UNE FÊTE A CHATOU
La propriété que la Bergamote devait à la générosité de son amant, le baron Karl Gismarck, était située sur les bords de la Seine, à Chatou.
Un grand jardin planté d'arbres verts avec des massifs de fleurs éclatantes, des pièces d'eau artistement disposées, des statues de marbre blanc au milieu des feuillages, s'étendait jusqu'au chemin qui longe le fleuve.
La villa était petite, dune architecture de style composite fort élégant. Sa rouge briqueterie entremêlée de pierres de granit rappelait les constructions gracieuses de l'Exposition universelle de 1878, constructions dites à la turque, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. La maison était surmontée d'un toit plat àlitalienne, du sommet duquel on dominait les campagnes environnantes.
Là- bas, les masses profondes des bois; ici, les frondaisons plus clairas, brusquement trouées de maisons blanches; tout autour, les noires verdures oià éclataient, dans des coups de soleil, comme des bouquets, de petits drapeaux tricolores, les témoins des fêtes populaires. Puis, dans la tombée de l'aniphithéàtre, les berges fleuries tout ensoleillées par les feux du printemps qui commençait.
Mais un seul point, au milieu des verdoyantes profondeurs, fixait ordinairement l'attention de Karl Gismarck : c'était le château des Granges, se détachant en noire silhouette dans l'immensité toute bleue, toute de verdure.
Ce soir-là, Georgette Roussellier, dite la Bergamote, avait convié ses amis à planter la crémaillère.
Faute d'espace dans la villa, on devait danser sous une tente dressée sur la pelouse et souper dans une charmille où les buffets et les tables étaient préparés.
Aux arbres pendaient, en guirlandes étincelantes, des milliers de lanternes aux verres de couleur; et, sur la Seine, au bout du jardin, deux barques pavoisées, illuminées à giorno, attendaient les amateurs de canotage nocturne.
Le dîner de seize couverts avait été présidé par la Bergamote, ayant en face d'elle le baron Gismarck très causeur, très en joie. Seul, un convive manquait à la réunion.
On s'attaquait aux corbeilles de fruits et l'on buvait ferme de ces bouteilles de vin du Rhin, — l'orgueil des caves du baron. C'était le moment du repas où tout le monde parle à la fois, où les hommes murmurent de chaudes paroles à l'oreille des femmes et où les pieds des amoureux donnent une signification directe aux bouts de phrases qui se perdent dans la clameur des voix et dans le cliquetis des verres.
La Bergamote, Mimi Pan-pan, Zoé-la-Flûte, La Chatte-Eplucheuse^ La Pompier, Rose Rigodon, Le Poupard, toutes en toilette claire, chargées de bracelets, portant des coiffures extravagantes, étalaient, à la lueur des bougies, leurs épaules nues, leurs bras nus, leur gorge presque nue, toute l'opulence ou toute la pauvreté de leurs formes et de leurs contours.
Les hommes, le baron Gismarck, l'abbé Augustin Fricard (Edmond pour les dames), le banquier Gerbault, le chevalier Lorezzi, maître Pilou, le vicomte Avimeau des Orties, le docteur Hochecorne luttaient d'amabilité et desprit avec les femmes.
L'abbé Fricard, en veston bleu, la boutonnière fleurie d'une rose, la tonsure dissimulée par une perruque blonde, les yeux éclatants sous un lorgnon d'écaillé, faisait la facile conquête de sa blonde voisine Rose Rigodon, tandis que le docteur Hochecorne disait des bêtises énormes à La Pompier qui avait donné à rire à la société, en mangeant des asperges, d'après une gravure récente de la Vie parisienne.
Tout à coup, la voix stridente de la Chatte-Eplucheuse s'éleva, dominant le vacarme :
— Bergamote ?
— Ma fille ?
— Est-ce que le petit Fénières ne viendra pas ?
— Tiens, l'Eplucheuse qui demande son Arthur ! s'écria Avimeau des Orties.
— Ça ne te regarde pas, animal ! riposta la Chatte.
— Vrai, là, tu ne blagues pas ? Tu as un béguin pour Tulur ? continua le vicomte, en roulant une cigarette.
Ne vous niclKzpa.s mon ami, Lapommeraye était un grand médecin.
Liv. 7ï
— Est-il curieux, cet idiot-là !
Une insulte vint aux lèvres de la Chatte, La Bergamote répondait à son amie.
— Je n'ai pas vu Fénicres, depuis mon dernier bal, où il se fit nettoyer par Hochecorne.
— Ah! oui! intervint Mimi Pan -pan entre deux lampées de Champagne, le Mioutard faisait une drôle de tête! Quarante mille francs sur un banco, c'est raide!
— Et vous a-t-il payé? demanda la Bergamote au gros Hochecorne qui caressait la poitrine débordante de La Pompier.
— Oui, à peu près.
— Epatant ! fit des Orties.
— Docteur, Fénières a dû voler quelque portefeuille, continua le banquier Gerbault... Son père n'a plus le sou.
La Ghatte-Éplucheuse jeta autour de la table des regards furieux :
— Qu'est-ce que vous avez donc tous contre cet enfant?.,. A.h! sapristi!,.. Que les hommes sont lâches ! Si j'étais à sa place...
— Que feriez- vous! interrogea Fricard.
— Je giflerais ceux qui se moquent de moi... et sec!,.,
— Allons ! allons! l'Eplucheuse!... ricana le vicomte Avimeau des Orties, ferme ta jolie bouche.,. Les établissements publics...
— Vous, foutez-moi la paix!... Je ne vous connais pas... Karl Gismarck arrêta la dispute :
— Fénières a reçu une invitation... Consolez-vous, la Chatte, il viendra... A ce moment Arthur Fénières apparut.
— Fénières!... Fénières!.., cria-t-on de toutes parts.
Le jeune homme, élégamment vêtu d'un complet noisette, chaussé de bottines en cuir jaune longues et pointues, les moustaches naissantes relevées en croc, s'avança près de la maîtresse de la maison et lui baisa la main, sans trouble, sans émotion apparente. .,
Il distribua quelques saluts et s'adressant au notaire : |
— Bonsoir, Pilou... toujours bien portant?... Allons, tant mieux!... tant] mieux !
— Voici un gaillard qui ne manque pas de toupet, murmura le baron, entre ses dents... Je l'utiliserai...
M'' Pilou, complètement ahuri, resta bouche close, tandis que Fénières s'as-. seyait à côté de la Chatte-Eplucheuse.
— ■ Il n'a pas reçu la lettre de Meyer-Worms, fit Gismarck.
— Je suis sûr qu'il l'a reçue, répondit le notaire... Je l'ai moi-même portée chez lui...
Arthur Fénières regarda la (jhalte et doucement, avec un étrange sourire:
— Laisse-moi t'embrasser, comme j'embrasse Antoinette, ma sœur...
LES MARTYRS DK LA VIL d9o
Insouciant des lazzis des convives, il prit la fille entre ses bras et il lui donna, sur les joues, deux baisers retentissants, deux vrais baisers de frère.
La Chatte en pleurait.
Brusquement, le jeune homme avait changé d'attitude. Il se leva, le sourira aux lèvres, faisant signe qu'il voulait parler.
— Silence!... cria Le Poupard.
— Oui... Silence!.., Silence!...
La Bergamote battit des mains :
— La parole est à Arthur Fénières!..,
— Mesdames et messieurs, commença Arthur, vous avezdevant vous un jeune homme perplexe, très perplexe, car il a un choix à faire entre quatre choses aussi agréables les unes que les autres...
— Bravo 1... bravo!... soupira Mimi Pan-pan... On va rigoler!
— Mimi Pan-pan, ma fille, tu rigoleras tout à l'heure... Pour l'instant, ne me coupe pas le fil...
— Laissez parler l'orateur! dit le vicomte des Orties, en agitant une clochette d'argent placée auprès de lui.
Arthur Fénières, les deux mains appuyées sur la table, reprit la parole. Il était calme, un peu pâle, avec dans le regard une fixité inquiétante :
— Je disais donc, mesdames et messieurs, que j'étais perplexe... Gerbault, haussa les épaules :
— Quel raseur!
— Gerbault, à l'amende!... vociféra le chevalier Lorezzi. Mais sans s'inquiéter des interruptions, Arthur continuait son discours :
— J'ai à choisir entre quatre choses : — l'eau, — le fer, — lefeu, — la corde... leur passer le plus allègrement possible de vie à trépas...
Un formidable éclat de rire accueillit la confidence . .
Arthur triomphait.
— Il ne s'agit pas de rire ; il faut voter... Aux voix !
— La corde!...
— Le fer ! . . .
— L'eau!...
— Le feu!...
Tous les convives criaient à la fois, en tapant sur Its verres. La Ghalte-Eplu-
leuse se pendait au bras de Fénières :
— Tais-toi... Mais, tais-toi donc!...
Le jeune homme se dégagea de l'étreinte :
— Avimeau, passe-moi, je te prie, ta sonnette... On ne s'entend pas ici... on croirait à la Chambre,..
Et lasonnetteenmain, Arthur carillonna jusqu'à ceque le silence se tût rétabli.
Puis, très grave :
— Que ceux qui sont d'avis que le fer est le meilleur instrument de destruction veuillent bien lever la main droite!...
Deux mains d'hommes seulement approuvèrent.
— Le fer n'a pas de succès... Passons à autre chose..- Qui vote pour l'eau?... Le chevalier Lorezzi fut seul votant.
— Poisson, va! gémit la Chatte, en toisant le chevalier.
— Le feu, alors?... Non?... Eh bien, la corde I...
Cette fois, tous les hommes, toutes les femmes, à l'exception de la Châtie et de Gismarck, levèrent les bras.
— Va, pour la corde!... conclut Fénières.
— Comprenez- vous cela? dit Pilou à son voisin Gismarck. Le baron répondit froidement :
— Ce garçon est bizarre... Je ne le croyais pas si brave... Il faut l'empêcher de se tuer...
— Baste!... se tuer, lui?... Allons donc!... Arthur tendait son verre :
— Aux sombres bords!... soupira-t-il.
Mais son toast se perdit dans le grondement des cuivres de l'orchestre.
— Que la fête commence !... ordonna la Bergamote .
Aussitôt, les invités offrirent le bras aux dames pour les conduire sur la pelouse éclatante de lumière.
Karl Gismarck, M® Pilou, l'abbé Fricard et le docteur Hochecorne se promenaient, en fumant leurs cigares.
— Edmond!... Edmond!... criait La Pompier,
— Oui, ma fille, dans un instant, répondait l'abbé un peu gris. Le baron tenait sa montre dans la main.
— Le feu d'artifice ne commencera pas avant onze heures... Nous avons une heure devant nous...
Hochecorne eut un sourire.
M'' Pilou frappait la terre avec sa canne :
— Baron?...
— Mon ami...
— Est-ce aujourd'hui que vous annoncez officiellement votre mariage avec Georgette?...
— Probablement...
— Après le souper?
— Après le feu d'artifice...,
— Toujours votre feu d'artifice!... C'est Ruggieri qui le tire?...
— Non... c'est un jeune...
LES MARTYHS DE LA VIE o97
Les quatre amis rentrèrent sous la tente et Gismarck, en passant près da la Chatte-Eplucheuse, lui demanda :
— Eh bien, madame, et Fénières?
— Il avait trop chaud... Il se promèfie dans le parc...
— Il y a longtemps qu'il vous a quittée?
— Dix minutes...
— Vous avez de l'amitié pour ce garçon-là?
— Beaucoup...
— Alors, un conseil... Surveillez-le...
Quelques minutes plus tard, tandis qu'une valse d'Olivier Métra entraînait les danseurs, la Chatte-Éplucheuse apparut, toute pâle, toute défaite. Et de ses mains tremblantes, désignant le jardin :
— Là ! ... Là !.. . Fénières. . . mort ! . . . On se précipita sur les pas de la Chatte.
A la branche d'un gros arbre, au bout d'une corde tenant un hamac, le corps de Fénières se balançait.
Avimeau des Orties s'avança et, s'aidant d'une échelle que les domestiques avaient apportée, il monta sur l'arbre et coupa la corde.
Le baron et le docteur Hoche corne reçurent le corps de Fénières entre leurs bras.
Le médecin se pencha sur la poitrine d'Arthur.
— Il vit!...
La Chatte-Éplucheuse pleurait toutes ses larmes, mais le jeune homme reprenait connaissance.
La Bergamote le fit transporter sur un lit de la maison; la Chatte resta à le veiller.
Le bal commençait.
— Ce n'est pas grave, n'est-ce pas? demanda le baron à Hochecorne.
— Fénières sera complètement rétabli avant huit jours, répondit le médecin.
— Il pourra donc aller au bagne ! intervint le notaire.
— Quel homme féroce que ce Pilou, murmura l'abbé Fricard,en se disposant à prendre place au quadrille.
Karl Gismarck haussa les épaules :
— Moucher maître, vous êtes trop sévère pour les jeunes gens... Il n'entre pas dans mes intentions de déshonorer Arthur, mais de l'employer à l'occasion...
Sur ces mots, le baron invita ses trois associés à le suivre :
— Montons sur la terrasse... Nous serons mieux pour voir le feu d'artifice... Je vais donner des ordres pour que l'on nous apporte des glaces et des cigares...