MAITRE PILOU
Cet homme, qui dirigeait, rue Saint-Honoré, l'une des études les plus importantes de Paris, était lié à Karl Gismarck. Il y avait entre ces deux individus ce que la blague parisienne nomme : un cadavre et un cadavre autrement terrible, autrement effrayant dans leur mémoire à tous deux, que les crimes qui pesaient sur la conscience de Tabbé Fricard et du docteur Hochecorne.
Le médecin et le prêtre avaient protesté, lors de la soirée de la ruo. Saint- Dominique ; seul, le notaire garda le silence, atterré par la cévélation.
Avant la capitulation de Sedan, un juif allemand envoyé de Berbn l'ut chai-gt de trouver un homme qui consentît à indiquera l'armée prussienne la marche des brigades Abbatucci et Claudel de la division de Lespart.
Sur la route de Mézières se trouve, perché sur les hauteurs d'un petit village, un moulin à vent.
Faire marcher le moulin au moment opportun, c'était le meilleur signal.
L'espion de l'armée allemande se rendit chez le meunier qui, pour toute réponse, saisit un marteau et menaça le Prussien de lui briser le crâne. L'homme se mit à errer dans le village; et partout, on le chassa. Les hommes, les femmes, les vieillards, les tout petits le poursuivirent par les chemins. Les paysan ? s'armaient de leurs faux; les femmes et les enfants lui jetaient des pierres.
L'envoyé escalada une muraille, traversa un jardin et se trouva en 'présence d'un Français, d'un notaire du pays, auquel il dit ces simples mots :
— Deux cent mille francs à gagner !
La communication eut un effet immédiat.
Le jour même, le meunier et sa femme étaient bâillonnés et le moulin français marchait pour le compte du roi de Prusse.
Le notaire vendit son bien et sa charge, et enrichi par le prix de sa forfaiture, il vint à Paris.
Homme habile, ambitieux, prêt atout, il acheta une étude de notaire, rue Saint-llonoré et il conquit rapidement la confiance de l'un des quartiers les plus riches de la ville.
Il sedoni\a comme républicain. Le gouvernement de la République le nomma adjoint de son arrondissement.
b12 LES MARTYRS DE LA VIE
M* Pilou répète, à qui veut l'entendre, qu'un 14 juillet prochain le verra chevalier de la Légion d'honneur.
Le notaire croyait son crime oublié et le reçu qu'il avait signé, enfoui pour toujours dans les archives du ministère de la guerre d'Allemagne, lorsque le baron Karl Gismark, l'ancien espion prussien, vint lui prouver que rien ne se perd en ce monde.
Habitué à opérer pour son propre compte, à voler ses clients, à présider des conseils d'administration qui resteront l'une des hontes des mœurs contemporaines, le notaire eut un grand effroi, à la pensée d'une association.
Mais il réfléchit au désastre menaçant et, perdu pour perdu, il s'estima heureux de rencontrer des auxiliaires dans les personnes de l'abbé et du médecin qui, comme lui, avaient intérêt à obéir à Gismarck, à cet être extraordinairement doué, dont les trois hommes reconnaissaient enfin la souveraine puissance.
Pilou se disait, dans ses songeries d'homme d'affaires, qu'en admettant même que la succession Dilson restât toujours à l'état die rêve, il trouverait encore à utiliser ses associés pour la plus grande gloire des opérations dont il était seul directeur.
Depuis quelques années, il avait fait la connaissance de M. Fénières, le père d'Arthur, un brave homme enrichi dans la bâtisse, qu'il était en train de mettre sur la paille.
Le lendemain du procès de la Flamboyante, maître Pilou, installé devant son bureau, rédigeait sur timbre un acte dont il communiquait, à haute voix, les clauses à l'abbé Fricard, assis en face de lui.
Quant il eut terminé sa lecture, il passa le papier au prêtre qui le relut attentivement .
— Signera-t-il cela? fit l'abbé, en hochant la tête...
— Il signera... Karl Gismarck n'est pas un ladre... Du reste, l'acte ne l'engage à rien pour le moment... C'est, vous le voyez, un simple engagement à verser à vous, à Hochecorne et à moi, la bagatelle de cinq millions chacun, le jour où Georgette Roussellier deviendra baronne Gismarck.,.
— Et comme il n'épousera la fille que lorsqu'elle sera assez riche pour distraire de son colossal héritage quinze petits millions...
— C'est évident!,..
— Lui avez-vous parlé de cette reconnaissance?
— Pas encore... Je l'attends aujourd'hui.
— El s'il refuse?...
La porte du cabinet s'ouvrit doucement. Parut- un petit clerc. • — Que voulez-vous, Léon?
— Monsieur, c'est le docteur Dilson qui désire vous parler...
— Diable!... Le docteur a-l-il causé avec le principal?
— Non, monsieur.
— C'est bien... Faites entrer... Mon cher abbé, ne vous éloignez pas trop; j'aurai probablement du nouveau à vous apprendre,..
Sur le seuil de la porte, l'abbé Fricard rencontra le docteur Dilson. Le prêtre s'inclina profondément. L'Américain eut un salut réservé, correct.
— Je suis bien heureux, monsieur, de vous savoir complètement rétabli, murmura le notaire, en serrant la main de Dilson...
Et lui indiquant un grand fauteuil de cuir :
— Veuillez prendre la peine de vous asseoir...
— Merci...
M* Pilou se croisa les bras :
— Hein?... quand je vous le disais?.,. Un testament ne fait pas mourir... Vos volontés sont là, abritées comme bien d'autres, au fond de cette caisse de fer... L'honneur de notre profession exige...
— C'est précisément au sujet de ce testament que je viens vous trouver...
— Vous voulez peut-être ajouter un codicille?
— Non, monsieur... Je désire changer complètement la teneur de l'acte. Le notaire eut un tressaillement qu'il réprima aussitôt :
— Votre héritière était M"' Marie-Marguerite...
— Marie-Marguerite est indigne de mes bienfaits...
— Vous supposez alors qiie cette hlledontm'a parlé le docteur Hochecorne...
— Est ma fille?... J'en suis certain...
— Et vous désirez?
— Instituer comme ma légataire universelle ma sœur, Georgette Roussel lier. . Le notaire se leva gravement :
— Les articles 1035 et 1036 de notre Code civil sont formels. Article 1035 : «Les testaments ne pourront être révoqués, en tout ou en partie, que par un testament postérieur, ou par un acte devant notaire, portant déclaration du changement de volonté. »
Article 1036 : « Les testaments postérieurs qui ne révoqueront pas d'une manière expresse les précédents... >
— Je connais la loi française. M® Pilou...
— Vous avez des témoins pour le nouvel acte?
— Oui...
— Ils sont ici ?
— Us attendent dans le cabinet du principal clerc.
M' Pilou donna Tordre d'introduire les témoins du docteur Dilson. Eau-de-Benjoin et Bernard se présentèrent.
L'acte fut dressé, en leur présence, et signé par eux, par le testateur et par le notaire.
Le domestique noir et son domestique Bernard s'étant retirés, M" Pilou eut
un sourire.
Monsieur Petrus Dilson, votre sœur Georgette attendra bien des années...
— Qui le sait ?
— Oh !
— On peut encore essayer de me tuer...
Écoutez, monsieur le docteur, vous avez été d'une rare imprudence, en
vous rendant seul dans la rue Ordener.
Ne parlons plus de cela. Vous connaissez le baron Gismarck?
L'officier ministériel balbutia :
Oui... oui... Monsieur Gismarck est l'un de mes bons clients.
Et reprenant tout son aplomb :
— Votre demande si brusque m'a bouleversé. J'avais mal entendu. J'avais compris : Bismarck.
Il y a, en effet, une grande similitude entre ces deux noms.
Une seule lettre. Un G remplacé par un B; et nous avons, devant nous,
au lieu d'un excellent homme...
— Un grand homme.
Un ennemi terrible. Je suis Français, monsieur !
— Arrivons au fait.
— Docteur, je vous écoute,
Le baron Gismarck possède dans les environs de la Jonchère un château
que je désirerais acquérir.
— Le château des Granges ?
Précisément. L'immeuble est-il à vendre ?
Je ne le pense pas. Je crois même que le baron tient beaucoup à cette nouvelle propriété qu'il possètle depuis quelques mois seulement.
— Vous connaissiez les anciens propriétaires ? De nom? Oui... La famille de Beaulieu.
C'est tout ce que vous savez sur cette famille ?
— Tout...
Voyons, continua l'Américain, si l'on offrait un très bon prix à votre
client?
Le baron Gismarck est fort riche... Je doute (luo...
— Combien vaut ce château?
— Il a coûté six cent mille francs ; mais il doit valoir davantage. Vous direz à votre client que je lui en offre un n^illion.
— Un million?
— Oui.
Vous êtes rond en affaires. 11 est vrai, monsieur le docteur, ([ue lorsqu'on
possède votre fortune, et, ce qui est plus que la fortune,' votre science admirable, on peut se passer toutes les fantaisies,
— Je tiens à avoir une réponse immédiate. Quand verrez-vous voire client?
— Aujourd'hui même.
— Veuillez alors m'en voyer un télégramme à Enghien... Voici mon adresse... Petrus Dilson remit sa carte au notaire.
— Au revoir^ monsieur.
— Monsieur le docteur, je vous salue...
Demeuré seul, maître Pilou se frotta les mains en disant :
— Bonne journée... Dilson tombe de lui- même dans le piège... Décidément il n'est pas fort, le Yankee de la rue des Blancs-Manteaux I...
L'Américain, qui était venu à pied chez maître Pilou, suivit, en sortant de l'étude, la rue Saint-Honoré, dans la direction des Tuileries.
Au coin de la rue Royale, venait en sens contraire un coupé de maître lancé au grand trot.
Brusquement, un homme qui se trouvait dans la voiture se rejeta en arrière, mais pas assez vite pour échapper au clair regard de Dilson.
— Tinders!... Tinders !... s'écria le docteur très ému de la rencontre... Est-ce que Putois aurait raison?
De son côté, Karl Gismarck pensait ;
— M'a-t-il reconnu?... Diable!... L'incident pourrait gâter mes affaires... Allons!... Allons!... Pas de faiblesse !...
L'Allemand fut obligé de calmer un peu les ébats joyeux de maître Pilou qui, perdant toute gravité, chantonnait :
— Il est là, le petit testament... Il est là?...
— Voyons, mon ami, soyez sérieux !...
Alors, modérant son allégresse, le notaire conta les nouvelles dispositions testamentaires de l'Américain.
La porte du cabinet s'entre-bâilla et, souriant, apparut l'abbé Fricard.
— Je vous dérange?
— Pas du tout...
L'abbé entra :
— Je disais cela pour vos clercs...
— Nous avons bien compris....
— Et alors?
— Georgette hérite! A nous les millions!...
— Pas possible?...
— C'est comme nous avons l'honneur de vous le dire..
— Mais, tout n'est pas fini, intervint Gismarck.,. 11 tant nous débarrasser de cet homme...
— Et faire de Georgette la baronne de Gismarck? demanda l'abbé.
— Oui.
Le notaire et le prêtre se regardèrent.
— Allons, Pilou, soupira l'abbé.
— C'est juste... Mon cher baron, Fricard, Hochecorne et moi sommes tombés d'accord pour vous demander...
— De signer un traité ?
— Oui, baron.
— Je ne signe pas.
— Mais, baron, firent les deux hommes, vous n'y pensez plus?...
— Vous êtes trop pressés... Attendez... Attendez, il le faut!... L'abbé Fricard eut une moue.
— C'est que j'ai besoin d'argent...
— Pour vos maîtresses, interrogea Gismarck.
— Sans doute...
— Eh bien, venez chez moi, demain... Je vous remettrai un chèque...
— Merci, baron. ,
— La petite Suzanne Verlaine est en bonne santé?
— Parfaitement.
— Enceinte? ^
— J'en ai peur... ,
— Et Jeanne Raveaud, la Flamboyante?
— J'ai sollicité une nouvelle autorisation... La petite est d'un raide...
— Elle n'aime pas les curés?
— C'est bien cela... j
— Et vous en êtes toujours aussi toqué? I
— Toujours!
— Mes compliments !
— Ah! à propos! s'écria le notaire, en s'adressant au baron, l'Américain | m'a chargé de vous faire part de son désir de devenir acquéreur du château des Granges?...
— Répondez à cet imbécile-là que les Granges ne sont pas à vendre...
— Monsieur le Yankee offre un million...
— Un million? Je m'en fiche !...
— Il irait peut-être encore plus loin.., L'Allemand ne répondit pas.
— Alors, vous y tenez énormément à ce château?... Vendez- le donc!... Les Prussiens y ont passé et il doit avoir besoin de réparations... On conte même que, pendant la guerre, les Allemands ont fait dans les sous-sols un dépôt de munitions... Si le château n'a pas sauté, il a eu de la veine!...
Pendant que le juif élevait les billets à la clarté du jour...
LiY. 73
Tout à coup, un éclair passa dans les yeux de l'Allemand :
— El le est bien bonne ! . . . bien bonne ! . . .
— Plaît-il?
— Dites à Dilson que le château est à vendre...
— Comprends pas... Vous refusiez, il y a un instant,...
— Vous n'avez pas besoin de comprendre... J'accepte le prix d'un million, que l'Américain a fixé lui-même... Je ne mets qu'une seule condition à la vente, c'est que l'acquéreur ne prendra possession du château que dans dix jours... Aujourd'hui, c'est le 5 mai... Les Granges seront à Dilson le 15...
— Pourquoi ce délai? ht le notaire.
— Oui, pourquoi?... continua l'abbé, en train de se mirer dans la petite glace de son portefeuille.
— Parce que je désire livrer l'immeuble en bon état et que le château a besoin de quelques réparations.
Le baron prononça ces paroles, pourtant bien simples, d'un ton si plein de sarcasme que Fricard et M^ Pilou ne purent réprimer un mouvement de terreur. KarlGismarck ricana :
— On voit bien que vous n'êtes pas faits pour les grandes choses... Vous appartenez à cette race latine qui va mourir bientôt, si elle n'est conquise... Enfin !... je suis là!... Pilou!.
— Mon cher baron ?
— Le 15 mai, la Bergamote donne une grande fête, sous prétexte de crémaillère, dans sa nouvelle villa de Chatou, je compte sur vous... .Je préviendrai flochecorne... Qand à l'abbé, je ne l'invite pas, car il lui serait probablement désagréable de se retrouver avec Greorgette, qu'il a connue, dans d'autres conditions, chez les Verlaine.
— Oh! mon Dieu, fit l'abbé. *
— Si le cœur vous en dit... Venez en civil.
— Je verrai... Il y aura des femmes?
— Le dessus du panier parisien... Toute l'horizontalité... tout l'agenouillement.
— Euh!
— L'eau vous en vient à la bouche?... Luxurieux, va !
L'abbé se pinça les lèvres; et, parlant comme dans unsermon, solennellement :
— La femme est unthème éternel, comme le mouvement, comme la matière. Puis, riant aux éclats:
— Il n'y a encore que cela de vrai, allez!... Je serai des vôtres ! Gismarck frappa sur l'épaule du notaire:
— Vous, vous préférez l'argent?
— Oui.
Le baron les toisa d'un regard :
— Celui-ci aime les femmes... celui-là est avare ; l'autre est joueur... Tous les trois des jouisseurs !
— Et vous, baron? firent-ils tous deux.
— Moi, je n'ai pas de vice, messieurs... C'est pourquoi jo eonimande! On frappait à la porto.
Maître Pilou se leva, et comme Léon, le petit clerc, restait immobile:
— Que voulez-vous encore?... J'ai donné des ordres pour que l'on me laissât tranquille.
— Monsieur, c'est un garçon de Banque... 11 vient toucher des traites... Le principal m'a envoyé.
— Des traites?... Quelles traites?... Je n'ai rien à ])ayer aujourd'hui o mai... Faites entrer le garçon de recettes... Pardon, messieurs.
L'employé de la Banque se présenta.
— Vous avez à recevoir quelque chose, ici? demanda le notaire.
— Oui, monsieur... Quarante mille francs.
— Quarante mille francs!... s'écria M<^ Pilou, en arrachant des mains du garçon de receltes les billets que celui-ci lui tendait... Quarante mille francs !... Allons, voyons !...
Il devint très pâle :
— Monsieur, ce sont des faux... Je ne paye pas ça.
— Bien, monsieur.
Gismarck s'était avancé :
— Qu'ya-t-il, mon ami?
— Il y a... Il y a que le jeune Fénières, auquel j'ai refusé de l'argent, aimité ma signature... Oh ! le gredin!... Je l'enverrai au bagne!
— Le petit Arthur Fénières, le fils de l'entrepreneur?... interrogea Karl Gismarck, avec bienveillance.
— Lui-même!... Un misérable!...
Le baron examinait les valeurs.
— En effet, dit-il, votre signature est parfaitement imitée... Arthur Fénières a endossé les billets et il les a passés à l'ordre de Meyer-Worms, de la rue de Seine.
L'employé de la banque allait se retirer, Gismarck ordonna:
— Restez !
Et s'adressant au notaire:
— Payez!
— Jamais de la vie ! ^
— Payez!... Je le veux !
L'abbé regardait cette scène, impassible, dominé par l'attitude du maître.
Pendant que le notaire comptait quarante mille francs sur son bureau, le baron tira de son portefeuille un billet de cent francs:
— Voici pour vous, dit-il au garçon de recettes. L'employé refusa d'un geste.
— Je vous dis de prendre... Soyez discret ! Le garçon empocha l'argent.
Dès que l'homme se fut retiré, Karl Gismarck reprit son sourire railleur :
— Maître Pilou, il faut avoir plus de confiance en moi... Vous recouvrerez, cette somme sur le premier argent versé par l'Américain.
— Ah ! baron ! ' i
— Yous respirez?
— J'avoue que, sur le moment...
— La pilule était amère?... continua l'abbé.
— Je voudrais bien vous y voir...
— Maintenant, cher maître, conclut Gismarck, faites écrire à Fénières que ses billets ont été reconnus faux; mais que, par considération pour sa famille, on lui donne jusqu'au 15 mai, pour les retirer... Passé ce diélai, Fénières sera déféré à la justice... Au revoir, messieurs !
Et tandis que Gismarck remontait dans sa voiture, il murmurait, les dents serrées :
— Fénières?. . . Encore un pantin qui marchera à]son heure !
A DILSON, GISMARCK ET DEMI
Les formalités pour la vente du château des Granges ne furent pas longues.
Moyennant la somme de un million que le nabab américain versa comptant entre les mains de maître Pilou, il devint propriétaire du domaine dont, — aux termes du contrat, — il ne devait prendre possession que le 15 mai 1883.
Si Dilson avait son but, en achetant le château, l'Allemand, lui aussi, avait ses raisons pour le vendre. Le baron comptait jouer des bombes prussiennes déposées en 1870 dans les sous-sols des Granges, si les bombes s'y trouvaient encore; et, dans le cas contraire, il était homme à les remplacer.
Karl Gismarck, ayant prétexté un voyage, ne parut pas en personne, lors de
LES MARTYRS DE LA VIE 58i
la rédaction de l'acte de vente. Ce fut un mandataire spécial, un homme à Pilou qui intervint, muni de la procuration de l'étranger. Tout se passa le plus régulièrement du monde dans la plus régulière des études de Paris.
Dès que les signatures eurent été échangées, Pelrus Dilson se rendit au couvent de Sainte-Marthe, où il espérait trouver sœur Angélique. La religieuse, qui ne connaissait ni trêve, ni repos, veillait un malade dans un quartier pauvre. L'Américain laissa un mot à l'adresse de Blanche, la priant de se rendre, le lendemain, à Enghien. Il avait, disait-il, une communication urgente à lui faire.
De retour au couvent, sœur Angélique prit connaissance du billet et, tout aussitôt, le feu de la maternité se ralluma en elle.
Le soir même, elle sonnait à la grille de la villa d'Enghien.
Eau-de-Benjoin, très heureux de recevoir la femme qui avait soigné son maître avec un grand dévouement, introduisit la visiteuse auprès de Dilson.
— Pierre, vous m'avez écrit... Il s'agit de notre fille... Je n'ai pas voulu attendre...
— Chère âme !...
Et comme Petrus s'était avancé, lui haisant les mams, elle se recula doucement :
— Dites?... Je la reverrai?...
— Oui... Si Marie-Marguerite est vivante , nous la retrouverons!...
Bien que la parole de Dilson ne fît entendre qu'une espérance, la religieuse eut un « ah! », l'une de ces détentes qui raniment une créature humaine, l'un de ces cris joyeux de la maman qui, penchée sur le berceau de son petit être, voit remuer des lèvres roses qu'elle croyait à jamais fermées.
— Dieu ne pouvait être toujours impitoyable!...
Et craignant d'en avoir trop dit dans son élan d'amour, elle se signa pour racheter ce blasphème, — ce blasphème, les effluves maternelles qui grondaient dans son cœur !
Ses joues s'étaient empourprées ; son cœur battait; et il semblait vraiment qu'un flot de vie montait dans ce corps de femme éternellement en deuil.
On eût dit que quelque magicien invisible et bienveillant promenait sa baguette tout autour de ces vêtements noirs faits de drap mortuaire, sur cette blanche cornette, sur ce front pâli, sur cette bouche décolorée, jusque dans cette poitrine froide du froid des cloîtres; et qu'à ce contact, d'esprit de Blanche de Beaulieu passait rapide, tel qu'un éclair bleu, pour réveiller cette académie vivante condamnée au silence de la mort.
- Elle était jolie de cette beauté que donne aux femmes malades, depuis longtemps privées de lumière et de caresses, la vivifiante rosée d'amour.
Fleur fanée, dès le printemps, morte aux espérances, déchirée et meurtrie, elle revivait enfin dans toute l'impétuosité des sourdes douleui s, des sanglots
étouffés, des prières vaines, sous l'ouragan d'harmonie déchaînant les fiévreuses paroles du passé, remuant les tendres souvenirs de la jeunesse, charriant de la lumière, an milieu des ténèbres.
C'était le réveil de l'esprit et des sens.
Dilson la regardait, envahi par une émotion telle que lui, l'homme de science, le géant du laboratoire, il avait besoin de toutes ses forces, de tout son courage^ de tout son respect pour ne pas la saisir, pour ne pas la reprendre.
Alors quand, à l'exaltation subite de Blanche eut fait place le calme désolant de la religieuse, il sentit comme une colère contre la religion catholique implacable dans ses arrêts.
11 se révolta, en songeant à ces vœux inhumains qui font que des hommes et des femmes sacrifiés traînent sur les dalles leurs corps pr^ts an tombeau, consolateurs parfois des souffrances d'autrui, mais, toujours insouciants des anathèmes et des désespérances de ceux qui les ont aimés, indifférents aux luttes, aux angoisses, aux défaillances de la bataille humaine.
Il dit que ce n'était point là la vraie bravoure...
Sœur Angélique l'interrompit :
— Ne nous jugez pas...
Puis, pleine de douceur :
— Je vous écoute, mon frère.
L'Américain se mit à conter qu'il était sur la trace d'une infâme machination ourdie contre sa personne ou plutôt contre ses millions. Ce qui l'inquiétait surtout, c'est que probablement ses ennemis mystérieux allaient chercher à connaître avant lui la demeure de sa fille et à le séparer pour toujours de Marie- Marguerite.
— Sœur Angélique, il n'y a pas de temps à perdre. . . Une seule personne au monde peut nous faire retrouver notre enfant...
— Et cette personne?...
— C'est M"' de Beaulieu, votre mère...
— Vous savez bien que ma mère a perdu tout souvenir du passé, qu'elle no peut rien dire...
— J'ai confiance, moi.
— Les médecins aliénistes affirment que la folie de ma mère est incurable...
— Les médecins se trompent... La folie ne peut être déclarée incurable qu'autant qu'elle provient de l'hérédité, qu'elle est congénitale... Et encore!... Mais nous sommes en présence d'une foli« accidentelle... 11 n'y a jamais eu de fous dans la famille des Beaulieu, nest-ce pas?
— Non... Jamais...
— Eh bien, en admettant que je ne puisse guérir votre mère, je suis certain de lui rendre, au moment opportun, une lueur de raison...
— Et de la faire parler?
— De la faire parler et de la faire agir !
— Expliquez-vous... Je vous en prie.
— • Voici : J'ai acheté le château des Granges, et, grâce à ma qualité de médecin, j'ai obtenu de M. Bordes, directeur au Ministore de l'intérieur, l'autorisation d'aller prendre à la maison de Clermont M"^ de Beaulieu et de l'installer au château, comme autrefois, pour tenter une expérience. Je conduirai madame votre mère dans sa chambre même, au milieu de tous les objets dont elle était entourée. Je vais m'occnper de retrouver les anciens serviteurs; en un mot je ferai revivre le passé, mais, doucement, après avoir déjà préparé la malade, par des visions successives et graduellement marquées, au renouveau de la réalité afin d'éviter la commotion terrible qui aurait une suite funeste, ainsi qu'il advint à Tune des héroïnes de Balzac... Ceux dont l'esprit sommeille depuis de longues années, ne doivent pas, — sous peine de mort, — rompre brusquement le charme... La route des chimères se recommencera pas à pas... Je détruirai la léthargie, en enlevant, un à un, les voiles qui ont obscurci le cerveau de la malade... Je vais réfléchir pour faciliter les scènes du passé... Je serai prudent; je ne veux pas tuer votre mère... Groysz en moi!...
— Je prierai Dieu!...
— Vous m'avez dit qu'une de vos anciennes servantes était encore au château des Granges ?
— Oui,.. Annette Voisin, notre domestique la plus fidèle, la plus dévouée... C'est elle qui m'a élevée...
— La brave femme ne m'a pas reconnu, lors de la visite que j'ai faite récomment aux Granges... Et vos autres serviteurs?
— Ferdinand, le cocher, est employé à la Compagnie des tramways... J'ignore l'adresse des autres...
— Annette et Ferdinand nous suivront... Mais, ce n'est pas tout... Blanche... pardon... ma sœur, il faudra, je vous prie, vous rendre au milieu de nous...
— Je vous obéirai.
— A ([uelle heure s'est passée la scène où votre mère, furieuse, folle déjà, vous a si durement reproché... mon crime?
■ — A onze heures du matin...
— Au château?
— Oui, dans la salle à manger... Ma mère a crié : Ta fille est perdue !... Tu ne la reverras jamais!...
— Annette était là?
— Annette et Fernand sont accourus...
— C'est là que je conduirai votre mère, dès que sa mémoire sera révoilléo
par quelques scènes... Il sera nécessaire de vous procurer des vêtements à peu près semblables à ceux que vous portiez ce même jour...
— C'est Dieu qui vous envoie, mon frère... J'obéirai... Quel jour avez-vous choisi?
— J'entre en possession du château le 15 mai... J'irai chercher M""" de Beaulieu à Clermont, dans la journée du 14 et, dès le lendemain, nous revivrons le passé... Ma sœur, arrivez de grand matin...
— Que la volonté du ciel soit faite!...
Pendant que Petrus Dilson priait sœur Angélique d'entendre ses dernières instructions, Karl Gismarck pénétrait chez le docteur Hochecorne, en train de travailler dans son laboratoire.
A la vue du baron qui, ne trouvant pas de domestique sur son passage, était entré sans frapper, le médecin cacha dans sa poche une petite fiole qu'il tenait à la main.
Le mouvement ne pouvait échapper à l'œil investigateur de l'Allemand :
— Bonjour, Lapommeraye!
— Hein?...
— Ne vous fâchez pas, mon ami ; Lapommeraye était un grand médecin, comme Moreau un grand herboriste... Que diable faites-vous donc?.,. Il règne ici une odeur de Borgia qui vous prend à la gorge...
— Vous êtes un homme terrible, baron... Je préparais une potion pour un malade...
— De la poitrine?
— Non...
— Vous ferez des jaloux parmi les pharmaciens de Paris.
Et, riant de son mauvais rire, Gismarck continua, en caressant sa barbiche :
— Quand on a affaire à un docteur tel que vous, Hochecorne, on ne souffre pas longtemps...
— Voyons, monsieur... mon cher baron..: Que prétendez-vous dire ?...
— Rien... Je constate que vous êtes un chimiste fort distingué, voilà tout... C'est le chimiste que je suis venu trouver aujourd'hui...
— De quoi s'agit-il ?
— Pouvez-vous me fabriquer quelques cartouches de dynamite?
— Certainement... Mais vous n'ignorez pas que c'est là une manipulation do's plus délicates ?
— Peuh! mon cher... La préparation est beaucoup moins dangereuse pour vous que ne le serait l'exhumation de dame HéloïseDuchâtel...
— Quand vous faut-il cela? interrompit vivement Hochecorne.
— Pas avant le 14... De très fortes doses, vous m'entendez !...
— Et vous voulez faire sauter?...
Je suivrai à la lettre vos indications
Liv 74^
— Vous êtes bien curieux... Agissez comme s'il s'agissait de faire sauter Notre-Dame...
— C'est bien dangereux... Ne pourrait-on pas...
— Empoisonner au lieu de dynamiter ?... Non... En vérité... vous avez une toquade pour la toxicologie... 11 s'agit de notre bonheur à tous... Je compte sur vous... Du reste je vous verrai, avant le 14... Les affaires font oublier la politesse... Comment va M""* Hochecorne?
— Très bien... Merci...
— Une charmante femme, mon coquin! Elle vous fera décorer... A propos, et Jacques, je veux dire Jasmin, en êtes-vous content ?
— Pas trop...
— Il faut le garder quand même!...
— Vous êtes d'un dur avec moi...
— Qui aime bien... Au revoir, ami !...
Dans l'antichambre, Karl Gismarck se croisa avec Jasmin, l'ancien Flambard:
— Tu as prévenu tes camarades ?
— Oui, monsieur.
— Tu en réponds ?...
— Comme de moi-même...
— C'est bien... Je t'attends à Ihôtel, demain, à midi ? Tu seras excict?
— Oui, monsieur le baron...
PRÉPARATIFS d'uN VOYAGE POUR l'ÉTERNITÉ
Le baron Karl Gismarck en complet de coutil gris, canne à la main, cigare aux dents, se promenait tout seul, sous les ombrages séculaires du château des Granges.
Il prolongeait sa promenade jusqu'à la grille d'entrée, portant ses regards sur la route de Paris. Ne voyant rien venir, il continuait à marcher, en abattant, par manière de distraction, les fleurs des massifs qu'il rencontrait sur son passage.
Las d'attendre, il se dirigea vers un petit bâtiment situé dans le parc, mais tout au fond, à six cents mètres environ du château.
LES MAUTVUS l)i: I.A VIK 587
C'est là qu'habitait la A'ioille femme chargée de garder la propriété, cette môme Annette Voisin qui avait reçu Dilson, lors de sa visite aux Granges.
Annette Voisin personnifiait le type de la domestique fidèle avec sa bonne ligure ratatinée, pareille à une pomme cuite au four et ses petits yeux gris souvent mouillés de larmes par les souvenirs d'antan. Maintenant, elle était vieille, toute courbée; elle restait gardienne de la maison, ayant dans l'esprit cette inébranlable pensée que les anciens maîtres reviendraient un jour.
— Madame Voisin, dit Gismarck, avez- vous, comme je l'ai ordonné, fait nettoyer toutes les pièces du château?
— Oui, monsieur... Tout est prêt... Les nouveaux propriétaires trouveront la maison en état...
— C'est bien... Mais, dans les sous-sols, un mur menace ruine et j'attends des ouvriers pour le réparer.
— Les caves?... Oh! les caves!... Je n'y suis jamais descendue depuis que ces brigands de Prussiens les ont occupées... Il faut que les ouvriers prennent bien garde,.. S'il restait quelques bombes, nous serions perdus!...
Le baron eut un sourire :
— Soyez sans crainte, madame Voisin... Il n'y a aucun danger... Les Prussiens ont tout emporté !
— Oui... même les pendules des appartements... Quand arriveront mes nouveaux maîtres, monsieur le baron?
— Demain, probablement... Monsieur Dilson doit entrer en jouissance le 15...
— Monsieur restera-t-il, ici, pour le recevoir?
— Non... je pars ce soir, et je vous prie même de ne-pas dire à M. Dilson que je suis venu aujourd'hui aux Granges... Il pourrait se formaliser de ne pas me voir à son arrivée...
— Soyez tranquille, monsieur... Je saurai me taire... A.h ! j'en ai vu des histoires et des histoires... Et voyez, quand je pense que cette pauvre M'"" de Beaulieu...
Mais Gismarck n'écoutait plus la vieille domestique. Un coup de cloche tintant à la grille interrompit la conversation.
Tandis que M""^ Voisin allait ouvrir la porte de fer, le baron regagnait le château, pour y attendre les visiteurs.
Trois ouvriers vêtus de bourgerons bleus, maculés de plâtre, traversaient le parc. L'un tenait sur sa tête une auge de maçon ; les deux autres étaient chargés de pioches et de pelles à mortier.
L'homme qui portait l'auge précédait ses camarades de quelques pas. Dès qu'il fut en présence de Karl Gismarck debout, dans le couloir do la maison, il posa son fardeau, en disant :
— Nous sommes en retard d'une demi-heure... Excusez-nous... C'est le docteur Ilochecorne qui nous a fait attendre...
— 11 t'a remis une boîte?
— Oui, monsieur le baron...
Jacques tira de l'auge qu'il avait déposée avec précaution sur les carreaux de marbre du couloir, une boite de métal mesurant trente centimètres de long sur dix de largeur.
— Allons-y gentiment, fit le Flambard... C'est fragile, m'a dit le docteur... Puis il prit dans l'auge un rouleau de fil métallique .
— Ça doit être pour un télégraphe?...
— Probablement... Appelle tes camarades...
— Hé!... là-bas, les autres!...
Le Bachelier et Brûlot, dit le Rempart-du-Limousin s'avancèrent. Karl Gismarck laissa tomber sur eux les flammes de son regard et, satisfait de l'examen :
— Prenez vos outils!...
11 s'empara lui-même de la boîte; Jacques enroula le fil^métallique autour de son bras droit.
Les trois hommes, précédés du baron, descendirent dans une chambre du rez-de-chaussée dont l'étranger referma la porte au verrou.
— Ecoutez-moi, dit Gismarck... La chose que vous avez à faire est très simple et point n'est besoin de connaître le métier de maçon pour l'exécuter... Le travail terminé, vous recevrez, chacun, dix mille francs... En attendant, voici des arrhes...
Le baron remit individuellement, aux faux ouvriers, un billet de cinq cents francs.
— Faut-il assommer un type d'un coup de poing? interrogea Brûlot, en montrant orgueilleusement son biceps de lutteur de foire?
• — Devons-nous jouer du surin?... Ça me va!... fit à son tour le Bachelier qui, attendri, embrassait le billet bleu.
— '■ Rien de tout cela!... Jacques a dû vous prévenir qu'il valait mieux être de mes amis que de mes ennemis?...
— Le Flambard a juré que vous étiez un bon payeur, gronda Brûlot, cela nous suffit!... On tâchera de rouler la rousse pour ne pas se faire nettoyer comme le Marin...
Le Bachelier, qui tenait constamment la main dans la poche de son pantalon où se trouvait le billet de banque, approuva d'un geste. Puis, il s'écria :
— Monsieur le baron est un brave... Nous irons carrément!...
— Très chouette, le Bachelier!... observa le Flambard.
— Donc, continua Gismarck, vous êtes bien décidés?...
— Parfaitement!... firent le Bachelier et Brûlot.
— Vous avez reçu cinq cents francs... Eh bien! vous aurez encore dix mille francs; mais, cette somme-là, vous ne la toucherez qu'en Allemagne, où vous resterez un an...
— Le Flambard ne nous avait pas conté le dernier chapitre... objecta Brûlot, avec humeur.
— Moi, ça me va, l'Allemagne., répondit gaillardement le Bachelier. Gismarck se tourna vers Brûlot.
— C'est à prendre ou à laisser.., Acceptez-vous, oui ou non?
— Vous payerez au moins le voyage?
— Votre voyage sera payé...
— Mais, vous dites tous deux... Et le Flambard, est-ce qu'il ne viendra pas avec nous?
— Non... Je le garde...
Le Bachelier se frotta les mains :
— Je vais avoir de l'osî... Mais, méfions-nous... Pas de sot orgueil!...
Moirai6ry]ç p.aTaiorr|Twv, Ta -rcavra [xa-ratoTTiç
Et comme l'étranger le regardait avec étonnement, l'ancien premier prix des concours soupira, d'une voix éraillée :
— Hein?... Ça vous épate, monsieur le baron?... Que diriez-vous si je vous récitais le premier chant de VÉnéide, et Horace, et Cicéron, et Homère, et Sophocle et tout le bataclan du latin et du grec?.,. Comme disait M. Villemain, l'ancien ministre de la Publique, les lettres mènent à tout!...
Sur ces mots, le baron ouvrit la porte et s'engagea, suivi de Jacques, de Brûlot et du Bachelier, dans un escalier tournant qui conduisait aux caves du château.
— Il va nous rincer la tuile ! observa joyeusement le Bachelier. Mais Brûlot soulevant sa pioche :
— C'est pas pour trinquer qu'il nous mène sous terre...
Ils arrivèrent dans un petit caveau, faiblement éclairé par une lucarne grillée ouvrant sur les derrières de la maison,
— Jacques, fais un trou dans le sol, ordonna l'Allemand.
— Profond?
— Trente centimètres au plus... C'est pour enterrer la boîte.
— Un trésor!.,, fit Brûlot, dont les yeux s'allumèrent de rouges lueurs. Le Bachelier regarda son camarade avec mépris :
— Faudra un rude vitrier pour réparer la casse!...
Karl Gismarck saisit la bobine de fil métallique et il en fixa l'un des bouts à la boîte qu'il présenta au Flambard.
— Enterre la boîte!... Il faut maintenant jeter la bobine par le soupirail ; nous la retrouverons tout à l'heure dans le jardin.
590 LES MAltTYRS DE LA VIE
Le Bachelier et Brûlot montèrent sur des barriques vides et lancèrent le rouleau de fil au dehors.
Quand ils furent descendus, le baron reprit la parole :
— C'est tout pour aujourd'hui... Demain soir, vers les dix heures, vous entrerez, tous les trois, dans le parc, en escaladant le mur de clôture... Le Bachelier ira droit au soupirail : il prendra la bobine que nous allons cacher, en sortantd'ici; il déroulera le fil jusqu'au massif d'arbres verts que je désignerai... Cela fait, il adaptera à l'extrémité du fil une petite machine que je remettrai, demain, à Jacques, avec la manière de s'en servir.
Oh! interrompit le Bachelier froissé, pour la manière de s'en servir, je la
connais... J'ai manipulé naguère la pile de Volta... Je connais la bobine de Ruhmkorfî, la pile de Bunsen... Et aussi la préparation de la dynamite... simple comme bonjour, la fabrication : sable, — glycérine, — acide azotique... Quatre éléments au bout... Un choc ! et en avant la musique !
A merveille, mon ami ! ... Yous voyez que M. Villemain avait raison : Les
lettres et les sciences ont leur utilité... Jacques se tiendra caché derrière l'un des chênes qui avoisinent le perron. Dès qu'il sera certain que la personne à laquelle je veux faire une petite surprise se sera enfermée au château, il viendra prévenir le Bachelier; et alors...
— Boum!... gronda le Bachelier, d'une voix de tonnerre. C'est tout bonnement admirable !...
Quant à toi, l'hercule, continua le baron, en s'adressant à Brûlot, tu feras
le guet; et si tu rencontres quelqu'un...
— J'assomme!... J'étrangle...
— Donc, c'est bien entendu?...
Jacques se grattait la tête :
— Je voudrais savoir une chose, patron?
— Quoi ?
— Le nom du personnage que nous envoyons dinguer en l'air ?
— Tu es trop curieux, mon garçon...
Qu'est-ce que ça peut te faire? demanda le Bachelier au Flambard... Astu peur qu'ilne saute pas?.,. Pour moi, je m'en bats l'œil... Cinq cents balles en poche et dix mille à revenir, voilà tout ce que je vois... Je pourrai enfin travailler à mon dram(^, tranquillement... Ah ! à propos, monsieur le baron, et l'argent, où le toucherons-nous ?
— Après-demain matin, à la gare du Nord, au premier train pour l'Allemagne, un homme à moi ira vous y trouver, prendra vos billets et vous remettra une traite sur un banquier de Berlin...
— Comment le reconnaîtrons-nous ?
— Il Dortera un bouquet de myosotis à sa boutonnière