LA FOLLE
Le 15 mai 1883, — à neuf heures du matin, — une calèche fermée passait, rapide, sur la route de Paris et s'arrêtait à environ six cents mètres du château des Granges, devant le pavillon habité par Annette Voisin, la gardienne du domaine.
Le nègre Eau-de-Benjoin et son domestique Bernard sautèrent du siège de derrière.
Eau-de-Benjoin allait frappera la porte, lorsque la vieille femme apparut.
D'un geste, le docteur Dilson éloigna les domestiques et, s'adressant à la dame qui demeurait, immobile, dans la voiture :
— Madame la marquise... veuillez vous appuyer sur mon bras...
La douairière Anne de Beaulieu descendit, péniblement, et,jetant des regards attristés autour d'elle, d'une voix rauque :
— C'est grand, ici !...
Annette Voisin se précipita au-devant de son ancienne maîtresse :
— Madame la marquise !...
Et saisie par les souvenirs, ayant dans son cœur les sentiments d'amitié et de reconnaissance si souvent remués, si souvent éteints par les froides tristesses du présent, la servante, tout en pleurs, joignit les mains et se mit à genoux, comme à l'apparition de la vierge de pierre qu'au temps des processions, les bourgeois de chez elle portaient à travers le village.
Mais la marquise, relevant ses blanches papillotes, avec des éclats de fierté encore sous sa mantille noire, repoussa la femme agenouillée :
— Arrière, madame ! Je ne vous connais pas !... Vous voyez bien que je suis morte et que tout autour de moi est silence et repos !... Arrière, ne troublez pas Ja morte!...
— C'est moi, madame... Annette !... Vous savez bien, Annette?...
— Je ne vous connais pas, la femme !...
— Vous êtes ici chez vous, madame la marquise. Au château des Granges... La vieille dame prit son front entre ses mains, et, le visage tourné contre
terre :
— Le château des Granges!... Je l'ai connu autrefois, lorsque j'étais vivante, il y a des siècles de cela, des siècles, des siècles!...
Et, relevant la tête toute droite devant le château :
— Notre maison ressemblait à celle-ci; mais elle était plus grande, plus belle, plus fière 1...
Petrus Dilson se pencha à l'oreille d'Annette :
— Je vous confie votre maîtresse... Ayez soin d'elle... Je vais au château... A onze heures, je reviendrai prendre madame, en compagnie d'une autre personne qui vous fut chère... Mes domestiques veillent : aucun danger n'est à craindre...
Le docteur entrait dans le grand couloir du château. Il traversa les chambres du rez-de-chaussée, et, guidé par ses souvenirs, il monta jusqu'à l'appartement d'Horace.
Le château, récemment vendu par les hommes d'affaires du couvent de Sainte-Marthe, était la propriété de sœur Angélique.
Ce domaine. Blanche de Beaulieu le tenait de la succession de son père ; et c'est avec une profonde tristesse qu'elle dut s'incliner devant les volontés exprimées par la supérieure de son ordre qui exigeait la vente.
La chambre du comte Horace de Beaulieu était restée à peu près telle que lorsque le maître l'occupait.
Aux murailles tendues de tapisseries, des fusils, des pistolets, une trompe de chasse, des fouets, des éperons, des épées de combat, des masques, et, comme pour crier plus fort le passé, çà et là, des vêtements du mort.
Dilson marcha à travers l'appartement, envahi par une tristesse si grande que, de temps à autre, au souvenir du duel terrible, il chancelait, le front en sueur, les yeux démesurément ouverts.
Puis, avec cette croyance mystérieuse et douce ifui fait qu'en tremblant, on croit entendre, chez les morts aimés, la voix à jamais disparue, il prit place sur un fauteuil.
Et vraiment, dans ce silence, il lui sembla que les ombres qui gardaient son ami, sous les profondeurs du néant, se dissipaient; il reconnut la voix, il suivit le geste, il observa l'allure et le sourire d'Horace.
Charmé par la vision, il entra respectueusement dans la chambre de Blanche, dans cette chambre qu'il avait profanée, un soir.
Le lit de la jeune fille était enveloppé d'une mousseline blanche, relevée de rubans bleus. C'était bien le même prie-Dieu d'ébène aux incrustations d'ivoire. Aux murs, le môme papier blanc aux boutons de rose, à peine fané par le temps. Autour de la cheminée, les mêmes franges toutes bleues étoilées d'argent ; aux fenêtres, les mêmes rideaux de damas, festonnés d'une garniture artistique, le joli travail de la demoiselle.
Le savant restait là, grisé par la chanson des souvenirs. Toute sa jeunesse se levait devant lui : les laboratoires de New-York avec les alambics et les cornues, les machines électriques et leurs sonneries tintant l'aurore de la science nouvelle s'en allaient, chassés par l'homme.
Un coup sec frappé à la porte rompit le charme.
Eau-de-Benjoin entrait :
— Massa, ce sont les pésonnes que vous attendez...
— C'est bien... Le couvert est-il mis dans la salle à manger?
— Oui, massa.
— Quatre couverts?
Quate couvé... Fédinand, l'ancien domestique, atout aangé...
Petrus Dilson venait de s'asseoir dans la salle à manger.
Là encore, les souvenirs l'assaillirent.
A cette même table disposée pour le déjeuner du matin, il revoyait la douairière ayant à sa droite son fils Horace à sa gauche, Blanche toute jeune, toute rayonnante de grâce et de beauté. Lui, il se revoyait auprès de Blanche, enfiévré d'amour.
Et ces trois êtres, qu'ctaient-ils devenus?
La marquise était folle.
Horace était mort à l'étranger.
Blanche s'ensevelissait, vivante, au fond d'un cloître.
Dominant son émotion, le docteur examina le couvert, disposa lui-même quelques pièces d'argenterie; et s'adressant à Ferdinand, debout, en habit, cravate blanche, la serviette passée sous le bras.
— Vous n'avez rien oublié, Ferdinand?
— Rien, monsieur le docteur, répondit le cocher des tramways. L'Américain passa dans le salon attenant à la salle à manger et séparé de
celle-ci par une très large porte à deux battants glissant l'un sur l'autre.
La porte était masquée par une grande tapisserie des Gobclins.
Dans le salon, quatre personnes attendaient le docteur, une dame âgée, une jeune fille et deux jeunes gens. .
C'étaient des comédiens venus de Paris.
— Bonjour, mesdames, salut, messieurs, fil le docteur en leur serrant la main. Je vous suis profondément reconnaissant de l'aide que vous voulez bien me prêter dans l'une des circonstances les plus graves de mon existence. Je sais votre talent et votre intelligence. D'ordinaire, vous amusez le public ou vous le {aites pleurer : c'est l'art seulement qui vous guide. Aujourd'hui, la mission est plus grave. C'est la science qui vous dira : Bravo et merci!... Vous vous souvenez bien de tout ce dont nous sommes convenus?
— Parfaitement, monsieur le docteur, répondit la vieille dame... Mes cama-
Jacques tire de l'auge qu'il avait déposée avec précauLion, une boite de mé
tal.
rades et moi coiinaïssons nos rôles et nous n'aurons pas besoin de souffleur. Nous avons répété hier soir, chez moi... Du reste, les scènes marchaient déjà bien, n'est-ce pas. à Enghien?... Nous sommes prêts...
— Et vos malles?... Vos habillements?...
— Nos costumes ont été déposés dans les chambres du château qui nous ont été réservées...
— Vous avez visité la salle à manger?
— Oui...
— Et vous connaissez les places à prendre autour de la table?
— Le vieux Ferdinand nous a renseignés...
— Alors, à tout à l'heure...
— Comptez sur nous!...
— A quelle heure devez-vous être de retour à Paris!
— A six heures seulement, répondit l'un des jeunes gens... Nous aurons tout îé temps de nous rendre au théâtre...
Pendant qu'Eau-de-Benjoin conduisait les comédiens à leurs chambres respectives, le docteur Dilson se dirigea vers la grille du parc.
Une voiture venait de s'arrêter; une jeune femme en descendait.
— Blanche, du courage!... murmura le docteur.
Sœur Angélique entièrement couverte d'une pelisse noire, dont le capuchon était rabattu sur ses yeux, s'appuya sur le bras dePetrus.
Comme ils entraient dans le pavillon, la douairière se leva toute droite; elle étendit sa main maigre et ridée vers le docteur ;
— Horace! dit-elle d'une voix lugubre, mon fils Horace! Enguerrand de Noirmoutiers, mon frère, s'est fait tuer en défendant son roy... Le colonel de Beaulieu, mon mari, est mort à la tête de son régiment à Sébastopol... Toi, lu t'es rendu indigne du nom vénéré que tu portes, en te faisant assassiner par un faquin! .. Recule-toi! Allez! Allez!... votre ombre m'épouvante!
Petrus Dilson resta calme. }*uis, laissant peser sur la folle son regard chargé d'éclairs :
— Il faut nous suivre, madame !
Annette Voisin avait reconnu Blanche; mais elle comprenait qu'il fallait garder le silence.
La douairière hésitait encore, lorsque le docteur répéta :
— n faut nous suivre!... Je le veux!...