I.KS MA MX VHS DE LA VIE
— Vous, monsieur? dil-clle, surprise et de méchante humeur, Vous savez )ien que je vous ai signifié mon désir d'être seule à Dieppe!
— Pardonnez-moi, madame... Je vieillissais et me désolais, loin de vou^!... >i vous l'exigez, je retournerai, ce soir, à Paris.
— Ah ! inutile, je vous cède la place.
— Vous partez?
— Oui, monsieur.
— Pour Paris?
^ — Pour Aubécourt... Je n'ai pas encore embrassé ma fille.
— Et vous comptez vous rendre au château de Tracy?
— Je ne vous cacherai pas que c'est mon intention.
— Avez-vous réfléchi à l'inconvenance d'une telle visite?
— Une mère ne commet jamais d'inconvenance en allant voir son enfant 1
— Je vous demande pardon, madame. Votre situation n'est pas celle de ;outes les mères, et vous devez penser à ce que l'on dira à Aubécourt, en voyant irriver la marquise de Méran chez son ancien mari?
— Je suis au-dessus de la médisance !
— C'est possible, madame. Mais moi, votre mari, qui vous aime, je vous supplie de renoncer à votre projet !
— M'avez-vous vu quelquefois renoncer à une idée que j'avais dans la tète?
— Jamais, c'est vrai! Mais, jusqu'à présent, ces idées ne menaçaient en rien rotrehoimeur de femme, et aujourd'hui...
— Aujourd'hui, comme toujours, j'irai où il me plaira ! Elle voulait sortir : il lui barra le chemin :
— Laure, si vous désirez embrasser votre fille... et rien n'est plus naturel... /ous pouvez lui écrire de venir chez vous!
— Ce n'est pas chez moi, c'est à Tracy que verrai Henriette !
— Je ne vous permettrai pas d'autoriser une hypothèse fâcheuse et de laisser croire que ce n'est pas l'amour maternel qui motive ce voyage!
— Quoi, alors?
— Le désir de vous rencontrer avec le comte Jean de Tracy... Vous l'avez pourtant assez méprisé, celui -là !
Jamais la marquise n'avait eu à soutenir contre le mari une lutte aussi vive, ît son irritation n'en devint que plus grande :
— Et quand cela serait, monsieur ? Et quand je désirerais voir l'homme que e chérissais, auquel j'appartenais, avant de vous connaître, et dont l'amour n'enchantait autant que le vôtre m'est indifférent, pour ne pas dire davantage ?
— Alors, pourquoi m'avez-vous épousé?
— Parce que mon orgueil a parlé, ce jour-là, plus haut que mon cœur et ma •aison, parce que j'étais folle!
M, de Méran, très ému et toujours maître de lui, toujours digne, répondit ;
— Ecoutez-moi, madame. Je vous ai aimée, je vous aime ardemment, saintement, et vous avez dû vous apercevoir, en maintes circonstances, que mon respect égalait mon amour ; je me suis montré généreux, indulgent aux légèretéset aux faiblesses de votre caractère, et vous venez me jeter à la face la plus cruelle des injures ; vous osez dire que tout l'amour que vous m'avez refusé, vous le conserviez pour l'homme dont vous portiez- autrefois le nom!... J'en souffre, madame... et je vous pardonne! Mais, ne l'oubliez pas, je maintiendrai intacts mes droits de mari !... Et prenez garde !... Laure, prenez garde?
— Prendre garde? A quoi ? à qui ? A vous ? Oh ! vous ne me faites pas peur ! Si vous saviez, monsieur, combien je suis lasse de votre absorbante tendresse, de vos assiduités, de vos fadeurs ? Si vous saviez combien m'énervent votre calme souriant, votre politesse surannée, votre voix toujours la même, vos gestes toujours pareils, et ce sourire mécanique, ce sourire de tableau, de photographie, ce sourire que rien n'augmente, que rien ne diminue, que rien ne trouble, et dont la vision me poursuit et m'obsède? J'en ai assez ! j'en ai assez de l'Homme- Reflet! Ah ! comme ils ont raison, les gens de votre club, de vous nommer ainsi '. Quelle est la pensée, quelle est la parole, quelle est la manière d'agir, de marcher, de saluer, de monter à cheval, de vous habiller, de vous coiffer, de vous chausser, qui vous soient propres? Mais, monsieur, toutes les phrases galantes que vous me débitez, je les ai déjà lues dans les romans-feuilletons et, vos attitudes, je les ai déjà remarquées chez les acteurs ou chez vos amis 1 Vous êtes un assemblage lunaire des autres, des vivants ; vous êtes l'Homme-Reflet ; vous n'avez rien à vous !
;Sous l'avalanche, le marquis hasarda:
— Du moins, madame, mon cœur était bien à moi, et je vous l'ai donné tout entier !
Mais elle ne l'écoutait pas et grondait :
— Yoilà huit ans que dure votre chanson d'amour, huit ans que je la subis ; je ne veux plus l'entendre !
— Vous êtes ma femme !
~ Je demanderai le divorce !
— Le divorce ? Jamais !
— Après l'explication que nous venons d'avoir, la vie commune nous serait intolérable !
— Vous me détestez ! Je vous aime, moi ! je vous adore ! J'accepte de souffrir, mais non de me séparer de vous !
— Monsieur, Jie m'obligiz pas à vous faire regretter votre décision! Vous me menacez de me tromper, de me déshonorer? Je ne vous crois
pas ! Vous en êtes incapable !
LES MARTYRS DE LA VIE 44b
— Une femme désespérée est capable de tout !
— Pas lorsqu'elle s'appelle la marquise de Moran ! Elle sortit, criant au gentilhomme :
— - Je vous défends de me suivre !
A quatre heures, ce même jour, et avec la plus grande discrétion, une femme de chambre prévint M"'' de Tracy que M"* de Méran l'attendait à l'extrémité du parc, dans la maison du garde.
Henriette, étonnée, bouleversée, se coiffa à la hâte d'un chapeau de jardin, courut auprès de la visiteuse, et elles échangèrent de maternelles et filiales caresses. Jamais la marquise ne sembla plus jeune, plus ardente et plus jolie. Son regard luisait d'un éclat étrange et une espérance l'exaltait.
— Oh ! mère, ne put s'empêcher de dire Henriette, que tes yeux sont brillants ! que ton teint est animé ! que tu es belle !
— Je suis si heureuse de t'embrasser !
N'osant pas encore s'informer de M. de Tracy, la visiteuse demanda des nouvelles de sa mère.M"'^ de Francade, et ces mots d'Henriette : « Grand'maman va mieux ; elle a des heures de lucidité ; mon père a été bien content de la revoir, » ces mots lui ouvrirent la route :
— Ah ! oui... ton père!... Parle-t-il de moi quelquefois?
La jeune fille, pour ne pas affliger l'ex-comtesse, se résignait à mentir :
— Oui... quelquefois.
— Et que dit-il ? Est-ce qu'il me hait toujours?
— Mon père est très bon ; il sait pardonner.
— Alors tu crois que, peut-être, il consentirait à me recevoir?
— Y songes-tu, mère? C'est impossible!
M""* de Méran se dressa vibrante :
— Je veux le voir ! je veux lui parler! Je te dis que je veux le voir ! Ya le chercher ! Amène-le ici !
— Maman, sois raisonnable!
— Si tu me refuses, j'irai au château!
Devant cette insistance, Henriette obéit, sans aucun espoir de ramener le comte, mais lorsque le gentilhomme sut que M'"*^ de Méran le menaçait d'une visite, il aima mieux éviter un scandale.
— Me voici, madame, dit-il, en entrant dans la maison du garde, que me voulez- vous?
Elle fléchit le genou; il la releva;
— Parlez !
— Jean, je viens vous trouver, parce que je souffre et meurs dans l'enfer où je suis volontairement tombée, parce que je vous aime, parce que je n'ai jamais
aimé que vous, et je vous conjure de me rendre la place que j'occupais autrefois au foyer, dont le souvenir est pour moi immortel !
— Mais, c'est de la folie, madame !... Adieu! 11 partait , elle s'accrocha à lui :
— Oh! non, Jean, ce n'est pas de la folie. Je souffre trop! Je suis trop malheureuse ! Oubliez mon erreur, vous qui êtes si grand, si généreux ! Retirez-moi de l'abîme oii je m'engloutis près d'un homme... que je hais!... Je divorcerai avecM.de Méran, et je redeviendrai votre femme... aimante, dévouée, heureuse...
— Madame, la loi n'autorise pas une femme divorcée, remariée, puis encore divorcée, à épouser son premier mari, et d'ailleurs une réunion serait-elle possible entre nous que je n'en voudrais pas, car vous avez douté de ma parole, alors que je vous jurais mon innocence!... Adieu!
La marquise, rentrée à Dieppe, suivait en voiture la rue de la Plage, pour regagner sa villa. Trois jeunes gens, qui sortaient du Casino, après le concert, la reconnurent :
— Tiens, M""^ de Méran, je la croyais en Espagne!
— Ou en Italie!
— Ou en Suède !
— A propos de Suède, elle est vraiment bien bonne, J'histoire de la reine Sophie, et les journaux en parlent toujours !
Philibert Baucresson, Thibault de La Noiie et le compositeur Myrtil Zamor s'installaient sur des chaises.
— 11 faut avouer, dit La Noue, qu'elle est très forte, notre ex-amie, la princesse Stradowska.
— Penh! objectait Zamor, pas si forte que ça! On n'est jamais fort, quand on se laisse prendre la main dans le sac légal !
— Elle ne s'est point laissé prendre, et son yacht était chargé de fournitures parisiennes... jupes et manteaux, colliers, bracelets, diadèmes... et de l'argent versé à la reine de Suède parles notables d'Aubécourt!
'-- Où est-elle maintenant ?
— En train de faire des dupes en Ecosse, et elle réussit à merveiHe ! Le fils du D' Rousseau, qui chassait le ou la grouse, a rencontré la princesse àGlasoow, mais elle ne s'appelle plus Stradowska... Elle se nomme... Deviner?
— Alexandrine Houdet, comme devant?
— Pas du tout... M"""^ Adolphe Piédeleu.
— L'ex-avoué a dû lui apporter une belle fortune?
— Il a apporté en mariage trois ou quatre condamnations par contumace... Pauvre Alexandrine, elle nous donnait de bous dîners !
— Et des bals amusants !
— Oui, mais elle promettait bien deschoses !
Ils ne médirent pas de la grande amphitryonne, et leurs regrets s'envolèrent dans la fumée des cigares.
Un cavalier arrivait au grand trot; il s'arrêta devant les trois amis.
— Bonjour, La Faye, dit Myrtil.en serrant la main du gentilhomme, tu dînes avec nous?
— Non, pas ce soir, je suis invité !
— Demain, alors?
— Je ae sais pas.
— Qu'est-ce que tu deviens ?0n ne te voit plus.
— Je bats un peu la campagne.
— Cachottier, va !
— Oh ! non, par exemple, et la preuve, c'est que, bientôt, je vous dirai quelque chose. Au revoir, mes amis !
Le baron piqua son cheval et disparut.
— Vingt-cinq louis qu'il va à Aubécourt? offrit le sous-préfet.
— La belle malice! continua La Noue... Il y va tous les matins, tous les soirs !
— Et à quand le mariage ?
— Quel mariage?
— Le mariage du baron avec M"" de Tracy ?
— Erreur! M"'' de Tracy épouse Edgard Vauzelet !
— La Faye 1
— Vauzelet !
— La Faye est gentilhomme et possède, à l'heure qu'il est, soixante mille livres de rentes.
— C'est exact, mais Vauzelet est aimé.
— Qu'en sais-tu?
— Rien, mais après ce qu'il a fait pour le père...
— Et La Faye, donc?
— Moi, conclut Zamor, si j'étais M"'' de Tracy, je ferais sauter en l'air deux marguerites, car nos deux amis se valent !
Au château, pendant le dîner, Edgard ne quitta pas des yeux Henriette et Léopold, et la certitude de leur amour lui apparut aussi limpide que la lumière. Il songeait que l'adorée avait obéi à l'amitié, en l'acceptant comme fiancé; il ne voulait pas se mettre à la traverse de son bonheur.
Dans la soirée, le jeune avocat trouvait le moyen de rester seul avec Henriette.
— Mademoiselle, dit-il, vous aimez M. de La Faye !
Elle baissait la tète, sans répondre, et ce silence fut pour Vauzelet le plus énergique des aveux. Il reprit :
jî — Vous l'aimez; il vous aime; il est digne de vous! Moi aussi, je vous»
aimais. Heureusement, auprès de vous, j'ai été à l'école du sacrifice ! Ne me plaignez pas... Je suis heureux d'accomplir mon devoir ! Il interpella le jeune gentilhomme :
— Monsieur, j'étais le fiancé de M"^ Henriette; nous venons de nous rendre notre liberté... Mon père m"a dit, un jour, en parlant de M-'' Henriette de Tracy: « Je veux qu'elle soit ta sœur ! » e( je viens vous dire : « Monsieur de La Faye, je veux que vous soyez mon frère !»
— Monsieur, dit le baron, cette démarche vous honore, et, puisque vous grandissez à mes yeux, je ne saurais paraître petit aux vôtres !... M'" de Tracy choisira, un jour, entre nous... Laissons-la avec son père dont elle a été priv'ée depuis si longtemps !
Ils marchaient, tous deux, vers Henriette; elle leur saisit à chacun la main, et, pénétrant leurs pensées:
— - Je vous remercie, mes frères !
Autour de cette belle jeunesse, dans le grand apaisement qui suit les orages, la vie était douce et présageait un avenir d'honneur. Oh 1 la courageuse! Que de dévouements elle inspira! que d'intelligences elle sut exalter, depuis le grand Ambroise et les rivaux d'amour, Edgard et Léopold, jusqu'au policier Dardanne auquel on offrit un témoignage de gratitude pour sa volte-face, mais dont le chemin avait été déblayé par l'héroïque vierge ! Quelle lutte entre la mère et la fille, entre ces deux femmes pétries du même limon et aux cérébralités et aux âmes si contraires, la déserteuse et le nouveau soldat !
Soldat? Henriette le fut devant sa mère, devant le policier, devant le juge, devant le bourreau, devant l'armée du monde accusant la victime.
Loin de la maison ressuscitée, M"^ de Méran pleurait l'ex-mari. H avait traîné le boulet du bagne, et elle traînait le boulet du mariage ! N'était-ce pas justice?
Chez nous, la famille est une petite Patrie; elle a ses héros et ses martyrs, comme la Science et la Nation; elle a ses heures bénies et ses heures mauvaises, et ceux qui l'abandonnent, quand gronde la tempête, n'ont pas le droit de fêter l'arc-en-ciel.
Henriette planait sur la tourbe humaine vaincue; et de même qu'une lumière brille plus fort dans la nuit que sous le soleil, ainsi elle resplendissait plus vivante, après les bataille des égoïsmes et des lâchetés, de toutes les ombres entourant son cadre de gloire.
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Lv, 57