LE PROCES DE LA FLAMBOYANTE
On était au 4 mai 1883. Dès le matin, les abords du Palais de Justice furent envahis par une foule turbulente, attendant l'arrivée du docteur Dilson.
De temps à autre, devant la petite porte des témoins, on disait :
— Le voici!.,.
Les têtes se retournaient brusquement, inquiètes, agacées.
p]nfin l'Américain parut. Au lieu du brouhaha formidable que les amis du désordre espéraient, l'étranger fut accueilli avec la plus grande déférence. A son approche, lesdronts se découvrirent ; on saluait l'homme de la science dont le nom est immortel.
Déjà, la salle d'audience était bondée de monde jusqu'aux portes. Aux premiers rangs, des femmes en grande toilette, des horizontales de marque, des ofticiers en tenue, des membres des cercles parisiens, des étrangers, toute la colonie américaine,
Au banc des journalistes, des reporters de la presse, notamment les rédacteurs du Times et du New-York Herald, carnets en main.
Des hautes fenêtres à rideaux bleus descendaient des rayons de soleil, — éclairant le mot Lex cent fois gravé sur le plafond — promenant sur l'assistance les lueurs affaiblies d'une journée de printemps.
Les gardes municipaux réclamaient le silence dans la salle des Pas-Perdus.
L'audience allait commencer et tous les regards se portaient vers le banc des témoins. S'y trouvaient assis : Pctrus Dilson, le docteur Hochecornc, le comte Charles de Bligny et son domestique, le pèreMaupertuis, Gueule -à-Mort, Brûlot dit le Rempart-du-Limousin, et le Bachelier.
Derrière les témoins apparaissait M""^ Poitevine Raveaud, drapée dans un tartan jaune, coiffée d'un bonnet à faveurs multicolores. Puis, perdus dans la foule. Karl Gismarck, M'' Pilou et l'abbé Fricard.
Les douze jurés défilèrent un par un, gravement. L'huissier annonça: la Cour.
Le Président ordonna l'ordre d'introduire les accusés.
La Flamboyante et le Marin entrèrent, suivis de quatre gardes municipaux.
Le Marin marchait la tête haute, presque grave, avec son museau de fouine ; la Flamboyante se tramait, éblouie par les yeux braqués sur elle, si pâle et si tremblante que l'un des gardes fut obligé de l'aider à s'asseoir. Devant eux, à la barre, un jeune avocat imberbe, choisi d'office, regardait sans inquiétude apparente, l'avocat général placé en face de lui et occupé à mettre en ordre un volumineux dossier.
Après l'appel, les témoins se retirèrent dans la salle qui leur est réservée. Au milieu du plus grand silence, le greffier donna lecture de l'acte d'accusation.
Achille, dit le Marin, et Jeanne Raveaud, dite la Flamboyante, devaient répondre de la tentative d'assassinat commise, dans la nuit du 25 mars 1883, contre le docteur Petrus Dilson de New- York.
— Achille, levez-vous, ordonna le président. Le Marin se leva.
— Vos nom, prénoms?
— Achille...
— Nom de famille ?
— Achille...
— Oij êtes-vous né?
— Je n'en sais rien.
— Votre âge?
— Je n'en sais rien... Je suis innocent !
— Le jury appréciera...
— On a relâché le Flambard...
— Celui que vousnommez le Flambard a prouvé un alibi...
— Je suis innocent... J'ai pas eu le temps d'aller chez Maupertuis^ v'ià tout!
— Votre profession?
LES MARTYRS DE LA VIE o49
— J'en ai pas...
Il y eut de gros rires que le président, M. Noirtier de llsle, réprima en menaçant de faire évacuer la salle.
— Achille, vous avez été condamné dix fois ?. . .
— Possible !...
— Je vous demande de me dire votre âge et votre lieu de naissance ?
— Mon président, je n'en sais rien... J'ai pas connu mes parents... Je suis un trouvé... un trouvé... un trouvé de la rue de Clichy...
— Asseyez- vous... Jeanne Raveaud, levez-vous...
La jeune fille n'entendit pas. Toute son attention était concentrée sur un domestique en livrée noire, aux cheveux et favoris rouges, qui se tenait debout, les bras croisés, au fond de la salle.
— Jeanne Raveaud? répéta le président... Jeanne Raveaud?...
En se levant, la Flamboyante aperçut l'abbé Fricard qui lui faisait des signes d'intelligence.
— Comment vous nommez-vous?
— Marie-Marguerite.
— Votre nom de famille ?
— Marie-Marguerite...
— Vous ne me comprenez pas ?
— Si... Je n'ai pas d'autre nom...
— C'est bien... Passons... Vous êtes née à Paris, n'est-ce pas ?
— iS^on, monsieur le président... Je suis née à Nemours, le 27 décembre 1864
— A l'instruction vous avez déclaré vous nommer Jeanne Raveaud et être née à Paris, cloître Saint-Honoré...
— Je ne savais pas...
— Ah ! et comment avez-vous appris votre nouvelle origine ! A cette question, l'abbé Fricard tressaillit.
— Voyons, l'abbé, murmura Gismarck... on nous observe...
— Tenez-vous tranquille, Fricard, continua M° Pilou.
La Flamboyante regarda le président et les conseillers, très droite, très calme. Les robes rouges ne lui faisaient plus peur, ni le grand crucifix placé au-dessus des juges :
— Je ne puis vous répondre, monsieur le président.
— Vous ne voulez pas ?
— Je ne le puis pas...
Un sourire de satisfaction illumina le visage du prêtre, tandis que le domestique en livrée soupirait :
— Mince de blague, alors!...
M. Noirtier de l'Isle reprit la parole :
— Accusée, vous persistez à prétendre que vous vous appelez Marie-Marguerite et non Jeanne Raveaud?
— Je persiste.
— Malheureusement pour vous, la Cour a sous les yeux des pièces qui prouvent que vous mentez... Quel est votre état ?
— .Couturière... Je fais de la couture... Les conseillers échangèrent un regard câlin.
— Vous avez entendu l'acte d'accusation ?
— Oui, monsieur le président.
— Asseyez-vous... Huissier, introduisiez le premier témoin.
Un murmure grandissant accompagna Petrus Dilson jusqu'à la barre des témoins.
— Votre nom, monsieur ? interrogea le président.
— En Amérique, et depuis ma naturalisation, Petrus Dilson... En France, je me nommais Pierre Roussellier...
Le domestique à favoris et à cheveux rouges quitta la salle d'audience, très abattu^ très pâle. Le Flambard soupirait :
— C'était bien lui ! mon frère !
L'Américain conta, sans emphase, l'afTaire de la rue Ordener.
— Vous entendez, Achille ! dit le président.
— Je suis innocent, cria le Marin.
— Et vous, Jeanne Raveaud ?
La Flamboyante se leva :
— Je ne m'appelle pas Jeanne Raveaud?... Mon nom est Marie-Marguerite, je suis née à Nemours, en 1864...
A ce nom de Marie-Marguerite, Dilson eut pour la première fois un geste de violence.
Toute l'énergie du Yankee se réveilla :
— Cette fille menti...
— Nous le savons, monsieur, répondit M. Noirtier de Tlsle.
Dilson avait pris place au banc des témoins. 11 pensait : Pourquoi ce nom?... Pourquoi ce pays?... Pourquoi cette date?...
Brusquement, il se tourna vers l'auditoire, comme pour y chercher un ennemi. Ses yeux s'arrêtèrent un moment sur Karl Gismarck dans la personne duquel il crut reconnaître Tinders.
Au moment même où le président donnait l'ordre d'introduire le comte Charles de Bligny. second témoin, un huissier remettait des papiers à l'avooat, chargé de la défense.
M'' Lauvrain demanda et obtint la parole.
— Monsieur le président, en vertu de votre pouvoir discrétionnaire, je vous
LES MA-RTYISS l)K LA VI K 5:il
prie de faire entendre la femme Poitevine Raveaiid présente a l'audience, qui
affirme ôtre en mesure de prouver que ma clionle se nomme bien Marie-Marg-uerito et non Jeanne Raveaud...
Sur l'ordre de M. Noirtier de l'isle, la marchande de chiiïons comparut.
— Madame, vous prétendez prouver que l'accusée se nomme Marie-Marguerito?
— Oui, mon président... Jusqu'ici j'ai passé pour la mère de cette fille, mais elle ne m'est nullement parente... La garde de Marie-Marguerite, connue sous le nom de Jeanne Raveaud, m'a été confiée par une dame chez laquelle j'ai été domestique...
— Vous avez cependant une fille?...
— Ma fille est morte...
M'' Lauvrainfit passer à la Cour l'acte de décès de Jeanne Raveaud... Le président et les conseillers examinèrent la pièce qu'un huissier présenta ensuite aux jurés.
— L'acte est parfaitement en règle, continua M. Noirtier de Flsle : il établit que votre fille est décédée; mais, comment avez-vous appris que l'accusée s'appelait Marie-Marguerite?
— Par le médecin chargé de me remettre l'enfant...
— Quel est ce médecin !
— Le docteur Hochecorne...
— L'un des témoins de l'affaire... Huissier, introduisez le docteur Hochecorne...
Hochecorne tenait ^a réponse toute prête.
— Monsieur le docteur, la femme Poitevine Raveaud vient de nous révéler qu'en 1864, vous aviez été chargé de lui confier la garde d'une enfant?
— C'est l'exacte vérité, monsieur le président. La grand-mère de l'enfaut m'avait aussi remis une lettre pour la femme Poitevine...
— Comment se nommait la grand- mère?
— Madame la marquise Anne de Beaulieu...
— C'est faux!... cria Dilson, en se levant de son siège.
— N'interrompez pas, monsieur, dit sévèrement le président... La Coui- a le devoir d'entendre toutes personnes et de se faire apporter toutes nouvelles pièces qui lui paraîtront pouvoir répandre un jour utile sur l'affaire... Continuez, je vous prie, monsieur le docteur...
— La douairière de Beaulieu paraissait avoir une grande confiance dans la personne de Poitevine Raveaud. La lettre dont la marquise me donna lecture, témoigne, — il m'en souvient, — de cette confiance...
— Poitevine Raveaud, avez-vous conservé cette lettre?
— Voici, mon président, murmura la chiffonnière, en remettant un papier jauni à Fhuissier de service.
M. Noirtier de l'Isle parcourut rapidement la feuille; puis il en donna lecture à haute voix, en sollicitant l'attention de la Cour et du jury :
« Ma chère Poitevine,
« Je te confie un petit être que je dois cacher à tous les yeux.
« Je connais ton bon cœur et ta fidélité. Elève ma petite Marie-Marguerite comme si elle était tienne et ne révèle à personne l'origine de celte enfant qui vint au monde en un jour de malheur. Peut-être me sera-t-il donné, dans l'avenir, de te réclamer ce dépôt sacré...
« Je joins à ma lettre une somme de trois mille francs que le bon docteur Hochecorne te remettra pour l'entretien de l'infortunée. Tous les ans, je t'enverrai pareille somme.
« Adieu, Poitevine, en attendant que je puisse te dire : Merci.
« Marquise Anne de Beauliei .
« Château des Granges, 30 décembre 1864. »
Pendant la lecture de la lettre. Petrus Dilson s'était levé :
— Monsieur le Président, dit-il d'une voix ferme, je connais l'écriture de M"Ma marquise Anne de Beaulieu; je vous prie de vouloir bien donner des ordres pour que l'on me communique cette lettre que je crois apocryphe.
L'Américain fut obligé de reconnaître l'authenticité de l'écriture. Alors, le visage du Yankee se crispa douloureusement; ses yeux virent rouge et il y eut un mouvement de frayeur, quand, pour la seconde fois, il se tourna vers l'auditoire.
Karl Gisiparck, M" Pilou et l'abbé Fricard avaient disparu. Le docteur Hochecorne restait grave.
En présence de l'incident qui mettait en question l'identité de la Flamboyante, l'affaire de la rue Ordener fut renvovéc à une autre session.
LES MARTYIIS UK LA VIK
Vous avez été coudamnée dix fois pour vol, ivrognc;'ie, vagabondage.
Liv. 70
AU COUVKNTDE SAIM'E-MARTHE
En sortant du Palaisde Justice, Petrus Dilson donna l'ordre à son cocher de le conduire au couvent de Sainte-Marthe. Eaii-de-Benjoin était sur le siège, très inquiet de la pâleur de son maître.
Vraiment, à cette heure, l'Américain se sentait envahi par une grande tristesse. Des trois personnes pour lesGjuelles il avait amassé une fortune royale, deux étaient indignes : Jacques et Marie-Marguerite. Restait encore Georgelte?... Sans doute, Georgette ressemblait aux autres.
Un frère assassin, une fille infâme, parricide, voici les êti*es appelés à le consoler de ses nuits de travail et. à lui faire trouver, autour d'eux, cet apaisement moral sans lequel les cerveaux puissants ne peuvent fournir longue carrière.
Jacques?... Depuis longtemps Dilson savait à quoi s'en tenir sur le compte de son frère, l'évadé des prisonsde Poissy; mais, Marie-Mai"guerite, sa fille àlui, la fille de Blanche, de cette femme sanctifiée ?... La retrouver ains^i, dans la boue et dans le crime !... Qiiielle angoisse !. ..
A cette désolante pensée, PetrusDilson courba la tête. Et lui, le- savant, l'inventeur, le liseur du livre de la nature, il se trouvait sans force et sans courage. Mais il voulut garder le secret douloureux, jugeant inutile d'attrister la douce religieuse, en lui dévoilant l'inilamie de sa fille.
Déjà, il faisait arrêter les che¥aux désirant retouraer en arrière, quand, tout à coup, une réactioEk violenl;ese it dans son esprit.
Si on l'avait trompé?... Si cette fille n'était pas Marie-Marguerite?... Vraimient, Jeanne Raveaud n'avait rien de ses traits, ni de ceux de Blanche... Oui. mais la lettre de M""* de Beaulieu, la déclaration formelle du docteur Hochecorae'/. .. Le témoignage de la vieille Poitevine?
Malgié ces preuves accablantes, Dilson doutait encore. Il lui semblait monstrueux, impossible, que lui. généreux et loyal, que Blanche, sainte parmi les femmes, eussent pu engendrer une pareille créature.
Quand l'Américain arriva au couvent de Sainte-Marthe, sœur Angélique se trouvait auprès d'un malade. En introduisant le visiteur au parloir, la sœurtouricre ai'firma que la rtligieuso ne tarderait pasà rentrer.
La salle était froide. Au dessus de la cheminée, un christ d'ivoire se déta-
LES MARTYKS hH LA VIE
(•IiaiiL en vigueur sur un panneau de chêne noirci par le temps; en face du christ, une vierge grandeur nature, à moitié ensevelie dans un huisson de roses artificielles. Les fenêtres découpées en ogive, aux vitraux enchâssés de plomb, laissaient passer une lumière adoucie.
Au milieu du parloir, un prie-Dieu sur lequel tout grand ouvert s'étalait un missel aux enluminures des siècles passés. Enfin, au milieu d'un mur, le portrait de la supérieure de l'ordre, de celle qui, la première de toutes, avait quitté le monde pour s'ensevelir dans un cloître. La toile était ravagée par le temps; mais sous la blanche cornette, on voyait encore le visage austère de la grande dame d'autrefois.
Le savant demeurait rêveur.
Sœur Angélique entra. Elle lit à Petrus un léger signe de tête et elle s'agenouilla sur le prie-Dieu. La prière terminée, elle se leva et tendant la main à Dilson :
— Dieu, d'abord, les amis en suite...
— Blanche...
— Noi;, pas Blanche, je vous en prie... Sœur x\ngélique...
— SuHir Angélique, j'avais bien besoin de vous voir. ..
— Vous m'apportez des nouvelles? dit vivement la religieuse.
— Hélas! non...
— L'ancien agent de la Préfecture...
— N'a encore rien découvert.., J'irai chez lui aujourd'hui même... Auparavant, il faut que vous répondiez à certaines questions urgentes et graves.
— Parlez, mon frère?
— Autrefois, quand vous habitiez le château des Granges avec votre mère^ avez-vous connu, fréquentant la maison, un médecin du nom de Uochocorne?*
— Vous en êtes bien sûre?
— Absolument. Jamais aucune personne, portant le nom que vous venez de prononcer, n'est entrée aux Granges... Ma mère a été malade.; c'est le docteur Lesparre qui l'a soignée; c'est ce même docteur qui m'a assisté, lors de la naissance de Marie-Marguerite.
— Pourquoi ne dites-vous plus « de notre lille «•?
— Pardon...
— M""^ de Beaulieu a-t-elle eu à son service une femme du nom de Poitevine Haveaud?
— Non... non... Poitevine Haveaud?... Je me souviendrais... Je ne vois pas... Pourquoi ces questions?
— Vous le saurez plus tard. Blanche... ma sœur... Rappelez bien vos sou-
venirs... Cette Poitevine Raveaud aurait parait-il, obtenu la confiance de votre mère après l'avoir servie comme domestique...
— Je vous le répète... nous n'avons jamais eu de servante de ce nom...
— Ni d'amie ?
— Ni d'amie.
• — C'est étrange...
Petrus Dilson garda un instant le silence : puis gravement :
— Ma sœur, un grand danger nous menace,.. Puisque la prière est votre consolatrice, priez... Et maintenant, voici pour vos pauvres..,
L'Américain remit à sœur Angélique une liasse de billets de banque.
— Vous êtes bon, merci...
La cloche tintait, appelant les religieuses à la chapelle. Sœur Angélique se leva :
— Je vous quitte, mon frère... Je vous supplie de revenir ici le plus rarement possible...
— Votre fille!
— Ma fille n'a plus de mère !...
La religieuse avait laissé tomber ces paroles avec une froideur qui révolta Dilson.
— On vous arrache donc le cœur, en vous enterrant vivantes ?
— Non, puisque les tristesses de nos frères sont les nôtres!.., Je vous salue... Que Dieu vous protège !
— Sœur Angélique ?
— Je ne puis plus vous entendre...
Et, debout, au seuil du parloir, Petrus Dilson vit défiler, là-bas, sous les sombres galeries, des femmes vêtues de noir, si semblables les unes aux autres, avec des mouvements de marche tellement uniformes, qu'on eût dit que les promeneuses se mouvaient par un appareil automatique.
Pour la première fois de sa vie, le savant douta du libre arbitre en proférant un blasphème contre les œuvres de la création, condamnées avant l'heure au silence de la mort.
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