‹ Les martyres de la vieChapitre 83 sur 83 · LA MORT D ON LUXURIEUX · texte numérisé non relu

LA MORT D ON LUXURIEUX

« Le mariage est interdit aux prêtres. »

Huit heures sonnèrent.

La salle des assises avait un aspect solennel aux clartés des lampes.

Les jurés venaient de se retirer et, depuis une demi-heure, le public attendait le verdict d'oii dépendait le sort d'Achille, dit le Marin, et celui de Jeanne Raveaud, La Flamboyante.

Il était évident pour tous que Jeanne sortirait acquittée de l'audience ; quant au Marin, les avis étaient partagés ; les uns croyaient à des circonstances atténuantes, les autres aune condamnation à la peine capitale.

Les témoias, Petrus Dilson et de Bligny entre autres avaient fait tous leurs efforts pour prouver l'innocence de l'accusée.

Le docteur Hochecorne fut amené à l'audience entre deux gendarmes. Il était devenu méconnaissable en quelques jours; ses cheveux avaient blanchi; des rides profondes s'étaient creusées sur son front. C'est en tremblant qu'il se présenta devant la Cour, avec l'idée qu'il comparaîtrait bientôt, non plus comme témoin, mais comme accusé.

Le lendemain de son incarcération à Mazas, la cellule dans laquelle le médecin était détenu s'était ouverte pour livrer passage au procureur de la République au juge d'instruction et au commissaire aux délégations judiciaires. On avait emmené Hochecorne sans lui dire où on le conduisait ; et, brusquement, il s'était trouvé à la Morgue, en face du cadavre de sa première femme Héloïse Duchâtel.

Le corps de la victime avait été exhumé le matin même et confié aux soins du docteur Brouardel, médecin légiste, et de M. Lbôte, expert-chimiste, chargés de rautopsie. Frappé de stupeur, à la vue du cadavre, Hochecorne avait refusé de parler.

A raudience où le médecin était mandé seulement à titre de renseignements, ou ne put tirer de lui que quelques mots inintelligibles.

La veuve Poitevine Raveaud, elle aussi, extraite de prison, fut la cause d'un incident d'audience. Elle insulta la Cour. Les conseillers lui octroyèrent cinq ans de prison et elle fut reconduite, sans avoir été entendue.

Les jurés rentraient. ^

Le chef du jury — un gros homme à barbe noire — prononça ces paroles d'une voix nasillarde :

— Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant lea hommes, en ce qui concerne Achille, dit le Marin, laddclarationdujury ebt:Oui, sur toutes les questions à la majorité.

On entendit le mot : « Mort » qui s'en allait courant, depuis la barre dtib avocats jusqu'au plus profond de la foule. Le gros homme barbu continua ;

— En ce qui concerne Jeanne Raveaud, dite La Flamboyante, la déclaration du jury est : Non, sur toutes les questions, à la majorité.

Des applaudissements éclatèrent dans le public, Le président, M. Noirtier de risle, les réprima aussitôt, menaçant comme toujoursde faire évacuer la salle.

Le président ordonna d'introduire les accusés. Le Marin parut d'abord. Il se présenta, la tête basse, les lèvres pincées. La Flamboyante le suivait, très droite, très calme.

A la vue de la prisonnière, une agitation se fit dans le public. Çà et là, des femmes, des hommes se levaient pour la regarder. Quelques boudinés en habit noir, cravate blanche, prêts à la parade du monde, braquaient leurs jumelles.

C'était toujours la magnifique créature aux chairs blanches et roses, à la chevelure flambante comme un rayon de soleil. Le séjour de la prison l'avait un peu pâlie, mais, loin de diminuer la beauté de son visage, la pâleur de ses joues la rehaussait encore, en donnant plus de reliefà l'incarnat de ses lèvres. Elle s'assit nonchalante, plus curieuse qu'attristée, les mains sur ses genoux, les yeux éclatants. On eût dit qu'elle reposait dans une atmosphère de volupté.

Le greffier donna lecture du dossier. Le procureur général fit sa réquisition pour l'application de la loi.

La cour se retira pour délibérer.

Après la délibération, et dès que les conseillers eurent repris leurs sièges, M. Noirtier de l'Isle se leva, et déclara Jeanne Raveaud acquittée, ordonnant qu'elle fût mise immédiatement en liberté, si elle n'était détenue pour d'autres causes. Le Code en main, il lut les articles relatifs à la peine de mort.

Et se tournant vers le Marin :

— Condamné, vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation....

— Je suis innocent!... Le Flambard méritait... C'est une injustice !...

Le Flambard se cacha derrière la porte de la Conciergerie, pendant les quelques minutes nécessaires à la levée de l'écrou.

Jeanne prit le bras de son amant. Et, tous deux, ils traverseront la foule massée sur leur passage.

A quelques pas de là, une voiture les attendait.

Ils y montèrent, pris d'un furieux désir d'être seuls.

^*. Ah ! que je suis heureuse de te revoir !... Qii'es-tu devenu pendant tout ce temps ?

— Quelque chose de meilleur que ce quej'étais...

— Tu ne me quitteras plus?

— Non, ma chérie... J'ai retrouvé mon frère... Il nous protège... Nous serons heureux...

— Ton frère ?...

— Oui, le plus généreux, le meilleur des hommes... Il voulait venir luimême te chercher ; mais je Tai tant supplié qu il m'a laissé commettre cette imprudence...

— C'est vrai, Jacques... Tues toujours en rupture de ban...

— Ce soir, je n'aurai plus rien à craindre... Je pars...

— Tu pars ?

— Je t'emmène avec moi, bien loin, bien loin, en Amérique, dans une propriété du docteur Dilson...

— Est-ce que tu deviens fou, Jacques... Tu parles du docteur Dilson, de l'homme...

— Que j'ai essayé de tuer, alors que j'é*,ais un misérable!... Oui, c'est bien de lui que je veux parler...

-- Et cet homme?

— Est mon frère...

— C'est pour cela qu'il a afiirmé ne pas te reconnaître, le jour de la confronfation, au Grand-Hôtel... Aussi, je ne comprenais pas...

— Tu sauras tout.

— Le pauvre Marin...

— Ma condamnation n'eût pas empêché la sienne... Ce soir, à onze heures, nous prenons le train du Havre à la gare de l'Ouest.

— Te retrouver ainsi, beau et bon, honnête... Il me semble que je rêve, soupira Jeanne Raveaud. Embrasse-moi bien fort...

La voiture était arrivée à Saint-Mandé où Jacques habitait encore, depuis l'installation de la Bergamote à la villa d'Enghien.

Le Fiambard congédia le cocher et accompagna la jeune fille dans l'appartement de sa sœur.

— Tiens, regarde, fit-il en entrant, tout ceci est pour toi...

Et il montra à Jeanne des vêtements et des linges de femme, tout prêts à être emballés dans unechapelière placée dans un coin de la chambre.

— Et j'en ai autant pour moi !... Et do l'argent !... beaucoup d'argent 1... Jeanne saisit les mains de son amant :

— Tu m'affirmes que toutes ces belles choses, tu te les ai procurées honnête ment, le Flambard ? "

Jacques Uoiissellier comprit la pensô(> ^\o sa niaîlresse:

— D'abord, mignonne, je t'en prie, ne m'appelle plus le Flambard... Il est mort, le Flambard ! Je suis déjà moitié honnête homme ; en Amérique, je le deviendrai tout à fait.

— La Flamboyante, elle aussi, est morte ! Ils s'unirent dans un violent baiser.

— Jeanne, tu seras ma femme?

— Oh ! oui !

— Et nous nous aimerons toujours?

— Toujours, Et ton frère, dis, est-ce que nous ne le verrons pas avant notre départ.

— Non, répondit tristement Roussellier. Je lui ai fait mes adieux, ainsi qu'à ma sœur Georgette.

Et, retrouvant tout son courage :

— Il est neuf et demie. A onze heures nous partons. Ne perdons pas de temps. As-tu faim ?

— Oui.

Les deux jeunes gens dînèrent de quelques provisions que Jeanne Haveaud, drapée dans un châle tout neuf, était allée chercher dans le voisinage.

— Jeanne, aide-moi à faire nos malles ou plutôt notre malle, car tous nos habits tiendront dans cette grande caisse.

Tous deux, ils se mirent à la besogne, et ils descendirent la malle dans le couloir du rez-de-chaussée.

— Maintenant, dit Jacques, remonte dans l'appartement. 11 faut que j'aille jusqu'à la barrière du Trône pour avoir un fiacre à galerie... Embrasse-moi pour me donner des jambes.

Dès que son amant fut parti, la jeune fille monta l'escalier et parcourut les chambres, puis, elle s'assit dans un fauteuil, étonnée de ce bonheur qui la surprenait tout à coup, elle qui avait été prise d'épouvantement. là-bas, à Saint- Lazare, en songeant à ce qu'elle deviendrait, à sa sortie de prison.

Jacques ne lui avait pas encore tout dit, mais elle le voyait bien, c'était une vie nouvelle qui allait commencer. En Amérique, le passé de Jacques, sa vie à elle, resteraient ignorés. Ils vivraient, comme tout le monde, honorés peutêtre, s'ils savaient se rendre honorables.

Et c'était le frère de Jacques, — ce Dilson que le Flambard avait essayé de tuer, — qui accomplissait toutes ces choses !

Elle marcha encore, à la lueur d'une lampe de pétrole, se trouvant heureuse en cette demeure, chassant au loin les tristes visions delà rue Poteau et du taudis de la rue Ordener.

Comme elle arrivai t dans le vestibule , elle trouva la porte d'entrée grande ouverte,

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— Tiens, fit-elle, j'ai oublié de fermer.

Elle allait pousser la porte. Mais elle s'arrêta :

— Ma foi non ! J'en ai assez des portes fermées. Jacques va revenir. Je pourrai mieux l'entendre. Comme c'est bon de se sentir libre, dit-elle, avec une joie d'enfant.

Jeanne Raveaud rentra dans la chambre à coucher et déposa la lampe qu'elle tenait à la main sur la table de nuit, à côté du lit.

Alors, un peu lasse, elle sctendit sur un canapé; le sommeil la surprit.

Tout à coup,, elle se réveilla. Une voix, qui n'était pas celle de Jacques, murmurait à son oreille:

— Jeanne... Jeanne...

La jeune fille ouvrit les yeux et poussa un cri, en voyant devant elle, très pâle, les bras tendus, le même prêtre qui. une fois déjà, lui avait rendu visite dans la cellule de la conciergerie.

— Le curé!... s'écria-t-elle, en se dressant.

— Oui, moi... Moi qui t'aime, qui t'adore, qui te veux !... 'Regarde-moi. je t'en supplie, soupira l'abbé Fricard, en tombant à genoux... Pour toi, j'ai tout risqué... Je t'ai vue monter en voiture avec Jacques et je t'ai suivie... La police est sur mes traces... Pour la beauté de tes yeux, j'ai renié la patrie, la religion. Dieu lui-même !... Je pouvais fuir... Non, j'ai voulu te voir, toi qui allumes l'incendie dans mon cerveau. Jeanne!... Jeanne !... Je t'aime !...

Le prêtre s'était relevé. Il s'approchait encore.

La Flamboyante s'arma d'un couteau qui se trouvait sur la table et, les dents serrées, le regard clair, la voix stridente :

— Salé curé, si tu avances, je te tue comme un chien enragé !...

— Eh bien, oui, tue-moi, si tu le veux !... Un baiser et la mort, et l'enfer ensuite !...

Fricard se précipita sur la jeune fille ; il la saisit à bras le corps et la renversa. Le couteau s'échappa des mains de Jeanne.

EtTrayant, le prêtre fouilla ce corps de femme, arrachant les cheveux, faisant craquer les linges meurtrissant les seins.

— Jacques !... Jacques !...

Tous deux, il se roulaient dans la sueur et dans le sang, lorsque la porto d'entrée s'effondra.

— Jacques !... A moi !... A moi !...

LeFlambard bondit, comme un fauve. Entre les mains robustes de Roussellier, l'homme de Dieu tremblait, sutToquait. Mais Jacques le rejeta brusquement.

— Je ne suis pas un assassin. .. Défends-toi !

El jetant aux pieds du prêtre le couteau que Jeanne lui présentait, le Flambard s'arma lui-même :

— En garde !...

— Tue-le !... criait Jeanne, en laissant le champ vide.

— En garde ! . . .

Alors, les deux hommes, le couteau en main, se regardèrent un instant, les yeux dans les yeux. Fricard porta un premier coup qui efileura le paletot de Jacques. Comme il faisait encore quelques pas en avant, le prêtre heurta sur sod passage la table de nuit qui tomba entraînant la lampe à pétrole. Le liquide se répandit aussitôt. Les flammes léchaient le parquet; les rideaux du lit prirent feu à leur tour et au milieu des lueurs la lutte continua.

La Flamboyante atterrée restait là, debout contre la fenêtre, incapable «l'une parole.

A un moment, les hommes s'enlacèrent, cherchant, l'un et l'autre, le ca'ur de l'ennemi.

L'incendie faisait des progrès rapides.

Mais le combat était si violent que les adversaires oubliaient tout pour se défendre et attaquer; ils oubliaient les morsures du feu ; ils dansaient dans le rouge, la bouche grande ouverte, les yeux fous, un bras en l'air, avec des bruits de respiration prolongés.

Un faible cri retentit.

L'abbé Fricard, la portrine trouée, râlait sur le parquet, se débattant, le visage entre les flammes.

Jacques entraîna la Flamboyante,

Le cocher dormait sur son siège.

Les amants firent charger la malle sur l'impériale du fiacre.

Quand ils arrivèrent à la gare de l'Ouest, le train du Havre allait partir.

Le lendemain , les deux amants s'embarquaient pour New-York, à boni du transatlantique la Normandie.

Maintenant, les pompiersde Vincennes accouraient à Saint-Mandé.La maison de la Bergamote était complètement détruite, etronchercha seulement lorsqu'on eut fait la part du feu, à préserver les habitations voisines, notammeut la maison Folâtre, sur laquelle tombait une pluie d'étincelles.

En déblayant, on retrouva un cadavre dont il futfacilede reconnaître l'identité, sur le témoignage des voisins affirmant avoir vu entrer un prêtre dans la maison. Mais le petit Putois lui-même, chargé de l'enquête, se perdit en conjectures, quand il essaya de savoir ce que l'abbé Fricard était venu faire à Sainl-Maiidé, dans l'ancienne demeure de la Bergamote.

Cherchons la femme, dit le policier, physiologiste profond.

Putois chercha.

Trouva-t-il ?

En tout cas, il fut discret, comme une vieille amoureuse à son dernier rendez-vous.

Quinze jours plus tard, le comte Charles de Bligny épousait Marie-Marguerite.

L'officier en congé emmenait sa jeune femme dans un voyage en Orient qui devait durer six mois, délai demandé par l'architecte chargé de la reconstruction du château des Granges.

La veille du mariage, le docteur D il son était allé trouver sœur Angélique au couvent de Sainte-Marthe. La religieuse avait répondu ces simples mots :

— Je pars ce soir... Adieu ! mon frère...

— Elle aussi, une dévouée ! ... pensa tristement Dilson.

Nous sommes au mois de novembre 1884.

Petrus Dilson, le comte Charles de Bligny, aujourd'hui chef d'escadron d'état-major, et Marie-Marguerite habitent la château des Granges, complètement réédifié.

Auprès d'eux, la douairière revient peu à peu à la raison.

La science du docteur combat encore la terrible maladie, mais tout fait prévoir qu'elle sortira victorieuse de la lutte. La vieille marquise a reconnu en Dilson le Pierre Roussellier d'autrefois : elle a reconnu aussi Annette Voisin, bien heureuse de se retrouver avec ses anciens maîtres.

Souvent la douairière de Beaulieu s'approche de Marie-Marguerite et elle la regarde longuement, la prenant pour Blanche.

Georgette, elle aussi, est au château ; mais elle occupe, selon son désir, l'ancien pavillon d'Annette que Dilson a fait meubler et décorer pour elle. On la voit, toute rêveuse, parcourir les villages environnants pour y distribuer les abondantes aumônes du propriétaire des Granges.

C'est Georgette que Dilson a chargé de faire accepter à la famille Lacroix un prêt d'argent qui a permis à Eugène de travailler pour son compte et de prendre chez lui son beau-frère infirme, sa sœur et ses petits neveux.

L'ancienne Bergamote s'éloigne peu du château. Elle évite autant que pos-

sible d'aller à Paris, craignant d'y retrouver des connaissances. Une fois seulement elle s'est rendue, rue de Constantinople, chez la Chalte-P]plucheuse. pour lui offrir un riche cadeau, le témoignage de reconnaissance de Marie-Marguerite.

La Chatte a envoyé le cadeau au Mont de Piété et elle a vendu la reconnaissance à M"^ Grémillon, de la rue de Clignancourt. Elle puise toujours, à pleines mains, dans la caisse du banquier Gerbault, devenu gâteux, parce que, dit-on, il a été trop « l'ami des femmes »

Chaque jour, la belle horizontale fait son tour du lac étendue dans un magnifique huit-ressorts, entre le vieux Léo Gerbault qui bafouille et le jeune Arthur Fénièresqui s'étonne de ce que personne ne lui rende les saluts dont pourtant il est prodigue.

— Ne t'inquiète pas de ça, chéri, murmure l'Epluchause, tous ces poseurs sont jaloux.

Du reste, le petit bonhomme a perdu tout sens moral. Il ne s'est jamais inquiété de ce que pouvaient être devenues sa mère et sa sœur après le suicide de son père.

La Chatte a pris des renseignements.

Antoinette est mariée à un employé des contributions indirectes; elle vit en province avec sa mère et son mari.

Hier. 7 novembre, l' ex-ambassadeur se trouvait au château des Granges. A près le déjeuner, la famille s'était réunie dans le grand salon, lorsqu'Eau-de-Benjoin annonça :

— M. Joseph Putois.

Le policier qui occupe un emploi important à la préfecture fit son entrée et après avoir salué :

— Je vous demande bien pardon, monsieur le docteur ; mais chaque fois que mon service m'appelle dans les environs des Granges, c'est plus fort que moi, il faut que je vienne prendre de vos nouvelles.

— Et vous êtes et vous serez toujours le bienvenu, cher monsieur Putois, répliqua Dilson. L'oubli est la mort du cœur; nous ne sommes pas des oublieux.

Marie-Marguerite avait gracieusement indiqué un siège au policier qui remercia la jeune femme et resta debout.

— Eh bien? fit le docteur... Étes-vous content ?

— Oui, je suis au septième ciel. On m'a rendu justice. Mais, puis-je vous demander des nouvelles de M ' Jacques Roussellier ?

— Mon frère est très heureux en Amérique. Il fait le commerce des bestiaux et réussit à merveille... sa femme nous a écrit récemment.

- Ah! à propos, monsieur le docteur, vous connaissez mon aide de camp de Cologne, le Bachelier?

— Un des bandits à la solde de Gismarck ?

— Précisément. Eh bien, le Bachelier s'appelle maintenant le vicomte de Saint-Mazal. Ilfaitlejom' et la nuit sur le turf. Jl possède, à l'heure qu'il est, quatre-vingt ou cent mille livres de rente.

— Vous voulez rire, Putois?

— i'as le moins du monde... Le Bachelier a été prêteur dans un cercle, pendant un an; il cumulait ces fonctions avec celles du bookmaker ; de plus, il a hérité d'un oncle de province; toutes les veine?. C'est lui qui m'a raconté tout cela, à Saint-Ouen, en présence de son ami le Rempart-du-Limousin, son successeur désigné au poteau. Mais j'ai une chose bien plus drôle à vous conter. Je ne vous ennuie pas ?

— Nous vous écoutons.

, — Figurez-vous que, lundi dernier, dans la nuit, j'ai été chargé de conduire une descente de police dans une maison de l'avenue des Champs-Elysées.

— Une maison de jeu? interrogea le marquis de Bligny.

— Oui, monsieur le marquis, une maison de jeu... et de...

Mais la jeune comtesse levait les yeux. Putois s'arrêta court. Puis, il reprit :

— Nous tombons en pleine partie de baccara. Après avoir saisi les enjeux et pris les noms des joueurs parmi lesquels je commettrai l'indiscrétion de vous nommer, côté des hommes, le vicomte Avimeau des Orties et le chevalier Lorezzi ; et, côté des dames, Mimi Pan-pan et autres, savez-vous qui j'ai découvert sous la perruque d'un vieux caissier abrité derrière un grillage ?

— Non.

— Je vous le donne en mille.

— Voyons, dit le docteur, je le connais ?

— Parbleu!... Pilou!...

— Le notaire ?...

— Le notaire en chair et en os,

— C'est impossible ! s'écria le jeune chef d'escadron... M* Pilou a été condamné à vingt ans de travaux forcés...

— Oui, mais par contumace... On ne s'occupait plus de lui, on le croyait à l'étranger, tandis qu'il s'était tout bonnement réfugié chez sonamieM"'' Pompier^ dite Hussard, qui fait maintenant des réussites à Saint-Lazare...

Dilson leva les yeux sur le petit homme ;

— El vous avez arrêté Pilou ?

— Avec bonheur !... 11 va rejoindre à la Nouvelle le Marin et le docteur Hochecorne dont le Président de la République a commué les peines... Ilochecorne doit son salut à la femme..

— A sa femme?

— Mon Dieu, oui, une petite dame très remuante qui, à force de...

F. ES MAIiTVIiS DE I.A VIK 879

Ici, Putois so troubla encore, en regardant Marguerite, et ilcontinua, heureux d'avoir trouvé son mot :

— A force de ... démarches féminines, M°"^ Hochecorne avait obtenu pour son mari la croix de chevalier de la Légion d'honneur, le jour môme où le médecin a été arrêté...

Malgré les instances de Dilson et de sa famille, Joseph Putois refusa Tiiivitation à dîner qui lui était faite.

— Ne m'en veuillez pas, monsieur le docteur, ce soir, j'ai beaucoup de besogne... Il faut que je rejoigne, à Saint-Mandé,lc procureur de la République pour l'aiïaire Folâtre-Borban, des histoires qui ne se disent pas devant les dames ; et puis, à mon retour à Paris, je mettrai le nez dans les livres et les papiers d'une ancienne connaissance à nous...

— Oue vous nommez?

— IMeyer-AVorms.

— Meyer-Worms ! dit le docteur, le malheureuse que nous avions oublié dans le couloir, la nuit de l'expédition de la rue Saint-Dominique et que vous avez délivré le lendemain? ♦

— Précisément.

L'inspecteur de la sûreté se croisa dans le vestibule avec Eau-de-Benjoin qui apportait à son maître le courrier du soir sur un plateau de vieux Sèvres.

— Et ton domestique, Bernard, toujours poltron?

— Oui, massa Putois, Béna li est toujou polton... Je ne puis jki.^ 11 dégoudi...

Les lettres adressées à Petrus Dilson étaient nombreuses. Il on venait de tous les points du monde: les unes concernaient le savant; les autres, le philanlhropo.

Au château des Granges, l'Américain généreux qui bientôt allait redevenir français, divisait son tenps en deux parties à peu près égales. On le voyait sortir du laboratoire pour se consacrer àl'étude des questions sociales, non pas seulement en philosophe, mais en homme pratique.

Déjà, il a fondé à Paris rGîluvre de la Bouchée de Pain. Il attend, pour fair*' un voyage en Amérique, la délivrance de sa fille, qui bientôt sera maman.

Pendant que le docteur parcourait sa correspondance, le marquis et son fils lisaient les journaux.

— Tiens, fit Charles, l'amiral Veilaine vient d'être remis en acti' ité. sur sa demande.

— Malheureux homme, soupira l'ancieu ambassadeur, il recheri-he le daii^cr pour oublier la mort de sa pauvre fille.

Tout à coup, le chef d'escadron tressaillit:

— Ecoutez, dit-il.

Dilson était attentif ; Marie-Marguerite se rapprochait de son mari.

Le jeune officier lut, à haute voix :

— « Le généralBrière de l'Isle a décoré, pour son admirable conduite sur le champ de bataille, une religieuse attachée aux ambulances du Tonkin, Mi'" Blanche de Beaulieu, en religion sœur Angélique. »

Des larmes brillaient dans tous les yeux, lorsque le lecteur continua :

« Paris, 7 novembre 1884.

« Annonçons l'arrivée du baron Karl Gismarck.

« Nos lecteurs n'ont pas oublié l'attentat ridicule qui fut commis, à la fête du 14 Juillet 1883, contre la personne de cet honorable Alsacien. Le baron faillit être massacré par la population parisienne, à cause de sa ressemblance physique avec l'Allemand audacieux qui cria: « Vive Ja Prusse ! » aux pieds de la statue de Strasbourg.

« Le ministre de la guerrelui-mêmeavaitété la victime de la princesse C..., une aventurière espagnole accus^ntde trahison notre respecté compatriote. M. Joseph Putois, inspecteur de la sûreté sur le compte duquel nous reviendrons prochainement, a joué uit bien triste rôle dans cette affaire.

« Le baron Gismarck ne garde pas rancune à Paris : il donnera cet hiver de brillantes fêtes, en son hôtel de la rue Saint-Dominique. »

Pétrus Dilson se leva tout pâle.

Très sombre, il dit deux mots, deux mots seulement, où criaient ses révoltes et non pas ses craintes :

— Pauvre France ! . . .

Maintenant, Charles de Bligny lisait un télégramme de la dernière heure :

— « Son Excellence von Wildemer sera demain à Paris. Le voyage de Son Excellence confirme le bruit d'un rapprochement sérieux entre la France et l'Allemagne. »

L'officier grondait :

— ^Nous ne devons rien entendre, tant que l'Alsace et la Lorraine resteront entre leurs mains !...

Le vieil ambassadeur approuva d'un geste énergique la parole de son fils.

Mais déjà, le docteur Dilson s'était dressé et, les yeux pleins d'éclairs, d'une voix vibrante comme un appel de clairon, il criait à l'officier :

— La France ne peut pas mourir!... Travaille!...

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