‹ Les martyres de la vieChapitre 16 sur 83 · LES MA UT VUS ])]■: L\ VIK · texte numérisé non relu

LES MA UT VUS ])]■: L\ VIK

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M'io de Tracy montait le perron d'honneur.

Liv. 47

— Baptiste ! Claude! ]^]t qu'est-ce que vous laites là à celte heure?

— Je vais au chemin de fer, dit Baptiste, pour chercher soixante kilos de clous qui sont arrivés de Rouen et qui me font besoin demain matin... J'ai prié Claude de venir m'aider à les porter. -

— Vous êtes trois?

— Oui, Martinet, le facteur; il va au train pour le courrier...

— Alors, bonsoir, mes fieux!

— Bonsoir, père !

Les deux groupes se séparaient, l'un montant au village, Tautre continuant la descente. Au bout de dix pas, Adolphe Piédeleu, qui n'avait pas quitté le bras de Birbin, arrêta net le régisseur de la princesse Stradowska :

— L'avez-vous reconnu, Sicaire ?

— Qui ça? Le facteur?

— Ah bien, oui, le facteur ? Le comte de Tracy !

— Vous rêvez?

— C'est lui, Birbin, c'est lui, j'en suis sûr!... La lumière déposée dans l'herbe, éclairait le bas de ses jambes, et j'ai distingué le pantalon quil avait le jour où il m'a rendu visite. Et puis un facteur ne porte pas des bottines aussi luxueuses !

— Il faut les suivre ! glapit Birbin. 11 faut savoir oii ils vont !

— Parbleu, à la gare !

-^ Non, il n'y a plus de train !

Le régisseur et Piédeleu suivirent le groupe jusque sui" les bords de la mer, et aperçurent le comte de Tracy et ses guides qui s'installaient dans la barque encore à sec du pilote.

Un ciel bleu succédait aux nuages. Sicaire et l'ex-avoué gravissaient le chemin d'Aubécourt, à la lueur des astres :

— Eh ! Sicaire, murmura Piédeleu, tout pâle. Et l'autre, plus livide encore :

— La mer est loin... Le tlot n'arrivera que dans deux heures, et celui qui voudrait faire pincer le comte aurait le temps !

— La liberté du comte, c'est votre ruine, Sicaire !

— C'est votre ruiue aussi, monsieur Piédeleu!

— Dénoncez-le !

— Venez avec moi ou je le laisse partir?

— Soit!

Enfin, l'écume du flot mont uit baisait la carène du bateau, le soulevait: Claude et Baptiste faisaient leurs adieux à l'évadé; on allait partir, lorsqu'une forte voix éclata sur la grève ;

— îïalLe!

Sous un rayon de lune, les hommes de la barque virent briller les ctini])ines de quatre gendarmes.

— Rendez-vous, cria le maréchal des logis.

Les fils de Gertrude suppliaient le patron de pousser au large ; mais beau manquait encore, et ils empoignèrent les avirons pour défendre l'évadé.

— Rendez-vous ou je commande . Feu! tonna le chef.

Alors, le gentilhomme pressa les deux frères contre son cœur, et marcha, seul et la lète haute, vers la troupe armée :

— Le comte de Tracy est votre prisonnier.

Jamais l'hypocrisie humaine, elfrayée, n'atteignit les sommets redoutables du paysan normand.

Sicaire Birbin, contrairement à ses habitudes, n'était pas ivre, cette nuit-là, et après avoir non pas dénoncé, mais indiqué le fugitif, il joua devant Gertrude, Baptiste et Claude, la plus grande surprise, la plus grande douleur. Pourquoi n'avait -on pas attendu son arrivée? pourquoi les guides avaient-ils caché à ses yeux de brave homme le voyageur mystéi-ieux? Oh ! lui, il aurait bien trou^v^é le moyen de faire passer la Manche au gentilhomme !

Et le lendemain matin, alors que les gendarmes emmenaient le forçat à la prison de Dieppe, on vit pleurer Sicaire, dans le cabaret d'iïylas.

Grave et correct en redingote noire, M. Gazalis se disposait à quitter soa appartement, rue de la Sainte-Chapelle, pour se rendre au Palais de Justice, lorsqu'un domestique lui annonçaM. Vauzeletet M"°de Tracy, arrivés ensemble-

Le procureur de la République eut un léger mouvement de contrariété.

— M' Vauzelet l'avocat'?

— Oui, monsieur... M' Ambroise Vauzelet.

— Faites entrer.

Et comme les visiteurs se présentaient dans son cabinet de travail, le magistrat salua Henriette et ollVit la main à l'avocat , puis, leur ayant indiqué des sièges :

— Enchanté de vous recevoir, cher maître. Mais, je vous sais homme de tact

et j'espère que, malgré nos bonnes relations d'amitié, vous ne venez pas me parler de votre affaire... Je n'y puis rien, absolument rien ! Gela regarde le juge d'instruction, M. Barlhel!

— Monsieur le procureur delà République, dit l'avocat, si j'avais à vous entretenir de mes alTaires, je viendrais seul et non avec M'"° de ïracy.

M. Cazalis s'adressa à la jeune fille :

— Serais-je assez beureux, mademoiselle, pour avoir l'occasion de vous être agréable ? ^

— Oui, monsieur le procureur, et M. Yauzelet vous dira combien est important le service que nous sommes venus réclamer de votre bienveillance.

— Ma bienveillance vous est acquise, mademoiselle... Parlez, maître, je vous écoute.

— Il s'agit du comte de Tracy.

— Ah!... Yous connaissez révéuemenl ?

— Hélas ! soupira Henriette, les journaux de ce matin nous ont brutalement anuoncé que mon pauvre et cher père a été arrêté.

— A Aubécourt, oui, mademoiselle, et au moment où il se préparait à passer en Angleterre...

— Oh ! monsieur, je vous en supplie... où est-il ? où l'a-t-on emmené ?

— Je n'ai pas à le cacher... M. le comte de Tracy a été conduit de la prison de Dieppe à celle de Rouen, et, après son transfert à l'île de Ré, il partira, lors du prochain convoi de condamnés, pour la Nouvelle-Calédonie.

Ambroise Vauzelet intervint :

— Oui, si d'ici là nous n'avons pas prouvé son innocence complète, absolue ! Un sourire de sceptique plissa les lèvres rasées du procureur ; mais, devant

Henriette, M. Cazalis n'osa pas affirmer toute son ironie, et il dit, d'un ton dégagé, en caressant ses favoris épais et roux :

— Vous croyez établir l'innocence de votre ami, cher maître? Ah! je ne demande pas mieux, moi ! Je le désire et, d'autant plus que l'accusation qui pèse sur vous, tomberait de piano si cette innocence était démontrée.

— Vous pouvez nous faciliter la tâche...

— Moi?

Henriette, les mains jointes, de grosses larmes voilant ses yeux noirs, se tournait vers le magistrat et implorait :

— Monsieur, aidez-nous ?

— Mais, mademoiselle, la loi doit suivre son cours, et l'évasion de votre père ne milite pas en faveur d'une grâce, au sujet de laquelle, d'ailleurs, le président des assises et le procureur général de Rouen seraient seuls consultés, dans la magistrature.

Elle murmura, en un bruit de sanglots :

m: s MAKTYiiS m-: i.a vu: 3-3

— Nous demandons la justice... Nous ne voulons pas de grâce...

— Oui, continua M'^ Ambroisc, nous ne sollicitons de vous ([ue quelques éclaircissements?

— Je les donnerai volontiers, si ma responsabilité de magistrat n'est pas engagée.

— Comment, monsieur le procureur de la République, avez-vous connu la présence du comte de Tracy à Paris ?

— A cela, je puis vous répondre... Par une lettre anonyme adressée à la préfecture de police et transmise au parquet de la Seine...

— Je m'en doutais !

— Et j'ajoute qu'on connaissait déjà, au ministère de l'Intérieur, l'évasion du comte... Cependant, on n'allait pas jusqu'à imaginer qu'il aurait l'audace de revenir en France et surtout à Paris... On le croyait en Amérique!

— Cette dénonciation anonyme, pouvez-vous nous autoriser à la voir?

— A quoi ça vous avancerail-il ?

— A découvrir peut-ûlre l'auteur du crime pour lequel mon malheureux ami a été condamné... La lettre vient de quelqu'un ayant un grand intérêt à se débarrasser du comte de Tracy, et ce quelqu'un, d'après la logique, est en relations avec l'assassin du vicomte Raoul, si toutefois ce n^est pas l'assassin luimême! Je vous en prie, communiquez-nous cette lettre.

Le procureur de la République envoya chercher au parquet le document qui n'éveilla aucun souvenir en M° Ambroise. Il n'en fut pas de même pour Henriette : l'écriture ne lui était point inconnue, mais la jeune fille. demeurait incertaine, quant à l'endroit et à l'époque où elle avait vu un échantillon de ce style et de ces images graphiques. Etait-ce au couvent? Etait-ce au château, pendant son enfance? Elle l'ignorait. .\ ses yeux, comme aux yeux de Dardanne, une expression normande révélait l'origine de la lettre; de plus, le timbre de la poste indiquait le départ de Paris, et l'on devait s'en tenir aux seuls familiers : Piédeleu, normand, domicilié à Paris, et Birbin, normand voyageur.

Sans trop espérer l'œuvre de lumière, M. Cazalis se mit à la disposition d'Henriette, lui promit d'écrire au Directeur de la maison d'arrêt de Rouen pour lui recommander le prisonnier, et j\P Ambroise accompagna la jeune fille à l'hôtel du boulevard Malesherbes. Un vent- de tristesse passait sur la maison: M"'' de Francade, en sa douce folie, appelait toujours l'absent ; le marquis, ce reflet des peines et des joies de l'entourage, semblait désolé de l'aventure de son prédécesseur; la marquise Laure, exagérée en toutes choses, commençait à infliger au nouveau mari le spectacle de ses regrets amoureux pour l'ancien, et une entrevue de quelques minutes avec le comte Jean avait suffi à dissiper l'erreur de douze années! Cette femme qui, jadis, rougissait du nom de « Tracy » était presque orgueilleuse d'avoir appartenu à l'homme qu'elle considérait comme

une victime et un héros; le deuil que la femme du forçat ne voulut pas porter, la légitime du marquis se proposait de s'en revêtir, elle, étrangère, en attendant le bien-ainié; et des idées de divorce hantaient son cerveau, et la nouvelle de l'arrestation du comte lui donna des vapeurs et des migraines 1

Les journaux se bornaient à raconter le fait avec la brièveté d'une information. M™^ de Méran désirait en apprendre davantage, et, à l'insu d'Henriette, elle écrivit à Sicaire Birbin, le priant de lui narrer tous les détails.

Seule^ en son boudoir, elle lisait la réponse du conseiller municipal d'Aubécourt. Le vieux Sicaire lui envoyait un tableau pittoresque et mouvemenlé du drame : grâce au dévouement do ses fils, dont il s'enorgueillissait, le comte allait franchir la Manche et gagner l'Angleterre, quand le pauvre monsieur avait été vendu par un misérable et appréhendé par les gendarmes... Ah! si Birbin était arrivé plutôt à Aubécourt! Mais voilà! Le maréchal dés logis et ses hommes couraient vers la plage, tandis que Birbin et M. Piédeleu revenaient de la gare.

Birbin oubliait de mentionner sa manœuvre. Il avait dit aux gendarmes : « Ne l'arrêtez pas! » Les gendarmes demaiidaient : « Qui? » Alors, en pleurant, il signala le neveu du bon maître, et les gendarmes se glorifièrent de la découverte.

Triste, mais à l'abri de tout soupçon, le régisseur glissait cette phrase aux pieds de la marquise : « Les Birbin ont fait leur devoir ! »

— Henriette, dit M°'° de Méran à sa fille, voici une lettre de Birbin; elle t'apprendra comment ton malheureux père a été livré et arrêté en son pays natal, malgré la belle conduite de Sicaire et de ses fils... A Aubécourt, dans un village oii lesTracy répandaient de lourdes aumônes !

Henriette jeta les yeux sur le papier et exhala un cri de victoire. Oui, ces lignes, très droites jusqu'au milieu de la page, et brusquement terminées en zigzags, ces capitales émergeant, çà et là, hors de propos, et mêmes dans le corps des mots, ces phrases pompeuses, fruits de conversations ou de lectures, plagiats ' mal déguisés et sans orthographe, ces lignes, elle venait de les voir, d'observer leurs pareilles chez le procureur de la République I Oh ! plus de doute ! L'auteur de la dénonciation anonyme, c'était Birbin, l'ex-valet du grand-oncle, et peutêtre son bourreau !

— Un bien brave hcmame, le vieux Sicaire I fit la marquise.

— Un dénonciateur! un voleur! un assassin! éclata M"'' deTracy.

— Que dis-tu, Henriette?

Et la noble fille, voyant justifiée son instinctive répugnance contre le médaillé agricole :

— Je dis que mon père ne tardera pas à être vengé !

Elle se hâta de porter la missive à M*" Ambroise, et l'avocat reconnut que l'écriture était la même que celle de la dénonciation. Mais fallait-il en déduire la culpabilité de Birbin?

LES .MAIiTYRS UK LA VI R 375

Vauzelet cherchait le mobile du crime. 11 admit Ihypolhèse d'un vol. Mais alors, comment expliquer que IJirbin eût choisi pour ralteiital le joui- même où M. Raoul venait de donner à son neveu des titres de rentes au porteur, faute d'une somme d'argent suffisante ! Il en arriva à l'hypothèse d'un amour des billets bleus et du métal, chez le vieux gentilhomme, puis à la discrétion de l'oncle, masquant sa générosité au serviteur, et d'hypothèse en hypothèse, l'illustre avocat n'y vit pas plus clair que les juges. Evidemment, Birbin avait acheté des terres, mais Birbin avait des économies, et ceci tuait cela, et rien ne demeurait debout de toutes les formules. Prévenir le parquet? Ou se heurtait à un obstacie. la prescription acquise.

Edgiird s'en mêlait. Père et fils s'accordèrent sur ce point que l'on devait agir directement et faire entendre à Birbin que la prescription do son crime le garait de la justice des hommes, et, à la rigueur, le décider avec rappàt métallique: puis les avocats finirent par invoquer un danger vraisemblable : Birbin aimait l'argent, mais il tenait aussi à la considération, et cette dernière idée lui mettrait, selon le mot d'l<]schyle, un bœuf sur la langue.

— Je l'interrogera), et il répondra! afiirmait Henriette. 11 répondra! M'' Ambroise se sentit ébranlé :

— Partez donc, mademoiselle, et que votre amour filial vous inspire! Mais, vous ne vous en irez pas seule là-bas; je vous accompagne; je veillerai !

La maïquise de Mcran ne s'opposait pas au voyage de sa fille, et ce même jour Oenriette et M"" Vauzelet prirent le train de INormandie.

En arrivant à Aubécourt, M"' de Tracy obtint de M*' Vauzelet qu'il attendrait à l'hôtel de la Gare le résultat de la première entrevue, et elle partit, suivant la route ombreuse oii, naguère, elle cheminait, petite fille, saluée et bénie des pauvres, accompagnée de ses servantes, et où, l'autre jour, son père était passé, les menottes aux mains, escorté par les gendarmes! Rien ne lui parut changé; elle retrouva sans hésiter la place triangulaire de l'église et marcha droit à la maison de Birbin.

Presque ton jours seule au logis, la vieille Gertrude reçut la visiteuse sur le seuil de la porte, mais si elle avait gardé en son esprit l'image du père, elle ne se douta pas que cette jeune fille de dix-huit ans à l'allure hautaine, à l'œil noir allumé, à la parole brève, était l'enfant exilée de si bonne heure et si loin. Elle imaginait une invitée de la priiice:?se, et elle s'étonna de ne pas la voir en carosse.

— Madame, dit Henriette, je désire parlera Sicaire Birbin.

— Mon mari n'est pas là, mademoiselle.

— VA on est-il?

— Au château d'Aubécourt, chez j\['"Ma princesse Stradovvska. ^— C'est bien, j'y vais.

376 LES MAIiTYRS DE LA VIE

— Je puis le faire prévenir, mademoiselle?

— Inutile !

— Alors, si mademoiselle veut bien attendre quelques minutes, je la conduirai moi-même au château ; je dois y porter le déjeuner de mon fils Claude qui donne un coup de main à notre aîné, le maréchal, pour ferrer les bêtes de M"^ la princesse.

— Je connais le chemin. Merci.

Henriette s'éloigna, et la vieille Gcrtrude courut chez- le père Hylas. Elle avait menti en disant son mari était au château d'Aubécourt ; elle ne voulait révéler à personne que Sicairo passait toutes ses journées au cabaret.

Le régisseur se tenait attablé devant une bouteille d"eau-de-vie de grain, et ses pommettes rouges, son regard trouble et sa lèvre inférieure pendante annonçaient l'ivrognerie bestiale. En apercevant sa femme, il eut un geste de colère et, à la nouvelle qu'une dame du château le demandait, il s'essuya la bouche d'un revers de main et déclara qu'il ne monterait pas à Aubécourt sans avoir achevé la quotidienne boisson.

— Eh ! vous n'êtes pas jalouse, m'ame Gcrtrude? fit Hylas, avec un gros rire... A votre place, je le serais!... C'est un rude homme, monsieur le conseiller!

Baptiste et Claude qui ferraient les chevaux, dans les écuries, aperçurent la voyageuse sur l'avenue d'Aubécourt, récemment nommée avenue de la Reine de Suède. M"' de Tracy montait le perron d'honneur ; l'aîné des Birbin arrêta son ouvrage :

— En voilà une raide, par exemple !... Chez la princesse, elle ?... Oh!...

— Quoi donc ?

— C'est M"^ de Tracy qui vient visiter... l'autre... Je la reconnais... je lai vue à l'hôtel de Méran, le jour du prix d'horticulture... Pourquoi vient-elle?

— Probablement, dit Claude, pour s'informer de M. le comte.

— Oui, c'est vrai, fit le maréchal... M'"^ la princesse a le bras long et elle va aider notre ancienne demoiselle ; mais les Tracy ne devraient pas avoir besoin des étrangers... Encore si M. le comte était libre !... Ah ! le père! le père, c'est une vilaine besogne qu'il a menée là !... J'en ai la mort dans l'âme !

— Moi, je ne peux pas y croire !

— C'est cependant bien lui, mon pauvre Claude, qui est allé parler à la gendarmerie... C'est lui, quoique les gendarmes ne veuillent rien dire !

Et, les larmes aux yeux, reprenant son marteau :

— Ce n'est pas un honneur pour la famille, ça ! M"" de Tracy pénétrait chez la châtelaine.

Alexandrine vint à elle, la baisa au front, la fit asseoir maternellement presque sur ses genoux d'avenlurière :

I,i;S MARTYRS DE I,A VIE

Le corps ployé en arrière, la gorge serrée entre les mains formidables, Henriette râlait.

Liv. 48

— Que je suis heureuse de vous saluer, mignonne ! Laissez-moi vous embrasser encore, ma belle Henriette! Oh ! je devine le motif de votre visite... Le triste événement de l'autre jour, n'est-ce pas? Vous m'en voyez encore toute navrée! Et mon vieil ami, M. Piédeleu, en est tombé malade ! Il a juré de découvrir le dénonciateur et de le châtier, car cela ne fait de doute pour personne : M. de Tracy a été dénoncé !

— Comme il l'a été à Paris, et je connais le dénonciateur !

— Vous, mademoiselle Henriette?... Ah ! quel dommage que M. Piédeleu soit absent! Mais, je suis là, prête à vous servir ! Mes gens, ma maison, tout est ici à vos ordres !

— Je ne vous demanderai qu'une chose, madame la princesse..., je vous demanderai la permission de recevoir, seule, le misérable qui a livré mon père, et de l'interroger dans le cabinet de travail oii mon grand-oncle, M. le vicomte de Tracy, fut assassiné.

— Que pouvez-vous espérer de cette entrevue ?

Henriette se leva toute droite, et de la voix que devaient avoir les vierges inspirées des temps héroïques : ..

— La liberté, l'honneur de mon père! Celui qui n'a pas craint de dénoncer le comte de Tracy, fugitif, d'abord à Paris puis à Aubécourt, est le même homme qui, en ce château, a tué mon grand-oncle! Le meurtrier, je veux le confondre î

— C'est donc un habitant d'Aiibécourt ?

— Madame, c'est votre régisseur, Sicaire Birbin, Tancien domestique du vicomte !

— Erreur, ma chère enfant ! Birbin est estimé dans le pays ! Un conseiller municipal, voyons?

— Sicaire Barbin est un assassin, madame la princesse! J'en ai la preuve !... Ce misérable est ici, chez vous ; sa femme me l'a dit .. Je vous en conjure, madame, ordonnez -lui de venir, mais ne me nommez pas... Il n'oserait pas se rendre à mon appel.

- — Je n'ai pas vu mon régisseur, depuis plusieurs jours,

— Gertrude m'a menti alors?... Pourquoi ?

A ce moment un domestique vint annoncer à sa maîtresse que Sicaire Birbin. le régisseur du château, demandait à lui parler. La princesse Stradowska, avant de recevoir le visiteur, conduisit Henriette dans 1 immense et sombre pièce qui avait été le cabinet de travail de M. Raoul, et dont la châtelaine, au milieu des bouleversements des grand et petit Trianons, respecta le décor.

Froide et résolue, absolument sûre d'elle-même, Henriette venait de s'asseoir dans le fauteuil du grand-oncle et elle attendait. Bien souvent, aux heures, de son enfance, elle avait pénétré en cette retraite, et l'impression douloureuse qui la saisit ne diminua en rien sa vaillance de juge. C'était une terrible et décisive

Ll'S MARTYRS DE I.A VIE 37'.l

p.irtic qu'elle allait jouer, et de la bataille dépendait, comme elle lavait dit à ki princesse, l'honneur et la liberté du comte Jean de ïracy.

On frappait discrètement à la porte.

Impassible sur son siège, la jeune fille autorisa rentrée.

Birbin parut, un peu titubant, mais pas assez gris pour ne pas épj-ouver sa terreur habituelle dans le cabinet du mort, et anxieux de savoir quelle était la personne qui ra,ppelait.

A la vue de M"^ de Tracy, le rouge de Tivresse allumant sa figure se changea en une pâleur extraordinaire et tout de même, il grimaçait un sourire :

— Tiens, mademoiselle Henriette! C'est donc vous qui me demandiez à la maison ?

— Oui, c'est moi, avancez ! prononça la fille du comte Jean, avec le plus grand calme,

Le régisseur fit quelques pas en avant :

— Pourquoi ne pas être restée chez moi, mademoiselle Henriette?... J'aurais été si fier de vous recevoir!

— Parce que je tenais à vous interroger dans cette chambre où Tombre de voire ancien maître plaue sur nous! Chez vous, Birbin, vous m'auriez menti: ici, vous me direz la vérité !

— La vérité ? quelle vérité ? balbutia Sicaire. Mademoiselle, que vcuilez-vous de moi ? Je suis prêt à répondre.

— Sur la dénonciation d'un misérable, mon père, le comte Jean de Tracy a été arrêté, au moment oi!i il allait passer en Angleterre?

— Oui, et mes braves fils se sont dévoués pour favoriser la fuite de M. le comte... Malheureusement, je n'étais pas là..

Henriette s'animait :

— Connaissez- vous le dénonciateur, Birbin ?

— Non, mademoiselle, sans quoi il serait déjà puni?

— Moi, je le connais !... C'est vous!

Si(-aire demeura un instant atterré, sous le regard brillant de la jeune fille ; mais i) se remit, moitié fâché, moitié rieur, en bon comédien de la campagne :

— Moi? moi?... Ah ! mademoiselle Henriette plaisante!... Moi, le dénonciateur du comte de Tracy, que j'ai voulu sauver aux assises, que j'aurais protégé, lors de son arrestation, môme au péril de ma vie ?... Mademoiselle plaisante !

— C'est vous, je le sais î Hypocrite, c'est vous aussi qui avez écrit la dénonciation anonyme ! C'est vous, Sicaire Birbin !

L'homme jetait un coup d'œil en dessous vers la porte, avec l'idée de fuir, mais il réfléchit que ce serait se perdre et il aima mieux tenir tête à l'orage :

— On a menti ! on m'a calomnié !

— J'ai des preuves!

380 LES MARTrnS DE LA VIE

— Elles sont fausses!... Sicaire n'est pas un dénonciateur ! Alors, se levant, indignée, M"' de Tracy lui cria :

— Vous êtes un assassin ! Vous avez tué, pour le voler, votre bienfaiteur, votre maître! avouez, misérable, avouez! scélérat !... Il faut avouer!

Toutes les fumées de l'alcool montaient au cerveau de l'homme, et dans l'ivresse longtemps contenue, décuplée par la peur, Birbin eut une vision, et Henriette, debout, une main appuyée sur le dossier du fauteuil, lui apparut sous les traits du vicomte Raoul. L'image s'effaçait, mais la colère grandissante avec le retour de la réalité bouleversait l'être humain, lui élargissait la bouche et les yeux, lui donnait la courbure d'un fauve à l'arrêt d'une proie: et l'homme bondit sur Henriette, l'empoigna à la gorge, paralysant les gestes et la voix de ses lourdes mains, des tenailles vivantes qui claquèrent un bruit de fer et d'os avant de saisir et de meurtrir :

— Eh bien, oui, rugit la brute déchaînée, oui, c'est moi qui ai tué le vieux' Je l'ai étranglé avec ces mains qui te tiennent et vont t'étrangler! Ah! lu saismou secret, et tu crois que je ne t'empêcherai pas de me vendre ? Tu te trompes ? Tu ne diras rien, car on trouvera ton cadavre comme on a trouvé cehii du vicomte, à cette même place, etily aura autour de ton cou les dix marques bleues et rouges de mes doigts ! Je ne l'ai lâché que lorsqu'il a été mort, et je ne te lâcherai que morte !... Ah ! je suis un dénonciateur ? ah ! je suis un voleur ? ah ! je suis un assassin ?... Oui, oui, je suis tout cela, mais tu ne le rediras à personne, et ton père restera au bagne ! au bagne ! au bagne !

Le corps ployé en arrière, la gorge serrée entre les mains formidables, Henriette râlait ; mais tout à coup, et des deux côtés de la pièce, les portes s'ouvrirent, livrant passage à la vieille Gertrude, à ses fils et à la princesse Stradowska.

Baptiste, magnifique de fureur, en tenue de travail, s'élança vers son père, brandissant un marleau, tiré de sa ceinture; il allait frapper, abattre sans pitié la bête fauve, mais Gertrude et Claude lui arrêtèrent le bras.

— Baptiste! Baptiste! suppliait le dragon, c'est notre père !

Sicaire, maintenu par ses fils, se débattait au paroxysme de la rage, pendant que la princesse donnait des soins à M"^ de Tracy.

— Laissez-moi la tuer! laissez-moi rétrangler,hurlait Birbin, Je veux l'étrangler. Valets et servantes, accourus au bruit, entendirent les dernières paroles, et

Baptiste se disposa à charger l'ivrogne sur ses épaules et à l'emporter comme il l'eût fait d'un bétail.

Mais, de même que dans la plaza, le taureau, meurtri par les picadores et les banderillos, grisé, aveuglé par le rouge des capes, épuisé, sous le sang qui coule, a de brusques réveils et bondit quelquefois contre le matador prêt à l'achever d'un coup d'épée, ainsi Birbin, un moment arrêté, glacé, pétrifié, devant le regard de la prima spada défaillante, avait retrouvé la conscience de la situation.

Alors, la brute, dégrisée, très calme, très maîtresse d'elle-môme, glissant des bras qui l'enserraient, vint s'aplatir aux pieds de sa victime :

— Pardonnez-moi, mademoiselle... J'ai eu tort... .Te me suis laissé emporter, .le n'y voyais plus... J'étais fou de colère et d'indignation... Aussi pourquoi me calomnier ? pourquoi m'accuser de ce crime abominable ?

Henriette, soutenue par la princesse Alexandrine, lui jeta :

— Vous êtes un assassin !

A cette nouvelle accusation prononcée d'une voixferme, les doigts deSicaire eurent encore des crispations bizarres, mais la voix était douce et l'attitude demeurait suppliante :

— Comment, mademoiselle, pouvez-vous m'accuser d'avoir assassiné mon pauvre maître ? Moi! moi qui aurais tué enfants, femme, amis, avant de faire tomber un cheveu de sa tête ! Vous ignorez donc que pendant plus de trente ans, je l'ai servi avec le dévouement d'un pauvre chien fidèle ? Interrogez le pays, et tout le pays se lèvera pour vous dire que, depuis sa mort, je pleure et que je n'ai pas quitté le deuil

Et tout à coup, se relevant, Sicaire Birbin courut à l'armoire; il décrocha les vêtements du mort, les baisa et les mit contre sa poitrine :

— Si j'avais tué mon maître, est-ce qu'il me serait possible d'approcher religieusement de mes lèvres et de presser sur mon cœur ces habits que le maître portait encore le jour du crirîie ? Est-ce que le bon Dieu, en présence d'un tel sacrilège, ne ferait pas descendre la foudre pour m'exterminer ?

Il jouait son rôle avec toute l'habileté et toute la puissance d'un Frédéric ou d'un Irving; de vraies larmes ruisselaient de ses antiques paupières, de véritables sanglots soulevaient sa carcasse géante, et ses mains d'hercule — les tenailles — esquissaient des gestes de miséricorde, et ses yeux avaient une infinie douceur — la douceur des taureaux odieusement frappés et vaincus, la douceur des chrétiens martyrs, dans l'arène.

Déjà, au fond de la pièce, les domestiques chuchotaient entre eux, accusant M"* Henriette de porter un jugement téméraire, et, pondant que Gertrude, Claude etBaptistese rapprochaient du régisseur pour l'entraîner, la princesse Stradowska, dupe de l'excellent comédien, murmurait :

— Mademoiselle, soyez indulgente ! soyez charitable! Pardonnez à Sicaire... Il est violent ; mais vous l'accusiez, etce n'est pas un mauvais homme... De grâce pardonnez-lui?... Pardonnez?

Sans répondre, Henriette se dirigea vers la porte de sortie ; et là, se retournant et désignant de son bras étendu l'ancien domestique de son grand-oncle :

— Cet homme, ce monstre est bien l'assassin du vicomte Raoul de Tracy ! Et sa rétractation tardive est la continuation de la comédie infâme qu'il joue depuis plus de dix ans !

— Ce n'est pas vrai. Elle ment! rugit le conseiller municipal d'Aubécourt. Et s "adressant à sa famille :

■ — ^lUiplisle! Claude! défendez-moi donc! Gertrude, dis-leur donc que ton mari est un brave homme !

Le silence que gardèrent la femme ot les fils de Sicaire fut plus éloquent que n'aurait été le plus terribledes réquisitoires. Gertrude saisit son mari par le bras.

— Allons, Sicaire, viens. Notre place n'est plus ici !

— Pour sûr que non ! gronda Baptiste, à l'oreille de son frère.

Tandis que les Birbin s'éloignaient du château, Henriette arrivait éperdue, à l'hôtel de la Gare, où M*^ Ambrolse Vauzelet l'attendait.

L'avocat dut comprendre, à l'attitude de sa jeune amie, que l'héroïne avait échoué dans son aventureuse expédition.

— Eh bien, demanda-t-il inquiet, le gredin a-t-il avoué?

— Oui, mais à moi seule, et il a nié devant la princesse, devant sa famille et les domestiques.

Et comme elle racontait à M'' Ambroise l'odieuse tentative de Sicaire, l'avocat gémit, bouleversé dans son amitié paternelle :

— Ma pauvre enfant! Vous voyez combien j'avais raison de vouloir vous accompagner !

— Surpris par l'arrivée subite de la princesse Stradowska, le misérable s'est mis à pleurer, à se lamenter, et il a si bien joué la comédie de l'innocence méconnue, et que c'est moi maintenant qui passe, aux yeux de tous, pour une calomniatrice ?

Vauzelet soupira :

— Il est très fort! plus fort que nous ! Heureusement que le dernier mot n'est pas dit!

— Que pouvons-nous faire ?

— Retournons à Paris, j'ai mon plan ; mais auparavant, je veux me trouver' face à face avec l'assassin de votre grand-oncle et essayer, pour le confondre, un suprême effort !

— Vous n'obtiendrez rien !

— Si ! peut-être ! Mais il faut lui laisser la nuit pour recouvrer son sang-froid •car c'est une afl'aire, une affaire d'argent que je désire lui proposer !

' Le leflidemain matin, après une nuit de délire, le régisseur se réveilla tout seul dans sa chambre , il appela sa femme, ses fils. Personne ne vint à sonappel il se leva, parcourut toutes les pièces de sa maison, criant :

— Gertrude! Claude ! Baptiste !

Ambroise Vauzelet, qui entrait, lui répondit :

— Votre femme, vos enfants ne viendront pas. Birbin, j'avais besoin de votis parler, seul à seul ; je les ai éloignés.

LFS MAKTYHS DE LA VI H 3S:t

Le régisseur, désormais sûr de lui-même, ricana :

— A cause de l'aventure d'hiier soir, pour sûr?. Ce n'était pas ia piim- lie vous déranger, monsieur Vauzelet.

— Vous avez avoué, Birbin ! M""" Henriette de Tracy a su vous arracher la vérité, et vous vous êtes rétracté ensuite... Cette rétractation, la maintenezvous ?

— 'J'iensl pardine ! Vous voudriez peut être que j'aille crier par-dessus les toils que c'est moi qui ai tué mon pauvre maître ? Mais ce n'est pas vrai ! Entendezvous bien, maître Vauzelet, ce n'est pas vrai! Hier, je m'amusais... Hier, j'étais un peu gris... J'étais fou...

Gravement, Vauzelet poursuivit :

— Vous vous rétractez, soit! Alors, vous allez être arrêté pour tentati\c d'assassinat sur la personne de M"*^ Henriette !

Sicaire avait médité toute la nuit. Rien ne pouvait l'émouvoir, et sa réponse était prête :

— Possible, monsieur l'avocat, possible! Mais qui m'empêchera de traduire M"* Henriette en justice pour répondre de sa calomnie envers moi ? Alors, nous verrons bien si le tribunal n'excusera pas un mouvement de vivacité chez un pauvre homme injustement accusé, en public, d'un crime dont il est innocent!-

— Vous porteriez plainte contre M"^ Henriette, vous? Oh vous n'auriez pas cette audace, cria Vauzelet, exaspéré.

— Malgré mon respect et ma vénération bien connus pour tous les « Tracy •>. je le ferai comme je Tai dit !... Mon honneur avant tout!

— Réfléchissez, Birbin, réfléchissez... Le crime d'autrefois est couvert par la prescription elle meurtrier n'a plus rien à craindre de la justice.

Sicaire ignorait l'article de la loi prescrivant, au bout de dix années, les crimes ressortant de la Cour d'assises, et un éclaii* de joie, aussitôt disparu, ilamba dans ses yeux louches :

— Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi, votre prescription ? Que celui (|ui a tué mon uauvre monsieur en profite, si ce n'est pas son neveu!

M'' Ambroise tirait un papier timbré de sa poche et le présentait au régisseur de la princesse Stradowska.

— Voulez-vous signer- ceci?

— Qu'est-ce? ,

— Le procès-verbal de vos aveux.

Birbin se révolta et frappant rudement du poing sur une fable qui se trouvait à sa portée, il gronda :

— Eh ! bon Dieu de bon Dieu! vous y tenez donc bien à ce que ce soit moi qui aie fait le coup au château d'Aubécourt ?... jPar bonheur, mes soixante années de probité sont là pour vous démentir!

38't I^ES MARTYRS DE LA Vlli]

M. Vauzelet connaissait à merveille son Sicaire et il laissa passer l'indignation de commande :

— Birbin, \ ous aimez l'argent, vous l'aimez beaucoup.

Les yeux du conseiller municipal s'allumèrent. Cependant Birbin gardait le silence et attendait que iM* Ambroise s'expliquât plus clairement. Le visiteur poursuivit :

— Quand vous aurez signé vos aveux et répondu à l'enquête de la justice, M"*' de Tracy non seulement oubliera votre tentative de meurtre^ mais elle vous laissera l'argent de vos spoliations.

— Mes spoliations? Quelles spoliations? Vous allez peut-être maccuser d'être un voleur, à présent ?

— Je vous le répète, la prescription vous couvre. En se dressant de toute sa hauteur, Birbin vociféra :

— La prescription couvre les misérables, et je suis un honnête homme, monsieur !

— On vous donnera de l'argent et vous aiderez à l'enquête.

— Une enquête ? Pourquoi faire?

— Pour démontrer l'innocence de M. Jean de Tracy. .Une grande perplexité envahissait Birbin.

L'attrait des sommes volées, désormais acquises, sans compter, l'argent que bien sûr, on lui verserait encore, l'éblouit un instant, mais la réaction fut prompte, il vit tout son édifice de ruses et d'hypocrisies s'écrouler; il songea à son titre de conseiller municipal, à sa situation de propriétaire, craint et considéré, il porta les yeux sur le vert ruban du Mérite agricole, et, reprenant aussitôt ses allures cauteleuses de paysan madré, il s'abîma en un profond désespoir. Le front entre ses mains, il balbutiait :

— Voilà le prix de soixante années de probité et d'honneur ! Le voilà ! Poursuivez-moi, monsieur Vauzelet ! Dites que je suis un voleur, un assassin ! Je ne me défendrai même pas ! Faites-moi condamner, faites-moi souiï rir ! Vous ne m'arracherez pas une plainte !

Et brusquement, changeant de méthode, la voix aigre et sifflante :

— Vous achetez les témoignages !.0n ne m'achète pas! je ne me vends pas, moi; on n'achète pas Sicaire Birbin, propriétaire, conseiller municipal d'Aubécourt, chevalier du Mérite agricole, lauréat à l'Exposition d'horticulture, 1893, Ville de Paris! Non, monsieur, non!

Demeuré seul, le Normand but à la santé de la justice française et du barreau parisien, et, le même jour, M'' Vauzelet et la douloureuse Henriette revinrent à Paris.

Animé, poussé, exalté par la conviction ardente de la vierge hé roi que, 'plus que jamais certain de l'innocence de M. de Tracy et de la culpabilité du Normand,

Vous vous attendiez à un départ très prochain et je ne m'explique pas l'émotion que je lis sur votre visage.

M« Ambroise se rendit chez M. Cazalis. 11 venait demander au procureur de la République de faire mettre à sa disposition un des meilleurs agents de la Préfecture de police.

— Vous avez mille l'ois raison, approuva le magistrat, car vous n'êtes pas fait pour dételles besognes! A l'astuce de ce misérable, il faut opposer la finesse d'un de nos limiers ; j'ai votre homme. Vous connaissez Théodore Dardanne !

— Dardanne? s'écria l'avocat, effrayé. Théodore Dardanne, l'invidu qui a été chargé récemment de découvrir et d'arrêter mon malheureux ami?

— Lui-même, cher maître,

— Vous n'y songez pas, monsieur le procureur ?

— 11 connaît déjà l'affaire, ce sera beaucoup de temps épargné ; de plus, Dardanne est un garçon adroit, intelligent et brave. Si quelqu'un doit réussir, c'est lui! .Je vous l'enverrai, ce soir, et il poura se mettre en campagne immédiatement.

Le lendemain de ce jour, Thérèse, la femme de chambre d'Henriette, remit à sa maîtresse une lettre portant le timbre de Rouen,

M"" de Tracy exhala un cri de joie en reconnaissant l'écriture et courut chez sa mère.

Toutes deux lurent:

« Mon adorée Henriette,

« Viens vite, si tu veux m'embrasser avant mon départ!

« Je dois à un de mes gardiens, un garçon d'Aubécourl que j'ai retrouvé surveillant à la prison, de savoir que, dans deux ou trois jours, le prochain convoi de condamnés quitte Rouen, où j'ai été transporté presque aussitôt après mon arrestation .

« Je t'attends, ma fille chérie, et j'ai besoin de toi pour redoubler et sanctifier moil courage en cette nouvelle épreuve.

« Merci à mon vieil et cher Vauzelet, merci à Edgard, merci à cet excellent baron de La Faye, pour tout ce qu'ils ont lait et l'ont encore pour moi ! La tâche était au-dessus des foi ces humaines, puisque de tels dévouements n'ont pu réussir !

« Mille baisers de ton malheureux père.

« Thacv. »

— Pas un mot ! pas un souvenir, balbutia M"" de Méran, désespérée. Ivt, résolue :

— Henriette, quand partons-nous?

— Comment, maman... tu veux?

— T'accompagnera Rouen, oui!

— Tu as donc oublié ce que mon père t'a dit, un soir, ici, dans cet hôtel?

— C'est justement parce que je m'en souviens que je désire une explication! Ne cherche pas à m!en détourner ; je vajs avec toi à Rouen... C'est mon devoir!

Henriette allait répondre à samère, la supplier d'être raisonnable, lui montrer l'inconséquence de sa détermination, lorsque s'avança M. Raphaël de Méran, flamboyant de jeunesse, do bonne humeur et de santé:

— Mesdames, dit-il je viens d'ess.ayer quatre orlofîs merveilleux, et ^ demain, j'aurai l'honneur de vous conduire en mail-coach aux courses d'Auteuil... Des chevaux hors ligne, à éclipser ceux du prince du Bas-Nil et même l'attelage de M. Farabinas !

La marquise répondit sèchement:

— Demain nous ne serons plus à Paris.

— Ah! tant pis ! fit le snob, désappointé. Et, où serez-vous, ma chère?

— En Normandie.

— 11 me semblait que M"° Henriette en arrivait?

— Elle y retourne, voilà tout!

— Très bien ! très bien ! A Aubécourt encore ?

— Non, à Rouen.

— Et vous partez?

— Demain matin.

— M'autorisez- vous à vous accompagner à la gare?

— Comme il vous plaira.

— Mille grâces!

Et, sans plus s'informer, toujours élégant et aimable, le gentilhomme salua les dames et quitta l'hôtel du boulevard Malesherbes pour se i-endre à son club.

— Le 43 chez M. le directeur !

Aussilôt, le gardien de service fit jouer le verrou do la cellule et entra chez le prisonnier.

— Ah ! c'est vous, mon bon Lombard. Et que me veut-il M." le directeur ? interrogea le détenu.

— Je n'en sais rien, monsieur le comte. Il y a du nouveau, sans doute , et du bon, j'espère...

— C'est bien, j'y vais.

Le comte Jean se leva péniblement de l'escabeau de bois, qui, avec une planchette clouée à la muraille, un lit de fer, une cruche, une terrine, un gobelet, composaient tout le mobilier de l'étroite pièce à la fenêtre grillagée ; il se leva, pâli, amaigri encore, mais toujours noble et grand, malgré l'uniforme d'infamie qu'il portait — le pantalon et la vareuse d'éltoffe sombre, les sabots et le bonnet de laine.

Au moment de sortir, il demanda :

— Et ma lettre, Lombard?

— Je l'ai mise moi-même à la poste, monsieur le comte ; j'y risque ma place, mais j'ai voulu vous éviter d'être lu au greffe.

— Merci, mon ami !

— Pas besoin de me remercier, monsieur le comte. Vous êtes de ceux qui ont toujours payé d'avance les services qu'on peut leur rendre! Je me souviendrai tant que je vivrai de vos bontés pour ma famille, à Aubécourt. Ça ne s'oublie pas. ces choses-là ! Mon frère et moi nous vous aimons autant que vous aiment les fils Birbin! Et dire que vous êtes ici avec ce costume! Faut -il que vous en ayez eu du malheur !

Puis, inquiet, se rapprochant de M. de Tracy :

— Monsieur le comte, n'allez pas dire surtout que vous me connaissez! On me changerait peut-être, et vous savez... les collègues... ils font leur métier; ils sont un peu durs, comme moi, du reste, avec les autres. Allons ! venez, monsieur le comte ! Notre directeur n'aime pas à attendre.

Il se planta dans le couloir et rudement, pour donner le change, il cria :

— Eh bien, le 43, est-ce pour aujourd'hui ou pour demain?

Le prisonnier suivit le surveillant, et tous deux s'engagèrent dans un long et triste couloir, bordé de chaque côté par les portes guichetées des cellules. Il y régnait le silence habituel des prisons — le silence des tombeaux — et les gardiens, chaussés d'espadrilles, allaient et venaient, sans que leurs pas fissent plus de bruit que leurs ombres.

Le gardien Lombard dut remettre son prisonnier aux mains d'autres gardiens, et le comte fut introduit dans le cabinet du directeur, M. Violaine, un homme jeune encore, assez distingué et administrativement vêtu de noir.

— Asseyez-vous, monsieur de Tracy, invita le fonctionnaire, en indiquant d'un geste un fauteuil de cuir près de son bureau.

Contrairement à l'usage qui fait de chaque prisonnier « un numéro », Lombard et ses collègues appelaient le gentilhomme « monsieur le comte » ou « monsieur

de Tracy ». Le directeur faisait comme les autres, subjugué, dès le premier jour, par la haute mine du 43.

Deux gardiens en uniforme se tenaient debout à la porte, Violaine les renvoya d'un geste et dit, avec un grand embarras :

— Monsieur de Tracy, j'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Vous partez pour l'île de Ré, d'oii, comme vous le savez, vous serez dirigé sur la Nouvelle-Calédonie, pour y être jugé.

— • Oui, monsieur le directeur, je le sais... Le convoi se met en route dans deux ou trois jours.

— Non, monsieur, pas dans trois jours; dans une heure, et j'ai voulu vous prévenir quelques instants auparavant, afm de vous en éviter la trop brusque surprise.

— Dans une heure, monsieur? vous avez dit : dans une heure? interrogea le comte devenu tout pâle.

— Vous vous attendiez à un départ très prochain, et je ne m'explique pas l'émotion que je lis sur votre visage?

— C'est que ma fille, ma chère Henriette doit arriver à Rouen, d'un moment à l'autre, pour m'embrasser... pour me dire adieu!.., et que je ne serai plus là pour la recevoir...

— Oui, oui, je comprends votre douleur. Malheureusement, les ordres arrivés du ministère sont formels !

M. de Tracy pleurait. Le directeur quitta sa place, marcha vers le gentilhomme et dit amicalement :

— Voyons, du courage, monsieur! Les devoirs que m'imposent mes fonctions ne sont pas incompatibles avec l'humanité... Je verrai M"^ de Tracy; je lui parlerai de vous; je tâcherai de la consoler de mon mieux ! Tenez, voulez-vous lui écrire? Mettez- vous là à mon bureau, et préparez votre lettre, je la lui remettrai moi-même... Du courage, monsieur, du courage!...

Le père d'Henriette, avec une attitude virile, essuyait ses dernières larmes :

— Du courage? 11 m'en faut doublement à moi, car en même temps que la liberté j'espérais reconquérir l'honneur!

Et observant un sourire de doute sur les lèvres de Violaine :

— En effet, c'est étrange d'entendre un forçat évadé parler de son honneur? H en a cependant le droit et le devoir, quand il subit, comme moi, la peine d'un autre !

M. Violaine reprit un instant sa sévérité professionnelle :

— C'est un ordre d'idées dans lequel je ne veux ni ne puis entrer. Allez, monsieur de Tracy, je vais m'arranger de manière à ce que, pendant le voyage, onagisse humainement, courtoisement avec vous. D'ailleurs, j'ai des instructions précises à cet égard.

— Des instructions?

— Oui, et vous avez dû vous apercevoir, depuis votre arrivée ici, que vous m'avez été recommandé.

— Vous m'avez témoigné beaucoup d'amitié; je ne l'oublierai pas... Mais recommandé... par qui, monsieur le directeur?

— Par M. Léopold de La Faye, ancien secrétaire particulier de mon chef hiérarchique, le Minisire de l'Intérieur, et dont l'iiitluonce est très grande à l'Administration pénitentiaire.

— La Faye ? Ah ! le brave enfant !

— Vous avez aussi un autre protecteur, M. Gazalis, procureur de la République à Paris.

— Je ne le connais pas ?

— Mais les avocats, MM. Vauzelet père et fils, le connaissent, et ceux-là sont vos amis !

Les deux hommes se saluèrent, et M. de Tracy, remis aux mains do ses gardiens, fut réintégré dans la cellule qu'il occupait, à la deuxième section."

A la prison de Rouen, on s'occupait du départ des condamné"5. Dans la cour intérieure des voitures cellulaires entourées de gendarmes, attendaient que J'heure fût venue de conduire le convoi de forçats à la gare; au greffe, on terminait la levée des écrous; çà et là, quelques })risonniers à mines patibulaires; les menottes aux mains, se tenaient assis sur des banquettes de chêne, avec, devant eux, une rangée de gardes, le revolver au poing; des employés circulaient à travers la cour. A chaque instant, on amenait un nouveau personnage qui prenait place à côté des autres. M. de Tracy vint à son tour et, comme c'était le dernier du dépôt, on procéda immédiatement à l'appel.

Le greffier criait le numéro du prisonnier, et l'homme devait répondre par son nom et ses prénoms qu'on inscrivait au fur et à mesure sur un gros livre.

— 71 ! psalmodia le greffier en chef.

— Présent ! ricana d'une voix éraillée un jeune homme, presque un enfant, gavroche hideux, au front bombé sous une chevelure noire plantée très bas, à la peau terreuse, au regard fuyant et sournois, à la bouche pincée en un rictus de satyre.

— Votre nom?

— Bath-au-Pieu.

— Ce n'est pas votre nom, ça, c'est votre sobriquet; vous avez été condamné sous le nom d'Eugène Lafeuille.

— Alors,, puisque vous le savez, à quoi que ça sert de me le demander? Ah! malheur !

— Vous avez été condamné à vingt ans de travaux forcés pour vol, suivi de tentative d'assassinat.

LES MARTYRS DE f.A VIE 391

— Une erreur de jeunesse, Terreur de Batli-au-Pien...

— Je vous conseille de vous bien tenir en route, ou vous savez, gare les fers ! Votre conduite ici a été déplorable !

— Déplorable? Peut-on dire! Et pourquoi ça déplorable? Est-ce parce que, dans un moment de vivacité, j'ai flanqué ma cruche à la figure de celte gourde de Lombard? En v'ià-t'y pas des cérémonies !

— Assez !

— J'ai une réclamation à faire... C'est mon droit!

— Parlez!

— Je demande à voyager en sleeping-car.

Il y eut une explosion de rires, et le greffier en chef cria :

Un gros homme s'était dressé tout d'une pièce, présentant un large visage, orné d'un double menton, sous des chevaux blancs, réglementairement coupés en brosse.

— Votre nom ?

— Barentin, Hippolyto, saltimbanque honoraire et breveté de S. M. la reine de Madagascar... et autres têtes couronnées! glapit le forçai, qui récitait son habituel boniment.

Et, présentant ses énormes bras dont les poignets étaient entravés par les menottes :

— Tenez ! regardez ! examinez ! C'est pas de la chair, ça ! c'est du bronze !

— Silence ! gronda un surveillant.

Le greifier reprit :

— La Cour d'assises de Rouen vous a condamné aux travaux forcés à perpétuité pour crime d'assassinat sur la personne de votre maîtresse.

— Faut faire la part des choses ! Tenez, mon greffier, vous êtes un homme juste, je vas vous conter l'histoire par le menu.

— C'est inutile ! Avez-vous des réclamations à formuler?

— Je vous crois... D'abord, je demande mes médailles qu'on m'a enlevées; ensuite, je demande ma liberté sous caution! Le temps d'écrire à mon banquier et ça y est ! En avant, la batterie !

Avec sa bouche, le saltimbanque imitait les bruits du *îornet à piston et de la grosse caisse, tout le vacarme d'un orchestre, et ce fut encore une hilarité générale, sur les bancs des détenus.

Presque tous les condamnés avaient de bizarres tatouages : le saltimbanque portait, sur les deux bras, des dessins d'épées et de sabres: de bouteilles et de verres; le jeune Ikth-au Pieu s'enorgueillissail d'un cœur «traversé par un poignard ; un autre, dune tète de femme; celui-ci, de cornes de bœuf; celui-là d'un bouquet de roses, et d'autres, de mots obscènes^ — .autant do numéros

futurs pour le « Musée criminel » que le professear Lacassagne vient d'instituer à Lyon et qui est l'une des curiosités scientifiques de France.

Au moment où l'on passait à l'interrogatoire d'un troisième forçat, un gardien pénétra dans le greffe et remit une carte de visite au chef.

Le greffier lut :

Pierre Combault.

Capitaine en retraite.

— Eh bien quoi? Que veut-il, ce monsieur? Vous savez bien, Mathias, queje ne dois pas être dérangé, surtout aujourd'hui, pendant le service.

— Le capitaine désire parler à M. le directeur.

— Il ne reçoit que le matin.

De la part du Ministère de l'Intérieur et de la Sûreté générale.

— Alors c'est différent. Introduisez cet officier auprès de M. Violaine. Quelques minutes plus tard, le capitaine Combault, entra dans le cabinet du

directeur. C'était un gaillard, d'une quarantaine d'années, moustachu de roux, à la peau hâlée par les soleils lointains, très correct en sa redingote bourgeoise, fleurie du ruban de la Légion d'honneur, et qui tirait un peu la jambe gauche blessée.

Après les politesses d'usage, Violaine demanda ;

Vous m'êtes envoyé par la Sûreté, monsieur, à ce qu'on vient de me dire?

Et je suis porteur d'une dépêche qui doit vous être remise en mains propres.

M. Violaine ouvrit le pli cacheté que lui présentait l'officier, et observa :

C'est l'ordre de surseoir au départ du comte de Tracy! Vous arrivez à

temps, capitaine ! J'en suis enchanté et je vais annoncer immédiatement la bonne nouvelle à mon prisonnier.

Il donna l'ordre à un gardien de lui amener le 43, et se tournant vers Tenvoyé :

Au moins, le prisonnier aura la joie d'embrasser sa fille, avant de partir !

— Oh ! oh ! partir î Ça n'est pas prouvé !

— Dans trois mois, il faudra cependant qu'il s'y résigne.

— Avant le prochain convoi, il est probable que M. le comte de Tracy sera depuis longtemps en liberté.

— Qui dit cela ?

— Moi, Combault,

— Cher monsieur, on ne s'évade pas aussi facilement de notre prison que de la Nouvelle-Calédonie,

— Je le sais, monsieur le directeur, mais les portes de votre prison ne résis-

\ja. dei Jules Césur portait à plusieurs endroits des marques blanches.

Liv. 50

tent pas à un ordre de liberté, et cet ordre viendra, car le comte Jean est aussi innocent que vous et moi du crime dont il subit le châtiment.

— En êtes-vous bien sur, capitaine ?

— Oui.

— 11 est bien difficile d'établir une innocence après douze ans.

— Cest une question d'art, monsieur! L'illustre Cuvier, avec un simple fraj.;ment d'os, n'a-il pas reconstitué des animaux disparus depuis des milliers d'années ? Est-ce que nos savants, à l'aide du moindre indice, d'une pierre, d'un tronçon de colonne, d'une inscription même, n'arrivent pas, tous les jours, à restituer l'existence des villes mortes ?

— Oui, mais il faudrait un policier génial !

— Ou un capitaine en retraite.

— Vous ?

— Mon Dieu! oui, moi... Je m'ennuie et je cherche à tuer le temps?

— Capitaine, ce n'est pas sur les champs de bataille que l'on apprend le métier de...

— Mouchard? Oh ! dites le mot, monsieur le directeur, il ne m'offense pas le moins du monde! On peut toujours essayer, n'est-ce pas ?

— Certes! mais je crains bien que vous n'évitiez pas à ce pauvre comte un nouveau voyage en Calédonie.

— Chilo sa!

Un gardien amenait M. de Tracy.

— Vous me voyez heureux, annonça le directeur, de vous apprendre que vous ne faites pas partie du convoi.

Et montrant l'officier :

— Monsieur arrive de Paris pour m'apporter un ordre de sursis à votre départ.

L'officier s'inclina :

— Pierre Combault, capitaine en retraite.

— C'est la première fois que j'entends prononcer votre nom, monsieur, dit le 43.

— Je suis un ami de MM. de La Faye et Vauzelet, et, par conséquent, le vôtre; de plus, j'ai l'honneur d'être connu de M"»^ Henriette de Tracy, votre noble et courageuse enfant.

— Alors, monsieur, soyez le bienvenu.

Pierre Combault manifestait le désir de causer un instant seul à seul avec M. de Tracy, et comme Violaine lui faisait observer que les règlements s'opposaient à une telle entrevue, il mit sous les yeux du directeur une nouvelle feuille administrative, en ajoutant dans un sourire d'homme du monde :

— C'est le jeu des « Petits Papiers » !

LES M A l{ TV 11 S !)!•: I.A VIE 39?

Violaine disparu^, l'oiTicier attaqua :

— Monsieur le comte, le sursis de départ que vous devez aux sollicitations du baron Léopold de La Fayc n'est que le prélude, je l'espère, d'un grand bonheur pour vous; je ne voudrais pas vous bercer d'une espérance illusoire, mais j'ai lieu de penser qu'une liberté définitive suivra de près la faveur qui vous est accordée aujourd'hui.

Le père d'Henriette eut une révolte hautaine :

— Ma grâce ?,., Mes amis savent bien pourtant que je ne saurais l'accepter. Ce n'est pas une grâce que je demande, mais une réhabilitation !

— Nous l'entendons bien ainsi !

— Et... vous espérez...?

— Je fais mieux qu'espérer, monsieur le comte, j'ai la certitude de triompher maintenant que nous avons l'œil sur l'individu qui devrait êk-e ici, à votre place.

— Vous connaissez l'assassin ?

— Oui, mais il nous reste une tâche difficile. L'homme que nous soupçonnons à bon droit est posé, honoré, respecté dans son pays, et pour le saisir — permettez-moi cette comparaison classique — nous devons non pas jeter l'épervier, mais tendretés tramails, aux deux bonis de la rivière obscure et clapoter dai^s les eaux! Toutes les preuves matérielles nous manquent, et nous les trouverons! Ah ! c'est un rusé coquin, c'est une fine anguille que le meurtrier de l'ancien propriétaire du château d'Aubécourt !

— Est-ce que je le connais?

— Parfaitement ! C'est l'ancien domestique du vicomte Raoul. Le 43 eut un haut-le-corps :

— Sicaire Birbin? Impossible !

— C'est cependant bien lui! Veuillez, monsieur le comte, rappeler vos souvenirs et répondre aux questions que je vais avoir l'honneur de vous adresser.

— Qui ètes-vous donc, monsieur? fit le gentilhomme, très intrigué par la mission hardie de ce capitaine,

— Pour tout le monde, Pierre Combault, officier en retraite, mais pour vous monsieur le comte, je suis Théodore Dardanne, inspecteur principal à la Préfecture de police, et je viens vous servir.

— Me servir? vous? Oh! non! riposta le 43, se souvenant que c'était ce Dardanne qui avait été chargé à Paris de le traquer comme une bête fauve. Dites plutôt que vous êtes venu pour quelque besogne policière contre moi !

— Non, pas contre vous, car s'il en était ainsi, je serais resté le capitaine Pierre et je n'aurais pas commis la lourde bctise de vous révéler mon véritable nom! En vous traquant à Paris, j'exerçais mon métier, je l'exerce encore aujourd'hui, en venant de la part de mes chefs et de vos amisj démasquer Birbin et travailler à votre liberté !

Le gentilhomme vit que le policier ne mentait pas ; il le vit aux étincelles de son regard :

— Interrogez, je suis prêt.

Dardanne tira de sa poche un canict et un crayon, et se disposa à prendre des notes :

— La nuit du crime, à quelle heures ètes-vous arrivé au château d'Aubécourt?

— A onze heures du soir.

— Combien de temps êtes-vous resté auprès de monsieur votre oncle?

— Trois quarts d'heure environ.

— Ce qui fait que quand vous avez quitté le château, il était minuit moins un ^art?

— Absolument.

— Plusieurs témoins ont cependant aftirmé vous avoir vu sortir à l'aube.

— Ils se sont trompés.

— Non, ils ont menti ! Vous êtes sorti seul de chez le vicomte Raoul?

— Birbin m'accompagnait.

— Jusqu'où est-il allé avec vous?

— Jusqu'à la grille du parc, afin de me l'ouvrir et de la refermer derrière moi.

— On n'a donc pas dit cela à l'audience?

— Si, Birbin, lui-même, à la demande de mon avocat, mais il l'a dit de telle façon que les jurés et les juges ont cru qu'il mentait pour me créer un alibi et sauver le neveu de son maître,

— Il est très fort, Birbin! Je l'admire! Je voudrais le faire encadrer!... Je l'adore, ce Birbin!... Quand il se lève, il n'habille pas un marmot!... Et combien faut-il de temps pour se rendre du château à la grille du parc?

— Vingt minutes.

— Alors on peut affirmer que le brave Sicaire Birbin, tant pour aller que pour revenir, est resté quarante minutes absent?

— Oui.

— Parfait ! Donc, pendant ces quarante minutes, le vicomte Raoul a eu le temps de recevoir quelqu'un et de parler à ce quelqu'un ?

— C'est inadmissible !

— Tout est admissible, et ce détail a une grande valeur. Si nous pouvons prouver que M. Raoul a parlé à quelqu'un, pendant l'absence de Birbin qui était avec vous, il est hors de doute que monsieur votre oncle était vivant après votre départ et que, par conséquent, ce n'est pas vous qui Tavcz tué! C'est l'enfance de Tari ! Un bébé de quatre ans dirait ça à la nounou, et Sicaire n'est pas un bébé. U a plus de quatre ans, et il peut sortir sans sa gouvernante!... Ne vous étonnez

pas, monsieur, de mes mauvaises plaisanteries ; je ne travaille jamais aussi bien que lorsque je m'amuse, en dévidant l'écheveau... Outre Birbin et sa femme, combien y avait-il de domestiques à Aubécourt?

Le gentilhomme, après une réflexion, énuméra le personnel du château :

— Six : le jardinier, sa femme, le cocher, un garçon d'écurie, un petit groom que mon oncle aimait beaucoup et qui remplaçait Sicaire au besoin dans ses fonctions de valet de chambre et une vieille servante qui faisait sa cuisine.»

— Où couchaient tous ces gens-là ?

— Le jardinier et sa femme logeaient au fond du parc, dans le petit pavillon.

— Le cocher?

— Au-dessus des écuries avec le garçon.

— Le groom ?

— Au château, ainsi que Birbin, sa femme et la vieille cuisinière.

— Il s'appelait, le groom?

— Jacques Désémery.

--Et la vieille?

— Catherine... Je n'ai jamais su son nom de famille.

— Quel âge avait le groom, à cette époque?

— Quinze ou seize ans.

— Son caractère ?

— Doux. Jacques était très timide; au moindre reproche, il tremblait, se désolait et avec cela, en toutes circonstances, peureux comme un lièvre...

— Le témoignage de ce levreau craintif vous a été on ne peut plus défavorable à l'audience ; il est un de ceux qui ont prétendu vous avoir vu sortir à l'aube du château?

— Oui, et sa déposition m'a stupéfié.

— Vous ne lui aviez pourtant jamais rien fait, à ce garçon, qui pût l'indisposer contre vous ?

— Rien, que du bien. Tl a cependant déclaré, ce qui était faux, que non seulement il m'avait vu sortir à la pointe du jour, mais que, la nuit, il avait entendu une grande dispute entre mon oncle et moi.

— Parbleu! voilà qui est clair!

— Est-ce que vous soupçonneriez Jacques?

— Oh ! non ! C'est Birbin qui a fait le coup, mais Jacques Désémery avait de graves raisons pour se taire ou mentir; quant à la vieille servante, à l'audience, elle n'a voulu répondre ni au président, ni à l'avocat général, ni à M. Vauzelet. Encore une qui savaitquelque chose et qui avait également ses raisons pour jouer un rôle de mutisme et d'imbécillité !... Maintenant, pou vez-vous me dire où le vicomte Raoul plaçait son argent?

— A la banque de Rouen et à la Société générale.

— Je m'explique mal... Je voudrais savoir où monsieur votre oncle serrait l'argent qu'il gardait chez lui ?

— Dans une caisse de fer, placée entre les deux fenêtres de son cabinet de

travail.

— C'est là qu'il a pris les titres pour vous les remetlre?

— Oui.

— A l'ouverture de la caisse, vous êtes-vous aperçu qu'il y eût d'autre argent ?

— Une vingtaine de mille francs en or qu'on m'a accusé aussi d'avoir volés.

— Pas autre chose?

— Des objets insignifiants.

— Il n'v a rien d'insignifiant; veuillez, monsieur le comte, me nommer ces objels?

— Des armes sans grande valeur, entre autres un revolver américain, rapporté du Mexique par un ami de mon oncb, puis des tabatières, desbonbonnières en or, en vermeil ou argent, des bibelots du Japon, un médailler.

— Avec ses médailles?

— Oui, mon pauvre oncle se croyait un numismate distingué, et il avait ramassé un peu partout des pièces et des médailles qu'il s'imaginait être très précieuses et qui, en réalité, ne valaient presque rien, sauf une, en or, qui lui avait été donnée par la mère de ma femme. M""' de Francade...

— Grecque, romaine, gauloise, la médaille ?

— Romaine. Un Jules César, assez bien conservé. Cette pièce avait été, autrefois, montée en broche, et ma belle-mère l'avait enlevée de son cercle d'or pour la remplacer par une miniature de sa fille enfant.

— Toutes ces médailks étaient bien dans la caisse, lorsque le vicomte Raoul l.'a ouverte ?

— Elles se trouvaient, à gauche, dans le second compartiment ; je crois les^ voir encore !

— Et le jour de la descente de justice ?

— Les médailles avaient dispar'i, mais ni moi ni le parquet n'avons ajouté d'importance à ce fait, sachant la valeur modeste des objels. On a constaté seulement la disparition des titres et de l'argent.

Dardanne leva les bras :

— 0 police!... ô magistrature!... ô mes mies!... Comme vous fûtes naïves, et comme lîirbin vous a roulées !... Birbin, c'est un horloger, un bijoutier, un orfèvre du crime ! Birbin, il ferait une montre avec une pomme de terre!... Cela me suflit, monsieur le comte, et, semblable à l'empereur Titus, je puis me vanter de ne pas avoir perdu mu journée !... Ah ! Birbin! Birbin ! C'est un criminel de grande marque, un criminel de musée, un criminel de génie ! Mon-

LES MAHTYHS de la vie :i99

sieur votre oncle, qui est mort, sait peut-être le mot que rillustre Alcofribas demandait à ladivo bouteille, le « dernier mot de lottes choses » mais, à coup sûr, il ig-noie le dernier mot de Birbin !... Je le trouverai, moi !

Avant de s'éloigner, le policier pria M. de Tracy de dire à sa fille de rechercher parmi les anciens bijoux de M™^ de Francade la broche au portrait et de l'envoyer à l'adresse du capitaine Pierre Combault. poste restante à Aubécourt. Dans la cour intérieure, les forçats, menottes aux mains défilaient, en ricanant et s'engoufiraient un à un dans les voitui-es cellulaires qui, aussitôt pleines, partaient au grand trot, escortées de gendarmes à cheval, le sabre ati clair; les uns riaient, d'autres chantaient des refrains obscènes pour faire rire les camarades. II y avait là des vieillards, des hommes mûrs, des gavroches, et pas un deux ne paraissait avoir conscience de son ignominie. Tous [les visages indiquaient une joie bestiale, une forfanterie d'autant plus grande que le crime était plus odieux et la condamnation plus sévère.

Lâche et tremblant, tant que la mort plane sur sa tête, le forçat, condamné à la déportation, inaugure un système tle vantardise et de cynisme; le bagne est pour lui l'apolhéose de sa gloire, et la Nouvelle-Calédonie lui apparaît comme un oasis où il va se reposer de ses travaux sanglants, comme un délicieux Eden où il jouira de la considération de ses pairs; il sait bien que cette considération s'augmente en raison directe des crimes, et que, là-bas, le -condamné à mort, commué, devient roi; avec autour de lui une féodalité dont les « perpétuités » sont les hauts barons et les « vingt ans », tout le reste, c'est le fretin — et les voleurs, les faussaires, les banqueroutiers, la masse des grands criminels les dédaigne.

Aussi, lorsque le père IJarentin, le saltimbanque, meurtrier de sa Dulcinée, le virtuose du couteau, se présenta sur le marchepied de la voiture cellulaire, on l'acclama, et ce Pontife esquissa de ses mains liées un geste pour bénir les camarades, le geste d'un empereur qui marche vers le couronnement.

Dardanne rôdait à travers la ville, et l'idée de la petite médaille d'or éveillait, toute sa psychologie. Birbin, se disait-il, a dû vendre le César compromettant, ou l'enterrer ou le noyer; admettons la vente, et cherchons! Si je découvre la monnaie, je lui mettrai une ficelle, et à mes yeux et à ma pensée, la ficelle deviendra le fil d'Ariane !

Après d'inutiles interviews chez tous les changeurs de Rouen, dont pas un ne possédait des pièces d'or à l'effigie de Jules César, Dardanne explora les magasins de curiosités.

Rue Beauvoisine, un vieillard à barbiche blanche et au nez busqué, présenta au policier un lot de médailles romaines.

— Monsieur est numismate ?

— Enragé !

— Ça se voit! Monsieur a le coup d'oeil!

— J'ai le coup d'œil, mais vous n'avez pas de Jules César !

— Non, mais voici un Galigula, un Tibère, un Trajan...

— Moi, je ne voyage que pour les Jules César!

— Vous le regretterez, monsieur... Excepté au Musée, vous ne verrez pas une collection aussi merveilleuse...

Le policier l'interrompit :

— Alors, vous dites qu'au musée, je trouverai des collections intéressantes?

— Oui, monsieur, et il y a dos Jules César, mais ils ne sont pas à vendre! Théodore se rendit au Musée et, en déclarant sa qualité et l'objet de sa visite,

il obtint l'autorisation d'examiner les pièces d'or de près ; on lui fournit même une loupe pour lui faciliter ses recherches,

Un des Jules César portait à plusieurs endroitsdes marques blanches, imperceptibles à l'œil nu, mais absolument visibles dans le grossissement de la lentille. On ne pouvait en .douter, cette médaille avait été sertie autrefois dans un cadre de métal, et lestaches provenaient de l'armature.

L'inspecteur principal fit appeler le conservateur du Musée et lui dit:

— Je désirerais savoir, monsieur, oiî et comment le Musée de Rouen s'est procuré ce beau Jules César ?

— La réponse est facile. Tous nos achats sont catalogués sur un livre ad hoc, avec desnuméros d'ordre; mais pour cette médaille, je n'ai nul besoin de consulter nos archives, c'est moi f[ui en ai fait l'acquisition.

— A quelqu'un du pays probablement ?

— Non, monsieur, j'ai acheté cette médaille à Paris,

— A Paris ? Vous en êtes sûr ?

■ — Parfaitement... chez un marchand du quai Malaquais avec lequel, aussi bien pour mon propre 'compte que pour celui du Musée municipal, je suis en relations d'affaires.

— Vous le nommez ?

— Thrempil.

— Quai Malaquais ?

— Près de l'Institut.

— Età quelle époque avez-vous acheté cette médaille?

— Le 20 février dernier, et ce qui fixe ma mémoire, c'est que j'ai été appelé ce jour-là, à Paris, aux Beaux-Arts, pour prendre possession d'un tableau donné à notre Musée par l'Etat.

— Monsieur le conservateur, je vous remercie et je vous prie de me laisser emporter ce Jules César ?

— Non, monsieur !

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Ils s'embrassaient, pleuraient tous deux sans rien dire.

Liv. 51

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— Je vous ai énoDcé ma qualité d'inspecteur principal et l'objet de ma mission... Vous refusez ?

— Absolument!

— Mousieur, vous êtes r.onservateur mais vous « conservez » hors de propos, et je vais requérir.

Grâce à l'intervention des maj^istrals, le policier fut nanti du Jules César; il expédia la dépêche suivante en chiffres au chef de la SCireté à Paris :

« S'informer immédiat Pinont de. qui nommé ThrempiL marchand, quai Mala- Quais, Yienf. médaille or Jules César vendue Musée Rouen, 20 février dernier. Attends iponsetirgente.

« Rouen. Hôtel des Trois-Maures.

« Capitaine Combault. »

Yers le soir, après des heures de flânerie,' comme Dardanne arrivait à Fliôtel des Trois-Maures, l'omnibus du ciiemin de fer s'arrêtait à la porte de l'établissement, et parmi les voyageurs mettant pied à terre, le policier reconnut JNP* de Méran et M"" Henriette de Tracy. Il passa à côté d'elles, leva son chapeau, et la ieune fille, étonnée, baissa la tète, ne se doutant pas que cet homme à tournure d'otïicier venait, il y a quelques mois, de lui appai-aître, au naturel, à la cité des Fleurs, et sous le travestissement d'un employé, gare Saint-Lazare.

Jolie! adorable! vaillante! songeait Dardanne. Je lui rendrai son papa à

cette enfant-là, à cette noble créature que l'immonde Piédeleu osa afficher sous le pseudonvme de « Mademoiselle de ï*='-* » ; je lui rendrai son papa, ou je serai plus bote que l'animal aux longues oreilles dont le nom rime avec le mien!

Il introduisait la clef dans la serrure de sa chambre. Un garçon l'appela du bas de l'escalier :

Monsieur le capitaine, une dépêche pour vous.

• — Eh bien, montez!

Aux lueurs de la bougie que le garçon tenait à la main, le policier lut ce télégramme :

« Rouen, de Paris.

« Capitaine Combaiilt, hôtel des Trois-Maures.

« Médaille athetée par riirempil à un nommé Denis Martin, à Paris. ronsic\ papiers en n gle. Rien de suspect. »

LES MAIiTYliS I)K LA VIE 403

Dardaune crut avoir suivi une fausse piste; il ne le lit pas voir et demanda :

— A quelle heure, demain, le train pour Dieppe ?

— Six heures trente.

— Vous me réveillerez, je pars.

— Oui, monsieur le capitaine, je vais vous noter à l'ardoise.

Pendant queDardannese livrait aux hypothèses, aux inductions et aux déductions, à tous les systèmes divinatoires en son mécanisme cérébral, des mieux organisés, avec, pour moteurs, la raison d'un philosophe et le savoir d'un algébriste, et comme soupapes les bouffonneries d'un clown, Henriette et sa mère prenaient possession de leur appartement. La jeune fille savait, par Vauzelet, qu'un sursis était accordé à son père et qu'une nouvelle campagne s'engageait en faveur du détenu.

Elle ne dormit pas, et toute sa nuit elle la passa à lire une œuvre récente: Les Emmurés, où Lucien Descaves a si lumineusement observé et si magnifiquement décrit l'état physique et moral des aveugles, et des comparaisons nacjuirent entre les malheureux aveugles, victimes des accidents ou des imperfections de la nature, et celui que l'injustice des hommes privait de la lumière, de l'honneur et de la liberté.

A onze heures du matin, la mère et la fille entraient au greffe de la prison et accomplissaient les formalités habituelles pour la visite des condamnés.

Un gardien sortit et cria :

— Le 43 au parloir de faveur !

Et d'autres voix répétèrent dans les profondeurs silencieuses, avec des intonations de sentinelles en vedette :

— Le 43 au parloir de faveur !

« Le 43 » ! Ce numéro de honte par lequel on désignait le loyal gentilhomme, son père, le chef des armes de sa glorieuse maison, vibra autour d'Henriette, et elle, si brave, quand les doigts de Birbin mordaient et tenaillaient ses chairs virginales, elle tressaillit à la clameur d'insulte, comme si on l'eût déshabillée et flagellée sur la place publique. *

Bientôt, Lombard vint parler à l'oreille du greffier on chef, et celui-ci s'adressa aux visiteuses:

— M. de Tracy attend sa fille au parloir, mais il se refuse à recevoir M™^ la marquise deMéran.

— Repoussée?... Moi?... Par lui?... Par un condamné?... Mais c'est impossible ce que vous me dites là, monsieur? gémit la mère d'Henriette.

— Je n'y puis rien, madame. Le détenu Tracy use de son droit. Si vous voulez attendre ici que mademoiselle votre fille ait terminé sa visite, vous le pouvez.

La marquise Laiire, encore plus honteuse que désolée, s'affala sur une chaise et elle dit à Henriette : >

— Va! va! ma chérie, et fais-lui entendre combien il est injuste, combien il est cruel !

Au parloir de faveur, pièce sombre et nue aux lucarnes grillées comme celles d'un cachot, Henriette trouva son père qui l'attendait, et, dans l'exaltation de son filial amour, elle le vit plus grand, plus noble encore, sous la veste de laine brune, qu'il ne l'avait jamais été, revêtu de ses habits de gentilhomme.

Ils s'embrassaient, pleuraient tous deux, sans rien dire ; puis, l'émotion calmée, ce furent des paroles douces, des rêves de bonjieur. Henriette garda le silence sur la tentative criminelle du régisseur d'Aubécourt, et le gentilhomme se contenta d'affirmer qu'il ne pouvait, ni ne devait recevoir M"* de Méran, la femme d'un autre, et pour lui, une étrangère, — une morte.

Ensuite, ils parlèrent de Dardanne, de ce policier que les Vauzelet et le baron de La Faye avaient gagné à leur cause, et dont le génie, désormais bienfaisant assurait le triomphe.

Ce même jour, la marquise voulut rentrer à Paris et emmener sa fille ; mais la grande demoiselle refusa de la suivre, et elle demeura à Rouen, pour voir son père, chaque jour, prête à toutes les bontés, à tous les sacrifices, à tous les héroïsmes, à toutes les grandeurs.

Et, un soir, humiliée, abattue, angoissée, torturée, vaincue par le problème, voyant son œuvre s'évanouir, sa logique chanceler, son âme défaillir et les ombres humaines dominer les clartés divines, Henriette, dans la cour de cette prison, eut une sueur de sang, comme le Christ au jardin des Oliviers.

Si pour tous les hommes, la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse, pour le paysan, la crainte de l'interrogatoire est le commencement de la paralysie de la langue. Chez lui, une citation à comparaître en justice, même comme simple témoin, prend les proportions d'un malheur domestique, et dès qu'une enquête criminelle est ouverte, que le brigadier de gendarmerie explore les maisons ou que le parquet opère une descente judiciaire, les campagnards

LES MAKTYIIS DK l>A VIE 40à

deviennent muets. Dans les villages, que de délits ig-norés, que de crimes impunis, grâce à la complicité de ceux qui, d'un mot, pourraient faire la lumière !

A rencontre de Panurge qui avait tout vu, tout su, tout prévu, personne ne sait rien, n'a rien vu, rien entendu !

De cette complicité morale naît une sorte de pacte tacite entre le malfaiteur et les habitants du pays : le braconnier, le maraudeur ou le contrebandier, on le protège ouvertement, et l'assassin, on le redoute, et devant lui, on passe, chapeau bas.

C'est dans ces conditions étranges, dans cette atmosphère de prudence et de lâcheté que, depuis plus de dix ans, Sicaire Rirbin vivait à Aubécourl : tout le monde le soupçonnait, bien des gens l'accusaient entre eux de la mort de M. Raoul, et cependant, on avait laissé arrêter et condamner M. Jean de Tracy. ,

Après sa tentative d'assassinat sur la personne de l'accusatrice, le régisseur tint tête à la médisance ; il fréquenta plus assidûment encore le cabaret d'Ilylas et les autres bouchons du village, racontant, à sa manière, la scène du château d'Aubécourt, se glorifiant presque de la façon dont il avait, disait-il, défendu son honneur. Lui présent, on se taisait ou bien on l'exaltait; mais, Sicaire disparu, le crime d'autrefois revenait à toutes les niémoires, et les langues, immobiles devant les gendarmes, secouaient la paralysie craintive.

Ce jour-là, au repos de midi, quelques habitués causaient et fumaient chez Hylas, en buvant du cidre. Le père Dupré, un vieillard maigre et édenté, maraîcher à l'autre bout du village, observa ;

— - On ne voit plus ni Claude ni Baptiste!

Un autre répondit :

— Ils ont peur qu'on ne leur parle de l'affaire qui s'est passée au château ! Ce n'est pas à l'honneur d'une famille, ces choses-là!... Ce matin, j'ai rencontré ie dragon qui sortait de la gendarmerie... Je lui ai demandé ce qu'il venait de faire là, mais il a tourné les talons, sans rien dire... Je ne voulais point insister... Il m'aurait peut-être arrangé, comme il a arrangé l'un des fils Lombard, son ami pourtant, l'autre dimanche, au sortir de la messe, parce qu'il avait cru entendre prononcer le nom de son père...

— Moi, je sais ce qui l'amenait chez les gendarmes, déclara Pichardel, le boulanger... Claude s'occupe de son réengagement.

— Tiens ! Il en a donc assez d'Aubécourt?

— Faut croire !

— Et Baptiste ?

— Oh! le maréchal, il ne sort pas de sa cour, lui, il n'ose même plus travailler sur le seuil delà devanture! Je l'entends qui cogne toute la sainte journée sur ses fers... Le pauvre garçon, il est bien changé, bien triste, lui si gai, si plaisant autrefois !

— C'est pas comme son papa, alors! fil Dupré. L'autre soir, il trin([iiait au café de la gare, avec le maréchal des logis et M. Valbois, notre maire !

Et Pichardel, très grave :

— Ça, c'est de la politique !

Biaise Vernillout, un jeune menuisier, établi depuis peu à Aubécourt, par un mariage avec la fille d'un cultivateur, intervint :

— Pourquoi aurait-il des remords, ce brave homme ?

Des sourires goguenards s'échangèrent, et Pichardel, bravement:

— Quand ce ne serait (juc pour avoir a oulu étrangloi' cette pauvre demoiselle?

— Puisqu'elle était dans son tort !

— A ce qu'il dégoise !

Hylas, en train de rincer des bouteilles dans un baquet, releva le front:

— AtTaire d'habitude, quoi!

Le mot eut du succès, et Pichardel s'emballa, rieur:

— J'aimerais mieux avoir autour du cou les bras d'une jolie fille que les sacrées pinces do Môssieu Birbin !

Baptiste, qui entrait, sur le dernier mot du boulanger, s'élança, furieux, contre l'homme et l'empoigna au collet de sa blouse :

— Pourquoi parles-tu du père? Qui est-ce qui t'a permis de parler du père?

— Je m'amusais, maître Baptiste, glapit l'individu, pâle comme un mort.

— C'est bon !

Le maréchal rejota brutalement Pichardel sur sa chaise ; puis il se tourna vers les consommateurs attablés :

— Vous m'entendez, vous autres? Je vous défends de parler du père, lorsque mon frère et moi ne sommes pas là pour répondre !... Tas d'hypocrites, si vous avez quel({ue chose à dire, eh bien ! dites-le en face !... On verra!... Du vin blanc, Hylas?

Il avala coup sur coup le contenu de plusieur gobelets, et. avant de sortir :

— Entendu ? compris, n'est-ce pas ? Tenez vos langues !

Les fils de Birbin menaient une effroyable vie : sûrs de la culpabilité do leur pèr(î, ils le défendaient quand môme, envers et contre tous. Mais la crainte que pouvaient inspirer les fils n'était rien auprès de la terreur que semait Birbin luimême, et chacun se garait et avalait sa langue, au passage du monstre.

Dès (jue Baptiste fut sorti, le vieux Dupré tenta de ramener la conversation sur Birbin et le meurtre du château, mais llylas lui imposa silence, et les habitués évoquèrent des choses moins anciennes et des êtres moins dangereux.

— Dis donc, Hylas, demanda le boulanger d'Aubécourt, et ton beau monsieur de Paris, qu'est-ce qu'il devient? On ne le rencontre plus nulle part avec ses mécanicjucs ?

Le cabaretier haussa les épaules :

ij:s m a ut V lis di-: i.a \\e 40-

— Des inéccaniques? Mais idiot, ce ne sont pas des mécaniques, ce sont des objectifs, dee appareils pour faire de la photographie.

— Alors il. tire des portraits, comme l'homme qui est sur la place, les jours de foire?

— Avec cette différence que le capitaine est un employé du Gouvernement... Il lève les plans pour les grandes manœuvres.

— Est-ce que nous allons avoir la guerre?... On en parle...

— Tant qu'on en parlera, il n'y a pas de danger !.. . Unbon garçon, le capitaine!... Hier, il est resté jusqu'à onze heures à jouer la manille avec le percepteur, l'agent voyer et le contremaître des Ratiot.

— Tu as de la chance, fit Dupré, qu'il soit descendu chez toi, au lieu de s'être arrêté à l'hôtel de la Gare !

— C'est mon pisteur qui me la amené, lui et ses bagages!... Ah ! mes enfants, quels bagages! Des caisses ! des chapelières! des sacs de nuit !

— Est-ce qu'il va demeurer longtemps chez vous?

— Il ne quittera pas Aubécourt avant d'avoir terminé son travail.

— Pas ère infant son travail ! reprit Verni llout. 11 se promène toute la journée !

— Travail de « monsieur » comme qui dirait celui d'un avocat, d'un Banquier ou d'un notaire... Ça rapporte plus gros que de cultiver des légumes...

— Ohl oh! grogna Pichardel, on en connaît qui se sont enrichis dans les légumes et les lleurs!

— Silence! cria Hylas. Tu veux donc te faire démolir par Claude et Baptiste? La porte de communication s'était ouverte et l'on vit paraître le capitaine

Combault, vêtu d'un complet de nankin, chaussé de bottes jaunes et coiffé d'un panama.

Tous les habitués se levaient; l'officier les arrêta d'un, geste :

— Ne vous dérangez pas, messieurs, je vous en prie. Et au cabaretier qui s'avançait :

— Mon cher monsieur Hylas, j'aurai besoin d'un homme de bonne volonté pour porter tout mon bataclan ; je vais opérer dans la campagne.

— Voici justement le père Dupré qui n'a rien à fabriquer aujourd'hui de ses deux bras.

Le vieux maraîcher eut un sourire madré qui montra dans les profondeurs noires de sa bouche ses gencives désarmées:

— Ça sera bien de l'honneur pour moi, monsieur le capitaine. — Et ce soir, vous aurez gagné vos quatre francs...

— Vous êtes trop bon !

— Monsieur va déjeuner? interrogea Hylas.

— Mais oui, patron!

Il s'allongea sur un fauteuil de paille, les jambes croisées, le buste renversé en arrière :

— Voyons, qu'est-ce que vous allez me donner?

— Une omelette au lard...

— Très bien !

— Un poulet sauté à la normande.

— Que j'arroserai de cidre mousseux... Et avec ça?

— Dame ! du fromage, des poires, des pêches...

— De votre jardin peut-être ?

— Non, mon capitaine. Les fruits viennent de chez un voisin..., un ami... dont vous voyez la maison de l'autre côté de la place.

— En effet, je l'ai remarquée. On aperçoit les arbres du jardin par-dessus la muraille. Il doit être superbe, ce jardin ?

— C'est le plus beau du pays !

— Vraiment?... Moi, j'adore les fleurs!... Est-ce qu'il y a beaucoup de fleurs?

— Oui, mon capitaine.

— Ah! tant mieux !... Et je pourrai visiter le jardin?

Il y eut une hésitation parmi les habitués du cabaret d'Hylas. Pierre Combault s'en aperçut :

— Je commets sans doute une indiscrétion? Excusez... Un étranger... Pichardel s'enhardit:

— Alors, mon capitaine, vous ne savez pas l'histoire?

— Quelle histoire ?

— Celle qui est arrivée à Môssieu Sicaire avec M"" de Tracy... Figurezs^ous...

L'officier lui coupa la parole et, sévèrement:

— .Je ne suis pas curieux, et je ne me mêle jamais de ce qui ne me regarde pas !... Voyons, maître Hylas, mon déjeuner?

— Je vais vous servir dans votre chambre, mon capitaine.

— Dans ma chambre ? Pourquoi ?... Servez-moi ici... La compagnie des braves gens m'est toujours agréable !

Il se mit à table, et tout en dévorant et buvant, avec des hommages pour le cidre et les victuailles, cet homme qui se disait si peu curieux, trouva le moyen de faire bavarder et rire tout le monde.

Vers deux heures, accompagné du père Uupré qui portait sa chambre noire et ses ustensiles de photographie, Pierre Combault sortit du cabaret dllylas, traversa le village pour gagner la campagne, et le maraîcher lui fit les honneurs d'Aubécourt.

LES iMARTYUS DH LA VIE

Unejeltre assez volumineuse et une boîte recommaudée l'y attendaient,

Liv 5;i

itO LES MARTYRS DE LA VIE

— Voici la maison de M. Valbois, notre maire, le gros minotier, un vraiNormand, la crème des hommes !

— ■ Je n'en doute pas !

— Avec les MM. Ratiot, les papetiers, M""= Laburthe, la raffmeuse, etSicaire Birbin, c'est le plus riche propriétaire de la commune ! Je ne parle pas de la princesse Stradowska... Celie-là, on ne compte pas ses millions!

— Vous avez prononcé le nom de Birbin... N'est-ce pas le richard dont on me parlait tout à l'heure, chez Hylas?

— Oui, monsieur le capitaine.

— Un bien brave homme, à ce qu'il paraît? Le guide regarda autour de lui, effrayé :

— Oh ! oui, un bien brave homme !

— Vous avez une drôle de manière de me dire cela?

Ils étaient arrivés, gravissant la miontée, dans un chemin creux, et le longdes bordures, à travers les frondaisons épaisses, le maraîcher semblait distinguer des oreilles indiscrètes, tapies, dans l'ombre.

Mais il ne vit rien et déclara :

— Moi? Ah! par exemple ! monsieur le capitaine ! Sicaire et moi, nous sommes de vieux amis, de vieux camarades... Nous avons été à l'école ensemble !

Et, soupirant : '

— Ça ne nous rajeunit pas !

En haut de la côte, brusquement l'horizon s'élargissait, et les moissons, mûres et dorées, et les verts feuillages dévalaient jusqu'à la mer mouchetée de blanches voiles, dont les lointains bleuâtres se confondaient avec le bleu plus limpide du ciel. Devant eux, et entre des arbres séculaires, entourant le parc d'une allée, l'ancien château du vicomte Raoul resplendissait, irradié de lumière ; tout en bas, le village d'Aubécourt s'estompait au milieu des vapeurs flottantes sur le cours sinueux de la rivière.

— Joli paysage! Excellent terrain de manœuvres? s'écria le capitaine. Arrêtons-nous ; c'est ici que j'opère !

M. Gombault fixa son objectif au trépied de chêne et le braqua dans la direction du château; puis, l'ayant couvert d'un long voile de serge noire, il disparut jusqu'à mi-corps, sous l'étoffe, mais reparaissant tout à coup :

— Tiens, il y a nombreuse société au château d'Aubécourt... Vous connaissez tous ces personnages-là, Dupré ?

— Oui, mon capitaine.

Le maraîcher étendit le bras vers les personnes qui se promenaient dans le parc.

— D'abord, cette dame, avec son ombrelle rouge, c'est la princesse Stradowska, la propriétaire du château, et ce gros monsieur grêlé, aux longs cheveux gris, qui porte un journal, c'est M. Adolphe Piédeleu.

— Je ne peux pas distinguer d'ici lagrôlede cevenlru. ..Qu'est-ce, M. Piédeleu?

— Un ami intime de la princesse. On dit qu'il va l'épouser.

— lia raison puisqu'elle est belle et millionnaire ! Dupré continua ;

— Le petit rouge qui s'en va, en se dandinant, s'appelle M. Myrtil Zamor, un artiste, très rigolo et pas fier avec le pauvre monde; il est venu une fois chez maître Ilylas, et nous lui avons chanté des airs qu'il a mis en musique... Les trois ou quatre dames; je ne les connais pas... Le monsieur brun au chapeau de paille se nomme M. de La Noue, un de la haute qui reçoit des lettres de ministres et d'ambassadeurs ; l'autre M. Baucresson, ce grand diable barbu, est sous-préfet dans les environs de Paris, à Ghaville-sur-Bièvre, quant au dernier, je ne sais pas, il n'est arrivé que d'hier.

Mais le voyageur photographe le connaissait très bien, lui, et il se réjouissait desavenue, songeant que, par le baron Léopold de LaFaye, rien ne lui serait plus aisé que de s'introduire chez la princesse Stradowska, dans ce château d'Aubécourt oiî il comptait réunir les documents nécessaires à l'enquAte.

Les invités de la princesse Alexandrine avaient franchi la grille du parc et s'avançaient dans la direction de l'observateur. Dardanne chercha le moyen d'aborder Léopold.

Justement, le baron fumait ; le policier tira un cigare de sa pocïie et, saluant le gentilhomme :

— Monsieur, seriez-vous assez aimable pour me donner un peu de feu?

— Volontiers, monsieur.

Léopold offrait son cigare, mais en levant les yeux vers l'étranger, il recula d'un pas :

— Darda...

— Chut!... fit le policier à l'oreille du baron... Je suis le capitaine Pierre Combault, ton ami intime... Présente-moi à la princesse... Tu vois... Je travaille... Espoir!

— Viens!

M'"^ Alexandrine et ses hôtes avaient poursuivi leur route. Léopold les rejoignit, marchant, bras dessus bras dessous, avec le photographe.

— Madame la princesse, dit-il^ voulez-vous me permettre de vous présenter un de mes bons amis, le capitaine Pierre Combault, du 4' spahis, un des uéros du Tonkin?

L'aventurière répondit aimablement aux hommages de l'officier et minauda, charmante en sa toilette estivale :

— Je vois que vous vous occupez de photographie, capitaine.

— Oh! pas pour mon plaisir, madame la princesse! Je suis chargé d'un travail topographique par le Ministre de la Guerre et je m'y prends de mou mieux.

Tout de suite, le capitaine Gombault, avec ses allures distinguées, plut à Alexandrine. Elle insistait pour que le touriste militaire les accompagnât à la ferme prochaine, où ils allaient luncher. Oh! une simple partie de campagne sans prétention aucune ! D'ailleurs, au château d'Aubécourt, ces dames et ces messieurs pouvaient bien le dire, chacun était libre de vivre comme il l'entendait! Pas de cérémonies, pas d'étiquette ! Une villégiature tranquille dont, elle, la grande ampbitryoniie, ne s'était jamais départie que pendant les quelques JOUIS ou S. M. la reine de Suède et de Norvège, sa parente et amie, avait honoré de son auguste présence le château d'Aubécourt!

Et comme Dardanne déclinait pour cette journée l'invitation de la princesse Alexandrine, ]\P Adolphe Piédeleu ne le perdait pas des yeux. L'ex-avoué croyait reconnaître cette figure, malgré les artifices dont elle était chargée, et le regard éclatant et verdàtre lui donnait des inquiétudes. Oui, il avait déjà vu cet homme ; il l'avait vu quelque part, dans une circonstance peu ordinaire. Mais où? quand? C'est ce que le liquidateur de la fortune des Tracy ne put parvenir à se remémorer.

Piédeleu, qui n'aimait pas les situations ambiguës, se rapprocha de l'officier :

— Pariion, capitaine, il me semble que ce n'est pas la première fois que j'ai l'honneur de me trouver avec vous?

— C'est [)ossible, monsieur... Mais je ne me souviens pas, et j'ajoute que la chose me paraît fort douteuse, car un visage comme le vôtre est de ceux qu'on n'oublie pas aisément !

L'ex-avoué feignit de prendre pour un éloge le sarcasme du policier; il s'excusa, doutant de ses souvenirs, vint se mêler à la petite cour de la princesse en marche, «'t le baron de LaFaye s'attarda un instant auprès de son camarade :

— Théodore, c'est très bien ce que tu fais là, et, si tu rends la liberté et l'honneur à .M. de Tracy, je t'aimerai comme un frère!

— Baron, je triompherai ou j'y laisserai ma peau !

— Je crois en toi!... Excuse ma surprise de tout à l'heure, mais aussi ce costume?...

— Idiot, mon costume, puisque tu m'as reconnu et que cet imbécile de Piédeleu a failli me démasquer ! J'auraià presque aussi bien fait de mettre une pancarte à mon panama et d'y écrire :

« (^est moi qui suis Dardanne, et je veux l'assassin ! »

— On (Ml es-tu ?

— Ça iiiarche !

— Birbiii?

— Je n'ai pas eu encore l'honneur de le rencontrer. Ça viendra ! — Tu as passé par Rouen ?

— Oui, et j'ai vu le comte de Tracy.

LES xMARTYRS DE LA VIE 413

— Combien est-il, ce malheureux?

— Plein de dignité et de courage! M"" Henriette est arrivée la veille de mon départ.

— Ah!

— Sois tranquille, ami. Il adviendra que ses beaux yeux ne pleureront plus ! Je suis heureux de ton arrivée au château d'Aubécourt... J'aurai besoin de toi, et peut-être de tes amis...

— Baucresson, La Noiie et Zamor, te sommes tout dévoués... A Paris,j'étais sur des charbons ardents. Je suis venu pour savoir plus vite.

— Allons ! va rejoindre ta compagnie et prépare-toi, au premier signal, à m'oûvrir toutes grandes les portes du château.

— Tu as entendu la princesse : il ne tient qu'à toi d'y venir quand tu voudras.

— Merci, et au revoir !

Le barçn de La Faye disparut, et, quand le vieux Dupré et Dardanne repri rent le chemin d'Aubécourt, le policier demanda :

— Dites donc, mon brave, est-ce que vousl'avez vue, vous, la reine de Suède?

— Pardi, comme je vous vois !

— Quel genre de femme est-ce ?

— Une femme semblable à toutes les autres !... Moi et d'autres nous nous imaginions que les reines, ça marchait toujours avec une couronne sur la tête!... C'est égal ! Une belle cérémonie, lorsqu'elle est descendue de son bateau !

— Personne ne m'a parlé de la reine ?

— C'est que, depuis, il s'est passé tant d'histoires !

— Vraiment?... Quelles histoires ?

— L'arrestation de ce pauvre monsieur... le comte de Tracy... •

— Ah ! oui, je sais : un gentilhomme qui a tué son oncle, n'est-ce pas ? Quoi encore ?

— L'affaire du château d'Aubécourt,.. Mais devant vous, monsieur, on en a parlé plus de cent fois chez Hylas !

— Dites tout de même.

— Eh bien, ces jours derniers. M"" de Tracy, la fille de M. le comte, est venue de Paris pour accuser Birbin du meurtre du vicomte Raoul...

— Et Birbin a failli l'étrangler, cette demoiselle ; il a bien fait, Birbin !

— Vous trouvez?

— Voyons, est-ce que vous n'en auriez pas fait autant, à sa place ?

— Moi? Peut-être. Mais ça n'est pas la même chose ! Je suis innocent, moi !

— Tandis que Birbin... i

— Ah ! je n'ai pas dit... !

Encore une fois, l'homme jeta des regards craintifs autour de lui, se mettant à marcher plus vite.

Dardaniie continua :

— Dites donc, père Dupré?

— Monsieur le capitaine?

— Alors, elle est folle, cette demoiselle Henriette de Torcy ?

— De Tracy, rectifia le vieux paysan.

— De Tracy, soit ! Elle est folle ?

— Oh ! que nenni !

— Il faut avoir perdu la tête pour accuser les gens qu'on ne connaît seulement pas !

— Sicaire était le domestique de son grand-oncle !

— En voilà une raison !

Le maraîcher pérorait ; il allait en dire davantage, mais brusquement il s'arrêta, ses vieilles mains osseuses et tremblantes dressées vers un sentier:

— Lui!

— Qui?

— Sicaire Birbin !

— Vous avez peur ?

Dupré balbutia, livide : *■

— Peur de lui ? Un ami ?. . . Oh ! non !

Le conseiller municipal s'avançait, un panier de fruits passé à son bras droit et la main gauche armée d'un bâton de foire normande; il marchait lentement, la tête penchée, mais, dès qu'il vit qu'il n'était plus seul sur le chemin, ses allures changèrent, il se dressa joyeux, son pas devint ferme et son œil s'alluma d'un éclair.

Dupré le' regarda venir et dit, la voix traînarde :

— Bien le bonjour, maître Birbin.

L'autre ricana:

— Ah ! te voilà toi, mauvaise branche !

— • Mais oui, maître Birbin, je viens d'acconipagner M. le capitaine. Sicaire toucha sa casquette :

— C'est monsieur qui est le nouveau locataire d'Hylas ?

— Précisément, monsieur Birbin.

— Serviteur, alors.

— Et où que tu vas comme ça, maître Birbin? murmura Dupré, pour dire quelque chose.

— Chez M"^ la princesse. Je lui porte des poires. Il souleva du bout de son bâton la couche de feuilles qui protégeait les fruits et découvrit une douzaine de magnifiques duchesses.

— Oh! les belles poires! s'écria le policier d'un ton admiratif qui alla droit au cœur du chevalier du Mérite agricole.

LES MAKTYRS DE LA VIE ilo

— N'est-ce pas ?

— Où' donc avez-vous acheté de pareils fruits?

— Achetées? mes poires? Ce sont mes enfants, mes bébés, ces produits démon jardin, de mes arbres !

— Oui... oui... oui... J'en ai entendu parler de votre jardin, monsieur... On affirme que c'est le plus beau de la commune !

— Et de l'arrondissement, et du département, oui, monsieur, et je m'en flatte !

— Mais j'aperçois à votre boutonnière quelque chose qui me dit que votre labeur a reçu sa juste récompense?

Birbin ne voulut pas être en reste de politesse avec le capitaine Combault, et, montrant du doigt le petit ruban rouge qui fleurissait le veston du policier :

— Tenez, monsieur le capitaine, ou a beau dire, la vraie décoration, la voilà !

Dans son geste, Sicaire allongea la main gauche, et, pendant un moment, Dardanne put voir l'énormité de son ossature, et observer ces doigts courts, trapus, formant à leurs extrémités de larges spatules charnues, ces phalanges épaisses que des bouquets de poils grisâtres dominaient, ce poignet colossal où s'enchevêtraient les saillies violacées des veines, et il se demanda si vraiment on n'aurait pas raison d'envoyer, en dehors des juges, à l'échafaud, et sans crainte de se tromper, le .propriétaire de ces armes formidables.

Il eut un gracieux sourire :

— Enchanté d'avoir fait votre connaissance, monsieur Birbin.

— A moi tout l'honneur, monsieur le capitaine.

Théodore serra la main que le conseiller municipal lui tendait et, le regardant gravir de son pas de vieillard robuste la montée du château, il murmura comme s'il se parlait à lui-même, mais de façon à être entendu de Dupré:

— Sacrebleu ! Il faut en avoir un toupet pour accuser un si brave homme !

— Vous pouvez bien le dire! psalmodia le maraîcher, repris de ses terreurs. Etsafamille donc? En voilà une famille! Claude, le soldat, Baptiste, le maréchal, et sa femme, la Martine !

A ce nom, Dardanne s'enilamma d'une idée :

— La Martine? Vous avez bien dit « la Martine », père Dupré ?

— Elle s'appelle Gertrude, mais le<î vieux comm« moi la nomment toujours «la Martine».., une habitude du pays... Son père s'appelait Martin, Denis Martin, un petit fermier de M. le vicomte Raoul.

Cette révélation justifiait la dépêche venue de Paris, la veille, et l'inspecteur principal acclama le nom de « Martin »: décidément, il n'y avait pas qu'un âne à la foire, et Birbin lui paraissait idiot, voulant changer de vocable, d'aller choisir celui de son beau-père !

Aux premières maisons du village, Théodore, qui venait de solder Dupré, l'envoya porter ses appareils de photographie chez Ilylas, et il entra aubureaude poste.

Une lettre assez volumineuse et une boîte recommandée l'y attendaient. La lettre était de M.Ambroise Vauzelet et contenait la dénonciation anonyme autrefois adressée par Birbin au procureur de la République; dans la boîte expédiée par M"'' de Tracy, le policier trouva le cercle d'or entourant jadis la médaille de César.

' Bientôt, enfermé dans sa chambre d'auberge, le policier vit que la médaille, rapportée de Rouen, s'adaptait au cercle d'or, et que les taches blanches — l'œuvre du frottement — coïncidaient à l'armature du bijou.

Pendant les jours qui suivirent, le capitaine Combault se lia d'amitié avec Birbin ; il rendit de nombreuses visites au chevalier de l'Agriculture. Mais, si le potager du Normand n'avait plus de mystère, l'âme du meurtrier demeurait insondable.

Or, ce dimanche-là, Dardanne respirait à sa fenêtre le bon air des campagnes.

En face de lui, de l'autre côté de la place, Sicaire Birbin, vêtu de sa redingote noire et coifFé de son gibus (comme s'il marchait vers Paris ou qu'il eût célébré le 14 juillet), se tenait debout sur le seuil de sa porte, attendant qu'on sonnât la messe, pour se rendre à l'église.

Le policier bondit en arrière, s'empara de son objectif et le braqua sur le conseiller municipal ; ensuite, ayant développé « l'instantané » de Birbin, il écrivit à la Préfecture de police :

« 1" S'informer auprès de Thrempil, marchand de curiosités, quai Malaquais^ si rindividu dont la photographie est ci-jointe est bien celui qui, sous le nom de Denis Martin, lui a vendu la médaille d'or à V effigie de Jules César, rétrocédée au Conservatoire du Musée municipal de Rouen. — Dans l'affirmative, faire signer une déclaration par Thrempil au verso du portrait et 7ne renvoyer la carte, toujoiirs au nom du capitaine Pierre Combault, poste restante, à Aubécourt (Seine-Inférieure) .

« 2° Me dire, si faire se peut, où se trouve eji ce moment S. M. Sophie, reine de Suède et de Norvège, et tâcher de savoir si ladite Majesté est venue, ces temps derniers, passer une semaine, incognito, au château d' Aubécourt, chez la princesse Stradowska. »

Ce Quart-d'Œil extraordinaire fermait sa lettre après y avoir annexé le portrait de Birbin, lorsqu'un grand bruit de roues, accompagné de claquements de fouet et de tintements de grelots, retentit sur la place.

Où allez- vous? D'où venez-vous? lui cria rudement le jeune genlilhomme.

Liv. 53

M. de La Faye descendit de voiture et monta frapper à la porte de Dardanne.

— Nous venons te chercher, de la part de la princesse Stradowska. Tu l'as charmée, hierj! Elle t'a fait préparer un appartement au château et elle ordonne que tu viennes avec nous ! Zamor, Beaucresson et La Noue sont en has dans le break, et nous avons l'ordre de t'enlever, si tu résistes...

Puis, changeant de ton :

• — Soyons sérieux, mon ami... Cela te gêne-t-il dans tes affaires?

— Au contraire... Un séjour au château d'Aubécourt rentre dans mes plans.

— Ça a-t-il marché depuis hier?

— Si bien marché que je tiens mon Birbin, et lorsque j'aurai retrouvé le sieur Jacques Désémery, ancien groom au service du vicomte Raoul, M^'^ de Tracy sera bien près de voir son père en liberté !

— Tu viens ?

— Oui, mais il faut que j'emporte ceci.

Il montra une énorme caisse, placée contre le mur, au milieu d'une montagne de bagages.

I^e baron se mit à rire :

— Ce n'est pas une malle! C'est l'armoire des frères Dav.enport ou l'Arche de Noé !

— Que ce soit ce que ça A^oudra, j'en ai besoin !

On hissa comme on put le colis géant à l'arrière du break, et la bande joyeuse prit le chemin du château d'Aubécourt,

Chez la princesse Alexandrine, le capitaine Combault ne perdait pas son temps. Toute la journée il partageait les plaisirs des invités; naais, le matin, à l'aube, et le soir, lorsque tout le monde était couché, il furetait çàet là, explorait le parc dans tous les sens, causait avec les domestiques, faisait parler les voisins notant sur son carnet les révélations utiles.

Une nuit, aux lueurs d'une lanfonie sourde, il pénétra dans le cabinet du vicomte assassiné; il ouvrit les nipiih'es. inventoria les tiroirs, compulsa les papiers oubliés ou dédaignés par la justice, et, plaçant le grand fauteuil devant

LES MARTYRS DE f.A VIE 419

le bureau du mort, il chercha à se rendre compte de la manière dont le crime avait été commis. Rien ne lui sembla plus clair ; le drame reconstitué il dessina la scène finale sur son album, et les mains de Birbin s'accrochèrent au cou du gentilhomme, avec leurs poils de bête, leur énergie de griffes de fauve et leur résistance de métal.

Tous les domestiques de la maison étaient nouveaux et ne connaissaient que la légende criminelle. Dardanne interrogea Piédeleu et ce fui toute une diplomatie pour arracher à l'ex-avoué quelques détails sur l'ascension de la fortune de Birbin.

Mais l'important, c'était de retrouver l'ex-groom du vicomte, Jacques Désémery ! Les gens d'Aubécourt avaient annoncé au policier la mort déjà ancienne de la vieille Catherine ; ils disaient Jacques vivant, marié, vers le nord de la Seine- Inférieure, mais ils ignoraient le lieu exact de son domicile.

Or, un matin, le baron de La Faye, qui se promenait dans le parc, s'étonna de voir un colporteur sortir du château par la porte de service. Craignant un vol, il hâta le pas et se trouva en face d'un homme gros et fort à la figure enluminée d'ivrogne, habillé d'un pantalon de velours et d'un bourgeron, ceinturé de rouge, coiffé d'une casquette en peau de lapin d'où sortaient deux longues mèches de cheveux roux. L'individu portait sur ses épaules une balle lourde et dodue et s'appuyait en marchand sur un mètre doublé de cuivre.

— Où allez-vous? D'où venez-vous? lui cria rudement le jeune gentilhomme. Le colporteur eut un rire niais exhibant des dents jaunes, et il dit avec l'accent

traînard des indigènes de la Basse-Normandie :

— Eh! bonjour, monsieur le baron de La Faye, vous ne reconnaissez donc pas les amis ?

— Vous me connaissez ? gronda Léopold, estomaqué.

— Pardine ! si je vous connais, monsieur de La Faye? Je ne connais que vous et vous aussi ^ ous me connaissez ! Ça n'est pas bien de faire le fier avec les anciens camarades!

— Votre nom?

Et le colporteur, de sa voix naturelle :

— Théodore Dardanne, pour te servir, mon cher baron!

— Dardanne?

— En chair et en os ! Hein? assez réu&si mon camouflage?

— Superbe de vérité ! Où vas-tu?

— Je pars h la recherche de Jacques Désémery; je ne serai parfaitement heureux que lorsque je l'aurai découvert, ce garçon! A bientôt, mon ami... Veuille m'excuser auprès de la princesse; tu lui diras qu'un télégramme m'a obligé de partir. D'ailleurs, je lui ai laissé un mot.

— Et tu reviendras?

— Quand j'aurai déniché l'ancien groom du vicomte.

Les deux amis échangèrent un shake-hands, etDardanne, ployantsousle poids de sa balle, s'éloigna, les reins courbés, dans la direction de la mer.

Toute une semaine, il battit les villages environnants, offrit sa marchandise de hameau, sans obtenir le moindre résultat.

Un mercredi, jour de marché, il arrivait a Envermeu, gros bourg situé aux confins de la Seine-Inférieure. Théodore déballa sur la place et interrogea les campagnards. Rien encore! Il s'adressait à une marchande de poissons.

' — Désémery? Jacques Désémery? Attendez donc? répondit la femme en se grattant le nez. C'est bien Désémery que vous dites? c'est pas Kémy?

— C'est bien Désémery.

— Le fils à Désémery, l'cquarisseur?

— Justement ! fit Dardanne qui ignorait non seulement la profession mais encore l'existence du père de l'ancien groom.

— Il est mort !

— Jacques Désémery?

— Non, le vieux ! le père Antoine.

— Ah! tant mieux!

— Gomment, tant mieux?

— Je veux dire que comme ce n'est pas au père mais au fils que j'ai affaire, il vaut mieux, pour moi, que ce soit Antoine et pas l'autre qui soit le défunt.

— A la bonne heure ! Alors c'est le militaire que vous demandez? Dardanne crut que la marchande, sous ses apparences do naïveté cachait une

farceuse qui voulait le faire « poser » et il s'insurgea :

— Eli bien oui, quoi ? après, le militaire?

— Quand je dis le « militaire », c'est une bêtise que je lâche... Il n'est plus soldat, depuis longtemps et il a épousé la fille Langlois, du village de Neuville. Jacques est riche ; il est fermier.

— Oîi prenez- vous ça, Neuville?

La marchande de poissons lui rit aux moustaches ;

— Il ne connaît pas Neuville!... Vous êtes un drôle de colporteur tout de même ! Neuville est à six bonnes lieues d'ici, route du Havre !

Théodore trinqua avec la femme pour la remercier de sa complaisance et, le soirmôme, il se mit route, sa balle sur l'échiné et son mètre à la main.

Dès son arrivée à Neuville, le policier s'informait de l'habitation de l'exgroom: vers le déclin du jour, il entra dans une cour de ferme où une villageoise, fraîche et jolie, donnait la becquée à ses poules. Près d'elle, un moutard à la chevelure embroussaillée mangeait, léchait une tartine de beurre.

— Salut, madame et la compagnie! prononça le visiteur, avec l'accent du terroir.

La fermière dit :

— Je n'ai besoin de rien, l'iiomme! Vous pouvez aller tirer vos guêtres autre part !

Le gosse, à la vue du marchand, s'était précipité vers sa mère et beuglait comme un veau.

— Tais-toi, Victor! Il ne t'avalera pas, cet homme !

Le colporteur choisit dans sa balle une magnifique gravure d'Epinal représentant des exercices de jeunes potaches et il l'offrit à Victor qui eut un mugissement de joie.

— Vraiment, il ne vous faut rien aujourd'hui, madame Désémery? attaquait l'inspecteur principal.

— Tiens! vous savez mon nom?

— Oui, on m'a dit comme ça à l'auberge où j'ai déjeuné : « Si vous voulez faire une bonne vente, allez chez M""^ Désémery! C'est la plus jolie femme de Neuville ; elle aime la toilette, et son mari ne lui refuse rien ! »

— Ah ! ça, c'est vrai ! Le pauvre cher homme !

— Voyons, décidez-vous, madame Désémery? Du fil?... des aiguilles?

— Merci... J'en ai encore...

— Des savons? des boutons? des ciseaux?

— Non, non ! pas aujourd'hui !

— Des mouchoirs?... Un foulard? Ah! un beau foulard? Une occasion superbe ! La vue n'en coûte rien !

— Ça vous dérangerait?

— Pas du tout, je vous assure.

— Alors, entrons dans la maison?

— Je vous suis, madame.

Dans la salle basse de la ferme, Théodore ouvrit sa balle, et charma le petit Victor avec une nouvelle image. Le foulard, une soie aux couleurs éclatantes, allumait les désirs de la paysanne :

— C'est vrai qu'il est joli! Combien?

— Cinq francs, c'est donné!

— Je ne trouve pas !

— Examinez, palpez la marchandise? Allons!... puisqu'il vous fait envie, prenez-le !

Elle dit, sans ajouter la moindre foi à sa parole :

— Mon homme se fâcherait.

— Il est donc méchant?

— Lui? Ah ! mon Dieu !

— Et il n'est pas à la maison, votre homme?

— Il vient de sortir pour voir ses regains; il va rentrer d'un moment à l'autre.

— Voulez-vous que je l'attende?

La belle fermière l'y autorisa, et bientôt parut Jacques Désémery, un long et maigre campagnard, en blouse bieue^ toute neuve, guêtre de jaune, couvert d'uji feutre à larges bords.

En observant l'ancien groom, son front fuyant, sa chevelure aux pâles blondeurs, ses yeux bleuâtres et doux noyés dans un rêve, son nez mince, son menton court, tout son visage imberbe, qui semblait une vague ébauche, le policier reconnut un de ces êtres inolTensifs toujours soumis à la volonté des autres, et incapables d'une action.

Au premier mot de sa femme, Jacques Désémery paya le foulard, puis, comme il s'émerveillait d'un couteau à manche de buis, Théodore le lui laissa pour dix sous.

Lentement, le colporteur refaisait sa balle^ y introduisant, un à un, tous les objets étalés sur la table.

Jacques murmura :

— Dis donc, Aglaé, est-ce que tu ne lui offres pas un verre de marc à cet homme ?

Dardanne refusa, se disant pressé; il fallait qu'il trouvât une auberge pour la nuit, car celle où il avait déjeuné était trop chère. M""* Désémery continuait, gentille :

— Nous ne sommes pas des millionnaires, mais nous avons de quoi vivre à notre aise, et si vous voulez dîner et coucher à la ferme...

— Je veux bien, madame Désémery, mais naturellement, en payant.

— Oh ! nous ne tenons pas auberge, et ce que nous offrons, c'est de bon cœur !

— Alors, vous me permettrez de vous offrir un petit cadeau, demain matin, en partant.

— Dame ! si ça peut vous faire plaisir !

Le policier était arrivé à son but; il ne chercha plus que l'occasion de se trouver seul avec Jacques pour frapper le grand coup.

Après diner, l'ancien groom conduisit le colporteur à sa chambre, et, tout de suite, Dardanne promena autour de lui des regards d'admiration :

— Ah! la jolie chambre! On voit bien que vous êtes riche, maître Désémery?

— Je ne me plains pas.

— Moi, je ne suis pas habitué à un luxe pareil; vous savez, dans notre état, on couche plus souvent sur la paille que dans un lit. Quel dommage de ne pas faire, demain, la grasse matinée ! Ça me changerait un peu !... J'ai l'iiabitude de me lever chaque jour avant le soleil.

— Rien ne vous en empêche; vous êtes ici chez vous... Ma femme vous l'a dit.

— Je vous demande pardon, il faut que je sois demain, là où je vais, à deux heures, dans la journée.

LES MAUTYltS DE LA VIE 423

— Loin?

— Oui, assez; dans un sale petit trom que vous ne connaissez probablement pas... à Aubécourt.

Ce jioin eut le pouvoir de rendre l'ex-gi'oom plus vert que Iherbe, et sa voix plus zézayante que celle du gosse Victor .

— A... Aube... court?

Le policier feignit de ne pas s'apercevoir du trouble immense de Jacques.

— Et encore si c'était pour les besoins de mon commerce, il n'y aurait que demi-mal! Mais pas du tout! Je suis appelé pour une aiîaire de justice, et les affaires de justice, je n'aime pas ça !

— Une affaire de justice?

— Mon Dieu! oui! Imaginez-vous cpie j'ai été témoin, le mois dernier en passant à Aubécourt, de l'arrestation d'un forçat évadé... Je dois signer un tas de papiers I... Mais vous aimeriez mieux aller vous coucber, n'est-ce pas ! Je vous ennuie avec mes histoires...

Jacques ne bougeait plus, et Dardanne lisait sur le visage et dans les yeux du grand et pâle enfant que celui-ci voulait dii*e quelque cbose et n'osait pas.

— Bonsoir et bonne nuit ! fit le policier, en dénouant sa cravate. Merci encore pour votre hospitalité si généreuse !

L'autre marcha vers la porte et s'arrêta presque aussitôt :

— Aloi*s, vous avez vu arrêter un assassin ?

— Je n'ai pas dit... un assassin, mais ^indi^àdu arrêté passe pour tel, et, ce qu'il y a de plus drôle dans l'histoire, c'est que, après lui avoir laissé faire une douzaine d'années de bagne, on vient de s'apercevoir qu'il était innocent comme l'agneau qui vient de naître! Après tout, un comte assassin, l'aventure était par trop invraisemblable !

— Un... comte?...

— C'est vrai, j'ai oublié de vous dire scm nom; il s'appelle le comte de Tracy.

— Un... comte ? répéta Jacques, vacillant sur ses jambeS. Dardanne eut un bon rife :

— Ce conte vous fait dormir debout! Vous êtes fatigué... Allez donc vous coucher, maître Jacques...

— Fatigué ?... Non... non... je vous assure...

Et tout en enlevant son bourgeron et tout en déroulant sa rouge ceinture, le colporteur reprit :

— Maître Jacques, est-ce que vous avez vu jouer le Courrier de Lf/on ?

— Non.,. Je ne me souviens pas...

— Vous avez bien raison... C'est assommant ! Moi, j'ai horreur des drames. et ce qui m'embête dans le Courrier de Lyon, c'est la ressemblance du meurtrier et de l'autre !... Heureusement, l'assassin du vicomte Raoul ne ressemble pas à

M. de Tracy... Les deux noms se terminent par un « y », voilà tout... On recherche un ancien groom... un nommé... Attendez donc... Il a un nom dans le genre du vôtre... Méry ?... Mory ?Lémery ? Diable de mémoire !

— Alors, glapit le fermier, c'est le groom qu'on accuse?

— Et cette fois, on ne se trompera pas comme dans le Courrier de Lyon ! La justice ne pensait pas du tout à cet individu, lorsqu'un homme du pays est venu révéler un fait excessivement grave pour l'ancien groom, et c'est une autorité dans le pays, M. Birbin !

Jacques gronda furieux :

— Birbin ? Oh ! la crapule !

— Vous le connaissez ?

— Non... non!... Et que disait ce Birbin contre le groom?

— Une chose bien simple : le groom a juré à l'audience qu il avait vu le comte de Tracy sortir à l'aube, du château d'Aubécourt, ce qui était faux, et l'on s'est demandé quel intérêt le domestique pouvait avoir à faire ce mensonge ?

Depuis un instant, Jacques Désémery allait et venait dans la chambre en proie à une sorte d'égarement. Tout à coup il se traîna vers Dardanne, le visage livide, les dents claquantes:

— Ce n'est pas moi, monsieur! Je vous jure que ce n'est pas moi! C'est lui, c'est Birbin qui a assassiné M. le vicomte ! . . . J'étais là ! j'ai tout vu !

Aussitôt,le colporteur changea d'attitude et saisissant le fermier parles poignets:

— Et tu n'as rien dit que des mensonges? et tu as laissé condamner le parent du maître ?. . . Tu es un drôle ! tu es un brigand! tu es un scélérat ! . . . Allons, parle Je veux tout savoir !

— Et vous m'aiderez? vous me sauverez, monsieur? sanglota le fermier, perdant la tête.

— Peut-être ! si tu es loyal, si tu ne me caches rien?

— Moi qui vivais si tranquille depuis douze ans! Que va dire Aglaé ? que va dire ma pauvre femme ?

Dardanne, très calme, s'installa sur le bord de la litée, en bras de chemise, les jambes pendantes, et, à la lueur du chandelier, posé sur la table de nuit, se disposa, carnet à la main, à prendre des notes.

— Maintenant, fiche-moi la paix avec tes jérémiades et ton Aglaé ! Il indiquait une chaise :

— Viens t' asseoir là...

Jacques obéit, et le policier commanda :

— Parle !... La vérité, toute la vérité, rien que la vérité?

— Oui, monsieur. La nuit... du crime, au moment où M. de Tracy s'en allait accompagné de Birbin, à travers le parc, j'entendis la voix de M. le vicomte qui m'appelait; j'étais dans ma chambre en train de me déshabiller pour

Lâche !.., Et la lettre que t'avait confiée M. Raoul et que tu devais porter à son neveu. /

Liv. 5i

me coucher. Vivement, je remis ma veste et je me hâtai chez mon maître. « Jacques, me dit-il, tu vas courir après mon neveu et tu me le ramèneras; j'ai oublié (le lui dire quelque chose; » j'allais partir, il se ravisa et écrivit une lettre qu'il me donna avec ordre de la porter, le lendemain matin, dès la première heure, à M. le comte, au château de Tracy... Nous enlendunes la porte d'enirée qui se refermait avec son bruit habituel; JBirbin rentrait. Mon maître parut ennuyé ; il me dit : « Sauve-toi vite, je ne veux pas que Sicaire connaisse la commission que je t'ai donnée; tu ne lui en parleras pas »...

— Le vicomte Raoul avait donc un intérêt quelconque à se cacher de son valet de chambre?

— Je n'en sais rien, mais depuis quelque temps monsieur avait l'aii- de se défier de lui. Birbin devenait un peu trop maître à la maison, et cela déplaisait à monsieur,

— C'est bien ! Après?

— Je voulais partir, mais il n'était plus temps. Sicaire avait déjà la main sur le bouton de la porte; M. le vicomte me fit signe d'entrer dans une petite pièce contiguë à son cabinet de travail; et là, je me blottis, en tarant la porte derrière moi.

Jacques Désémery se tut un instant, pour rappeler ses souvenirs, et il reprit, d'une voix hésitante, entrecoupée par des sanglots :

— Cinq minutes se passent, et j'entends un râle! J'entr'ouvre la porte et je crois voir une bête sauvage... un loup ou un tigre... couché sur mon pauvre maître dont la tète toute pâle, comme celle du bon Dieu sur la croix, s'affaissait sur le dossier du grand fauteuil. C'était Birbin! Birbin tenait le cou du maître avec ses griffes.,.

— Et tu n'as pas sauté sur la bête?.,, et tu n'as pas crié au secours? rugit Dardanne. Après?.., Va!

— Quand M. le vicomte eut rendu l'âme, Sicaire fouilla dans les poches du mort et en tira un trousseau de clés ; il alla piller la caisse et n'y voyant pas sans doute ce qu'il cherchait, il eut un geste de désappointement. Cependant il y avait des rouleaux d'or et plusieurs objets dont il s'empara... Ensuite, il revint vers M. le vicomte, et pour s'assurer s'il était bien mort, à trois reprises, il lui passa la lampe devant les yeux... comme ça... trois fois... la lampe... Mon pauvre maître ne bougeait plus; il était fini, bien fini, quoique ses yeux fussent restés tout grands ouverts et qu'il semblât vivant!... Alors, prêt à quitter le cabinet de travail. Sicaire Birbin eut l'idée que peut-être il avait été vu par quebfu'un, et, il marcha droit au cabinet où j'étais caché... immobile, glacé... la sueur au front et... et... et... lorsque je vis ses énormes mains les mains qui venaient d'étrangler notre maître se baisser, vers moi, j'eus peur... je... j'eus peur... Je tombai à genoux... je demandai grâce, en jurant de dire tout ce que Birbin ordonnerait...

— Lâche!... Et la lettre que t'avait confiée M. Raoul et que tu devais porter à son neveu?

— La lettre^ je l'ai toujours !... Elle est en bas, dans la grande salle...

— Descendons la chercher !

Quelques minutes plus tard, le policier, suivi du fermier, remontait dans sa chambre avec cette lettre jadis écrite par le vieux gentilhomme :

« Moucher neveu,

« Ente remettant tout à l'heure les titres et obligations de chemin de fer que « tu as emportés, il m'est tout àfaitsorti de l'esprit que j'avaisàRouen, chez mon « notaire, une somme équivalente en espèces et entièrement disponible. Rap- « porte-moi donc les valeurs et je te les échangerai contre un bon au porteur que « tu pourras toucher ou faire toucher à présentation.

« Ceci t'é\ itéra des démarches ennuyeuses.

« Pardonne à la pauvre mémoire d'an vieux monsieur qui ne sait plus même « ce qu'il fait de son argent ! »

L'homme de la sûreté toima :

— Idiot ! drôle ! canaille! Cette lettre envoyée au parquet, à Tépoque du procx-s, sauvait le comte Jean de Tracy,

— Birbin m'aurait étranglé...

— Birbin ne t'aurait pas étranglé, car il eût été condamné à l'échafaud ou au bagne!... Allons, tu vas me suivre !... Je t'emmène !... Prépare tes cliques et tes claques !...

— Ma femme!... Aglaé... mon petit Victor... que vont-ils devenir? Il retrouvait un semblant d'énergie :

— D'abord, qui ètes-vous, monsieur?

— ïu le sauras, un de ces quatre matins !... Réflexion faite, je vais seul à Aubécourl, mais tiens-toi prêt à répondre aux magistrats... Si tu mens, il y a les gendarmes !

Et joyeux, le colporteur, la balle sur l'épaule, et la lettre du vicomte dans sa poche, se dirigea vers la gare de Neuville, riant aux étoiles et chantant les Assises Comiques, de Myrtil Zamor :

. Oh I ma chère !

Quelle aiïaire I On évoquait un mort sait,'iiant, Et je trouvais ça répugoant I Mais, à la Cour d'assises, Nous étions bien assises

Dans la matinée qui suivit, M. Birbin était à table avec Gertrude. lorsque le maréchal des logis se présenta, accompagné d'un gendarme.

— Tiens! monsieur Fargeotl s'écria le régisseur de la princesse Stradowska, vous venez me faire signer une feuille, en l'absence de M. le maire?

— Non, monsieur Birbin, non... M. le maire est à Aubécourt, et c'est justement de sa part que je viens vous chercher.

— 11 n'y a pourtant pas de réunion au conseil municipal?

— Je ne crois pas, monsieur Birbin, et M. Valbois vous demande pour des affaires particulières.

— C'est bon! Passez devant. Le temps d'avaler mon café, et j'y vais. Le maréchal des logis parut embarrassé:

— C'est que., c'est que... monsieur Birbin...

— C'est que, quoi? Je suis assez grand garçon pour traverser la place tout seul?

— Possible Mais nous avons l'ordre de vous conduire à la mairie, et, vous savez... le règlement...

M. Yalbois attendait, assis devant une table, ceint de l'écharpe tricolore, et, à côté de lui, Birbin reconnut le capitaine Pierre Combault. Sicaire, entre les gendarmes, essaya de plaisanter :

— Je suis donc élu président de la République par l'Assemblée nationale, que l'on me donne une garde d'honneur?

— Assez de plaisanteries, Birbin! répondit le maire d' Aubécourt, vous êtes appelé pour une chose sérieuse !

— Et laquelle, mon cher monsieur Valbois?

— Adressez-vous à monsieur qui m'a prié de vous faire venir ici, pour éviter à votre brave femme une douloureuse émotion.

— Monsieur le capitaine Combault a quelque chose à me dire? Le grand Quart-d'Œil prit la parole :

— Je ne suis pas le capitaine Combault ; vous parlez à M. Théodore Dardanne, inspecteur principal à la Préfecture de police, et vous devez répondre à mes questions.

— Mais je ne demande pas mieux, et si je puis être utile à la justice, j'en serai enchanté !

— Birbin, nous avons la preuve que c'est vous le meurtrier du vicomte Raoul de Tracy !

Le chevalier de l'Agriculture haussa les épaules:

— Encore des manigances pour m'effray^er et m'empêcher de porter plainte en calomnie contre M"'^ Henriette !

Et se redressant, le verbe haut :

— Je n'ai rien à craindre et je dédaigne toutes les accusations !

— Je vous l'ai dit : nous avons la preuve !

— Faudra voir!

— Vous vous ôtes présenté, à Paris, chez le sieur Thrempil, marchand de curiosités, et vous lui avez vendu une médaille romaine, en or, à l'effigie de Jules (iésar.

— Thrempil ? connais pas?

— Vous niez ?

— Absolument!

— Vous vous êtes présenté au marchand sous un nom qui n'est pas le vôtre.

— C'est faux!

— Vous avez pris le nom de feu votre beau-père, Denis Martin.

— 11 y a beaucoup de Denis et de Martin, en France et, pour mon compte j'en connais une douzaine!

— Si on vous confrontait avec Thrempil...

— Confrontez-moi !

— Non, inutile, regardez ceci,

Dardanne tira d'un dossier « l'instantané » de Sicaire, revenu de Paris.

— C'est bien votre portrait, n'est-ce pas ?

Birbin sentit un bouleversement dans son état d'âme, et comme s'évanouir sa robuste assurance.

— Oui... c'est mon portrait.

— Lisez ce qu'il y a derrière,

— Je n'ai pas mes lunettes ; lisez vous-même. Et Théodore lut à haute voix:

« Je soussigné Thrempil, marchand de curiosités, quai Malaquais^ à Paris, certifie que la photographie ci-contre est bien celle de l'individu qui, sous le nom de Denis Martin, m'a vendu une médaille d'or à l'effigie de Jules César. » Eh bien monsieur le conseiller, y êtes-vous, oui ou non ?

— Quand j'aurais vendu une médaille d'or, — le fait n'est pas important et je puis l'avoir oublié — est-ce que cela prouve que j'ai assassiné mon maître ?

— Cela prouve du moins que vous l'avez volé, car cette pièce appartenait au vicomte Raoul.

— Ça, je le nie ?

— Et moi, je le prouve !

Le policier dut établir l'historique de la médaille et montrer à Birbin qu'elle s'adaptait au cercle d'or ayant appartenu à M"'' de Francade, el il insista sur les traces d'usure produites par le frottement des métaux.

— C'est vrai, dit Birbin, c'est vrai! Je suis vieux, et ma mémoire est malade! C'est vrai ! La médaille a appartenu à mon pauvre défunt maître.

— Ah ! ah ! nous y venons ?

— Il me l'avait donnée quelque temps avant sa mort.

— Vous mentez !

— Les magistrats qui' sont venus après le crime perquisitionner chez M. le vicomte, ne l'y ont pas trouvée.

— Non, mais elle y était quelques instants avant, et M. le comte Jean de Tracy l'a parfaitement remarquée dans le médailler.

Sicaire eut un ricanement bestial :

— Si vous n'avez que la déclaration d'un forçat pour me confondre ? Mais Dardcinne, éveillé au désir de vaincre :

• — Sérions les questions, comme disait Gambetta... Passons au meurtre...

— Oui, passons au meurtre et je vous prouverai que je ne suis pas plus un assassin que je ne suis un voleur!

— C'est ce que nous allons voir ! La nuit du crime, après avoir été conduire M. Jean de ïracy jusqu'à la grille du château, vous êtes rentré dans le cabinet de votre maître, et féroce comme une bête sr.uvage, lâche conmie le dernier des escarpes, vous vous êtes jeté sur lui, vous l'avez saisi par le cou, et avec ces mains formidables sous lesquelles, dernièrement encore, râlait M"" Henriette, vous l'avez étranglé ! .

— Des histoires !

— Taisez-vous et écoutez. Le vieux gentilhomme ne se défendit pas ; il ne pouvait se défendre, tant l'attaque avait été sournoise et rude ; et lui mort, vous vous êtes dirigé vers la caisse oi^i vous espériez trouver une somme importante en obligations de chemins de fer; mais ces obligations, le vicomte Raoul venait de les donner à son neveu, et vous n'avez trouvéquel'or etquelques bijoux, notamment le Jules César. Ne niez pas... On vous a vu...

— Qui?

— Le groom du vicomte, l'enfant que vousavez obligé à mentir à l'audience. Le conseiller municipal hurlait :

— Jacques est un menteur!... Jacques veut me perdre ! Il est payé, sans doute, pour sauver le forçat !... Mais j'en ai assez de toutes ces histoires, et voilà la vérité : J'ai pris sur le fait M. Jean au moment oii il assassinait M. Raoul ; mais j'ai songé à l'honneur des Tracy, à la femme du sacrilège, à sa fille, et je l'ai aidé à fuir par le parc !

— Et, demanda Théodore, en un joli sourire, lorsque vous avez reconduit M. Jean à la grille d'entrée du château, le crime était accompli, M. Raoul était mort?

— Oui!

— D'où nous devons conclure que les morts se réveillent pour écrire?

— Ecrire?... Les morts? Comprends pas!

— Mes petits papiers, Birbin! cria Dardanne, avant de présenter la lettre de

LES MAaTYl{S DE LA VIE 431

dénonciation écrite par Sicaire au Préfet de police, à Paris, et avant de lire la lettre du vicomte, preuve matérielle de l'innocence du forçat évadé... Cette fois, y ètes-vous, monsieur le conseiller municipal ?

Sous le sarcasme du policier, les mains de Birbin — les tenailles — eurent un léger claquement métallique : mais le ressort en semblait détraqué, et Théodore dit :

— Ne faites plus joujou avec ça! J'ai des menottes pour toutes les gantures ! Y êtes-vous, monsieur le conseiller municipal?

— Eh bien, oui! C'est moi l'assassin de M. Raoul! C'est moi qui ai dénoncé M. Jean auPréfet de police, à Paris, et aux gendarmes d'Aubécoùrt! C'est moi qui ai tué M. le vicomte! Et après? Vous [ne pouvez rien 1 II y a plus de dix ans! Je suis couvert par la prescription ! Je connais la loi ! M'' Vauzelet me l'a apprise! C'est moi, et vous ne pouvez rien !

— Mais, nous ne demandons aucune peine contre vous! La loi est la loi! Je vous prierai seulement, mon cher et grand cri^ninel, de vouloir bien renouveler votre déclaration devant les juges?

— Si vous voulez !

— Merci... Vous êtes libre, monsieur!

Dans ce voyage en Normandie, Théodore Dardanne, venu pour « Tatlaire Birbin» commençait à entrevoir «l'affaire Stradowska » mais une dépêche de la Sûreté générale l'arrêta net, en ses belles espérances : « Question Stradowska l'éservée. »

Cet ordre des chefs lui causait un véritable chagrin. Il réagit.

D'abord, son humour de vaudevilliste, un peu commis voyageur, lui fit dire : « Je m'incline ! On ne doit pas mêler les torchons avec les serviettes ! » Puis, sa raison de philosophe établit des distinctions entre le cadre et le tableau. Eh ! qu'importait le sort de l'aventurière auprès de l'innocence du forçat!

Henriette de Tracy, « Mademoiselle de T*** », lui apparut, non pas comme une déesse mythologique, au glaive ilamboyant et toujours sur de vaincre, elle lui apparut comme une vierge de chair et d'os qui lutte et peut défaillir, et il se glorifia de l'avoir aidée, d'avoir assuré le triomphe de l'héroïne, d'avoirilluminé le tableau, sans plus s'inquiéter de ce qu'il adviendrait au cadre.

Et la victoire — il le reconnaissait — la grande victoire n''Uait pas de lui, mais d'elle, de la prima spada, si hardie et vivante qui donna le premier coup à la bête monstrueuse et lui arracha le premier aveu, de la fille sacrée dont l'àme guerrière avait fait descendre un rayon sur la tourbe des hypocrisies, des injustices et des lâchetés humaines.

La nouvelle des seconds et définitifs aveux de Birbin éclata comme un coup de tonnerre, et Piédeleu en demeura un moment stupide. Cette confession du meurtrier, c'était la libération imminente de M. de Tracy et le devoir, pour le tuteur, de présenter ses livres. Bir])in ne se bornait pas à déclarer sa culpabilité dans l'assassinat du vieux gentilhomme; il révélait toutes les fraudes notariales, les remplois illusoires en Sologne et dans les Landes, et, à l'issue d'une démarche de M*" Ambroise, le juge de paix d'Aubécourt venait d'inviter le conseil de famille à nommer un nouveau tuteur.

Enfermé dans la chambre qu'il occupait au-dessus des appartements de la princesse Alexandrine, M° Adolphe Piédeleu, en bras de chemise, ne songeait pas à dormir, et il trottait, comme un gros mouton, de son lit à la croisée d'où il pouvait voir, malgré l'obscurité d'une nuit pluvieuse, quelque chose des domaines volés: ces bois, ces terres, ces manoirs, habilement vendus à la dame de paille, avec l'idée d'un mariage qui les lui assurerait, il fallait les rendre et rendre aussi les soultes énormes, et peut-être subir le châtiment des administrateurs malhonnêtes!

Une colère l'allumait, impuissante devant l'irrémédiable; il se sentait ruiné, dépouillé, car on ne manquerait pas — l'hypothèque légale grevant ses immeubles personnels — d'exercer des recours ; et il en voulait à Birbin, à ce complice qui avait le génie de la dénonciation et qui, pour garder sa prébende, ne laissait pas au chef le temps de maquignonner les brigandages.

Allait-il s'asseoir sur les bancs de la Cour d'assises, près du notaire dont les actes faux seraient anéantis? Allait-il entendre la voix vengeresse du ministère public, établissant la complicité des experts, lors des estimations que la loi ordonne, avant l'échange des biens d'un mineur ou d'un interdit légal? La farce apparaîtrait dans toute sa splendeur juridique, et l'on verrait Piédeleu achetant, au nom de la dame de paille, touchant la soulte des remplois et faisant de la belle, grâce à un autre acte, une propriétaire pour rire !

Une chance de salut lui restait : fuir avec la princesse Stradowska. Elle était riche, elle. Il le croyait, du moins; il le croyait toujours! Mais, voudrait-elle quitter sa vie de plaisir et de luxe et vivre à l'étranger, par exemple, dans les

LES MARTYRS DE Lk VIR

La porte s'ouvrit brusquement et l'ex avoué, pâle, défait, plus abject que tout à l'heure,

bondit dans la chambre.

Liv. 55

domaines de Nijni-Novogorod? Elle lui avait promis de l'épouser, mais l'annonce de la débâcle n'arrêterait elle pas l'idée matrimoniale ?Si cela arrivait. M* Adolphe devrait s'expatrier, tout seul, les poches presque vides, et tenter, à son âge, la fortune qui n'aime pas les vieillards.

Eh bien, non! Si M"* Stradowska refusait de le suivre, il exigerait d'elle le remboursement des sommes colossales avancées ! Il n'avait pas payé une maîtresse; il avait prêté à une cliente millionnaire !

Toute la nuit, l'ex-avoué marcha, gronda; il attendait l'heure de se présenter chez Alexandrine ; il bouillait, écumait dans sa chambre et, aux premières clartés du jour, il descendit, erra à l'aventure, inconscient de la pluie d'orage qui le trempait.

Il arriva à Aubécourt, et, comme il passait devant la maison de Sicaire, il la menaça du poing, animé du désir de châtier le vieux misérable. Ilylas ouvrait sa boutique; il regarda Piédeleu, d'un air ahuri, Piédeleu mouillé, boueux jusqu'à mi-jambes, Piédeleu comique, avec son gibus hérissé, et il cria, dans la pluie battante :

— Gomment, c'est vous, monsieur Piédeleu?

— Oui, c'est moi!... Quoi?... Après!

— Vous êtes rudement matinal!

L'ex-avoué stellibnataire eut le sursaut d'un mauvais rêve : — • La nuit a été si orageuse ! Je n'ai pas fermé l'œil, et je suis sorti pour respirer un peu !

— C'est une drôle d'idée tout de même par ce temps de canards ! Entrez donc! Vous prendrez quelque chose de chaud; ça vous remettra!... Vous êtes à la pluie; vous vous mouillez, monsieur!... Entrez!

Piédeleu accepta un bouillon et un verre de vin. A neuf heures, il remontait au manoir et, sans même penser à changer de costume, il se fit annoncer chez la princesse Alexandrine.

Un grand rire accueillit l'entrée de l'ex-avoué :

— Ah ! ça, d'où venez-vous? fit l'aventurière. On dirait que vous avez couché dans une é table !

— D'où je viens, madame? Je n'en sais rien ! Je suis à moitié fou î

— Vous devez être idiot, en effet, pour oser me relancera pareille heure et en un semblable accoutrement! C'est de la folie doublée d'une mauvaise éducation! Vous salissez mes meubles? vous déshonorez mon boudoir! Allez- vous-en ! Vous ne m'anmsez plus !

— Excusez-moi... Les choses que j'ai à vous dire sont si importantes... — Voyons?

Adolphe hésitait ; soudain, il éclata :

— Mcv chère, ma belle Alexandrine, il fautque je parte, il faatquc je m'éloigne

LES M ART y IIS DE l,A VIE «S

de ce pays! il faut que je quitte la France, et le plus lot possible !... Aujourd'hui. Elle continuait à rire :

— Eh bien, bon voyage !

Il joignit les mains :

— Oh ! ne riez pas, je vous en supplie, madame, ne riez pas :... Il n'y a pas de quoi rire !

— Vous avez une si drôle de mine !

— J'ai la mine d'un homme qui a attendu longtemps, beaucoup trop longtemps la réalisation de vos promesses !

— Quelles promesses?

— Vous n'avez pas le droit de les oublier!

— Vous voulez parler de notre mariage ?

— Oui, madame, de notre mariage que les événements rendent indispensable!

— i*uisque vous allez quitter la France ?

— Oui, mais avec vous !

— Avec moi ?0h ! mon cher, les anciens avoués n'enlèvent pas les princesses!

— Nous nous marierons en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, oii vous voudrez !

— Dites donc, Piédeleu, savez-vous qu'un pareil départ ressemble à une fuite?

— Je ne le nie pas ! Je suis obligé de fuir, de m'expatrier !

— Et... la raison?

— M. de Tracy va être prochainement remis en liberté...

— Je sais cela !

— On me demandera des comptes...

— N'est-ce pas naturel?

— Mais, malheureuse, je n'ai plus un franc, plus un sou ! j'ai tout mangé Ijje vous ai tout donné, et il m'est impossible de justifier certains actes irréguliers.

— Ce n'est pas d'une extrême délicatesse ce que vous avez fait là, messire Adolphe !

— A qui la faute ?

— C'est la mienne peut-être ?

— Oui, la vôtre !

La princesse lui lançait un terrible regard. Il s'aplatit :

— Non ! non! ce n'est pas votre faute! J'accepte toutes les responsabilités... Mais vous êtes riche, très riche, et vous me sauverez ?

— En payant vos malversations, vos turpitudes ? Merci, monsieur, merci de la préférence... Je n'en veux pas !

— Madame, nous partirons ensemble, et vous m'épouserez, comme vous l'avez promis, en présence de votre hôte illustre, de Sa Majesté la reine de Suède.

— Vous vous faisiez millionnaire, monsieur...

— Alors, vous vous rétractez ?

Elle mit un gant, prit l'homme par la main et le traîna devant une glace :

— Regardez-vous donc, citoyen Adolphe, et dites-moi si la princesse Stradowska, jeune, belle, puissante, riche à millions, peut accepter pour époux un individu de votre espèce?

Piédeleu, hébété, fixa le miroir, se vit horrible avec son visage décomposé par la colère et les angoisses, et, se tournant vers Alexandrine assise, il dit, les bras croisés, la tète arc-boutée en arrière, dans l'attitude du Napoléon qui menace le Pape :

— Vous obéirez, ma chère! ' Alexandrine grondait :

— Vous vous imaginez, sans doute, être original et intéressant avec vos gestes d'Ambigu-Comique? Vous n'êtes que ridicule et boulTon, mon cher, et vous ne me forcerez pas à changer le nom que je porte contre le vocable aussi roturier que malsonnant de Piédeleu !

— Comte Piédeleu ! rectifia orgueilleusement l'échappé de la basoche.

— Ah! oui, c'est vrai, j'oubliais, vous êtes comte! dit l'aventurière, avec une ironie déguisée et joyeuse. Vous êtes comte, de par la grâce de Sa Majesté la reine de Suède et de Norvège !

Et tout de suite, hautaine et grave :

■ — ■ On n'épouse pas un homme ruiné et qui, 'de plus, est un voleur, monsieur!

— Vous êtes ma complice, madame, et, en outre, je suis votre créancier! Payez-moi !

— Restituez d'abord au comte de Tracy, à votre pupille légal; tout l'argent que vous lui avez volé !

— Vous abusez de la situation !

— Non, j'en profite! Mais laissons cela, je vous prie. Voyagez en Angleterre, en Suisse, en Amérique, dans l'Afrique centrale! Explorez la partie du monde qui vous conviendra le mieux; illustrez-vous par des découvertes! J'ai dix robes à essayer et une promenade à faire; je veux être seule!

— Alexandrine, ce n'est pas votre dernier mot?

— C'est l'avant-dernier, monsieur, et le dernier, le voilà : sortez !

Dès que Piédeleu fut parti, Alexandrine appela ses femmes qui la baignèrent, la lustrèrent et la revêtirent d'une gracieuse et matinale toilette de campagne; les servantes lui présentaient ses gants et sa grande canne Louis XIV, et sous un chapeau Lavallière, avec la large ceinture moderne, dissimulant un peu les grâces à la Rubens, avec sa toison blonde et dorée, et la mouche piquée à gauche, entre le nez mignon et les lèvres rieuses, dans le collant de la jupe en soie grise, elle était jolie et des plus Ver.sailles.

La porte s'ouvrit brusquement et l'ex-avoué, pâle, défait, plus abject que tout à l'heure, bondit dans la chambre.

— Encore vous? s'écria Alexandrine, exaspérée.

— Oui, encore moi!... Eloignez ces femmes!

Elle eut la sensation d'une catastrophe personnelle et renvova les servantes pour entendre l'organe hululeur de Piédeleu :

— Le commissaire de police! le maire! les gendarmes! M. Maze ! Ils viennent perquisitionner chez vous, afin de retrouver les diamants fournis par le joaillier!... Ils ont une ordonnance de référé, un mandat d'amener contre vous, peut-être! La reine de Suède n'est pas la reine de Suède! La reine authentique est à Paris, sous le nom de comtesse de Haga! Maze l'a vue; il lui a parlé ! 11 est furieux ! Tout le village aussi est furieux d'avoir donné son argent ! Alexandrine ! Alexandrine! qu'avez-vous fait. Alexandrine?

Stradovvska ne perdait pas la tête:

— Est-ce bien vrai, tout ça?

— Si c'est vrai, madame? Le maire, M. Yalbois, m'a tout dit, et, d'ailleurs, écoutez!

Une clameur retentissait dans la cour, et de sa place, à travers la croisée ouverte, la princesse aperçut les hommes de loi, et, derrière eux, le bijoutier de Paris, et des bourgeois, des industriels, des ouvriers d'Aubécourt, gesticulant et vociférant.

— Adolphe, demanda Alexandrine, est-ce que vous êtes toujours disposé à un petit voyage estival ?

— Plus que jamais !

— Filons ! Mon yacht est encore au Havre, et le chemin est libre ! L'aventurière montra une porte communiquant de ses appartements au parc

et, avant de sortir, elle bourra de billets, dor et de bijoux un sac de voyage, sans oublier la récente couronne de Maze, repenti, fournisseur breveté de la reine de Suè(ie et chevalier, comme Piédeleu, de l'Eloile-Polaire.

Ce môme jour, l'ex-avoué et l'ancicune marchande de tabac arrivaient au Havre s'installaient dans le yacht et voguaient en pleine mer, sur les immensités où les tempêtes passées ne laissent pas plus de regrets ni d'espérances que les orages de l'esprit et du cœur sur le fleuve humain.

Depuis les aveux de Sicaire, M""' de Méranqui, chaque année, fuyait les pages normandes et leurs tristes souvenirs, avait loué une villa à Dieppe, et Henriette allait et venait de Dieppe à Rouen.

Toujours galant, le marquis Raphaël se laissa convaincre par les raisons de la mère : il ignorait les secrets désirs de l'épouse, ses idées de divorce avec le second mari et de réunion légale avec le premier.

Henriette se croyait au bout du calvaire et s'indignait des lenteurs de la rédemption.

Des magistrats venaient d'établir l'erreur des juges, l'innocence absolue du comte, et cependant on gardait le comte prisonnier à Rouen. Eh ! quoi, ce n'était pas assez de douze années de bagne? Non! II y avait encore la fo-o-ôrme de Brid'oison ! Et c'est là où nos lois apparurent dans tout leur équilibre, dans toute leur justice, et dans toute leur beauté !

La prescription empêchait la revision du procès, et le forçat aurait la grâce, avec la réhabilitation devant la Cour d'appel de Rouen, toutes chambres réunies.

M. de Tracy allait recouvrer ses droits civils et politiques, mais la chose jugée demeurait jugée et, si le coupable était indemne, l'innocent ne serait jamais qu'un assassin réhabilité! Quelle folie monstrueuse ! Et, d'abord, pourquoi limiter à un espace de dix ans le droit des victimes? Pourquoi ne pas admettre toujours la revision d'un procès criminel, lorsque cette revision est possible? La prescription, elle ! mais elle ne devrait jamais être invoquée contre un innocent! Qui donc s'est trompé? qui donc a menti? qui donc a déshonoré la loi? Ce sont les juges, c'est le jury, c'est la Cour! Et il faut que devant cette erreur, devant ce mensonge, devant ce crime de la justice, la victime baisse la tête, trop heureuse que le Chef du pouvoir exécutif daigne lui accorder la grâce et que les robes rouges, égarées, jouent une comédie de la réhabilitation !

Et puisque la justice n'a à pas demander pardon à la victime et â la loi souffletées, et puisque la victime n'a pas été achevée et qu'il lui reste un peu de moelle et un peu de sang, pourquoi lui marchander l'honneur ? L'amnistie, elle, elTace jusqu'au souvenir du crime ou du délit ; un amnistié n'a pas de casier judiciaire; un réhabilité a son casier, annoté, il est vrai, mais il a son casier ! Ne serait-il pas juste d'augmenter les délais de la revision des procès criminels, l'espace de dix ans n'étant pas un sérieux obstacle à une nouvelle procédure? Et si la période écoulée est trop longue pour recueillir les témoignages, n'est-il pas logique et humain d'étendre à la réhabilitation les privilèges de l'amnistie?

Fort heureusement, le monde accomplissait l'acte interdit par la loi aux juges et de tous côtés arrivaient les lettres enthousiastes des anciens amis.

Libre, M. de Tracy put reprendre sa place au soleil. On le réintégra comme membre du Jockey ; on donna des fêtes en son honneur, et cette réhabilitation que la loi imbécile mesurait, les amis la firent éclatante.

Mise en demeure de choisir entre la mère, épouse d'un étranger, et l'homme qui avait tant souffert, et pour lequel elle s'était dévouée. Henriette n'hésita pas. Dès que les ventes frauduleuses eurent été annulées et que les manoirs eurent été purifiésde tous les contacts de l'aventurière, le gentilhomme et sa fille vinrent s'installer au château de Tracy où M""" de Méran désirait les rejoindre, orgueilleuse de sa maternité, avec toutes les vibrations de son premier amour.

LES MAUTYllS DE LA VIE i'.iO

Dans la nature, l'automne commençait, mais pour Henriette, c'était ie printemps, et jamais fleur humaine, alanguie sous les ombres, et puis, agitée, ballotée, presque brisée au souffle des orages, ne se leva en un épanouissement plus rapide.

' Le bourgeon venait d'éclater, et une sève généreuse montait, chassant la fièvre, redressant la taille élancée, dessinant la « ligne », lustrant les frondaisons brunes, les roseurs et les blancheurs, le rose des joues, l'incarnat des lèvres, le velours noir des yeux, harmonisant avec le sourire ce trésor de jeunesse, de grâce et de vie.

En cette fleur d'amour, dans ce sang virginal, il y avait du soleil!

Il sembla à Henriette qu'elle émergeait des ténèbres, et les choses qui l'eniouraient s'auréolèrent d'une splendeur inconnue ; tout lui paraissait beau ! Le château de Tracy avec sa façade blanche, ses toits pointus avec leurs girouettes dorées ; le parc et ses grands arbres, les eaux des bassins, et le panorama immense des campagnes, et les horizons réunis du ciel et de la mer lui donnaient des allégresses juvéniles, et rien ne la lassait, et tout l'exïiltait, la charmait, aux rayons de sa lumière à elle !

Le couvent, sans la moindre visite de parents ou d'amis et sans les moindres vacances? Le second mariage de sa mère ? La lutte?... Dieu ! que cela était loin ! A quoi bon y songer maintenant?

Chaque matin, M"'= de Tracy faisait de longues promenades à cheval, accompagnée de son père et des Yauzelet, arrivés depuis quelques jours et, sur leur route, bourgeois, ouvriers, paysans et matelots saluaient au passage.

Toute cette contrée normande était joyeuse du retour des Tracy : pour les recevoir, on n'arbora ni drapeaux, ni oriflammes, comme à la venue de l'aveaturière, mais l'émotion des braves gens désintéressés se mêlait au bonheur des pauvres, fatalement égoïstes, oubliant la grande princesse, dans leur rêve d'être secourus avec moins d'éclat et plus de certitude.

Un seul homme, vivant seul chez lui, tel un fauve en sa tanière, ne partageait pas l'allégresse générale. Birbin, abandonné de tous, méprisé encore plus que

haï, voûté, méconnaissable, abruti par l'alcool, laissait mourir ses légumes, tomber le deuil mensonger de sa blouse noire et jaunir le vert ruban du Mérite agricole.

Gerlrude, Baptiste et Claude le recueillirent, et il continua à boire, tout seul dans une grange lointaine, sous l'œil inquiet des animaux.

On avait célébré les fiançailles de M"° de Tracy et d'Edgard Vauzelet, quand un gros nuage vint obscurcir le ciel d'Henriette. M. de La Faye,en villégiature à Dieppe, était l'un des familiers du château, mais il avait ajourné l'aveu de son amour, dans la crainte de troubler les joies filiales de l'adorée.

Riche aujourd'hui, grâce à la succession d'un oncle, le baron accélérait le pas, en sa campagne amoureuse. Henriette l'aimait; elle l'aima davantage, sans lui dire l'engagement peu réfléchi qui la liait à Edgard et qu'elle n'osait pas briser.

Elle considérait Edgard comme un frère, et le jeune homme ne tarda pas à deviner en elle un autre amour; il ne crut pas la blessure profonde ; il attendit, observa, navré, mais courageux, loyal.

Cependant M. de La Faye veillait, attendait, lui aussi, et ses visites étaient plus fréquentes. Le soir, dans les jardins, ces deux jeunes hommes, qui ne pouvaient s'aimer, aimant la même femme, voyaient l'embarras de la situation, et, près d'Henriette, ils gardaient le silence, tandis que le comte Jean, M. etM""* Vauzelet parlaient de l'avenir, et que la vieille M"*^ de Francade, arrachée par sa petite-fille à M""^ de Méran, invoquait les étoiles.

Plusieurs fois, M"" de Tracy avait reçu des lettres de sa mère, des lettres datées de tous les coins de l'Europe, La marquise voyageait avec le marquis, et dans la dernière correspondance où elle annonçait son retour prochain à Dieppe, elle ne tarissait pas d'éloges sur le comte, s'informant de ce qu'il faisait, de ce qu'il disait, de ce qu'il pensait d'elle, tout entière "au gentilhomme dont -elle serait encore la femme, si elle avait consulté son cœur au lieu d'écouter son orgueil !

M' de Tracy lut ce billet que lui présentait Henriette ; il haussa les épaules, murmura le mot de « toquée », et dit à sa fille :

— Ma chérie, il faut répondre à ta mère, mais sans lui parler de moi !

Un jour, en l'absence de M. de La Faye, le comte glorifiait la bravoure du jeune gentilhomme, qui, pour le sauver, n'hésita pas à perdre sa situation au ministère de l'intérieur.

— Et La Faye, à ce moment, était pauvre 1 Je n'oublierai jamais cet acte de grandeur! La Faye a été sublime !

Edgard vit sa fiancée rougir et palpiter, et il baissa le front, M. de Tracy croyant observer un reproche dans l'altitude du jeune avocat, lui prit les mains :

Vous menacez de me ti'omper, de me déshonorer ?

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t42 LES MARTYRS \)E LA VIE

— Henriette et moi nous ayons le cœur assez large pour y loger notre double reconnaissance !

— Oh! balbutia Edgard, l'avantage demeure à M. de La Faye... Il a perdu sa place et risqué peut-être la misère !

— Mais votre père et vous avez, aussi bien que lui, risqué la prison en donnant asile à un forçat !

— Le beau mérite ! intervint M*= Ambroise. Vous ignorez donc, mon cher comte, que la magistrature et le barreau ne forment qu'une môme famille?... Les parents ne se mangent pas entre eux !

Cette ironie où pointait le souvenir des allures de M. Barthel, juge d'instruction, éveilla des rires, et, M""^ de Francadese tourna vers M""^ Vauzelet :

— On ne riait pas depuis longtemps à Tracy... Pourquoi, chère madame!

— Parce que le comte, votre gendre, était absent du château.

— Mon gendre !... Alors il y a deux Tracy ! J'ai deux gendres, Raphaël et Jean, et je n ai qu'une fille?... Vous seriez bien aimable de m'expliquer ce phénomène !

— Il prouvé, madame la duchesse, que vous êtes la meilleure des bellesmères !

M"* de Méran, depuis trois jours, habitait sa villa de Dieppe ; elle y était arrivée, seule, par un coup de tète, laissant le marquis à l'hôtel du boulevard Malesberbes, avec défense de venir l'ennuyer, et comme toujours, le pauvre Raphaël s'inclinait devant la volonté de sa femme.

De tout temps, la marquise Laure fut agressive et injuste envers son second mari, mais, à dater de la libération du comte Jean, Tamour de Raphaël, de ce tendre et élégant snob devint un insupportable fardeau. Elle brûlait du désir de revoir le premier époux, de se faire pardonner son erreur et de reprendre, comme si rien ne s'était passé, la vie charmante des initiales amours.

Pour obliger au divorce M. de Méran, elle s'ingénia, pendant leur voyage, à toutes sortes de conjugales tortures ; elle le critiquait dans ses moindre? gestes, il redoubla de petits soins; elle l'injuriait, il l'encensa de louanges exquises. Enfin, désireuse de l'irriter, dp l'humilier, de blesser le mari dans son amour d'époux et dans son orgueil de gentilhomme, un soir, à Séville, en une chambre d'hôtel, elle plaça ostensiblement sur la cheminée le portrait du comte de Tracy, l'image exécutée par Henriette chez les Vauzelot, et, comme le marquis s'en indignait, elle lui répondit de telle façon qu'il no remit plus les pieds dans la chambre de sa femme.

Or, ce jour-là, l'ex-comtesse, en grande toilette, avait donné l'ordre d'atteler et se disposait à se rendre au château de Tracy, lorsque M. de Méran fit une apparition inopportune.

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