L'ABANDONNÉ
— Pierre Fargue, levez-vous !
Celui auquel le pré-ident de la neuvième chambre venait de s'adresser, était
debout, mais si petit, si frèlo, qu'il ?e perdait au milieu des individus encore assis sur le banc.
— Fargue, levez-vous donc ! cria le magistrat, irrité. Une voix d'enfant répondit :
— Je suis levé, m'sieu.
Alors, M. Abel Désormeaux commença l'interrogatoire:
— Vous vous nommez Pierre Fargue ?
— Oui, m'sieu.
— Vous êtes né à Paris . . . Vos parents ?
— Morts.
— Ni père, ni mère?
— Personne,
En juge habitué à expédier des vagabonds et des chevaliers d'industrie, le président psalmodia le procès-verbal des gardiens de la paix . . « . . .en état de vagabondage... boulevard des Italiens. . . »
Et il conclut brusquement :
' — Pierre Fargue, vous reconnaissez avoir été surpris en état de vagabondage, dans la soirée du 7 novembre 1880^' i
— Je ne faisais pas de mal. . .
— C'est bon . . . Taisez- vous '.
Déjà, le magistrat empoignait le code, mais l'abandonné mit ses deux petits bras en avant comme pour arrêter les rigueurs de la loi ; et il y avait tant de souffrance dans ce geste suprême de détresse; il y avait tant de disproportion entre les familiers de la Correctionnelle et cet orphelin à tête brune, jeté là, sous la livrée grisâtre de la Petite-Roquette ; il y avait tant d'injustice et de malheur autour de ce corps tremblant et jeune, tant de larmes contenues en ces yeux rouges qui imploraient, au-dessus des hommes, le Christ immobile, qu'un frisson courut à travers le? robes noires el que le président Désormeaux sentit son cœur battre plus fort et s'ouvrir à la pitié.
— Voyons, mon pauvre enfant, vous voulez parler; nous vous écoutons.. Pierre gardait le silence, ne trouvant rien à dire; M. Désormeaux, qui tenait une
feuille de renseignements, l'encouragea:
— Vos parents étaient de braves gens... un bon ouvrier, n'est-ce pas, votre père ?
— Oui, m'sieu. . . un ciseleur sur métaux.
— Et votre mère, elle vous aimait bien ?
— Oh ! oui, m'sieu, elle m'aimait bien 1
Il essuya de grosses larmes et s'enhardit : ^
— Autrefois, nous étions heureux, . . Papa gagnait beaucoup d'argent. . . Il me donnait des jouets. . . Maman avait une belle robe, le dimanche, et on courait, tous trois, à la campagne. . . Mais, papa est tombé malade, en rentrant de l'atelier. . . Il a souffert des semaines et des mois... Il est mort. . Nous avons bien pleuré, et maman a dit : « Je t'aimerai pour deux, mon ange !.. Oh ! je travaillerai, va !.. . > Chaque matin, elle me conduisait à l'école, revenait me prendre, et tout le jour, presque toute la nuit, elle faisait marcher sa machine à coudre . . . Elle n'était pas forte, maman, . Ça l'usait; ça la tuait, m'sieu!... Quelquefois, un ami de papa, un grand rouge, entrait chez nous, et il criait à maman : « Pourquoi donc que vous gardez ce gosse?. . . Envoyez-le à l'hospice, et je vous épouse ! » Maman ne voulait pas; elle n'a jamais voulu, maman !. . . Ensuite, nous sommes restés seuls. . Il n'y avait pas de travail au magasin, et la mère s'est mise à faire des ménages . . , Elle toussait, toussait, ne mangeait plus, et l'autre matin, en m'éveillant près d'elle, comme j'allais l'embrasser, je l'ai sentie torte froide. . . Elle était morte. . . Le soir de l'enterrement, la concierge m'a dit de paitir. . . Nous devions deux termes, et le propriétaire a tout gardé. . . Alors, m'sieu, je suis descendu dans la rue, . .
Des murmures s'élevèrent, et pour masquer la bonté flagrante de notre ordre social, le président observa :
-- Il est évident que si l'Assistance publique avait été au courant de cette situalion, elle serait intervenue ., Et, il ne s'est donc trouvé personne pour vous recueillir, pour vous aider?
— Non, msieu. . persomie,.. . personne. . . J'ai essayé de mendier, mais je ne
savais pas... On me refusait, on m'insultait. . . Je n'osais plus. . . J'ai couché sous les ponts, dans les chantiers, dans les tuyaux d'égout pas encore posés. . . De bonne heure, je cherchais des os et des croûtons de pain dans les tas d'ordures ; mais, je n'ai pas volé ! . . . Un soir, j'avais bien faim ; j'avais grand froid ; je me suis arrêté pour regarder une maison toute dorée... Un petit homme à longue barbe, qui ramassait sur les trottoirs des bouts de cigarette avec sa canne pointue, a voulu m'emmener. . . Il me faisait peur !.. . J'ai couru plus loin... Mes oreilles bourdonnaient .. Les grandes lumières blanches des boulevards m'aveuglaient... Je n'en pouvais plus, . . On me heurtait. . . Et il me semblait que tout ce monde cherchait à m'écraser ! . .. Je tombai sur un banc... Je commençais à m'endormir, lorsque les agents me secouèrent pour me mener au poste où j'ai passé la nuit. . . Dès le lendemain, la voiture m'a conduit au Dépôt, ensuite chez M. le juge d'instruction, puis à la Petite-Roquette, et voilà, m'sieu. . .
Pendant la confession du jeune détenu, M. Abel Désormeaux, long et maigre en sa robe noire, les lèvres rasées, les favoris gris et courts, la toque aux galons d'argent un peu inclinée à droite, les yeux rêveurs sous un binocle d'or, s'était renversé dans son fauteuil. A ses côtés, les deux assesseurs, l'un très gros, chauve, sans barbe, le teint rose, la bouche épanouie ; l'autre, mince et poilu de blanc, avec le regard doux et vague d'une tête de mouton, venaient d'abandonner les dossiers qu'ils compulsaient.
Et les trois juges, visiblement émus par le récit de Fargue, oubliaient les autres causes, n'osant appliquer la loi barbare et injuste, la loi qui allait atteindre cet enfant, cet innocent, et le châtier — parce qu'il demeurait seul et pauvre — d'une peine plus lourde que toutes les corrections réservées à ses voisins.
On observait là, sur le banc des prévenus, une blonde grasse, habillée de soie jaune ; un sinistre voyou imberbe ; un grand gaillard en blouse bleue ; une vieille femme drapée de haillons, et, près d'elle, un beau monsieur en smoking, un gentleman frisé, pommadé, ganté, verni, les moustaches noires cosmétiquées, un boulevardier fort ennuyé du contact de ces gens — pas de son monde.
Celui-ci — un banquier-marron — avait ruiné des milliers de négociants, d'industriels, de bourgeois, d'ouvriers et de concierges, grâce à ces prospectus raccrocheurs qui annonçaient des 10 0/0 d'intérêts par mois ; celle-là — une marchande à la toilette — faisait le commerce des vierges , celle-là encore — la vieille — exploitait l'enfance et la torturait ; l'homme en blouse bleue devait répondre d'une escroquerie ; le voyou, de plusieurs vols à l'étalage. Mais, tous, ils en seraient quittes pour des semaines ou des jours de prison, alors que Pierre Fargue, l'enfant de dix ans — accusé d'être sans pain, sans vêture, sans abri — entendrait peutêtre la justice le priver de sa liberté, jusqu'à la vingtième année.
M. Abel Désormeaux se dressa vers le public :
— Y a-t-il quelqu'un dans l'auditoire qui réponde et veuille se charger de Pierre Fargue ?
Certes, au milieu du décor banal, entre la foule des témoins, des oisifs et des stagiaires, se rencontraient de bonnes âmes; mais, l'adoption d'un orphelin est chose grave, souvent impossible, parfois dangereuse Et si des poitrines gémirent, et si des yeux se mouillèrent de larmes, un silence accueillit les paroles du président.
Après avoir interrogé le ministère public, un jeune substitut, qui réclama l'application de la loi, M. Désormeaux donna lecture des articles 66 et 271 du Gode pénalet avant de prononcer le jugement, il dit tour à tour à ses assesseurs :
— Le pauvre petit... Jusqu'à quatorze ans seulement, n'est-ce pas?
— Oui, c'est bien assez ! fît le juge de gauche, dernier nommé et interrogé le premier, selon l'usage.
— Quatorze ans... Très bien ! insista l'homme de droite, en opinant de la toque. Aussitôt, le président, plein de la belle sérénité d'une conscience tranquille :
« — Attendu qu'il est suffisamment établi que le nommé Fargue (Pierre) s'est rendu coupable dans la soirée du 7 novembre 1880, du délit de vagabondage, déUt prévu par l'article 271 du Code pénal;
<( Mais que, d'autre part, le dit Fargue n'étant pas encore âgé de seize ans, échappe à la loi, etc., etc. ;
f< Le Tribunal l'acquitte du délit pour lequel il a été poursuivi, comme ayant agi sans discernement et ordonne, en conformité de l'article 66 du Code pénal, qu'il sera conduit dans une maison de correction, pour y être élevé et détenu jusqu'à sa quatorzième année. »
— Bravo ! cria dans la salle une voix qui se faisait l'écho de l'auditoire.
— Silence ! glapit l'huissier.
Malgré l'huissier, un a ah ! » de satisfaction monta de tous les cœurs.
La justice aurait pu condamner Fargue à la détention jusqu'à l'âge de vingt ans — et le public eût poussé un « oh ! » de révolte. Elle — la bonne justice — s'arrêtait à six ans de moins, et tant de miséricorde valait bien le « ah ! » général, le « ah ! » de victoire, le « ah ! » de la Fraternité !
Pierre restait debout, inerte, livide, ne comprenant qu'une chose, lui, c'est qu'on allait de nouveau l'enfermer et l'exiler loin du monde.
Et des pensées trop lourdes pour sa jeune imagination l'endolorissaient d'effroyables angoisses : il songeait aux parents morts, à la prière bégayée sous les yeux maternels, et, abandonné des hommes, il regardait là-haut, dominant ses trois juges — les bras étendus, les mains sanglantes, la tête douloureusement penchée, la poitrine meurtrie, les lèvres entr'ouvertes en un dernier appel et un dernier pardon, Celui qui a dit : « Laissez venir a moi les petits enfants ! »
— A quatorze ans, conclut M. Désormeaux, avec un geste dégagé, on le mettra en apprentissage 1... Greffier, appelez une autre cause...
Un garde de Paris toucha légèremenl l'épaule du détenu et lui fit signe de le suivre.
L enfant obéit.
Dans le couloir, son garde s'excusa presque de lui mettre les menottes : '< Que veux-tu, c'est la loi ! »
Ils descendirent l'escalier qui mène au Dépôt et à la cour de la Sainle-Cliapelle où quelques voitures attendaient.
On hissa Fargue sur le marchepied d'un des « paniers à salade )> ; on vous le vérouilla en l'une des cellules libres — et, le municipal tout droit et armé, au seuil de la guimbarde administrative, deux vigoureux chevaux emportèrent le contingent, vers la Pelite-Roquette.
Tout le long du trajet, Pierre fut agité, remué, secoué, balloté, comprimé, mouillé, essuyé, comme la salade à laquelle le véhicule doit son nom. Mais déjà, il avait accompli de la même manière le parcours du poste au Dépôt, du Dépôt à la prison et de la prison au Palais de Justice, et s'il ne s'y habituait pas encore, d'autres idées l'éveillaient pour de nouvelles terreurs.
Quand la voiture entra dans l'une des cours centrales de la Pelite-Roquette, un gardien en costume bleu sombre, la tunique brodée au collet de deux blanches étoiles, reçut le premier client; puis, il en vint d'autres, et l'on entendit, après les formalités du greffe, les voix des gardiens qui, de bas en haut, se répondaient :
— Envoyez le 4 !
— Voilà le 4 !
— 62, ici!
— 331, là!
C'était le tour de Pierre Fargue,
— Eh bien! et votre numéro? dit un des hommes, en nispectant la livrée du détenu... Allons, au greffe!
Fargue tira de sa poche une planchette où se lisait un numéro en lettre noires. Désormais, il n'avait plus de nom ; il redevenait le 1 09.
— Envoyez !
Au fur et à mesure, les jeunes prisonniers marchaient à droite ou à gauche des grands couloirs et des vastes bâtiments reliés ensemble par des tours ; ils suivaient des ponts de fer suspendus et se perdaient — sans bruit.
Les ombres bizarres que projetait l'enchevêtrement métallique des hauteui^ rampaient aux quatre coins de la cour et s'allongeaient sur les trois étages des fenêtres closes et de la petite grille de cellules. Pas un arbre ; pas la moindre verdm-e automnale ; une fontaine dormante. Plus d'envoi de gardien à gardien ; plus une parole ! Seules, les ombres vacillaient, dansaient, éperdues, sous le ciel mort ; et il régnait là un tel silence des êtres que les choses en étaient endeuillies et accablées.
Placide, grand homme roux aux yeux de veau, l'un des surveillants du premier
étage (sections déjeunes détenus et quartier de « la correction paternelle »), attendait le 109, au bout du pont.
Il le mena vers la cellule que l'enfant avait quitté, le matin, pour se rendre à l'audience.
— Combien as-tu attrapé 't
— Jusqu'à quatorze ans, répondit Pierre, avec un gros sanglot.
— Quatorze ans ?... Eh bien ! je te conseille de te plaindre !... Mais, mon garçon, il y en a beaucoup qui n'ont pas fait plus mal que toi et qui écopent in'?,qu'k vingt ans !.... Voici ton numéro... As-tu faim ?
— Non, m'sieu... Merci...
— Tu sais, si tu as besoin de moi, place la cheville dans le premier rond du guichet. . . En bas, c'est pour le sous-entrepreneur. . .
— Je voudrais faire quelque chose, m'sieu. . . Je m'ennuie tant!
— Le travail manuel n'est obligatoire qu'à partir de la douzième année. . . Enfin, puisque tu as bon courage, 109, j'en dirai un mot à monsieur Biaise Talandier, le gardien chef. . . Ça t'amusera de faire des fleurs, des couronnes mortuaires ou des lanternes vénitiennes ?
— Oh ! oui ! . . . Si l'on m'apprenait. . .
-- Le sous-entrepreneur, monsieur Eugène Chabrol te montrera, si le cheff l'y autorise. . . En attendant, tu as.des livres que t'a donnés l'instituteur, monsieur Jean ?
— Oui, m'sieu. . . Mais ça se brouille... Je ne sais pas assez lire pour lire toujours ei je n'ai pas la force de penser. . . longtemps, m'sieu.
Sur cette parole peut-être profonde, l'homme sortit et mit le verrou.
Toute semblable aux autres, la cellule, pavée de briques, mesurait deux mètres cinquante sur deux mètres, en largeur et en hauteur. Il y avait une table, une chaise, et quelques ustensiles de propreté, un lit de fer adossé à la cloison et dont la garniture devait être repliée, le matin.
Par la fenêtre cadenassée et aux vitres dépolies, entrait un jour blafard. Le carreau grillé et le guichet de surveillance laissaient siffler un courant d'air, et la petite prison — malgré le calorifère central et invisible — était lugubre et froide, d'un froid de tombeau.
Depuis trois semaines qu'il vivait ou mourait là, Pierre Fargue exécutait les divers articles du règlement, sans s'attirer aucun reproche. Le matin, à sept heures [six heures, en été) on sonnait la cloche du réveil : après la prière qu'un des enfants balbutiait tout seul, au milieu-du couloir de chaque division, les jeunes détenus allaient. ;i tour de rôle, se laver à la fontaine cellulaire. Entre les trois repas de la matinée, de midi et de quatres heures, entre les gamelles distribuées isolément aux prisonniers, les autres — les âgés d'au moins douze ans — avaient huit heures de travail industriel ; mais, comme eux tous, Fargue descendait au promenoir et passait une heure à l'école, dans la chapelle.
Placide lança vers le lit de Pierre un paquet de vêteracntâ.
Liv. Ss
Maintenant, Pierre se retrouvait encore seul devant la table du 109.11 admira des images religieuses, des saints et des saintes, des anges, un cadeau de l'aumônier; puis il fit un devoir d'arithmétique^ mais déjà, les ténèbres emplissaient la chambre, et le studieux élève qui se privait des gravures dentelées et dorées, de toutes les visions éclatantes du Paradis lointain, dut abandonner son labeur.
Alors, les réalités vengeresses chassèrent les tableaux d'une enfance jadis heureuse, et tout espoir s'évanouit, sous le torrent des larmes maîtrisées. 0 mon Dieu, que d'épreuves! Que de rigueurs! Que d'abominables angoisses ! Pourquoi?... Est-ce que le père n'avait pas donné l'exemple de l'honneur et du travail! Est-ce que la maman n'avait pas été une chrétienne, honorable et vaillante, jusque dans la misère, jusque dans l'agonie?
11 ne pleurait plus ; il était très grave.
Fargue oubliait les petits camarades de l'école, les jeux, les soleils du dimanche, le foyer du bonheur, et sa pensée le transportait à l'audience de correctionnelle. Vraiment, il s'étonnait que tant de gens se fussent dérangés pour un ch^tif garçon comme lui. Et des messieurs, du beau monde! Les trois en robe noire, avec leurs toques argentées, l'autre, plus jeune et également en toque et robe, qui ne prononça que deux mots ; « La loi... » puis, d'autres encore, le greffier, les gardes, les avocats, les huissiers, les témoins, les curieux III songeait à ses voisins du banc, à ce personnage qui, seul, bravait les juges, de son regard d'aigle, pendant que le troupeau — les dames, le voyou et le maquignon en blouse — restait, humble, les yeux au parquet.
Celte idée l'humiliait que personne n'eût répondu à l'appel du président : « Quelqu'un veut-il se charger de Pierre Fargue?... « Non, personne!... Et il se disait : «Hélas! qiie vais-je devenir!... Si quelqu'un m'avait réclamé, oh ! comme je l'aurais aimé, celui-là!... mais non, personne!... » Et, il comprenait que la vie est mauvaise, que tout est mort pour les enfants qui n'ont ni père, ni mère!
La porte s'ouvrit, et une voix cria :
— La soupe I
Dans le couloir, escortés par les gardiens, trois bu quatre jeunes hommes, vêtus du costume des prisonniers, apportaient de cellule en cellule des gamelles de fer-blanc où Ton voyait nager, entre les légumes et le bouillon, des lichettes de viande.
Ces individus, au nombre de quarante, aidaient les vingt-cinq gardiens : on les nommait « hospitalisés », et on les hébergeait là, eux sans gîte, à la sortiedela maison de Nanterre.
"409 prit en tremblant la gamelle et un morceau de pain :
— Merci, m'sieu.
— Il est défondu de parler! hurla Placide.
Et referaiant la porte, il dit à ceux qui l'entouraient :
— Ce serait du propre, si l'on autorisait les conversations de nos trois cents quarante numéros! Nous en entendrions de belles, avec les adultes du deuxième, un tas de marions !... 11 n'y a que les cochers et les loueurs de garni, au troisième, qui aient le droit de bavarder ensemble dans leur cour — et ils ne se gênent pas, ces messieurs!,.. En route, vous autres !
Pierre Fargue mangea à peine, et vers sept heures, dès que le détenu fut au lit, Placide entra sans dire un mot pour enlever la gamelle, le petit lumignon et les vêtements. Ainsi, chaque soir, afin de prévenir toute velléité d'évasion, les gardiens faisaient une rafle complète des habits de leurs prisonniers.
L'enfant ne dormait pas. tl entendait, à de réguliers intervalles, le veilleur qui marquait son pa^soge au tableau de ronde. Cet homme, chaussé d'espadrilles, une lanterne à la main, opérait la déclanche d'un morceau de fer sur le cadran nocturne; il élevait son falot, braquait un œil au guichet. Comme toutes les nuits, il passa douze fois, d'heure en heure, et par l'habitude des trois semaines écoulées, Farguenotait les longs espaces — avec lebruitdu tableau et les indécises lueurs de la lanterne rouge.
A la septième du jour, tandis que la cloche sonnait. Placide lança vers le litde Pierre un paquet de vêtements :
— 109, à la fontaine!
En bras de chemise, muni d'un essuie-main, d'une terrine et d'un savon, le •détenu courut à la fontaine.
— Plus vite que ça !
— Un autre !
— 109, au promenoir!
Fargue rentra dans la cellule pour compléter sa livrée grisâtre, et chaussé de sabots, coiffé d'une casquette, tenant à la main son numéro, il descendit les ponts de fer.
Des hommes le mirent « en récréation ».
Sous le froid vif, il marchait en une des vingt cours grillées, cages étroites et aux murailles hautes, mais qui tout de môme laissaient voir un peu de ciel.
— Une... deux!
Là-bas, au centre du chemin de ronde, un gardien commandait les exercices d'assouplissement :
— 58... Une... deux !... Autant!.., Une... deux !...
Entre les séparations des cours voisines, quelquesjeunes moineaux essayaient ;de se poser. Fargue aurait voulu leur donner du pain ; il en cherchait, lorsque, tout à coup, une grosse boulette qu'on venait de jeter par-dessus la muraille, tomba près de lui.
— Du pain! fit-il, heureux... Ah ! j'en apporterai tous les jours!
Et comme il ramassait la boulette et s'arrêtait surpris, en l'émiettant, d'y
trouver un billet, deux honorables et vieux moineaux — les parents des jeunes — commencèrent de piailler : « Tui ! ïui! Tui!... Petits vagabonds, ne restez pas là!... Tui! Tui! Tui!... On va vous juger, vous griller, vous numéroter!... Tui! Tui! Tui!... Venez avec nous dans les greniers ouverts!... Tui! Tui! Tui!.. La liberté vaut mieux que le mouron des cages!... Tui! Tui! Tui!... Vous naquîtes moineaux et non pas serins!... Nous veillons sur vous! nous vous nourrissons, nous vous protégeons !... Tui! Tui! Tui!... Chez nous, il n'y a pas d'abandonnés!... Tui! Tui! Nous ne sommes pas si égoïstes et si lâches que les hommes, et vous n'êtes pas si bêtes que leurs petits ! . . . Fuyez ! ... C'est la tristesse ! . . . Fuyez ! . . . c'est la honte ! . . . Fuyez ! c'est la mort ! . . , Fuyez ! . . . Fuyez ! . . . Fuyez !.. Tui!... Tui!... Tui!... Tui!... Tui!...
Et les libres oiseaux, dédaignant la pâture, s'envolèrent de la Petite-Roquette, en un joyeux battement d'ailes.
Pierre les suivit d'un triste regard, et il déploya le billet :
« Si t'es un bon zig, envoie-moi du tabac par-dessus le mur... Je me languis de ne pas chiquer.
Michel Espidac, dit Le Mufle — N" 215. »
P. -S. — Sur le bifton de réponse, indique ton numéro. »
Le 109 réfléchissait au moyen de faire savoir à son correspondant qu'il n'avait pas de tabac, mais l'heure du Mufle était écoulée, et le gardien gronda :
— 215, en cellule!
D'autres détenus occupèrent à la queue-leu-leu, et toujours isolément, les vingt cours grillées du promenoir.
A onze heures, Fargue eut, en cellule, la visite de l'aumônier, M. l'abbé Hugues d'Aulzon.
Ce prêtre, grand et robuste, â.gé de quarante ans, venait de solliciter, au retour des missions lointaines, la lourde tâche de la Petite-Roquette. Les cheveux courts, le visage bronzé, les yeux pleins d'intelligence, d'énergie ou de douceur,, il portait toute la barbe noire qui masquait le rabat de sa soutane.
L'abbé Hugues prit place sur l'unique chaise, et attirant le malheureux contre son cœur, il le baisa au front :
— Ne tremble pas ainsi, mon pauvre bébé...
Il gardait entre ses mains les petits doigts glacés du promeneur solitaire et s'appliquait doucement à les réchaufl'cr.
— Voyons, ne tremble plus... Tu me fais mal !
Puis, il lui parla de Dieu, du souverain Juge auquel on devait ofi"rir se& tristesses. Dieu les acceptait toujours, et s'il nous châtiait dans ce monde, il nousrécompensait dans l'autre.
Mais, vraiment, l'épreuve semblait trop hâtive pour être efficace ; elle semblait trop dure à l'ancien et brillant soldat, au gentilhomme issu d'une des plus illustres familles de Lorraine, au missionnaire, habitué, lui, à subir toutes les privations et à se moquer de tous les dangers.
— Bientôt, dit-il, nous t'enverrons en colonie, et là-bas, du moins, tu vivras au soleil !
Après la soupe de midi, Placide vint ouvrir la cellule du 109 :
— En classe !
Le long des ponts, Fargue exécuta les ordres de marche des surveillants : € Par ici !.. . Par là !.. . Droite ! . . . Gauche ! . . .
En entrant dans la rotonde centrale, tour isolée où se trouve la chapelle qui sert à la fois au culte et à l'école, chaque détenu pendait son numéro à la stalle, dont il faisait aussitôt jouer la mince porte de bois pour se mettre lui-même en cellule.
Les prisonniers arrivaient, un à un, de leur division.
Sur les cinq cents boîtes, disposées devant l'autel, en amphithéâtre, une quarantaine seulement était garnie. De petites têtes, blondes ou brunes, toutes rasées, en émergeaient, les unes, douces, confiantes et naïves, d'autres, bizarres, tourmentées, d'autres encore, scélérates, presque féroces et mûries par le vice. Et de même que, sous le dôme, la section des jeunes détenus offrait moins de banalité qu'une classe d'écoliers, ainsi, M. Jean, l'instituteur de la Petite- Roquette, debout près de la mappemonde et du tableau noir, vêtu d'un pantalon, d'un gilet et d'une redingote sombres, avait un langage de circonstance — plutôt des gestes que des paroles — et quelque chose de très spécial, de douloureux et de comique, dans ses allures lourdes d'homme grisonnant et trapu, dans sa tête ronde et glabre de comédien, de pénitent ou de forçat.
M. Jean, la craie à la main, allongea de belles lettres anglaises sur le tableau noir : La Paresse est un des sept péchés capitaux, et il dit :
~-213,épelez!
— J'sais pas, grogna une tête brune et macabre au nez aplati, aux narines dilatées et sensuelles, dont le regard — deux cavernes qui bien que lumineuses, semblaient vides, tant elles étaient démesurément vastes — et les lèvres gloutonnes, exhibant une double rangée de dents blanches, toujours prêtes à claquer et à broyer l'argot, justifiaient son sobriquet de Tête-de-Mort.
— 11 n'a pas d'instruction, Tête-de-Mort, et j'en ai, moi! ricana une figure simiesque, un véritable singe rouge, avec des rapports à l'orang noir, de la tribu des catarhinins: la peau olivâtre, les membres longs et grêles, la cloison nasale très étroite, dirigée en bas, le torse énergique et svelto, les yeux vifs, le museau proéminent.
Il lui manquait la queue, le poil de la bête et les favoris roux, mais son
14 l,I<:S M, MIT Y II s I)i: l,A VU',
ang'lo facial dcmonrait inr(Vionr h relui do la plupart dos jounos calarhinins.
— Silonco, 21 r; !... 10!», ôpcdoz!
Farf,Mio voulut se lovor coiniuo autrefois à l^qjjxl du niaîlro; il s(! liourtn (îouli-c le plafond do la l)oii(î, ol lo choc eut le pouvoir d'arracher des iiravos et dos rii'os j\ ses voisins.
— Pan ! (it oucor(» le 21.'].
L'inslitiiloiir se drossait:
— 2iri. pondant doux jours, vous serez privé do récréation, de correspondance ol do visites.
— Zut!
— 21 r», je vais vous onvover au cachol
— Zut!
— Le 2ir». au cachot!
Un ^^ardion tenait Uî 21.') et l'obligeait Ji sortir par le chemin do rondo, lors(|M(! 'léte de-MorI <'ria:
— ('o n'est pas chou(^lto !... Le Mulle est mon hild; je l'adore (^L je le défends! Vous, rinstilutour, vous Atos...
— Au caolvot, le 213!
Michel Espidac, dit Le Mulle, etAu{;:usto fioussard, dit TAte-de-Mort, suivirent les geôliers, et IMorro Fargue put oNsorvoir dans h; 215 son correspondant du promenoir cellulaire. Les détenus, âgés le premier de douze ^ans et l'autre de treize, inspirai(!nt tous doux ?i l'orpliolin une instinctive horreur.
— 10!), opoloz!
— (irand La, L;i. f;randP-a Vd. r-e-s, res-s-c, se... Paresse... .— Trfîs hion, 100... A vous, 17.
(iolui-ci — un petit nijgre, nommé Poléma — continua l'épellation avec les « massa » et les divers vocables de sa race; puis, monsieur Jean, ayant lorminé un cours do géographie et distribué quehjuos devoirs, tous los pi-isonniors. un à un, regagn(>ront hnirs cellules.
Les jours et los nuits s'égrenaient, pareils, à l'exceplion du diniaïicho on los enfants et los adultes — (piand ces derniers en exprimaientle désir — assistai«'nt à la messe, touj( urs captifs dans les stalles de ramphilhoàtro.
Pour occuper la journée do repos, un détenu, [)orché sur la hante chaise d'un couloir, lisait de belles aventures, mais les chambres restaient loi niées, et la voix n'arrivait jamais il franchir, nette ot précise, lo petit judas. (]tMix qui démèlaionl (pudquo (dioso, laissaient courir ot s'exalter leur .'\ino Nai^abondo, au milieu dos incertitudes, des erreurs otdes mensonges, entre los héros do soie et d'or, tous honnêtes, riches, généreux, et si loin, hélas! de tant de mis(>ro!
Farguo n'osait pas ronouvcdor sa demande do travail à Placide qui n'y songeait plus. l'^t il entendait los mômes *>niits aux mômes heures, et il soullrait
du même et terrible silence. Un mouvement d'horloge — une mécanique cérébrale nouvelle — avait, chez l'enfant, remplacé le système habituel de nos idées, de leurs germes et de leurs éclosions.
Des lectures, il ne voyait que l'assemblage des lettres et des phrases; de l'écriture, il ne voyait que les lignes, sans pouvoir extraire une idée générale.
La parole morte, tous les ressorts de l'activité humaine ankylosés, toutes les cases de l'intellect presque fermées, les ordres des gardiens et les leçons de l'instituteur venaient s'implanter en lui, non plus comme dans un être vivant, mais comme sur une chose docile. Avec la crainte des geôliers, avec l'eft'roi de l'isolement, l'angoisse des ténèbres, la privation, en dehors d'une heure par jour, du moindre lambeau d'azur, le petit prisonnier sentait ses forces diminuer, son cerveau vide s'obscurcir. Et plus que tout, le silence, un silence fait de deuil, un silence si profond qu'il devient à l'esprit comme une matière tangible — dans l'amplitude des gouffres et les lourdeurs de masses inertes successives et correspondantes à la durée — le monstre du silence environnait sa victime.
Ecrasé par le mystérieux fardeau, le jeune détenu en arriva à regretter les quelques aurores de malheur où il errait, sans pain et sans gîte, disputant auxchiens les boites à ordures. Autrefois, il marchait, galopait, le ventre creux, mais à l'air, au soleil, et maintenant, la ratouille des prisons TétoufTait ; il haletait, esclave de l'ombre, les mains glacées, le front endolori, les idées perdues.
Sa pauvre psychologie d'enfant ne dépassait pas les limites ordinaires : mais s'il demeurait incapable de noter la déperdition des éléments intellectuels, il pouvait mesurer, au trop large de ses habits, le désastre physique.
Un matin. Placide qui depuis plusieurs jours retirait encore à moitié pleine la gamelle de Fargue avertit Biaise ïalandier, gardien chef, en train d'arpenter les couloirs.
— Chef, le 109 ne se nourrit pas.
— Malade ?
— Il dit que non... Le 109 a maigri beaucoup... Il a l'airidiot, ce garçon- là !
Talandier, petit homme aux moustaches noires, très droit en son costume d adjudant, se dirigeait vers la chambre de Pierre, lor.<;qu'un bébé de cinq ans — un détenu qu'on n'osait pas mettre en cellule — monta « à quatre pattes » l'escalier et vint se jeter entre les jambes du chef.
— 302, sourit Biaise, je t'ai défendu de me suivre... Descends techaulTer au greffe... Où ton cerceau ?
Le 302 se cramponnait à l'homme et ne voulait pas le quitter. Il le suivait du erefle à la cour et de la rotonde aux couloirs ; il le suivait, tel un barbet chétif aunuL-l cet homunculus ressemblait, avec sa tête noirâtre, sa livrée grise et poilue, ses pattes frêles, ses yeux ronds, mouillés et brillants.
Placide tira le verrou du 109, et, à l'entrée du chef, Pierre se leva, se découvrit et salua militairement.
— 109, dit Talandier, on ne mange plus à ce qu'il paraît... Et pourquoi ne mange-t-on plus ?
— Je n'ai pas faim, m'sieur le gardien chef,
— Si tu es malade, on va te porter à la visite.
— Non, m'sieur le gardien chef, je ne suis pas malade.
— Tu t'ennuies ?
L'enfant, habitué au silence, répondit négativement d'un signe de tête ; puis il éclata en sanglots.
— Regarde, continua le chef, en désignant le 302 qui attendait au seuil de la porte ouverte, nous en avons de plus petits que toi... Du courage, 109!..
Mais, le soir, Pierre ne toucha pas à sa gamelle.
— Est-ce que la soupe n'est pas bonne ? vociféra Placide.
— Si... Je crois...
— Les haricots sont assez cuits ?
— Oui...
— Eh bien, alors!
Boulevard Péreire, dans le petit salon de l'hôtel Kerden, tante Yvonne, ce matin de décembre, travaillait à un ouvrage de tapisserie.
En robe mauve, coiffée d'un léger bonnet de dentelles précieuses et sombres, elle était assise devant la cheminée et les flammes claires et joyeuses, allumaient son visage aux tons de vieil ivoire. Toute petite, svelte, avec une chevelure grise poudrée, les yeux bruns et doux, les traits délicats, un peu effacés, un peu ridés, elle ne cherchait point les artifices pour combattre l'injure de la soixantaine, mais elle s'enorguellissait de ses dents blanches et souriait volontiers d'un sourise aimable, souvent spirituel, toujours indulgent et affectueux.
Vieille demoiselle, tante Yvonne Kerden ignorait ces amertumes que beaucoup de filles anciennes étouffent en leur âme et dont le regain parfois les irrite. Si pour elle, comme pour toutes les vieilles gens, le passé était plein de vides et de deuils, au moins l'avenir germait dans une créature adorable et adorée.
Elle avançait, gaulée de gns perle, la cravache à la mam.
Les doigts fuselés manœuvraient l'aiguillo à travers le canevas; et de temps à autre, la douce personne observait la pendule de rocaille, un bijou du siècle dernier :
— Midi!... et pas rentrée !.... Encore quelque folie!
Yvonne se levait, inquiète, nerveuse, quand le salon, presque triste aux lueurs des bûches moribondes, avec ses fauteuils et ses canapés de bois recouverts de tapisseries, ses tables de laque, ses consoles de marbre, ses bibelots, ses chemins moelleux et ses lourdes tentures, s'illumina comme sous une flambée de soleil.
M"" Marie-Thérèse Kerden venait d'entrer.
Elle s'avançait, haute et fière, gantée de gris-perle, la cravache à la main. Sous son petit chapeau d'homme, un flot de cheveux [blonds cuivrés aux éclats métalliques, s'enroulait en d'énormes torsades : le visage, encore animé par une course rapide, la peau rose et vivante, la taille souple et moulée dans la robe de eheval d'un drap bleu-marine, les hanches fortes, balancées d'ondulations légères et inconsciemment voluptueuses, les pieds mignons comme les mains, et chaussés de bottes jaunes dont l'une était éperonnée d'argent, les yeux noirs, très grands, fi'angés de longs cils d'or, irradiés de lumière, en l'estompe apaisée des arcades et de leurs blondeurs, le nez aquilin aux ailes délicates le menton un peu charnu, frappé d'une fossette, les oreilles délicieusement ouvragées, les lèvres de chair neuve, humides et vivaces, fleurissant d'un sourire les quenottes, au pur émail — elle resplendissait de toute la virginale aurore de ses dix-sept ans.
Il y avait en elle de la chaleur, du sang, toute l'élégance de la Parisienne, et aussi quelquefois un nonchaloir exotique, au sortir d'un rêve génial d'artiste.
De ses beaux bras, elle entoura le cou de tante Yvonne, puis l'embrassa sur le front et les joues;
— Ne vous fâchez pas, matante... Je n'ai pas voulu vous réveiller; vous dormiez si bien !... A huit heures, je suis partie pour le Bois...
— Seule?
— Mais oui, toute seule, avec, à la distance réglementaire, mes deux grooms Tom et Jack, qui me suivaient... Un bois merveilleux !... Des fourrés d'un jaune !... En l'air, une valse de copeaux d'or !,.. Si j'étais un grand peintre, au lieu d'être une médiocre statuaire, je me paierais ça! En bas, puisqu'il faut redescendre : un monde « sélect », comme on dit, quelques officiers en tenue, des cuirassiers, des chasseurs, des dragons, le général de Bartignac, la duchesse de Melcuès, une amazone admirable, M. Valbeau, le leader de l'Extrème-gauche, l'adversaire de mon cher oncle et tuteur Mercier-Lacombe, enfin des gommeux, des rastas de l'Amérique du Sud, très jolies, très gentilles, d'ailleurs... Sultan, mon nouveau cheval, n'a pas été gentil, par exemple; il se cabrait, faisait des sauts de mouton, essayait le grand
écart pour flalter sans doute une ancienne danseuse, étinceiante et de mauvais goût, perchée sur une bête horrible, que trop de vieux messieurs saluaient au passage... La dame, pas le cheval.
— Et tu n'as pas eu peur ?
— De la vieille danseuse? Oh ! non!... Quant àSultan, nous nous sommes compris, et il m'a juré, dans un hennissement gracieux, de devenir aimable... Tante Yvonne, je meurs de faim!
— Je n'attendais que toi.
— Ah ! j'y songe... Après déjeuner, je vous emmène.
— Où ça ?
— C'est une surprise.
— Et tu demandes que je te suive, sans savoir où tu me conduis ?
— Précisément.
— Alors, je refuse.
— Vous êtes bien trop bonne pour cela, ma chère petite tante.
— Folle :
— Au retour, vous me remercierez.
— Encore faut-il que je sache...
— Rien du tout!
Et, s'esquivanl, Marie-Thérèse ajouta :
— Du reste, si vous ne voulez pas m'accompagner de bon gré je vous enlève! Dès que les deux femmes de M"" Kerden eurent aidé leur jeune maîtresse i
échanger son costume d'amazone contre une toilette de sortie presque grave, k demoiselle ordonna à l'une des servantes :
— Louise, vous direz à Antoine de faire atteler le landau... Ma tante et moc. sortons immédiatement après déjeuner.
Puis se tournant vers la seconde femme :
— Julie, vous allez ranger dans mon atelier... mais avec des précaution* pour mes plâtres et mes terres cuites... Si vous devez briser quelque chose, prenez plutôt de la vaisselle...
Louise et Julie, deux brunes et correctes soubrettes, s'inclinèrent, é. M"' Kerden reparut au salon pour offrir son bras à tante Yvonne et la conduire en la salle à manger dont un valet de pied ouvrait les portes.
A table, lu jeune fille dit :
— Je viens de donner des ordres, et le landau sera prêt.
— Enfin où me mènes-tu ? insista l'ancienne.
— Ne vous tourmentez pas... Vous ne devineriez jamais... Qu'il vous suffise d'un mot : c'est une œuvre charitable !
Debout, derrière les dames, un maître d'hôtel en frac noir et cravate blanche, les servait.
£0 l'ES MARTYRS DE LA VIE
— Des pauvres à domicile, peut-être ? fit tante Yvonne, en acceptant du maître d'hôtel une côtelette jiapillotée.
— Owi, chère tante, des pauvres malheureux à domicile.
— Moi, je pensais que tu assisterais au cours de M. Sosthène La Palme et que nous irions ensuite au sermon du Père François Bazincourt...
— Nous entendrons, dimanche, le père Bazincourt qui est à la fois, un savant, un grand cœur et un homme très simple, l'orgueil de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit... M. Sosthène La Palme, lui, fait son cours le jeudi, et jeudi, ce n'est que demain, même au Collège de France.
— C'est juste.
Le domestique s'éloigna, et la grande demoiselle se mit à becqueter une grappe de raisins plongée dans un verre d'eau :
— Est-ce qu'il vous amuse, M. La Palme, avec ses théories, au sommet desquelles on a plus froid que sur le Mont-Blanc?... Soyez franche, ma tante, est-ce qu'il vous amuse ?
— Non, mais...
— Pourquoi donc allez- vous l'écouter? Pourquoi m'y entraînez- vous ?
— Parce qu'il est bien qu'une jeune fille du monde...
— S'ennuie, par pose et par chic, n'est-ce pas?
— Tu as des expressions qui me font trembler !
— Je les retire ; mais, avouez-le tout de même : M. La Palme est stupide ?
— Marie-Thérèse !
— Oui, ma tante, ce philosophe-académicien, un songe-creux...
— Tu oublies que M. La Palme est l'un des amis intimes de ton oncle Désiré, ée cet excellent Mercier-Lacombe...
— Oh ! quant à celui-là, c'est le modèle des députés et des braves gens, l'honneur de la Charente... Mon oncle Désiré, loyal, simple et généreux, je l'aime autant que je déteste l'immortel Sosthène!
— Ce pauvre M. La Palme!... Tu lui gardes rancune, depuis qu'il s'est permis de te donner des conseils, au sujet de ton bas-relief : La Tribu errante...
— Jolis, ses conseils!
Marie-Thérèse se leva, prit une pose académique, et imitant les gestes onctueux et l'organe sonore du professeur :
— Voyez- vous, mademoiselle, en art, il faut de l'idéal !... Sans idéal nous ne pouvons que nous courber dans les fanges et nous dégrader en des œuvres stériles! Qu'on ne me parle pas de document, ni d'observation directe! Pourêtre vraie, an sens psychologique du mot, la vérité doit être belle et pure ; elle doit incarner à nos yeux et à notre pensée, non point le spectacle des misères humaines et banales, mais le thème infini et glorieux des suggestives ivresses ! L'idéal, ah ! l'idéal , tout est là!... Vos petites musiciennes de la Tribu errante, je leur voudrais des
corps moins chétifs, Jes membres moins glacés, des regards moins douloureux ; elles seraient, si j'ose m'exprimer ainsi (je l'y autorisai), elles seraient plus nobles, plus angéliques, plus divines ; elles seraient des bienheureuses, avec dans leurs yeux les clartés de l'au delà... » Je hasardais : « Mais, monsieur le professeur, les petites musiciennes ont froid et faim, et malgré les guitares, les harpes et les violons, personne ne les invite à se chauffer, et personne ne leur jette de sous, ni de pain, ni même de gâteaux!... Monsieur, tout cela ne rend pas gai! » 11 reprit et conclut : « Eh ! qu'importe, mademoiselle, si l'idéal les élève et vous élève en même temps, loin de la matière, vers les domaines de la splendeur ! »
— Enfant terrible! soupira Yvonne qui riait aux larmes.
— Et son discours de réceptionàl'Académiefrançaise!.., Vous souvient-il?... On ne saurait imaginer rien de plus plat, de plus vide et de plus incolore !. .. Quel style!... La Palme, mais, c'est monsieur Joseph Prud'homme, l'ange de philosophie, la gloire du genre poncif et... pompier!
— De grâce, Marie-Thérèse, plus de ces vilaines expressions! Elles peuvent être tolérées chez ton professeur, M. Gustave Dombre ; elles sont au moins bizarres chez une jeune fille... Plus d'argot d'atelier, mignonne...
— Oui, matante.
Quelques minutes plus tard, les dames Kerden, chaudement emmitouflées de fourrures, montèrent dans le landau stationné sous le péristyle de Ihôtel. Le valet de pied attendait désordres.
— A la Petite Roquette! lui jeta Marie-Thérèse. Yvonne eut un cri de révolte :
— Tu dis ?
— Je dis : A la Petite Roquette... C'est là ovi nous allons...
— Mais, c'est une prison ! Tu me mènes visiter des bandits, des voleurs, des assassins !
— Calmez-vous, chère tante,.. Ceux que nous trouverons là-bas sont de pauvres enfants... Ils pleurent ; ils soufl'rent... Vous m'aiderez à les consoler.
Elle articula ces paroles avec une émotion si profonde et une pitié si ardente que la vieille demoiselle lui saisit les mains et les garda entre les siennes, en couvrant la chérie d'un regard d'amour:
— Tu es aussi bonne que belle, mon adorée !... Eh bien, va pour la prison I Le landau filait au trot de deux orlofTs impériaux.
Yvonne objecta :
— On n'entre pas dans une prison comme au Louvre ou au Bon Marché... Il faut une autorisation spéciale, et nous n'en avons pas.
— J'en ai une.
— Qui te l'a donnée ?
— D'abord, je me suis renseignée ; j'ai fait bavarder l'oncle Désiré ; ensuite
j'ai écrit à M. le Directeur do radniinistrationfpéiiitentiaire, et ce monsieur a eu la bienveillance de m'envoyer un permis... Oh! il y a longtemps que je songe à cette visite !
— Vraiment ?
— Depuis le mois de septembre. L'idée m'en est venue au château de Montaibœuf, avant notre départ pour la Bretagne... Vous savez que dans les environs d'Angoulême, tout près de la grande distillerie de l'oncle Désiré, M. Firmin Vallade a institué une colonie pénitentiaire...
— Oui, un philanthrope, M. Vallade!
— Philanthrope, si vous l'exigez!... Il n'en est pas moins vrai qu'à la suite des désastres du phylloxéra, il a eu l'esprit de remplacerlesvignes mortes par des cultures artificielles et le génie de l'aire travailler ses terres presque gratis par les jeunes détenus du Gouvernement. Mais, tout autre que lui utiliserait l'excellente aubaine, sans posséder peut-être ses qualités de directeur et ses vertus de père de famille... Un jour de chasse, je me suis arrêtée à la colonie des Maisons-Blanches ; j'ai interrogé les enfants, et là-bas, j'ai appris des histoires bien tristes, et entre autres détails, qu'une partie des malheureux arrivaient de laPetite-Roquelte.
— Je comprends.
— Donc, ayant vu en Charente et au soleil les jeunes Parisiens transformés en laboureurs, je vous mène les voir à l'ombre, dans leurs cellules.
— Bien, ma belle.
Marie-Thérèse observait à travers les glaces de la voiture, les types, nouveaux à ses yeux, du boulevard Saint-Martin et de la place de la République ; Yvonne revit le passé.
Son frère, l'amiral Kerden, au retour d'une croisière dans le Pacifique, avait accompagné en Morbihan une jeune créole qu'il venait d'épouser à la Havane, attiré non par les millions, mais par les charmes et la beauté de Juana Melzza y Balnos. Quelques semaines après la naissance de Marie-Thérèse, la maman était morte d'une fièvre puerpérale, et Kerden, ivre de douleur, avait repris le commandement d'une escadre, pour aller se faire tuer en Chine.
Yvonne jura de remplacer les morts, et toute sa vie s'identifia au plaisir, à l'orgueil, au devoir delever sa nièce. On ne quillait plus les vastes domaines de Bretagne ; mais, l'enfant grandie, chaque année, à la belle saison, les dames Kerden s'en vinrent passer un mois au château de Montalbœuf, près de l'oncle et tuteur, M . Désiré Mercier-Lacombe. Celui-ci, riche bouilleur de crus, député de la première circonscription d'Angoulême, marie à une douce et noble femme, se voyait sans enfants, vers le déclin, et toute son amitié et toutes ses ambitions se résolvaient en Marie-Thérèse.
Tante Yvonne et l'oncle Désiré comprirent que le pays de Bretagne — malgré la magnilicence des hautes falaises et les immensités des landes et de la mer — ne
devait pas plus être le cadre de l'iiéi ilière ([ue le château de Montalbœul", avec ses horizons moins vastes, et les vallées de l'Angoumois où grondaient les machines de la distillerie et s'enroulaient des kilomètres et des lieues de papier.
A M"' Kerden, à la fille du marin breton et de l'Espagnole, chez laquelle s'éveillèrent de bonne heure des idées artistiques, il fallait Paris! IL lui fallait le monde, ses élégances, la possibilité d'achever une éducation brillante et de développer les germes d'un intellect merveilleux.
La sœur de l'amiral pria M. Mercier-Lacombe de leur choisir un liùte! : le député de rAngoumois incliquait une maison toute prête aux Champs-Elysées ; mais Marie-Thérèse sut arracher à l'oncle le droit de bâtir.
Justement, elle rentrait avec sa tante d'un voyage en Italie, et, à Venise, elle avait acheté... un escalier de marbre, dans l'un de ces vieux monuments qui tremblent sur les eaux. La fantaisiste demoiselle tenait à son escalier qu'on lui enverrait, toutes dalles numérotées, sansoublier la rampe aux fines dentelles. Pour installer ce bibelot géant, on acquit d'immenses terrains, boulevard Péreire, un de nos architectes célèbres eut l'honneur de dessiner la place du souvenir de Venise.
— Yoilà,- murmurait quelquefois la tante Yvonne, un escalier qui coûte denx millions!
Elle disait cela en riant, la bonne petite vieille, heureuse des moindres joies de sa nièce, toujours disposée à l'incriminer — et à lui obéir — dans ce palais très bourgeois de façade, et dont l'intérieur annonçait le goût exquis de la jeune et millionnaire artiste.
Encore imprégnée du grand air des plages et des landes, Marie-Thérèse voulut des jardins spacieux; et c'est là qu'au printemps, sous les ramures vibrantes d'oiseaux, entre les massifs de fleurs, elle aimait à écouter les dernières leçons.
Aux gouvernantes étrangères et aux jirofesseurs du lycée de Vannes avaient succédé les maitres de la capitale : M"" Kerden parlait l'anglais, l'espagnol et le russe ; elle dressait les chevaux comme l'écuyère Elisa et les montait comme l'impératrice d'Autriche ; elle faisait de l'escrime,- chantait agréablement, tirait le pistolet, jouait du violon, pinçait de la harpe et disputait à M. Ernest Reyor la souveraine horreur du piano.
Mais son art d'adoration, c'était la sculpture ; elle s'y adonnait, joyeuse, pétrissant la glaise, maniant l'ébauchoir et taillant le marbre, dans le kio^queatelier, situé au fond des jardins. Un maître, le dernier, Gustave Dombre, le grand statuaire, se déclarait émerveillé de son élève.
Tous ces trésors de virile-intelligence n'empêchaient pas Marie Thérèse de rester femme — par la douceur, par la foi religieuse, parla pudeur, par i'él;i!i charitable, par l'harmonie, la séduction des formes juvéniles, et la grâce, ô La Fontaine l
Et la grâce plus belle encore que la beauté.
Une moitié de ses rentes colossales, dont son tuteur lui laissait la libre disposition, passait en aumônes discrètes, et on pouvait la voir aussi souvent, humble, au chevet des malades et dans les galetas des pauvres que, parée, au cirque ou au théâtre, ou bien fringante à cheval au Bois, ou debout et inspirée, le ciseau à la main, près de la selle à modèles de l'atelier gracieux.
Cette âme tendre et pleine de poésie, ce cœur ouvert à toutes les infortunes — cette digne et superbe jeunesse n'avait pas encore aimé d'amour. Rien ne tardait vraiment, et M"' Kerden, un peu moqueuse et point du tout précoce, entendait roucouler la foule des adorateurs.
Pendant que le landau emportait les dames Kerden vers la Petite-Roquette, M. Octave Rey, lieutenant-colonel de territoriale et directeur de la maison des Jeunes-Détenus, se tenait assis devant la table de son cabinet.
En redingote noire fleurie de la rosette de la Légion d'honneur, le visage empourpré, l'œil vif, les moustaches blanches et militaires, il donnait des ordres à Biaise Talandier, le gardien-chef, sans s'émouvoir des réflexions de sa femme, M"" Isabelle, une brune mûrissante qui, devant la cheminée, f-euilletait un journal illustré.
— Biaise, vous surveillerez attentivement le 109... 11 ne mange plus... II m'inquiète, ce petit-là!... Un bon sujet, n'est-ce pas?
— Excellent, monsieur le directeur.
— Le médecin l'a visité?
— Oui, monsieur.
— Et que dit-il?
— Monsieur Gilbert Monteil vous parlera du 109, aujourd'hui.
— C'est bien, nous aviserons... Est-ce tout?
— Non, monsieur le directeur, Placide, le gardien de la quatrième division, note au rapport le 213 et le 215, des individus dangereux.
— Je sais. A la classe de mercredi, ils ont grossièrement insulté ce bon monsieur Jean, et l'instituteur a bien fait de leur coller trois jours de cachot, que j'ai doublés.
— Ils en sont sortis, hier matin. Ça ne les a pas corrigés... Le 213 beugle des chansons obscènes, et le 215 vient de dégrader à coups de pied les murs de sa cellule et de démolir le robinet du promenoir.
— Vous allez les faire reconduire tous deux au cachot ; ils y resteront huit jours !
M'"^ Rey se dressait :
— Non, Octave, non... C'est trop !
— Ma chère amie, observa le directeur, si tu te mêles encore de l'administration, je me verrai obligé de l'interdire l'entrée de mon cabinet.
Le directeur indiqua la porte â la mégère: « Sortez ».
Liv. 4
— ]\Iais, c'est le seul endroit de la prison d'où l'on aperçoive quelques êtres libres! répondit M"*" Isabelle, en s'enfonçant dans sa lecture.
— Alors, demanda Talandier, je boucle le 213 et le 215 ?
— JPeut-être vaut-il mieux que je les interroge ? fit M. Rey... Ce soir, je prendrai une décision... Attendez...
La dame remercia Octave d'un sourire, et comme Biaise s'éloignait, parut le docteur Gilbert Monteil, médecin-adjoint de l'établissement.
Tout de noir vêtu, d'une mise correcte et soignée, il était brun, de moyenne taille, avec de larges et robustes épaules, des cheveux courts, la barbe en pointe, un nez droit, des lèvres vermeilles ; le torse et l'encolure affirmaient une vivante jeunesse, et les beaux yeux gris aux sourcils nettement arqués et aux paupières rosées par les veilles, disaient à la fois une intelligence puissante et la bonté des forts.
Il s'inclina devant M"* Rey, et le colonel de la territoriale lui dit, après avoir échangé une poignée de main :
— Asseyez- vous, mon cher docteur... Que de venez- vous?... En dehors des corvées réglementaires, on ne vous voit plus?
— Excusez-moi... Je suis accablé de travail.
— Votre rapport au ministre sur l'hygiène de nos maisoQs correctionnelles .
— Oui, monsieur... Une tâche difficile, mais qui m'intéresse... Le système actuel est déplorable, et pour arriver à une solution pratique, il faut un tel bouleversement que j'ai peur de ne rien obtenir, en paraissant trop radical.
— La croix est au dernier chapitre de l'œuvre, monsieur Gilbert Monteil, et cela vous encourage, n'est-il pas vrai?
— L'humanité y suffit, monsieur.
— C'est pourtant gentil à la boutonnière d'un jeune homme, le ruban rouge! intervint M"' Isabelle.
— Et combien de malades? reprit le directeur.
— Une douzaine... des indispositions... quelques jours d'infirmerie... Mais, j'ai eu, ce matin, plus de trente de vos pensionnaires à la visite.
— Oui, des gaillards qui tirent au... grenadier, comme les farceurs du régiment!
La directrice soupira :
— Les autres, les adultes, ceux du deuxième étage, je ne dis pas non... quant aux petits, ils sont si tristes dans leurs cachots !
— Il y a, ma chère, des ouvriers, libres, honnêtes et sans travail, qui n'ont pas d'abri ni de painî... Docteur, avez-vous visité le 109?
— Je l'ai examiné... Rien de grave... De l'ennui, beaucoup d'ennui... C'est de l'air et du soleil que j'ordonne à l'enfant !... Rien de grave, je le répèle, mais il serait dangereux de l'enfermer trop longtemps ici.
— Bientôt, nous l'enverrons en colonie pénitentiaire. -r- Pourquoi pas tout de suite?
— Ah! voilai ...Mettray, Belle-Isle-en-Mer, les Maisons-Blanches, tous les établissements sont au complet... Nous attendons qu'il y ait de la place, — De telle sorte que le malheureux reste exposé à demeurer en cellule des semâTnes et des mois à s'étioler, à mourir, s'il ne devient pas idiot?
— C'est atroce, éclata AP® Rey, c'est abominable !
— Je le sais, pardieu bien, et aussi bien que vous I affirma le colonel directeur... Si la cellule est indispensable aux adultes, elle est terrible pour les petitenfants!.. Qu'y puis-je, moi... moi?
Gilbert lui dit, avec un bon sourire:
— Vous pouvez, au moins, accorder à une pauvre femme que je viens de rencontrer sur la place, pleurant et gémissant, l'autorisation de voir son fils.
— Qu'elle s'adresse à la préfecture !Ça ne me regarde pas!
— Elle demande à être reçue par vous.
— Voyons, mon ami? supplia M"'*" Isabelle.
— Mais si je me mettais adonner audience aux père et mère, frères, sœurs, cousins et amis, il me serait impossible de travailler!
M"^ Rey et Gilbert Monteil insistèrent, et le colonel, un brave homme, se fit plus tendre. ^
— Vous a-t-elle dit son nom, docteur?
— Oui...Léontine Goussard.
Le directeur prit un grand livre, et l'ayant ouvert à la lettre G, il tonna :
— Goussard (Auguste) numéro 213 ! Le plus exécrable voyou de l'arrondis sèment, après le 215!... Savez-vous, monsieur, quelle est cette femme que vous me recommandez?... Une gueuse, une véritable gueuse, qui ne vit que de rapines et dont l'autre enfant, une petite drôlesse, cherche fortune le soir, la nuit, sous le prétexte de vendre des fleurs 1
— Elle marque mal, je l'avoue... N^en parlons plus...
— Eh bien, si, je la recevrai pour lui dire son fait à cette mégère et lui ôter l'idée d'une nouvelle visite!
Octave Rey appela un gardien, et celui-ci courut chercher la mère du 213.
Elle entra, se traîna, en sanglotant dans un mouchoir; mais elle dut abréger la comédie des larmes et montrer son visage qui sans être laid avait quelque chose de repoussant et d'abject, comme une gloire infâme du vice sur ses yeux noirs, très brillants, sur le front bas où s'épandait sacrilègement « à la Vierge », en deux bandeaux, la chevelure d'ébône, sur les chairs plombées, sur la bouche vineuse, sur ce corps engraissé et toujours harmonieux, sur cette gorge admirable, avec la pauvreté de la robe jadis verte, du chapeau fleuri de coquelicots, de
la mante, une loque, et le luxe de bottines en chevreau toutes neuves et de trop noble maison pour ne pas avoir été volées.
— Mon doux, mon respectable directeur, je suis bien malheureuse, gémit Lcontine Goussard... A.\x nom du Bon Dieu, laissez-moi causer à mon fils, à mon petit Auguste...
— Cette permission vous a été refusée par la Préfecture de police, etl'eussiezvous obtenue que je m'opposerais à vos entretiens... Le 213 est un drôle !
— Ah! Jésus-Marie-Joseph!... Peut-on dire!.. . Lui, mon gosse, mon Gugusse, c'est un travailleur !
— Il a été arrêté pour vol à l'étalage.
— Oui, parce qu'il regardait une pelisse, avenue de l'Opéra... Il ne souhaitait point de la dérober...
— Au contraire !
— Gugusse est innocent; je le jure sur Dieu qui estau ciel, sur la Vierge, sur tous les saints du Paradis !
Gilbert Monteil étudiait la face bestiale de la comédienne ; Rey haussa les épaules :
— Allons, brisons là !... Ce que vous me demandez est impossible!
— Vous voulez donc me tuer, monsieur le directeur, eti m'em péchant do voir et de consoler mon Gugussse!... Il est ma chair ; il est mon sang ; je l'ai nourri de mes propres seins !
— Dites plutôt, s'écria le directeur, que c'est vous qui, par vos mauvais exemples, l'avez conduit où il est !
— Des mauvais exemples, moi ? Ah ! monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas Léontine Goussard! Jeune fille, j'ai reçu de l'éducation... Le malheur m'a trappe... Aujourd'hui, je vis honorablement de mon travail, à Boulogne-sur-Seine ; je fais des ménages et ma petite vend des fleurs... Ce sont des métiers avouables, ça, monsieur, et nous ne demeurons à la charge de personne.
— Assez, madame, assez!... Je vous ai laissé entrer pour vous dire que vos requêtes ne seront jamais accordées,
— Je vous en conjure, mon bon directeur.
— Yeuillez vous retirer.
La Goussard cherchait une protection : le docteur ne l'encourageait guère, mais elle aperçut M™" Rey et se précipita vers elle;
— Madame, intercédez pour moi?
Loin de permettre à sa femme de sattendrir, le directeur indiqua la porto à la mégère:
— Sortez!
Devant cet ordre formel, Léontine s'éclipsa, en grondant, tout le long du couloir :
— Brigand de directeur!... Ah! tu muselles Gugusse !,.. Attends un peu qu'il soit libre et nous t'arrangerons !
Entre les Rey et Gilbert Monteil, la conversation reprit. M""* Isabelle, toujours bienveillante, s'exaltait:
— Octave, tu as été bien dur !
— Alors, tu crois à l'amour de cette harpie?
— Oui, j'y crois.
— Et moi, j'ai fait mon devoir!... J'ai empêché le 213 d'écouter les leçons que lui donne sa mère, en leur argot.. .La Goussard est un danger !... Est- ce votre avis, monsieur Monteil?
— Parfaitement... Cette femme sue le crime!
A deux heures, le landau des visiteuses déboucha sur la place de la Roquette, 011 s'élevait, au xvin^ siècle, la Folie-Regnault, l'illustre maison de campagne d'un traitant, le rendez- vous estival des jolies Parisiennes.
— Ma tante, nous sommes arrivées, dit Marie-Thérèse qui indiquait la façade grisâtre de la maison des Jeunes-Détenus et explorait d'un œil triste les hautes portes noires et cintrées du Dépôt des condamnés et le lieu désert des exécutions.
M"" Kerden franchirent la grille ouverte, mais gardée par deux factionnaires, l'arme au bras, et aussitôt l'homme de la geôle vint à leur rencontre.
Elles le suivirent au greffe. Biaise Talandier les invita à s'asseoir et à lui remettre le permis qui doit être soumis au directeur de l'établissement.
Octave Rey était seul avec Gilbert Monteil.
Il parcourut la lettre signée du grand chef.
— « M""^ Marie-Thérèse Kerden...» la fille de l'amiral probablement... « et sa tante, M"^ Yvonne Kerden, boulevard Péreire...» Est-ce que vous les connaissez, docteur?
— Pas le moins du monde.
— Eh bien, vous allez faire connaissance, car si vous êtes l'homme aimable que je sais, vous vous chargerez d'accompagner ces dames. Moi je sors.
— Si cela vous est agréable, mon cher directeur...
— Merci... Vous m'obligerez... Vous prendrez Biaise avec vous.
Tante Yvonne et sa nièce regardaient un commis greffier plongé dans les paperasses, avec, devant lui, grand ouvert, le livre d'écrou cerclé de métal jaune, lorsque Biaise pria les visiteuses de le suivre chez le directeur.
— Mesdames, commença Rey, j'ai l'honneur de vous présenter M. le docteur
Gilberl Mouteil, médecin-adjoint de la maison qiii^ vu l'impossibilité où je me trouve de vous conduire, accepte la tâche agréable de me remplacer.
Gilbert s'inclina ; puis, comme il relevait le front et que tante Yvonne balbutiait des paroles de gratitude mondaine, les yeux du jeune homme et ceux de la demoiselle se rencontrèrent : elle et lui subirent le charme que le langage d'amour a nommé « coup de foudre », et que pas un poète ne saurait modifier, tant l'idée est jolie, malgré sa hardiesse inexacte et la vulgarité du terme, La foudre brille et tue; l'éclair de la passion nous embrase, nous anime et nous inspire— et si l'on meurt d'amour, ce n'est jamais à l'aurore de l'incendie, mais avec la lenteur vacillante et douloureuse des flammes.
Escortées du médecin et du gardien chef, les dames venaient d'entrer dans l'atelier des fleurs artificielles, où cinquante détenus, récompensés de leur bonne conduite, travaillaient sous le môme toit, mais isolés à de petites tables.
Les jeunes prisonniers se levèrent et se découvrirent.
— Assis! commanda Biaise.
Ils avaient repris leur place. Talandier s'avança et dit à l'un d'eux :
— Montre aux dames comment tu fais les tiges.
L'enfant se mit à coller des bout de papier vert autour des fils de laiton. Il s'arrêtait.
— C'est ainsi, mesdames, qu'on les rend stupides, observa doucement Gilbert... L'un découpe le papier; celui-ci le colle; un autre cisaille la violette; un autre encore la monte; un autre assemble les fleurs et le dernier, là-bas — le cinquantième — empaquette les couronnes... Jamais le même détenu ne fait que la même besogne partielle... Vous voyez les bons ouvriers que l'on en doit attendre!... Ici, comme partout,; le silence absolu et l'occupation constante des prisonniers sont les bases du régime, excepté toutefois pour messieurs les cochers...
— Il y a des cochers à la Petite-Roquette? demanda Marip-Tliérèse, étonnée.
— Oui, mademoiselle, répondit Gilbert... nous avons des cochers et des patrons de garni, presque tous des condamnés de simple police... On leur acconle une liberté relative; ils sont à la pistole, quarante centimes par jour; ils peuvent fumer, causer, jouer aux cartes... Quelques-uns, animés de l'idée du revoir, soignent les parterres de la cour, sèment des radis, plantent de la salade... La nuit, ils habitent le troisième étage...
— Et les autres étages, qui les occupe?
— Au second, de tristes pratiques... Nous ne les visiterons pas, si vous m'en croyez, mademoiselle...
— Pourquoi, monsieur le docteur?
— Parce que... parce que les adultes, ces mauvais drôles, ne peuvent vous intéresser, n'est-ce pas, chef?
— Monsieur le docteur a raison, intervint Biaise... Les adultes, c'est un ramassis de... gens sans aveu...
— 11 suffît, messieurs... Nous sommes venues pour les enfants...
— V^ous les verrez au premier étage, mademoiselle, continua le médecin. Il y en a de toutes les variétés du malheur, mais beaucoup plus d'innocents abandonnés que d'autres... Nous possédons même un nègre...
— Un nègre! s'écria tante Yvonne. Et qu'a-t-il fait le petit malheureux?
— Il est détenu pour vagabondage... Si vous le voulez, il vous dira son tiistoire : elle est navrante, et pas du tout à l'honneur d'un gentilhomme anglais...
Suivie du gardien chef, la jeune demoiselle allait et venait de l'un à l'autre enfant; et tante Yvoime, près du médecin, ne tarissait pas d'éloges sur Marie Thérèse. Oh! ce n'était pas une vaine curiosité qui l'avait attirée dans ce lieu de misère? En Bretagne, en Angoumois, à Paris, l'idole de son cœur aimait à connaître et à soulager les pauvres !
— On voit, mademoiselle, que vous adorez votre nièce.
— Et qui ne l'adorerait pas, monsieur? Elle est si tendre et si modeste, malgré sa grande fortune !
— Ah ! M"° Kerden est... très riche?
— Oui, monsieur le docteur... Vraiment, on dirait que cela vous contrarie!
— Moi, mademoiselle?... Dieux bons!... Et pourquoi? Ils se turent.
On arriva à une porte grillée que Biaise ouvrit à l'aide d'une clé de son trousseau, et les visiteurs pénétrèrent dans la cour des cochers.
— Sur une banquette, deux hommes, Tun habillé de la longue lévite jaune et coiffé du chapeau blanc de l'Urbaine, l'autre avec la tenue de la Compagnie générale, le bedon gonflé sous le gilet rouge, le chapeau noir verni à l'arrière du crâne, jouaient au Zanzibar; çà et là, d'autres individus, la plupart en unifoime, jaunâtres ou sombres, et même des Camille dorés, se promenaient, la pipe à la bouche, discutant les graves problèmes de la question sociale ou du compteur horaire, établissant l'union rêvée par leurs syndicats; plus loin, quelques j)atrons de garni des Batignolles ou de la Chapelle se montraient fraternels envers les collègues de la place Maubert, de la Glacière ou de Montparnasse ; d'autres patrons et d'autres cochers bêchaient les plates-bandes; d'autres encore faisaient des semis, des boutures, et un vieux à la trogne enflammée, un de la Compagnie générale, qui s'extasiait devant son parterre d'escarolles, aborda le gardien chef les mams tendues :
— Bonjour, monsieur Talandier, et la société... Ça roule, chef?
— C'est vous qui ne roulez plus, père Buinard... Gomment, encore ici?.,. On ne voit que vous, cette année?
— M'en parlez pas!... J'en ai pour quat'jours... Et c'est bien fait!... Ça m'ap-
prendra à mentir et à gueuler, quand il pleut, qu'un bourgeois n'a pas de parapluie, et que je suis à vide : « Je vas relayer! »
— Pas autre chose, pore Buinard ? Hum !... .
— Dame, j'ai un peu écrasé une vieille taupe de l'Elysée-Montmartre...
— Il a l'air tout de même d'un brave homme ! affirma la jeune visiteuse.
Au sortir de la cour des cochers, seul, Gilbert entendit un gros automédon de la Viîlelte qui disait à un de ses camarades, en désignant Marie-Thérèse :
— Gré mâtin ! Y'ià une petite rousse que je voudrais bien conduire à l'heure dans ma guimbarde !
Maintenant, le décor intérieur de la Petite-Roquelte apparaissait aux yeux épouvantés des femmes, avec les tours noirâtres et massives, les ponts suspendus, et ces réseaux de fer qui semblent une pieuvre immense guetteuse, dont les tentacules vont saisir les jeunes proies abandonjiées et vivantes.
On gravit un escalier; on longea des ponts métalliques, et à l'entrée du couloir, au premier étage, un gardien fit le salut militaire, et dit d'une voix brève :
— Rien de nouveau, chef.
— Merci, répondit Talandier.
Et il passa, précédant toujours les demoiselles Kerden. Le D"" Gilbert fit remarquer aux dames les pancartes accrochées à la porte de^ cellules. On y lisait ce mot : « protestant » ou cet autre « israélite » et le pasteur et le rabbin visitaient leurs coreligionnaires, au même titre que Faumônior.
— Commençons-nous par le 17, interrogea le gardien chef. Monteil se pencha vers Marie-Thérèse :
— Le numéro 17, dont parle Talandier, c'est le petit nègre.
— Oui;, le 17, monsieur le docteur.
Déjà, Biaise avait tiré le verrou de la cellule, et le jeune Poléma, debout et tête nue, saluait militairement.
Pauvre négrillon! Avec son visage d'ébène, surmonté d'une laineuse chevelure, et illuminé de deux yeux blancs et ronds; avec son nez aplati, ses grosses lèvres boursouflées, ses dents larges et éclatantes de blancheur, son torse et ses membres grêles, il eût paru comique, sans l'air de tristesse profonde ou de muette résignation qu'on lui voyait sous la livrée de droguet gris, et au labeur des couronnes d'immortelles.
— Quel âge avez-vous? lui demanda gentiment Marie-Thérèse.
— Je avé douze ans, et je nommé moâ Victo Paléma.
— Et pourquoi êtes-vous ici?
— Massa oublié petit groom, au Bois de la Boulogne.
— Votre maître?
— Yes, miss... Lod Athu Malwitch avait pis moâ au sévice de lui dans mon pays et emmené à Pais. Un jou, massa odonné : « Descends du siège... Attends...
Quel âge avez-vous? lui demanda gentiment Marie-Thérèse.
Liv. 5
Je evicns!.,. » Moà descendu de phaëton, pès de Cascade, au Bois, et massa pati, filé vite, avec cheval... Massa quitté hôtel... Joujou Poléma cessé de plai à Massa...
— Déplaire au maître?
— Yes... Alos, seul... petit vagabond....
Victor Poléma sanglotait. La fille de l'amiral toute bouleversée, cherchait à le consoler, mais Yvonne et le docteur l'entraînèrent.
A l'angle d'un couloir, Marie-Thérèse s'arrêta. Une voix, pleine, aimable et sonore que la demoiselle croyait reconnaître, n'hésitait point à troubler le silence habituel de ces lieux ;
— Je vous assure, monsieur Nabot, que l'on ne peut souhaiter rien de meilleur... Tout est parfait!
Et moi, riposta une autre voix, aiguë et sifflante, je déclare que tout est
immonde et qu'il faut détruire la Petite-Roquette !
— Permettez, monsieur le député...
La jeune M"® Eerden murmura :
Mais c'est l'organe de ce cher M. La Palme ; c'est la plus belle voix du Collège de France !
— Vous ne vous trompez pas, mademoiselle, dit Gilbert... M. La Palme, du reste, nous honore fréquemment de ses visites, ainsi que son interlocuteur M. Nabot,un député de l'Extrême-gauche.
Sosthène La Palme, de l'Académie française, avait aperçu les demoiselles Kerden, et il roucoulait :
— Venez donc, monsieur Nabot, que je vous présente à la sgeur étala nièce de l'illustre amiral...
Tous deux s'avancèrent : l'académicien, épanoui, rasé de frais, les yeux couleur myosotis, les narines roses, le menton double, avec une taille au-dessus de la moyenne et l'embonpoint d'un satisfait de la quarante-cinquième année. Il était vêtu d'une belle redingote bleue, sous une pelisse en vizon, et coiffé d'un haut de forme neuf, derrière lequel bombait une chevelure blonde, un peu fade; ses gestes onctueux annonçaient quelque chose d'évangélique et d'anciennement pastoral, malgré leur archaïsme savant et mondain. Plus petit que le professeur, plus jeune, plus maigre en son veston dissimulé par un mac-ferlane à carreaux bruns et rouges, les cheveux et la barbe, noirs, incultes, le nez pointu, le feutre sur l'oreille, le cou entouré d'une cravate de mousseline dénouée. Fructidor Nabot semblait une broussaille audacieuse. A la Chambre, on le nommait « Caton d'Utique », en souvenir des discours où le tribun méridional hurlait de sa voix de cigale irritée : «Delendaest... Parva-Roquetta! ... »
— Mes respectueux hommages, mesdemoiselles... Bonjour, docteur, fit La
Palme, le sourire aux lèvres.., Perniettez-moi de vous présenter M. Fructidor Nabot, un collègue de ce cher M. Mercier-Lacombe...
JNabot leva poliment son feutre; les visiteuses lui rendirent un salut correct, et l'académicien ajouta :
— A quel heureux hasard, chères demoiselles, dois-je le bonheur de vous rencontrer ici?
— La charité, seule, nous y a conduites, répondit Yvonne.
— Et ça n'a pas l'air gai ' déclara Marie-Thérèse.
— Dites que c'est lugubre, horrible, infâme! grogna Fructidor. Sosthène eut un léger et délicieux haussement d'épaules :
— N'écoutez pas monsieur Nabot; il exagère!... Les cellules sont propres, bien aérées, bien chauffées, bien éclairées... La nourriture est saine, abondante et...
— Elle est infecte, monsieur! interrompit Gaton d'Utique... Je n'en voudrais pas pour mes chiens!
Marie-ïhérèse étouffait un rire, tandis que Gilbert Monteil, très grave dans l'ironie contenue, hasardait :
— Vous ne paraissez pas entièrement d'accord, chei- messieurs, etsivousavez besoin de quelques renseignements supplémentaires...
— Je vous remercie, docteur, sourit l'académicien. Mes trois enquêtes m'ont éclairé. Elles feront l'objet d'une prochaine conférence, et je vous assure que je reconnaîtrai hautement les méthodes excellentes de la Petite-Roquette et la nécessité du régime cellulaire. La séparation individuelle, en effet, ne s'impose pas moins pour les jeunes détenus que pour les adultes. Il y en a dont la perversité est loin d'être égale, et le seul moyen d'empêcher que la catégorie mauvaise ne souille les rares innocences ou n'exaspère les germes funestes, c'est de séparer, c'est d'isoler, sans quoi on verrait grandir une école mutuelle de débauches et de crimes ! Je le répète : tout est parfait! Et je ne pense pas que le .-ystème actuel puisse inspirer des critiques sérieuses, en dehors de ceux qui jugent les choses au point de vue de leurs préjugés et de leurs émotions !
— Et moi, rugit Caton d'Utique, je ferai de mes trois enquêtes l'objet d'une interpellation à la Chambre! Oui, je demanderai au ministre de rintérieiir s'il entend abrutir longtemps encore les malheureux abandonnés, avec sa Bastille moderne ! Je lui demanderai si la privation d'air et de lumière développe l'intelligence et la force des enfants, et si la division du travail qui confine les détenus en des spécialités grotesques, peut servir les jeunes ouvriers à leur rentrée dans la vie!... Mais non! Je ne ferai pas au ministre, à cet opportuniste, l'honneur de l'interrogar, et il me suffira de demander à mes collègues, la destruction de ce bagne — l'une des hontes de la troisième République!
— Peut-être, monsieur le député, objecta le médecin, vaudrait-il mieux voter des réformes?
— La destruction, monsieur, la destruction!
La querelle s'échauffait entre les deux adversaires :
— Ah ! Nabot, vous m'affligez avec votre pessimisme outré.
— Et vous, La Palme, vous me faites pitié avec votre optimisme irréfléchi !
— Nabot !
— La Palme !
Heureuses de laisser l'académicien et le député à leurs discussions, mesdemoiselles Kerden, toujours suivies de Gilbert Monteil et de Talandier, s'acheminèrent le long des couloirs déserts.
— Ma tante, glissa Marie-Thérèse à l'oreille d'Yvonne, ce pauvre La Palme avait tort de désespérer... lia trouvé encore plus hébété que lui...
— Veux-tu bien te taire, petit masque!
En passant devant les cellules du 213 et du 215, le gardien-chef dit :
— C'est là que sont bouclés les deux plus mauvais chenapans de la maison.
— On peut les voir tout de même, n'est-ce pas ? interrogea la jeune fille que rien n'effrayait sur la route du malheur.
— Certainement, mademoiselle, mais je vous avertis que vous ne verrez pas quelque chose de beau !
Tante Yvonne voulut s'interposer :
— Allons-nous-en, ma fille...
— Au contraire... Entrons, je vous prie...
Quand la porte de la cellule 213 s'ouvrit, Auguste Goussard, ditTète-de-Mort, enfilait des anneaux pour une cotte de mailles destinée au théâtre; il jeta un affreux regard sur les visiteuses mais se leva néanmoins, ôta sa casquette et ébaucha le salut de l'armée.
Marie-Thérèse eut un frisson de dégoût en présence du drôle; puis, elle même :
— Vous étiez un ouvrier, mon pauvre enfant ?
— Moi, ouverrier?... Non... C'est le sous-entrepreneur qui m'a montré ça...
— Et quelle faute avez-vous commise ?
— Aucune... J'ai rencontré une belle fourrure...
— Il n'a plus de mère, sans doute ? balbutiait Yvonne. Le 213 ricana :
— Si j'en ai une, et une de chouette !... Le père, lui, a été exécuté à la Nouvelle, et moi aussi, plus tard, j'irai à la Nouvelle !
— Pas de fanfaronnade ! intervint Talandier.
Ce fut le tour de Michel Espidac, dit Le Mufle, numéro 215. Espidac était en train de dresser la cotte dramatique dont Goussard et les autres arrangrai.'nt les mailles. H se contenta de se lever et de se découvrir.
— Militairement ! ordonna le gardien-chef.
Il hésitait. Biaise cria encore :
— 215, militairement !
Il obéit, en grognant ;
— J'en ai assez d'être examiné comme une bête curieuse!... C'est pas dans le programme !.. :
— Nous sommes venues pour vous consoler, affirma la jeune demoiselle, pour vous encourager, pour vous exhortera la patience...
Mais le Mufle abruti par les dépravations de l'isolement, se mit à cligner l'œil et à tirer la langue :
— Vous, la gonzesse, je vous épouse, si vous avez de la galette! Biaise lui saisit le bras :
— 215, assez !
— Me touchez pas!
D'autres jeunes détenus émurent davantage les demoiselles Kerden, et voici les diverses réponses au « Pourquoi êtes-vous là? » — « J'ai pris une pomme. — Je vendais du mouron. — J'ai couché dehors. — Mon père est à l'hospice ; maman est morte. — J'ai culbuté les wagons d'une montagne russe dans une carrière. — Le marchand d'huîtres a menti ; je n'ai pas volé. — C'est papa qui m'a perdu — Le monsieur m'a donné deux sous, mais il a refusé le crayon que je voulais lui vendre. — J'ai couché dans une voiture. — Papa et maman font la noce. — Des grands m'ont entraîné. — Je n'avais pas les trois sous de l'omnibus sur l'impériale — C'est maman qui m'a envoyé jouer au square Montholon, et puis, elle a déménagé. »
Au cours des nombreuses visites cellulaires, on rencontra tantôt avec un détenu, tantôt avec un autre, ici l'abbé Hugues d'Aulzon, plus loin, monsieur Jean, l'instituteur, et çà et là, quelques sous-entrepreneurs.
Dans le quartier de « la Correction Paternelle », Yvonne et Marie-Thérèse partagèrent l'indignation du docteur contre les parents qui se débarrassent, sans motifs graves, de leurs petits.
Avant de descendre l'escalier de la quatrième division, Biaise fit signe à Placide d'ouvrir la porte du 109 :
— Tenez, mesdames, nous allons voir un bon petit garçon,
Pierre Fargue, qui avait enfin obtenu de l'ouvrage, travaillaità une couronne d'immortelles; il répondit aux diverses questions des dames, mais il n'y avait à ce moment, aucune raison pour que son malheur intéressât plus que les autres histoires des nombreux abandonnés.
Le 109, en effet, n'était pas le plus jeune ni le plus chétif des prisonniers, et le 302, le bébé de cinq ans qui jouait au cerceau, dans la cour, obtint les meilleurs baisers de la pitié.
Cette visite des dames charitables se termina par une descente à l'infirmerie et
aux cuisines, et par un don de mille francs des demoiselles Kerden, en faveur des jeunes détenus.
— Voyez-vous, ce qui manque le plus ici, déclara Marie-Thérèse, c'est la femme!... Est-ce vrai, monsieur le docteur ?
— Oui, mademoiselle, répondit Gilbert... Les tout-petits ont besoin d'une grande tendresse, et nos quarante hospitalisés ne remplacent que très imparfaitement les mères absentes ou indignes.
Ils se saluèrent, elle rêveuse, et lui, brûlant d'amour.
— Monsieur le docteur, conclut tante Yvonne, vous avez été fort aimable, et je vous remercie... Notre jour est le samedi, et quand il vous plaira de venir, boulevard Péreire, nous serons charmées, ma nièce et moi, de vous recevoir...
Place de la Roquette, le landau attendait, et les demoiselles se disposaient à y monter, lorsque la Goussard, gémissante, s'élança vers Marie-Thérèse :
— Mademoiselle, vous qui êtes si belle, intercédez pour moi... Le directeur m'a refusé l'autorisation de voir mon fils...
Léontine criait toutesses douleurs : elle parlait de Sophie, son autre enfant» et la demoiselle lui promit aide et assistance.
IJI
Sur le bord du chemin de halage, à cinq ou six cents mètres des dernières maisons de Boulogne-sur-Seine, on voyait, noire et branlante, la masure habitée par Léontine Goussard et sa famille.
Ce triste logis, perdu entre des terrains vagues, la mère du 213 le louait d'un blanchisseur des environs pour une centaine de francs. Bûti presque au niveau du fleuve, il s'ouvrait, d'un côté, vers la campagne morte, et de l'autre, vers les eaux jaunâtres et tumultueuses, en cette saison hivernale. Là-bas, apparaissaient les enclos oii les femmes des lavoirs prochains étendent leur linge; plus loin, les hautes cheminées des usines empanachaient les airs de leurs tourbillons grisâtres et un four à chaux, continuellement en feu, près d'une carrière de pierre, allumait de rouges lueurs les vitrages des jardins maraîchers, éclaboussant parfois de taches sanglantes les grands bateaux de charbons, amarrés, et qui prenaient des poses de monstres, ,au réveil.
On entrait par une porte basse. Deux fenêtres à petits carreaux éclairaient la grande pièce du rez-de-chaussée, dont letohu-bohu servait à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de cuisine, avec son parquet boueux, son plafond lézardé, ses grabats immondes, sa table boiteuse, ses chaises dépenaillées, son fourneau de fonte, sa commode vermoulue, sa huche à pain crasseuse, et les robes, les mouchoirs, les jupons, les fichus, toutes les loques pendantes, le long des murailles humides^, comme des ex-voto de la misère et de la fainéantise.
Une échelle menait au grenier^ et sous la table, une trappe donnait accès à la cave.
Léontine, ce matin-là, était accroupie, grelottante, devant le fourneau; et vêtue d'une robe de cotonnade bleue maculée de graisse, les pieds nus en des savates, les cheveux ébouriffés, elle surveillait une casserolle de terre où mijotait du chocolat.
A travers la porte mal jointe et les châssis disloqués des fenêtres, l'àpre bise de décembre sifflait dans le bouge, enveloppant d'un manteau' de glace les épaules de la mégère, tandis que le visage et les jambes rôtissaient to^r à tour aux charbons avivés.
Dehors, la pluie tombait, drue, crépitait contre les vitres, et quelquefois, une poussée de vent ébranlait la porte, secouait les volets pour les refermer et assombrir la pièce, jusqu'à ce qu'im vent contraire les plaquât de nouveau à la muraille. En bas, le fleuve, gonflé, faisait entendre son hurlement monotone, au milieu du prélude de la tempête : rien ne passait sur le chemin de halage ni sur les eaux.
La femme se mit à vociférer :
— Brigand de temps!... Je gèle, moi, avec cette méchante robe!... On voit bien que mon Gugusse n'est plus ici !... Ah ! ce n'est pas lui qui laisserait sa mère dans un pareil état !. .. Il aurait bien vite fait de courir à Paris et de me décrocher un vêtement... Pauvre Gugusse !...
Elle activa le brasier du fourneau, et reprit, songeuse ;
— Et dire que si cette pimbêche de Sophie le voulait, ça pourrait marcher encore !... Mais voilà!... Elle renâcle.la petite rosse, et pas moyen de la débrouiller!
— Léontine! cria tout à coup de la chambre voisine une voix d'homme endormi.., x\llons, mon chocolat!
Mais, Léontine s'attardait en versant le chocolat dans une tasse; la voix éclata, furieuse et hautaine :
— Mille tonnerres, la femme, est-ce pour aujourd'hui ou demain?
— Ne t'impatiente pas... Voyons, ne vous impatientez pas, Adrien... Me voici...
La Goussard posa la tasse sur une assiette, et après y avoir ajouté une brioche beurrée qui chauffait, elle marcha vers la chambre où un jeune homme la reçut en ces termes : - -•-• '--
— C'est bien heureux vraiment...
— Je croyais que vous dormiez, et je n'osais pas vous couper...
— Bon?... Pose-ça sur la table de nuit, et ouvre les rideaux...
Elle obéit, et un jour blafard se glissa dans la petite chambre que son luxe et sa propreté rendaient intéressante, après le désordre et l'ignominie de la grande pièce.
En face du lit à l'air virginal, avec ses tentures de calicot blanc, son édredon bleu et ses draps de fine batiste de Hollande, se dressait une armoire à glace en palissandre. Aux murs couverts d'un papier très gai, on pouvait admirer quelques tableaux, des sujets convenables, d'une décence bourgeoise, comme les arabesques du tapis de velours rose, et sur la cheminée, un bronze vénitien entre deux vases de fleurs naturelles.
— Allume-le feu, et mets chauffer de l'eau.
Dès que la mère du 213 eut exécuté les nouveaux ordres, elle s'assit près du lit, couvrant de son grand œil noir amoureux celui qui mangeait la brioche et le chocolat.
Il était véritablement beau, d'une beauté robuste et gracieuse. Une barbe blonde, courte et frisée, mettait ses ors lumineux autour de son visage pâle et d'un ovale parfait; ses yeux bleus avaient la limpidité d'uji lac paisible dont les eaux reflètent, en l'atténuant, un ciel d'Italie ; sa bouche rouge comme une fleur de cactus, montrait de belles dents blanches, et le cou marmoréen, et le torse immense, et les bras aux deltoïdes gonflés, sous les manches relevées, et la poitrine, sous la chemise de linon entr' ouverte, disaient que, malgré les langueurs efféminées et volontaires, ce tout jeune homme devait avoir des réveils de géant.
— Que tu es beau ! soupira Léontine.
Elle voulut le baiser au front; il la repoussa avec horreur :
— Va-t'en ! . . . Laisse-moi ! . . .
— Adrien ?
— Laisse-moi, te dis-je?
Depuis un mois seulement, Adrien logeait chez Léontine.
Une nuit que la Goussard rentrait de maraude, accompagnée d'Auguste, et que tous deux portaient un sac plein de volailles et de légumes conquis dans les propriétés environnantes, ils s'arrêtèrent pour souffler sur le pont de Boulogne.
A leurs pieds, la Seine étincelait d'un joli clair de lune, et tout au loin des remorqueurs passaient, rapides, le long des berges vertes et fleuries.
— Défiance, la mère! cria Auguste.
Tête-de-Mort indiquait du doigt un homme aux allures bizarres. L'homme descendit l'escalier de pierre, contempla les eaux argentées, et suggestives... 11 hésitait; il allait s'élancer, lorsque Léontine dit à Auguste :
El lu reponds.'... Tiens, attrape !
LiYi. 6
— Un beau gars ! . . . Vrai, ce serait dommage ! . . .
— 11 va se néyerl glapit Tête-de-Mort...Il est rigolo!
— Monsieur !... monsieur!... appela Léontine.
Enfin^ elle accourait et empoignait l'individu. Il la repoussa :
— Fichez-moi la paix, ou je vous crève !
— Alors, fit Auguste, en s'avançant, monsieur désire boire un coup?-.. Garçon, voyez à l'as ! . .. En route, la mère !
Mais la Goussard ne bougeait pas, saisie de pitié. Elle estimait le monsieur très brave de vouloir en finir avec l'existence, et bien que les vêtements du jeune homme fussent usés, elle en appréciait l'ancienne valeur, la coupe élégante, pleine d'admiration pour les formes merveilleuses et le séduisant visage.
— Monsieur, pourquoi vous tuez-vous?
— Ça ne vous regarde pas, la femme !
Puis il ajouta :
— Je veux mourir, je veux me noyer, parce que je n'ai pas le sou et que La vie — sans argent — est absurde et monstrueuse !
— Vous n'avez donc pas cherché à travailler?
Un rire d'Auguste — un rire sinistre — accueillit les paroles de la Goussard :
— Oh! là! là! Mince de rigolade!... La mère Goussard qui f^it de la morale!...
— Écoutez, monsieur, dit la mère, si vous avez faim, je puis vous donner à manger... Je demeure de l'autre côté du pont, et vous serez abrité, cette nuit...
— C'est ça, coniinua Tôte-de-Mort, on va nocer dans la turne; ensuite vous boirez le bouillon, et demain, je viendrai voir si les poissons mordent à votre asticot!...
L'inconnu les observait; il les toisait, dédaigneux.
Tête-de-Mort le fit rire — et il accepta.
Alors, tous trois marchèrent, mais le monsieur ne les aida pas à porter le gros sac de provisions ; et si Auguste ronchonnait un peu, Léontine acceptait volontiers le fardeau.
On se mit à table. La petite Sophie, une brunette de douze ans, avait embrasé le foyer des tas de charbon qu'elle dérobait, la nuit, dans les bateaux, le jour, en suivant les chariots. Devant les victuailles et les bouteilles, l'étranger oubliait ses idées noires. Il se montra gai, plein d'entrain et acheva la conquête d'Auguste en lui apprenant à imiter .le cri de tous les animaux; il s'ingéniait aussi à charmer Sophie, mais elle, très sauvage, ne répondit pas à ses avances.
Quant à la Goussard, elle mourait ses beaux yeux de velours, tremblante de luxure. Elle se contint pourtant.
— Monsieur, vous devez être fatigué... Auguste va vous conduire dans votre chambre...
— Merci, madame.
Tôte-de-Mort allumait une cigarette :
— Votre nom, Excellence?
— Adrien.
— Adrien... Quoi?
Il n'y eut pas de réponse.
En pénétrant dans la chambre qu'on lui destinait, et surtout en examinant la couche terreuse, le jeune homme fit un geste de dégoût.
— C'est là oij tu veux me nicher?
— Oui, Adrien, c'est le pieu.
— - As-tu une couverture pour me rouler et m'étendre par terre?... J'aime mieux ça!
— Si monsieur est unesbrouffeur...
— Tais-toi, dit la Goussard qui apportait une couverture de cheval. Le grand monsieur la remercia à peine, et d'un ton sec ;
— Y aura-t-il moyen d'avoir du chocolat, demain matin?
— Du chocolat! s'écria Auguste, estomaqué.
— Et après, qu'est-ce qu'il y a de drôle, là-dedans?
— Monsieur, conclut Léontine, vous aurez votre chocolat.
Mais, le lendemain, l'homme blond ne partit pas, et les jours s'écoulèrent en fêtes et en orgies à la villa Goussard.
Léontine et son fils avaient dévalisé une maison de campagne pour renouveler le mobilier de M. Adrien; ils l'avaient habillé du linge et des vêtements presque neufs d'un bourgeois de sa taille, et absent. Tète-de-Mort le baptisa « marquis », et Léontine se prit à l'aimer, à l'adorer.
Une seule fois, il voulut bien descendre jusqu'à elle, et en cet homme tout l'exalta, aussi bien le mépris dont il l'accablait que le mystère dont il s'entourait, avec une distinction native, un joli parler, des souvenirs raffinés de toilette et de gastronomie.
Chez la mère d'Auguste, chez cette veuve de forçat guillotiné, Adrien faisait naître l'idée de ces grands seigneurs éblouissants dans les feuilletons des journaux populaires : Adrien était peut-être un baron, un comte, un duc, un prince! Est-ce qu'on savait jamais le fin mot de l'exil, de la politique et des conspirations! Le toit branlant avait peut-être l'honneur d'abriter un d'Orléans ou un Bonaparte! Oh ! non !... des bêtises !... Qu'importe !... Elle voyait en lui le « marquis » de son rêve et de ses illusions, le gais superbe, jeune, vigoureux, idéalisé; elle l'aimait parce qu'elle l'aimait — et jamais femme, de la première à la dernière, n'invoquera un meilleur argument.
Et à mesure que l'amour grandissait dans la brute inassouvie et dédaignée, les exigences de monsieur Adrien d&venaient plus nombreuses, ses ordres plus for-
mels;Léontine se laissait dépouiller, manger et conspuer, sans une révolte et sans un blasphème.
A genoux, les mains jointes, elle implorait une aumône d'amour, et il la cravachait de ses fiertés, de ses sarcasmes, de ses dégoûts.
Le « marquis » n'ignorait point le métier de ses hôtes, mais lui, il ne volait pas, il se chauffait, lisait les journaux dans sa belle chambre, pendant que la mère et le fils s'en allaient « chiner » aux environs et que la petite Sophie vendait des bouquets, à Paris, sur le trottoir. Quelquefois, Adrien enthousiasmait Auguste par la profondeur de ses connaissances techniques, ses leçons comparées de vol à la tire et de cambriolage, et, un soir, il obtint un merveilleux succès, en expliquant à l'élève le « coup du père François » et en dessinant un nouveau modèle de rossignols et de pinces-monseigneur.
Auguste ne taisait pas son admiration pour le maître; mais il s'étonnait tout de même de ce platonisme étrange. Et voilà que la Goussard prenait les mains du « marquis » et roucoulait tendrement :
— Est-ce qu'on travaille, quand on a des doigts et des ongles aussi roses? Va, mon bel Adrien, nous sommes là, et tu n'as pas besoin de t'esquinter le système !
Bientôt, l'hôte des Goussard qui vieillissait à la maison, fréquenta un café de Boulogne-sur-Seine et fit des connaissances. Là-bas, quelques habitués entendirent Léontine le nommer « marquis », et tout le monde l'honora de ce titre : il grillait des cigarettes, s'arrosait de bière et d'absinthe, battait au billard et au piquet son nouvel ami, Etienne Dacheu, dit Poil-aux-Pattes. On le jugeait distingué ; il l'était ; et chacun enviait les Goussard de posséder comme pensionnaire un aristo si riche et si bon, l'entreteneur de toute la famille.
Ce bruit permit aux amphitryons de dissimuler leurs incessantes rapines.
Enflammé d'idées encore bien vagues, le professeur de Tète-de-Mort crut devoir se régénérer les biceps, et décidément il triompha des jalousies de l'élève, grâce à la vigueur et à l'élégance avec lesquelles il faisait de l'épée, du sabre ou du bâton, maniait les poids et déployait les haltères.
Tout à coup, les initiales et sombres pensées du « marquis » l'endeuillirent. Il ne sortait plus, s'enfermait, ne mangeait plus, ne buvait plus, il avait des rébellions contre lui-même, contre la lâcheté et l'infamie de son écroulement. Des visions le tourmentaient, l'exacerbaient. Il voulait partir; il voulait se brûler la cervelle! On l'entendait pleurer, gémir,balbutier d'incompréhensibles choses. Affolé de honte et de douleur, le revolver au poing, il levait l'arme à son front, ;riait à Dieu de lui pardonner — et n'osait pas !
Cela dura deux jours, deux nuits, et le jeune homme redevint l'hôte paresseux et aimable des Goussard.
Hélas! un matin, le malheur frappa à la porte de Léontine.
Auguste venait de se faire arrêter, au moment où il décrochait une magnifique pelisse dont ce cher Adrien avait le plus grand désir. Tête-de-Mort passa en correctionnelle, et n'ayant pas seize ans, il fut condamné à être enfermé dans une maison de Jeunes-Détenus jusqu'à sa vingtième année.
Des angoisses déchiraient l'âme de la Goussard. Comment allait-elle s'y prendre, toute seule — car cette dinde de Sophie ne comptait pas — pour subvenir à la belle existence d'Adrien? Elle et sa fille auraient toujours trouvé le moyen de se tirer d'affaire, mais lui, le « marquis », avec ses goûts de grand seigneur, est-ce que décemment on pouvait le réduire? Ah! c'est aujourd'hui que Léontine jugeait Auguste, son brave gosse, à sa véritable valeur ! Lui présent, jamais d'embarras. Fallait-il du linge, des chemises, des caleçons, des draps, des camisoles, des mouchoirs, des collerettes, des serviettes et des nappes? Gugusse enlevait toujours les plus beaux morceaux parmi les séchoirs des blanchisseuses. Manquait-on de volailles? Désirait-on une omelette? Gugusse courait aux poulaillersvoisins, et il en rapportait des coqs, des poules, des œufs. A la saison du gibier, il dévalisait les garde-manger. Quant aux fruits et aux légumes, un jeu d'enfant! Gugusse sautait les murailles des jardins et lançait à maman des choux, des pommes de terre, des carottes, des poires, des pêches, du céleri, en veux-tu en voilà! Pour le poisson, il allait jusqu'aux Halles centrales, afin de mieux choisir; pour la pâtisserie, il commandait chez un grand faiseur, indiquait une adresse imaginaire, attendait le marmiton sur la route, le boxait, et s'esquivait avec le panier. Des liqueurs, du cognac, du vin? Personne ne se glissait comme le pauvre Gugusse par les soupiraux des caves, et si les soupiraux semblaient trop étroits, personne ne connaissait aussi bien que Gugusse l'art de pêcher les bouteilles, à l'aide d'un nœud coulant, une méthode ancienne mais perfectionnée, sous les yeux artistes de M. Adrien. Et que dire de la science de Tête-de-Mort pour se procurer de l'argent de poche, en dérobant les porte-monnaie des voyageurs du train et des omnibus? Que dire de son génie apte au décrochage des vêtements?... Oh! il eût été injuste de lui reprocher la défaite dernière; et, malgré son amour, la Goussard en attribuait la cause à M. Adrien, un peu hâtif dans son envie de fourrure en septembre alors que, judicieusement, Gugusse observait : « Ce serait plus facile le soir de l'Exposition d'hiver ou bien aux étrennes! »
Et, Gugusse absent, la mère continua de veiller sur Adrien comme la plus tendre des sœurs et la plus humble des servantes. Il la tutoyait; elle lui disait « vous », à moins d'une erreur involontaire ou d'un besoin de familiarité.
Le « marquis » avait absorbé son chocolat; il tendit la tasse à Léontine; puis, se dressant vers le fenêtre; il regarda la pluie qui cinglait les vitres et inondait le chemin de halage.
— Quel temps de loup !
— Il y a bon feu, mignon, et il n'est pas tard... Faites encore dodo, si vous avez sommeil...
— Passe-moi mes cigarettes.
— Tout de suite, chéri... Attendez un peu... Sophie est au charbon.
— Au charbon, en plein jour, et avec cette bourrasque !
— Oh! pas aux bateaux !... C'est pour la nuit, ça... Elle marche derrière les voitures et ramasse ce qui tombe...
— Une bonne petite, ta Sophie !
— Vous ne la connaissez pas : c'est une propre à rien !
— Non, elle a du cœur, et tu es trop dure!... Mes cigarettes?
La Goiissard alla prendre sur la cheminée un petit paquet bleu et le présenta à Adrien.
— Qu'est-ce que c'est que ça, gronda-t-il... Des cigarettes de la régie ?... Est-ce que je fume de ces cochonneries-là!
— C'est un restant... La môme en roulera toute la journée.
— Je ne veux que des cigarettes à la main, entends-tu?
— Ne vous fâchez pas. .
— Regarde dans mes poches; tu y trouveras peut-être du papier à cigarettes...
Docile, elle explora les poches d'Adrien et finit par dénicher un lambeau de cahier à petites feuilles.
Et tandis que le jeune homme émiettait le labeur trop serré et odieusement collé de l'Etat pour le façonner de nouveau, selon la méthode des vrais amateurs, Léontine exhala un gros soupir.
— Pauv'Gugusse!
— Tu as raison de le plaindre, dit Adrien... Je l'aime beaucoup, le pauvre zig... C'est pour moi qu'il s'est fait pincer...
— Dame ! vous désiriez une pelisse et il était si heureux de vous en offrir une, remarqua simplement la mère du 213.
— J'aurais pu attendre... Enfin, je lui revaudrai ça... Alors, le directeur t'a refusé l'autorisation de le voir?
— La Préfecture aussi; mais j'ai la demoiselle.
— Oui, parlons-en de la demoiselle!... Je les connais, moi, les largues de la haute!. ..Ça se donne des gants; ça promet et ça ne tient pas!... Depuis quatre jours, si elle avait voulu, elle aurait enlevé la permission, et elle serait arrivée.
— Quelque chose me dit qu'elle viendra aujourd'hui.
— Allons donc ! Avec ce temps...
— Elle viendra tout de même... Les gens riches ça a des voitures.
— Elle est riche?
— Pour sûr!... Si vous voyiez son équipage... D'un rupin !...
— Jolie?
— Un amour!
— Blonde? brune? continua Adrien, d'an air dégagé, en lançant au plafond des spirales de fumée.
— Ni blonde, ni brune... rouge! On dirait qu'elle est tout en feu ou en or!
— Très bien parlé, ma chère Léontine.
— J'ai reçu de l'instruction, autrefois. . .
— Pourquoi n'en as-tu pas fait donner à ton fils?
— Pourquoi?... pourquoi?... Je n'en sais rien... Auguste aimait mieux se balader.
— ïu es une drôle de mère!
— Vous m'insultez toujours...
— Assez!... Verse l'eau chaude dans la grande cuvette, et pas un mot de plus, hein ?
Il sauta du lit, passa un caleçon de soie blanche et des babouches jaunes; puis, lavé, peigné, bichonné, brossé, parfumé, en complet bleu très élégant, pardessus noir d'hiver, avec sur le chef un chapeau melon de feutre brun, il demanda son parapluie et un peu d'aigent.
Léontine lui offrit une pièce de deux francs, tout ce lui restait, et il dit '
— Tu marques, n'est-ce pas?... Je rembourserai...
— Mais oui, je marque!... Ne vous inquiétez pas...
— J'entends solder les avances, la pension et tes services.
— Comme il vous plaira.
— Et même les choses... volées !
— Chut!...
Ce jeune homme avait ainsi, et par intermittence, l'exacte notion de sa décrépitude, le désir de secorriger,de travailler pour payer Léontine et la fuir; mais sa veulerie paralysait toutes ses idées, et quelque chose l'enchaînait là, très loin de la lumière.
— Enfin, je vais pouvoir rendre à Dacheu sa politesse... A tout à l'heure ! Un parapluie coquet à l'une de ses mains gantées, il se dirigea vers le café de
la Jeune France. Léontine, sur le seuil de la porte, indifférente aux rafales toujours plus énormes, le regarda s'éloigner. Il marchait avec des précautions infinies, évitant les flaques d'eau, ménageant ses bottines neuves, et dans le vent hurleur qui menaçait de l'emporter, il baissait le parapluie jusqu'à ses épaules : on ne voyait de lui, au milieu des tourbillons, que ses jambes musclées et le bas de son dos courbé sous la tempête.
— Te voilà! dit la Goussard à la petite Sophie qui rentrait, toute mouillée... Ëh bleu, et ce charbon?
— Je n'en ai pas,.. Le charretier m'a baltue, murmura lenfant dont les dents claquaient d'épouvante... Regarde !
Les cheveux noirs, avec un visage douloureux et expressif, le corps amaigri en une vieille robe, la tête et les jambes ruisselantes, elle déposa le seau vide et montra à son cou une large trace ensanglantée :
— C'est le fouet de l'homme... Oh! il m'a fait bien du mal !
— Tu n'as que ce que tu mérites!
— Mais, je...
— Et tu réponds!... Tiens, attrape!
De sa lourde main, la mégère gifla Sophie^ et l'enfant n'eut pas une plainte, ni une larme, tant elle était dominée par la frayeur de châtiments plus horribles.
M. Adrien la protégeait; mais en l'absence du jeune homme, Léontine martyrisait la brunette. Elle la privait de boire et de manger; elle la liait à l'anneau de la trappe: — et supplice inédit, même chez les Anglais — pendant que l'hôte dormait, elle faisait descendre la petite, à moitié nue, dans la cave et l'y rejoignait, armée de pinces rougies au charbon : là, elle lui tenaillait les bras, les jambes, lui piquait la gorge, la menaçait da l'aveugler, de lui arracher la langue, au moindre appel, à la moindre alerte nocturne. Ensuite, elle remontait, en grondant : « Ça t'apprendra à mieux vendre tes fleurs ! » — ^^ et elle fermait l'ouverture jusqu'au lendemain.
— Coquine! hurla cette brute, il n'y a presque plus de charbon; il n'y a plus de bois!... Tu nous portes malheur!... Mais tu vas écoper encore!
Elle bondit ; Sophie s'esquiva :
— Si vous me touchez, je le dirai au « marquis » !
— Essaye donc et je te mange !
A ce moment, la Goussard et sa fille écoutèrent le bruit d'une voiture que le clapotis des eaux assourdissait, et elles virent entrer une jeune et grande demoiselle.
— Est-il Dieu possible! cria Léontine, en se signant... Vous, mademoiselle, vous, par ce temps de maudits ! . . . Vous, l'ange du bon Dieu ! . . .
Marie-Thérèse Kerden, vêtue d'un costume noir aux chaudes fourrures, prit place sur une des chaises, et, tirant de son manchon de loutre un bout de papier :
— Je vous avais promis de venir, madame, et je suis heureuse de vous apporter l'autorisation de voir votre fils.
Joyeuse, Léontine avait saisi la feuille administrative; elle s'agenouillait et baisait les pieds de la visiteuse. M"^ Kerden la releva, et indiquant la petite qui se tenait au milieu des ombres :
— C'est votre seconde enfant?
— Oui, mademoiselle, c'est mon autre bébé, ma consolation dans la misère ! Avance, ma chatte... Une révérence à la demoiselle... C'est timide.. .ça n'ose pas.
LES MARTfRS DE LA VIE
Alors, le « marquis » Afirien qui rentrait enleva l'un des coatreveiits branlants de la t'enùlre. Liv. 7 7
La petite misérable quitta, comme à regret, l'angle obscur do la chambre, et Marie-Thérèse la prit entre ses bras :
— Mais, elle est toute trempée... glacée!... Et au cou... là, elle a du sang!
— Que voulez- vous, dit Léontine, c'est jeune... ça s'amuse dehors, malgré la pluie...
— Et cette blessure?
—•Un mauvais charretier l'a effleurée de son fouet, pendant qu'elle jouait avec ses camarades... J'étais en train de la panser, de la changer... Allons, ma chérie, approche-toi du feu... je te mettrai tout à l'heure ta belle robe des dimanches... Viens que jeté soigne... Vous autorisez, mademoiselle?
La Goussard épongea maternellement la cicatrice, et tout en fixant un bandeau sur le front, de temps à autre, elle pinçait sa créature :
' — Parle, mignonne... Voyons, une risette?
Déjà, M"* Kerden examinait Sophie, aux tristes lueurs hivernales. Ce n'était plus la demoiselle millionnaire et fantaisiste; ce n'était plus l'ange de la miséricorde, ni l'élégante railleuse des La Palme et des Nabot. Quelque chose la métamorphosait, et le démon de l'art vibra en elle dans sa toute puissance.
Pour son bas-relief de la Tribu errante, depuis longtemps elle cherchait une beauté de fillette, étrange et douloureuse ; elle avait passé entrevue et dédaigné ces jeunes Italiennes, ces rouleuses d'atelier qui s'en vont poser académiquement chez tous les peintres et tous les sculpteurs, et voilà que, dans ce bouge, elle trouvait enfin le type vivant, chétif et malheureux, dont son imagination était embrasée.
— Oui, je briserai, s'il le faut, la maquette !... Elle, au premier plan... les autres, moins épuisés... Voyons, dois-je lui laisser le bandeau!... Pourquoi pas?
Les paroles de la Goussard mirent un terme à l'observation de l'artiste :
— Vous regardez sa robe, mademoiselle?... J'essayede la tenir propre.. .mais, les enfants!...
— Madame, je suis artiste statuaire, et j'ai besoin d'un modèle... Consentezvous à ce que votre petite vienne à mon atelier?
liouleversée, et n'osant demander pourquoi une femme delà haute s'amusait, au lieu de jouer du piano, à tailler des hommes, Léontine entrevit une riche aubaine :
— Si je consens!
— - Et toi, mignonne?
— Oh ! moi, je serai bien heureuse, mademoiselle
— Madame Goussard, dit Marie-Thérèse, en se levant, vous m'aiiièncr.z la petite, samedi prochain à onze heures... hôtel Kerden, boulevard Pereire... Du reste^ vous serez annoncées... En attendant mieux, voici...
LES MARTYRS DE LA VIE Y,i
Elle déposa sur la table un billet de cent francs qu'elle avait tiré de son porte-cartes...
— Merci, mademoiselle, merci, élue du bon Dieu! s'écria Léontinc... J'babillerai de neuf la pauvre Sophie pour vous la conduire...
— Vous gâteriez tout, si vous changiez quoi que ce soit à son pauvre vêtement... Je la veux telle qu'elle est aujourd'hui, mais non pas... mouill«îc et tremblante... Au revoir, madame; à samedi, mon bébé...
Mère et fillette s'inclinèrent, et Sophie bégaya les mots que lui dictait Loontine, en la pinçant toujours.
— Mademoiselle Marie, vous ôtes la bien... la bien nommée... Je vous salue, Marie, pleine de grâces...
Un large ruisseau boueux s'étendait devant la porte, et comme la visiteuse réunissait ses jupes dans sa main pour franchir l'obstacle et arriver au coupé, une voix très polie lui dit :
— Permettez, mademoiselle.
Alors, le « marquis » Adrien qui rentrait, enleva l'un des contrevents branlants de la fenêtre et eri forma un pont mobile, sous les pieds de Marie-Thérèse.
M"° Kerden jeta un rapide : « Merci, monsieur », et s'installa dans la voiture bientôt emportée par deux superbes mecklembourgeois.
Dans le bouge, Léontine eut un cri de triomphe :
— Qu'est-ce je vous disais, Adrien? Elle est venue, la demoiselle !
— Ravissante et capiteuse en diable I déclara l'homme blond... Parole d'honneur, on ferait des folies !
— Vous me faites suer!
■ — Elle l'a apporté la permission pour voir Tête-de-Mort?
— Oui, et autre chose...
D'un geste crapuleux, elle désignait le b,illet de banque.
— C'est gentil ça, dit Adrien... Tu vas pouvoir habiller Sophie...
— La peau! gronda la mère... Sophie est une idiote!.,,. Elle estronlrée sans charbon, et elle mériterait...
— Je te défends de la battre, je te le défends !
Il s'avança vers la petite et l'attira contre son cœur :
— Elle t'a frappée ?
— Non, monsieur Adrien.
— Pourquoi ce mouchoir autour du cou et ces taches de sang ?
— Un charretier m'a blessée.
— Avec son fouet, ajouta Léontine.
Le « marquis » venait de regarder la plaie et de mieux arranger le bandeau ; il leva ses deux poings d'hercule : .
— Ah! le brigand, si j'avais été là !
Et s'adressant à la mère :
— Toi, si tu la touches, entends-tu, je t'étrangle !
— Mais, je ne la bats jamais, n'est-ce pas, Sophie?
— Non... Non...
Adrien reprit :
— Tu lui achèteras "une robe ; je ne veux pas qu'elle ait froid ; je ne veux pas qu'elle soit malheureuse!
— As tu du tabac? Elle va te rouler des cigarettes...
— Désormais, je les ferai moi-même.
— On peut nonobstant se payer un gueuleton sur la menouille ? Il hésita ; puis excité par l'obstiné besoin de s'étourdir :
— Donne-moi l'argent... On se grisera ici! J'invite Poil-aux-Pattes et Amanda ; ces deux types m'amuseront peut-être...
— C'est ça, mon chéri, minauda-t-elle, en tendant le billet bleu... A vous trois, vous amènerez un chouette dîner... Vous savez ce qui est bon... N'oubliez pas de prendre un litre de rhum... Je l'adore!...
Il sortit.
La Goussard interrogea l'enfant :
— Tes fleurs, oij sont-elles ?
— Impossible, mère, impossible!... Les jardiniers ont fhis de gros chiens dans leurs enclos, et les chiens ont failli me manger.
— On leur donne des boulettes, grande sotte!.. D'ailleurs il y en a pas partout...
— Si, partout... et j'ai peur.
■ — Il faut aller au cimetière.
— Au cimetière, maman !... Oh!..*
— Mais oui! C'était, l'autre mois, la Toussaint... Nous avons eu, ces jours derniers, de beaux enterrements, et tu cueilleras les fleurs les plus belles... Ne manque pas d'arriver à Paris, pour l'ouverture de l'Elysée-Montmartre.,.
— Dieu me punirait...
— Est-ce que tu le connais. Dieu?
— M. Adrien m'a enseigné des prières, un jour qu'il voulait se tuer...
— Il s'amusait !...
— Et toi, maman, tu m'as appris le : « Je vous salue, Marie... »
— Histoire d'épater la demoiselle... Je rigolais!.... Tu chiperas des fleurs sur les tombes...
— Jamais!
— Tu en prendras : tu les prendras toutes 1
— Non, jamais je ne volerai les morts 1
— 11 le faut l
— Jamais !... Jamais!... Jamais!...
— Alors, en bas, et plus vite que ça !
Elle poussa la table, et, soulevant une trappe, découvrit les profondeurs noirâtres où l'on descendait par une échelle.
— En bas!
— Mère?
— En bas ou je fais rougir les pinces !
Sophie dut exécuter l'ordre, et comme elle pleurait au fond de la cave, Léontine vociféra :
— Pas un mot jusqu'à demain!... Si tu nous embêtes ce soir, je te brûle les yeux!
Les choses en place, la mère du 213 ouvrit un placard dissimulé derrière la huche et y prit successivement une nappe, des couverts, de la vaiselle, des couteaux et des verres qu'elle rangea sur la table.
— Et tout cela vient de mon Gugusse ! gémit-elle. Ce magnifique damassé, il l'a choisi dans la villa du docteur Verdier, mon ancien maître, un bien brave homme... Je n'ai pas eu le courage de démarquer le linge... Moi, je tiens aux souvenirs des gens que j'aime!... Ni Poil-aux-Pattes ni sa gonzesse ne sont de la rousse, et ils ne mangeront pas le morceau... Et cette argenterie ?... A-t-il été assez jojo chez la vieille dame ?... Elle dormait... Gugusse n'a pas fait de bruit... Il respecte tant la vieillesse, ce cher enfant!
Puis, des idées moins gaies l'affolèrent. Adrien ne l'aimait pas ; il ne l'aimerait jamais ! Elle, la veuve d'un guillotiné, au bagne, l'ancienne compagnonne d'un voleur et d'un assassin, elle, la fille de petits bimbelotiers, élevée en une pension honorable, mais vite déchue, sous les ardeurs de sa nature précoce et immonde, elle songeait à l'abîme qui la séparait du « marquis » de l'amant d'une nuit, de l'hôte dédaigneux, du maître.
Elle s'ingéniait à le démasquer, à lui arracher le secret de sa vie, à établir des parallèles entre l'éducateur de Gugusse et le protecteur de Sophie, entre le vagabond d'un soir d'automne et le monsieur grave ordonnant de noter les dépenses ; elle l'agaçait, l'énervait, toutes les ruses demeuraient stériles, et le géant blond lui apparaissait, comme un être immaculé, ou comme un être abject semblable à elle, rêvant toutes les ignominies, chargé de toutes les souillures.
Ainsi, elle passait d'une opinion à l'autre, en tombant d'un songe d'hallucinée dans la réalité d'une misérable.
Depuis quatre heures, le couvert était dressé, et le «marquis » ne rentrait pas.
Il faisait nuit. La Goussard avait allumé la lampe à pétrole, en se bourrant pour attendre, d'un mauvais miroton ; elle allait courir à la Jeune France^ lorsque retentit la voix d'Etienne Dacheu dit Poil-aux-Paîtes :
— Eh ! la bourgeoise, porte, s'il vous plaît ?
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fort hilares; <■"«' ""^ '^^° ' ,„„d ^,pano"i. «»^ ™"'" ^ , mais U-ès dislmgué ,.ourt obèse, le visage .on". P ^,.,„A.-oil des sourols, ma. i„„
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Tandis que L-»'" ^^ ,,t., u« d>ndo.uea., d g ^^^^^.^ ^^ ,e
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politesses... eUarbou ? grogi^^^^ ^^ "" .,^^^„p ^e Bacbeu.
Et du bois, et du €tiai ^^.^ ^^ in-ailresse OC ^^ ^^^^^^^,
^ M. Adnen en a c---^^- ,, ,,.He d'u. cbarboaa.er . P Quelques minutes pl^ tard,
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Poil-aux-Pattes ei^ {auteuils de l auue v
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Bnloncée dans un grand fauteuil, le menton allongé vers la talde, elle s'empiffrait,heureuse de l'énorme pâture et de la considérable boisson; Poil-aux-Pattes la dépassait, avalant de plus grosses bouchées, s'entonnant le liquide avec des béatitudes extraordinaires; moins vorace que la Goussard, Amanda s'éloignait de cet ogre de Dacheu pour se rapprocher du beau « marquis », mais Adrien laissait volontiers flotter ailleurs son rêve.
Quand vint le tour du dindonneau que le géant à la barbe blonde découpa, selon la méthode des bourgeois, a^grémentéo d'une aisance artistique et chirurgicale, Etienne crut devoir évoquer un souvenir d'enfance.
— Mon père, dit-il, ma vieille canaille de père, un tondeur de chiens, du Loiret, a manqué plusieurs fois de me vendre à des saltimbanques...
— A cause de tes mains, je comprends ça! interrompit le « marquis ».
— Oui, mon gentilhomme, à cause de mes mains, et je m'en fais gloire!
Il exhiba ses deux mains à plat contre la table. Elles étaient toutes velues, comme celles d'un barbet ou d'un griffon, et le poil brun qui fuyait le visage, se rattrapait ici, et il y en avait partout, sur les paumes, sur le dos, entre les doigts et jusqu'aux bords des ongles.
Adrien laissait tomber un conseil de ses lèvres hautaines:
— Tu devrais, au moins, raser les phalanges, car la barbe te gêne pour te mon.'her...
— Ah', ben oui, je perdrais mon prestige!... Là, vrai, m'ame Goussar^l, en avcz-vous beaucoup rencontré des lapins de mon numéro!...
Mai-, Léontine qui rongeait un pilon, se contenta d'un geste dénégatif, en essuyonl de la main sa bouche luisante de graisse, et Adrien, toujours narquois, dit à la patronne :
— Tu vas crever d'indigestion !
— Laissez donc, chéri; quand on y est on y est, et puis, le'cauard aux navets. le dindonneau, on en mangerait toute sa vie!... Monsieur Dacheu, un petit retour?
— Avec plaisir, m'ame Goussai'd!
Au dessort, on fêta le Saint-IIonoré, un merveilleux gâteau entouré de boules croquantes et pleines de crème. Histoire d'égayer la société. Dacheu s'cncréma le bout du nez, blanchit ses doigls barbus, leur donna des formes de petits animaux étranges.
Sur Tordre du « marquis», les dames et le phénomène se disposèrent à sifller le Champagne, au commandement, d'après l'antique usage :
— Approchez le guindal de la gargamelle!... Souriez au guindal!... lîais-rz l(;s yeux!... 0 vin, entre dans le ventre de ton sauveur; ne lui fais pas plus de mal qu'il ne t'en veut!... Range-toi bien, .parce qu'il y aura foule!... Une... deux !... trois !...
ils burent; ils buvaient monstrueusement.
La Goussard apportait le café en sa belle théière de ruolz — le dernier vol de Gugusse; une plainte déchirée et qui semblait venir des profondeurs lointaines, s'exhala vers la table.
— Avez-vous entendu ? fit Amanda, inquiète.
— Non... Qu'y a-t il? balbutia Léontine.
— J'ai cru entendre...
— C'est le vent!
— Il n'en fait plus.
— Les chats qui rôdent...
— Eh ! parbleu, je sais ce que c'est, intervint gaiement «le marquis » : Ce sont les mains de Poil-aux-Pattes qui ont miaulé !... Buvons!... Guindal!... Gargamelle!... Une... deux... trois!...
Aux lueurs d'un punch, les quatre ivrognes luttaient de chansons obscènes, et dans les fumées du tabac, et dans le brouhaha des paroles, ils demeuraient insensibles à un vacarme bizarre : on eût dit un travail souterrain.
Dehors, la pluie redoublait, formidable, et le chemin de halage, un peu en pente du côté de la maison Goussard, devenait un torrent jaunâtre; des masses liquides dégringolaient des hauteurs, mêlant leurs écluses à toutes les cataractes de la toiture. Sur la Seine, toujours plus grosse, les bateaux de charbon valsaient, éperdus, au milieu des ombres flagellées ; et çà et là, les arbres de la berge craquaient, se tordaient, en un branle-bas général.
Poil-aux Pattes, debout à la fenêtre, eut un juron :
— La Seine monte... Elle monte !... Nous sommes bloqués!... Votre cave est inondée... Gare à la mienne !
Cette fois encore, une nouvelle plainte — un râle d'agonisante — jaillit de la terre.
— Enlevons la table... Éclairez-moi! ordonna « le marquis ».
Dacheu et sa maîtresse obéirent et reculèrent le fauteuil où la Goussard, ivre-morte, ronflait.
Adrien ouvrit la trappe, et, sous la clarté, les deux hommes et la jeune femme aperçurent la petite Sophie, toute livide, les doigts crispés aux derniers degrés de l'échelle, les seuls qui ne se trouvaient pas envahis par les eaux. Quelques gros rats s'y accrochaient, eux aussi; une de ces bêtes avait mordu l'enfant à la lèvre, et la lèvre saignait, et le spectacle était si douloureux qu'il dégrisa les noceurs et même la drôlesse.
« Le marquis » versait des larmes, en tendant les bras :
— Ma petite, ma pauvre petite !
Il la recueillit, et, l'ayant confiée aux soins de la blondinette, d'un grand coup de pied, il envoya rouler le fauteuil de la Goussard. Celle-ci, aff'alée, molle, hideuse, implorait la pitié de Dieu, de la Vierge et des Anges.
Fichtre !... le pauvre garçon !... il se meurt I
Liv. 8
— Ah ! la misérable ! Ah ! la scélérate ! grondait Adrien... Un homme n'a pas le droit de l'écorcher, vivante, ni de l'insulter, morte, mais la foudre du ciel devrait tomber sur. elle et l'exterminer!
— 109, bravo!.,. Bravo, 109 !.,. Très bien ça, mou garçon! dit Eugène Chabrol, un des sous-entrepreneurs de la Petite-Roquette, en examinant la couronne mortuaire que le petit Fargue terminait, dans sa cellule.
L'enfant le regarda douloureusement, sanr, répondre, et Chabrol, gros luron aux fortes moustaches brunes, jovial et vulgaire en un paletot-sac, le feutre melon à l'arrière delà tête, ne s'aperçut ni des attitudes étranges, ni des yeux presque stupides, ni de la pâleur extrême de son jeune ouvrier. Chabrol bavardait toujours, et l'esprit du 109 fuyait, errait loin de l'homme et des murailles.
Pierre songeait que là-bas, à un boutdeParis, se trouvait un grand jardin silencieux et triste où, tous les dimanches, il allait autrefois avec sa maman porter une couronne sur la tombe de son père, une couronne pareille à celles dont il montait chaque jour — et pour d'autres — les belles Heurs. Depuis ce temps-là, sou§ la pluie et la neige, les couronnes du père s'était fanées, et la mère, elle, dormait, sans le moindre hommage.
— Eh bien, 109, est-ce que tu as perdu ta langue ? continua le sous-entrepreneur. On dirait que tu te moques de mes félicitations ?
— Oh ! m'sieur!
— Parle... parle un peu, mon ami... Il faut te dérouiller... Tu en as le droit, aujourd'hui, cinq minutes, parce que je suis là!... Que diable, tu excelles dans la couronne mortuaire, et tu gagnes maintenant trente centimes par jour, comme les autres, et tu n'as pas l'âge î... Ça te prépare une masse.
— Oui, m'sieu Chabrol.
— A moins que tu ne préfères te payer des douceurs sur quinze centimes, du café, par exemple.
— Non, m'sieu.
— Econome, rangé, bravo !... Tu vas me dire ton nom... et qui sait, plus tard, si j'ai besoin d'un bon ouvrier, nous pourrons nous revoir.
— Je m'appelle Pierre Fargue, m'Sieu,
— Pierfar ?
— Non... Pierre Fargue.
Le sous-entrepreneur inscrivit le nom sur son carnet, puis ajouta :
— Bah ! J'enfreins pn peu les règlements avec mes questions, mais c'est dans ton intérêt...
— Merci, m'sieu.
Chabrol enleva la couronne de la table :
— Pas une fleur ne dépasse l'autre... C'est solide, bien établi ; ça a de rœil ; c'est un ouvrage merveilleux pour un gosse de dix ans!... Ah I si tous les détenus étaient comme celui-là, on en gagnerait de la monnaie!...
Tout à coup, la voix de Placide vibra dans le corridor :
— Le 213, au pa,rloir !
Furscue eut un tressaillement.
— Qu'as-tu donc, garçon? demanda le sous-entrepreneur.
— îlien... rien...
— Alors, continue... Voici la couronne... Finis-moi ça... Va vite et bien... Tout le monde sera enchanté...
Après le départ de Chabrol, le 109 s'assit, courageux au labeur. Mais il demeura triste. Les autres avaient des parents, des amis. Tous, même ce 213 qu'il regarda sortir de la classe de monsieur Jean, avec le 315, son voisin du promenoir cellulaire, tous, quels que fussent leur indigence ou leurs fautes ou leurs crimeS;, ils pouvaient entendre, aux jours autorisés, de bonnes paroles et s'en retourner, les yeux contents et l'âme moins obscure!
Le gardien criait des numéros. Pierre s'imagina que les prisonniers, un à un, descendaient pour une heure de fête; et seul, abandonné de Dieu et des hommes, il vit s'envoler la dernière espérance.
Ses doigts fatigués laissèrent tomber sur ses genoux tremblants la couronne des morts : il resta là, enveloppé dans une grande douleur, vieilli et non pas mûri par la détention.
En un mois de cellule, le visage de l'enfant s'était creusé, renfoncé, plombé, sous des blancheurs laiteuses, avec une expression languissante ; le corps s'arcboutait, la vue papillonnait, chercheuse, et l'amaigrissement général provoquait une faiblesse des lombes, une démarche incertaine, des sueurs nocturnes. Chose abjecte ! on observait en l'innocent presque tous les stigmates des jeunes viveurs malades et des vieux libertins.
Mais, à rencontre des gens de la haute et petite noce, dont l'ouïe s'affaiblit au mcm<r titre que les autres sens, l'oreille du petit prisonnier acquérait une subtilité remarquable, et les moindres murmures, d'abord charmants, l'emplissaient bientôt d'un vacarme terrible. Il a' avait pluspeurdu silence ; il avaitpeur du bruit !
Cependant Fargne se levait, se couchait, travaillait, assistait à la messe du dimanche et à l'école quotidienne, allait au promenoir, tel^ un automate ou un jouet de somnambulisme. Aux heures d'intelligence, les mêmes questions absorbaient sa pensée ; « Qui donc l'aimait? Qui donc s'intéressait à lui?... Pourquoi était-il châtié, n'étant pas coupable?... Pourquoi n'était-il pas libre, étant doué de raison?, ...Et par quel péché originel et nouveau, par quelle souillure se trouvait-il écarté de la vie des humains?.,. Et s'il n'y avait pas de souillure, ni de péché, au nom de quel droit, les hommes le condamnaient- ils, en lui marchandant l'espace, l'air et la lumière, en le privant de sa liberté? Oui, de quel droit, et en vertu de quelle absurde protection, les hommes l'obligeaient-ils à mourir de douleurouà devenir fou?...
Pour le jeune détenu, l'humanité qui est si nombreuse et variée sur la terre si vaste, toute l'humanité se réduisait à quatre personnes habituelles; un prêtre, cet excellent l'abbé Hugues d'Aulzon; un instituteur, ce digne monsieur Jean; un imbécile qui faisait sa petite affaire, le sous-entrepreneur Eugène Chabrol, et une brute, le gardien Placide,une brute endormie dans des phrases de ce genre : « Les haricots sont assez cuits, n'est-ce pas?... Eh bien, de quoi te plains-tu? »
Les autres, le directeur Octave Rey, le médecin en chef, le médecin adjoint Gilbert Monteil, le sous-inspecteur, le gardien-chef Biaise Talandier, il les voyait rarement; et quant à ses codétenus, il les ignorait à l'exception du 2i3, 215 et de ce petit 302, l'enfant de cinq aiis, aujourd'hui, un numéro de l'infirmerie.
Quelquefois, un des prisonniers longeant le couloir pour se rendre aux waterclosets, glissait un « bifton » par le trou du 109; mais les premiers billets étaient abominables, et Pierre déchira les nouvelles correspondances, sans les lire.
Avec le ravage intellectuel et physique, avec le relâchement nmsculaire et les dépressions de la mécanique cérébrale, Fargue en arrivait à ne plus souffrir, lorsque tout se faisait, et à se considérer comme un animal d'espèce nuisible, comme le jeune chat-tigre qu'un dimanche, son père lui avait montré au Jardin des Plantes.
Il découvrait enfin la seule justification possible à son isolement.
De même que le chat- tigre, il devait être dangereux, puisque, lui aussi, vivait en cage. Pourquoi, alors, Placide ne lui donnait-il pas à manger, au bout d'une fourche?... Cela viendrait!.,.
Sous le voile des idées noires, le 109 avait repris la couronne; mais des sueurs l'inondaient; ses pauvres doigts maigres hésitaient et tremblaient...
A l'appel de son numéro, Auguste Goussard, dit Tête- de-Mort, était sorti de sa cellule pour marcher crânement vers le pont de fer, les mains dans ses poches, les yeux luisants, la casquette sur l'oreille.
— A vous, le 213 ! annonça Placide.
— Envoyez! répondit d'en bas un autre gardien.
Toutes les places du parloir en commun se trouvaient occupées, et des hauteurs d'un siège fermé par une balustrade circulaire, le surveillant observait à la fois l'entrée des parents et amis, l'arrivée des jeunes détenus.
Quatre ou cinq gardiens arpentaient les chemins de ronde oii, entre le double grillage, chaque prisonnier causait, assis, et à la distance d'un mètre, avec son visiteur, également installé sur une chaise. On voyait là des types curieux de marchandes des quatre-saisons, de balayeuses, de pierreuses, de bourgeoises, d'ouvriers et d'ouvrières, beaucoup plus de femmes que d'hommes, les uns et les autres, venus pour les enfants ou pour les adultes du second étage, la fine fleur des souteneurs. Autant les petits éveillaient la tristesse, autant leurs aînés inspiraient de dégoût, les visages boursouflés de vice, les yeux cyniques.
Léontine Goussard, très misérable en sa mante et son chapeau flétris, regardait entrer Auguste.
— Salut, La Dabel (la mère) dit le 213.
— Mon pauvre Gugusse! sanglota la visiteuse, en essuyant de vraies larmes. Elle l'avait attendu debout; tous deux s'assirent.
— Voyons, continua Tête-de Mort, ne pleurniche pas... Moi tu vois, ça boulotte!... Et le « marquis »?... Et Sophie?,.. Et Amanda?... Et Poil-aux-Pattes?
— Ils vont bien ; mais nous sommes malheureux !
— A cause de la galette ?
— Hélas !
— Zut! C'est votre faute aussi !... Vous êtes un tas de flegmards qui ne savez pas vous y prendre !
— Ah ! si tu étais là-bas !
— Yes, mais je n'y suis pas... Voilà le chiendent! Je croyais que tu m'avais plaqué tout à fait, la Dabe?
— On ne voulait pas m'accorder l'autorisation.
— Qui ça?... La Préfecture?
— Oui, et ton directeur. Grâce à une demoiselle de la haute, j'ai obtenu le permis
— Une de la haute ! Mince alors !... Et comment qu'a s'appelle la gonzesse?
— M"' Kerden.
— Inconnue au bataillon!... A moins quecene soitla fille delablanchisseuse... Celle de la petite maison où, un jour... non, une nuit... Tu t'en souviens, la Dabe?
— Si je m'en souviens!... Tu n'as jamais été si beau, mon Gugusse!... Ah! tu parles du bon temps !
— Il reviendra!... Et ousqu'elle perche, la demoiselle?
— A Paris, d-ans un bel hôtel.
— Chouette !
— Elle s'intéresse à moi... à Sophie.
— A Sophie, je ne dis pas, mais, à toi ?... Faut (ju'cUe ait du temps de reste ! Ils sont si drôles les riches !... Elle a casqué ?
Léontine, qui voulait taire l'orgie de la nuit, répondit :
— Non... pas encore.
213 haussa les épaules :
— A quoi que ça sert, je te le demande, d'avoir des connaissances argenteusessi elles ne casquent pas?
— Eu attendant, nous battons une de ces dèches !
— Pauv' « marquis »!.,. 11 doit faire un nez!... Moi, je Tadore, et ça m'embête !
— Il t'aime aussi, le bon Adrien !... Et toi, Gugusse, tu te manges les sangs?
— Moi, j'ai pas de propriétaire.., 11 ne m'expulsera pas, le proprio! t^
— Ange, va! Tu te iiiarcras sur la butte l... (Tu rirais sur la guillotine!),.. Mais, tu penses à rejoindre, n'est-ce pas?
— Tes gourde la Dabe! Est-ce qu'' on peut se faire la paire de la Petitel (Ta es sotte, {a mère ! Est-ce qu'on s'évade de la Petite-Roquette !) On verra à la colonie pénitentiaire... Ten ai jacqueté uoec moti aminche... (J'en ai parlé avec mon ami...)
— Qui donc?
— Michel Espidac... 11 était dans la cellotte (cellule à côté de la mienne)... Ce gonce là, c" e^t un costeau qui na pas les foies blancs! (Ce jeune homme-là, c'est un citoyen qui est brave et fort !)
— Vous ])Oiiyez jaspiner (parler) ensemble !
— Y a rien de fait ! j'ai frimé (vu) ce zigiie, une seule fois, quan cette tante, ' d'instituteur nous a balasicés de la classe pour nous boucler au bignouf (cachot) Mais, on s'estime... D'abord, nous avions fabriqué un trou dans la mur... Le gaffe (gardien) Placide ï).onsdon?ie (dénonce), et voilà que du 21 5, mon aminche Espidac est bouclé au 35... Il y a toujours mèche de se filer des « biflons » à la chapelle ou au promenoir... Des trucs à moi !
— Ih sont toquards {niéclvdïïts), les ga/fesl
— Oh! oui, des carnes!
— Vous espérez quitter la Petite, bientôt?
— Acres la Dabe! (Défiance, la mère!) observa le 213, en indiquant d'une œillade le gardien qui longeait le chemin de ronde... J'allume le gaffe ciui nous frime et qui nous esgourde{je vois le gardien qui nous regarde et nous écoute). M^oï^ continuons de jaqueter (parler argot).
— On ne ris([ue rien?
— Non... Ces poires-là n'enti'avent que nibe! (Ces idiots n'y comprenhenl rien!)
— Très bien, mon gosse.
— Esf^ourJe-moi, la Dabe... Nous allons être -envoyés en caéubrousc (eampngue), je te le bahillarderai et tu radinera'S, voirmézigue. (Je t'ccrinii, et tu viendras me voir).
— FA (lu pèze (argent) ?
— ïape la gonzesse rupine (riche).
— Sophie va dans sa. lo/e (hôtel) demain, pour poser.
— Poser, quoi?
- — La gonzesse est artiste.
— Alors, elle est fauchée (sans argent)?
— Mais non, elle fait des statues, histoire de rigoler.
— La Dabe, dans les tôles de rupins, il y a toujours quelque chose qui se balade... Un bob (une montre)... un artiche (un porte-monnaie)... des diames... Cdcs bijoux)...
— Oui, mais Sophie est trop dinde pour flingoter (voler) quelque chose... Elle ne trouverait même une paire de /?om/;e5 (souliers)...
— 5? mézigiie allait poserl (Si j'allais poser, moi !)
— N'aie pas le trac... Je la conduis...
— Encore, le gaffe!...
Un gardien s'approchait :
— Madame, votre heure est terminée... Veuillez vous retirer.
— Une toute petite minute? sollicita la Goussard.
— Non, madame, le règlement s'y oppose... Et d'un ton sec, il commanda :
— En haut, 213!
— On y. va ! Ne nous fâchons pas, m'sieu de la Prévôté, répondit Auguste... Au revoir, la Dabe ! Serre les phalanges à tous les aminches !
— A un de ces jours, mon gosse !
Les visites se succédaient au parloir, et les appels retentissaient. Brusquement, Pierre Fargue se dressa très pâle et rejeta loin de lui son œuvre, la couronne des morts. Il venait d'entendre Placide qui hurlait :
— Le 109, au parloir!
Il attendit de voir s'ouvrir la cellule du bague. Enfm!... Quelqu'un pensait à lui!... Il n'était plus l'abandonné; il n'éiait plus l'animal dangereux; il n'était plus le chat-tigre !... Mais, qui donc le demandait?
109 récapitula en sa mémoire tous les amis des jours heureux, les compagnons du père, ensuite les témoins des funèbres détresses, depuis la concierge qui lavait chassé, par ordre, jusqu'au grand rouge dont la voix avinée balbutiait des î);!roles d'amour, près de la maman honnête et vaillante. Et necroyant à personne dans la foule des égoïstes et des lâches, il se mit à pleurer. Puis, des espérances le grisèrent, l'illuminèrent, comme en une rédemption. Il apercevait là-bas une
dame charitable, et il allait vers elle, le cœur gonflé des trésors de son dévouement et de son amitié si longtemps inutiles.
Quelques minutes s'écoulèrent. Le gardien ne paraissait pas. D'abord, Pierrt se dit: « Il est occupé ailleurs ; » et pour calmer l'inquiétude brûlante, il marcha de la fenêtre à la porte, [coupant ses trois ou quatre enjambées d'une halte el d'un regard furtif au guichet... Rien encore!... Il prit la cheville de bois et la glissa dans le trou . . .
Placide ouvrit la porte.
— Allons, voilà! Qu'y a t-il?
— Vous m'avez oublié, m'sieu le gardien.
— Oublié?
— Oui, m'sieu... On a appelé le 109... au parloir
— Mais non, le 209, idiot!
— Ah!
— Et fais en sorte de ne pas me déranger inutilement, sans quoi je te note au rapport... C'était le 209, entends-tu, et non pas le 109!
Seul.Fargue allait et venait, tournait, avec la peur des sonorités de ses phrases exhalées dans le grand silence. Bientôt, des voix lointaines le charmèrent : il s'arrêta pour mieux les distinguer, et ce furent des ouragans d'harmonie, des tumultes de cuivres et de chansoDs, des bruits de cloches, des vacarmes de tempête. Sous ses pieds les briques de la cellule montaient; autour de son corps les murailles se resserraient; le plafond descendait... Il tomba sur ses genoux, haletant, manquant d'air; il se traînait du côté de la cruche, il voulut boire, mais la cruche pleine était trop lourde pour ses bras épuisés... Il voulut appeler à l'aide, mais un râle lui déchira la poitrine... Il voulut placer de nouveau la cheville de bois au guichet, mais il se souvint des menaces de Placide...
Les yeux hagards, la gorge contractée, la lèle rouge comme un globe de sang, il rampa vers le lit, se haussa, mais ses mains ne rencontrèrent que l'armature, toute la literie se trouvant pliée, selon l'ordonnance ministérielle.
Enfin, il eut le bonheur de pouvoir jeter un cri de détresse avant de défaillir.
— C'est encore toi! gronda Placide, en entrant. Il est défendu de chanter et je...
Pierre restait immobile sur le sol de briques. Le gardien s'apaisait :
— Est-ce que tu es malade?... Fichtre!... Ah! le pauvre garçon!... Il se meurt!...
L'homme déploya la litée, y coucha le moribond et se dirigea rapidement vers le pont de descente.
— Chef, le médecin!... Urgence, 109!...
Il fallait un cas bien grave pour motiver un appel, et les surveillants échelonnés jusqu'au greffe, s'empressèrent de crier à tour de rôle :
De J'air, vite de l'air ! ordonna le médecin en arrachant le Col du jeune détenu.
Liv. 9
— 'Urgence, 109 ! . . . Médecin! ... Au 109 ! ... au 109 ! ... Au 109 !.. . Le D' Gilbert Monteil et Biaise Talandier accouraient.
— De l'air, Ante, de l'air ! ordonna le médecin, en arracliant le col an jean© 'détenu et en mettant l'oreille à la poitrine.
Biaise et Placide essayaient des clés au cadenas de la fenêtre. Monteil se dressait :
— Ouvrez, mais, ou vrez donc ! . . . Voyons, messieurs, il esttemps!,.. Brisez la fenêtre, brisez-là, vous dis-Je !
Et comme le gardien-ctef et «on aide hésitaient, il empoigna la chaise d^u 109-, Let, repoussant les geôliers, fit Toler d'un seul coupie câiambranle et les vitres. Puis il revint à son auscultation.
— ÎLe mal est au cerveau, dit-îl bti directeur gui entrait... 3e crains ime méningite... Il faut immédiatement trans,porter ile niailaôe à l'infirmerie.
Sut l'ordre de M. ôritave ifeey., îles deux gaa^âiens saisirent par chacun des bouts le matolas où Fargue était étendu, et ils He ipoi^tèrent dans une des salles confiées aux Hospitalisés.
Debout près de la couche, Gtilhecrt esLami^a le thermomètre qu'il venait de rplacer sons l'aiisselle de l'emfant :
— ILalfièxTe n'Ku^mente pas. . , C'e^ hon signe. . .
Pendant une heure, il v^^eilialte ^sonnier; et lorsque M. Rey lui demanda îi woix basse si on devait attribuer le mal du 109 au régime de la Petite-Roquette, il répondit, en s'éloignant des oreilles vulgaires :
— Monsienr le directeua', malgré toute votre intelligence et toute vffbi» Ibonne vollonté, la prison des Jeunes-Détenus, c'est la folie on la mort à grandes jjournées !
— Alors, qu'on la défmolisse ! fit hardiment le colonel-dirocteiir...Jesms un ^oldot, et je ne veux pas être, enFranoe, un pourvoyeur de cabanons et de tom- =beaux !
— Ah ! inonsieuT, wcms êtes im ibrave homme, ett nous déroo'^(iiTon&, ge ^cfns He jure, la Petite-Roquette!
Les Hospitailiflés éoouitèrent les prescriptiions du docteur., — entretien Btt Sa glace sur latcte et d'une intense chaleur ««"x ^e'xitrémiîtés., rGnoTivollementde l'air;, iboissons chaudes — et le médv.oin a^jouta ;
— Vous m'enverrez chercher, à la moindre alerte.,. Il est so«l, le ma!lhoum&ax... ïl soutire... -Il est tout petit... Soyez humains !
CTne voiture stationnée devant la prison mena chez Ini le jeune docteur.
Gilbert demeurait au second étage d'une grande iTnaison,'bonlevaTriBoanTOasrchais, en un quartier relativement paisible, et à proximité de la Petite-Roquette où l'appelait chaque jour et à toute heure le service des jeunes détenus
M, Barthélémy Monteil, un robuste vieillard qui, pendant quarante, années.
avait exercé la méJociae dans une bourgade des Vosges, habitait avec son fils, et tous deux, ils s' giimaient, pleins des souvenirs do la chère absente, épouse dévouée, tendre maman.
Après la mort de sa femme, le docteur Barthélémy se décida, sur les instances de Gilbert, à quitter le pays natal; et si le changement d'babiludes pesait encore au vieux médecin, et si le mari se courbait sous le deuil conjugal, le père s'enivrait d'espérances. Lui, le bon étudiant de 1840, lui, le bourgeois des campagnes vosgiennes, il admirait son Gilbert, médecin des hôpitaux, médaille d'or de l'internat^lauréat de l'Académie ; il l'admirait, en déblatérant contre lesmétbodes nouvelles surtout contre l'application de l'électricité à la médecine — celte « utopie » dont Gilbert était l'un des promoteurs,
— Laisse donc ces blagues aux charlatans ! disait-il à son fils... Tu vaux mieux que ça!... Tu te gâtes la main !
Près du feu, en un salon voisin du cabinet, le vieux docteur, long et maigre, avec une barbe grisâtre, feuilletait le dernier numéro de la Revue Internationale (ïElectrothérapie.
Gilbert parut, et M. Barthélémy s'écria :
— Où allons-nous, je te le demande, oii allons-nous?... Mais, écoute-moi ces fadaises d'un de nos confrères, le docteur Jules Larat...
M. Barthélémy avait rajusté ses lunettes à branche d'or, et, grinçant, tonnant, le geste saccadé, la barbe en fureur, il lisait : « ... L'électrisation statique doit intervenir efficacement dans toutes les maladies qui entraînent ou reconnaissent pour cause un ralentissement dans la nutrition, soit qu'il s'agisse d'une nevropathie comme dans la neurasthénie, soit qu'il s'agisse d'une lésion humorale, comme dans la chloroancmie, le diabète, la goutte... As-tu entendu?... Y comprends-tu quelque chose?
— Mais oui, c'est très sensé, très nouveau, très intéressant!
— C'est une utopie!
— Excuse-moi, père; je n'ai pas le temps de discuter aujourd'hui...
— Qu'as-tu donc, Gilbert? Tu parais triste...
— Je SUIS inquiet ; je redoute une méningite pour l'un de mes petits bonshommes de là-bas.
— Tu l'as saigné, au moins ?
— Non, père; ou ne saigne plus.
— Comment, malheureux, tu ne l'as pas saigné ?.... Mais, tu veux le laisser mourir, le tuer ?
— Je veux lo guérir.
— La médecine, mon fils, la médceine rationnelle, celle de nos illustres maîtres...
— Oh ! non, pas maintenant !.,. Ce soir nous bataillerons... Il faut que jo
soric... C'est le jour des demoiselles Iverden et j'ai promis... Si l'on vient me chercher de la Petite Roquette, tu enverras aussitôt Gérôme à l'hôtel du houlevard Pereire... Hôtel Kerden...
— Bien.
— Mais avant... Je désire te parler...
(iilbert s'assit en face du vieillard :
— Ciier [)ère, tu sais que je n'ai pas de meilleur camarade que toi... Jnmais je ne t'ai rien caché et souvent, lors des grandes vacances, l'étudiant te disait des choses.,.. Enfin... tu l'exigeais, n'est-ce pas ?
— Oui... pour te préserver !
— Et tu m'as préservé... de bien des sottises ! Et je t'en remercie... Aujourd'hui, je viens te prier d'entendre une confession grave et honnête... je crois que je suis amoureux...
— C'est de ton âge !
— Quand je dis « je crois » c'est une atténuation, car j'en suis sûr !... J'aime follement, et je ne me sens plus capable de me maîtriser.
— Ne te maîtrise pas, mon ami.
— Ne plaisante pas... L'heure est sérieuse, terrible...
— Ah !... Pourquoi ?
— Parce que celle que j'aime a... une immense fortune.
— Je ne te ferai pas l'injure de te demander si elle digne toi... J'en ai la certitude... Mais si elle est riche, nous possédons cinq mille livres de rentes, et cinq mille livres de rentes au soleil, avec ton avenir, eh!... Elle se nomme ?
— M"*^ Kerden... C'est la fille de l'amiral, la nièce de M. Mercier-Lacombe, député d'Angoulême.
— Jeune ?
— Dix-sept ans.
— Jolie ?
— Oh! oui!... mais voilà ! Elle est archimillionnaire î
— A Paris, mon ami, on fabrique aisément les millions, et il n'y a jamais personne de pauvre au contrat de mariage... je me trompe... avant !... Elle t'aime?
— Je... l'ignore.
Dans une animation extraordinaire où vibraient sa solide amitié et son orgueil d'auteur, M. Barthélémy s'emballa :
— M"^ Kerden doit l'adorer, puisque tu l'aimes, puisque tu lui fais cet honneur!... Elle doit t'adorer et s'en enorgueillir, ou bien elle ne serait pas femme. Ya t'en assurer, mon grand, mon beau Gilbert, et quand tu auras besoin de moi, je suis là !... Il est là ton vieux!
À l'hôtel du boulevard Pereire, le jeune docteur Monteil fit passer sa carte
à M"" Yvonne Kerden, et bientôt un domestique le priadele suivre vers l'atelier.
Gilbert marchait, les yeux moins éblouis par le luxe grandiose de l'immeuble par les tentures des murailles et par l'escalier de marbre à double évolution, que le cœur ému sous les effluves d'amour.
Au bout d'une galerie vitrée et convertie en serre, avec des verdures géantes, des corbeilles d'azalées et de rhododendrons, de camélias roses et blancs, le domestique, souleva une lourde tapisserie orientale et annonça :
— Monsieur le docteur Gilbert Monteil.
Tante Yvonne l'accueillit aimablement, et Marie-Thérèse, en blouse de drap gris, les manches serrées au poignet, vint lui ofl"rir un shake-hands.
Là-bas, entre les hautes fenêtres, deux visiteurs causaient : M. Sosthène La Palme, toujours élégant de phrases et de tenue, et M, Désiré Mercier-Lacombe, le député de la Charente, un grand bourgeois au visage large et à la barbe argentée, un peu massif dans sa redingote noire, l'œil spirituel et loyal, A leur droite, M. Gustave Dombre, le maître de Marie-Thérèse, un petit homme à barbiche jaune, vêtu, lui aussi, d'une blouse de travail, rectifiait les poses des êtres debout sur la selle à modèles.
Le docteur et l'académicien se saluèrent; M"* Yvonne présenta Gilbert à M. Lacombe et à M. Dombre ; puis, elle le fit asseoir près d'elle, et doucement ils se dirent leurs impressions, tandis que la jeune artiste s'excusait de reprendre l'ouvrage.
Sous le dôme de cristal, le vaste atelier s'étendait, baigné de lumière, avec les blancheurs des marbres et des plâtres ; là-bas, on voyait un superbe portrait de Marie-Thérèse par Paul Robert ; et çà et là, jaillissaient des palmiers, des yuccas, des gynériums, toute une moisson verte ou fleurie. Une moitié du parquet était couverte d'un tapis de Smyrne; l'autre montrait son pavé de mosaïques pour la commodité du labeur, car, à chaque instant, il fallait mouiller, inonder les maquettes de glaise, et les revêtir, la nuit, de toiles humides.
Charmante, Marie-Thérèse maniait l'ébauchoir ; Gilbert s'avança, émerveillé par la grâce de la demoiselle et la beauté de l'œuvre. Au premier plan de la Tribu errante^ la petite Sophie Goussard, en haillons, le cou blessé, se tenait accroupie, dans la terreur ; à droite, une ribambelle de garçonnets et de fillettes laissaient tomber de leursbras mourants les harpes, les guitares, les castagnettes, les mandores et les violons ; à gauche, de jeunes femmes s'arrêtaient de danser et do chanter, les lèvres encore ouvertes et glacées ; derrière, deux vi,eilles gens imploraient le ciel d'un suprême regard.
Et s'il estvrai que, selon une image, toujours belle, malgré son ancienneté, on entende les cloches, au-dessus de l'immortel Angélus, on entendait autour de l'œuvre encore informe de la grande artiste Marie-Thérèse, comme un râle et un bruit de sanglots.
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— Il y a bt^auGOup de talent, murmura La PaJine à l'oreille du député, mais c'est trop léaliste.
— La vérité, cher monsieur...
— Permettez, l'I-dé-al...
M. Lacombe demanda l'opimou. de Gus-tave Dombre,. qui intervint :
— Messieurs, je suis d'accord avec HGkon illustre ami, M, Falguière, le plus grand maître de la statuaire moderne... Ce qu'il faut éviter daas notre art et dans tous les arts, c'est la convention ; ce qu'il faut s'appliquer à n« pas mériter, c'est l'éloge, injurieux à mon sens, que les élèves de Canova adressaient à cet artiste : « Maître, lui disaient-ils, vous faites plus beau que nature! »... Eb bien, non! Regardez la petite Goussard; chez die, la ligne de la hanche au genou, sous les haillons crevés n'est peut-être pas d'une pureté classique, mais le modèle est ainsi, il a sa beauté, et M"® Kerden n'a pas à corriger cette imperfection !
Sosthène bafouillait :
— L'Idéal, monsieur, l'Idéal...
— L anatomie, monsieur! répliqua Le- sculpteur... Faire vrai et vivant : tout
est là !
On avait annoncé aux types d« la Tnbu erraîiie qiiie la séance était termjuck'. Les modèles quittèrent leur estrade, et Marie-ïhérèse dit à la petite Goussard, en lui remettant une pièce d'or :
— Après-demain, n'est-ce pas ?
— Oui, mademoiselle.
Mais, au lie'U de s'éloigner avec les autres, Sophie regardait, envieuse, les bibelots d'une étagère.
Que cherchcs-tu? interrogea M. Mercier-Lacombe.
— Ri en, monsieur.
Elle partit, toute confuse.
D'autres visiteurs, de jolies mondaines, des messieurs corrects, des artistes, entrèrent, célébrant tour à tour l'œuvre de M"" Kerden. On verrait ça, en marbre! La Tribu errante serait la gloire du Salon de 1881 ou de 1882!
Seul, dans l'encensement général et bruyant, Montcil se taisait.
Marie -Thérèse vint à lui :
— Ils m'ennuient!... Trop de fleurs!... Suivez-moi donc, mon cher docteur, que je vous montre le César mort.... Il uest pas de moi, et il y gagne!
Très gracieuse, elle l'entraîna en un coin de latelier où, sur un socle de velours noir, la tête de Napoléon P'" reposait.
— C'est un souvenir, dit-ollp, et la pièce est rare...
Aux lueurs des lampes que les domestiques installaient, Gilbert admira ce bronze argenté et signé EK Antommarchi : les traits du Corse semblaient un peu allongés par la mort, et le grand nez, les yeux clos, les lèvres mi-closes, le frout
LES MARTTmS DE 7. A VIE
liauL et large, smis laoouroime de lauriers d'or, annoDçaieujt le calnae succédant à la tempête, un calme majestueux pour l'homme qui fut tant secoaé, avant de s'endormir dans la gloire.
La jeune artiste continuait de feire au médecin les hani>eiirs de l'exposition, heureuse de glorifier les amis, -en cet atelier peuplé, non ipas seulement de ses choses à elle (ainsi cfu'il advient cher nos illustres peintres ©t scalpteurs), mais des plâtres, des marbres, des bronzes et des toiles de diverses écoles.
— Tenez, monsieur, un Rodin, un Donnât, un Dumaresq, un Forain, un Guillemet, un Wiltette ! un le Quesn«, un Biimont !
Us se rapprochèrent de la cheminée et se mêlèrent au groupe formé par tante YTKFmne, M. Mercier-Lacorobe, M. La Palme, M. Dombre eft quelques jeuTies dames. Oilbert Monteil se jurait d'être plus brave une antre fois et dcngaiiQv bientôt sa campagne amoureuse, lorsqu'un domestique lui remit une lettre.
En voyant sur l'enveloppe le timbre directorial de la Petite-îloquette et ce mot « Urgence » , le docteur sollicita et obtint de M'*'' Yvonne raulorisation de lire.
— Rien de mauvais, j'espère? fit la vâBill-e tante.
— Hélas, si, mademoiselle, je crains un malheur... On m'envoie chercher de la prison, et j'ai là-bas un détenu que le régime de la cellule a fatigué, épuisé, presque tué.
•— Oh ! l'affreuse maison ! dit Marie-Thérèse... Â.llez, docteur, allez vite!... Lui parti, deux gommeux observèrent ;
— Il est dans le mouvement, ce jeune médecin !... Un autre jour, on viendra le relancer, non plus de la machine ministérielle, mais d'un hôtel princier' ou à'wae banque Israélite ...Très adroit!.. Excellente réclame!
— Parfaitement! Il me rappelle ce journaliste, homme du monde, qui saluait en ces termes le secrétaire de la rédaction : Au revoir, très cher... Vais au bal... Envoyez épreuves par Benjamin... Corrigerai chez la duchesse !. .
Quand le docteur Gilbert Monteil entra dans l'infirmerie delà Petite-Roquette, M. et M™'' Rey, l'abbé d'Aulzon et M. Jean, l'instituteur, entouraient le* lit de Pierre Fargue.
Le petit prisonnier se démenait sur sa couche, repoussait les deutc auxiliaires occupés à le maintenir ; et, le visage en feu, l'œil injecté, la bouche tordue, sous la fièvre décuplant l'énergie vitale, il criait : «. 109, au parloir!... 109, au parloir!.. » Il voulait des oiseaux, du soleil. Après des larmes et des lires, sa pensée l'emporta en arrière, à l'audience de la correctionnelle.il était plus calme; sur un signe du docteur, les infirmiers l'avaient lâché. Alors, d'une voix grave, avec le geste sobre du président Désormeaux, il dit uellenient : « Y a-t-il quelqu'un dans l'auditoire qui réponde et veuille se charger de Pierre Fargue?»
Comme le magistrat lui-même, il attendait... Puis, il se leva : « Je souffre trop!.. Maman!... maman!., maman!.. »
On dut lui mettra la camisole de force.
Pendant la maladie du 109, il y eut à la Petite-Roquette, en la chapelle-école une grande représentation organisée par deux braves cœurs, deux excellents artistes, les frères Lionnet. Mais, pour les assistants, le spectacle était moins sur le théâtre que vers les cellules où luisaient les regards des quatre cents petits prisonniers.
A la Noël, Pierre acheva sa convalescence ; le 15 janvier, on le remit en cellule, et le 30 avril, le gardien-chet de la colonie des Maisons-Blanches vint signer au registre d'écrou et prendre livraison de quelques jeunes détenus parmi lesquels Pierre Fargue (109), Auguste Goussard (213), MichelEspidac (215) et Victor Poléma (17).
Chez la Goussard — à l'insu du «marquis », des drames avaient éclaté entre Léontine et sa fillette.
Sophie allait poser à l'atelier de W^^ Kerden ; elle en rapportait le prix intégral de la séance, mais elle refusait de dev^enir une voleuse. Dans l'énervement de la lutte, et dans le quotidien martyre, elle enleva un bibelot, le glissa à sa mère, qui attendait, et s'enfuit.
On ne la revit ni à l'atelier du boulevard Pereire, ni à Boulogne.
Adrien, lui, demeurait toujours le pensionnaire de Léontine; il ne voulait pas disparaître, sans la payer, et malgré son dégoût de l'hôtesse et de ses camarades, Poil-aux-Pattes et Amanda, il partageait le pain des bandits.
Comment se reprendrait-il à l'existence? Oii gagnerait-il de l'argent? Où serait-il accepté, lui qui se voyait obligé de cacher son nom et son histoire?...
Quelquefois, une image radieuse traversait la pensée , du vagabond, Tilluminait d'un coin de ciel bleu. Au souvenir de Marie-Thérèse, le « marquis » avait des éblouissements d'aurore ! Mais l 'ex-professeur de Gugusse, l'ami de la pauvre Sophie était tombé trop bas pour atteindre si haut, — et il s'enchaînait là, immolant son amour, se donnant le cruel régal d'une analyse patiente de son état psychologique, des alternatives de fierté et d'iguominie, de la crainte religieuse et de l'oblitération du sens moral, avec l'horreur des batailles du vivre, la rancune d'une jeunesse brisée; il s'enchaînait là, riait des autres et de lui-même : philosophe, il trouvait des excuses à sa paresse et aux misérables larcins de la Goussard, en évoquant les superbes brigandages financiers de la dernière heure et le « lâchez -tout universel ».
Ans-ouiiue n'est pas loin, ot si nous voulions, Gugusse, nous y serions à midi.
Lni. 10