SCÈNE III
COURCHAMP, à part.
Allons bon! une bouche de plus!..
OSCAR
Comment donc, Madame...
COURCHAMP, à part.
Un gaillard qui dévore!..
CÉCILE, à Courchamp.
Ah! mon ami, tiens! voilà quelques cartes qu'on a montées.
(Elle les prend sur le guéridon et les lui donne.)
COURCHAMP
Ah! oui... les cartes... ça va pleuvoir!
OSCAR
Que voulez-vous?... c'est un usage...
Usage stupide!.. inepte!., inventé parles fabricants de cartes de visite. (En décachetant quelques-unes.) Bien... illisible!., il faut une loupe pour celle-là... voyez!., (u en ouvre une autre.) A l'autre!. . unécriteau d'appartement à louer... et pas d'adresse... C'est commode pour répondre.
CÉCILE, allant près du guéridon, ouvrant une enveloppe.
Monsieur et Madame de Mareuil... des intimes!..
COURCHAMP
Que nous avons vus*hier... que nous verrons demain... que nous voyons tous les jours... qui demeurent dans la maison.
(Lisant une autre carte.) Allons... bon... (Montrant Oscar ) la sienne, à
lui!... (a Oscar.) Mais je n'en veux pas. . gardez-la... je vous la rends... comment, vous venez... et il faut?.. C'est inouï!
CÉCILE, ouvrant une autre enveloppe.
Ah! Romécourt!.. Il n'y manque jamais! (Elle quitte la table.)
OSCAR
Mon ami intime... votre cousin, je crois?..
COURCHAMP
Oui, joli parent... je ne le vois qu'aux mariages et aux enterrements. Je vous demande un peu pourquoi faire?.. 11 m'envoie son petit carton. . je lui renverrai le mien... après?., qu'est-ce que cela prouve?..
CÉCILE
C'est un souvenir... c'est une manière de se dire : je ne suis pas mort, et vous?..
Eh bien! allons... c'est vrai. . j'ai tort... êtes-vous contents? oui, il doit y avoir un jour de l'année, un jour solennel, où une population civilisée de trente-deux millions d'habitants, se lève comme un seul homme et se dit avec ivresse : C'est aujourd'hui le grand jour. Alors, chacun quitte ses occupations les plus sérieuses ou les plus chères... chacun se met devant une table, prend une plume, et enferme, avec un recueillement pieux dans une chose nommée enveloppe,un petit parallélogramme de carton appelé : carte de visite... et moyennant un timbre de cinq cen-
times, on a le droit de troubler la vie d'un honnête homme, qui
ne peut se venger qu'en devenant aussi coupable que l'agresseur !
CÉCILE, riant.
Que tu es bête, va!
OSCAR
Vous exagérez !..
COURCHAMP
Vous croyez?., allons, oui décidément... j'ai tort.
Air : Vaudeville de ['Intérieur de l'étude.
D'une carte que par la poste M'a lancée un indifférent, Je comprends le but : je riposte, Voici la mienne, cher parent!
(il prend une carte dans sa poche.) Mon envoi cache ma pensée Toute pleine d'enseignements, Cette carte mince et glacée Peint bien pour toi mes sentiments!
(a Cécile.) Tiens!., fais-moi le plaisir de lui mettre tout de suite
la mienne SOUS enveloppe, (il donne sa carte à Cécile qui se meta la table et écrit l'adresse. Dans ce moment une des enveloppes que tient Courchamp lui échappe.)
OSCAR, ramassant l'enveloppe.
Vous en laissez tomber une. (La lui remettant.) Ah! non! ceci est une lettre.
CÉCILE, assise et tout en écrivant.
De qui?
COURCHAMP , ouvrant la lettre.
Je ne sais pas! (a part, lisant la signature.) (( Ta lili!.. » aïe !
OSCAR
Quoi?
COURCHAMP, substituant un imprimé à la lettre qu'il vient d'ouvrir.
Rien!., c'est un imprimé!.. (Lisant.) « Spécialité pour vêtements d'enfants; bonnets et crinolines pour nouveau-nés. »
OSCAR
Comment, eux aussi! (n remonte*.)
COURCHAMP, lui donnant l'imprimé.
Voyez... (A part, cachant la première lettre.) Diable de Mareuil avec
sa correspondance amoureuse... je veux lui signifier aujourd'hui... (il met la lettre dans la poche de son habit, et l'enveloppe dans la poche de son paletot.)
OSCAR
Madame, je vais vous demander la permission de me retirer.
CÉCILE
Nous comptons sur vous.
* Cour. 0. Cé.