‹ Les martyres de la vieChapitre 3 sur 83 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

A cinq heures du matin, les clairons sonnèrent le réveil. Un tumulte se fit dans les dortoirs, et bientôt, la o;rande cour, sous les chauds rayons d'un soleil d'août, se peupla des jeunes détenus de la colonie pénitentiaire des Maisons' Blanches.

Ils étaient là trois cents, militairement rangés en diverses sections, coiffés du chapeau de paille, habillés de la veste et du pantalon de treillis réglementaires quelques-uns, galonnés de jaune ou de rouge.

Les jeunes sergents, tous des détenus^ commençaient l'appel des caporaux et des hommes ; là-bas, des gardiens écoutaient les ordres de leur chef, M. Robert Schûtze, une moustache grisonnante d'Alsace, un vieux briscard, droit dans sa tunique verte aux boutons blancs, la tête carrée et rougeaude, sous le képi d'ordonnance.

Devant eux s'étendaient les blancheurs des façades, avec les nombi*euses fenêtres des étages, le rez-de-chaussée comprenant les cuisines et les réfectoires, puis, le premier, le second et le troisième réservés à la lingerie, aux dortoirs, à l'infirmerie et aux chambres des surveillants. On voyait, à droite et à gauche, les immenses jardins potagers et les bâtiments destinés à l'exploitation des domaines : les étables, les écuries, les granges, les greniers à blé et à fourrages, la serrurerie, la tonnellerie, la maréchalerie, la sellerie, les hangars agricoles, la maison du directeur, coifïéô d'ardoise, entre les pavillons de l'instituteur et du gardien-chef.

Aux Maisons-Blanches, il n'y avait pas de chapelle, et en ce pays d'Angouinpis, tous les dimanches matins, les détenus se rendaient, clairons sonnants, à l'église voisine de Moutalbœuf.

Un sergent de la huitième section arrivait à la lin de sa liste.

— ' Caporal> Poitevin ?

LES MA il T Y P. S ])E LA VIE

— Présent.

— ('aporal Fargue ?

— Présent.

— Boulois ?

— A rinlirmerie, dit un des caporaux.

— Espidac?

— Présent.

— Jandou?

— Présent.

— Goussard ?

— Présent ! beugla l'ancien 213, d'une voix canaille qui fit rire les autres. Le gardien-chef s'avança :

— Goussard, vous serez privé de récréation pour vous apprendre à faire le loustic.

— Mais...

— Pas un mot de plus, Goussard, ou je vous envoie en cellule !... Sergent, terminez.

A l'appel de son nom, Victor Poléma, le nègre, répondit: « Pèsent », et, toutes les listes épuisées, un des clairons sonna aux caporaux, qui s'en vinrent former le cercle autour de Robert Schïitze, des gardiens et des sergents.

Le caporal Fargue distribua des pioches à son escouade composée d'Espidac, de Jandou, de Goussard et du nègre, pendant que ses collègues remettaient divers instruments de travail à leurs jeunes hommes.

Alors, les uns, armés de fourches et de râteaux, descendirent aux prairies oii ils devaient soigner les regains ; d'autres, munis de faux, se disposèrent à de nouvelles coupes, d'autres encore prirent des outils de cantonnier pour arranger les routes et leurs bordures ; mais les plus nombreux se dirigèrent vers les champs de maïs et les vignes, où ils allaient récolter les épis et donner aux plantes le dernier « labeur » ; enfin, quelques bons sujets se répartirent par quatre, et toujours sous le commandement d'un caporal, dans les multiples services de la maison, dans les jardins et aux bureaux des écritures.

Robert Schutze avait ordonné à Fargue de mener son escouade en un lointain

vicriioble.

— Surveillez bien Espidac et Goussard.

— Oui, chef, répondit Pierre, la main droite militairement levée.

— Vous n'avez pas le droit de punir... Votre devoir est de nous avertir, à la moindre incartade.

— Oui, chef.

— Et n'oubliez pas que vous êtes responsable de toutes les déprédations causées par votre escouade.

— Je veillerai, chef,

— C'est bien !... En route !...

Fargue et ses quatre codétenus s'éloignèrent, la pioche sur l'épaule.

Depuis quatre mois, Tex-lOO se trouvait en Charente, aux Maisons-Blanches , 011 il arriva un premier mai. Brusquement tiré de son ombre et jeté dans un éclaboussement de vie et de lumière, l'enfant eut du mal à vivre. Le printemps faillit l'étoufler ! Sur la terre rajeunie, il marchait, grisé de soleil, avec l'ivresse forte de la sève des arbres, du parfum des herbes et des fleurs, de toutes les émanations trop copieuses. Une lutte s'éleva entre la nature ardente et le corps épuisé, entre le flux généreux de sang et les vaisseaux chétifs, entre la poitrine altarJée et la brise nouvelle, mais l'équilibre se rétablit, sous les poussées de la jeunesse.

En même temps que l'enveloppe organique, le cerveau dut obéir à la loi des métamorphoses ; et les regards n'étant plus bornés, et le silence ayant pris fm, les idées évoluèrent naturellement, au milieu d'un monde qui parlait, qui se remuait, qui travaillait.

Comme tous les détenus amenés de Paris ou des grandes villes, Fargue — non pas son esprit mais son corps — se montrait réfractaire^ aux labeurs des champs. Il aurait préféré un métier industriel. La besogne qu'on lui donnait était proportionnée à ses forces — et le devoir dominait le goût. Pendant que d'autres enfants de son âge et plusVigoureux, s'insurgeaient contre leur existence nouvelle, et subissaient les diverses peines du Règlement général : la privation de récréation, de correspondance et de visites, le piquet, la mise à genoux, les travaux intimes de propreté dans les cours, le port d'un vêtement disciplinaire, la perte des grades, des galons, des emplois de confiance, les mauvais points, la réprimande en particulier et en public, l'isolement au réfectoire, et même la cellule — Pierre se voyait inscrit au tableau d'honneur. Il gagnait aussi des suppléments de vivres qu'il offrait volontiers en cachette a ce glouton de Tète-de- Mort; enfin, son intelligence et sa bonne conduite lui avaient valu, outre le commandement de l'escouade, une petite récompense pécuniaire qui s'ajouterait à sa masse de la Petite-Roquette, le jour de la libération.

— Que chaleur! grogna Espidac, en s'essuyant le front avec sa manche.

— On licherait bien un litre ! dit Goussard. Est-ce toi qui casques, mon vieux Muffe?

— Mais oui, Tête-de-Mort, mais oui, Gugusse, je t'invite... On va s'humecter la dalle dans la vigne... Le raisin, c'est une espèce de vin, tout de même!

— Il est défendu de cueillir du raisin! observa le caporal Fargue.

— Défendu? Oh!... là, là!... ricana Goussard.

— Je serai obligé de faire un rapport...

— Fais-en dix, fais-en quinze, fais-en mille de rapports!... Ça m'est équi latéral ! glapit Michel Espidac.

— Tu seras puni, Michel, situ voles du raisin...

— Eh bien, si je suis puni, c'est que tu auras jaspiné, et j'aime pas les mouchards, moi, entends-tu, lecaporo?

— Leurs punitions, reprit Auguste, je m'en bâts les quinquets, les deux châsses (yeux). Nous ne sommes plus à la« Petite » !... Là-bas, on vous bouclait ! Ici, on vous prend par les sentiments... Des fadeurs, quoi !

— Et les sentiments, n'en faut pas!... C'est le vieux jeu! continua Michel, en envoyant un maître coup de poing à Jandou qui marchait devant lui.

Sicaire Jandou, un petit et robuste paysan limousin, détenu pour avoir volé des châtaignes, se retourna furieux; mais le nègre lui arrêta le bras :

— Li méchant, Sicai...e... Toi, pas méchant. ..Laisse li tranquille... Laisse...

— Mal blanchi, tu n'as pas la parole! interrompit le Mufle... Tais-toi, ou je te fais avaler ma pioche !

— Je paie pas à vous, et j'ai pas peu de vous ! déclara Victor dont les yeux étincelèrent.

Grâce à l'énergie de Pierre, on arriva au vignoble, sans bataille.

Déjà, Fargue, Jandou et Poléma avaient ôté leurs vestes, et ils piochaient, le long de la plantation, lui donnant ce labeur estival, qui la préserve de la sécheresse et des parasites. Espidac et Goussardjelèrent leurs outils pour se gaver de vertes grappes.

— Vous voyez bien que le raisin n'est pas mûr, dit gentiment le caporal... C'est du verjus: vous aurez la colique!

Mais, ils se bourraient toujours et lançaient des mots de gavroches :

— V'ià du drôle d'raisin!...

— J'aimerais mieux le picolo du mastro!

— Bêcher la vigne?... Oh! là! là ! C'est l'affaire de l'esclave Poléma!... Il est de la bande noire!... Qu'il travaille comme un nègre !...

Sur la côte crayeuse, l'astre flambait, allumant l'or des ajoncs et les bruvères roses, les mauvaises terres blanchâtres, les« gi'oies » — qui, non soutenuespardes engrais, demeurent stériles, des loups habillés, disent les campagnards de la Charente. Plus bas, dans les chemins, le long de la Touvre ou dans la gamme des bois, des prairies, des vignes, des topinambours, des pommes de terre et des maïs, le peuple des petits travailleurs s'éparpillait avec ses attelages de bœufs, ses chevaux, ses pioches, ses paniers, et tout cela manœuvrait, miroitait, sous l'incendie du ciel.

Très indifférents aux ordres du caporal, Auguste et Michel s'éloignèrent pour se coucher au'piedd'un arbre. Ils dormirent. Ce fut Goussard qui, le premier, se réveilla.

— Dis donc, le Mufle ?coinniença-t-il, en secouant Kspidac.

— Hein? ... Quoi?fit Michel, ahuri.

— Quelle heure est-il?

— Je n'en sais rien ! J'ai besoin de pioncer... Ma montre est chez ma tante.

— Vois au soleil.

— Le soleil?... Le soleil?... Est-ce que j'y connais quelque chose ! Demande à ce paysan de Jandou... Moi, la campagne me dégoûte !... Et toi, Tête-de Mort?

— C'est-à-dire, le Mufle, que jene sais pas à quoi que ça sert, la campagne!... Il serait si facile d'y bâtir des villes !

— Angoulême n'est pas bien loin, et si nous voulions^, Gugusse, nous y serions à midi...

— Pas de bôtises, Pidac!... Faut un truc et de la galette... Je cherche...

— Tu y mets des loisirs !

— Les habits, c'est point ce qui m'embarrasse... Ou en trouverait toujours, mais, la galette?... Sans galette, on est chopé à Angoulême, et pas moyen de rejoindre à Paris...

— Et ça t'irait d'embrasser la patronne?

— Yes,le Mutle, et« le marquis », et Amanda, et Poil-aux-Pattes...

— Je voudrais bien les connaître, car d'après tes histoires, tu as une chouette de mère et de rudes lapina d'amis;

— Ma sœur, elle, n'a pas d'estomac... Une pimbêche! elle a quitté Boulogne. -— Où est-elle?

— On ignoi-e...

— Déliance!... V'Ià le singe!... Il monte la côte!...

Les ex-213 et 215 eurent le temps de courir à la vigne, de mettre bas leur veste et de prendre la pioche, avant l'arrivée de M. Firmin Vallade.

Grand et large, coifïé d'un immense chapeau de paille, habillé d'une blouse de toile bleue et d'un pantalon de coutil, chaussé de souliers jaunes à semelles débordantes et ferrées, un bâton à. la main, le fondateur-directeur de la colonie des Maisons-Blanches évoquait à l'esprit un des énormes bœufs de ses étables : il en avait les gros et doux yeux à fleur de tête, le poil roux, la musculature lourde et puissante, la démarche tranquille, l'immuable mansuétude.

C'est à l'époque oij le phylloxéra désolait le midi et le sud-ouest delaFrance, que M. Vallade avait eu l'idée de remplacer les premières vignes mortes par des cépages américains. Mais le fléau s'cpandait ; la main-d'œuvre était insuffisante ou trop onéreuse, et le propriétaire rêvait d'opposer à l'armée souterraine et microscopique des phylloxéras une vivante armée de bonshommes, au soleil.

Grâce à l'excellent rapport de l'inspecteur général et peut-être aussi à l'influence de M. Mercier-Lacombe, député d'Angoulême, M. Vallade obtint

du ministre de l'intérieur l'autorisaLion do créer une colonie pénitenti;iire dans ses vastes domaines.

Homme loyal, respectueux du cahier dos charges, le directeur des Maison-i- Blanches, en moins de sept ans, venait de transfoimer ses cultures et de régénérer la vigne, pour l'honneur de la Charcnto, pour l'espoir des arrondissements et des départements limitrophes encore phylloxérés.

Aux Maiso7U'Bla7iches, M"^ Louise Yallade, une digne bourgeoise, secondait admirablement son m;iri, et tous deux amassaient les belles dots de leurs trois filles, toujours en pension à Angouléme ou en villégiature chez des cousins. Sous les ordres de Robert Schùtze, le personnel luttait de vigilance; M. Jean, l'instituteur de la Petite-Roquette, que des raisons de santé obligèrent à ce déplacement, dirigeait l'école; tout marchait bien, et les critiques- légitimes s'élevaient, non pas contre les Yallade, mais contre l'institution elle-même.

Parmi les trois cents détenus, dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, on remarquait des campagnards, tels que Jandou : à ceux-ci, le labeur de la terre était familier et utile; quant aux autres, aux plus nombreux, aux Parisiens de Paris et aux enfants des grandes villes, la seule obligation des travaux de l'agriculture s'affirmait comme une erreur de la loi du 5 août 1850 et comme un danger social. A quoi leur servirait-il, un jour, d'exceller en la manière de lier les bœufs, de traire les vaches, de tondre les moutons, ou de mener la charrue ou la herse? Dès leur libération, ils s'empresseraient de rentrer à Paris, à Lyon ou à Bordeaux. Ne vaudrait-il pas mieux leur apprendre un métier urbain que d'en faire des déclassés, des laboureurs,., sur le bitume de nos boulevards? "

Cj>j choses philosophiques n'intéressaient pas M. Yallade,

Le directeur se contentait d'appliquer les articles du liôglement ç/éw'ral pour les colonies et maisons pf'iiitenlÀan es : il recevait, pour chaque détenu, un prix de journée fixé à quatre-vingts centimes, à charge par lui do poiirvoir à tous les frais d'instruction religieuse et primaire, de nourriture, d'hubiiloment, d'ejitrctien et de garde; le jour de la sortie, soit par libération, soit par décès, lui denîcurait acquis, mais non le jour de l'entrée, ni celui de l'évasion d'un pensionnaire.

Il avait droit, on outre, au produit intégral de la niain-d'(r:uvre dos enfants, sauf le prélèvement des récompenses pécuniaires à exercera leur profil, secours de route en argent et costume neuf, le jour de la liberté.

Autant de détenus, autant de dossiers, autant de livrets individuels, avec les extraits de jugement ou d'arrêt, les actes de naissance, les notices ou feuilles d'enquête, les avis de la commission de surveillance, les certificats de médecins, les lettres venues du dehors, et contenant "d'utiles indications sur l'origine des jeunes détenus et la moralité de leurs parents.

IMcdecin et curé ou vicaire do MontalboMif faisaient de nombreuses visites; Ai""' Yallade et ses employées tenaient en ordre les trousseaux; on observait les

lois de riiygiène, surtout dans les dortoirs installés de manière à fournir au moins quinze mètres cubes d'air par individu.

Comme à la Petite-Roquette, l'ordonnance prescrivait une heure de classe quotidienne, mais on oubliait l'ordonnance, au moment des récoltes urgentes.

D'un œil de bourgeois satisfait, M. Vallade, arrêté sur les hauteurs, embrassa l'horizon des cultures, les plantations aujourd'hui composées de vignes américaines à grefTe, de vignes américaines à production directe et de vignes françaises.

N'était-il pas endroit de s'enorgueillir, lui, le vainqueur du phylloxéra, le rédempteur do ce « jus divin » qui est le sang de la Gaule? Que de tâtonnements et d'ennuis! Que de dépenses! Et les affections cryptogamiques, le mildew, le black-rot et l'anthracnose ! Immersion, bouillie bordelaise (6 kil.de sulfate, de cuivre, 3 kil.de chaux et 100 litres d'eau), sulfure de carbone, tous les insecticides et tous les engrais !

— Eh ben ! les Parisiens, vous vous y mettez tout de même ! dit-il de sa grosse voix traînarde.

Le caporal Fargue et ses quatre co-détenus firent le salut militaire, et le directeur se tourna vers Goussard :

— Il est arrivé pour vous de Boulogne-sur-Seine une lettre écrite dans un jargon incompréhensible... En vertu de l'article 88, je l'ai transmise à M. le préfet de la Charente qui ordonnera, suivant le cas, la suppression provisoire ou définitive de toute correspondance...

— C'est pas chouette, ça, interrompit Michel.

— Silence, Espidac! ordonna le caporal.

— Voyons, mon ami, continua le directeur, en s'adressant à Auguste, pourquoi votre mère n'écrit-elle pas comme tout le monde?

— Je n'en sais rien !

M. Vallade s'éloigna, et les jeunes ouvriers reprirent leurs travaux, puis s'acheminèrent vers les Maisons-Blanc hfis.

Loin de s'amender, Espidac et Goussard avaient fait de nombreux disciples^ au dortoir, au réfectoire, en classe, en récréation, dans les champs. Tête-de- Mort enthousiasmait les détenus avec le récit joyeux de ses maraudages, et le Mufle, plus sombre, prêchait le droit au pillage et au meurtre pour les enfants délaissés.

En effet, Michel Espidac appartenait à la catégorie des moralement abandonnés, de « ces orphelins dont les parents sont vivants, » selon le mot robuste d'un philosophe. Le père, un bourgeois, avait quitté la mère pour se marier , celle-ci accepta un nouvel amant qui haïssait Michel, et tous deux, d'un commun accord, résolurent de se débarrasser du petiot. Cette femelle l'oublia, lui, âgé de deux ans, sur le trottoir de la rue Montmartre. Recueilli par l'Assistance publi-

Mais dès que Fargue eut jeté la hache, ils bondirent sur lui

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que, élevé en province, fuyant ses parents adoptifs nécessiteux, Espidac se mêla aux jo unes souteneurs de la place Maubert et vint échouer à la Petite-Roquette.

Dans l'escouade, Fargue luttait contre les corrupteurs ; mais Jandou et Poléma, ces natures primitives, subissaient parfois l'éloquence amusante de Tcte -de-Mort et le verbe synthétique du Mullc. Et pourquoi en eût-il été autrement ? Est-ce que le petit paysan et le petit noir pouvaient se défendre ? Est-ce que leur malheur même ne justifiait pas les gouailleries d'Auguste-la-Maraude et les brefs appels de l'autre, Michel-le-Rêveur ? Qu'avaient- ils l'ait pour être là? A Sicaire Jandou, mourant de faim chez des métayers, on reprochait un vol de quelques châtaignes ; au jeune esclave Victor, on reprochait l'ignominie du maître ! Ils étaient pauvre ; ils étaient seuls : voilà leur crime !... Que deviendraient-ils, une fois libres?

Tour à tour, Espidac et Goussard les éveillèrent aux idées mauvaises en passait devant le château de Montalbœuf où M. et M"^ Mercier-Lacombe recevaient tante Yvonne et Marie-Thérèse, et en voyant prier à l'église, ou bien sur la route galoper à cheval « la gonzesse rupine » ainsi que disait le fils de la Goussard.^

Mais Pierre sut déjouer les calculs des drôles.

Le temps fuyait au milieu des occupations agricoles : on terminait les vendanges; on engrangeait les derniers regains.

Un matin d'automne, Fargue reçut l'ordre de partir en forêt pour couper des jurbres, au bord de la rivière.

L'escouade défila. gaiement, la hache à l'épaule, et en suivant la Touvre, qai se jette dans la Charente, au-dessous d'Angoulême, tout le long des prairies diamantées et des eaux éclaboussées d'aurore, Espidac et Goussard, les reins œin-, turés de grosses cordes, chantèrent des airs de faubourg ; plus sentimental, F >léma cueillait des marguerites, et Jandou, bon paysan, s'épuisait à tirer quel-, ^ues bouffées d'un mégot, le reste du Mutle.

Guidés par le caporal; ils s'engagèrent dans un petit sentier broussailleux, et bientôt les coups de hache retentirent sur les arbres marqués d'une croix rouge.

Auguste et Michel cognaient, inquiets et sombres, et de temps à autre, se parlaient à voix basse :

— Le Mufle, on a maintenant de quoi prendre le train, à x\ngoulênie... J'ai chipé toute la galette de l'instituteur... Deux cent quarante balles...

— Et les babils ? Et les chapeaux?

— Dans le bois, il y a un paquet...

— Tôte-de-Mort, avant de se cavaler, faut nettoyer le caporal, o-i bien \l criera, il nous vendra, et nous serons pris !

— Yes... Faut nettoyer le caporal... Attendons la nuit... J'ai pas confiance au paysan...

-r- Ni moi au noiraud...

— C'est ça !... Nous nous csbii^nerons tous deux, mon vieux Mufle !

Après le déjeuner, Poléma et Jandou restèrent à la colonie pour, ^oigner les bœufs, les atteler et conduire les charrettes qui devaient ramener les arbres.

Vers la tombée du soir, les trois Parisiens achevaient e^nsemble (l'entailler un gros chèue; mais au lieu de passer la corde autour de l'arbre, Tête-de Mort la montra à Fargue :

— C'est pour te pendre !

— Me pendre ? ïu t'amuses, Auguste... Ne sommes-nous pas amis?

— Je t'crois !

Goussard jouait avec la corde, cherchait à enlacer Pierre dans un nœud coulant ; il l'atteignit au front et si rudement que la victime exhala une plainte et s'arma de la hache.

; — Que me voulez-vous ? leur cria-t-il... Que vous ai-je fait ?

Les deux vauriens se taisaient ; mais dès que Fargue eut jeté la hache, ds bondirent sur lui et le renversèrent ;

— Vaudrait mieux en finir tout de suite ! observa le Mufle.

— Inutile de nous faire buter, ricana Tô.te-de-Mort... Bàillonne-le... Je ^as lui arranger les pattes... Monsieur ne bouge plus... C'est bien plus drôle de le cacher quelque part... On le trouvera quand on pourra, et nous serons loin!

Ils se mirent à la besogne ; et ayant ligoté et bâiilouni^ le caporal, ils le portèrent au profond du taillis. , ,

— Adieu, ma vieille branche, dit Tête-de-Mort... Tu ne nous empêcheras plus de nous cavaler!... En route, Pidac!... Sauvons-nous!

Et le Mufle grondait en courant :

— Nous avons eu tort de ne pas le pendre !

A huit heures du soir, le gardien qui avait accompagné Po|éma et Jandou, meneurs dos bœufs, se précipita da,ns le pa^vil^p^n de Robert, SchuLze :

— Chef, trois détenus évadés!... Espidac!..,. Groussard!... Fargue !

— Fargue? C'est impossible! répondit, le gardien, chef.

— Le caporal est parti avecles deux autres... Npus, arrivons àji'endroit où ils travaillaient... Personne!.,. J'appelle... Personne!

Robert Schiitze prévint aussitôt le directeur, et M. Yallade," boule^ ersé, donna l'ordre au maître d'école de télégraphier à la préfecture d'Angoulôaie et d'informer le maire et la gendarmerie de Montalbœuf.

— Je crains, dit-il, un plus grand malheur.

— La mort de Fargue, n'est-ce pas? interrogea M. Jean... Le pauvre petit n'aura pas voulu les suivre, et ils sont capables de l'avoir tué!

— Schiitze, ajouta M. Vallade, nous allons choisir les vino't meilleurs détenus

gi LES MARTYRS DE LA VIE

rassembler des paysans et organiser une battue! Quand il m'en coûterait dix mille francs, je veux retrouver le malheureux!...

— Oui, oui, il le faut! sanglotait M'"^ Vallade.

Aux lueurs des lanternes, les jeunes détenus et les paysans allaient et venaient, scrutant les buissons, explorant le creux des arbres et les branchages, puis, les fossés, les rochers; d'autres campagnards, armés de faux, de fusils et de bâtons, et des paysannes tremblantes de peur, se livraient à de minutieuses recherches dans les greniers, les caves, les granges et les étables des métairies. Quelques vieilles femmes allumaient des cierges, et on parlait de mettre en branle les cloches de l'église, tant les évadés inspiraient d'épouvante.

Sur les bords de la Touvre, quelqu'un ramassa un chapeau de paille au matricule de Fargue : le directeur, monsieur Jean et le gardien chef en conclurent que le caporal avait été assommé et jeté à l'eau. Ce fut aussi l'opinion du maire de Monlalbœuf, du curé, du juge de paix, du receveur d'enregistrement, du percepteur^ du médecin, du pharmacien, du brigadier de gendarmerie, de tous les notables et même de la receveuse des postes.

Alors, on abandonna les diverses battues en foi'èt pour sonder les eaux, et le grand Vallade y entra, tout habillé.

Fargue, revenu de son évanouissement, espérait la délivrance; mais en écoutant le bruit des voix et des pas qui s'éloignaient, au fur et à mesure que les ombres descendirent, il eut la sensation de la mort irrémédiable et prochaine. Entre les liens, sous le bâillon, il ne pouvait se mouvoir, ni crier ; le moindre effort l'accablait; une soif ardente lui brûlait la gorge.

Et l'idée qu'il allait mourrir là, tout seul, ne le quitta plus. Des froufrous très vagues l'alarmèrent — une couleuvre qui glissait sur les feuilles — un renard qui passait, léger — un écureuil qui sautait de branche. Il oublia ses douleurs physiques, à l'éveil d'une horrible angoisse : les grosses bêtes de la forêt s'assembleraient pour le manger vivant !

Il tressaillit à toutes les clameurs et à tous les murmures.

Mais dans l'enveloppement des êtres et des choses, tout se taisait; — et l'exvictime de la Petite-Roquette, le damné du silence, se mit à aimer le silence luimême, le silence précurseur de la'mort.

Ce même soir, au château de Montalbœuf, sur la table même du dîner, très bourgeoisement;, M. et M"^ Mercier-Lacombe, tante Yvonne e1 Marie-Thérèse prenaient le café avec les nouveaux hôtes des châtelains, M. Barthélémy Monteil et son fils Gilbert.

Le mariage entre M"* Kerden et le jeune Monteil était officiellement décidé, et la cérémonie nuptiale devait avoir lieu, à Paris, le mois suivant.

On venait d'apprendre l'évasion, mais on ignorait encore les détails.

— Ah! fit Yvonne, c'est un triste voisinage, cette colonie pénitentiaire I

— Ne m'en parlez pas, répondit la femme du député, une douce Charentaise en papillotes grises, ne m'en parlez pas, à chaque instant, nous pouvons être dévalisés !

— Et même assassinés ! continua la vieille demoiselle, en laissant tomber dans sa tasse deux morceaux de sucre.

— Rassurez- vous, je vous en prie, intervint M. Mercier-Lacombe... Les gendarmes pincent toujours les fuyards, une heure après l'évasion.

— Et les tentatives sont nombreuses? demanda M. Barthélémy.

— Assez fréquentes.

Marie-Thérèse eut une de ses hardiesses habituelles :

— Je souhaite de tout mon cœur qu'ils ne soient pas repris, les pauvres petits diables!

Tante Yvonne faillit avaler de travers :

— C'est ça! Pour les voir arriver dans ta chambre, armés jusqu'aux dents!

— Ma chère tante, j'ai mes pistolets... Voyons, monsieur Gilbert, n'est-il pas naturel que ces malheureux cherchent à s'évader?

— Oui, mademoiselle, très naturel.

— Vous dites cela, sans grande conviction ; mais, j'espère bien que si, par hasard, les trois jeunes détenus se réfugiaient ici, mon b©n oncle n'aurait pas la cruauté de les livrer aux gardiens des Maisons-Blanches.

— Et les lois, mademoiselle? dit le député en riant.

— Les lois, c'est vous qui les faites ; vous avez le droit de les violer]

Un bruit se fit dans la cour, et tous les chiens de la meute hurlèrent.

— Ciel!... Les voici! s'écria Yvonne, pâle de terreur.

— Eloignez donc toute inquiétude, ma chère amie ! fit M. Mercier-Lacombe. Ne sommes-nous pas avec vous?... J'ai chargé mon principal garde, La Gaîté, de se mettre à la disposition du maire de Montalbœuf, et c'est probablement lui qui nous apporte des nouvelles.

L'oncle Désiré ne se trompait pas, et le vieux garde parut sur le seuil de la salle à manger.

— Entre, La Gaîté, ordonna le maître de maison.

François Roux, dit La Gaîté, s'avançait, petit et maigre, le visage orné d'une magnifîi]ue paire de moustaches blanches, serré dans une tunique bleue, le couteau de chasse à la ceinture, la casquette ronde et galonnée à la main — et après avoir fait trois pas en avant, il s'inclina et attendit les questions.

— Que se passe-t-il? interrogea l'oncle de Marie-Thérèse. Les évadés...

— Pinces, monsieur.

— Tous?

— Non. Deux seulement.

— Et le troisième?

— Pas de nouvelles, monsieur.

— Parle donc!... Il faut t'arracher les mots !

La Gaîte allongea sa main droite qui tenait sa casquette à la couture de la cralotte, et tandis que la gauche se posait naturellement sur la poignée du couteau, il s'exprima dans le jargon habituel de ses rapports de chasse, avec une volubilité extrême :

— Par ordre, La Ramée, Le Châtaigner et moi nous sommes partis pour le bois. — D'abord, inutilement à la Croix-Dieu et à la clairère du Vieux-Chêne ; lés voies fumaient chaudement. — Traces de pas toutes chaudes, mais sans suite — Impossible de reconnaître le pied. — Croyant les bêtes puantes au Grand-Fourré l'avons détourné sagement. — Buisson creux encore. — La bête, après deux randonnées, avait débuché et allait son train dans la direction des Ilauts-Préaux, et alors...

— Mais, animal, éclata le député, il s'agit des trois détenus des Maisojis- BlaJichesl... Deux évadés ont été repris?

— Oui, monsieur. Les gendarmes les tiennent.

— Et l'autre?

— Présumé assassiné par ses camarades et jeté dans la Touvrc. Cette hypothèse vraisemblable attrista les auditeurs.

Yvonne dit :

— Tu vois, Marie-Thérèse, ils ne sont pas bien intéressants les jeunes gredins auxquels tu voulais offrir l'hospitalité !

LES MARTYitS DE LA VIE

Le garde s'étant éloigné, les châtelains et leurs convives passèrent au salon, et M"^ Mercier-Lacombe exposa quelques projets : d'abord, le lendemain, on irait en break visiter la fonderie de canons, à Ruelle ; les autres jours, on se rendrait au château de rilerbaudie, près de Confolens,chezdes aniis,M et M"° Adolphe Maillard; on visiterait Saint-Germain-sur-Vienne, célèbre par l'architecture de son château et du pont à arcades, la beauté du paysage et une légende où sainte Radegonde nous apparaît, glorieuse, posant la première pierre de la ville; ensuite, on admirerait, à Angoulême, la cathédrale, les remparts, l'arsenal, le très antique faubourg Louraeau; là-bas, M. Mercier- Lacombe ferait des invitations au colonel et aux officiers du 34° d'artillerie, toujours si heureux de prendre part au laissercourre annuel.

En approuvant tous les articles du programme, les Monteil demandèrent à y ajouter la distillerie Mercier-Lacombe, une des curiosités de l'Angoumois.

— Oui, une curiosité, si l'on veut, fit bonnement l'oncle Désiré, mais hélas! ce n'est plus du haut et loyal commerce, et la chimie nous guette !

Il dit comment depuis des générations, la grande brûlerie avait été la fortune et l'honneur de sa famille.

A rencontre des autres maisons de Cognac, de Barbezieux, de Segonzac, de Joiizac et de Saintes, qui furent fondées par des Anglais ou des Irlandais, la maison Mercier-Lacombe devait son origine aux aïeux de M. Désiré, des agriculteurs de la Charente. EILe remontait à 1780, et on venait d'en célébrer le centenaire.

Jadis, la distillerie fabriquait les dois a.vec les seuls raisins du plan de vigne a.\)^e\é folle J au tœ; mais, depuis l'invasion du phylloxéra, sous peine de tomber, on avait du employer les alcools rectifiés de maïs et les cuisiner en une proportion de 10 0/0 de vieilles eaux-de-vie.

Dans la grande et petite Champagne, toue les Jbrûieurs agissaient de même, et certes, leurs mixtures valaient toujours mieux que les infâmes alcools allemands. Chez M. Lacombe, les expéùitions, loin de baisser par la qualité inférieure augmentèrent, en raison directe des progrès de l'alcoolisme : elles étaient aujourd'hui de cent cinquante mille petites caisses de douze bouteilles, et en tierçons, barriques et quartauts^ d'environ quatre-vingt mille hectolitres.

Malgré tout, M. Mercier-Lacombe éprouvait un chagrin de brave homme, un trouble dans sa probité commerciale, Il s'enllammait au souvenir de ses luttes contre le phylloxéra et contre les plants américains — cépages réfractaires, greffes malheureuses, mauvais vouloir et ignorance des vignerons. Il rendait justice à M. VallaJe, le prêtai er planteur de vignes étrangères — et ajoutait : « Ce n'est plus ça!.,. Non, ce n'est plus ma bonne eau de-vie !» Oh ! «l'Américain » ne pouvait s'éterniser, et l'homme des Charentes assisterait à la renaissance de ses folles jaunes et de ses vrais Sais !

En attendant,leschaiscontenaientd'abondantes réserves, des foudres énormes, des tonneaux pour « laisser vieillir », — et comme toujours, la marque des spiritueux, le D-M-L, le blason vinicole aux trois croix d'arg^ent sur champ de gueules, s'en allait délecter à petites doses les millionnaires, ou les tuer par l'excès.

Le grand bouilleur achetait les maïs et la vendange des Maisons-Blanches; et ne voulant pas spéculer sur le travail de l'armée de misère, il ouvrait un compte de ses bénéfices particuliers et les donnait en primes aux détenus. On le voyait familier avec ses électeurs, aimable et galant avec les jeunes femmes, poli avec les vieilles, paternel avec les mioches, ami des pauvres, et jamais élu n'incarna aussi bien la représentation d'un arrondissement.

A une première élection, il fut battu, obtint sept mille voix contre douze mille, et il se plaisait à citer le mot de son banquier d'Angoulême : « J'aimerais mieux comme endos les sept mille qui ont voté pour vous que les douze mille autres! »

Conservateur, il Tétait ; mais dans la lassitude des agitations, il marchait à la République honnête et libérale, et cela sans le moindre désir du ruban rouge ni du portefeuille ministériel, en toute loyauté, en toute indépendance.

Fille de bourgeoisie. M"" Irma Lacombe avait^adoré sonùiari, lui pardonnant certaines peccadilles de jeunesse et même... — d'homme mûr — et tous deux, à la chute du soir, ils s'aimaient d'une profonde amitié, les yeux tournés vers leur unique et brillante espérance: Marie-Kerden.

Tante Yvonne, les Lacombe et le D*^ Barthélémy venaient de s'asseoir à une table de whist, et près de Marie-Thérèse, le jeune médecin était inquiet, rêveur. Il songeait à l'avenir, un avenir ardemment convoité, mais aussi plein d'orages ! L'hôtel du boulevard Pereire, ce château, ces fermes, ces usines, ce luxe qui l'entourait ou bien qu'il évoquait, cette haute salle où tout le monde semblait si petit, ces merveilles parisiennes et départementales, ces architectures, ces orfèvreries, ces palais de l'Art, ces domestiques en livrée, ces chevaux, cette meute, ces équipages, ces millions de Bretagne, ces millions de la Havane — dot de sa fiancée — et encore les millions de l'Angoumois — les héritages futurs — tout cela serait bientôt à lui, à lui qui gagnait peu d'argent et ne pourrait apporter au contrat que cinq [mille livres de rentes!... Il reculait, brûlant d'amour.

— Eh bien, monsieur Gilbert, murmura la jeune fille, pourquoi êtes-vous triste?... Est-ce l'aventure des Maisons-Blanches qui vous préoccupe?... Le malheureux enfant, si les autres l'ont tué, c'est abominable!

Gilbert Monteil ne songeait plus à l'histoire du garde , mais par politesse, afin de dire quelque chose il répéta :

— Oui, si les autres l'ont tué, c'est abominable!

Il lui présenta sa gourdo, l'obligea à boire une gorgée d'eau-de-vie.

Liv. 12

Elle le vit rougir, trembler, et dit brusquement :

— Est-ce que le mariage vous fait peur?

L'amoureux, en recevant ce coup droit si d'accord avec ses idées, eut un grand embarras :

— Peur?... Et vous, mademoiselle?

— Oh! moi!

Elle lui souriait gracieuse; il lui prit la main, la baisa :

— Vous méritez d'être heureuse...

— Avec vous, je le serai...

— Chère àme ! ,

— Ecoutez, Gilbert. Quand pour la première fois, nous nous sommes renconà Paris, dars cette affreuse Petite-Roquelte où vous appellent vos devoirs de médecin et oii m'attirait, ce jour-là, moins la curiosité banale que la pitié, je vous ai aimé tout de suite... Vous aviez une douceur infinie, en parlant à ces malheureux^ et votre émotion était bien différente de celle de monsieur Sosthône La Palme ou de l'autre, monsieur Fructidor J^Jabot, le Caton d'Utique... et du Midi. Et n'est-ce pas, à la fois, étrange et charmant, d'avoir senti nos cœurs battre à l'unisson... là-bas? J\'est-ce pas plus original que si vous étiez venu, accompagné de quelque faiseur de mariages, me saluer pendant un entr'acte, à l'Opéra- Gomique?

— G 'est vrai, Marie-Thérèse, c'est vrai...

— Et notre union, Gilbert, sera bénie de Dieu, et notre amour devrait être immortel, parce qu'il a pour base le plus grand sentiment humain : la charité !

— Ah! que c'est beau ce que vous venez de dire là, et comme vous êtes belle, et pure, et radieuse, au souffle tout-puissant de votre tendresse!

— Descendons de ces hauteurs... Vous avez le vertige, et vous risquez de tomber, vous et vos illusions... J'ai beaucoup, beaucoup de défauts... J'aime les toilettes... j'aime le bal; j'aime le monde... Mais, vous serez le maître absolu; vous aurez la clé de la caisse, et vous me gronderez bien fort, lorsque le* notes de mes couturiers et de mes modistes dépasseront le chiffre de mes bonnes œuvres...

— Cependant, mademoiselle, il vous appartient...

— Non! Non!... J'exige vos ruiprimandes!... D'ailleurs, quant aux bonnes œuvres, nous nous associons, et je veux vous habituer... Demain, avant le voyage à Ruelle, nous irons voir une pauvre femme qui a épousé, l'année dernière, à Montalbœuf, un vilain mari... Le misérable l'a ruinée; il ne l'aimait pas; il l'avait prise pour son argent...

Le docteur Monteil se leva, très pâle, et M"" Kerden balbutia, sans rien comprendre à l'allusion possible ;

— Qu'avez-vous, monsieur?

— Mais... rien, mademoiselle.

— Une tasse de thé ?

— Merci... non...

Ils regardèrent la partie de whist.

'Cette nuit-là, Gilbert ne dormit pas, et, à l'aurore, La Gaité fut surpris de le voir se promener et gesticuler devant le château.

— Monsieur le docteur est matinal? dit le garde, en se découvrant.

— Bonjour, père La Gaîté, répliqua Monteil, et où allez-vous donc?

— Faire le bois, en compagaie de mes chiens... Nousaurons la grande chasse, jeudi ou samedi, et ce n'est pas trop de quelques matinées, si l'on veut se débrouiller... Au revoir, monsieur le docteur...

Seul, Gilbert observait la masse gigantesque du château avec ses quatre tourelles surmontées encore de la féodale girouette de ses anciens maîtres, les comtes de Montalbœuf, dont le dernier descendant était allé se perdre et se faire oublier au milieu des orgies parisiennes.

Loin d'admirer les fenêtres en croix, les hauts pignons, la cour d'honneur, le portail de fer ciselé, le parc immense et les rampesde pierres ajourées, les grands arbres, les massifs de fleurs et les pièces d'eau où nageaient des cygnes, le promeneur incriminait toutes ces choses, et il avait des fureurs contre les bâtiments de la distillerie situés près de la Touvre, et contre les vignobles, et contre toutes les richesses artistiques ou industrielles.

Pourquoi était-il pauvre? Pourquoi était-elle si riche?...

En forêt, le garde découpla ses quatre chiens, et, la pipette aux dents, il suivait un sentier, lorsque des hurlements éloignés lui firent hâter le pas.

— Ils sont à la bête puante! se dit-il.

Autour de lui, sous les premiers rayons de l'astre, la forêt s'éveillait, depuis l'humble fougère jusqu'aux chênes majestueux. De ferme en ferme, les coqs se répondaient, chantant le réveil ; les oiseaux du jour piaillaient dans les branches, et les nocturnes, éblouis par les clartés de l'aurore, s'enfuyaient à tire-d'aile vers les retraites profondes des arbres et des roches. Mais les chiens aboyaient plus fort.

— Tout beau, Ramoneau! Tout beau, Perpignan ! Tout beau, Vitesse! Tout beau. César! cria La Gaîté, en faisant claquer son fouet.

Et là, au milieu de l'allégresse enfantine de la nature, entre les mousses et les bruyères de rosée perlées, tandis que le soleil exaltait le chant des oiseaux, qu'un murmure passait, le long des feuillages et des herbes, que les mille voix éparses de l'air, des bois, de la terre et des eaux semblaient se cherchaient pour entonner l'hymne triomphal, à la gloire de la création — le vieil homme aperçut un petit être livide, meurtri, sanglant, bâillonné, ligoté, pieds et mains, qui rampait sur le ventre, se démenait de tout son corps en boule, afin de se garer des gros chiens hurleurs.

La Gaîté poussa un cri de colère indignée; il saisit Ramoneau par les oreilles, le rejeta en arrière, fouailla Perpignan, Vitesse et César , mais les animaux avaient flairé le sang et ils chargeaient encore.

— Nom de D... ! Tout beau!

A force de jurons, de coups de fouet, de coups de pied, La Gaîté parvint à arrêter les chiens : il les accoupla et se mit en mesure de délivrer Pierre Fargue.

Les liens coupés, l'enfant voulut se tenir debout ; ses jambes refusèrent de le porter et il s'affaissa entre les bras de l'homme.

— Les coquins !... mon pauv'gosse!... Les brigands!... vocififrait et gémissait le vieux, en versant des larmes.

Il lui présenta sa gourde, l'obligea à boire une gorgée d'eau-de-vie, déchira son mouchoir, en fit des tampons, les imbiba et recouvrit les chairs que les ligatures avaient tuméfiées.

— On respire un peu, hein?

— Oui, monsieur... Merci... merci de tout mon cœur...

— Sois tranquille, garçon... Les deux drôlards qui viennent de te martyriser sont pinces et en cage aux Maisons-Blanches .

— Ah ! répondit seulement Pierre avec une intonation oîi il y avait presque de la tristesse.

— Mais, sacrebleu! on dirait que tu les plains!

— Ils étaient fous !

— Non pas! non pas ICe sont des bêtes brutes!... Allons, ne restons pas là!... Il faut aller à la colonie... S'il t'est impossible d'avancer, je te porterai...

Courageux, dominant la douleur, Pierre marchait, appuyé sur le bras du

garde.

Pour éviter le sol embroussaillé du bois, ils suivirent la route départementale et quelques jeunes détenus, employés à curer les fossés, acclamèrent le malheureux, au passage. Mais La Gaîté ne lui permit pas de donner des explications, et comme ils longeaient l'avenue du château, M"^ Marie-Thérèse les aperçut, des hauteurs du jardin.

Sous l'émotion de la triste aventure, elle dit à La Gaîté de lui amener l'enfant. Puis, elle invita Pierre à se reposer sur une chaise de la terrasse, et le questionna avec une bonté de grande sœur des malheureux.

— Mais, votre visage ne m'est pas étranger... Où vous ai-je vu, mon pauvre petit?

— Oh! moi, je vous reconnais bien, mademoiselle !... Vous êtes entrée, un jour, dans ma cellule, à la Petite-Roquette, et je vous vois à la messe, tous les dimanches ..

— Et moi, me reconnais-tu? intervint Gilbert Monteil, qui accourait à l'appel de Marie-Thérèse.

— Oui. monsieur le docteur... Vous m'avez soigné, vous m'avez guéri, et je TOUS aime bien !

— Tu as donc voulu t'échapper?

— Non, monsieur... Où aller...? Je n'ai personne...

Il ne disait rien de sa nuit terrible, et ce fut encore le garde qui dénonça les bourreaux.

Dès que le docteur eut examiné les plaies du misérable et approuvé le pansement provisoire, M"« Kerden se tourna vers Gilbert :

— Si je m'intéressais à cette victime, si je la recueillais, ce serait une bonne action, n'est-ce pasî

— Certainement!

— Alors, c'est décidé!... L'enfant ne reviendra pas à la colonie!

Mais déjà, tante Yvonne et M°® Merci er-Lacombe essayaient de combattre les idées charitables de leur nièce ; à son tour, le député observa que les lois et les articles administratifs s'opposaient, pour le moment du moins, aux élans miséricordieux de sa pupille. L'ex-109 appartenait à la justice, et la justice ne manquerait pas de le faire réclamer par ses gendarmes. En matière d'adoption ou même de simple retrait d'une maison correctionnelle, on devait exécuter la loi — la loi !

— • Il a tant pleuré; il a tant souffert, mon oncle !

— N'insiste pas, Marie-Thérèse... Tout ce aue nous pouvons, c'est de l'envoyer déjeuner à la cuisine ; ensuite, La Gaîté le reconduira aux Maisons- Branches.

Le garde entraîna le détenu, et devant les larbins comme devant les maîtres, Pierre comprit qu'il n'était pas un être semblable aux autres.

A l'office 011 l'on déjeunait, les cochers, les piqueurs, les palefreniers, les valets et les femmes de chambre et même les petits marmitons l'isolèrent à un bout de la table, et une servante lui apporta, en grondant, une assiette de soupe et un morceau de pain.

Oui, il n'avait pas de chance, le vagabond! Mais, d'où sortait-il?... Pourquoi se trouvait-il à la colonie, au milieu des voleurs et des assassins?... Vraiment, M. Mercier-Lacombe ne se gênait pas avec ses domestiques!... Les anciens rois du château, les comtes de Montalbœuf, honoraient de plus d'égards la noble maison !

— J'ai fini, ditl'ex-lOO, en se levant de table.

— Partons ! ordonna La Gaîté que les allures des serviteurs rendirent défiant et un peu grincheux.

Les châtelains et leurs invités passèrent la journée à Ruelle, dans la fonderie de canons, et la semaine s'écoula entre les voyages à l'Herbaudie, à Saint-Germain-sur-Vienne, à Angoulême 011 le député fit ses invitations de chasse.

Gilbert se dérobait aux intimités, jadis si reciierchées, de Marie-Thérèse. La demoiselle s'ingéniait à le distraire, à l'illuminer des étincelles de son esprit, à le conquérir par toutes ses grâces angéliques et souveraines ; — il l'adorait et la fuyait .

Rien ne lintéresssait lui, lettré, artiste et bon cavalier, ni la bibliothèque, ni les dîners et les bals, ni le luxe des écuries, des remises et des chenils, pas plus les vingls chevaux alertes et les voitures de gala que les foudres de cognac, ou que les trois relais de chiens de Saintonge — et quelque chose l'énervait.: le malheur de ne pas être millionnaire comme elle.

Une nuit — la veille de la grande chasse — Gilbert s'enferma dans son appartement, écrivit une lettre et sortit pour frapper à la chambre du vieux médecin.

— Père, dit-il, je ne dois pas épouser M"' Kerden ! M. Barthélémy se révolta :

— Est-ce que tu perds la tête?... Comment, le mariage est annoncé, et...

— V^oici ce que j'écris à Marie-Thérèse... Sois juge...

Et, les yeux brillants de larmes, la poitrine oppressée, il lut :

« Mademoiselle,

« Cette lettre vous apporte mes adieux. Je m'éloigne, sans avoir la force de vous saluer une dernière fois et d'augmenter ma douleur par le charme cruel d'un suprême regard d'amour.

« Marie-Tbérèse, je vous aime de toute la puissauce de mon esprit et de mon cœur, et votre souvenir vivra autant que ma pensée.

« Je vous aime, et cependant il faut que je vous quitte !

« Vous êtes riche : moi, je suis un pauvre jeune médecin encore inconnu. Les honnêtes gens mettent l'estime des êtres adorés au-dessus de l'amour luimême : ils peuvent en souffrir, en mourir, ils n'ont pas le droit d'hésiter.

« Or, j'ai peur, je tremble qu'un jour vous n'incriminiez en moi lidée d'un mariage d'argent, alors que, loin de m'éblouir, vos millions me désolent...

« Adieu !

« Gilbert. »

— Grand enfant, s'écria M. Barthélémy, tu vas me faire le plaisir de déchirer cette lettre et d'en brûler les morceaux!

— Je t'obéirai si tu me donnes ta parole dhonneur qu'à ma place, tu n'agirais pas ainsi?

Avant de prononcer, le vieux docteur se recueillit, puis, ouvrant les bras à son fils :

— Gilbert, il faut partir; il faut que tu t'éloignes, cette nuit même, car tu

souffres trop, et moi... je ne veux pas que tu meures!... Je t'excuserai... Ah! ils sont rares, les jeunes amonreux que les millions des belles épouvantent! ... Oui, mon Gilbert, je suis fier de toi!... Oui, tues un monsieur!... Oui, j'ai l'orgueil de ma créature!.'..

Le matin, à l'aube, pendant que M. Barthélémy prenait congé des Mercier- Lacombe et de M"' Yvonne, la cour du château de Moutalbœuf était en rumeur : les cors sonnaient, les chevaux piaffaient, et des officiers en tenue, des habits rouges et des amazones attendaient le signal du départ.

Debout sur le perron, Marie-Thérèse en longue jupe, s'inquiétait de l'absence de Gilbert. Un valet de pied lui présenta un plateau d'or où il y avait une lettre.

— Pour moi? dit-elle, étonnée.

— Oui, mademoiselle, pour vous.

Elle ouvrit la lettre, devint blanche comme une morte, se raidit, froissa le papier entre ses mains, eut un sourire, monta à cheval et cria d'une voix émue et vibrante :

— En chasse, messieurs!

Aux Maisons-Blanches^ Espidac et Goussard étaient en cellule et le parquet d'Angoulême avait décidé de les traduire en police correctionnelle. Le petit Fargue continuait son existence de malheur à l'infirmerie.

Par celte matinée d'automne, M. Evariste Beauplan, cuisinier et propriétaire de V Hôtel des Messageries, à Moutalbœuf, coiffé de la toque et habillé de la veste professionnelles, le tablier blanc relevé à droite, gros et court, fraîchement rasé, se tenait sur le seuil de sa porte.

La main en abat-jour, au-dessus des yeux, il explorait la route qui, du bas de la ville, monte vers la place caillouteuse, où, parmi d'autres maisons, s'élève la façade monumentale de l'hôtel.

— Vous attendez la voiture, monsieur Beauplan? fit tout à coup un garçonnet.

— Oui, monsieur Chevalier, et nous avoas du retard.

— Comme toujours!.,. Parbleu, le conducteur s'est arrêté boire un verre!... Quel soiffard, ce Jérc^mie!

— Et vous, monsieur Chevalier, vous allez à la justice de paix?

— JNon... J'attends, moi aussi, la diligence... Il nous arrive des clients, et le patron m'envoie les recevoir.

— Des gens de marque, alors?

— Des Parisiens très riches... Ils viennent pour acheter la propriété de M. Thomasset, aux Carrières.

— Pas possible !

— Le patron a reçu une dépêche, hier soir... 11 n'est que temps!... Voilà plus de six mois que l'annonce de cette vente traîne dans les Petites -Affiches!

— Il en veut trop cher, monsieur Thomasset! intervint un homme barbu do noir.

— Vous céderiez à meilleur compte votre pharmacie, monsieur Lugrappe? demanda en riant le maître d'hôtel.

— Évidemment 1... Quoi de neuf?

— On parle de la guerre.

— On en parle toujours ! Et après?

— Mais rien... Ah! si!... L'affaire des Maisons-Blanches passe d'aujourd'hui en quinze à la correctionnelle d'Angoulême.

— Des gredins comme ça, on devrait les expédier au bagne, sans les juger! Chevalier, clerc de notaire, objecta :

— Un accusé a toujours le droit de se défendre... Et celui qu'on a trouvé ligoté, presque mort, en avez-vous des nouvelles, monsieur Lagrappe?

— Non... Depuis que le sieur Vallade ruine le commerce local, avec ses achats extérieurs et l'installation d'une pharmacie des plus illégales, je n'ai rien de commun avec les Maisons-B lanches .

Evariste Beauplan s'élança dans le vestibule de riiôLcl :

— Paul, la voiture !

Traînée par deux chevaux étiques,la diligence jaunâtre gravissait péniblement les hauteurs de la ville, en un bruit de ferraille, et l'immense bâche de cuir toute poussiéreuse qui protégeait un amas de colis, semblait une éternelle menace pour les voyageurs du coupé et de l'intérienr.

Sur l'impériale, chargée de paysans et d'un domestique en livrée, le vieux conducteur Jérémic^ la trogne rouge, maniait les guides, excitant les chevaux de sa voix charen taise et débonnaire.

— Hue!... Et nous arriverons ben toujours, et je m'en fiche!

Dans la clameui- des grelots, des planches disjointes et des ressorts malades, les portes s'ouvrirent, les fenêtres se peuplèrent de têtes curieuses; au balcon du cercle, situé en face de l'hôtel, au-dessus du bureau de tabac et du Café de l'Avenir

n la repoi ssa durement, parut hésiler.

LiM. 13

os LES MAHTYUS DE LA VIE

on vit paraître des bourgeois, iiu-tôte, la pipe ou le cigare à la bouche, d'autres, «ne queue de billard à la main.

Les spectateurs de la place, du balcon et les habitués de M"'' Palmyre, la marchande de tabac, purent observer ceux qui descendaient. Ce fut d'abord un grand monsieur blond, d'une trentaine d'années, en costume de voyage, ganté de Suède, le plaid écossais sur l'épaule, la sacoche de cuir russe en bandoulière, très élégant et très correct sous un chapeau de feutre ;puis, une dame brune à laquelle le monsieur blond tendit la main et qui éveilla toutes sortes de convoitises avec son cache-poussière gris et sa toque de velours rose.

En même temps que les maîtres sortaient du coupé, le domestique dégringola de l'impériale, et sa longue lévite de drap marron, et sa casquette galonnée d'or eurent le pouvoir de rehausser le prestige des deux voyageurs.

Le clerc de notaire, chapeau bas, s'inclinait :

— C'est bien à monsieur la vicomte de La Roquette que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, monsieur, répondit hautement le gentilhomme. Que me voulez-vous?

— Je suis le premier clerc de maître Martial, et le patron m*a chargé de demander à monsieur le vicomte l'heure qu'il lui plaît de choisir pour se rendre à l'étude.

— Vous direz à maître Martial que nous serons chez lui, vers une heure.

— Merci, monsieur le vicomte.

Et tandis que le domestique aidait à monter les bagages dans les chambres, ses maîtres suivirent M. Beauplan au petit salon de l'hôtel.

— Vous désirez prendre nos noms? interrogea le voyageur.

— J'ai déjà entendu nommer monsieur par le principal clerc de maître Martial... Mon sieur le vicomte et madame la vicomtesse de La Roquette, et suite... de Paris, n'est-ce pas?continua le gros homme en écrivant sur le registre de police.

— Parfaitement... Nous passerons quelques jours à Mon talbœuf... Vous avez des chambres convenables.

— Oh! monsieur, tout ce qu'il y a de plus convenable!... Du reste, 1«» numéros 1 et 2 sont les meilleurs de ITiôtel... Vous aurez le balcon.

— Il a l'air gentil, votre bourg.

— Mon talbœuf n'est pas un bourg, monsieur, reprit Beauplan, humilié... Montalbœut est un chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Angoulême et qu'il , ne faut pas confondre avec Montembœuf, d'un autre arrondissement de la Charente.. Là-bas rien!... Ici, tout!,.. Excursions magnifiques... Fonderies de Ruelle, écluses de la Touvre, papeterie, distillerie, forêt de la Braconne... Château de Montai bœuf...

D'apparence très calme, malgré son émotion des plus violentes, M. de La Roquette hasarda :

— C'est loin d'ici, ie château?

— A trois kilomètres, et il mérite d'être vu.

— Quel en est le propriétatre?

— Monsieur Mercier-Lacombe, notre député.

— Le grand marchand d'eaux-de-vie?

— Oui, monsieur... Et si madame la vicomtesse désire visiter l'église, le chœur est très remarquable.

— Nous irons certainement, affirma la vicomtesse... Qu'y a-t-il encore?

— heu Maisons- Blanche s, une colonie pénitentiaire, madame...

— Bien, conclut le gentilhomme... Nous verrons... Et se tournant vers son domestique qui entrait :

— Philidor, tout est prêt?

— Oui, monsieur le vicomte... Les malles sont dans les chambres. .

M"^ Beauplan, une brunette gracieuse, vint saluer les hauts personnages; et à cette question du maître d'hôtel : « Monsieur déjeune-t-il à table d'hôte? » le voyageur répliqua :

— Noiis mangerons chez nous, servis par Philidor... Voyons votre menu?

— Une omelette aux truffes, une truite, un bifteck aux pommes, du pâté de foie gras... Du dessert et du café.

— Les vins?

— Je me permettrai de recommander à monsieur le vicomte un Maillard- L'Herbaudie 1864, un vin blanc délicieux... J'en ai encore quelques bouteilles.

— Donnez du Maillard-L'Herbaudie.

— Napoléon III, monsieur le vicomte, ne buvait que de celui-là! Philidor accompagna le maître d'hôtel à l'office; et M. et M"* de La Roquette,

sur les indications de M'"" Beauplan, se dirigèrent vers leurs chambres.

— Bravo, Adrien!... Vous êtes épatant! ricana la vicomtesse, joyeuse.

— Chut !

— Nous v'ià seuls !

— Parle doucement tout de même.

— En bas, j'ai bien marché?

— Très bien... continue!... L'évasion d'Auguste est à ce prix.

— Gugusse et Espidac... Un crâne lapin, l'Espidac, à ce que dit le gosse, dans ses lettres 1... Ah! il me tarde de les délivrer!... Mais, pourquoi, Adrien, étiez- vous si triste d'Angoulême à Montalbœuf ?

— Moi, triste?... Allons donc!...

— Laissez-moi vous embrasser?

— Tu m'agaces!

— Adrien?,.. Sur vos cheveux?

— Non ! Non ! Non !

100 LKS MARTYRS DR LA VTR

Le « marquis » avait voulu faire passer Lcontine pour une étrangère, une Polonaise ou une comtesse italienne, par exemple ; mais outre que la Goussard ne parlait pas trop mal le français, quand elle le voulait, Adrien, metteur en scène, dédaignait les ressorts inutiles.

En dressant le couvert, Philidor grognait :

— « Marquis », je commence à la trouver mauvaise.

— Quoi?

^ Cette bêtise de garder mes gants !

— Il le faut, en raison de ton infirmité !

— Si l'on peut dire!... Mon plus bel ornement! s'écria Poil-aux-Pattes.... Enfin nous travaillons à la délivrance de ce brave Tète -de-Mort !

— As-tu du nouveau? dit Lcontine.

— Oui, et pas du bon ! J'ai fait jaspiner les servantes de l'auberge... Auguste et son copain doivent trinquer à la correctionnelle ou en cour d'assises, et en attendant d'être dirigés sur la prison d'Angoulême, ils sont en cellule aux Maisons-Bla?iches.

— En cellule? Nous allons les rater !

— Mais non! déclara le« marquis »... Servez, Philidor.

— Et moi, monsieur le vicomte, ousque je vas boulotter?

— A la cuisine.

— Oh! mais...

— Ne ronchonne pas, mon vieux Poil-aux-Pattes... Nous te distribuerons quelques bon morceaux, en famille.

Le coup hardi machiné pour la délivrance d'Auguste et de son camarade, était l'œuvre du « marquis». Un jour, à Boulogne-sur-Seine, au Café de la Jeune France^ Adrien avait lu dans un journal le récit de l'évasion avortée : on y parlait du vol commis au préjudice de l'instituteur et, plug longuement, de la tentative de meurtre, des coups et blessures. En présence du danger, il voulut sauver son jeune ami et lui reconquérir la liberté.

Grâce à quelques lourds porte-monnaie volés par Léontine, on acheta une garde-robe complète, on remplit une caisse de vêtements, de rossignols, de pincesmonseigneur, et l'on se dirigea vers Montalbœuf.

De Paris à Angoulême, aucun incident ne marqua le voyage. C'était la nuit. M"* Goussard dormait en un coin de première classe : Poil-aux-Pattes se tenait droit et correct ; le « marquis » songeait.

Mais, dans Je coupé de la diligence, sur la route de Montalbœuf, tandis que le larbin, gloire de l'impériale, daignait causer avec le conducteur, Léontine avait observé les inquiétudes bizarres de M. Adrien et son angoisse plus grande, 'orsque les chevaux atteignirent les hauteurs. Elle dit : « Qu'avez-vous, mon chat?»

Il la repoussa durement, parut hésiter, et son énergie et son audace lui revinrent en mettant piedà terre, devant V Hôtel des Messageries.

Et maintenant encore, malgré l'abus des spiritueux, il luttait contre lui-même.

— On croirait que tu as peur ? glapit le domestique, en sifflant un verre de Mercier-Lacombe.

Adrien se leva pris d'une résolution virile :

— Non, je n'ai pas peur !... Je ne crois à rien !... Je me moque de tout!... Dacheu, fais bavarder les gens de l'hôtel, et toi, Léontine, suis-moi chez le notaire !

A l'entrée du vicomte et de la vicomtesse de La Roquette, Chevalier et ses deux petits clercs se levèrent. Maître Jacques Martial, un gros jeune homme aux moustaches brunes, en redingote noire, le lorgnon sur le nez, pria les Parisiens de passer dans son cabinet,

Sur l'ordre du notaire. Chevalier apporta les plans de la propriété à vendre, et « le marquis » se mit à les examiner, comme l'eût fait un acquéreur sérieux.

De temps à autre Adrien questionna la Goussard, parla de leur mariage, de leur fortune, deleur désir d'acheter des immeubles ; mais, vraiment, la comédie l'énervait. Il conclut, en acceptant de maître Martial un autre rendez-vous à l'étude et, pour le soir même, l'offre aimable que lui fit le notaire de le présenter à son cercle.

A V Hôtel des Messageries, le dîner eut lieu avec le même cérémonial et le même mystère que le déjeuner. Jamais la mère de rex-213 ne se vit à pareille fête : elle mangeait des choses exquises, s'arrosait de vins délicieux. Poil-aux- Pattes, de son côté, menait à merveille le double rôle d'ami et de laquais : il s'empiiïrait en compagnie de ses maîtres, les portes closes, et descendait s'achever au milieu des valets et des servantes.

Les deux êtres subissaient l'influence du « marquis », il avait, lui, des façons hautaines de commander qu'ils ignoraient, des gestes nouveaux, des allures nouvelles.

— Une dépêche pour monsieur le vicomte, dit la bonne de l'hôtel, qui entrait et tendait un papier bleu.

— C'est de Paris, c'est de mon notaire, observa tranquillement Adrien... Merci, ma fille.

— De ton notaire ! s'esclatTèrent la Goussard et Poil-aux-Pattes, dès que la servante eut disparu.

Mais le « marquis » leur imposa silence et donna lecture du télégramme ;

Paris-Montalbœuf , vicomte de La Roquette, Hôtel des Messageries. Les trois cent mille francs sont à votre disposition. Enverrai chèque sur banquier Verteuil Angoulême, aussitôt demande reçue. Chabrette (notaire).

Philidor et la vicomtesse le regardaient, ébahis,

— Il ne nous restait que vingt louis, fit-il d'un ton de grand seigneur, et ce n'était pas assez !... Alors, pour nous procurer du crédit, j'ai songé, avant notre départ, à rédiger ce télégramme qui a été envoyé par la maîtresse de Dacheu.

— Elle ne m'a rien dit, la coquine! gémit Poil-aux-Pattes.

— Elle n'avait rien à te dire, imbécile !

Quelques minutes plus tard, la servante informa M. le vicomte que maître Martial l'attendait au bureau de l'hôtel.

Adrien se disposait à sortir, et comrn» Léontine lui faisait remarquer qu'il oubliait son télégramme sur la table, il lui glissa à voix basse :

— N'y touche pas... Eloigne-toi... Je descends...

Maître Martial et le voyageur traversaient la place ; Beauplanles rejoignit, le papier bleu à la mairi :

— Monsieur le vicomte a oublié cette dépêche...

— Tiens, je croyais l'avoir prise

Et négligemment, au, notaire :

— C'est un télégramme de vbtre confrère Chabrette, de Paris... Il m'annonce les trois cent mille francs... Mon cher maître, nous visiterons la propriété un de ces jours...

— Une excellente affaire, monsieur le vicomte ! Ils gravirent l'escalier du cercle,

Dans une grande salle, meublée de divans, de fauteuils et de chaises en reps bleu, sous les lueurs des lampes à abat-jour de porcelaine, M. Lecerf, percepteur, une barbe grisâtre, et M. Alquié, greffier de la justice de paix, une tête noire et hirsute, commençaient leur partie de bésigue; à droite, M. Lagrappe, le pharmacien, lisait les Tablettes de la Charente^ plus loin, deux autres membres jouaient au billard.

Sur les murs tapissés d'un papier à fleurs, en des cadres dorés, se détachaient le Règlement du cercle, la liste des membres, les lois du billard, la carte du département, le porti'ait de M. Thiers.

— Permettez-moi, messieurs, dit le notaire, de vous présenter M. le vicomte de La Roquette, un de mes clients, an de mes amis.

Il nomma le percepteur, le greffier de la justice de paix, et ajouta, en arrivant près du pharmacien :

— M. Lagrappe, notre illustre Gcraudel !

Ceux du billard avaient abandonné les carambolages, et ils eurent l'honneur d'être indiqués à l'étranger :

— M. Elliot, directeur de notre plus belle papeterie... M. Doucin, receveur des contributions indirectes.

L'industriel et l'employé ne se ressemblaient guère : le premier, grand et

blond, magiiifique type de la Charente, très cossu dans sa redingote neuve ; l'autre, chétif et jaunâtre, dans ses habits usés au service de l'Etat. Mais le gentilhomme leur fit à tous deux un aimable accueil.

On s'assit autour de la table, et une servante déboucha quelques bouteilles de bière.

— Vous voyez, mon cher vicomte, reprit maître Martial, nous sommes ici. en famille... M. Mercier-Lacombe, notre député, est président du cercle... Il vient rarement... Le trésorier, c'est M. Vallade, le directeur de la colonie, le gardechiourme, comme nous l'appelons, histoire de rire.

Adrien vida son verre et offrit des cigares de luxe :

— Intéressante, n'est-ce pas, la colonie?

— Plutôt dangereuse! gronda le pharmacien., qui n'ernvoyail; plus de médicaments aux Maisons-Blanches... Vallade a empoisonné le pays d'un tas de mauvais diôles!

Elliot, Doucin, Alquié, Martial et Lecerf objectèrent tour à tour :

— Vous exagérez, Lagrappe !

— M. Vallade est un brave homme !

— Allons, vous lui en voulez d'avoir installé un€ pharmacie ariX MaisonsiB/«iwc/^ss.' C'était son dro»ït!

— Nous l'aimons tous, à Montaibceuf !

— Un philanthrope, Vallade!

Mais Lagrappe tenait tête à l'orage :

• — C'est un spéculateur ! il s'engraisse du travail des malbeureax ! Il se tut. Firmin Vallade entrait, suivi de M. Moine, un rich-e teinturier, dont le visage avait des reflets d'indigo.

Après un échange de politesse avec les nouveaux venms^, M. de La Ro(factte se tourna vers te grand Firmin :

— Monsieur le directeuT, il y a nn, instant, ces messieurs faisaient Téloge de votre colonie; je m'intéresse à la protection de l'enfanee, et je serais eharmé de visiter le pénitencier que vous dirigez avec tant de zète et d'intelligcnee.

Vallade répondit :

— Habituellement, il faut une autorisaiion du Ministère de l'Intérieur ou de la Préfecture de la Charente, mais puisque monsieur le vicomte est Fami de maître Martial...

— Je vous remercie, monsieur... Il y a peuit-être tme difficalté...

— Laquelle?

— Je ne suis pas aeuL. . M*' la vicewïitesse cte la Rotfnctte est ave« mod. ..

— M"'' la vicomtesse sera la bienvenue aux Mmsaiw-Blemche^.

— Vous êtes mille fois aimable ! Ce sera, pour nta. femiiïe l'occasion d'une bonne œuVre!

Et il ajouta, dans un sourire très spirituel, avec un geste d'homme du monde :

— La Roquette... un nom prédestiné, vous voyez!...

Successivement, M. de la Roquette vit entrer le maire, le médecin, le juge de paix, le receveur des domaines, et enfin plusieurs jeunes hommes de Montalbœuf qui rompirent !;i monotonie des présentations en acclamant un membre célèbre :

— Desvars! Desvars! Voilà Desvars !

— Eh ben, oui, mes enfants, me v'ià! cria un gros et gras individu, à face rudiconde et rasée, habillé d'un complet de velours marron, sous une longue blouse bleue, avec une sacoche pendante.

— C'est Desvars, le fameux marchand de bestiaux, souffla le notaire au vicomte... 11 se rend, cette nuit, à une grande foire des environs.

— Ça me fait bien plaisir! murmura le gentilhomme, énervé de tant d'hommages.

— 11 est convenable que je vous le présente.

— Si vous voulez!

— Un bon garçon, très riche...

Les saluts échangés, Desvars alluma sa pipe, et dit :

— Je pensais trouver la partie engagée... Nous n'allons^pas rester là, comme des moules 1... En taillons- nous une petite? Etes-vous joueur, monsieur le vicomte ?

— Quelquefois, monsieur,

— Dix louis, en banque!... Euphrasie, de la bière, des cartes!

M"" Euphrasie, la tenancière de l'établissement, une petite et et vieille personne en robe noire, coifl"ée d'un bonnet, apporta les cartes, pendant que la servante couvrait la table d'un tapis de salon.

Tous s'y installèrent, à l'exception du juge de paix et de M. Vallade.

Orgueilleusement, l'homme des bestiaux mit sa sacoche sur la table en tira une dizaine de pièces d'or.

— Avalez cet apéritif, mes enfants ! Nous avons encore de la monnaie! Il s'emplit de bière, et mêla les cartes.

— Qui va me couper ça? Vous, monsieur de La Roquette, s'il vous plaît?

— Volontiers, monsieur, répondit Adrien, mais je vous avertis que j'ai la main mauvaise.

— Ben! v'ià qui m'est égal, jeune homme l Desvars examinait les masses :

— Un peu de courage, messieurs! Faites vos jeux !.. . Comment, monsieur le' vicomte, vingt francs seulement? Oh!...

Adrien demanda au gros marchand :

— Le benco est-il autorisé !

iOo

Là-bas, au détour du sentier, une femnne éclairait de sa lanterne les pas d'une demoiselle.

Liv, 14

— ; Oui, monsieur.

— Banco, alors!

Et ayant reçu les cartes des deux tableaux, il abattit huit à droite, et neuf à gauche.

— Très bien, jeune homme! fit Desvars, en passant l'argent... Il y a vingt louis... Vous marchez toujours?

— Mais, ces messieurs...

— Allez donc!

— Banco?... Neuf? Neuf !...

— Très bien! très bien!... Encore quarante louis, jeune homme!

— Banco ! hurla l'étranger, agacé par ces mots de « jeune homme », par cette familiarité excessive et déplaisante du richard.

Yallade et le juge de paix s'approchèrent ;

— C'est trop, messieurs.

— Oui, c'est trop!

Le banquier avait donné les cartes, et lorsque M. de La Roquette montra encore « neuf » et « neuf » sur les deux tableaux, Desvars jeta la taille en l'air :

— J'en ai assez! Avons, monsieur le vicomte!... Euphrasie, du carton! D'autres idées absorbaient Adrien, et cet or amassé devant lui, 'il' le regardait

avec une indifférence extraordinaire chez un tel monsieur,

— Ah! mais, vous n'allez pas faire charlemagne? dit Desvars. L'interpellé sembla s'éveiller d'un rêve douloureux :

— Si ces messieurs y consentent, je prendrai la banque.

— Nous le désirons tous, jeune homme !

— Moi, à votre place, balbutia le notaire... Il est déjà tard...

— Ce n'est pas vous qui perdez, maître Martial ! vociféra le négociant en

bœufs.

M. de La Roquette s'assit au milieu de la table, et, beau joueur, il gagna toute l'humble monnaie des pontes et une partie de la sacoche bestiale, plus de Huit mille francs.

Vers onze heures, il quitta le cercle.

Sous la lune brillante, il marchait, non pas joyeux comme aurait dû l'être un homme dans sa condition, après cette richesse loyale et inespérée, mais grave,

recueilli.

Bientôt, il arriva sur les hauteurs de Montalbœuf. Partout, les campagnes dormaient, et quelques feuilles jaunies voletaient, pareilles à des oiseaux d'or. Làbas, entre les murs du cimetière, un monument plus élevé que les autres, dressait au ciel une croix dont l'image le fit tressaillir. Il se découvrit, s'inclina.

En longeant l'avenue du château, qu'il reconnaissait à ses platanes, malgré les arbres plus forts et la voûte plus ombreuse, il s'arrêta... Une angoisse lui

brisait le cœur, et des larmes prêtes à déborder, lui gonflaient les paupières. Il avançait toujours; et "là, quand il fut devant la terrasse, devant les jardins, devant la demeure silencieuse, quand il contempla la féodale girouette des Monlalbœuf, il se prit à pleurer.

Lui, l'èlre souillé, perdu, l'amant de Léontine Goussard — oh! non, son amant d'une nuit — son hôte! — lui, l'éducateur de Tète-de-Mort, le paresseux nourri du pain des voleurs, il se trouvait devant sa maison ancestrale! 11 savait qu'il y viendrait, en voyageant de Paris à Angoulême, après tant damertune et d'abjection, il ne voulait pas croire à la réalité brutale et vivante !

Mais tous les souvenirs d'enfance l'assaillaient. Il se revit, élevé en ce château par une douce et sainte mère; il revit son père un cruel gentilhomme, un aliéné peut-être, et l'histoire du malheur flamboya à ses yeux.

On venait d'enterrer la comtesse Hélène de Montalbœuf, née de Saint-Yves, et la noblesse des environs et tout le pays lui avaient fait de grandes funérailles. Le soir des obsèques, le comte Gabriel ouvrit des tiroirs, lut des lettres, et désormais, cette idée s'implanta en lui: « Adrien-Ludovic n'est pas mon fils! »

Rien n'autorisait l'accusation, et tout la démentait dans la vie admirable de M""' de Montalbœuf. Ces lettres, elles émanaient d'un cou-iin, d'un jeune capitaine, et alors que l'amitié et l'estime seules parlaient, Gabriel entendit les voix scélérates de l'adultère et l'ouragan des vengeances posthumes.

Dès l'âge de cinq ans, Adrien-Ludovic entra dans un collège de Paris. Jamais il ne reçut de nouvelles de son père, et comme, à son premier jour de sortie — il avait quinze ans! — il s'étonnait des rigueurs paternelles, le comte lui jeta: « Tu n'es pas mon fils; ta mère était une infâme!... Je te hais ! » Moins sous le coup du long châtiment que sous l'oxaspération de l'injure adressée à la morte, le jeune gentilhomme bondit contre son père et faillit l'étrangler.

M. Gabriel de Montalbœuf obtint du président du tribunal de la Seine l'internement de son fils à la Petite-Roquotte.

Et c'est à la sortie de la maison des Jeunes-Détenus que le vicomte Adrien- Ludovic de Montalbœuf, aujourd'hui Adrien, dit « le marquis » (nonulc bataille) et vicomte de La Roquette (nom ironicpie de voyage) ; c'est au bout d'un mois de cellule que le malheureux apprit à la fois le duel où son père avait tué l'officier injustement accusé et la fuite du père en Amérique. Il sut, un jour, que le comte Gabriel était mort, aprèsavoir tout vendu, tout emporté, tout dévoré — et, sans parents, sans amitiés, il erra, bien avant Fargue, sur le pavé de Paris.

Sa détention à la Petite-Roquette ne pouvait se prolonger au delà d'un mois — terme des justices familiales — mais il en sortait aigri, corrompu, plein de ténèbres; il s'acheva en des milieux immondes, et il allait enfin mourir, lorsque les Goussard lui fermèrent la route. Pourquoi les autres l'avaient-ils euiftèi-hé de se noyer? Pourquoi les au très avaient-ils ajouté au chemin du calvaireetà l'agonie de l'honneur?

Chez la Goussard — on le sait — il retrouva son insouciance, demandant du chocolat à ces gueux, enseignant à Tête-de-Mort — et par 'fanfaronnade — « le coup du père François» — dont il ignorait et ne souhaitait point de voir la pratique; et puis, il croulait toujours, acceptant l'existence des misérables, en dehors du labeur et des dangers.

Oserait-il donc, au pays natal, aider la Goussard et le partenaire à délivrer des êtres ignobles? Mènerait-il la comédie jusqu'au bout, jusqu'au mépris des lieux de son enfance, jusqu'à l'immolation des plus chers souvenirs?

Des idées religieuses le troublaient. Mon Dieu, était-il possible que la lumière ne descendît pas en cette âme,? Etait-il possible que l'être égaré, jadis si noble et fier, continuât de vivre lâchement, honteusement ? Est-ce qu'à défaut du pardon des hommes, la miséricorde de l'Eternel n'est pas infinie?

Et un mysticisme l'exaltait, et il oubliait les blasphèmes du père, en évoquant la gloire des aïeux et les vertus immortelles de sa mère — de la patricienne !

Le front entre ses mains, il sanglotait. Des voix chuchotèrent.

Là-bas, au détour du sentier, une femme éclairait de sa lanterne les pas d'une demoiselle, en capeline rouge. C'était Marie-Thérèse qui revenait avec une servante de porter des secours à une pauvre malade. Il se gara pour les laisser passer, et à la vue de la demoiselle — delà visiteuse des Goussard — une émotion le saisit.

Dans le bouleversement de ses désirs et dans l'horreur de son indignité, le comte Adrien-Ludovic de Montalbœuf courait, éperdu, loin d'elle, loin de cette éblouissante jeunesse.

Il rentra à Y Hôtel des Messageries.

— Enfin, te voilà! dit la Goussard qui alignait des cartes pour une dernière réussite... Le valet de carreau annonce que ça marchera très bien... Le huit de trèfle, c'est de l'argent... Eh ! mon pauvre « marquis », vous êtes tout glacé!

Philidor, endormi sur une chaise, s'éveilla:

— Si nous faisions un léger brûlot, « marquis » ?

— Sortez, Dacheu !

— Hein?

—r- Allez-vous-en!

Le faux domestique s'étant éloigné, M. de Montalbœuf ordonna à Léontine de se coucher, et il se mitau lit, dans l'autre chambre.

Au matin, le jeune gentilhomme parlait de l'impossibilité de délivrer les détenus, et il conseillait le retour àParis. Léontine s'emporta, et il dut la calmer avec des promesses ; il lui révéla même que M. Vallade leur accordait l'autorisation de visiter les Maisons-Blanches. Puis, sous le prétexte d'un plan d'évasion, il quitta l'hôtel, se dirigeant vers le château des Mercier-Lacombe.

Une vie nouvelle pour lui commençait. Il avait un cerveau; il avait des bras;

il travaillerait, heureux de l'argent du jeu qui lui permettait de racheter non pas ses souillures, mais de payer l'hospitalité de la Goussard. Avant de partir, avant de fuir la maison des ancêtres, il voulait admirer au jour, l'hôte bénie, l'adorée de son cœur.

M"" Kerden se disposait à monter à cheval ; derrière les grilles de la cour elle vit le jeune homme tremblant sur la route, et si pâle et si beau, qu'elle en demeura efiFrayée et charmée. Elle interrogeait ses souvenirs, mais déjà la vision avait disparu dans le soleil, et l'honnête jeune fille se reprochait cet oubli d'une minute ou ce rêve, pour ne songer qu'à l'absent, à Gilbert.

Quand il eut réglé toutes les dépenses de l'hôtel, le comte Ludovic de Montalbœuf entra dans la chambre de la Goussard :

— Voici, lui dit-il, en lui offrant trois billets de mille.

— Vous avez fait un coup ?

Il sortit sans répondre, et une voiture le mena à la gare d'Angoulême.

En chemin, il eut l'idée que la Goussard tenterait la délivrance d'Auguste et d'Espidac... Ecrire?... Dénoncer lui semblait odieux!... Que lui importait cette bande 1

Pendant deux jours, la vicomtesse de La Roquette et son domestique Philidor tout en se soignant très bien, hurlèrent contre « le marquis ».

Mais la Goussard était femme d'imagination. Elle avoua un seul billet de mille francs à Poil-aux-Pattes, cacha les deux autres, et, comme le prévoyait Adrien, elle résolut de risquer l'aventure des Maisons-Blanches.

Au milieu des incertitudes, elle vantait son Adrien, son cher « marquis >, elle le pleurait et l'excusait.

— Il m'a payée, oui, il m'a payée... Mille francs!... C'est assez ! c'est trop! ' Un grand seigneur, vois-tu !

— Et tu gobes ça, grosse bête? intervenait Poil-aux-Pattes... En somme, monsieur les a flingolés (volés) de huit mille balles au cercle et il nous pose un lapin!... Huit mille halles, madame la vicomtesse, je le tiens d'un garçon du marchand de bœufs !

— Tais-toi !

— Si je jouais les « marquis » ?

— Au cercle?

— Pas au cercle, puisque des bourgeois m'ont vu en domestique, mais aux Maisons-Blanches .

— Tu ne peux pas !

— Et pourquoi ?

— A cause de tes mains.

— Toujours mes mains!.., J'ai des gants !

Léontine savait par Adrien que M. Vallade leur accordait l'autorisation de Tisiter l'établissement : elle n'y arriverait donc pas comme une aventurière.

no LES MARTYRS DE LA VIE

— Poil-aux-Pattes, Je ne suis pas une. sotte... On marchera ' Ils passèrent la journée du troisième jour à explorer la campagne, et personne ne s'étonna des allées et venues de celte belle dame, respectueusement suivie par son domestique. Dans la soirée, la mère de rex-213 rédigea, en argot, le billet qu'elle devait glisser à Tête-de-Mort :

« Mon gosse, travaille ta serrure à l'aide des objets que contient le gâteau... .Ce soir, onze heures, un incendie éclatera... Profite du tumulte pour t'cvader... Libre, ouvre à Espidac, et accourez tous deux sur la route d'Angoujème... Nous vous attendons avec des habits et une calèche.

« Ta Dabe. »

Elle rangea en un petit sac des biscuits et dans une valise deux uniformes de collégiens, tandis que Poil-aux-Pattes s'entendait avec un garçon de Tauberge.

Le lendemain, après déjeuner, un landau stationnait devant VHotel des Messageries, Philidor ouvrit la portière à M""^ la vicomtesse et grimpa sur le siège près du cocher gagné à leur cause.

Seule, Léon ti ne franchit la grille des Mà/5on5-^/ancAe5, et arriva au cabinet de M. Vallade. Elle se présentait non plus humble et gémissante, comme à la Petite-Roquette, mais un peu hautaine sous ses vêtements luxueux.

— Monsieur le directeur, dit-elle à Vallade, mon maria été brusquement rappelé par ses atTaires. 11 reviendra me chercher, mais j'ignore s'il aura le temps de visiter la colonie — et je n'ai pas voulu priver les enfants de ma visite... et de mes charités.

Firmin remercia d'avance, ajoutant combien M"* Vallade, en ce moment à Périgueux, serait désespérée de n'avoir pu elle -même faire les honneurs à M"" la vicomtesse.

Ils parcoururent les ateliers, le réfectoire, la salle d'école: Léontine s'extasiait sur toutes choses.

— Et comment se fait-il, mon directeur... Pardon... Monsieur le directeur, comment se fait-il que vous ne soyez pas encore décoré ?

— Oh ! madame, il n'y a que sept ans...

J'en parlerai à mon mari... Nous connaissons le Ministre de l'Intérieur. .-

le Président de la République...

— Vous connaissez monsieur le Président...

— Beaucoup, Adrien le tutoie?

— Oh!...

— Vous le serez au 14 juillet... non, au premier de l'an.,, -— Heu... Heu...

— Je vous dis que vous le serez l

M™* de La Roquette cherchait à amener la couversixtion sur les prisonniers, mais VallaJe entraîna sa Providence vers l'infirmerie gouvernée par des sœurs de charité.

On y voyait trois malades seulement, des petits garçons atteints de gros rhumes, et Pierre Fargue,. en convalescence, qui, assis dans un fauteuil, lisait un abrégé d'Hisli-lre Sainte.

Ce pauvre Pierre rappelait aujourd'hui le chétif enfant qu'il était lors de son départ de la Petite-Pioquette — et de la nuit passée, et des coups des vauriens, et surtout de ses blessures aux poignets, il avait le plus grand mal à guérir.

Vallade fut obligé de parler de l'incident fâcheux, exceptionnel.

La Goussard caressa le martyr de son digne élève et du Muffe,

— Ah! les barbares! .. Oii sont-ils?

— Ea cellule, madame.

— Pnis-je les... moraliser, un peu?

— Je n'ai rien à vous refuser, mais le spectacle est loin d'être amusant! On arrivait au pavillon des cellules.

Le directeur appela le gardien de service, et pendant que l'homme ouvrait la porte de Goussard, Léontine, en se mouchant, en éternuant, lança un « acres! » 1(attention !)

A cette voix, à ce terme d'argot, le jeune Auguste faillit répondre, mais il vit étinceler l'œil de la mëre.

— Goussard, dit M. Firmin, voici une dame, bonne et charitable, qui a désiré "Vous honorer de ses conseils...

Parfait comédien, Auguste domina toute allégresse et sut garder le ton et les allures de sa marque :

— Et mes gants?... Ofisqu'est mon sifflet? Et de môme, la Goussard.

— Mon ami, je viens de voir tout à l'heure à l'infirmerie un petit bonhomme que vous et un autre avez maltraité... Il est encore bien malade...

— Est-ce que vous êtes un inspecteur, vous, la vieille?

— Silence! gronda Vallade... Je vous défends d'interroger!

— Laissez... laissez... fit Léontine, très douce.

— Parce que si vous inspectez la turne, continua rex-213, vous verrez tout en ordre, la soupe bien grasse, les haricots bien cuits... C'est toujours comme ça, quand ils passent, les chefs, mais le lendemain, ah! malheur!...

Vallade s'emportait :

— Il est incorrigible, madame!

Maternellement, la Goussard venait de tirer de son sac un biscuit où se trouvaient deux petites limes et le billet.

— Monsieur le directeur, permettez-moi de lui olhir ceci ?

— Oui, madame... Il ne le mérite guère! Elle tendit l'objet à Auguste :

— Gâteau, monsieur?

Puis, dans la crainte d'être mal comprise, en voyant Auguste prêt à dévorer la pâtisserie :

— Acres!... Sortons vite... Il a des yeux!... 11 me fait peur 1...

M°® de La Roquette ne manifesta pas le désir d'inspecter Espidac, et prit congé en ces termes du directeur des Maisons-Blanches.

— Demain, monsieur le directeur, vous recevrez mon aumône pour les bons petits, et en janvier... pour vous, le ruban rouge!

A la nuit, Auguste achevait de limer la serrure de sa geôle; il ne se pressait pas, redoutant le gardien de ronde. Quant à Espidac, il saurait bien lui ouvrir ! Tout à coup, il entendit crier :

— Au feu !

— Le feu est àMontalbœuf!... Le feu!... Le feu !...

— Tout le monde debout !

Les clairons sonnaient le rassemblement; les voix de Firmin Vallade, de Robert Schiitze, de M. Jean et des gardiens se heurtaient; on descendait pêlemêle des dortoirs; on attelait les chevaux; on chargeait les pompes, et là-bas, une grange, en flammes, projetait jusqu'au ciel ses énormes lueurs.

Pierre Fargue courait avec les autres, au grondement du tocsin, et tous les campagnards galopaient derrière le bataillon des Maisons-Blanches.

Déjà, Goussard crochetait la serrure d'Espidac, à l'aide d'un ciseau à froid ramassé dans un atelier. ,

— Viens, le Mufle!.. Nous v'ià seuls et libres!... Ce que ça flambe!... '

Une heure plus tard, le train sifflait, emportant la vicomtesse de La Roquette^ j ses deux enfants habillés de jolies tuniques, coiffés de jolis képis, et le domestique aux doigts velus.

Naturellement, de grands bavardages accueillirent ce fait divers; le parquel d'Angoulème établit une connexité entre l'évasion et l'incendie Mercier-Lacombe et puis tout rentra dans l'ordre.

Pour le jeune Fargue, en dehors de la fuite du paysan Jandou et du cong régulier du nègre Poléma, aucun événement ne marqua les trois années suivantes et le jour de sa libération, M. Vallade dit au nouveau sergent :

J'ai à t' annoncer une mauvaise nouvelle. Ni l'administration, ni les société

auxquelles je me suis adressé ne peuvent se charger de toi, car tout est plei archiplein... D'un autre côté, malgré tes notes excellentes, je ne puis te garder. L'Etat ne payerait plus les quatre-vingts centimes de la journée... Voici to livret, un beau livret :

Oui, dites-lui mon nom :Fargue (Pierre), le petit lOD... Tenez, passez mon li/ret.

Liv. 15

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