LA DETTE DE JEU
Le soir du bal donné par la Bergamote, Arthur Fénières fut chercher des consolations dans les bras de la Chatte-Eplucheuse.
Le lendemain, à onze heures, après une nuit désastreuse, oii le jeune homme
s'était conduit comme un vieillard à peu près éteint, Arthur quitta la rue de Constantinople et se dirigea; le stick à la main, vers la rue Saint-Georges.
Il allait voir son ami A.vimeau des Orties, un camarade du lycée, qu'il avait souvent obligé et chez lequel il espérait trouver une bonne partie de la somme de quarante mille francs qui lui était nécessaire pour payer le docteur Hochecorne.
Le médecin, on s'en souvient, avait rappelé à Fénières que les dettes de jeu se règlent dans les vingt-quatre heures.
Quand Arthur Fénières eut pénétré dans la chambre de son ami, malgré le refus du domestique de des Orties, il balbutia quelques paroles inintelligibles.
— Que le diable t'emporte! gronda Avimeau des Orties... Laisse-moi dormir... Et se tournant du côté de la ruelle :
— Je suis sorti...
Mais Fénières, les yeux pleins de larmes :
— Réveille-toi, Henri... .Te t'en supplie... les mains jointes... A cet appel désespéré, le camarade se tourna tout d'une pièce.
Ils se regardèrent un moment bien en face, et comme Avimeau des Orties gardait le silence, Arthur soupira :
— Je vais me tuer...
— Ne dis donc pas de bêtises...
— C'est très sérieux... très sérieux...
— La Chatte-Eplucheuse t'a flanqué à la porte?
— Il ne s'agit pas de cela...
— Alors, quoi de neuf?... Parle vite... J'ai du sable dans les yeux...
— Henri, je me tuerai, parce qu'il m'est impossible de payer le docteur Hochecorne...
— Ne le paye pas... C'est un grec!...
— Je voudrais te voir à ma place...
— A ta place, sais-tu ce que je ferais? • — Non...
— Je laisserais dormir le pauvre des Orties qui n'en peul plus... Je suis vanné !...
— J'ai compté sur toi...
— Sur moi?... Oh! elle est bien bonne; je la savoure... Il reprit, plus doucement :
— Et combien lui dois-tu à ce filou d'Hochecorne?
— Quarante mille francs... Tu le sais bien : tu étais là...
— Oui... Le coup de ton banco... Parole d'honneur, mon pauvre Fénières, tu perdais la boule... Enfin, que veux-tu que je fasse?
— Je venais te prier de me prêter une partie de cette somme... Tu sais bien que toutes les fois que tu as été gêné... Voyons, des Orties...
Henri sauta en bas de son lit et, courant à son secrétaire, il ouvrit brusquement un tiroir.
— Tiens, regarde, dit-il, en montrant à Arthur une liasse énorme de papiers bleus, jaunes et verts...
— Des actions!... Des obligations!... Je suis sauvé !...
— Badaud, va... Des reconnaissances du mont-de-piété... Et montrant un nouveau paquet :
— Voici des assignations, des commandements... En veux-tu?... en voilà!... Quant à de l'argent, il me reste vingt-trois francs sur les deux louis que j'ai empruntés à Gerbault.-.. Partageons!...
Fenières tomba anéanti sur un fauteuil.
— Veux-tu que je te fasse un billet? interrogea Arthur en riant, sans s'inquiéter des protêts et autres papiers qui maintenant jonchaient le tapis... Seulement, je te préviens : je suis connu...
— Ne te moque pas de moi...
— Mon ami, chacun a ses embêtements... Tel que tu me vois, je suis saisi... On me vend le 17... J'attends les affiches, après-demain... Mais, toi, tu es un veinard... Papa Fenières est riche... Adresse-toi àtonpère...
— Mon père m'a chassé de chez lui...
— Et Pilou, ton notaire?
— Ah! bien, oui. Pilou?... Un rat!... Un jésuite !..:
— Va voir Meyer-Worms?
— Qu'est-ce que c'est que ça, Meyer-Worms?
Avineau des Orties serra ses bras contre son corps; et renouant les bleus cordons de* sa chemise de fme batiste, il enjamba son lit, en vrai gymnaste: Puis, se glissant sous les couvertures de soie.
— Brrr!. . Mon petit, tu es causeur, ce matin... Baste!... Tu es un bon garçon... Ce ne serait paspchutt de te laisser dans la mélasse... Suis mon conseil ; rends-toi immédiatement chez Meyer-Worms. ..
— Où demeure-t-ilî
— Rue de Seine, 22.
— C'est un juif ?
— Parbleu!...
— El il comprendra ma situation?
— Non... pas ta situation... celle de ton père... Il a la spécialité des fils de famille...
— Je me présenterai de ta part?...
— Jamais de la vie! Il te flanquerait à la porte, et rondement... Joue du papa!
— Si je ne réussis pas, je me ferai sauter le caisson...
— Bougre d'âne!...
— C'est comme j'ai l'honner de te le dire...
— Et la Chatte?... Elle a de l'argent, va !... Et puisqu'elle te gobe... Arthur Fénières eut un haut-le-cœur :
— Je ne mange pas de ce pain...
— Quand on n'en a pas d'autre, pourtant?
Un éclair passa dans les yeux du jeune homme :
— On vole, on tue, ou on meurt!...
— A la Porte-Saint-Martin?... A l'Ambigu?... J'entends... Mais, sur le boulevard, ça ne prend pas!.. . Ouf!... J'ai sommeil... Au revoir, mon bon!,..
Dans la rue Saint-Georges, Arthur Fénières héla un fiacre et se fit conduire rue de Seine.
Arrivé devant la maison portant le n° 22, il s'adressa à la concierge qui, à ses questions, répondit :
— M. Worms?.., Au rez-de-chaussée... A droite...
Le jeune homme monta quelques marches. Il sonna. Fénières put apercevoir, dans l'entre-bâillement d'une porte maintenue par une chaîne de sûreté, une figure parcheminée, au nez crochu, à la barbe poivre et sel :
— Que fulez-fu?
— Monsieur Meyer-Worms...
-^ C'est moi... Meyer-Forms... Que fulez-fu?
— Vous parler, parbleu!...
Après avoir toisé des pieds à la tète le visiteur, le juif se décida à livrer passage à Fénières.
Ils entrèrent dans un cabinet tendu de papier bleu où se voyait un bureau en acajou encombré de paperasses.
Ils s'assirent.
— Fu buvez me tire ce que fu fulez...
— J'aurais besoin d'une grosse somme...
Le juif esquissa un sourire, en levant les bras au plafond :
— A moi? ..Une crosse somme!... Mais,che n'ai bas d'archent... che n'ai bas du tut d'archent...
— On m'a dit pourtant...
— Oui, che vais des bédites ojiérations... bas bur mon compte... Che vous rébète que che n'ai pas d'archent...
— Alors, monsieur, je me retire... Pardon de vous avoir dérangé...
— Adentez... Adentez... Et gompienfu vaudrait-il?
— Quarante mille francs...
— Afez-fu des carandics? Comment fu abelez-fu?
— Arthur Fénières...
— Véaières... Vénières... Fu êdes barent du riche M. Vénières, l'ancien endrebreneur?...
— Je suis son fils, monsieur.
— Etfu fulez guarande mille francs?... Fu fulez embrunder guarande mille vrancs à ce baufre M. Mcyer-Forms?...
— Je vous l'ai déjà dit, monsieur, fit le jeune Fénières d'un air impatienté.
— Eh pien, tonnez-moi la signature de monsieur votre bère... Je fu ferai trufer la somme...
— Mon père refuserait de signer. Ce que vous me demandez est impossible...
— En ce gas, atressez-fu ailleurs...
— Que voulez-vous que je devienne, monsieur Meyer-Worms... C'est une dette de jeu à laquelle il me faut immédiatement satisfaire... Je n'ai que desamis de mon âge incapables de me prêter cette grosse somme... Le notaire de ma famille...
— Et gomment se nomme le nodaire de fotre vamille ?
— M^ Pilou...
— Pien... Tonnez-moi la signadure de M'= Bilou et chefu tonnerai l'archent... Che carderai seulement un bédit indérêt bur le gabidalisde qui furnira les vonds et une bédide gommission bur moi...
— Mon notaire refusera...
— Allez le drufer... allez!
Arthur Fénières sortit, navré, de chez Meyer-Worms. Pendant huit jours, il chercha parmi ses connaissances, toujours inutilement.
Chaque matin, Hochecorne envoyait son domestique avec une lettre pressante. Le docteur menaçait de s'adresser à M. Fénières père.
Vingt fois le jeune homme fut sur le point de se jeter dans la Seine, de s'empoisonner, de se brûler la cervelle, d'en finir de n'importe quelle manière avec la vie.
Maintenant, il ne sortait plus. On ne le voyait ni au théâtre, ni à son cercle, ni au Bois.
Un soir, une carte-télégramme signée du docteurHochccorne informa Arthur que, si dans les trois jours, il n'avait pas satisfait à ses engagements d'honneur, son père serait aussitôt informé de la dette.
Alors le jeune homme arma son revolver ; et, debout devant une glace, il s'apprêtait à tirer, quand une idée mauvaise le retint.
Le lendemain de ce jour, Arthur sonnait de nouveau à la porte de Meyer- Worms.
— Voici les billets, dit-il à l'usurier d'une voix un peu tremblante.
— Fotre hère a signé? Très pien!... Très pien !...
Et debout, au seuil du parloir, Petrus Dilson vit défiler.
Liv. 72
— Non. C'est M*" Pilou qui, sachant que je serais riche, un jour, a bien voulu... qui a eu la bonté...
Meyer-Worms fixa sur le jeune homme un regard scrutateur. Il prit les papiers et les examina attentivement, un par un.
La liasse comportait cinq billets de huit mille francs chacun.
Pendant que le juif élevait les billets, à la clarté du jour, une sueur glacée perla sur le front de Fernières.
— Monsieur Pilou a beaucoup d'avances à faire, ce mois ci... Il a préféré.
— Yous tonner sa signadure ?
— Oui, monsieur.
— Pien... ïrèspien... Che grois que nous bourrons nousendendre...Refenez demain... che fu tonnerai l'archent.
— Demain? Vous ne pourriez pas, aujourd'hui?
— Non... €he n'ai l'archent, ici. Il vaut que je me le brogure.
— Demain ? Sans faute ?
— Fui...
— A quelle heure ?
— Quadre heures.
Arthur Fénières traversait la rus de Seine, marchant, comme un homme ivre. Dès qu'il fut parti, Meyer-Worms eut un sourire. Il enferma les billets dans sa caisse, en murmurant :
— Foilà des pillets qui falent pien blus de guarande mille vrancs. Ils sont vaux! Ponne affaire. Le cheune homme a imidé la signadure de ce pon Bilou. Le baba Vénières m'en tonnera pien quatre-vingt mille vrancs.
Le jour suivant, à l'heure indiquée, Arthur Fénières était reçu par le juif Meyer-Worms :
— Fotre archent est brôt.
L'usurier se leva et, ouvrant sa caisse,il en retira ving-cinq billets de mille francs.
— Et le reste ? demanda Fénières.
— Gomment, le resde ? Et la bédide gommission et les bedits indérèts bur le gabidaliste qui vait l'avaire ?
— Quinze mille francs d'intérêt pour un mois, tout au plus, mais c'est épouvantable ! Les billets sont au 5 mai...
— C'est à brendre ou à laisser.
— Comment vais-je faire pour les quinze mille francs?
— Fotre gréancier attendra. C'est déjà un pon acompte.
— Enfin !
Ce même soir, Arthur Fénières envoyait vingt-cinq mille francs au docteur Hochecorne, en le priant de lui accorder trois mois pour le reliquat. Le médecin se montra bienveillant.