plus précise vision des vahinés de Tahiti...

Du Pré commentait, la phrase rabelaisienne. Joé, déjà étendu, contemplait sans bouger, un œil monocle. La venue de Jacotot remua les poses. Du Pré parla pour ne point gêner Tapathie du maître de maison. c( Allons, mes petites, bonsoir, vous avez été bien gentilles, et le monsieur vous lemercie. » Elles protestèrent. Sans se rhabiller, elles se précipitèrent sur Joé de Piédreviîle. Il prit un rotin souple et les en menaça : leurs injures furent ravalées. Un quart d'heure après, Jacotot et du Pré entraînaient Piédreviîle vers la fumerie ; Raval rêveur suivit.

La pièce semblait d"une salle d"escrime, beaucoup moins vaste et bien plus chaudement close. Deux estrades basses, pareilles autant à des lits de camp qu"à des planches pour assauts, s'accotaient au mur de face. Et des soies de Chine tassées les couvraient. C'étaient aussi les soies d'Extrême- Orient qui s'appendaient contre les murailles, cependant par-dessus un feutre épais, les mêmes soies qui drapaient un casier de livres, tout en hauteur, seul meuble en face d'une étagère trapue où s'alignaient les drogues.

Joé' de Piédre\àlle s'allongea sur une des couchettes : Jacotot tomba sur l'autre. Raval feuilleta des volumes étranges, tandis que du Pré décrassait un fourneau de pipe. « Donnez des odeurs, du Pré, murmura Joé. » Le silence, après lés gaîtés de la salle à manger, s'épandait naturellement. Le lieutenant de vaisseau disposa une cassolette ; le benjoin odora par-dessus les relents opiacés des tentures. Après un grand moment où lec fumeurs se différaient jusqu'à l'angoisse les délices attendues, la voix de Raval s'éleva, et, tant il l'assourdissait dans le mystère, elle parut un répons de psaume. (( Vous avez une belle Sunakaya, ditil à Piédreviîle. — Trouvée à Hakodaté. » Du Pré ajouta : (( Vous avez raison, Raval ; dans les niullitudes d'exemplaires de cette >( légende des Pêcheurs », celui-là est d'une plus magnifique obscénité que d'autres. » Il vint se remé-

morer, penché avec Raval sur les feuillets crissants du texte japonais, les drolatiques scènes de l'histoire classique : rarrivée de pêcheurs nippons, poussés par la tempùte dans une île inconnue où ne vivent que des femmes; la ripaille première: ensuite renseignement parfait des caresses, les exigences de la population s'arrachant les trois hommes, la fuite heureuse des malheureux efflanqués, courant de nouveau à Tincertitude de la mer plutôt que de demeurer aux bras des furieuses d'amour. Jacoiot murmura, après une aspiration de la fumée : « Ceux-là savent comprendre l'amour sans phrases. — Pas sans gestes, sourit du Pré. » Et il défila les dessins du livre, dressant invariablement des phallus énormes, des phallus anatomiques zébrés d'artères et de nerfs, taillés en profils irritants, exacts néanmoins, suant jusqu'au sol. puérilement figuré, desruisselets de sève aplatis en mare sur la vignette. A d'autres pages, des vagins bâillaient comme des antres, ou bienleur ovale velu, démesurément étendu, dressait de fantaisistes arcades, comme émondées en forêt. Et partout l'enchevêtrement des membres pour la rencontre des sexes, les corps simplement linés. l'ignorance des on'ibres, transformaient la curiosité d'un dessin en une difficile intellectualitépour percevoir le rythme d'am.our représenté.

Cependant iacotot céda le ht à du Pré, et Joé. haletant après la drogue, sous son masque de songe, décida l'effort de se coucher sur le fianc pour préparer sa pipe. Personne alors ne parla ; accroupi contre le montant du casier aux livres, Raval avait commencé de fumer du tabac. Et l'odear acre rompit un moment l'élégance d'atmosphère. Tour à tour du Pré et Jacoiot se remplaçaient sur la planche. Joé de Piédreville, hôte parfait pour la table et la bourse, se réservait, les nuits d'opium, l'exclusive propriété de l'autre couchette.

Il tourna le dos à son voisin de repos. A portée de sa main, lorsqu'il fut sur le fianc gauche, la lampe pâle brûlait. Le pot de poiTcloine blanche, bavant un peu de la pâte brune, tranchait par sa banalité sur la matière et la forme d'autres coupes ou buires. Joé y planta l'aiguille, et l'aiguille s'enduisit de la pûte. Au-dessus de la flamme, la pâte grésilla et se gonfla, au pourtour boursoutlée de bulles. Alors l'officier l'aplatit et la malaxa sur le fourneau de la pipe: et cela, c'était un raffinement de préparalion, l'àme ancienne des opiums avalés s'ajoutant à l'opium nouveau

IJU I.L6 .m.\i{.ii.ml:s

qui gcignnil coiilie rinslrument parfume. Une secoiidii fuis, une troisième fois encoi'e, la ilamme fit giésiller la pûlc, la pù\c se gonOa en boule, la boule se refroidit froissée contre le f«jiirjicau. Enfin l'aiguille portée dans l'étioile ouvei tuie du fourneau massif, l'opium cuit à point dans sa dcjiiicre éiiiplion, Joé, le bras gauche hors des planches, leiomba sur le dos, et les lèvres à Torée du gros tuyau, il aspira. Le crépitement continua des secondes, peu. Puis lautre bras se délendit aussi au long du corps, la pipe non retenue toca con'.-^e le bois. Et dans un soupir d'immense et plaiiilive exlialnison, Joé souffla le nuage de fumée. Sur ses yeux frigides passait le rêve.

Les quails d'heure se scandèrent aux grésillements de la pûle. et, dans lexlase lorpide, la nuit avança. Raval sans sommeil, aussi lointain que les fumeurs, cherchait dans les senteurs mêlées dopium et de benjoin le linré de l'Ile délicieuse. Il avait cessé de lire, et la lampe près de lui se mourait. Parmi lombre, dans les étircments lassés, falotaient par instant les deux flammes coupées des passages de l'aiguille.

Le froid, plus sensible à des peaux imprégnées du soporifique, dressa du Pré vers deux heures. Il tendit ses muscles jusqu'à pleurer et enfin fut debout. Tout en prenant soin de voiler la lumière, il ralluma un flambeau de ciie miellée: Jacotot et Piédreville ne remuaient point. Alors doucement il appela Raval. et ensenîble ils préparèrent du thé. Ce qu'ils buvaient d'ordinaire, les habitués des funieries, n'avait guère de ressemblance avec les tnés coloniaux ou les Souchong de famille. Le môme Chinois qui les fouinissail d'opium leur cédait à bon prix des feuilles larges et vertes de la plante, et l'infusion qu'ils en faisaient gardait une terrible force d'àcrelé. Les bruits agacèrent Joé. Mais il n'en montra rien et se leva à son tour. Quelle que fut l'accoutumance de du Pré h l'opium, il comprenait que le lieutenant de vaisseau ne pouvait point, commelui. donner une nuit enlièie au nirvànA. Et, les membres dociles pour uu temps, il secoua Jacotot.

Raval faillit tomber en goûtant au thé brûlant. Du Pré dut lui verser dans la tasse une rasade de sirop de gomme. Pour lui. ainsi que Jacotot et Joé, il avala d'un trait la préparation amère. « Si vous fumiez, mon pauvre Raval. remarqua Jacolot, vous prendiiez l'habilude de cela, qui est l'apérilif de la drogue. — Le digeslif aussi, murmura

LES MAUlliMES 131

Raval. » Déjà Jacolot s"éluil rcconclié ; son pauvre corps, ballulé (J'oidinaiic aux mains do llose Péliulc, allégé merveilleusement ce soir, s'empi-cssait de lepai'lir aux em- I)yrées, sans jalousies, sans désirs.

Piédrevllle s'inijuiéla courlj'isutiieiit do ]\i\\:\\ (y]"[\ ne connaissait guère : <( Avcz-vuus trouvé ([uekiucs distractions dans ma bibliothèque? dil-il. — Mais vous n'avez pas les livres de tout le monde ! — Je vous recommande surtout quelques ctjmmenlaires des dogmes callioliques ; \niis vous souNonoz, du Pré? » iJu l^ié lulla conlie liviesse d'une trop forle dose dopium, icnfoicée par le Ihé, « Oui je me souviens... le livie des Confesseur-s. » Joé de Piédevillc expliqua : (' Tenez, c'est le gios toiuol Lisez le cliapihe inliluîé t( de dislillalione », et vous verrez avec quelle piécision, suivant un manuel, un séculier pourra inlerroger une jeune et innocente personne sur les effets ignorés que lui produit un beau garçon. — La description en est subtile, pour qu'on ne puisse confondre avec autre chose bonne, basse ou noble. » Il sourit : « Sicut guttatim, disent-ils gutlatim. » Raval s'élonna des bizarreries de ces lectures. Mais l'iédreville se lassait déjà de parler: ((Dormez où vous voudrez; i! y a épaisseur suffisante partout. Bonsoir. » Jacolot et Du Pré, chacun d'un côté de la lampe pûlo. axaient recommencé de préparer les pipes Tun pour l'autre.

Piédreville ne reprit pas aussitôt le pot de porcelaine. Sur son mouchoir déployé en large il versa de l'éther, puis étendu, il appliqua la toile sur son visage. Le silence pesa, définitif. Par instant, Joé imbibait son mouchoir desséché. •Quand la fiole fut vide, il la lança à travers la chambre. Et, sans inten-uption, ses exhalaisons pi'ofondes et douloureuses, d'extase quand môme, soupirèrent dans l'ombre.

A l'aube, Raval. éveillé comme un primitif, s'inquiéta des camarades du Tolbiac. L'appareillage n'était fixé qu'à midi, mais le dernier canot quittait le quai à l'heure hal'itueile du malin. En vain, il frappa l'épaule de du Pré: le lioutcnant de vaisseau murmura qu'il ne s'oublierait point. Et Jacolot seul s'en fut avec Raval. Comme ils descendaient le boulevai-d, d'une porte doucement refermée se détach i devant eux une ombre. Leurs pas effrayèrent l'attardé qui. biusijnement retourné, courut ensuite. (( On dirait Ribol. fil Pav.-d. — Vous êtes aussi saoul que moi ; Ribol, allons donc! ré[)ondit Jacotot. »

Ils vinrent s'asseoir lamentablement à la brasserie qui ne fermait point de la nuit. Jacotot se fit apporter de lalcool en punch flambant. Il ne pariait point; Raval com])tait les minutes. Une fois seulement, il dit : a Est-ce que le chef d'état-major n'habite pas dans la rue où nous avons passé tout à Theure? » Jacotot bégaya : « Oui, parfaitement... rimmonde Carla'n. »

Le Tolbiac alluma ses feax aux <( couleurs. » Mais, dès neuf heures, les embarcalions et langons étaient rentrés, les pavois relevés, les hublots clos partout suivant la solennelle précaution réglementaire, depuis que, vers 1850, sombra une corvette, pour avoir laissé pénétrer la mer par les ouvertures de sa batteiie basse. Au carré, les habitudes des traversées étaient reprises dès l'arrivée du canot-major. Autour du routier développé sur la table, lieutenants de vaisseau et enseignes mesuraient les distances, qui jusqu'à îviessine, qui jusqu'à Port-Saïd. Un frisson d'activité tremblait parmi les paresses ; même le noni de Marlet, de brefs enthousiasmes pour Tépopée de la mission, se ponctuaient d'interjections. Minçavoué et îklauveine se faisaient verser leur premier vermouth. Tous, sous le sourcil de Leduc de Noirné, s'intéressaient à la navigation : et cette phrase, proverbiale dans la marine, résumait leur bruissement d'Andrés Tourelles en effort.

Sur le pont, Roberzans hurlait. Un canot expédié pour chercher les cuisiniers tardait à revenir. Bien que la matinée entière dût encore se passer sur rade, il était du devoir d'un officier second de tonner contre une irrégularité dans la répartition du temps, avant même d'en savoir un motif, valable, sans doute. Mais la colère du frégaton avait d'autres causes, et plus légitimes. Le capitaine d'armes en supportait les éclats pour la vingtième fois depuis la veille. Des hommes avaient été expédiés au Tolbiac pour compléter son effectif, car depuiis les récents armements pour la Chine, les dépôts étaient à peu près vides. L'amiral Frimeur avait dû prélever une dîme sur chacun des autres gros bâtiments. Encadrés par l'équipage du Tolbiac, les nouveaux venus n'avcâent pas eu besoin de plus d'un jour

pour se signaler à la police du bord. Les incidents se succédaient, et comme le capitaine darmes n'avait point osé, la veille, réveiller Roberzans dans sa siesie, celui-ci avait appris quatre ou cinq fails à la fois. Alors il avait consulté les livrets. Il n'atlend;iit point que les autres officiers en second, ses collègues, lui eussent délaclié les meilleurs sujets de leurs bâtiments. Il était d'usage au contraire d'éliminer les « rouilles » lors de ces urgences. Cependant Frimeur avait recommandé un choix. Les livrets, au premier abord, appai^ssaicnt au moins satisfaisants. Aux pages rései'vées à^inscriplion des punitions, rien ou bien des apostilles d'un très lointain passé. Rassuré. Roboizans avait menacé le capitaine d'armes de sanctions invraisemblables, accusant le sous-officier de bi-utalilé, l'apostrophant à cause de son ignorance du sei'vice, ciiant que les quartiers-maîtres de la police étaient sans auloiilé et qu'il les casserait.

Mais ce miatin, le capitaine d'aimes, sans ôîic appelé, était revenu dans le cabinet du frégaton. Il communiqua à Roberzans le résultat d'un examen plus attentif des livrets, maintenant entre les mains des fourriers. Ces livrets avaient été falsifiés ou défigurés : tantôt des pages manquaient, celles annotées au dernier embarquement des hommes, tantôt des feuillets noirs de punitions avaient été collés entre eux pour supprimer entièi^ement un recto et un verso. La rage de Roberzans ne s'abattit guère sur les coupables, indubitablement d'autres officiers en second. II le gênait foit qu'un suballciT:e, sans apprécier, jugeât, par ses constatations, des supérieurs. Et. en outre, le subalterne gardait l'avantage d'avoir subi des reproches immérités. Il changea de ton sans l'adoucir; il déclara ne pas vouloir entendre parler des nouveaux venus, et s'en rapporter A la poigne du capitaine d'armes pour les mater. Qu'aurait dit Richin, en effet? Qu'aurait dit l'amiral lors de l'Inspection de fin d'année? Un commandant était fort mal noté de présenter un cahier de punilinns chargé. Il seyait qu'il fût le u père des matelots » et le mot d'ordre des capitaines de vaisseau à leujs seconds était : (( Pas d'histoires. »

Roberzans demeura tellement exaspéie jusqu'au déjeuner qu'il faillit se brouiller avec Caria n. La majorité avait ses embarcations absolument distinctes de celles du bord proprement dit. De fout temps, d'ailleurs, la

plus mauvaise intelligence régnait entre les deux services. Seule, la camaradeiie des deux capitaines de frégate réussissait à maintenir lliarmonie. Ce matin-là, Roberzans pi étendit faire hisser la dernière baleinière quand il lui plairait. Aussitôt du Goust, de service, donna l'alarme à Carlan. Le poussah sortit devant sa chambre, les bretelles pendantes. 11 jugea de la colère de Roberzans, et alors il préféra le désarmer par quelques mots de jovialité.

Après onze heures, Roberzans fit prier le président de carré d'avancer le déjeuner de quinze minutes. Or les officiers étaient déjà à table. L'ordre de Tofficier en second devait bousculer le repas, et il est probable que le seul souci de Fappareillage ne Lavait point dicté. Du milieu des clameurs, Leduc de Noirné eut le temps de travailler un mot historique. Puis : a Dites au capitaine de frégate q^ie le règlement accorde à tout le monde une heure pouimanger et que les officiers seront sur le pont à midi. » Le timonier s'en fut courbant les épaules sous les injures' dont on le couvrit à l'adresse du supérieur intangible. Et le président ne douta point que sa réponse resterait inconnue de Roberzans.

Cependant le maître d'hôtel et les domestiques furent houspillés de belle façon. Chacun des officiers, malgié fultiinalum, et étalant chacun l'orgueil de sa platonique résistance, se souciait peu de déjeuner incomplètement ou de paraître en retard h son poste. Mais Carlan avait mandé sa jolie femme ù bord et elle déjeunait au carré des officiers supérieurs. Le signal employé à dcinandei-, pour la reconduiie, le canot à vapeur de corvée, prit le quart d'heure en litige. Et les sifflets roulèrent, et la marche des clairons et tambours vibra pour appeler tout l'équipage aux postes de manœuvre, à la minute précise où le timonier martelait midi fi la cloche.

C'était mieux ainsi. Le plus classique brio de la marine consistait à souligner un moment comme solennel, où les bruits les plus divers du service sourdaient et s'épandaient en même temps. Tandis que la hôite des matelots bourdonnait autour des sifHets pépiant et des clairons claquant, une foule de pavillons de signaux se déferlaient entre les mûts, la gaide se rangeait baïonnette au canon sur la plage arrièi-e, l'/^bi^ouement des treuils haletait à l'avant près dos chaînes, et de la machine montaient les cris dEchanson couvcris par le fuscment des purges. Puis un calme régna

136 LES MARULMES

SOUS les ombres promenées des pavillons, Bichin attendait entre les porte-voix de la passerelle. Sur son balcon, l'amiral Barry de la Glu commençait un cigare, l'œil fixé sur le Hugues-Capet. Un triangle d"étamine monta à la corne du bâtiment de Frimeur. Alors le chef de timonerie cria : (( Accordé pour le signal. » Des coureurs s'élancèrent pour prévenir le commandant déjà renseigné ; d'autres s'accrochèrent aux drisses pour rentrer les signaux.

Depuis le malin, le Tolbiac n"étail plus tenu sur son coffre que par un côble facile à ramener à bord. Le mistral qui fraîchissait avait justement tourné vers la sortie de la rade l'avant du croiseur. Il suffit à Bichin, l'amarre larguée, de ne point dériver trop vers les cales de construction, et, lorsque les trois machines battirent en avant, il put s'occuper du cérémonial du départ, il commanda, et les matelots se rangèrent de Favant à Tarricre, face au IIuQues-Capei. La garde porta les armes et les clairons sonnèrent aux champs. Les officiers mirent tous la main à la casquette. Frimeur, sur son balcon aussi, salua Barry de la Glu. Puis la musique du Hugues-Capet attaqua la Marseillaise. A bord de tous les bâtiments qu"élongeait le Tolbiac, l'officier de quart enfla sa voix et. guidés par son souffle, les hourras retentirent à chaque coin de la rade. Un dernier signal se déploya aux drisses du Ilugues-Capet : « L'amiral télégraphie des souhaits de bon voyage, clamèrent les timoniers. — Répondez remercîments, ordonna Barry de la Glu renversé contre Tappui de son balcon pour héler les hommes sur la plage au-dessus de lui. » La brise apporta les hourras affaiblis presque jusqu'aux jetées. Le Tolbiac avait déjà réglé les machines à ia vitesse de route ; déjà les lignes de Tescadre, les avancées des cales et des bassins se plaquaient uniformément sur le plan du Faron, écrasant la ville jusqu'à la faire oublier; le Mourillon s'approchait ou s'éloignait selon les dessins de la côte, et, dès l'épanouissement de la Méditerranée, dépassés les feux de l'entrée, des sommets démesurément luinlains se dessinèrent neigeux, par-dessus Ilyères, par-dessus le Lavandou, jalonnement de la Riv'iera tiède. Sur des terrasses de villa, au long de la ligne du tramway, on vit s'ogiter des mouchoirs. Même il sembla qu'une vaine clameur de là s'efforçait aussi jusqu'au Tolbiac. Du Pré ricana, à côté de Vuillenac : ({ Morituri te salutant..., soyons graves! » Lorsqu'on eut dépassé la douce borne des retours, la

« Bonne-jMère, » Leduc de Noirné, retourné vers Tamaris, aperçut près de lui un quartier-maître de la manœuvre et un gabier, béant au défilé des choses, inquiets vaguement, et confus, d'être à cette minute sans labeur. Il leur désigna les environs du sémaphore, leur faisant lever la tête : (( C'est là, dit-il, qu'est enterré Latouche-Tréville ; souvenezvous! » Puis il regagna l'arrière. Les deux hommes se regardèrent, plissant le front dans l'effort de pensée : t( Tu savais, toi, prononça le gabier, que le Lalouche était entré là? )) Le quarlier-maitre hocha la tète : (( Non; mais fallait qu'il fît un sacré temps pour qu'un bateau comme le Latouche ait tapé là-dedans! »

Les officiers n attendirent pas sur le pont que la côte eût brouillé ses baies et ses caps. Le dernier, Bourentie, s'agita sur le kiosque-arrière, essayant toutes les jumelles pour fixer le chemin banderollé encore autour du Cap- Brun. Sa femme avait dû y traîner sa désolation et sa solitude ; il convenait, aux yeux des camarades, de correspondre à la douleur évoquée au rivage. Mais le devoir en fut vite rempli. Déjà l'avancée calme du Tolbiac traînait les somnolences et les plaisantes monotonies. Plus de cris, plus de chocs, plus de halètements : la bordée de l'équipage, désignée pour le service du moment, vaguait, hors quelques hommes de corvée, et déjà, s'absorbaient aux ingénieux métiers les patrons d'embarcations ou les chefs de pièces. Car, à la nier, le matelot timide devient l'artisan qui fredonne. Les bœufs meuglèrent pour la première fois. Des porcs, entre les planches dressées près des cuisines, bourrèrent les moutons stupides. Au-dessus de tous les sons, de la palpitation sourde des machines, le ronflement de la forge fit somnoler les sergents d'armes accotés aux panneaux des coupées. Et Bourentie commença la promenade sur la plage, où le docteur lui parlait de Saigon.

Au carré la si;îste pesait. La chaleur, répandue par les chaufferies dans le faux-pont, faisait les chambres à peu près inhabitables. Trippion, à chaque appareillage, ne manquait point de déclarer tout travail intellectuel impossible, de maudire l'aveulissement qui noyait les meilleures volontés et étouffait en germe les plus beaux travaux préparés sur la direction du tir ou l'utilisation de la flotte. Alors une mélancolie attendrissante passait sur toutes les laces ; le@ hochements de toutes les têtes rythmaient la désolation de5 intellectualités martyres. Puis, un à un, tous allaient

tomber sur les coussins, partageant les oreillers avec une charité de misérables. Illallait cependant que quelques torpeurs s'accommodassent d'autres repos quiets. Une sorte de roulement, tacitement respecté, envoyait aux deux tables de jeu les sacrifiés du jour ; des réussites les berçaient en gestes automatiques jusqu'au moment où, doucement, le front venait s'appuyer sur les bras repliés. Enfin la béatitude fluait. Aucun des domestiques ne s'aventurait autour de la table ; les timoniers avaient peu l'occasion de pousser la porte. Parfois, Leduc de Xoirné, le sourire amu:- (levant le spectacle de sérénité, mais correctement silencieux, venait se rafraîchii' de café noir, après quelque méditation sur Iloeckel ou Spencer, avant de se préparer à l'enseignement moral qu'il lui était donné, les ai)rùs-midi, de continuer aux matelots de l'Ecole élémenlaiic. Mnis lîruc, en perpétuelle agitation, s'irritait du silence p!us que de l'oisiveté, et il tentait à grands fracas, dlicure en heure, de remuer les sommeils de moines.

Quand Trippicn, navré d'une de ces irruptions, ouvrit un œil. l'enseigne entama sa réserve de railleries féroces qui s'accrochaient à l'obésité du lieutenant de vaisseau, à ses cors, à sa gourmandise. Et celui-ci suppliait pour son sommeil. Méchancetés et injures h peine voilées ne lui importaient guère ; ma-.fi sa sieste lui était plus chère que sa dignité. Bruc ne s'arrôtf. que lassé. Il tenta d'arrêter du Pré qui s'ébrouait ; mais à peine désenivré de l'opium, du Pré montait prendre le seivice. Il permit à Bruc de lui tenir compagnie sur la passerelle : « Mais j'y passe dix heures par jour! s'exclarna l'autre: appelé pour les cartes ou tuant le temps, je parais à peine ici. Et quand j'y viens, je n'ai personne à qui dire un mot! ^'oyez donc cela, murmura-t-il en pointant Trippion ; c'ast gros, c'est bétc, et ça dort. » Du Pré, son faux-col rajusté, sentit l'envie de se prouver la verdeui- d'esprit retrouvée : (( Eh! mon cher, répliqua-t-il, vous m'avez bien l'air, tout sec comme je vous vois, de poser volontiers l'égalité : fort -h gros -t- bote = faible + petit + intelligent. »

Cependant Goubuit, aussi évciWé par les voix, quitta le coussin. Les siestes p:olongées jusqu'à l'apéritif convenaient à des Trippion. Mais à lui, non. A peine quelques quarts d'heure, les seuls de repos, afrirmait-il, car des in- «:omnics gp'-'aées en de merveilleux labeurs jadis lui ôtaient tout espoir de bonnes nuits. Puis confia-t-il à Bruc, il de-

LES MAIUTI.MES 13U

vait meltie à jour son travail. Les préparatifs (la départ lui avaient fait négliger quelque peu le mémorial d'artillerie et deux ou trois rev-jes étrangères. Ses boucles d'oreilles luisaient au-dessus du tapis vert de la table. Puisque les autres ronllaient encore, Bruc se résigna à. Tune des conférences-causeries où l'ancien maître de manœuvre s'efforçait de montrer qu'il s'était fait égal à sa situation de capitaine. L'attention de Bruc le flattait particulièrement, de Bruc que le carré s'accordait à proclamer bon marin et algébriste à la fois. Goubuil théorisa les avantages de contier à la marine la défense des cAtes ; et, Bruc ne contredisant pas, il jugea inutile de varier le thème jusqu'aux inconvénients. Il possédait ainsi quelques sujets préparés à loisir, étoffés môme de lambeaux de re\nies appris par cœur, et, la main au bouton de l'interlocuteur, il le maintenait en un bain de véritable netteté. Bruc, bien qu'averti, subit l'agrément momentané de la voix pateline, autre modification de In voix du loup de mer que Goubuit réservait à d'autres temps. Bref, ils menèrent ainsi l'après-midi, jus- (ju'au réveil général. Mônie, en fin de discussion, Bruc ojùiia que la meilleure retraite serait, avec une femme cl (les enfants, d'être commandant d'un fort sur le littoral, autour duquel pousseraient de la laitue et des carottes.

Le dîner fut gai, la soirée courte. C'est à peine si Jacotot, seulement prévenu pour la table à cau^e de son anéantissement au sortir de chez Joé de Piédreville, put organiser un dom.ino avant de courir prendre le quart. La conversation se maintint au ton des joies enthousiastes des départs. Pour la plupart, Saigon était une villégiature bien connue ; les autres écoutèrent des récits dont quelques-uns remontaient jusqu'il la conquêle, l'épopée des piaslres épiloguée en pokers monstres. Puis, les pipes secouées, ALauveine se retrouva seul au carré ; suivant sa coutume de rade, il n'avîut pas manqué d'y descendre sitôt avalé le dîner des officiers supérieurs. Lieutenants de vaisseau et enseignes, déshabitués des veilles de quatre heures la nui^, sur la passerelle, se préparaient aux nécessités nouvelles en dormant liM. « Affaire de quarante-huit heures, assura Frontin, rc<vi de se trouver enfin loin de la terre. Tout le monde s'étonnera après-demain d'être trop frais. )> Quant aux deux pri- \ilégiés que la navigation n'obligeait point à des changements d'habitude, le docteur et le commissaire, ils continuaient d'arpenter la plage-arrière, différant, leur semblait-

il, par une continuelle \olubililé un prochain mal de mer dont ils ne se parlaient point.

Au malin, avant le tub, mais quand môme le soleil haut déjà, la passerelle vit défiler l'un après Tautre tous les membres de létat-major. Bichin avait donné jadis des ordres sévères pour que l'accès en fût interdit. Mais, dans la chaleur plas grande de l'air, les indulgences se devinaient. On pressait l'officier de quart de questions sur les incidents de la nuit, on s'aplatissait ventre sur dos audessus de la carte du kiosque. Le pelit Bourenlie supputa gravement le gain de roule qu'un courant probable marquerait au point de midi. Et les évaluations s'échangèrent sur l'heure d'arrivée à Port-Saïd. Le docteur grogna : (( Vous me la bâillez belle, messieurs de la navigation ; sur cinq jours de traversée, voici que les uns me prédisent vingt- quatre heures à la mer de plus ou de moins. — C'est vrai, docteur, avoua Bruc ; en marine, je n'ai jamais mi accord sur l'estimalion du moindre chemin. On parie quelquefois, mais on ne paie jamais. — Alorsl — Moi je m'en f...! je voyage comme ma malle. »

Il s'en fahut de peu que l'harmonie et la belle humeur du carré ne fussent rompues avant la fin de la matinée. Heureusement l'incident était classique : Leduc de Noirné, conformém.ent aux usages, fit prévenir les officiere que l'on déjeunerait à dix heures. Vuillenac lui-même s'étonna. Depuis les arrangements nouveaux des services à bord, il n'était plus besoin de ces dispositions de repas empruntées aux croisières des navires à la voile. Discuter aussi avec le président était vain. De chaque côté des tables de jeu, les groupes se formèrent menaçants, le premier, celui des officiers qui avaient copieusement déjeuné de café, criant pour le maintien de l'heure de rade, l'autre, celui des officiers affamés par les quarts de nuit et trop tard restés dans leurs chambres : ceux-ci s'indignaient qu'on s'élevût contre la coutume et la voix du président. Personne, d'ailleurs, ne songea que le lendemain les coalilions eussent élé inversées. Les plus entêtées résolulions, aussi bien que les haines les plus longues, étaient du moment. Le maître d'hûtel fit loi en annonçant les œufs. Et ce fut moins pénible d'obéir au valet, chacun inconsciemment soumis aux fins de querelle que ce routier avait apprises plus traditionnellement encore que Leduc de Noirné les règlements.

On s'assoupit encore comme la veille après le déjeuner.

Mais les parties de dominos durèrent davantage. Frontin et du Goust, légèrement à l'écart, entamèrent un match d'échecs, suivi par Raval qwi se levait par instants pour veiller les hains de ses photographies dans le laboratoire attenant au carré. La chaleur, lourde comme au départ, s'était du moins répartie plus uniformément. Plaquée des graillons de la cuisine et des ùcretés de la machine, ouatée de la fumée des cigarettes et des pipes, elle avait créé l'atmosphère propre à tous les carrés. Les propos qui s'échangeaient d'un côté à l'autre venaient de bouches invisibles Tune à l'autre. Malgré que l'on fût déjà bien plus près du soleil, les domestiques avaient continué de charger le poêle, et sur la fonte brûlante, des livres s'épanouissaient, des gouttes de café grésillaient. La brise, secouée par la course du Tolbiac, n'entrait point par les hublots presque à lleur d'eau. Parfois un clapotis coupé jetait au cuivre de l'embrun, et quelques gouttes salées, venues plus bas, secouaient un dormeur. Le maître d"hôlel n'empêcha plus ses sous-ordres de choquer les vaisselles dans l'office ; la sonnerie pimpante de l'Ecole élémentaire balaya les siestes, sans secousse.

Dans la batterie, les hommes, pourchassés sans brusquerie par les gradés, décrochaient les planches fixées au pont supérieur, et assemblaient les tables. La distribution des cahiers minces commença au milieu d'un bruissement de ruches. Les fourriers pestèrent contre l'insuffisance des encriers et des porte-plumes. Puis une voix s'éleva qui dictait : les têtes se penchèrent jusqu'à toucher les doigts maladroits, déformés par les besognes du bord. Dès les premières lignes, de timides effarements implorèrent que l'instructeur lût moins vite. Plus bas dans la batterie, la craie grinça au tableau noir et cassa sous l'effort des divisions. Les matelots les plus proches de la muraille dévissaient sans bruit quelques hublots, et le souffie salin régulier passait par-cftssus les écoliers.

En mer, sur tous les navires de la flotte, l'écolede l'aprèsmidi occupait chaque jour l'heure prévue, très souvent prise au mouillage par les corvées du service. Mais la direction de Leduc de Noirné avait fait plus encore que la coutume pour la régularité de cet enseignement, Maintenant engoncé dans sa charge d'àmes, le président prétendait que l'entretien du matériel et les exercices de tous genres dépendaient des loisirs consacrés à l'école. Tandis

qu'il abandonnait aux fourriers le soin banal de surveiller des dictées et de laiilhniciique, tandis que les illettrés ûnonnaienl à plein cœur leur syllabaiie ou rcpélaient indéfiniment des bâtons sur les pages décrilure, le lieutenant de vaisseau conviai! solennellement autour d'une table isolée des sujets clioiiis pour recueillir la bonne pai-ole. 11 espérait que par eux, par rélite, la diffusion s'en ferait à travers l'épaisseur des Bretons Icnis.

Lorsqu'il parut ce jour-là, avec un atlas sous le bras, la gravité de son abord impressionna les hommes. Et il lui plaisait qu'il en fût ainsi. Il théorisait que le galon devait appeler la crainte respectueuse beaucoup moins que ne faisait la parole émerveillant l'ignorance des matelots Ainsi que les grands initiateurs, il s'efforçait de confondre la science avec le mystère, pour en rendre plus sacrées les premièrei. affirmations aux grands enfants qu'il commandait. Sa mission eût été originale et de belle allure s'il se fut plus al taché à la remplir qu'à demeurer le seul qui l'eût tentée, l.a main large étendue sur une carte, l'autre chargeant l'émotion sur l'épaule du plus immédiat de ses auditeurs, il paila du Tiansvaal. If parla peu du Transvaal, mais il cria en refrains connus des matelots la haine de l'Anglais. Il sut commenter l'invasion de l'Etat libre en pleurant l'Alsace-Lorraine ; et, quand le frisson anti-germanique eut passé dans les rudes épidémies, le développement, élargi à travers la carte afiicaine, vint exulter la joie de la défaite italienne sur les champs abyssins. Les mines d'or firent rebondir le discours \eis la richesse française.-la richesse française piétina dans ses mots sur Téconomie médiocre de l'Italie. Puis, échaufle de son enthousiasme, il môla des aperçus sur l'impôt aux ^'ues les plus inattendues sur les exportations, s'attrista à l'ancienne expansion française, célébra la nouvelle, vibra avec l'évocation de Marlet. Et, en leit-motiv, revenaient les noms du Transvaal et l'entité des mines d'or. Le ton baissa pou:- ;e renforcer de netteté incisive, de documents délicats, quand, sur la feuille de la mappemonde développée, il tenta d'exposer aux matelots la théorie de la ceinture d'or étreignant la planète aux mêmes latitudes du Nord et du Sud. Des murmures admiratifs grognèrent ; mais l'éloquence de Leduc de Noii'né vint se briser sur cette représentation de la terre en deux feuilles. En vain, il creusa les mains et tourna les doigts, un coude sur les continents nommés, pour

LLS MAIU U.MES 143

les transporter en l'clicf sur ses phalanges et dans la pensée candide dos écoliers. Les LoLiches béaient et les yeux viraient. Alors, de gueiie lasse, il leur mit entre les mains un Alrnanach Haclielte et ils s'extasièrent sur une lithographie où une cu\ e gigantesque représentait les Finances, alimentée par des tuyaux symbolisant les impôts, vidée par d'autres tuyaux représentatifs des budgets divers.

Enfin. pendant les dix dernières minutes, Leduc de Noirné fit cesser tous les sectionnements. Il ordonna le silence et proclama la solennité de cette minute déjà réitérée. Le second-maître fourrier ouvrit le livie, son livre. La page était cornée où, des semaines auparavant, s'était arrêtée la déclamation en môme temps que TelTort des matelots attentifs. Le gradé continua, et les hommes écoutèrent. Il leur paraissait qu'ils entendaient des choses aussi habituelles que la prièi'e du soii'. De la progression mer'veilleuse imaginée par l'auteur, ils n'avaient sans doute recueilli aucune étape dans la clarté de leurs devoirs. Seulement, à chaque fin de l'école, le fourrier officiait, sentaient-ils, à leur place, ainsi que l'aumônier au branle-bas. Celui-ci leur conciliait la bienveillance d'un bon Uieu, celui-lù celle des chefs. Et l'une ne leur apparaissait pas i)ien différente de l'autre. Les joues sur les deux poings, ils écoutaient : (( L'ivresse dégrade le marin, le déshonore dans sa dignilé d'homme, le rend incapable de remplir ses devoirs de serviteur de la Fi'ance... » La sonnerie sautilla de nouveau au bout de la batterie. L'envol des écoliers fila autour de Leduc de Noirné. Il les vit partir jusqu'au dernier, puis arrêta un illettré : (( Dis-moi, loi, garçon, quelle dilTérence mets-tu entre les mots discipline et respect? » L'homme s'immobilisa, la tète basse et la main gauchement au front. De Noirné insista, lui tapa les doigis pour le dispenser du salut militaire ; obstinément, la main revint au front et l'homme, muet, arcbouta ses pieds contre une table. (( Brute! )) murmura l'éducateur en s'éloignaht.

L'oubli de la terre continuait d'apporter ses effets, ordinaires par leur tcnou\ellement, extraordinaires par des manifestations. L'amiral déclara le troisième jour qu'il passerait lui-même l'inspection des fonds et des machines du Tolbiac. Il n'en résulta guèî-e plus de propreté, puisque les soins de la marche empochaient que l'on pût vaquer à de splendides fouibissages. Il n'en vint qu'un désespoir 1 aineux de plus à Echanson. et la file des visiteurs, derri'jre

Barry, fut accrue par du G oust et Ribol. Les officiers-mécanic-^iens, prévenus assez tard dans la soirée, s'effarèrent d'abord; puis Risselon et Siren rassurèrent Echanson. Pour eux comme pour lui, aucun doute, il y avait dans cet ordre soudain de Tamiral une volonté de surprendre en défaut le personnel de la machine. Comme toujours leurs pauvres cerveaux, tourmentés d'imaginaires persécutions, muèrent en conspiration le caprice de Barry de la Glu. Cependant, après résignation, une idée de Risselon les réunit en mystérieux conciliabule, et, au dîner du soir, Bruc essaya en vain d'exaspérer Echanson par le rappel de inspection redoutée.

L'amiral, à l'heure fixée, ne fit que courir d'un bout à l'autre du Tolbiac aux divers étages, avant de s'arrêter aux machines. Là, ralentissant le pas, il afficha une volonté de visiter en détail. Du Goust suait à grosses gouttes ; Ribol s'amusait de l'aventure. Pour Barry, il lui convenait assez d'afficher, chef suprême loin de Toulon, la meiheure attention à toutes ses responsabilités; et aussi, un beau flegme dans la graisse et l'huile, sous le feu tout proche des chaudières allumées toutes, le campait avantageusement dans la mémoire des chauffeurs et des ouvriers noircis. Sur son ordre et à hauteur de ses yeux, du Goust retourna le sabher pour compter les tours; lui-même enfin, déganté, il tâta au passage brutal la tête d'une bielle pour évaluer sa tiédeur. Echanson, bien e'n face de chacun des mouvements, distendait autaat que possible son \isage en béate admiration. Mais il lui fut difficile de le faire lire par Barry. L'amiral, grave, affectait d'ignorer sa suite ; il questionnait les quartiersmaitre«: et les simples matelots. La soUicitude se mêlait délicieu.sement à son mépris. Echanson, furieux, renonçait déjà aux bénéfices de son attitude, et se désintéressait par avance du projet arrêté avec ses sous-ordres. Mais Risselon, mahn et habitué aux rebuffades du grand corps sans avoir appris à s'en froisser, entreprit du Goust.

Le lieutenant de vaisseau, écœuré par le milieu, ne daigna point d'abord s'apercevoir qu'on lui parlait.

Comme l'amiral s'inquiétait du condenseur, Risselon put dire à du Goust : (( Vous voyez que nous avons un peu orné notre chez nous. — Chez vous?ricana l'aide de camp...))Risselon continua, sans vouloir entendre : » Oui, voyez là. n II désignait une plaque de cuivre où brillaient en lettres

LES M.\RITIMES 145

énormes les mots : » Honnem^ et patrie, » tout comme à la timonerie, sur te pont. Le travail s'agrémentait de motifs repoussés qui tiraient l'œil. Du Goust. enchanté d'avoir paru soutenir la même attention que son patron, s'élança vers Barry : (( Permettez-moi, amiral, dit-il, de vous faire remarquer ceci. » Il étendit le hras vers le fronton, et Barry de la Glu, qui regarda aussitôt, détailla plus à loisir la chose que son aide de camp avait fort peu observée : (( Qu'est-ce donc que cela? s'exclama-t-il. Non... pas l'inscription ; à côté... ces deux bourrelets qui semblent pendre aux deux bouts. » Echanson, cette fois, devança et Risselon et du Goust : « Ce sont des scapulaires façonnés en métal, amiral, expUqua-t-il respectueusement. — Bah! fit Barry intéressé. » Echanson commenta : (( Oui, amiral, par ces temps d'accidents et avec nos risques continuels, j'ai pensé qu'il était bon de répondre aux besoins de protection divine innés chez tous mes hommes ici. Vous le savez, amiral, une moitié d'entre eux, chaque soir, ne peut monter à la prière, occupée qu'elle est devant les feux. Alors... » Barry l'interrompit : (( Vous êtes un brave homme, monsieur Echanson, et il me plaît fort de voir ainsi vénérée notre di\ine religion. » Sa face de clergyman s'oignait d'onction ; un souffle de piété stupide passa sur la suite et Bichin, in petto, se promit de ne point oublier cette chanterelle. Enfin Barry prit congé d'Echanson en répétant : (c C'est très bien, ces scapulaires... D'autant que, parmi vous, messieurs les mécaniciens, si j'en crois la renommée, l'immonde fra'nc-maçonnerie trouve trop d'adeptes... Continuez dohc, monsieur Echanson. )> Il se tourna vers Risselon et Siren, et du bout des lèvres : « J'ai parié pour vous, messieurs, dit-il. ))

L'inspection était terminée. Le petit Bourentie, témoin de la scène, s'empressa de traîner Minçavoué sur le pont. Le docteur se débattit quelque peu, le vermouth le réclamant. Cependant, lorsqu'il eut la certitude que la tournée du chef avait obligé de retarder le déjeuner, lorsque, de lésés par ce changement d'heure, il suivit le commissaire. (( Hé bien? interrogea rapidement Bourentie. — Quoi? — Mais... vous avez entendu!... » Il n'osait préciser et étaler sa joie d'avoir recueilli une déclaration de principes dont il pourrait tirer profit. Depuis le jour où l'amiral l'avait malmené pour le paiement d'une solde,

le commissaire ne savait quelle route prendre pour revenir, sinon en faveur, du moins au même point d'indifférence dans le souvenir de Barry. » Sacristi! parlez donc clairement, mon petit, dit Minçavoué ; cest le discours de Famiral qui vous embête? — Oh! fit Bourentie scandalisé dans sa foi chaude. — Non? alors quoi? » Bourentie ne répondit point. Le docteur, avant de continuer, inspecta le balcon au-dessous d"eux et les couloirs latéraux de l'appartement de Barry : « Est-ce que c'est la première fois que vous entendez parler de franc-maçonnerie?... » Il s'arrêta court et souffla fortement. Un second regard autour de lui le rassura peu. Enfin il accrocha un bouton du petit commissaire et le traîna sur le kiosque.

Le vent assez frais balayait ainsi les paroles. » Echanson est certainement franc-maçon ; Risselon et Siren le sont, à n'en pas douter, grommela Minçavoué. Si cela vous étonne d'avoir écouté la belle histoire des scapulaires, rappelezvous que pour eux, que pour vous, que pour moi, les notes sont données par un officier de vaisseau, c'est-à-dire par un clérical renforcél )) Il baissa encore la voix : « En tous cas. mon petit, soyez l'un ou l'autre, et à fond : subalterne, il vous servira de multiplier les momeries d'église ; chef, il convient de se rallier au con\"ent. Voilà la l'ecette. Je vous la donne pour rien. » Le commissaire protesta : « Allons! docteur, ne soyez donc pas carabin pour le plaisir ; il y a bien des sincérités qui... — Suffit, coupa Minçavoué. Garçon, encore une pipe, et parlons d'autre chose. )> L'autre chose, ce fut la chose de tous les jours, de chaque promeiiade. alternée sur le pont. Minçavoué et Bourentie. le coquebin et Ihomme mùr opportuniste, de pipe en pipe défilaient des noms de camarades. Ainsi qu'en strophe et a'ntistrophe, celui qui ne parlait pas n'écoutait pas l'autre, attendant seulement son tour de parler; ils documentèrent des anecdotes de brasserie ou de service. Et les épisodes, sans exception, les posaient en victorieux de runivei'selle mufflerie : douloureusement étonnés dans la première partie du drame, tel qu'ils le présentaient, du sans-gêne, ou plus, d'un camarade ; revanchards applaudis, dans la seconde partie où leur ingéniosité avait rehaussé la péripétie. Au reste, Bourentie gardait l'avantage de la variété documentaire, car il apportait une particulière contribution des avanies reçues et inoubliées aux temps de son mariage aussi bien qu'à ceux des visites de

noces. Vuillenac, qui montait pour le quart, s'amusa de leur sourire et de leur mi-voix, et il put entendre, sans bien savoir par lequel prononcée, la phrase de jubilation orgueilleuse : « Si vous aviez vu sa têteî »

Il faisait le service, Vuillenac, sous les ordres d'un lieutenant de vaisseau, comme il était réglé pour les enseignes à bord du Tolbiac. Et à ce titre, il dépendait de Frontin. Mais Frontin, pénétré de son passager sacerdoce, se tenait seul sur la passerelle supérieure de Favant, et avait prié son subordonné de demeurer au-dessous, à proximité des cartes. De cette consigne, Vuillenac s'accommodait fort. Il connaissait trop peu le voisin, il avait assez pressenti le type de race, mais irrémédiablement figé. Plus tard, il en pourrait jouir pour sa pureté de lignes et pour la valeur de sa loyauté morale. D'autres enseignes s'étaient plaint de jouer ainsi les inutilités, à peine consultés pour le relèvement d'un navire sur la route, ou d'une terre. Mais la philosophie de Vuillenac relevait audessus de ces zèles. D'ailleurs, ne savait-il pas bien que le rôle du lieutenant de vaisseau se réduisait à aussi peu de chose que son rôle à lui? La route était donnée par le commandant, un timonier la veillait. Les machines marchaient au nombre de tours ordonnés par le commandant; en bas, des gradés les contrôlaient. Un incident quelconque advenait-il? une route de navire menaçait-elle de croiser celle du Tolbiac? Il fallait aussitôt avertir le commandant. Et le commandant, toujours commandant, seul responsable, traitait en petits garço"ns sages les plus âgés des lieutenants de vaisseau.

Du moins, si le spectacle avait valu l'ennui de la faction sans initiative! Mais, après deux embarquements au loin, Vuillenac se retrouvait ici, renseigné sur (( la poésie des quarts de nuit sous les étoiles. )) La réalité était plus banale. Hors quelques lieux du monde, Gibraltar, Messine, le Canal, les abords de Sydney d'Australie, la mer était vide : aucune rencontre, aucune curiosité de l'errant croisé ou dépassé. Pas d'oiseaux, pas de poissons sauf les volants de fréquence horripilante, ou les marsouins près des côtes. C'était le défilé amorphe de flots aux teintes sans franchise, striés presque périodiquement de la saleté du frai. Aucun rythme nouveau ne mouvait la houle lente. Des coups de vent, il he fallait conserver qu'un souvenir de vaisselle brisée ou de sommeils tendus contre des plan-

ches à roulis. Sitôt fuies les mers d'Europe, le quart n'était plus que la corvée fastidieuse, la réclusion, le (( piquet » des collèges ; les pensées, troublement mêlées à Teau et au soleil, finissaient par se déposer inertes, ainsi que des poussières qui lentement ont traversé des couches jusqu'au fond du verre. Le réveil périodique, c'était la voix du timonier, d'heure en heure, quand la spéciale fonction de l'enseigne lui commandait, pour la solennité, de crier : « Factionnaires à l'appel! » L'incident, le seul, c'était, une fois toutes les quatre heures, de com.prendre, au sifflement du porte-voix des machines, la demande d'en bas : ({ Faire vider les escarbilles... »

Vuillenac s'efforça de remarquer combien l'eau était plus verte qu'à Toulon, puisqu'il n'avait pas suivi du haut de cette passerelle les transitions insensibles dans la coloration. A l'horizon, papillottait la brume de chaleur ; la brise, après u"ne apparence de souffle régulier, n'existait même plus en fraîcheur ; le pas de Frontin, au-dessus du poste de l'enseigne, flappait sur les lattes de bois...

(( Ah! ah! vous somnolez, mon cher! » La voix fît sursauter Vuillenac ; pourtant, Bruc avait parlé doucement, repoussant la tentation de faire savoir la faiblesse du camarade à quiconque écoutait. (( Vous êtes heureux, Bruc, d'avoir une occupation, répondit Vuillenac; je voudrais m'occuper de la route comme vous faites. — Ne le souhai- Tez pas ; vous avez vu si l'on se gêne pour me faire lever à cinq heures le matin, quand j'ai quitté le quart une heure auparavant, sous prétexte d'observer des hauteurs crépusculaires d'astres! Vous savez combien de fois par jour Bichin me fait demander le point, parce qu'il a eu jadis une petite réputation dans le métier. Eh bien! je travaille quand même pour mon instruction personnelle, comme on me le marque d'un sourire charmant; Bichin a cent fois plus de confiance dans la première approximation qu'avec le loch lui fournit le chef de timonerie, sous-officier ignare et alcoolique. — Pas possible! s'exclama Vuillenac. ))Bruc, entre ses dents, mâchonna une injure à l'adresse du commandant: puis il reprit : « Certes, je pense comme vous: je pense que tout cela, » il montrait l'étendue d'eau, « ne change guère. Mais dans notre belle profession, il y a du moins les gens qui varient à l'infini. X'est-ce pas? C'est votre avis? »

Il sondait Vuillenac. Car l'intelligence du camarade avait paru, à lui intelligent aussi, et, pratiquement, avait semblé

digrife d'examen, d'autant que l'attitude observatrice de l'enseigne paraissait occupée souvent à classer des types. Vuillenac ne comprit pas Finterrogatoire et dit simplement : « Je pense que la variété existe dans tous les groupements. — Que non! affirma Bruc. Partout ailleurs les gens sont honnêtes ou canailles à peu près de la même façon. Tandis que chez nous, quelles nuances, quels degrés de l'un à Tautre des états!... Allons, ne me faites pas penser que cette supériorité ne vous a point frappé en nous. » Vuillenac sourit. « Supériorité est discutable. — Non, répartit Bruc. A égalité de bien ou de mal, je préfère que ma curiosité en jouisse par des circonstances plus diverses ou plus originales. Et vous aussi. — Si vous voulez. — Ce n'est pas moi, c'est vous qui voulez. — Vous avez raison, finit par avouer Vuillenac. Je ne suis pas \ueux dans la carrière, mais je crois que tous mes camarades d'embarquement me restent très nets dans le souvenir, chacun absolument différent, du voisin. Sans doute, cela tient à ce qu'ils sont peu nonibreux enregistrés. Pourtant, il me paraît que même ceux que j'ai frôlés, que j'ai connus au café, me demeureront présents bien davantage que si je les avais trouvés à de pareils moments hors la vie maritime. — Et vous vous expliquez cette bizarrerie? interrogea Bruc. — Cette supériorité, comme vous avez dit? ma foi non. »

A ce moment, Frontin pria Vuillenac de s'inquiéter de jumelles convenables avec lesquelles chercher la terre à l'horizon. Sa prière se dessina en ordre par l'attitude gardée ; il lui avait déplu que son subordonné causât pendant sa faction. « Et quand traversons-nous le détroit? demanda rapidement Vuillenac à Bruc. » L'officier de navigation haussa les épaules : <( Ne vous fatiguez pas à chercher; je leur ai répété tout à l'heure que nous ne serions pas avant neuf lieures par le travers de Scylla... Mais Echanson se garde bien d'avouer qu'il triche sur le nombre de tours, et l'amiral fait son calcul avec des vitesses imaginaires. D'ailleurs, il se considérera comme insulté parce qu'il s'était mis en ^ête de jouir avant son dîner des paysages de Calabre. »

Le Tolbiac donna dans le détroit en pleine nuit, ainsi que Bruc le prédisait. De la circonstance, d'ailleurs, il ne ressortait aucun contre-temps pour le carré ; seul, Bourentie s'écarquilla les yeux depuis Scylla jusqu'à la sortie, et fut

tout henrenx de voir la pâle lueur des avenues de Reggio perpendiculaires au rivage. Barry de la Glu pinçant ses lèvres s'étonna près de Bichin que les calculs de route fussent aussi erronés. Bichin appela Echanson et le menaça de tout. Au carré, les tables de jeu ne chômaient plus : Leduc de Noirné avait formellement interdit le poker, mais, hors les échecs de du Goust et Frontin, les partenaires affluaient à la manille. Ribol écrivait dans un coih ; sa chambre le suffoquait. Quand Vuillenac s'informa de ces mémoires, il rougit et se déroba. La table continuait d'être abondante et plaisante ; Siren, chef de gam.elle. souriait sous les compliments, et le vieux Mauveine, écœuré de rhostihté plus grande que jamais de Carlan et Roberzans, enviait la grande assemblée des officiers subalter'nes et félicitait Siren comme les autres : (( Soignez-les : n'oubliez pas que, loin de Toulon, tant vaut la table, tant valent les gens. » Du Pré, vers le quatrième jour, dut reprendre le train-train des autres. Depuis la nuit chez Joé de Piédreville, il n'avait pas cessé de fumer, saisi d'une folie d"opium comme les fumeurs moj'ens en ressentent parfois. Mais sa furie était venue à terme en même temps que, la poitrine secouée de râle, il avait vu son mouchoir taché de sang. Il ne se faisait point d'illusions sur le sort d'une phtisie contractée parmi les noces de jadis. Mais une terrible énergie lui venait pour retenir le galop des jours réservés et qui se précipitaient d;=ins les aspirations de l'opium. Il retiouva donc sa place au domino," quelquefois à la manille. Le temps, depuis l'appareillage, n'avait point compté pour lui. Les quarts avaient prolongé la béatitude de son ivresse, et le plus naturellement du monde, repiquant' ses idées à partir de sa dernière conversation il demanda à Merseau : « Dites-moi, Merseau. pourquoi le général Nopert s'inquiète-t-il des permissionnaires du Tolbiac? — Hein? fit Merseau. — Le général Nopert? Vous le connaissez bien; Jacoiot me l'a affirmé. » Merseau tout en évaluant les levées?, siffla entre ses dents ; du Pré vint près de lui, alors il releva la tête : u Ce général Nopert, prononça-t-il avec calme, s'intéresse beaucoup à Tun des permissionnaires du bord, à un quartier-maître fourrier. — Vous plaisantez? — Je suis très sérieux! » Du Pré, malgré son flegme, se laissa tomber sur le riiussin. nliasourdi : «( AIois, nmi-nim-a-l-il, ce seiait 1o blond au Icint de fille, celui de ma compagnie? — Juste,

Auguste )) confirma Merseau. <( Je passe et bénéficie... » Les joueurs s'occupèrent peu des déclarations de leur partenaire ; la plupart ignoraient le général Nopert et surtout le quartier-maitre visé. Auraient-ils compris l'infâme racontar, que leur attention ne s'y serait pas posée davantage ; ces récits étaient courants au carré. Cependant du Pré se sentit quelque peu sali par l'évocation de son fourrier.

Les officiers-mécaniciens étaient à chaque instant dérangés au milieu de leur partie. Bien que l'un d'entre eux fût constamment de quart dans les machines, Echanson le plus souvent, Pàsselon ou Siren à sa place les autres fois, se précipitaient en bas, hallucinés de bruits anormaux parmi le ronflement coutumier de la marche. Le Tolbiac était parti trop soudainement pour que nombre de points ne donnassent pas d'inquiétude, pour que l'huile à flots put prévenir tous les échauffements. Surtout, son personnel avait vécu jusque-là dans la facile manœuvre de l'escadre, c'est-à-dire qu'après avoir donné aux essais une \itesse de réclamée, prônée par la presse, le bateau s'était habitué à l'allure dérisoire de douze nœuds. Or il devait maintenant, et pendant des semaines, en donner seize. Le retard à Messine, qui avait exaspéré Bichin, s'était traduit en fin de compte par le bref suivant : « Si nous ne sommes pas devant Port-Saïd à cinq heures de l'après-midi, dans trois jours, je vous m.ets aux arrêts de rigueur, monsieur Echanson, pendant tout le séjour à Saigon et au retour. )> Ainsi plus de carotte possible. D'ailleurs, Echanson, rajeuni par l'approche de la terre promise, gaillard de son passé de Barcelone, se souciait peu de rester enfermé dans sa chambre sans courir la route de Cholen et sans boire avec des Russes.

La longue coque du Tolbiac vibra sous rc/lort des trois hélices. A cette allure de seize nœuds, lo r.ynchronisme rendait les trépidations insupportables. Goubuit ne décoléra plus, et, sur d'être soutenu, chercha querelle de toutes les manières à Echanson. Mais le mécanicien tint bon, s'apphqua à ne point trop faire monter l'enchère à la manille, terrorisa Risselon et Siren en amplifiant les menaces d'en haut et ainsi vers midi le phare de Damiette, perdu sur la mer sans qu'on pût voir les sables plats à sa» base, fut signalé par une longue vue.

A cinq heures, on stoppait à mille mètres de Port-Saïd.

Lorsque le commandant eut fait prévenir au carré que l'encombrement du canal immobilisait le Tolbiac à Port- Saïd jusqu'aux en\irons de minuit, la formation des groupes de promenards hésita. A Toulon, le bord seul réunissait en passagère intimité, surtout en solidarité d'intérêts communs, les officiers de tous les âges et de tous les grades. Hors le service et le déjeuner de m.idi, les gens miariés débarquaient du canot-major pour aller directement chez eux, les célibataires, à quelques exceptions près, rejoignaient une amie ou des camarades plus con nus et mieux appréciés dans des navigations précédentes. Ce soir, l'hésitation se masqua d'une discussion iné\itable quand il fut question de l'heure du dîner. Leduc de Noirné, une fois encore, supprima toute objection par son ordre direct et sans recours ; d'ailleurs il lit obsen-er que la proximité du quai, le va-et-\ient des barques indigènes, assuraient toutes les sorties voulues du Tolbiac. Quant au délai fixé, il ne serait certainement pas abrégé, puisque l'amiral attendait les dépêches du Consulat pour décider si le ra\itaillement de charbon s'exécuterait à Port-Saïd. Après ces explications, Leduc de Noirné déclara que, pour son compte, il s'en allait marcher deux heures par hygiène.- Bourentie, frétillant, s'accrocha au docteur, et le supplia de le piloter ù travers l'escale. Déjà, du Pré se laisser entraîner par li bande de Jacotot, Merseau et Forney. Raval refusa d"-l).indonner la surveillance de ses photographies. Il ne manifesta aucune mauvaise humeur quand Minçavoué, à la joie du commissaire, lui assura qu'eux en rapporteraient devant lesquelles pâliraient les groupes fixés à Toulon. Bruc se trouvait de service, sous les ordres de Goubuit. L'ex-maltre de manœuvre, crachant à travers le carré, avait crié assez haut sa lassitude de Port- Saïd, traversé une dizaine de fois, pour que Frontin se dé-

cidât à lui demander un remplacement au quart. Et Goubuit, navré quand même de ne point courir quelques bouges, ne put refuser. Enfln, Trippion suivit Marie-Branter ; il n'osait point lui offrir sa compagnie, mais il profita de la barque qui menait le gendre de Marquestoun au quai, et, quand il fut près de lui à l'entrée des rues, ils marchèrent naturellement côte à côte.

Vuillenac, un long moment occupé de sa toilette de ville, parut sur le pont à l'instant où Frontin et du Goust hélaient un canot. Ils lui offrirent passage. Bruc, tout en veillant le brouhaha des Arabes, tira Vuillenac à part : (( Iniéressezvous à ce que je vous ai révélé hier, lui dit-il ; vérifiez notre variété. — L'escale vous donne tort, mon cher, sourit Vuillenac. — Parce que? — Qui s'assemble se ressemble, n'est-ce pas? » Bruc, gaminement, sembla ramasser dans un tour de main les deux lieutenants de vaisseau qui attendaient et l'enseigne. (( Vous ne vous êtes pas regardé! » murmura-t-il. Il se trouva, au reste, ainsi que pour Trippion et Marie-Branter, que la traversée depuis le Tolbiac resserra en « partie » le départ fortuitement simultané des trois officiers.

Tous les trois avaient déjà visité Port-Saïd une fois. Mais Frontin unissait l'escale exotique et le large dans son amour du lointain, et il eût cm manquer à tous ses devoirs de marin, s'il avait laissé sans une visite le moindre point d'atterrissage. Pour du Goust et Vuillenac, il ne leur déplaisait point de goûter à nouveau l'originalité d'un mauvais lieu. Frontin, rigide de morale, s'aperçut assez tôt des libres chemins courus par ses deux partenaires. D'ailleur»^ Vuillenac crut sentir que le lieutenant de vaisseau avait tenu surtout à effacer chez le jeune homme la mauvaise impression de son attitude en service. En effet, après avoir dépensé un nombre inusité de sourires et de phrases, il abandonna la bande, prétextant des achats de turqueries. Du Goust roula un grand moment encore à travers les sables du bout de cité, en môme temps que Vuillenac. Puis ils revinrent dans le quartier des consulats. L'aide de camp attendait vaguement qu'une rencontre invraisemblable lui permît d'aller plastronner dans un intérieur cossu, devant quelque Egyptienne bien apparentée à des négociants d'Alexandi'ie. L'occasion ne se présenta pas. Il finit par quitter Vuillenac, sous couleur de diner avec un Abbas-pacha quelconque, « bien parisien, fort bien en cour, et qu'il

avait rencontré à Paris à un bal d'ambassade. » Vuillenac soupçonna que le beau garçon avait un mot à dire à Tune des nombreuses prostituées de la ville, et s'en cachait comme d une étreinte indigne de lui.

L'enseigne se retrouva seul, sans ennui, la chair tranquille, devant le café-concert auquel attient la salle de jeu. 11 entra. Et aussitôt. Torchestre dépareillé des dames allemandes entama la Marseillaise. C'était l'habitude de l'établissement; l'enseigne savait devoir n'en retenir aucun chauvinisme; mais, comme à son premier passage, il se demanda comment le flair du chef pouvait si bien reconnaître la nationalité du passant. Dans la salle de jeu misérablement éclairée, tout contre l'étroite roulette, recouverte jusqu'à jeu fait, et livrée à tous les tripotages du tenancier, Merseau pontait les pièces de vingt sous. Le reste de l'assistance, sous le fez, ou bien des sortes de sombreros, étalait des faces levantines de Pranzinis voûtés. Vuillenac ne prolongea pas sa visite. Au dehors fermentait le rut du cosmopolis maritime. A la lisière des sables, un pointillé de lumières indiquait les portes ouvertes des loges des prostituées italiennes ou moldo-valaques. — Dans la rue, au coin des bazars en planche, les proxénètes soufflaient dans le cou des errants, et des Arabes, mâtinés de Grecs, offraient confusément des voluptés inavouables. Les parfums nauséabonds des boutiques de coiffeurs traversaient l'avenue de part en part, et au milieu des odeurs de rose et d'encens, floctait le relent caractéristique du lupan'Ar. Vuillenac se dégoûta de la ville trop grasse, trop sale, trop sexuellement immonde. Il renonça à son projet de dîner au restaurant et s'en revint vers le quai. A tous les pas encore, il lui fallut se défendre des adolescents aux gestes louches et des juifs qui lui proposaient des choix remarquables de photographies obscènes. Le chemin alors l'irrita tellement qu'il ne voulut point s'arrêter pour acheter des pûtes de rahatloukoum. une gourmandise favorite, et, pressant le pas, il décida d'expédier son ordonnance le soir en prendre des boîtes. Ribol, à bord, plaisanta la maussaderie de Vuillenac : « Le consulat, dit-fl, a tardé de nous faire porter les lépêches. Maintenant, Carlan, le mystérieux, les déchiffre en soufflant. Et je ne sais quand je pourrai descendre. Avez-vous vu du Goust? — Oui. mais il doit être occupé la soirée. — Tant pis ; s'il rentrait, nous pourrions promener, vous et moi. — Ah! cela non, cria Vuillenac; j'ai assez

VU Port-Saïd. — Parce que vous vous êtes ennuyé seul, reprocha tendrement Ribol. — Parce qu'il y a trop peu de temps que j"ai lu x\plirodite, mon cher, et que de Port- Saïd à Alexandrie, il n'y a pas bien loin. »

La table fut presque vide. (( Décidément, remarqua Goubuit de méchante humeur, tous ces bougres-là ont trouvé des cuisses hospitalières. » Les absents rentrèrent un à un, presque honteusement, et la plupart gagnèrent leurs chambres sans faire une station au carré. Mais un remue-ménage de chalands interrompit bientôt tous les sommeils. Vuilienac avait pensé s'endormir avant l'heure de l'appareillage, et se réveiller en plein canal. Il questionna Ribol affairé et mandé à chaque instant par le chef d'état-major. On entendait au-dessus du carré l'amiral frapper du pied, et du Pré, traduisant la pensée de tous, ne douta point que le commandant Bichin n'eût encore à subir une avanie de valet. Les ordres trouvés dirigeaient le Tolbiac sur Djibouti ; là, il embarquerait le charbon nécessaire. Les choses changèrent brusquement lorsqu'un chancelier apporta vers dix heures une autre dépêche officielle. La coïncidence des temps en cette occasion ser\ât trop heureusement la rue Royale. L'état-major général venait d'apprendre à la fois l'arrivée du Tolbiac à Port-Saïd et la pénurie de combustible que révélait une correspondance confidentielle de Djibouti. C'est ainsi qu'il fut aussitôt télégraphié à l'amiral Barry de la Glu de se ra\ita.iller à Port-Saïd, sans perdre une minute. Roberzans lui-même, tiré de son lit, s'élança au quai suivi de Ribol. Leurs instructions, les unes venues de Bichin, les autres du chef d'état-major, étaient absolument contradictoires. Le fournisseur n'eut 'pas de peine à en comprendre le point d'accord, et les chalands, emplis de la clameur des charbonniers, affluèrent aux flancs du croiseur.

Lorsque l'on sut l'incident, arraché à l'insomnie douloureuse de Roberzans, une stupeur plana sur la réunion du carré. Echanson, dans son indignation, fut écouté sans observations; ilhurlait, sarcastique : ce Quel malheur que ce télégramme ne soit pas arrivé demain ! Voyez-vous l'histoire du vaisseau de Sa Majesté, le Tolbiac : il arrive à Djibouti, pas de charbon; alors il revient à quatre nœuds à Suez ; il paie la tonne un prix d'anglais, et il repart avec huit jours de retard. Non. mais voyez-vous cela! » Le plus clair de l'aventure fut vite supputé par les égoismes.

L'abandon de l'escale de Djibouti faisait gagner deux jours au moins sur la traversée, partant sur l'absence. Le temps de sapprovisionner à Port-Saïd n'était pas perdu, puisque la rentrée dans, le canal était aussi différée de deux heures.

La marche lente dans le canal commença vers trois heures. Et aussitôt, maintenant que .s'était éteint le halètement rythmé des Arabes se jetant sur les briquettes, maintenant que le brusque démarrage, puis la fusée du gouvernail mécanique, emplissaient seuls les sonorités du navire, des portes claquèrent et les piétinements des timoniers aux échelles rompirent le siience serein du Tolbiac à Torée du désert. Lorsque Goubuit avait accepté de remplacer Frontin pour l'escale, il avait cru lui permettre une simple promenade; du moins, il feignit de comprendre de cette manière une permutation de service que Frontin avait proposée complète. Sitôt le mouillage quitté, l'ordre des tours de service changeait, le service de mer succédant au service de rade. Il arriva que l'appareillage avant le jour désignait encore Goubuit pour continuer la veille. Lui. s'était couché, furieux d'avoir bâillé une soirée sans partenaires, et mal habitué à la solitude, même de courts moments; sa vaine colère accusait in petto la duperie de Frontin. Du moins, jusqu'au départ, ses responsabilités avaient été nulles comme à l'ordinaire, et son rôle particulier ne l'avait point empêché de se retirer tôt, confiant à Bruc la surveillance. Mais, lorsque le timonier le prévint d'avoir à monter sur la passerelle dès l'aube, il faillit assommer l'homme tremblant. Après une bordée de jurons, il s'enfouit sous les draps, et se refusa à songer davantage à l'inadmissible perspective. Dix minutes plus tard, le chef de timonerie, supplié par la terreur des matelots de veille, se risqua lui-même à secouer de nouveau le lieutenant de vaisseau.

Cette fois, Goubuit bondit, pieds nus, seulement un pantalon à la ceinture, le velu du poitrail saillant. Le chef de timonerie s'éclipsa. Goubuit au carré, les trois sonnettes électriques carillonnèrent sans interruption. Des courses hagardes, des souffles terrifiés se brisèrent à l'entrée de la salle. Maître d'hôtel et offices, timoniers, factionnaires, se pressaient aux ordres de l'oftlcier. Il les renvoya, retenant le chef de timonerie. Pendant des minutes, le sous-officier dut se courber sous d'effroyables

LES MARITIMES 15 é

blasphèmes. Enfin, Goubuit essaya de Tintéresser à sa cause, pleurnichant, et désormais affirmant que Frontin devait faire le quart actuel en échange de celui de Port-Saïd. Le chef de timonerie se hâta, confondu alors en excuses, de prévenir Frontin. Ce fut une mauvaise inspiration : le duc, du mioins correct, infligea au sous-officier quatre jours de chambre, qu'il se réservait de faire approuver par l'officier en second. Puis, écœuré de la versatilité lâche de Goubuit, il ferma sa porte à clef sans commentaires. Cependant Goubuit, inquiet de la démarche insinuée par lui, n'avait point quitté le carré. Il reprit la sonnette; nul ne parut, aucun des timoniers n'hésitait désormais entre une punition et l'accueil de la brute. L'heure de monter était déjà dépassée de beaucoup; il songea que Frontin avait trouvé juste rarrangement. et s'occupait déjà de la veille. Pourtant une crainte lui restait quand il revint à pas de loup vers sa chambre ; car il n'ignorait point que l'absolue séparation des services en rade et à la mer ne pouvait que très difficilement laisser croire à Frontin que sa dette devait se. payer celte nuit-là. Vuillenac solda les mensonges de Goubuit et la trop naturelle lâcheté des timoniers. Le chef de timonerie, après la réponse de Frontin, rappelé presque aussitôt sur la passerelle par les questions de du Pré qui s'impatientait de la prolongation de son quart, se résolut à ruser. Il réveilla Vuillenac. L'enseigne, d'abord stupéfait, s'imagina facilement que la corvée lui revenait. Il n'avait point eu le loisir de s'informer de l'ordre adopté désormais. (( Et peut-être, se dit-il, la permutation de Frontin entraîne la mienne. )> Aussitôt sur la passerelle, il se douta d'une confusion. Du Pré le reçut brutalement et ne consacra plus me seconde à des explications. D'ailleurs le pilote était responsable de la navigation; Bichin venait de descendre prendre quelque repos sur les coussins du kiosque et ainsi Vuillenac se trouva seul officier de quart. La conduite de du Pré commençait à changer en colère son étonnement. Et les timoniers, peu rassurés sur la conclusion de l'incident, se hâtèrent d'abandonner à des remplaçants la faction révolue. Seul, le chef, trop certain d'être mandé une fois de plus. devança l'orage. Il expliqua, en bafouillant, l'histoire, \uillenac comprit la fourberie de Goubuit et la conduite de Frontin. Il s'aperçut que les terreurs des petits avaient essayé de remédier aux volontés des grands. Et ainsi sa

colère tomba pour n'être point jetée sur des épaules déjà trop chargées.

Il musa, dans la tonalité uniforme des faisceaux électriques sur les sables, à droite et à gauche. Dans la lenteiir de la marche, les machines ne s'entendaient plus. Tombre mangeait avec ses formes la modernité du croiseur. Sur le ciel blanchi vers Fhorizon, une barre uniformément noire traçait une file de chameaux ; les chiens du désert hululèrent et Vuillenac, les yeux hauts, frôlé des ténèbres mystérieusement antiques, conçut la marche des rois vers l'étoile.

Le quart, au jour levé, lui fournit les incidents prévus comme dans un monotone programme de fêtes. D'abord le Tolbiac défila, presque le touchant, le long d'un paquebot aux multiples hublots, œillés chacun d'une lueur électrique plus tard que le commencement d"aube. Puis, sur des signaux d'un garage, l'arrêt, la mise à l'eau d'un canot tout prêt, les grelins tournés aux poteaux de la berge, laccostage contre le remblai de la cuvette où la glcdse semble s'effriter jusqu'à combler le chenal : toutes les manœuvres dociles qui prévoient l'arrivant de l'autre bout jusqu'à ce qu'il ait passé. Enfin ce furent, au travers des rayons aveuglants, les loques des enfants noirs et laids qui s'efforcent sur le talus de courir à côté du navire et qui dévalent vers l'eau boueuse quand les matelots y lancent des morceaux de biscuit. Aucune lueur, aucun remous, aucun horizon, ne différencia pour Vuillenac ce passage du passage de jadis. Il songea qu'il en était ainsi pour chaque place revue de la terre. La désillusion lui était peut-être venue trop tôt, dès la frégate-école, alors que, feuilletant les journaux do bord de la promotion précédente, il s'amusait, d'après ^-^ux, à prédire les menus faits du lendemain entre les Antilles et Gibraltar : nautiles, épaves aperçues, flottes d'argonautes orientés au vent, poissons pris dans le sillage. Et, avec une régularité désespérante, les prévisions se vérifiaient, les m^mes choses passaient aux flancs du même vaisseau, les étonnements étaient déjà de la veille, de choses lues ainsi qu'ils peuvent être dans un livre de voyages, au coin du feu.

Dans la matinée Goubuit sut que Vuillenac avait seul assuré le service. Il trembla d'abord que le commandant ne fût informé de l'irrégularité. Mais Bichin ne fît appeler personne. Alors le lieutenant de vaisseau ne songea plus

qu'à dissiper la probable mauvaise hunieur de Frontin. Il se lançait dans des explications fort embrouillées quand le duc lui coupa sèchement la parole. De quoi lui parlaiton ? Il ne savait qu'une chose, son obligation de rendre au mouillage un tour de garde à Goubuit. Pour le reste de l'arrangement, il voulait l'ignorer et il tourna le dos à lïmportun. Goubuit dut dévorer sa rage. Tout au plus se risqua-t-il, lorsque Ton quitta Suez, et que Forney eût profité du souvenir de Lesseps pour blasphémer contre le Panama et les Juifs; tout au plus se risqua-t-il à affirmer que les Juifs n'étaient pas seuls à devoir rendre gorge, que bien d'autres, orgueilleux de leur rang et de leur race, étaient aussi bien désignés pour payer les sueurs du peuple au jour du grand chambardeme t. Après quoi, il entreprit ïrippion pour lui exposer quelques points au sujet de l'ignorance de Frontin. Il tombait mal : le bonhomme, dans sa simplicité et sa paresse, admirait fort le zèle du duc. qui. archi-millionnaire et grand de France, se pliait à la nécessité de nuits blanches.

Ainsi Goubuit se réveilla dans la mer Rouge aussi furieux que s'il n'avait pas dormi.

Pour comble de malheur, le commandant Roberzans, délassé par le large, parla d'un exercice d'artillerie possible dans l'après-midi. Le lieutenant de vaisseau lança la nouvelle en pâture à l'exaspération du carré. Il existait pourtant un tableau de service prévoyant à la mer des exercices divers comme en rade, et celui d'artillerie était bien indiqué pour le mardi. Mais les habitudes d'oisiveté s'affirmaient tellement de tradition, loin de la rade, que des protestations indignées s'élevèrent, quand Goubuit eut parlé. Pour lui, ravi d'avoir déchaîné le vent, il se soucia des préparatifs qui le concernaient. Puisque l'amiral se mêlait de visiter les machines. Bichin ne manquerait sans doute pas d'assister à la manœuvre des pièces. Or, pour innover, pour se montrer (( jeune école », le commandant du Tolbiac, étendant les dispositions d'une circulaire ministérielle, avait décidé que l'officiercanonnier aurait haute surveillance sur les moteurs affectés au ser\dce de l'artillerie.

Au moment où Goubuit mettait le pied dans le compartiment des dynamos, il heurta Siren, l'officier-mécanicien accroupi contre un bûtis : « Qu'est-ce que vous fichez là ? s'exclama le lieutenant de vaisseau. — M. Echanson

IGO LES MARITIMES

m'a chargé de pi'endre ici un croquis d'une réparation à effectuer. — Voulez-vous bien déguerpir? assez de mécaniciens partout ; vous savez qu'ici j'ai le droit de ne pas en avoir ; et il n'y en aura pas. » Siren pâlit ; un rude combat bouleversait sa placidité, livré entre sa lâcheté méridionale et son esprit de corps. Il ne bougea point. Goubuit marchait déjà sur lui : « Monsieur Goubuit, dit-il, je vous répète que je suis ici par ordre de M. Echanson. — Les ordres de votre patron, mais je m'en moque ! de quoi se mêle-t-il ? Voulez-vous vous en aller? — Je m'en irai lorsque j'aurai fini mon travail. — Rendez-vous aux arrêts dans votre chambre. — Dès que jaurai fini mon travail, monsieur Goubuit. Vous savez bien que je dois obéir complètement à mon chef le plus direct avant de commencer une punition. )) Goubuit se contint à peine : (( Je cours chez le capitaine de frégate )>, hurîa-t-il. Siren reprit son croquis, le termhia. puis, enfermé dans sa chambre, il fit prévenir le lieutenant de vaisseau qu'il commençait les arrêts ordonnés.

Roberzans était fort bien disposé pour écouter Goubuit. Les (( rouilles )> embarqués à l'aide des livrets faux occasionnaient incident après incident, et, sans doute familiarisés avec la perspective des compagnies de discipline, se refusaient à concourir efficacement à la chauffe. Or la vitesse actuelle du Tolbiac nécessitait d'autre personnel que l'effectif réglementaire des machines. L'officier en second, enragé dès qu"il devait dénouer la moindre complication, s'en prenait encore aux gradés d'en bas. et Goubuit le trouva dans le faux-pont, penché sur un panneau des chaufferies, en criant des menaces que broyait le hochement gigantesque des bielles.

Aux premiers mots du lieutenant de vaisseau, Roberzans, sans cesser de gesticuler à travers les échelles, l'entraîna dans son cabinet. Ils y étaient à peine, sans la porte close. qu'Echanson se présenta : « Je suis occupé, monsieur, je vous verrai tout à l'heure, brusqua le frégaton. » Echanson froidement insista : (( Pardonnez-moi, commandant, dit-il, de vous faire remarquer que la même affaire appelle chez vous M. Goubuit et moi. — Vous n'en savez rien, reprit Roberzans; retirez-vous. » Le mécanicien salua, et recula de quelques pas dans le coUiOir. Le frégaton n'embarrassa plus Goubuit de questions : <( Vous avez raison, monsieur, déclama-t-il, les ordres du com-

mandant sont formels; je vais faire confirmer les arrêts de ce mécanicien. »' Ce mot vint jusqu'à Echanson. Goubuii se retirait déjà, il Farrêta : « Capitaine, vous ne refuserez pas d'assister aux explications que je viens apporter au capitaine de frégate? — Je n'ai rien à faire avec vous, mon cher, répartit le lieutenant de vaisseau; je ne sais ce que vous me voulez. — Je veux, » et Echanson élevait la voix, (( je veux que vous ne traitiez pas un officier comme le dernier des m.atelots de pont, et que vous sachiez que Siren n'a été coupable que de m'obéir. — Que m'importe ? Vos gens, puisque vous les considérez ainsi, sont justiciables des ordres du commandant, je pense ? La discipline, en dépit de vos efforts mauvais, sera la même pour tous. » Roberzans n'avait point pris le temps de s'asseoir à nouveau devant son bureau. Il sortit dans le couloir : « Retirez-vous, Goubuit, dit-il avec calme au lieutenant de vaisseau. Quant à vous, monsieur, je vous défends de faire à ma porte ce tapage inconvenant. — Commandant, j'ai déjà eu l'honneur de vous demander un entretien. — Je vous le refuse, monsieur. — Commandant, j'attendrai ici. — Comment ! Vous ne vous inclinez pas devant un ordre de moi?... Ah! çà, vous croyez-vous encore couvert par des polissons de députés?... Il faut une fin, h faut une fin! un franc-maçon refuser d'obéir à un capitaine de frégate, c'est trop fort! » Echanson salua militairement : « Commandant, dit-il, je vais avoir l'honneur de vous faire parvenir une réclamation écrite. » La réflexion rapide de Roberzans un peu calmé ne changea point sa morgue; tout Tatavisme des officiers « bleus » crachait à la face de Tofficier-mécanicien, et n'était-il pas évident que l'amiral Barry de la Glu sanctionnerait largement toute punition d'Echanson, lui dont le mépris n'avait jamais consenti à appeler les officiers-mécaniciens autroir.ent que « les ouvriers »? « C'est bien, monsieur, déclara-til à Echanson; retirez-vous dans votre chambre. >> Goubuit, à l'écart, ne redescendit au carré qu'après le silence rétabli dans le couloir.

Les cartes et les apéritifs avaient depuis longtemps étouffé les vociférations contre l'exercice d'artillerie prévu. C'est à peine si Bruc, à l'entrée du lieutenant de vaisseau, demanda : » Qu'a\ait dono lefrégainn à hurler tout à l'heure ? — A propos de la chauffe, je crois, répondit négligemment Goubuit. » Maintenant qu'Echan-

son et Siren, condamnés à la réclusion de leur chamlDre, ne pouvait aussitôt apporter le tumulte, maintenant que Risselon, le troisième officier-mécanicien, était de quart dans les machines, le lieutenant de vaisseau préférait laisser grandir l'orage au loin. Les hors-d'œuvre ser\is, on s'inquiéta d'Echanson, mais parce qu"il était chargé, pendant le mois, de gérer la table. Outre lui, le président, et d'autres, n'étaient pas encore assis à leur place. Des murmures se précisèrent, qui la veille aux deux repas étaient nés. En l'absence du chef de gamelle, les apostrophes au maître d'hôtel se multiplièrent. Pourquoi n'avait-on plus de radis ou de céleri ? Pourquoi le menu portait-il de l'endaubage ainsi qu'après trois mois de mer ? Pourquoi le plat d'œufs se présentait-il aussi court ? Trippion jeta même sa serviette et feignit de reprendre une lecture, en attendant plus abondante pitance. Le maître d'hôtel, avec sérénité, donna des explications qui redoublèrent les clameurs vers Echanson absent.

Ce dernier, averti trop tard du changement d'itinéraire, n'avait pas renouvelé à Port-Saïd les provisions fraîches qu'il espérait trouver à Djibouti à meilleur compte. Et ainsi, jusqu'à l'escale prochaine, on devait vivre sur les conserves et les volailles comptées pour une traversée deux fois moins longue. Les imprécations s'enflèrent. Les convives les plus froids se virent presque insultés, et Frontin, dédaigneux de ces réclamations, sentit la haine de Goubuit baver sur sa parfaite correction. Du Pré se levait pour s'informer d'Echanson et pour porter au président le cri général, lorsque Leduc de Xoirné entra. Il tenait ouvert un cahier qu'il tendit à Goubuit : (( A votre demande, lui dit-il, le commandant inflige quatre jours d'arrôts simples à M. l'officier-mécanicien principal de 2® classe Siren: je suis averti: veuillez donc signer le registre. » Les exclamations se croisèrent dans le carré. Il fallut que Goubuit détaillât l'histoire pour chacun des bouts de la table. D'aiheurs les appétits ne perdaient pas leurs droits et l'importance de l'événement diminuait avec la faim. Cependant du Pré s'écria : <( Pourrions-nous, maintenant, savoir pourquoi nous mangeons si mal ce matin, et s'il est vrai que la négligence du chef de gamelle nous impose dès à présent la porlion congrue? Voyons, président, intervenez. -.) Leduc de Xoirné mâcha sans hûle sa bouchée: puis apaisant les bruits : « Echanson ne peut vous répondre lui-niôme: sans

que le commandant ait encore prononcé, il a 1 ordre de garder rigoureusement la chambre. » La stupeur, cette fois, fit cliqueter les fourchettes; et, quand Goubuit, harcelé, ajputa, en l'arrangeant, le complément qu"il avait réservé, un malaise pesa sur les digestions.

Personne, chacun le pensait de son voisin, personne n'avait idée de donner tort à Goubuit; malgré tout, une crainte de ligues adversaires et odieuses à toutes les tranquilhtés fit tâtonner les appréciations en soliloques attentifs aux plus voisins soliloques. Le lieutenant de vaisseau canonnier sentit que sa démonstration manquait d'énergie, et il reprit : <( D'abord, voilà un coup qui nous supprime l'exercice de ce soir ; Roberzans n'y songe plus. Quant à moi, je ne suis pas mécontent d'avoir pu faire respecter un ordre de Bichin, car je n'ai fait que cela. » Il quêta l'approbation de sa prudence aussi bien que de sa modestie, puis changeant de ton : « Assez de n pieds noirs », n'est-ce pas? soyons enfin les maîtres chez nous. » Leduc de Xoirné approuva : (( Travaillons, mes amis, et nous n'aurons nulle part besoin d'eux ; que chacun soit de force à imiter l'exemple de Goubuit, et que la règle de notre pouvoir n'intervienne pas qu'au compartiment des dynamos. )> Du Pré revint à la charge : (( Et puis, il est dégoûtant que ces gens-là soient chef de gamelle. Ils voudraient se partager des économies, et nous faire manger de l'ail et du lard. Rcgaidez où nous en sommes déjà réduits par la faute d'Echanson. — C'est vrai ; clamèrent Trippion et Jacotot. — Ecœurant ! ajouta Forney ; ils ne sont pas élevés, ces ge'ns-là, ils sont nourris. — Ils ne nourrissent pas les autres, rugit Goubuit. » Le président parlementait avec le maître d'hôtel; son robuste appétit hurlait avec les autres, sous l'apparente dignité de ses fonctions. Quand ou lui eut confirmé la disette menaçante, il s'emporta, et déclara formellement que les plus fines conserves remplaceraient à foison les viandes fraîches. Lui, président, en l'absence du chef de gamelle, commandait et décidait en dernier ressort. Bruc, silencieux depuis les premiers cris, s'adressa à Noirné : (( Est-ce que le règlement prévoit la transmission du pouvoir, lorsque le chef de gamelle est aux arrêts de rigueur? — Mais sûrement... C'esVà-dire... » Le président hésita et son infnillihilité d'nrncle brnnla quelques secondes. Vuillennc intervint : <( J'ai vu le ms : l'officier dont le tour suit fait fintérim. — Pai-failenient. vovon3

KJi LES MARITIMES

le cahier. » Tous se précipitèrent vers le tiroir aux archives. Du Pré soupira : (( Oh ! que la Bonne-Mère nous délivre des mécaniciens dans les gamelles. » Après consultation des documents, Leduc de Noirné annonça que le successeur d'Echanson devait être Risselon. Des protestations emplirent à nouveau la pièce ; Forney cria : (( A bas les juifs! )) Du Pré ajouta : u A bas les franc-maçons! » Le président, les bras pendants, demeurait en face du registre, incertain de sa conduite. Il entendit à peine, parmi les vociférations. Frontin lui parler : (( Mon cher, disait Leduc, tout ceci est inconvenant. Vous devriez faire taire les estomacs. )) Marie-Branter jugea que la surexcitation était assez haute pour qu'il pût jeter un a\is sans aucun risque : « Mais Risselon n'acceptera peut-être pas. »

Son courage de la minute fut mal récompensé; Risselon entrait à ce moment pour déjeuner, son quart terminé : (( Qu'est-ce donc qu'il s'agit d'accepter? demanda-t-il naturellement. )) Tandis qu'auprès de lui le silence s'établissait. Goubuit et Forney braillaient encore auprès du poêle. Risselon répéta sa question; Vuillenac le mit au courant. « Mais, bien entendu, j'accepte, déclara-t-il alors. Je n'ai pas à donner mon avis : le règlement avant tout, n'est-ce pas? messieurs. )> Du Pré l'apostropha brutalement : « Ne nous faites pas crever de faim comme Echanson, n'est-ce pas? Nous réussirons peut-être à avoir une table digne d'officiers qui l'ont toujours été. » Leduc de Noirné arrêta la réponse en interrogeant Risselon : (( Est-ce que M. Echanson vous a délégué ses pouvoirs? — Pas encore; il ne sait pas encore s'il le doit. — Alors, que fait-il dans sa chambre, s'il ne se considère pas comme puni dès maintenant? — Il prépare une réclamation au Ministre au cas où celle qu'il adresse au capitaine de frégate n'aurait pas d'effet. »

La coalition se resserra contre cette simple déclaration. Risselon, malgré sa con\iction actuelle d'apostolat, courba la tête sous les anathèmes et mangea silencieusement. Leduc de Noirné laissait montei' les haines trop pareilles à sa haine de ces anciens sous-officiers qui, dans des Revues, osaient critiquer ses travaux de cabinet. Forney s'époumonnait à dire : « Vous verrez qu'Echanson aura raison, et que tous les immondes francs-maçons de députés obtiendront un droit de plus pour leurs chers protégés à l'occasion de ceci. » Vuillenac re^jarda froidement l'éner-

gumène : « Il est certain, dit-il, sans broncher, que c'est absolument excessif de voir des officiers d'un bateau exiger le droit d'en connaître les compartiments utiles. » Le petit Bourentie faillit entrer en lice, égayé par la phrase de Vuillenac. Mais ce fut assez pour lui que Mincavoué, la pipe en l'air, frappât sur le ventre de l'enseigne en criant : (( Vous avez le mot de la fin, mon cher. )) Forney ouvrait la bouche pour placer un commode jeu de mots, mais Vuillenac le coupa sèchement avant môme qu'il eût parlé : (( Oui, oui, parfaitement, ménagez-vous, camarade. )>

La traversée, très favorisée jusqu'à Socotora. parut plus dure quand le Tolbiac entra dans l'Océan Indien. La chaleur amassée dans le faux-pont, à hauteur des chambres et du carré, ne se ventilait guère à la fraîche brise du dehors. Et Tennui du roulis vint énerver les vies. Le croiseur, d'une longueur extraordinaire, vibrait comme une régie aux vagues heurtées, et le reste du temps, ses inchnaisons à la houle obligeaient à garder chacun des hublots fermé. On s'entassa davantage sur les coussins. Entre midi et cinq heures, la sieste débraillée s'étala en long et en large. Sur les verres épais dépolis, le flot passait en bruissant, et l'éclairage glauque de l'instant rappelait une ^ision d'énorm.e aquarium.

Les officiers supérieurs, à un étage plus élevé, mieux partagés au point de vue de l'aération, souffraient davantage des rayons perpendiculaires reçus l'aprèsmidi entière. Aussi leurs occupations n'étaient pas différentes de celles d'en bas." Le maître d'hôtel, expédié par Pisselon pour s'informer de provisions fraîches qu'aurait peut-être pu céder la table des cinq galons, chercha valnemicnt à qui parler. Carlan verrouillait sa porte sous couleur de travailler un plan de défense de Saigon. Roberzans, revenu à l'opium, mais avec modération et par régime, emmagasinait quelque vigueur utilisable avec les congaïs bientôt; il avait dû employer trois jours de diplomatie pour quêter un pot de la drogue à du Pré. Le lieutenant de vaisseau se souvenait encore d'un jour où l'officier en second fuhnina contre les officiers, que la nuit même de garde n'éloigne pas de l'habitude ; et d'ailleurs, très peu rassuré sur la continuation de la route k pareille vitesse, il craignait d'être pris de court aux dernières nuits. Quant à Bichin, il ne quittait plus la passerelle. L'amiral raillait en vain ce scrupule exagéré de son chef de pavillon ; le com-

mandant, absolument effaré de cette navigation à seize nœuds, conservait à grand'peine la sérénité du beau geste. Il dormait et mangeait dans le kiosque, accouru près de l'officier de quart au moindre son de voix plus élevé. Chaque feu de navire lointain aperçu lui apportait le frisson, l'épouvante de la terre proche. Ainsi que tous les anciens manœuvriers à la voile, la seule pensée d'un rivage à cent lieues lui eût fait arrondir des détours invraisemblables. Il ne conser\^ait même plus la condescendante politesse qui lui permettait d'écouter l'avis de ses officiers sur la passerelle, sans en croire un mot; maintenant il leur tournait le dos à chaque incident, manœuvrait luimôme le timbre des machines et s'accrochait désespérément aux affirmations du chef de timonerie alcoolique.

La course du Tolbiac s'allongeait ainsi, haletante et monotone, autour du silence de l'écrasement général, marquée de quatre heures en quatre heures par le changement inutile de l'officier de quart. L'apparition de la table à roulis, avec son matériel de piquets innombrables pour caler la vaisselle, excita les malédictions jetées sur le métier. Jacotot, affaissé par le mal de mer et l'absence, se frappait la poitrine en s'accusant d'avoir choisi une vie pareille ; mais aussi, dans une franchise désespérée, il criait : (( Et ce n'est pas fini, et je recommencerai des ribottes semblables ; parce que je suis un feignant, parce que je ne sais rien faire, et que j'aime encore mieux gagner de la sorte mes huit francs par jour. » Hors Leduc de Noirné qui ne se plaignait jamais, mais qui sous-entendait à. chaque attitude Théroïsme de ses sacrifices à la France, Frontin seul se réjouissait avec des gaîtés de maniaque. Malgré la fraîcheur de la mousson, il avait, depuis Suez, adopté et conservé la tenue eh blanc. Trois ou quatre fois la journée il paraissait une seconde au carré, essayant d'intéresser les brutes somnolentes à un poisson dans le sillage ou à une fumée à l'horizon. Puis, indifférent aux réponses grognées, il remontait sur le pont reprendre sa marche à gigantesques enjambées, et frottant fiévreusement ses mains, il s'arrêtait pour prendre avec bonhomie les gradés à témoin de ses pronostics vérifiés. Les quartiers-maîtres hochaient la tète, leur morne regard bleui sous la mousson ; pourtant ils aimaient Frontin, vaguement certains que celui-là était de leur race, la race de ceux pour qui la terre, la vie des villes, n'est qu'un acci-

dent. Comme lui, ils passaient sans récriminer de la nourriture très suffisante et saine de la rade aux maigres soupes du large, et, au crépuscule, désormais, les loustics du bord, devant la porte de la cuisme du carré, riaient sans malice de la mésaventure de la table à court de provisions fraîches.

Risselon se vit chaque jour accablé par les colères des grincheux. Couvert par le mandat d'Echanson, il s'en inquiéta peu. Il arrivait le plus souvent que son service dans les machines, sa toilette au sortir de l'étuve, ne lui permettaient de s'attabler qu'après les autres. Ainsi les moqueries et les réclamations lui pleuvaient moins dnies. Mais un matin, il heurta une véritable mise en accusation. Bien que le souci de la machine Toppressât davantage, angoissé d'une avarie possible et de la consommation du chvarbon, il dut se prêter à une enquête réclamée par vociférations. Comment ce matin-là le menu ne comportait-il que deux plats? L'explication fut vite trouvée, et l'enquête se borna à l'interrogatoire du matelot de ser\àce la nuit précédente. Des officiers, dit-il, avaient mangé pendant leur quart tout un plat de viande froide réservé pour le déjeuner de ce jour. Du Goust s'exclama : (c Est-on du moins certain qu'ils n'ont pas fait cuire le reste? Mais c'est charmant! Ces messieurs di? quart s'offrent des suppléments, et nous, nous devrons bientôt manger du biscuit. — Ménagez votre colère, du Goust, conseilla le président à l'aide de camp; les officiers incriminés ne sont très probableiTient pas responsables d'une erreur de buffet. — Il n'y a pas de doute, c'est une erreur, dit Marie- Branter. — C'est un domestique qui s'est trompé, appuya Trippion ; ces gaillards ne sont bons à rien. — Hé, comment savez-vous cela, vous Branler, et vous Trippion? reprit du Goust. » Branler redressa sa petite taille : (( Parce que, mon cher, j'ai mangé de cette viande dans la nuit, et Trippion aussi, je pense. — Oui... c'est-à-dire que... bafouilla Trippion. — Et puis, continua Branler, très vexé d'avoir à subir la réprimande, veuillez bien ne pas nous considérer comme des enfants qui ont dérobé de la confiture. » Risselon, ravi de la tournure des choses, intervint : (( Capitaine, dit-il à Branler, vous voyez que les résultais sont autres que ceux d'une étourderie. — Je vous conseille de ne point trop parler, Monsieur, riposta Branter, vous dont l'incurie... — Celle d'Echanson. — La vôtre

enfin, messieurs de la machine, interrompit Trippion ».

Risselon fit face au bonhomme, tandis que Leduc de Noirné entreprenait Branter : (( Ah! vous, mon vieux, cria Risselon, vous avez pris soin de votre graisse d'abord, vous n'en pèserez pas moins. » Trippion, suffoqué, tendit le poing \trs rofficier-mécanicien. Le président s'adressa au chef de gamelle : « Veuillez, dit-il, faire remplacer ce plat au plus tôt. — Et avec quoi, s'il vous plaît? répondit aigrement Risselon. Vous n'ignorez pas que d'ici trois jours nos bouchées sont comptées. — Vous aviserez; empruntez à la table des officiers supérieurs. » Risselon lui tourna le dos et ce fut du Goust qui le reprit au passage : (( Vous dites? fit-il. — Ahl mais vous m'ennuj'ez à la fin! Adressez-vous donc à vos camarades qui ont pris cet apéritif de viande froide. — Vous souhaiteriez qu'on le leur fit payer, n'est-ce pas? demand ironiquement l'aide de camp. — Pourquoi pas? » Branter et Trippion levèrent les bras au ciel, et alors du Goust : a Tâchez donc de changer vos mœurs, souffla-t-il rudement au visage de Risselon, maintenant que vous avez changé la patte contre Tépaulette. Nous ne sommes plus dans u'n poste de sous-officiers où les parts sont placées devant chacun. — Mais ici, fit Risselon, qui est-ce qui défend âprement son ventre, sinon vous, monsieur l'aide de camp? Que faites-vous de vos belles manières? — Risselon, commanda Leduc de Noirné; pas de discorde, je vous en prie ; ou je sévirai. — Attendez au moins que Siren ait terminé ses arrêts pour m'en donner ; n'oubliez pas les responsabihtés du moment. Président, Enchanté, moi, vous savez, de passer à d'autres le Tolbiac a seize nœuds. » La menace sous-entendue adoucit Leduc de Noirné ; au cas de stoppage ou d'avarie, les colères d'en haut retomberaient en cascade jusqu'au chef de- carré. « Enfin, termina-t-il, n'insistez pas, pas plus que du Goust; il est inadmissible que l'erreur d'un grossier matelot soulève les pires injures dans la bouche d'officiers. » Le matelot en question essaya timidement de parler à ce moment ; Risselon s'en aperçut : a Qu'est-ce que ta dis, petit? » Marie-Branter et Trippion protestèrent contre cette confrontation; n'était-il pas déshonorant, dans cette affaire, de soumettre des officiers à la conversation d'un inférieur? (( Peut-être au témoignage, dit Risselon. Parle, petit. » Le matelot fit un gros effort ; Branter, déclarant que la scène le révoltait, quitta le carré en

frappant la porte. Quant à Trippion, il roulait ses yeux fréroces vers le domestique. On sut enfin que l'homme avait prévenu Branler et Trippion que la viande froide était réservée pour le lendemain, et les deux lieutenants de vaisseau avaient passé outre. Risselon s'assit en éclatant de rire, et comme les autres officiers arrivaient à la table, il ne s'arrêta que pour écouter l'explication donnée du contre-temps par le président. Du Goust se souciait peu, cl cette heure de plastronner : (c Mokol cria-t-il à Trippion par-dessus la nappe. » Et Risselon, féroce : (( Oh! à bord, il n'y a pas de mal, dit-il au bonhomme avec sangfroid ; mais n'oubliez pas l'histoire de Ruller. » Personne ne releva l'allusion à cette histoire récente d'un capitaine de frégate, qui, sur la ration du dépôt, à Toulon, prélevait une large part qu'il apportait pour sa cuisinière ; un gardeconsigne, un jour, l'avait arrêté à la porte de l'arsenal, et. malgré qu'on eût étouffé l'affaire de ce parent d'amiral, il lui était resté le surnom, de Ruller-Bifteack.

Siren quitta les arrêts dans l'après-midi. Bichin, furieux des incidents qui le privaient d'un dévouement assuré des mécaniciens, avait mandé Leduc de Noirné et l'eût tancé sans une crainte parallèle d'être mal secondé par les officiers de quart. Il se contenta de proscrire la moindre discussion au carré, et, le cœur enragé, souhaita l'arrivée à Saigon où, toutes terreurs de mer disparues, il mènerait le bord à la cravache, en marin du Nord, ainsi qu'il l'avait promis à du Pré au mariage de Brun. La souveraineté brutale l'avait trop tôt lancé contre l'entêtement d'Echanson. Dès le lendemain de l'incident, Roberzans s'entendit donner l'ordre de ménager à Echanson, malgré sa détention, la surveillance des machines et surtout la responsabilité, cauchemar de Bichin. La chose fut illégale, petit détail, mais surtout fort difficile à agencer. Bref, Bichin dut rédiger un arrêt ainsi conçu : « Monsieur Echanson, officier-mécanicien principal de 1" classe, devra s'abstenir, pour cause de convenance, de paraître au carré jusqu'à la fin de la traversée ; mais il conservera la haute surveillance et la responsabilité du bon fonctionnement des machines. » Le commandant s'imaginait ainsi différer la punition sans l'abandonner, et tenir Echanson sans laisser aller le souci de la traversée. Le mot (( convenance » le satisfit surtout, duquel il espérait plus tard faire sortir ce commentaire : qu'il avait seu-

ITU LES MARITIMES

lement évité de remettre en présence. Goubuit et Echanson. Le mécanicien-principal accepta Tambiguïté en laquelle il se préparait un bon terrain pour bâtir sa réclamation au ministre. Au reste, le devoir professionnel parlait haut chez lui, et, avant toute colère personnelle, il jugeait convenable de songer au bien même de cette traversée inaccoutumée.

Le soir, les haines assoupies, il ne resta rien des bouleversements déterminés par la gamelle. Le roulis ne diminuait guère, mais sa régularité apportait une accoutumance et une patience. Raval proposa une séance de projections photographiques. On l'adopta d'enthousiasme. Le carré du Tolbiac se prêtait bien à ce genre de représentations ; le demi-cercle des coussins, suivaïit les formes de l'arrière, offrait, avec quelques chaises devant ce rang, assez de places pour tous les spectateurs. La tôle de la cloison en face, séparation d'avec le reste du bâtiment, présentait un cadre énorme sur lequel on déploya une nappe. Forney ne se tenait plus de joie et bourrait amicalement Jacotot qui, d'ailleurs, s'attendrissait à la pensée de revoir quelque peu de Toulon au travers des obscénités fixées chez Joé de Piédreville. Du Pré possédait un bon appareil d'agrandissement, puis les éléments! d'une lumière artificieUe très perfectionnée, enfin des dispositifs de pose. Et Raval l'aidait de son talent. Les officiers-mécaniciens ne crureat pas devoir s'abstenir. Echanson leur conseilla, au contraire, la plus grande liberté d'allures et de visage, acceptant de faire le service pendant la séance animée. Risselon avait pris grand intérêt, en rade, à la mise au point des appareils, et il ne lui déplaisait point de rappeler par sa présence ce passé de concorde. En outre, il pensa que Raval, fort désintéressé des haines de corps, que du Pré, seulement intéressé par ces distractions hors l'opium, ne manqueraient point à cette occasion de se rapprocher amicalement de lui ; car il leur avait jadis promis de réaliser un cinématographe pour le bord grâce à son extraordinaire ingéniosité.

Le défilé des nudités occupa une grande partie de la soirée, d'autant que la préparation en fut assez longue. Du Pré avait le quart de minuit à quatre heures ; il s'efforçait de mener son plaisir jusqu'à l'heure du service, et d'éviter la solitude où un sommeil serait brutalement secoué. Le rire profond de Raval sonpait dans l'ombre der-

rière l'appareil. Les phrases d'annonce, simples et sonores, empreintes dun flegme inimitable, soulevèrent la gaîté des officiers mieux que tout boniment. C'était, du reste, un régal pour la plupart que cette exhibition d'horizontales cotées à Toulon. (( Ils sont vraiment émus, dit Pdbol à Vuillenac. — Croyez-vous? — Il me semble, oui; je crois que leur contentement de se délasser couvre une sorte d'attendrissement, la satisfaction d'une nostalgie qui irait volontiers jusqu'aux larmes. Pour Forney, pour Merseau, pour Jacotot surtout, pour du Pré même, sans oublier les vieux, n'est-ce point là leur vie, un passé et un futur qui se déroulent? — Croyez-vous que beaucoup aient été les amants de ces femmes? — Tous, au moins une fois, répondit Ribol; pourquoi? » Vuillenac, sans répondre, suivit l'ordonnance des poses délinéées sur le drap blanc. Forney ne pouvait tenir sur sa chaise : virant de droite et de gauche, il s'exclamait en mots comiquement arabes, soulignant les obscénités avec le langage gravement infâme des entremetteurs de la Kasbah ou du Levant. Mais les autres spectateurs peu à peu s'absorbaient dans une contemplation muette. Par instants, un éclat, moitié voix, moitié rire, ponctuait une apparition, et Jacotot, dans de courtes hallucinations, s'adressait au fantôme sans voiles comme s'il crachait des rancœurs à des figures oubliées. Vuillenac toucha le bras de Ribol : (( Aucun d'eux, murmura-t-il, n'a gardé de ces filles si connues, ou bien un regret qui les gêne confusément de partager leur nudité de ce soir avec une foule, ou bien un dégoût qui leur apporte à cette heure la conscience légère d'avoir souffert et d'avoir guéri. Ce qui sort d'eux devant les fantômes, c'est la haine. — Peut-être, soupira Ribol. — Les uns ont attendu des mois le coucher d'une fille qui se donnait pour un louis au camarade ; les autres ont payé avec des mois de solde un corps usé par des générations avant la leur ; d'autres encore ont porté dans leur chair le dérsir vain ; d'autres ont menti pour des amantes qui mentaient. Maintenant, leur ignominie se matérialise dans ces spectres, et les accouplements monstrueux que Raval a fixés ressortent avec l'imprévu et la variété de leurs lâchetés autour de la sexualité pareille. » Une projection éclaira une nouvelle femme, nue comime les autres, mais coiffée d'une casquette d'officier et titubant d'une réelle ivresse. « Marie Jamais! s'écria Trippion. » Tout le monde s'esciaffa ;

comment le bonhomme connaissait-il Tliétaïre? Du Pré linterrogea : (( Si je la connais! Pauvre jeunesse ; mais vous ne savez pas que cette fille fut nos délices lorsque nous étions aspirants? — . Oh! oh! clamèrent les spectateurs. — Vous vous vantez, remarqua Goubuit patelin, allez! faites comme moi, laissez la jeunesse aux jeunes. » Trippion, adossé au ventre du buffet, fit des efforts pour se dresser; mais ses cors, malgré les souliers spéciaux, lui cuisaient. 11 affirma, agitant les bras : (( Demandez au président; et auparavant, dites-moi donc si elle n'a pas dans sa chambre une photographie ovale forcée dans un coquillage, photo pâlie de grisette. — C'est vrai, dit Mefseau, le portrait de sa sœur. — Laissez-moi donc, ricana Trippion, le sien. » Il ajouta des preuves si précises que Jacotot. écrasé, ne douta plus : (( Marie Jamais, contemporaine de Trippion, souvenons-nous! cria du Pré. — En avant, la lumière: » De nouveau apparut le dessin hideux de la fille, dont le nom seml^lait indiquer des délices inaccessibles, alors qu'elle hébergeait le premier venu pour cent soue. Et la casquette d'aspirant, que depuis \ingt-cinq ans on la laissait traîner à travers tous les « bals syphilitiques. » dans un jeu de lumière inattendu se déforma soudain et étendit sur son sautillement inharmonieux une ombre gigantesque.

Ribol se leva et gagna le côté non éclairé du carré. Comme Vuillenac le retenait, il se tourna vers lui, et Vuillenac aperçut une larme dans les yeux de l'ami. Silencieux, .il retira son bras; Ribol dit : <( Pourquoi cette faiblesse parmi ces horreurs? Non... ne théorisez rien. Bonsoir. » Puis, très bas : « C'est à moi qu'est échue la nostalgie... je souffre, je souffre atrocement du besoin de présence... »

Le lendemain de la séance des projections, la course du Tolbiac se trouva modifiée encore une fois. Du plus bas étage au plus iiaut monta la nouvelle d'un trop rapide épuisement du charbon. Ce fut d'abord le maître-mécanicien qui. épouvanté, confia à Echanson la nécessité de s'appro\isiohner d'une centaine de tonneaux à Colombo. Echanson demeura calme, habitué aux incidents de mer et assez content des rages certaines des chefs. <( On vous a volé à Port-Saïd, mon garçon, dit-il au sous-officier ; d'ailleurs attendez-vous à ce que l'on vous reproche d'avoir reçu un pot-de-^in du fournisseur. Pour avertir le

capitaine de frégate, je ne puis ; priez monsieur Risse- Ion. » Roberzans tomba raide à la nouvelle ; Risselon eut le temps de s'éclipser, et tandis que Carlan conférait avec Famiiral. le capitaine de frégate entreprit Bichin. « îl l'a fait exprès, hurla le commandant, oui... Echanson, je lui casserai les reins, je le renverrai au ministre, je... » Il ne put que signer une punition de trente jours pour le m.aître-mécanicien. Le chef d'état-major rappelait chez Barry de la Glu. L'amiral, la lippe retroussée, s'exprima courtoisement : u Eh bien! mon cher, dit-il à son chef de pavillon, il faut relâcher à Colombo, donnez la route. Vous voyez, ajouta-t-il, froissant le bout de ses doigts sur une cendre de cigare, vous voyez, mon cher, que cette traversée vous sera fort utile pour apprendre à lîaviguer modcrnement. Surtout, n'est-ce pas? rattrapez le temps perdu: j'ai ma date d'arrivée à Saigon et je m'y tiens. » Le sang à la face, Bichin s'inclina ; ses fatigues, des insomnies dans le kiosque et des veilles sur la passerelle, l'accablèrent soudain quand il fut chez lui. Son valet de chambre courut à la recherche de Roberzans. Alors, d'une voix indistincte, le commandant supplia le capitaine de frégate : « Nous sommes perdus, mon pauvre Roberzans; ces mécaniciens ont résolu notre perte... et l'amiral ne veut pas d'un retard pour l'arrivée à Saigon. Nous sommes perdus! oh! ces mécaniciens! )> Roberzans n'en crut pas d'abord ses yeux devant son chef écroulé. Puis, enchanté de ne point recueillir la plus dure responsabilité, il remonta le moral de Bichin. Allons! qu'il se reprit! qu'il cessât son métier de manœuvre! Il ne fallait pas plus de 3 heures d'escale à Colombo, on les regagnerait. Lui. Roberzans, allait s'occuper quelque temps de la route, tandis que Bichin se reposerait. Il quitta le capitaine de vaisseau sur cette promesse, tandis que l'autre murmurait, à plat : (( Mes pauvres enfants! » Mais Roberzans n'était pas depuis vingt minutes sur la passerelle, que Bichin reparut : « Laissez-moi, répondit-il sèchement à l'observation de •on second, ma place est ici. »

Il manda Bruc et le garda près de lui, bien que l'enseigne n'eût pas mangé, sans le consulter, sans lui donner d'autre tâche que de surveiller l'horizon en même temps que l'officier de quart. Le Tolbiac était très proche de Colombo. Bichin corrigea la route de manière à suivre les bateaux de commerce nombreux qui semblaient se dl-

riger sur la pointe d'Asie. Bruc se risqua vainement à conseiller une autre navigation. Le résultat fut qu'au commencement de Taprès-midi, le Tolbiac se trouva, non pas devant Colombo, mais sensiblement dans le nord du port. Alors s'échangèrent de grotesques conversations avec les pêcheurs, en myriades devant la côte, conversations mêlées de commandements effarés pour ne point couper des barques en deux. (( Colombo! Colombo! criait Pachon aux indigènes, n Et ceux-ci répétaient au long du défilé : (( Colombo! Colombo! » sans lever les mains de leurs filets ou de leurs avirons. Enfm Fun d"eux, debout, indiqua l'endroit où se trouvait le port. Le Tolbiac reprit sa route lentement, et quand enfm commença l'embarquement des cent tonneaux de charbon, Bichin répéta aux officiersmécaniciens réunis : « Arrangez-vous comme vous pourrez ; mais il ne faut pas un jour de '^etard pour l'arrivée à Saigon. Autrement, gare! »

La relâche fut courte. Après qne^iren fut revenu de la terre où des chalands de charbon étaient préparés, l'écrasement du Tolbiac ne se souleva point. Bichin, naturellement, avait défendu toute communication avec le port ; trois heures d'escale, cependant, eussent permis un repos de rêve sous les frondaisons merveilleuses, qui moutonnaient sitôt la grève, sur le sol rouge, assurant l'harmonie de son coloris avec les chevelures et les palmes, sous le bleu laiteusement crépusculaire du ciel tropical. Mais il plaisait au capitaine de vaisseau d'assimiler ses officiers h des matelots ivres, incapables d'évaluer, loin du bord, trois heures -d'horloge. Au stoppage du croiseur, la chaleur de l'intérieur s'épandit plus terrifiante que jamais ; sur le pont, le soleil même bas, les rayons vrillaient les crânes, et aucune des distractions de l'escale ne compensait les sueurs sous les tentes. La multitude des mercantis amusants avait été brutalement éloignée des coupées. La poussière de charbon papillotait dans les barres de soleil que les panneaux cassaient. Derrière les hublots clos par crainte de la poussière suffocante, la sieste continua comme la veille, comme tous les jourp depuis le départ. Seul Risselon, timidement isolé sur -le gaillard, escorté du maître d'hôtel et du cuisinier, s'efforçait d'appeler à l'aplomb de l'étrave quelque barque chargée de fruits, ou par hasard de vivres plus solides. Sa patience réussit de^ achats nécessaires ù la table appauvrie. Sur sa panto-

mime discrète, deux mercantis acceptèrent de retourner au port et d'en rapporter de la viande, du poisson, des œufs. Mais lorsqu'il s'agit de payer, Risselon, effaré des réclamations bruyantes des marchands, à chaque instant retourné pour guetter une surprise possible de Roberzans, avant de rien hisser par des cordes à bord, dut descendre une à une avec désespoir quantité de piastres. Lorsqu'il re\'int vers l'arrière, les chalands de charbon étaient presque vides et il croisa Siren : (( Tiens, mon vieux, lui dit-il, nous mangerons d"ici Saigon, mais cela leur coûtera chaud. )) Siren répondit à voix basse, et riant sans bruit : '( Pas autant que le charbon ; figure-toi que le commandant n'a jamaiB voulu me laisser prendre avec moi Vuillenac qui sait très bien l'anglais ; alors nous payons dix francs de trop par tonne. )) Les deux mécaniciens se regardèrent joyeux ; ils n'avaient rien fait pour déterminer ce gaspillage; mais ils se réjouissaient qu'il fût supporté en argent et en responsabilité presque entièrement par les officiers de vaisseau.

Il sembla à tout le monde, quand le Tolbiac eut repris sa route, que les maux, petits et grands de la traversée, se guérissaient. Saigon pourtant était encore loin, mais les esprits s'éclaircissaient comme si la vigie eût déjà signalé l'entrée de la rivière. Bichin daigna s'attarder au milieu d'un groupe d'officiers, après le dîner ; il avait jovialement allumé une lourde pipe de merisier, et, assis sur un coffre à pavillons, après avoir pronostiqué une date de retour h Toulon, il devisait, bon enfant, de sa carrière. Certainenient, il n'était pas fâché de naviguer en escadre, après avoir passé sa vie au loin ; il lui plaisait de commander un croiseur aussi récent que le Tolbiac, et si la mission à remplir ne lui souriait guère, il appartenait à l'amiral d'en assumer les charges politiques. Lorsque l'amiral amènerait son pa\ànon, qui sait? peut-être aussitôt le retour, lui, Bichin, content de sa retraite de capitaine de vaisseau et de sa rosette, se retirerait dans sa Bretagne où, chassant, la pipe aux dents, il se soucierait peu de grades et d'honneurs. Bruc poussa le coude de du Goust dont il se trouvait voisin : <( Ce bougre-là, murmura-t-il, finirait par me le faire croire! » Du Goust, pour répondre, haussa le ton : a Moi, moh cher, je comprends bien ce rêve du commandant : avoir trimé sa part de bon cœur, puis vivre sur son lopin de 1ene : vdilà une liclle vie. »

Bruc regarda l'aide de camp en face, et. le saluant bas : (( Pardonnez-moi ; mais entre la graine de choux et celle d'épinards, je ne m.e doutais pas que vous préfériez cellelà! ))

Les chûteaux en Bretagne du commandant s'écroulèrent au milieu du lendemain. Le Tolbiac ralentit soudain sa marche, puis stoppa, sans ordre de la passerelle. « Qu'y a-t-il? » L'interrogation s'enfla du pont aux machines, au long des batteries. Puis une angoisse étreignit matelots et officiers. D'en bas, un gradé noirci avait prévenu Roberzans; et Bichin, qui déjeunait à ce moment ne devait jJus rien ignorer. Cependant rien ne bougea pendant une attente extraordinaire ; dans la machine, des marteaux commençaient à frapper. L'amiral s'impatienta ; pourquoi le chef de pavillon ne lui rendait-il pas compte de l'accident ou de l'incident? Aux timoniers successifs Bichin terrorisé à la pensée de reparaître devant le mépris de Barry, répondit qu'il vérifiait le rapport des mécaniciens. Il fallut que Roherzans se présentât à l'amiral : u Ce n'est pas grand chose, amiral, dit-il. une tige de boîte à tiroir rompue : trois heures d'immobilisation — Trois heures! toujours trois heures; commandant, en vérité, ce bateau porte-t-il, oui ou "non. un pavillon d'amiral? Suis-je donc à la merci d'un retard par la faute de mes subordonnés, alors que... » Barry se reprit : (( Au fait vous n'y êtes pour rien. » Il regarda l'Océan immobile et brûlant ; et soudain : (( Pour occuper le temps, donnez des ordres en Mie d'un tir au canon. Avec la machine non avariée, nous tournerons autour du but. Vous préviendrez le commandant, il est inutile qu'il se présente maintenant. »

Le but. deux ballons emmanchés sur un montant de bois, et le montant piqué sur un plateau lesté, le but fut rapidement préparé. Sous la menace des rages réfrénées en haut lieu , les zèles s'élançaient. Même les officiers n'osèrent protester contre cette corvée d'avoir à s'occuper d'un tir en plein midi. Goubuit s'in.stalla fièrement sur la passerelle, et Vuillenac, dans la hune militaire, s'amusa du grouillement des casques blancs au-dessous de lui: les matelots non employés au service de l'artillerie s'intéressaient au fauchement des tourelles, et massés aux enibrasures. s'angoi^ssaient gaîment à l'approciie du premier coup. Le but. piqué sur la largeur saphirine comme une tête de noyé fantastique, montait et descendait sur une

houle invisible. Le Tolbiac, froissant l'air torpide, commença d'encercler les ballons. L'amiral présidait. Assis sur une rambarde, un pied posé et l'autre délibérément promené, il écoutait Bichin d'une oreille distraite. Le capilaine de pavillon, sous un flux de paroles, aucune reportée à l'avarie, s'efforçait de mettre sa lourde indifférence à l'unisson de l'aisance de Barry. Les premiers coups des pièces furent excellents ; autour de l'amiral et du commandant, Leduc de Noirné et Bruc applaudirent; Goubuit, encouragé, enfla sa voix, et, peu content de distribuer aux répétiteurs do sèches indications de pointage, il lança par intervalles de familiers encouragements aux canonniers invisibles. Leduc de Noirné entreprit Carlan sur une théorie de réglage, et le chef d"état-major, un œil vers Barry de la Glu, uniformisa ses réponses : « Nous avons la première artillerie de l'Europe. » Un moment, le lieutenant de vaisseau dit : (( Eh bien! commandant, après une conviction de jadis, je suis à me demander si les pièces jumellées ont réellement des avantages. — Mais je vous crois, foutre! tonitrua Carlan; contre une cuirasse ennemie, le premier coup l'ébranlé et le second coup fait brèche. — Charmant! sourit Leduc de Noirné; votre esprit, commandant, se... )) Mais la phrase du président s'arrêta devant les yeux étonnés du chef d'état-major, et. stupide, Noirné comprit que Carlan avait parlé sérieusement.

Le but venait d'être enlevé par un projectile heureux. Les ballons avaient sauté, et à la rencontre d'une houle, coulaient remplis d'eau. Le plateau, déjà lesté par trop de fer, ne s'apercevait plus, immergé ; et le piquet, coupé en deux, se dispersait ça et là, au gré des rythmes soudains. « Qu'on dispose l'autre but, cria Roberzans. — Et qu'on se presse, confirma Bichin. » Car dans la machine, les marteaux s'entendaient de nouveau ; la réparation n'était pas terminée. Alors l'amiral fit un signe : (c Attendez, mon cher commandant: nous n'avons pas le temps de recommencer cette opération... Capitaine, dit-il à Goubuit, veuillez faire tirer sur l'emplacement de l'ancien but. — Plaîtil. amiral? fit Goubuit. — Veuillez faire tirer sur le point que vous avez jusqu'ici désigné. » Et, tandis que le Tolbiac décrivait son cercle, à la voix de Goubuit servile, sous la surveillance des gradés qui, dans les tourelles, mirent des minutes à comprendre l'ordre de l'amiral, les canonniers attristés et dociles pointèrent sur les rides imper-

oeptibles laissés sur l'eau par les fragments de but invisible. Le dernier coup tonna lorsque Siren prévenait que l'on pouvait reprendre la marche. Bichin l'apostropha : (( Monsieur, je ne pourrai donc jamais me fier à vous? Cette réparation devait durer trois heures ; voici à peine deux heures que vous l'avez commencée! )>

Les officiers occupés au tir se massaient à l'arrière : « Prêtez-moi donc votre manuel, dit Bruc à Goubuit. — Vous allez apprendre l'exercice? ricana le lieutenant de vaisseau. — Non, prendre un renseignement. » Il lut, puis commença un calcul : (( Qu'est-ce que vous faites? interrogea Leduc de Noirné. — Voici : 80 coups de canon à 3,000 fr. lun, ci 240,000 francs jetés à Feau. )> Le président hocha la tête : (( C'est vrai; mais le matériel n'est rien, le personnel est tout. — Et les contribuables? demanda Vuillenac. » Comme l'enseigne regagnait une échelle, Ribol, retenu tout à l'heure par l'amiral, le rejoignit : « Mais vous boitez bas? dit-il à Vuillenac. — Oui, je m'étonne d'être aussi gêné; un projectile en glissant m'a froissé le pied et jusqu'à maintenant je n'en souffrais guère. »

Les douleurs s'accentuèrent dans l'après- midi ; le jeune homme se rendit vite compte que la chose n'était pas grave; il lui était seulement pénible de se tenir debcjt : (( Avezvous du service? demanda affectueusement Ribol. — Oui, je monte sur la passerelle avant le dîner. — Alors, priez le docteur de vous exempter de service... Hé! Minçavoué, venez donc voir Vuillenac. » Minçavoué quitta son coussin en bougonnant : « Rien, rien du tout, tissus froissés, pas autre chose. — Vous allez aviser le commandant, dit Ribol. — £.1 pourquoi? mon jeune camarade. — Pourquoi? Mais parce que Vuillenac est incapable de se tenir debout au quart. ))Vuillenac intervint : (( Si, Ribol, je vous assure, je crois que je pourrai. — Pas du tout! s'exclama l'aide de camp. » Minçavoué, revenu à son coussin, reprit : (( Allons! si Vuillenac préfère faire son service, que puis-je, moi? » Ribol s'emporta : <( C'est à vous, docteur, de le lui interdire ; vous savez que Vuille'nac est trop énergique pour solliciter uh repos; c'est à vous de le lui imposer. » Vuillenac pria mollement Ribol : « Voyons, mon ami... laissez. — Minçavoué, dit Ribol, sans écouter son ami, exemptez Vuillenac de service. — Eh! zut. de quoi Vous mêlez-vous? fit le docteur. Moi je ne suis ici qu'un humble serviteur du commandant ; il commande les ma-

ladies comme le reste ; je n'ai pas à juger quun tel ne peut pas faire de service. Si Vuillenac veut que de sa part je sollicite le commandant, je le ferai ; et voilà tout. — Alors vous n'admettez pas votre charge des corps, et votre droit de dire : <( Celui-ci ne peut pas faire cela? » — Non, mille fois non; un chef est furieux lorsqu'on va lui dire qu'un de ses subordonnés va lui manquer. A d'autres les avanies de cette sortei — Docteur, vous ne vous entendez pas parler? insista Ribol. — Je m'entends parfaitement. ))

Vuillenac avait curieusement suivi la scène : (( Vous êtes un Romain, dit-il froidement à Alinçavoué. n Le docteur regarda l'enseigne avant de répondre, méfiant : u N'est-c-e pas? fit-il enfin, un officier n'est jamais malade! — Jamais, quelquefois mort, et des matelots aussi, termina Ribol exaspéré. )) Minçavoué, l'aide de camp parti, se gratta la tête; Vuillenac sommeillait étendu. Le (c Romain », inquiet du sang-froid de l'enseigne, se décida à ménager ses principes et le camarade. Le bonheur voulut qu'il trouvât le commandant sur le pont, et qu'après lui avoir parlé de mille autres choses, il l'intéressât à la foulure du malade. Bichin fut le premier à proposer l'exemption de ser\ice. Et modestement triomphant, le docteur ordonna en termes énergiques à Vuillenac de ne point quitter la position horizontale.

La convalescence occupa le reste de la traversée. Le Tolbiac, fumant à pleines cheminées, dévora la distance. Et un sommeil sépara à peine, pour Vuillenac, le moment où Ribol l'avertit que l'on passait devant Poulo-Condor, de l'instant où un dernier stoppage permit de prendre le pilote pour remonter la rivière de Saigon.

t( Sentez-vous? dit du Pré à Marie-Branter pendant les manœuvres du mouillage. — Quoi donc? — L'odeur divine, le parfum du bienfaisant opium! lair en est lourd, ] air en est délicieux. » Branler ne sourcilla point : (( Vous rêvez, du Pré, fit-il; rien n'odore sous le soleil implacable et les relents de Tarroyo ne poétisent pas cette terre. — Oh! je sens, vous dis-je. Je veux encore différer Tivresse jusqu'au crépuscule, mais alors! Et cfull me tarde d'y être! — Vous descendrez à la fraîcheur? Moi aussi ; je veux revoir ce pays que j'ai bien connu, et d'ailleurs je suis adressé à Monseigneur. Qui sait combien de temps nous resterons ici? — Mais Bichin a fixé une quinzaine au moins. — N'en croyez rien, intervint Ribol; familial abrégera le séjour. — Ah! râla du Pré, comme si on lui arrachait déjà le tuyau dans la fumerie. »

Le Tolbiac, après avoir changé de cap au (( point fixe ». passait, pour revenir mouiller au bas des rues, devant une escadrille misse : une grosse canonnière au milieu de torpilleurs. Les hourras éclatèrent; et les sonneries de réciproque salutation 'urent couvertes par les voix. Les matelots français, incertains d'abord du consentement de Bichin, dégorgèrent leurs poumons au geste de Tamiral, et un cri' de .sincérité jaillit des Bretons tranquilles et bons jusqu'aux primitifs Slaves secoués de gaîtés excentriques. «( Quelle guigne! murmura du Goust, dans les loisirs de son service, car il était chargé d'assurer la correction des saluts militaires à l'arrière. Trouver encore ces ivrognes ici! — Oui, on les a assez \tis, affirmèrent Bruc et Merseau. — Moi, je n'ai pas encore eu ma petite part de Cronstadt, tenta d'insinuer finement Bourentie. » Du Goust toisa le petit commissaire : m En tous cas, commissaire, dit-il, souvenezvous, lorsque vous re\iendrez de ces basses orgies, que ma

chambre est voisine de la vôtre et que j"ai le sommeil léger. »

Cependant les officiers russes, groupés sur la canonnière, agitaient leurs larges casquettes, et une baleinière aussitôt préparée devait les conduire à la visite officielle avant même que le Tolbiac fût complètement amarré. L'amiral manda du Goust ; il lui commanda de faire comprendre aux amis et alliés la nécessité de réfréner leurs cordiales impatiences, et d'attendre pour "présenter leurs sympathies que le personnel de la mission, ou ses chefs du moins, eussent été reçus à bord. L'aide de camp agita impérieusement sa main au-dessus du couronnement. Les Russes agitèrent frénétiquement les casquettes. Et la baleinière continua de suivre le croiseur. Trépignant, le beau heutenant de vaisseau criait des injures et des mots anglais mêlés : (( Brutes!... pas encore, wait... oui, to wait! » La mimique finit par arrêter un instant l'embarcation; les Russes semblèrent se concerter, et du Goust ne s'occupa plus d'eux, tout entier aux allées et venues de la mission. On en voyait tous les mem])res groupés sur le quai, pressés au bord de la rivière par les ovations d'une foule qui mêlait leurs noms à la bienvenue du Tolbiac, et aux souhaits républicains. Au premier rang, Marlet et Vouchand, sans un geste, attendaient un canot du croiseur. Le Tolbiac siffla enfin longuement: il était amarré au poste désigné. La clameur qui s'épaissit entre les rives courba les casques en une comique invocation. (( Je crois que ces messieurs de la mission attendent une embarcation, fit remarquer Bichin à l'amiral. )> Il avait souligné un mot, toujours incertain depuis Toulon des sentiments de Barry pour les frères de l'armée trop triomphants, à la disposition desquels le gouvernement mettait un croiseur avec pavillon d'amiral. Barry sembla réfléchir. (( Oui, envoyez-les chercher... Cela fera peut-être taire ces braillards... Allons-nous donc retrouver ici Belleville et Ménilmontant? »

Mais l'enthousiasme était déjà las, et fl n'en restait pas moirus inouï que les aveuhssements de Saigon eussent pu se raidir à cet effort d'une demi-motinée. Maintenant que le lieutenant-gouverneur, après avoir accompagné ^larlet au quai, s'en était allé, les silhouettes falottes couronnées d'ombrelles s'éloignèrent une à une, incapables même de se tasser en groupes, fatiguées par avance des pensées à échanger. Le gouverneur ne jugeait point décent de suivre

les chefs de la mission à bord du Tolbiac; sur ce sol d'Indo- CtLine, trop foulé par des gouverneurs militaires, à deux pas de la statue de Fligault de Genouilly, il convenait de songer aux temps nouveaux, et ainsi le fonctionnaire remonta dans sa Victoria pour attendre au palais la visite de Tamiral. Marlet renvoya ses camarades ; puis, seul à côté de Vouchand, surveilla les préparatifs du croiseur. La baleinière russe, avec sa tente frangée, patiemment se maintenait, à coups d'aviron espacés, sur le flanc d"ombre du Tolbixic. Les deux capitaines, en haut de lembarcadère, regardaient flegmatiquement l'agitation du navire si près mouillé que les paroles en venaient avec leur timbre. Roberzans avait oublié de commander une tenue aux canotiers. Le capitaine d'armes n'avait point osé décider le changement, et l'embarcation maintenant manquait d'hommes. La lourdeur du matin avait chassé les officiers du pont après une curiosité d'un instant, et Marlet et Vouchand parurent abandonnés, inconnus lorsque passa près d'eux le premier débarqué du Tolbiac par le moyen d'un sampan, le maître d'hôtel lancé par les clameurs du carré à l'achat de kilos de glace.

Le Bal commandait l'éblouissant silence. Au coude tout proche, dans la ri\ière devenue arroyo, la continuité du courant frappait entre eux les sampans par intervalles. On sentait pleuvoir les germes de mort dans un vol de clartés. Par delà le croiseur, la rivière s'éployait, hserée des huttes de pêcheurs dans la boue de la rive, piétinée par les buffles inquiets. Et en face, à cent mètres de cette soUtude purulente, la ville fiévreuse \ivait en ces tressants du matin qui détendent un instant sa torpeur. Les (( Malabars » cahoteux, semblables à de petites roulottes, promenaient entre la ligne d'arbres les blancheurs des cochers annamites accroupis. Il vint des Chinois discrets grossièrement culottés comme des enfants malpropres, qui, la bouche distendue, espérèrent l'aubaine des domestiques du bord à guider. Quelques-uns, les mains pleines de cartons où se Usaient leurs noms de blanchisseurs, s'embarquèrent dans des sampans. Et entre le clapotis verveux de la rivière geignit la corde de l'aviron arrière du sampan, manœuvré par la femme, souplesse et direction, tandis que l'homme se raidissait sur le sien monotonemen\ force et continuité.

L'amiral, revenu sur le pont lorsque le canot se fut enfin

détaché du Tolbiac, s'exclama : « Tiens, il n'y a plus personne. — C'est bien cela, déclama Bichin :

(( En parlant de Belleville Nous étions près d'un mille :

En arrivant à la Colonne, Y avait plus personne. )>

Barry lui tourna le dos. Le canot ramenait Marlet et Vouchand; un timonier hurla la nouvelle au carré. « Zut! je ne bouge pas, déclara du Pré.

— Moi non plus, pas avant la glace, appuya Goubuit. » Mais du Pré demeura seul, entêté dans son indifférence brutale. Lorsque les deux capitaines montèrent les marches de ta coupée, les offlciers se rencontrèrent groupés derrière Tamiral et le commandant.

Et la défiance de Vuillenac, et l'ironique envie de Goubuit, aussi bien que Tincompréhension du commandant, s'envolèrent au souffle qui courba les têtes. Le capitaine Marlet, laissalnt derrière lui Vouchand, s'avança vers l'amiral. Il parut à tous que sa tête bronzée, émergée très haut des vêtements blancs, se posait déjà comme un bronze sur le marbre futur. Pendant les mois de marche, la barbe avait poussé, sans rien d'incuhe, floconneuse et dorée sur le dessin creusé des joues ; sur ce fonds de douceur, fourrure du désert et des simplicités solitaires, les yeux rayonnaient de tristesse, comme si les visions d'ici, des villes et des uniform.es, les désenchantaient de voir. L'énergie, latente dans ce repos de héros, ne se réfugiait plus qu'au front poli de face, veiné rudement aux tempes, et à la brosse raidie des cheveux non blanchis. Le geste de Marlet hésita, recherchant une correction de salut militaire devant l'amiral; et Barry se découvrit, tandis que, derrière eux, une sorte d'angoisse se relâchait dans les rangs des offlciers : le Mâdhi avait passé !

Pendant que l'amiral entraînait sur l'arrière le chef de la mission, Taccueil fait à Vouchand mêla aux sympathies les curiosités blagueuses. Celui-ci avait retrouvé, pour venir, le dolman clair de cavalier, déposé des années auparavant dans un hôtel de Saigon. Avec les trèfles et les brandebourgs, le galon cousu d'hier marquait mieux, et aussi la croix permise par le télégraphe. Au miheu des questions et des témoignages, Vouchand feignait d'avoir quitté de la veille et la France et les camarades. L'expédi-

tion mystérieuse ? une promenade originale. Ces choses vues ? Peuh î après la rue du Caire et les panoramas, que rencontrer de nouveau? la rairn? la soif? Eh bienl et le coffre ? A^nsi il frappait sur son ventre sanglé ; il recherchait instinctivement la honhomie des demi-dieux, Hercule étonné que ses travaux puissent étonner le monde. Comme, après avoir une fois de plus comparé sa probable carrière à celle de ce soldat avisé, sinon heureux, Bruc lui disait doucereusement : « La promenade rapporte, n'est-ce pas, mon capitaine ? — Oui, répondit l'explorateur ; mais c'est un prix fait. » Il accepta allègrement Tapérilif du carré, puisque le maître d'hôtel enfin annonçait la glace. Alors la gravité superbe de Mari et effaça dans la tête de Vuillenac la prestance de ce cavalier, cocarde probable de toutes les protestations, exhibition préparée pour le pesage de tous les champs de course.

Minçavoué arrêta Vouchand dans la batterie, et, se déhanchant dans la mimique de ses respects, slnforma de renseigne de vaisseau com.pagnon du capitaine : « Il est de mon pays, dit-il, je veux le voir... écrire de ses nouvelles à ceux de là-bas. » Vouchand rit de cette patriotique naïveté, heureux quand même du coup d'encensoir indirect : « Parfaitement; Lyé est au café du coin sur le quai ; vous savez, la Rotonde? — Comme à Toulon, soupira Jacotot. — Il vous attend, docteur, et désire que vienne avec vous son bon ami... Voyons, il me l'a nommé... Lav... Duval. — Raval. corriga Minçavoué. — C'est cela. — Eh! merci, capitaine: je suis fier de vous avoir touché la main. Nous partons vers Lyé, n'est-ce pas? Raval. — Mon brave Lyé! murmura Raval; a-t-il rencontré des vahinés sur sa route? ))

Le docteur et Raval n'étaient pas encore dans leurs chambres que le timonier annonça la \isite des Russes. (( Qu'ils aillent au diable, ces cosaques! cria-t-on. » Vouchand s'étonna : « Je me figurais, expliqua-t-il, que vous les traitiez en frères — Ils sont trop, déclara du Pré. » Le maître d'hôtel avait eu le temps de couvrir la table de verres: Risselon, avec désespoir, évalua que les liquides de la gamelle allaient désormais subir de rudes atteintes; il lui faudrait écouter les plus acerbes récriminations, celles des officiers qui buvaient beaucoup, dont l'intérêt demanderait d'apostiller au dû général la consommation internationale, celles de ceux qui buvaient peu ou point, s'insur-

géant pour que chacun réglât sa consommation personnelle. Du moins, il commanda au maitre dhôtel : (( Le plus mauvais Champagne, hein! Le Champagne pour rastas. — Merci! dit Vouchand à haute voix. — Mais ce n'est pas pour... » L'excuse honteuse du mécanicien se perdit dans le tumulte; les Russes envahissaient le carré.

Leduc de Noirné tenta de transformer cette rencontre en hommage uni des "nations amies et alliées, rendu à Vouchand. Il se composa une attitude, les autres trouvèrent bon de l'imiter, et d'essayer que le froid de l'abord en imposât à l'expansion cosaque. Mais Bourentie compromit la manifestation; d'ailleurs, Trippion, son voisin, le tirant par la manche, lui avait murmuré : » En voilà des poseurs! Après tout, les Russes sont des frères; moi, je fraternise. )> Bourentie, très excité par les bouffées du chauvinisme flottant, s'élança sur le premier rencontré des étrangers et le serra dans ses bras. C'en était fait de la dignité du président. Le capitaine Vouchand se prêta volontiers aux baisers des frères. Risselon, débordé par les confidences des domestiques, impuissants à satisfaire ces soifs, employa l'ignoble moyen de mêler à un doigt de Champagne des verres d'alcool à matelots. Les Russes déclarèrent cette boisson délicieuse, bien digne du goût français; et enfin il fut impossible de ne pas les garder à déjeuner.

Le docteur et Raval, aussitôt en tenue coloniale, se firent mettre à terre par un sampan. L'enseigne qu'ils cherchaient, Lyé, se trouva bien au rendez-vous communiqué par Vouchand. Autour de lui bruissait la troupe des autres membres de la mission. Cavaliers et marsouins humaient la joie de \-ivre, lampaient la volupté des immenses apéritifs retrouvés, s'apprêtaient à des pokers où les piastres remplaçaient les jetons inutiles, lançaient avec leurs gauloiseries à la patronne anémique du café la fusée de leur furieux désir contenu trois ans. Les vieux uniformes gardés ou les nouvelles tuniques endossées révélaient des compréhensions diverses de l'admiration des foules. Et toutes les étoffes, lustrées ou ternes, effilochées ou serrées de tissus, saignaient au large ruban des croix récentes. Leur attitude, au reste, dans sa bonne humeur, ne songeait point à vexer la troupe anonyme des gens sans uniforme, et si la patronne n'hésitait point à prendre aux mains de ceux-ci le journal réclamé par un sabreur, le sabreur ne s'en apercevait point. A cette heure, le civil n'était

186 LES M.\RITIMES

qu'un roseau : Tofficier Técrasait ; mais le civil le savait, et le militaire n'en savait rien. Leur béatitude du moment se reportait moins aux fatigues passées qu'à l'espoir de razzias futures et semblables. Ils creusaient des perspectives de missions autres et aussi librement lâchées dans de la terre vierge. Ils se promettaient un groupement indissoluble, consacré par Topinion sous les noms fondus de Marlet-"\'ouchand. Ils souriaient dédaigneusement à la pensée de garnisons habitées sans gloire et sans profit. Et surtout les cavaliers, moins façonnés dans des formes de reltres, songeaient déjà à la continuité des « hors cadres », qui les mènerait, sans assujettissement à de stupides disciplines, jusqu'aux grades supérieurs. Lyé, un peu à l'écart, rêvait, et Mincavoué, avant de l'aborder, dit tout bas à Raval : u Celui-ci est de la race des Marlet. »

Ce fut entre les trois officiers de marine la chaude eiccolade des retours ; Raval, à l'école, avait été l'intime ami de Lyé. primitif et vrai comme lui, et le docteur, peut-être ému, s'adaptait en tout cas facilem.ent à l'émotion du moment. Avant que Lyé eût ouvert la bouche, Minçavoué lui avait déjà énuméré toutes les menues nouvelles du pays, le village dans un coin de Bourgogne. Et l'explorateur attendri laissait dire, la main demeurée sur l'épaule de Raval. Mais quand l'exubérant docteur, à la fin de sa nomenclature, lui eut claironné au \isage : « Et toi, content d'être ici, hein? tout proche du Tolbiac, à deux pas de la France? » Lyé s'assombrit : a Oui, murmura-t-il, il était temps que cela finisse. — Ce sale gouvernement, dit Minçavoué, ne vous a pas laissé jouir de votre œu\Te ; on vous a embêtés, hein? » La voix grave de Raval timbra l'interrogation du docteur : « Les juifs haïssent le galon, surtout ^dcto^ieux. )) Lyé regarda ses amis, puis : (( Non, vous vous trompez, dit-il. ce n'est pas cela qui m'a fait souhaiter un terme. — Banî firent à la fois Raval et Minçavoué. Alors? »

Un deîi officiers de la mission, d'une table voisine, interpellait Lyé : (( Est-ce que vous racontez comment vous avez pris Phû-Luc? Ah! je ne vous le pardonnerai pas. — Xi moi... — Xi nous. » De toutes les tables s'éleva un reproche gai vers l'enseigne, a Phû-Luc? demandèrent le docteur et Raval. — Oui. ils prononcent à l'indigène ; c'est ce fameux pirate que nous avons capturé. — Parfaitement! )) Le cavalier qui avait parlé le premier s'adressa

aux amis de Lyé : (( Imaginez-vous, messieurs, que votre camarade, notre cher Lyé, a tué la poule aux œufs d'or. On courait depuis des années après Phû-Luc ; on lui apportait périodiquement de bonnes terreurs, puis on le laissait partir. L'année suivante, à d'autres le tour de poursuivre l'homme, à d'autres quelque profit ; il faut songer aux camarades, pas vrai? Eh bien! maintenant, fini le Phû-Luc, finies les colonnes à bénéfices. M. Lyé, dont ce n'est pas le métier du reste, lui tombe dessus par hasard, l'autre se débat naturellement, une balle, voilà, et la poule est morte, et plus d'œufs d'or. — Lyé, Lyé, personne ne vous pardonnera cela! clamèrent les assistants. » Lyé put enfin se pencher vers Minçavoué : (( Tu as entendu? dit-il. — Bigre! fit l'autre, ils sont tout de même trop malins. »

Alors Lyé sembla se débarrasser d'une peine trop lourde. Il dit : (( Beaucoup de choses, trop de choses, ont été conçues dans cet esprit-là. Vous comprenez que je n'ai pas le droit de me juger différent des compagnons ; mais maintenant je ne suis pas sûr d'avoir raison avec eux. Car ne suis-je pas venu comme eux, en conquistador? — Non, Ly^, répondit Raval, tu es venu, toi... en apôtre, comme Marlet. — Comme Marlet, reprit Lyé; oui, j'ai fait comme lui, j'ai marché dans son seul sentier, et cela seul me console et me confirme. La bataille, le pillage, l'incendie, m.ême les esclaves menés au rotin, même les razzias de bétail et de femmes, il faut en prendre son parti, du moins, si l'on ne bénéficie pas soi-même de ces affreuses nécessités. Mais il y a davantage et pis. )> Il s'arrêta, hésitant. Le docteur lui-même n'osa point l'encourager. Et Lyé continua, parce qu'il devait parler : (( Voici surtout le remords de cette marche glorieuse. Heureusement Marlet, un autre et moi, nous n'avons su que longtemps après, heureusem^ent pour le coupable, heureusement pour nous, car nous serions alors revenus sur nos pas, la tête basse. Marlet n'a jamais été renseigné exactement, car à cette heure il n'hésiterait pas à flétrir l'autre ; et moi je préfère le laisser entrer sereinement dans sa gloire. Ecoutez. Nous étions donc, l'année dernière, séparés en deux troupes, distantes l'une de l'autre d'au moins cinq cents milles. Vouchand, qui avait près de lui presque tous les camarades, fut chargé, s'il était indispensable par la force, d'obtenir pain et passade de la part du gros chef : pendant ce temps, Marlet

attendait un ravitaillement. Le capitaine hâta Tavancée, se montra au reste le collaborateur énergique qull a toujours été pour Marlet, et la colonne se trouva bientôt à six heures de marche de la cité ennemie. Vouchand, son plan fait et développé aux autres, le campement assuré, dormait, quand on introduisit près de lui un missionnaire et un colon. Tous deux, après explications demandées, se trouvèrent être d'anciens habitants de Rambiki, ce fort village, but de i "expédition. Ils apportaient l'assurance que le chef de Rambiki n'avait jamais eu d'intentions hostiles, et qu'il accueillerait au contraire de son mieux les étrangers : eux-mêmes s'en portaient garants. L'attaque était donc inutile: il ne restait plus, suivant les ordres du capitaine, qu'à détailler le cérémonial d'uhe entrée pacifique à Rambiki. Vouchand avait écouté les envoyés sans broncher. Il répondit : (( Je regrette beaucoup, mes amis, que vous n'ayez pu prévenir le commandant Marlet. Pour moi, mes dispositions sont prises, j'attaquerai Rambiki à l'aube. — Mais, capitaine, ht le missionnaire épouvanté, vous ne trouverez point de résistance, seulement des gens endormis. — Que m'importe! je marcherai, il me faut mon affaire. » Et c'est ainsi qu'à l'aube, la colonne de Vouchand égorgea, dans Rambiki tranquille, des centcdnes d'indigènes sans défense. — Oh! s'exclamèrent Raval et le docteur. — Attendez : Rambiki occupé militairement et terrorisé, Vouchand. s'il en avait quelquefois douté, s'aperçut bien que le village n'avait jamais été qu'une place de commerce, ouverte à tous vents et tout venant. Quant au chef, on l'avait, au premier cri, fait décapiter par un tirailleur. Alors Vouchand se mit à rédiger son rapport; ce rapport est entre les mains du ministre, il a valu des grades et des croix aux vainqueurs: ce rapport représentait Rambiki, avec un plan à l'appui, comme une cité hérissée de palissades et de murailles, sa population comme féroce, l'assaut comme héroïque. — Voyons, voyons, Lyé, tu exagères! cria le docteur. » Ils étaient seuls tous trois maintenant à la terrasse du café, et Lyé restait silencieux. Marlet et Vouchand, aperçus de là, quittaient le Tolbiac dans le terrible flamboiement de midi: Vouchand parut s'attarder un moment eh des poignées de mains interminables. Raval suivait le regard de Lyé; il reprit, comme le docteur : « Dis-nous que tu exagères, Lyé. )> Lyé, tourna vers Vouchand lointain, leva la main : « Cela est exacte-

ment vrai, dit-il, je le jure. » Le docteur ne s'embarrassa pas longtemps de sa stupéfaction : (( Après tout, dit-il, rien ne m'étonne de ces frères de Tarmée. )>

L'après-midi, il plut pour la première fois en fin de canicule. La majesté des \'isites officielles en fut éclaboussée, et le cortège de l'amiral, aussi bien que celui du liev-tenantgouverneur, passèrent devant les seuls Chinois aux portes des magasins. Mais Saigon, virilisé par l'averse, secoua avec la sieste ses cendres dernières d'opium ; au cocktail du crépuscule, trois ou quatre énergies s'affirmaient déjà; et Ton acclama une proposition de retraite aux flambeaux où les membres de la mis;sion Marlet-Vouchand pourraient, dans leur gloire, paraître aux yeux de la ville entière. Une députatio'n se constitua séance tenante pour demander à l'amiral le concours des hommes du Tolbiac. Les vestons blancs s'échangèrent contre les smokings blancs à revers de soie, thé ou mauve, et c'est ainsi que Barry de la Glu, exaspéré par l'ondée, dut renvoyer à Carlan les patriotes obstinés. Le chef d'état-major se tailla une facile popularité avec des gestes larges et ronds ; et Roberzans aussi, appelé pour décider d'un recrutement d'artificiers, fraternisa avec la députation. Il attendit peu d'être invité à déjeuner par quelque magistrat du groupe, et s'assura aussitôt de festoyer chez l'hôte en compagnie des plus belles filles de la troupe théâtrale. D'ailleurs il fallait se hâter aux plaisirs de Saigon.

Carlan ne sut pas se taire parmi les gens à smoking, et la nouvehe courut à travers le bord d'un autre appareillage pour le cap Saint-Jacques. Leduc de Noirné accourut au milieu de la conférence ; la députation chômait au carré des officiers supérieurs; les deux frégatons s'intéressaient vivement à une recette de cocktail détaillée à leur maître-d'hôtel. (( Pardon, commandant, demanda le président à Roberzans; nous apprenons, je ne sais d'où, que le Tolbiac descendra demain au cap Saint-Jacques. — Pas deniain, mon cher Noirné, répartit le second, après-demain. — Mais le linge, les provisions, commandant, que dois-je dire aux officiers? — Voyez le commanda"nt Bichin. » Carlan interposa sa masse : « Ne vous tourmentez pas, mon bon Noirné ; oui, l'amiral, à cause de l'épidémie... )> Les gens à smoking se levèrent en désordre : (( De l'épidémie, il n'y en a pas! Ne calomniez pas Saigon. » Carlan réussit à se faire entendre

de nouveau : a Je veux dire que Tamiral craint la renverse des saisons pour Téquipage, et que, pendant les quelques jours où la mission terminera ses préparatifs, il préfère laisser le Tolbiac au bas de la rivière. » Leduc de Noirné tournait les talons ; Carlan le rappela : (( Mon cher, ajouta-t-il, Tamiral a bien voulu, du moins, que ia journée de demain se passe ici ; vous recevrez à votre table demain soir les officiers russes. — Bien obligé, répondit sèchement le président... Et vous, commandant, prenezvous une part des amis et alliés? Chez nous, on est à l'étroit. » Roberzans aida rembarras de Carlan : « Certainement, mais nous, nous invitons en ville les officiers supérieurs de la canonnière. » Aussitôt, un des délégués en smolàng proposa de réunir en une immense agape les navires frères -et la ville. Carlan eut quelque peine à replacer la barrière entre l'élément civil et l'élément militaire. Déjà de furieux coups de sonnette chez Bichin précipitaient les timoniers à travers les échelles ; Leduc de Noirné. en quittant le salon, put entendre Tordre brutal transmis à Carlan et à Roberzans : a Consigner le bord jusqu'à la fin du dîner de l'équipage. » Les smokings s'en furent fort irrités, malgré la politesse de Carlan ; l'un d'eux, englobant le pont et l'artillerie sous son geste, parla de propriété nationale. Il ne sui\dt point ses compagnons dans le sampan et, la tête haute, s'approcha de l'officier de quart pour demander à visiter le Tolbiac : n Je .suis journaliste, » dit-il, et il exhibait une carte avec orgueil. Frontin le toisa, et sans saluer, répondit : <( Vous pouvez visiter... quand même! »

La gaîté de la retraite aux flambeaux et l'explosion des désirs chauffés à la mer déploya dans la ville la satumale dès le commencement de la soirée. Et nul du Tolbiac n'échappait à cette inévitable bordée. .Vuillenac, après avoir fui Ribol, se retrouvait seul dans une maison de japonaises sur la route de Cholen. D'oixiinaire, et il ne l'ignorait pas, les mousmés d'exportation sont de pauvres et laides choses. Mais le hasard, surtout le caprice de quel- (Jues gros fonctionnaires coloniaux, avait transporté dans cette campagne empuantie d'ordures en engrais, et pâmée aux relents sucrés des flamboyants, un coin du Kanagâwa, la débauche mièvre et multiple de Yokohama.

Vuillenac avait voulu voir si un corps et une âme de maîtresse pouvaient être dans un corps et une Ame de

Japonaise. Car, par hasard, à ce stade d'exotisme, Loti n'avait pas pensé pour toutes les générations de marins. Leurs tendresses enthousiastes de chérubins à perpétuité s'étaient attristées aux dernières pages de M°^^ Chryscinthème ; et il les gênait d'avoir su, par son aveu, que l'aimé, revenu en cachette après les adieux, trouva la mousmé sans larmes, faisant sonner comme un changeur de la rue les pièces d'argent reçues le matin. De cette fin, ils gardaient une défiance, une incrédulité, une impossibilité de s'mtéresser complètement à une histone d'amour dont les paroles suprêmes ne seraient pas une douceur.

Sans doute, lui, Vuillenac, n'hésitait pas à choisir ea vérité et il croyait au livre plutôt qu'aux camarades. Il n'espérait ni ne souhaitait découvrir ce soir l'amoureuse. Seulement, comme à Tahiti, comme partout, il s'informait curieusement, peut-être aussi pour comprendre plus profondément quelle grave et douce certitude de paradis retrouvé enfermait la joie lointaine du retoiu-.

Sa femme de la nuit s'appelait Ayakitschi. Il ne lui demanderait rien de ces choses d'échange où la question force la réponse ; il verrait et il écouterait. D'ailleurs une oisiveté inattendue l'avait seule mené à la route de Cholen. Il occupait banalement, mais avec une satisfaction sincère, les repos de son service assez dur, dans les confortables intérieurs de blanches dénichées à l'escale, e1^ en attendant Ayakitschi, occupée hors de la chambre à de minuscules préparations d'hôtesse menue, il fixait déjà l'histoire de son temps, entre la rue et la chambre. Depuis le crépuscule, il pleuvait. Alors il avait chaussé ses bottes pour venir. Il sourit, songeant qu'elles avaient effrayé la maison parce que, distrait, il avait marqué le blanc vestibule d'empreintes de boue. Mais leur stupeur passée, les ser'\^antes s'étaient bientôt précipitées et lui barraient les marches, peureuses encore mais résolues, avec des cris plus suppliants qu'indignés. Puis, rassurées par sa bonne volonté, elles s'étaient toutes jetées à terre pour enlever les grosses choses noires, redevenues vite espiègles, le secouant de leurs forces réunies et amusées de le sentir chanceler..

Pourquoi il avait préféré Ayakitschi entre les mousmés accroupies dans la salle de réception? Mon Dieu! sans aucune raison bien nette, et pourtant certain qu'elle était pour l'épreuve la plus intéressante des femmes-enfants

qui fumaient, accroupies, ou jouaient aux osselets. On Tavait guidé vers une chambre, pas elle, une des servantes, car elle le rejoindrait un peu plus tard ; à lui, on donnait le loisir des réflexions de marié.

Une amie d'Ayakitschi entra. Elle parla courbée et souriante. Il comprit qu'on avait craint qu'il s'impatientât de sa solitude, et très poliment, elle s'était chargée de le distraire une minute. Elle s'assit devant lui. Le samiçen aux mains, elle chanta. Elle chanta la mélopée qui emplit les rues du Nippon et qui montait à cette heure de ioujs les coins du faux Kanagàwa, et les syllabes de Ko-bé, Yoko- M-ma, se prolongeaient presque en pleurs retenus. Quand Ayakitschi parut, suivie d'une servante, l'amie se releva, fit une révérence et sortit sans avoir manqué d'échanger avec Ayakitschi un regard de moqueuse pitié.

La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh! non pas des mets compliqués, pas de crevettes au sucre, pas de céleri aux confitures, pas même de poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits et une sorte de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie de la m.ousmé. Le plateau fut posé au coin de la natte, presque trop près de leur main. Puis, Vuillenac fut seul avec Ayakitschi. Brusquement, tandis qu'elle le regardait immobile, il eut un élan de reconnaissance comique pour elle déjà, pour le cadre de joHe mièvrerie, pour la simplicité gaie de l'heure. Il la prit dans ses bras et lui dit des mots qu'il essayait de trouver petits et pourtant sérieux. Cela dura peu ; il l'abandonna et se rejeta sur la natte, étonné de sa tendresse éclose à ce moment, un peu honteux aussi de craindre au fond de son transport la flottante écume d'un désir de vieux devant cette femme-enfant. Elle demeurait impassible, le front penché, le regard clair sous les paupières abaissées. Il sut ainsi qu'elle attendait de deviner quelle chose il préférait, de donner ou de recevoir les caresses, dressée à ne pas froisser les fantaisies d'amants quelconques, autant par sa politesse de race que par sa complaisance de courtisane. Quand elle le \'it rire, elle devint plus grave. D'ordinaire, probablement, elle ne connaissait que des traits figés, malgré l'effort, dans l'anxiété du spasme prochain, ainsi qu3 les autres hétaïres d'Europe ou d'Amérique. Mais plus qu'elles, elle versait sur le moment l'ironie d'un éternel sourire. Et le rire franc de Vuillenac la déconcertait, lui portait l'inquiétude d'une maladresse professionnelle, sur-

tout dune impolitesse. Vuillenac la rassura, vaguement heureux de l'avoir devmée. Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la mousmé ; et content de l'heure, c'est à peine si, brièvement, traversa son souvenir le regret des maladresses, impossibles à cause de la simplicité des voiles, les chères maladresses des (( avant » de là-bas en France.

Sous Fobi, la ceinture à nœud énorme fixé sur le dos, Ayakitschi ne portait que le kimono en place de robes, et ses dessous drôles se composaient de diverses ceintures à diverses places sur son corps mignon. Vuillenac prit le bout de la première et tira. Puis le bout de l'autre. A la troisième, il disparaissait déjà sous les écharpes. Alors il reprit l'extrémité, marcha vers le fond de la chambre en feignant un labeur, et lorsqu'il eut tendu la ceinture il se reprit à tirer avec quantité de grimaces. Cette fois, Ayakitschi éclata de rire ; elle levait les bras, se prêtait au déroulement, tournait sur elle-même, infiniment gracieuse. Quand les rubans eurent été dénoués jusqu'au dernier, elle était nue.

Et ce fut le tour de Vuillenac de redevenir grave. Rapidement il la prit contre lui; il se mit du côté de la veilleuse d'huile amère, et lui tourna le dos, pour faire la nuit entre ses lèvres et celles d'Aj^akitschi. Il Fétreignait avec précaution et savourait la peur de froisser sa gracilité. Pourtant elle lui frappa sur les doigts, et comme il la quittait, elle assura tranquillement, sur Tescabeau creusé en demi-lune, sa chevelure d'art dont l'harmonie ne voulait pas être dérangée. Puis elle s'approcha de Vuillenac...

Maintenant ils causaient. Vuillenac avait ouvert son kimono très large, et comme sous un manteau il avait caché, tout contre lui, le frêle objet qu'était le corps d' Ayakitschi. D'abord, il ne put lui rien traduire de ses pensées ; mais entre eux, par la voix pressante et chaude de l'amant, il y avait la musique des mots. Il marqua son impatience d'écouter en vain quand elle parlait à son tour ; elle lui fit signe de lui permet îre de se lever, puis alla prendre un livre sur une tablette. Proprement recouvert ainsi qu'un livre de petite fille, traversé de signets, c'était moitié un dictionnaire, moitié une grammaire d'anglais. La mousmé suivit du doigt les lignes d'une page en épelant dans un gazouillis, et Vuillenac comprit qu'ils pourraient échanger des mots saxons et les piquer, sans essayer les verbes difficiles, comme des jalons nets et bien en ligne à

travers le sol inconnu de leurs âmes. Ayakitschi avait déjà essayé; il ne s'en était point aperçu, à cause de son étrange prononciation, de sa nécessité d'adoucir les consonnes et de nourrir des diphtongues avec un gazouillis de baisere. Elle disait <( soulipou » au lieu de » sleep )i... (( wouritou » au lieu de u write ». Et il lui fut reconnaissant de ce premier essai d'échange.

Quand elle ne douta plus de son application, elle lui expliqua confusément qu'elle suivait des cours raprès-midi pour apprendre l'anglais. Aussitôt, Vuillenac l'évoqua au milieu dune centaine de mousmés semblables à elle, à une sortie d'école, babillarde et grouillante. Mais l'idée mauvaise de la femme-enfant passa, plu^ vite cette fois ; il ne resta que la figure sérieuse d' Ayakitschi, embellie d'une extraordinaire volonté de réussite.

D'aUleurs, son visage ne gardait rien des traits qu'on imagine le plus souvent d'après les potiches ou les écrans. Les joues épaisses et fraîches, la bouche débordante, le front proéminent, sont la beauté des Xippones du Sud, celles de Nagasaki ; au contraire, Ayakitschi, comme les femmes de Yokohama, avait l'ovale allongé et pur, le nez de lignes franches, le front petit et bien diminué, la bouche mignonne. Vuillenac avait repoussé le livre ; il baisait la mousmé à petits coups et partout. Patiemment attentif à la révélation d'une caresse spontanée, il ne s'irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda ses lèvres sur les seins piriformes : la fraîcheur de la peau suffisait au plaisir profond de sa bouche. Car aucun frisson ne passait sur la poitrine d'Ayakitschi, malgré cette caresse, qu'il avait si souvent yu vaincre l'indifférence des amantes lointaines. Il épuisa, et attendri de le faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même de se ressaisir pour ne pas miordre gloutonnement à la saignée des bras, aux oreilles, à la nuque, pour ne pas donner à l'ironique mousmé le spectacle d'un véritable abandon de chair, qui serait grossier devant sa correction.

Un moment, il releva la tête et légèrement écarté d'elle, appuyé sur ses mains pour se soulever au-dessus d'elle, il la vit assez tôt pour savoir qu'elle avait fermé les yeux, au xnoins engourdie de son bercement de gestes.

Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les yeux grands ouverts et calmes. Mais Vuillenac voulut s'assurer de sa première impression, de cette béatitude sui-prise

qui rétonnait. Il retrouva ses baisers à la place où il les avait laissés et repartit de cette place. Ayakitschi le laissait faire. A un moment, elle comprit ce qu'il voulait; elle se déroba, lui pinçant les joues pour l'arrêter, et avec son indignation très mesurée, son parler anglais si travesti, elle lui cria des mots que Vuillenac feignit de ne pas traduire. Pourtant, il avait bien entendu le joli nom de la grande caresse, nom qu'il avait toujours aimé, et qui est le même de Saigon à Sydney.

(( French game, no! disait Ayalvitschi. <( No French game ! » Il la poursuivit un moment ; il lui sembla qu'elle s'échappait mollement, plus mollem^ent dans chaque fuite. Moqueur, il n'insista plus. Dès lors, doutant s'il l'avait déçue, et riant de nouveau et plus gaminement, il mit sa mam sur la bouche d' Ayakitschi, lui murmurant en nippon : « Franzomenzeï » ! (Vivent les Français!)

Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et de même que l'autre fois, Vuillenac pensa qu'il devait être avec la fragile mousmé la femme de leur tendresse. Pendant le songe di^1n, il sentit que soudain s'ouvraient chaudement les lèvres d'Ayakitschi obstinément fermées jusque-là. Elle le fit rouler sur les nattes de toute la force de ses bras d"enfant, sans dénouer l'étreinte; et, stupéfait, Vuillenac dégrisé sut que les yeux d'Ayakitschi tremblaient au-dessous des siens dans un enlacement qu'elle ne dénouait pas.

Lorsqu'il se fut habillé, lorsque Ayakitschi eut enroulé autour d'elle ses nombreuses ceintures, Vuillenac ne s'approcha point, mais il la fixa longuement. Impassible, elle soutint son regard, le sourire d'idole plus mystérieux qu'auparavant. Elle lui versa le thé. Sur son ordre, elle ouvrit la porte à la tiédeur de l'ombre. Au même étage, de l'autre côté de la terrasse, un couple dont l'homme était japonais, fumait dans des chambres pareilles à la leur. Vuillenac montra l'homme du doigt à Ayakitschi, et dit, oubliant qu'elle ignorait sa langue : « Me le préférerais-tu vraiment? )> La mousmé comprit le geste qui unissait les deux mâles : son sourire s'élargit. Elle mena par la main Vuillenac en pleine lumière, et elle indiqua du doigt aussi, son propre corps d'abord, puis celui d'une femme d'Europe dessiné sur une réclame de parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant ses paupières aux cils écartés, elle attendit.

Et rhomme de Fi ance n'osa point répondre par le geste d'un choix cpji aurait menti.

Dans le matin blanc de lumière, Vuillenac, seul et las ainsi qu'après des mois de Saïgon, revint au Tolbiac, et Ribol le reçut, déjà en tenue, les aiguillettes mieux luisantes sur le veston blanc. Il parut qu'il attendait l'ami : ({ Je m'ennuie, dit-il à Vuillenac... et rien n'est venu pour un peu de joie. — Atiendiez-vous donc quelque chose? fit l'enseigne surpris. — Peut-être... peut-être un télégramme. » Ribol rougit devant le sourire de l'autre. « Voyons, vous pleurerez donc toujours de ne pouvoir jouer avec la lune! fit tendrement Vuillenac. Un télégramme! Vous voulez qu'on V0U.3 envoie de Toulon un télégramme dont l'histoire ferait le tour de la ^-ille? » Ribol froissa ses mains : (( Cela me paraîtrait si facile et si doux si j'étais elle et qu'elle fût moi! murmura-t-il. » Vuillenac l'attira par l'épaule : (t Oh! n'exigez pas l'impossible en amour ; alors vous souffrirez de croire que l'on ne vous donne rien. Les amantes ont peur et il faut chérir leur peur. La présence les transporte et les dresse contre tout obstacle ; mais seules, quelles qu'elles soient, les amantes ont plus de peur que d'amour. Et il ne faut pas leur en vouloir, puisque cette peur est celle de perdre l'aimé... Où allez-vous donc, si tôt habillé? — Du G oust et moi accompagnons l'amiral qui va présider une distribution de prix chez les maristes. Venez! l'amiral a fait prévenir les officiers désireux de se joindre au cortège. — Merci; je dois dormir. » Ribol fixa attentivement Vuillenac : <( Oh! fit-il, après avoir deviné sa lassitude. — Xe me plaignez pas de ma fatigue, répartit Vuillenac : c'est pour avoir eu des nuits qui ne vous lassaient point que vous devez maintenant souffrir. »

Frontin et Marie-Branter quittèrent le bord à la suite de l'amiral et des aides de camp. Bourentie, derrière, humblement, compléta la troupe. Barn.- de la Glu ne manquait point de le traiter en scribe et cette fois l'emmenait, sous couleur de satisfaire légalement aux besoins qu'exprimeraient sans doute les bons Pères. Le mépris de Barry pour les paperassiers n'allait point sans quelque conscience de leur pouvoir de contrôle. Mais comme les responsabilités pécuniaires se répartissaient, d'après le règlement, entre plusieurs têtes dont celle du commissaire, il savait les mettre toutes à couvert en engageant le petit Bourentie dans des irrégularités contre lesquelles il de-

meurait sans voix. D'ailleurs, Tensemble de ses compagnons réjouit Famiral. Il s'informa presque avec camaraderie des nouvelles de Frontin, et se tournant vers Marie- Branter : (( En télégraphiant notre arrivée, dit-il, je n'ai point oublié d'avertir l'amiral, votre beau-père. » Ribol lui-même eut sa part de bienveillance : » Il y a trente ans, lui dit Barry, j'étais ici en compagnie de votre regretté père ; et j'ai plaisir à m'y retrouver avec le fils. )> Du Goust n'hésita pas à compléter la pensée : (( Ahî soupira-til, que d'étrangers vous avez dû voir entrer dans la grande famille, amiral! Et bientôt les bâtards de la marine auront dépossédé les enfants légitimes. » Barry de la Glu désigna la ville silencieuse : « De même que ceux qui ont fondé cela ont été mis à la porte par d'autres qui apportèrent la rapine à la place de la conquête. » Et il se découvrit devant la statue de Rigault de Genouilly ; les officiers l'.imitèrent. Seul Bourentie, très occupé à sur^'eiller le manège d'une blanche, passa sans lever son casque. L'amiral se retourna : (t Eh bien! monsieur, cria-t-il au commissaire. » Bourentie, effaré, se raidit pour comprendre : il fallut que du Goust, dédaigneusement, lui touchât la tête et lui montrât le bronze. Barry reprit sa route en disant : «( Ce sont ces hommes dressés dont il faut nous souvenir. » Frontin, grave, reprit : » Le crime de leurs écoles sans Dieu est de faire oublier; aussi il me plaît, amiral, d'aller voir ici un solide enseignement des Pères. Eux, partout, enseignent le passé, et, quand j'étais écolier à Vannes, on nous menait une fois le mois en promenade vers les Martyrs de Quiberon. Ceux qui nous gouvernent s'imaginent trop avoir rayé le passé. » L'amiral résuma : <( Ailleurs, sans doute; mais dans notre chère marine, il reste et restera entier! »

L'entrée du cortège se fit avec pompe et remplit la plus grande partie du temps, que la distribution de récompenses à une trentaine d'écoliers ne pouvait occuper. Barry de la Glu passa entre deux rangs de catéchumènes qui inclinaient des palmes au-dessus de ses broderies. Les Pèras le menèrent à un trône, sous des banderolles où les devises oubUaient la France et célébraient la marine et l'amiral. La musique joua le Èeau Dunois et la Reine Hortense. Et l'un des boys à mine éveillée tira Bourentie par la manche peur lui murmurer : (( Belle France... air national. » Vint un des lauréats pour déclamer une poésie sur Jeanne

198 LES iL\RITIMES

d'Arc. Ribol, secoué dans sa mélancolie par la drôlerie de l'œuvre,, retint ces quatre vers :

Elle est à nous, notre Piicelle,

Et nous saurons bien !a garder.

A la France, on e<t très lidèle,

>'otre supérieur pour ait en tcnioignfr.

Après que l'amiral, dans un speech ânonnant, eut vanté Dieu et la Patrie, il parcourut les rangs des boys. Le Père supérieur affirma fintelligence de ces Annamites, et, se penchant à Toreille de Barry, lui conta quelques traits dont l'autre sourit. Il s'arrêta même peur mander le boy dont l'anecdote lui plaisait. L'enfant, stimulé par le père qui lui pinçait Toreille, répéta fièrement sa phrase, qui commentait le récent changement de gouverneur : u Gouvernement mit gouverneur dehors comme boy... lui boy voleur... gouvernement pris un autre boy. peut-être même chose. » Des officiers qui s'étaient approchés applaudirent le gamin, et Barry, après une hésitation de sa main au gousset, pria Riboî de donner une pièce au lauréat. Du Goust se confondait en félicitations auprès des autres Pères, comme si l'amiral l'eût personnellement chargé de cette distribution de louanges. « Sont-ils malins, vos boys! s'exclama-t-il. » Et l'un des Pères répondit, soupirant et indulgent à la fois : « Hélas! monsieur le capitaine ; imaginez-vous que maintenant quils connaissent le principe de l'absolution, ils sont devenus deux fois plus voleurs, confiants pour le pardon dans leur contrition imparfaite. »

Tandis que le cortège se rafraîchissait avec les mangues et les ananas délicieux de l'établissement, le Père supérieur eut le loisir d'exposer ses plus respectueuses requêtes à l'amiral. « Certainement, mais certainement, mon Père, répondait' Barry. )) Il appela d'un signe bref le petit commissaire. « Monsieur, dit-il, vous voudrez bien arranger les feuilles de vivres de manière à ce que je puisse faire porter à nos bons Pères quelques conserves et des haricots pour ensemencer... C'est compris, h'est-ce pas? » Il n'attendit même point une réponse, et continua, tourné vers le Père : « Quant aux hommes, vous les aurez dès demain... Du Goust, prenez en note de dire au commandant Bichin d'expédier ici demain une corvée de vingt hommes pour aider nos l^ons Pères au labour. — Mais le départ, amiral? risqua du Goust. — Ecrivez donc, monsieur, trancha Barrv. »

Cette excursion matinale mit Tamiral d'humeur charmante. Sitôt revenu à bord, il xil venir Bichin et lui commanda de lever les punitions de l'équipage. Puis après réflexion : (( Libérez aussi ce pauvre Echanson, dit-il. — Peut-être, amiral, remarqua Bichin, cet officier-mécanicien n'acceptera pas la faveur. — Ne vous inquiétez pas de cela; les gens de sa sorte continuent de penser en matelots, et il trouvera très naturel de profiter d'une aubaine de matelots. — Et les hommes, amiral? Ne craignez-vous point de les lancer en si grand nombre dans la ville échauffée par la présence de la mission? — Eh! il le faut bien, mon bon. » Barry reprit, après un silence : » Bichin, avez-vous lu les lettres du bailli de Suffren? » Le commandant ouvrit les yeux grands : « Non? fit l'amiral; eh bien, cet excellent bailli recommande aux commandants de son escadre de favoriser à leur bord le développement de la... comment dirai-je? de l'intimité entre couples de matelots. De cette façon, assure-t-il, ils ne songeront jamais à la terre, et leur attachement au bateau sera garant de leur zèle. » Bichin regarda l'amiral avec stupéfaction. Incertain du sérieux de cette théorie étrange. Barry sourit : « Oh! je ne vous conseille pas, moi, le moyen; Tacadémicien a gâté la chose... Prenez donc un cigare, mon cher. »

Malgré la bie'nveillante désinvolture de l'amiral, Bichin, en transmettant à Roberzans l'ordre d'expédier tout le monde à terre, lui recommanda de garder au moins la moitié de l'équipage sous couleur d'assurer le service. Déjà plusieurs des porteurs de flambeaux manquaient depuis la retraite de la veille. Quelle honte de penser que les cavaliers et marsouins de la mission pouvaient à cette heure rire de marins ivres et débraillés dans les rues! Quant à Echanson, il accepta sa grâce, ainsi que l'avait prévu l'amiral. Roberzans essaya une timide réconciliation ; mais l'officiermécanicien se contenta de Favertir qu'il chercherait un permutant dans la station, sitôt transmise sa réclamation au ministre. L'officier en second, ravi, ne manqua pas de lui apprendre l'envoi, dès le lendemain, du Tolbiac au bas de la rivière. Echanson regretta trop tard le bénéfice de ses arrêts levés. Prévenu par Risselon de la réception préparée pour le soir, il s'empressa de réclamer à Leduc de Noirné la charge de la gamelle, et le président dut faire droit à sa demande. Tout le restant du jour, le mécanicien s'occupa du festin. Les camarades lui serrèrent la main et le

reçurent comme s'il avait quitté le carré une heure auparavant. La conspiration du silence était trop nécessaire à la bonté des digestions. Goubuit, lui, affecta de se retrouver dans la salle commune, chaque fois que Foffîcier-mécamcien sy montra. Il enfla sa voix plus encore qu'à l'ordinaire, et éclata au moindre mot à double entente ; il lui paraissait convenable d'affirmer la conscience de sa responsabilité lors de l'exil du mécanicien, et la supériorité de ses principes triomphants. Cette attitude fut vaine, Echanson voulut Tignorer. Mauveine, seul, taciturne comme à l'ordinaire, mais ravi devant la glace splendide de son absinthe, avait plus vigoureusement secoué les doigts d'Echanso'n : n Fini?... Allons tant mieux! »

Le séjour au cap Saint-Jacques indignait par avance la plupart des officiers. Raval proposait vainement d'organiser des parties de chasse ou de disposer les filets renfermés dans la cale pour les pêches prochaines. Sans doute, on ne remonterait à Saigon que pour embarquer la mission Vouchand-Marlet, et l'on n'aurait joui ni de la promenade de l'Inspection, ni du théâtre, 'ni des bons dîners à Thôtel, ni des hourvaris chez les Moldo-Valaques du boulevard Charner. C'est pour cela que du Pré et Merseau, sans s'inquiéter des tours de services, s'étaient précipités au quai dès l'arrivée, le premier vers l'opium, le second vers les bo^'s. Les autres, en grande partie, s'étaie'nt fait un plaisir de la sieste fraîche dans une chambre d"hôtel ventilée, avec une complète hydrothérapie au coucher du soleil. Et Trippion, dans le carré à peu près désert, rêvait tout haut ses désirs : « Moi, si je n'étais pas marié à Toulon, je voudrais vivre ici, vêtu toute l'année rien que d'un pyjama. J'aurais un lit de nattes cambodgiennes, parfumé de bonnes choses. Je dormirais souvent, et une cinquantaine de congaïs feraient le quart pour tirer le panlva sans interruption. J'irais à la chasse, porté sur mes nattes sans que je m'aperçoive que l'on me porte. Je sentirais dans ma bouche des ananas sans avoir été gêné pour les y mettre. — Et puis quoi encore? demanda Forney. — Je voudrais manger tous les jours du gibier, avoua f rippion. » Vuillenac lui certifia que cette vie lui serait assurée s'il entrait dans le corps des résidents. Trippion hésita : « Oui. conclut-il, mais les résidents sont des canailles. )> Alors Forney entreprit Vuillenac sur l'emploi de sa nuit précédente ; il avait soupçonné, lui-même en bonne fortune, le voisinage du

camarade. Et il était enchanté de trouver pareil à lui, à cette heure, ce Vuillenac dont les sourires l'inquiétaient. Mais la conversation tomba ; Trippion assoupi se demandait avec effroi si la chaleur d'enfer ne lui enlèverait pas tout appétit pour le dî'ner des Russes.

Les convives arrivèrent tard, et Leduc de Noirné, inquiet de la parcimonie dEchanson, constata rapidement que rassemblée ne serait point trop nombreuse. Du Pré et Merseau n'avaient pas reparu; l'amiral avait prié chez lui son cortège du matin, et il traitait avec eux Mailet et Vouchand. De la mission, deux officiers seulement avaient accepté l'invitation, les autres retenus par les préparatifs du départ; et trois Russes, plus le pope, complétaient la table. On leur fit l'honneur des hors-d'œuvres substantiels, servis à part et arrosés de vodka. De la sorte, après les premiers toasts, debout devant les couverts, catholiques et orthodoxes écoutèrent respectueusement la bénédiction du pope jetée sur le potage. Le vieillard crasseux, auréolé de cheveux mal graissés et blanchis de pellicules, lampa sa première rasade pour tendre à nouvau son verre, prononçant avec onction : <( A la France sœur ! » Ce fut ainsi la plus grande partie du repas. Le prêtre rompit les conversations à intervalles réguliers pour se soulever et brandir les santés successives des officiers présents, entre celles de célébrités françaises dont il avait retenu quelques idées. IndiJTéremment, il clama Henri IV et Victor Hugo, Jeanne d'Arc et le général Gallifet; comme il ignorait les noms de ses partenaires, il les pointait de sa place et son bras alourdi s'efforçait d'unir la rasade au visage de l'interpellé. Enfin, le président, à voix basse, ordonna qu'on laissât un matelot sommelier derrière le pope. Mais Echanson, à son tour, pinçant l'homme, lui murmuia de ne verser plus au gargahtua que l'eau-de-vie de la cambuse.

Des trois autres Russes, un seul laissait craindi^e des incidents ; les autres, railleurs et pimpants, n'avaient point manqué de faire savoir qu'ils appartenaient aux équipages de la Garde, et les officiers du Tolbiac, pour la plupart, savaient assez à quelle sélection correspondait ce titre. Lyé, l'enseigne de la mission, s'absorbait en récits pour Raval, ponctués des interjections du docteur. Majestueux, Leduc de Xoirné ne réussit point à intéresser les étrangers au trafic du transsibérien dont il citait maint chiffre ; les causeries se particularisaient. Le président se lamentait

de ne point mettre assez en évidence sa courtoisie de maître de maison; il s'avisa heureusement que l'autre convive de la mission, un cavalier, devait se plaindre d'être pour un instant méconnu. (( Mon capitaine, lui dit-il, avezvous déjà expédié vos bagages au Tolbiac? Nous les arrimons déjà pour vous alléger l'encombrement. » Minçavoué interrompit :<( Tiens, oui ! je viens d'en voir qui m'ont frappé, des cantines en aluminium splendîdes ; sont-elles à toi, Lyé? )> Le cavalier répondit au docteur en même temps qu'au président : « Non, messieurs, ces malles sont les miennes. » Puis, avec un grand rire : te L'histoire en est assez drôle. » Personne ne songeait à réclamer l'anecdote ; Leduc de Noirné fut trop heureux de prier pour le récit, et tôt après, il frappa la nappe de son manche de couteau pour forcer l'attention : (( Drôle, en vérité, reprit le cavalier. Un beau jour, au milieu de l'expédition, nous recevons une série de tôles ou plaques en aluminium, de poids et formes diverses; je dis : nous recevons, je devrais dire : je reçois, car je me trouvais seul à l'arrivée des colis. Pourquoi cette débauche de niatériaux? Mystère ; impossible de m'informer près de Marlet ou de Youchand. Après trois semaines d'attente, ne pouvant me charger de ce poids, j'ai confié la presque totalité des tôles à des indigènes, et comme j'avais précisément besoin de renvoyer à la côte des bagages inutiles, mes porteurs m'ont confectionné ces magnifiques cantines en aluminium... Or, savez-vous ce que c'était, ce tas d'aluminium? » Un doute inquiet plana- : (( Ce tas, messieurs, formait une moitié de la canonnière démontable, que notre ami Lyé avait en vain réclamée au départ, et à laquelle personne ne songeait alors ! » Leduc de Noirné avait souri en dodelinant la tête jusqu'à la conclusion, toujours par courtoisie d'hôte. Son sourire s'élargit bizarrement quand le cavalier se fut tu, et misérablement, il sembla quêter la voix d'un convive. (( En vérité, fit alors Vuillenac, cela vous change de la vie ordinaire, les missions. » Le cavalier approuva : <( Il n'y a que cela : mais les soi-disant fonctionnaires coloniaux s'ingénient à nous mettre des bâtons dans les roues — Bah ! — Imaginez-vous ceci ? Lorsque j'étais commandant de cercle à Madagascar, je levais des impôts naturellement de ci et de là, rachat de prestations, ou passage de bœufs, ou autre chose. Ainsi j'avais une petite masse noire, une quarantaine de mille francs. Un inspecteur des finances

arrive, un foutriquet quelconque, et il prétend savoir l'origine et l'emploi de cet argent ! Non, mais imaginez-vous cela! Et le pis, c'est qu'on lui a donné raison. )> Cette fois, Leduc de Noirné, très à l'aise, sécria : (( Effectivement c'est un signe des temps. »

L'alcool pur, versé au pope à profusion, le tenait à peine assis. Jacotot, excité par l'exemple, se prit à mélanger dans le verre des officiers russes du bordeaux et des liqueurs, ou du Champagne. Le plus grossier continua de boire; mais les deux capitaines de la Garde se défendirent poliment de toucher à la drogue. Leduc de Noirné. furieux. accaibla l'enseigne de son regard, et fit enlever les verres du mélange. Jacotot, vexé, se retourna vers son voisin Trippion. pour lui dire presque à voix haute : (( C'est dégoûtant d'être maintenant obligé de boire à la pose. » Trippion confondit son approbation avec une rasade. Le président sentit avec désespoir se disloquer l'ordonnance du repas, et il en vint à souhadter à son tour que l'ivresse des invités leur enlevât une regrettable clairvoyance. Dans le coin des mécaniciens, Risselon faisait goûter au commissaire une ràpure de mangue, célèbre à Saigon; et le plat, qu'il avait agrémenté d'oignons roussis, envahissait la table de son fumet. Vuillenac et Ribol s'efforcèrent du moins que l'autre moitié de la table se maintint en un dîner joyeux et convenable. La bonhomie hypocrite de Goubuit les servit. Le canonnier amusait tout le monde par ses histoires du Sénégal. Les phrases d'ancien maître de manœuvre offrirent aux Russes une saveur nouvelle, et le cavalier se complut à retrouver la tradition des pénétrations coloniales, lorsque Goubuit raconta commen-f, reconduisant un parlementaire nègre à la coupée de son a\iso, il l'avait soudain enlevé par un nœud coulant jusqu'au bout de la vergue. Jacotot beugla le sui'nom qui en était resté à l'officier : « Pendeur de Pahouins! » Goubuit, vexé d'abord, finit par se rengorger. Les Russes s'informaient : « Pahouins ! Qu'est-ce cela ? » Ce fut une joie de les renseigner, et l'odeur du graillon de Risselon fut oubhée.

Bientôt, les étranges manières du troisième Russe consolèrent Leduc de NoiiTié des incorrections de ses confrères. Sérieux, courbant avec peine sans un çiot ou sourire sa haute taille aux amabilités de ses voisins, le cosaque coupait la régularité de ses bouchées en buvant après cha-

cune. Son ivresse absolue le raidit davantage ; préoccupé d'éviter quelque peine aux domestiques, il saisissait les assiettes, les siennes ou d'autres à sa portée, pour les déposer à terre avec une discrétion comiquement bruyante. Le maitre d'hôtel accourut d'abord ; le président lui fit signe de ne point insister. Le convive continua d'empiler la vaisselle aux deux côtés de sa chaise, et, vaguement satisfait de sa politesse, il réclama une fourchette propre avec laquelle il s'occupa à curer ses narines poilues.

Les deux autres Russes n'avaient point bronché ; malgré la maladroite remarque de Jacotot, ils restèrent détournés de leur compagnon. Seulement ils parlèrent davantage. Leduc de Noirné put discuter avec leur aimable contradiction les théories de Dragomiroff ; et le cavalier de la mission JMarlet-Vouchand, ancien élève de l'école de guerre, se réjouit à maintes reprises de placer des dogmes, a Permettez, messieurs, moi, j'ai étudié la question à fond. » Le président échauffé parla de milliards, du nerf de la guerre, de trésor de guerre. L'un des Russes sourit : (( Oh ! l'argent en temps de guerre, cela nous est égal. — Oui, vous êtes riches, remarqua Noirné ; mais vos richesses sont surtout dans la terre. » Le Russe secoua la tête : a Voulez-vous dire, insista Ribol, que vous avez de secrètes économies? — Non pas, répondit le capitaine de la Garde; mais, vous savez, notre papier est presque tout à l'étranger, et alors... — Alors? interrogea Ribol. — Nous ferons, en temps de guerre, la banqueroute nationale. )> Vuillenac fixa l'hésitation générale : (( Avis aux porteurs de fonds russes! )> Et Minçavoué, éclatant de rire, cria : (( A vous touché, Trippion! » Le bonhomme, hagard, s'informa sérieusement près de Jacotot. Mais l'enseigne ne l'écouta point. Leduc de Noirné se remit difficilement de la désinvolture de l'officier russe, n Monsieur, fit-il, j'espère que le tsar est aussi solvable qu'un grand livre chez nous. » L'interpellé, au nom du tsar, leva son verre, et le président dut accepter le toast. Il revint à la charge, et le Russe, évasif, dit : « C'est bien regrettable que vous n'ayez pas aussi un empereur. — Nous en aurons bientôt, cria Goubuit. — Pour sûr ! appuya le petit Bourentie. » Et Jacotot déclama furieusement : <( Un sabre, qu'on nous donne un Sc-bre! Moi, je veux la France grande : alors, un sabre pour couper la tête aux journaleux, aux juifs, aux épiciers, aux protestants, aux... —

Vive Tempereur ! lança î^Iinçavoué exaspéré. » Mais Goubuit et Jacotot, avec cœur, répétèrent le cri. Leduc de Noirné, penché vers les Russes, essaya de commenter : (( C'est pour vous, messieurs; c'est pour Sa Majesté le tsar que crient nos camarades. » Les convives s'inclinèrent pour cacher un sourire.

Goubuit réclamait du Champagne afin de célébrer le sabre futur. Le maître d'hôtel attendit les ordres du chef de gamelle. Echanson, les yeux dans les yeux du lieutenant de vaisseau, secoua la tête pour signifier son refus. Goubuit apostropha le domestique : « Du Champagne, et vitel » Echanson s'apprêta à la lutte ; mais l'intervention du président lui ôta la joie d'une revanche directe : « Goubuit, disait Noirné au lieutenant de vaisseau, c'est assez ; on ne boira plus. » Insolent, l'autre reginiba : (( Mon cher, je paierai ce que j'offrirai à nos amis, mais je boirai. » Noirné se>ieya, et confiant à Pdbol le soin de conduire les invités sur le pont, il vint jusqu'à Goubuit : « Si vous ne vous taisez pas, Goubuit, grinça-t-il, je vous envoie dans votre chambre. — Alors je n'ai pas le droit d'acheter ce qu'il me plaît à la gamelle ? — Non, et je vous ordonne de vous taire. » La bonhomie reparut sur les traits hypocrites de la brute : « Allons, ne vous fâchez pas, président, dit-il; je sais que vous préférez le Roi à l'Empereur; mais en tous cas, nous sommes d'accord contre les vendus, n'est-ce pas ? Eh bien, c'est à leur destruction que je voulais boire. )> Leduc de Noirné se radoucit, et les deux lieutenants de vaisseau rejoignirent les officiers sur le pont, exagérant leur gaîté camarade.

Il ne fut pas possible de prolonger la soirée. Les capitaines russes avaient hâte d'emmener leur camarade de plus en plus ivre, et de plus en plus original dans sa gravité. Seul, le cavalier multiplia les toasts, et accepta tous les mélanges de Jacotot. Il se froissa d'entendre un timonier, expédié par l'amiral pour prier que l'on fît moins de bruit au-dessus de sa tête. Et renfrogné désormais, il se tint dans le groupe des mécaniciens, chez lequel il avait deviné l'hostiUté continueUe aux officiers de marine : (( Je vous plains, confia-t-il à Risselon, d'avoir à vivre avec des mufles pareils... Tenez, demandez donc que l'on me reconduise au quai. »

Sur le pont il ne resta plus que Jacotot et Trippion. Leur conversation pâteuse traîna, bava indéfiniment. Ils assu-

raient leur pas, frottés Tun contre l'autre, et solennellement effleurèrent les plus hautes questions. Ce fut ainsi jusqu'aux dix minutes de fraîcheur avant l'aube ; jusqu'à ce moment, leur promenade automatique entre deux mâts se balança, lun craignant de quitter l'autre auquel il eût donné le spectacle de sa descente titubante.

La nuit de Saïgon pesa. Les choses, dans l'ombre claire, n'étaient point, quand même, par leurs lignes. Le règne des formées croulait avec celui du jour. Et les senteurs souveraines séparaient les choses et les traçaient. Au fond de tout, venue de Tarroyo et apportée du cours ultime de Teau élargie, s'épandait, continue, la nappe odorée des flamboyants avec, par moments attentifs, le relief des fragrances vanilleuses. L'odeur presque consciente des fleurs mules vers les fleurs femelles, les amantes lointaines auxquelles des mains les porteraient quelque matin, ce rut en parfums signifiait tous les autres. Sur les nattas, dans la réclusion des moustiquaires, les amants et les maîtresses craignaient l'étreinte, suants et las; et leur rêve, tel l'instinct des fleurs de vanille, cependant les confondait. Des éclats falotaient avec l'aube aux sampans pleins de sommeiï, froissés par le courant. Par delà la frondaison indiscernable du Jardin, un cri vint qui était celui d'une bête derrière ses grilles, hurlement anonyme d'un fauve ou de l'autre, l'un et l'autre souffrant dans leur chair. L'aurore fut lilas-rose, traversée par le dessin d'une gloire parfaitement nette. Parmi les vases invisibles flaquèrent encore des agitations; tremblèrent encore dans l'épaisseur des manguiers les inquiétudes de vies nocturnes avant la lumière. Puis le soleil creva, et, anéantissant dans son flot la turbulence infime des réveils, il figea la ^ille clignotante et fiévreuse.

Leduc de Noirné, levé en même temps que l'équipage, eut moins de loisir qu'à l'ordinaire pour remplir le programme, collé à sa muraille, dont il affirmait ne s'écarter jamais. Son tub, il le subit à la hâte, sans massage, sans extenseur. Quant à la lecture de vingt lignes de Montaigne, il ne put y songer; et il lui en cotita peu. Non que son goût

OU son observance eût changé; depuis qu'il avait su, par maints exemples, le goût du sage pour les lettres, il s'était confirmé dans cette préférence. Mais une indisposition de Roberzans le contraignait à d'autres soucis. Sans doute, le vieux Mauveine était, par ses attributions même, tout désigné pour suppléer le capitaine de frégate. Mais Roberzans, mal averti des capacités du « quatorze ans de grade », et défiant de ses habitudes solitaires et lugubres, avait secrètement demandé à Xoirrié qu'il veillât à la sécurité du bâtiment. Et Noirné, condescendant, persuadé d'éviter les susceptibilités du titulaire, avait accepté de s'inquiéter davantage du Tolbiac mouillé sur deux ancres, entre des quais, en ri^ière.

Aussi, à rheure de quelque repos pour prendre un premier déjeuner, s'en vint-il, le front chargé de plis, racler la boîte de lait concentré. Il trouva ainsi un sujet d'amertume supplémentaire quand le domestique lui eut révélé que le chef de gamelle ne s'était point préoccupé d'une fourniture de lait frais. Sa réclamation mesurée auprès d'Echanson lui fournit d'autres méccariptes. Le mécanicien s'empressa d'exposer une situation de la table assez mauvaise au point de vue financier, et, comme il sous-entendait la part d'irresponsabilité que lui fourniraient, le cas échéant, et ses arrêts et les agapes internationales, le président dut, livres en mains, examiner les chiffres. Sans doute, il lui plut d'être consulté officieusement; mais son horreur du seul chapitre où tous les membres du carré avaient sensiblement voix égale, luttait contre son désir d'un -confortable et d'une respectability d'intérieur. Au reste, ces détails d'office lui semblaient devoir être tenus en petite estime par un président de carré.

({ Voyons, répétait Echahson: au sujet de tous les liquides qui se gaspilleront avec les Russes ou avec les membres de la mission, il faut que vous me donniez un ordre, président. Je ne veux plus être la proie de tous ceux qui. pour diverses causes, désire'nt ne rien payer. » Leduc de Noirné se redressa dignement. « Vous oubliez qu'il s'agit d'officiers combattants, mohsieur, fit-il. — Hé! s'exclama Siren présent... » Mais il n'acheva point. Marie-Branter et Rihol manifestèrent l'intention d'engager une discussion générale. La circonstance leur paraissait propice, loin des sarcasmes de du Pré, des indignations du duc de Frontin et de la voix claironnante de Goubuit. « Il faut que ceux qui boivent

paient les boissons, déclara Marie-Branter. — Ceci sera réglé plus tard, interrompit le président. — Permettez, capitaine, fit Ribol; nous aurons sous peu une fin de mois ; pour ma part, de même que le capitaine Branler, je "ne tiens pas à payer des alcools auxquels je ne touche point. — Et les invités? s'exclama Echanson. » Le ton monta rapidement. Marie-Branter. que son contrat mettait à la portion congrue, déplorait les .cotisations qui grevaient son budget. Il lui plaisait fort de se décharger de ces ennuis sur l'être anonyme de la Gamelle, aussi bien qu'il lui paraissait é\ident d'employer toute ruse déshonnête vis-à-vis d'une autre impersonnalité, l'Etat. Quant à Ribol, il comptait à deux francs près, ayant dû préparer pour M™« Carlan à Toulon, un appartement et des meubles. (( Enfin, dit Branter rageur, si nous liquidions aujourd'hui l'avoir, nous en serions joliment de notre poche. » Echanson haussa les épaules : <( Mais raisonnez donc ; le bateau est aritié depuis trois mois; vous savez aussi bien que moi que nous devons nous endetter d'abord, et que très vite nous aurons de larges économies. — J'espère bien qu'on se les partagera, cria Ribol. » Le président prononça : (( La gamelle est une, et elle n'a rien à faire avec les entrants ou sortants. — Par exemple! dit le petit Bourentie, moi j'ai vu les textes. — C'est ainsi, dit Leduc de Xoirné: je vous jure que ce sera notre règle. )> Raval leva la tête de dessus son café : (( Il faut acheter des coco ici et des bananes, et pendant quinze jours nous ne mangerons que de cela. » I] parlait sérieusement, toujours plein des simplicités de Tahiti. Nul no l'écouta, ni ne sourit.

La déclaration du président avait exaspéré Branter et Ribol ; ils protestèrent en même temps. La voix de Branter se distingua, sifflante : (( Vous ne nierez pas que la marine d'autrefois valait autrement que celle d'aujourd'hui! Eh bien! mon beau-père, qui a, je suppose, assez navigué, m'a toujours conseillé de prendre comme règle de partager chaque mois les économies de gamelle. )> Sirsn osa parler : (( Ce que vous proposez là n'est pas beau, capi+aine! Ah! non. » Branter se tournait pour reprocher fièrement une fois de plus au mécanicien son origine et ses mamcres. Mais Trippion, entré au milieu du débat, proposa : « Ecoutez : supprimons donc les abonnements aux journaux pour réaliser des économies. — Pour sûr, appuya Ribol, on en a assez, de ces feuilles de choux : que nous importent les

Page 1