LES CLAIRONS SONNÈRENT
Le Bachelier et Brûlot furent exacts au rendez-vous.
Dès huit heures du matin, ils frappaient à la porte de Jotcph Putois, rue de riJomme-Armé.
— Ah! vous voilà, mes gaillards! fit l'ancien Van Goël, en les introduisant
dans son cabinet de travail.
— Oui, nous voilà, répondit Brûlot presque menaçant... vous nouf avez
fait assez poser.
— Vous n'avez pas été très chic, monsieur, observa le Bachelier... Nous sommes venus ici chaque jour, pour savoir de vos nouvelles... En dernier lieu, votre tire-cordon nous a flanqués à la porte... C'est pas chouette, non, c'est pas
chouette...
Mais Putois, tout en faisant rapidement l'exposé de son aventure de Cologne.
rangeait sur la table vingt billets de mille francs, tout neufs. 11 fit deux parts égales, en disant :
— Voici pour le colonel Berwistein et pour le capitaine Bamberwig...
Les deux hommes se précipitèrent sur les billets de banque, et après les avoir lâté, bien vérifiés et empochés :
— Père Putois, vous êtes un zig, un vrai ! s'écria le Bachelier.
— Un rupinskoff !... Un rupinskoff !.,. dit Brûlot.
— Un honnête homme n'a que sa parole... A quoi avez-vous employé votre temps depuis votre retour à Paris?
Les copains se regardèrent, avant de répondre. Le Rempart-du-Limousin laissa tomber gravement ces mots :
— Les affaires ne vont pas ; le commerce est dans le marasme...
— Moi, dit le petit homme, j'ai changé de situation... Autrefois, je travaillais pour mon propre compte... Vous m'avez vu à l'œuvre à Cologne...
— Oh! oui, riposta gaiement le Bachelier... Ce jour-là, vous. avez été épatant...
— Eh bien! J'ai été récompensé...
— Vous le méritiez... -
— Je suis maintenant réintégré dans mes anciennesfonctions d'inspecteur de police...
— Ah!...
— Vous avez devant vous un inspecteur de la sûreté... Ce qui lait...
— Ce qui fait ?... répétèrent les bandits un peu inquiets.
— Ce qui fait que je vous arrête pour l'histoire du château des Granges... Joseph Putois venait de fermer la porte; il tenait la clef dans sa poche. Le Bachelier bondit vers la fenêtre :
— C'est pas de jeu!...
— De quoi?... De quoi?... hurla Brûlot en prenant la pose du boxeur. Le policier éclata de rire.
— Hein?... Elle est bonne la farce!... Toujours prêts, ces bougres-là!... Allons!... rassurez-vous... Vous êtes aussi libres que le poisson dans l'eau... Pure plaisanterie. . Histoire de vous rappeler que je vous tiens, et que vous devez m'obéir...
— Oh ! alors, vous avez quelquechose ànous proposer ? demanda le Bachelier en se rapprochant de Putois...
— }*eut-être...
— Vous êtes donc en même temps de la rousse et de la pègre, un cuniulard quoi ?...
— Ce que je veux vous proposer n'a rien de commun avec vos opérations habituelles...
L'inconnue releva brdsquement son voile.
Liv. 108
Brûlot, toujours sur ses gardes, esquissait des coups de poing dans l'air, pendantque son camarade plus calme disait:
— Nous marcherons, s'il y a de l'os... !
— Vous êtes insatiables ; vous venez de toucher une fortune et vous voulez encore... Soyez tranquilles: vous serez récompensés... Ecoutez-moi : Demain...
La sonnette retentit dans l'antichambre.
Les bandits tressaillirent. Le Rempart leva les bras :
— Nous sommes dans le lac... Il nous a vendus !/..
— Imbéciles!... ditPutois... Je n'attends personae... Qui diable peut venir me déranger à cette heure?... Mes garçons, descendez ; vous allez boire un coup en face, chez le mastroquet... Vous reviendrez ensuite... Je vous ferai signe par la fenêtre.
Le Bachelier et Brûlot croisèrent en sortant une dame vêtue de noir et sévèment voilée.
~ Rien que ça de sesque ! observa le Rempart.
— Tu ne sauras jamais tenir ta langue, mon vieux Limousin, répliqua le Bachelier... Ça, c'estune hétaïre... Quel paillard que ce Putois!...
Dès qu'elle fut entrée dans le cabinet, l'inconnue releva ^brusquement son voile :
— La princesse Camba !... dit le policier.
— Oui, moi, fit l'Espagnole. J'ai réfléchi... Vous m'aviez laissé votre adresse; je suis venue...
— Alors, vous savez que je ne m'appelle pas lemarquisde Sallandrouze?
— Eh ! qu'importe votre nom?... Il s'agit bien de cela...
— Vous venez peut-être me réclamer la lettre que vous m'avez librement donnée ? Je ne vous la rendrai pas, je vous eu avertis,..
— Monsieur, vous vous méprenez étrangement sur ma démarche...? Gardez cette lettre... Je veux faire mieux pour M. le capitaine de Bligny...
— Quoi donc?...
— Je suis décidée à aller trouver le ministre et à avouer moi-même mon crime... Le ministre me connaît ; il me recevra... Il faudra bien qu'il m'écoute et qu'aussitôt il rende justice à celui que j'ai lâchement volé...
Putois regarda la jeune femme qui se tenait debout, devant lui. les joues en feu, les lèvres frémissantes, pareille aune esclave antique tenant tête à son maître barbare ; plus belle que jamais, dans l'épanouissement soudain de ses regrets et de ses révoltes .
— Vous agissez noblement, madame,
— Je veux sauver Charles... Les papiers sont encore en la possession du baron Gismark, n'est-ce pas?... Vous me l'avez dit vous-même...
— J'ai dit cela Mais...
LES MARTYRS T)R LA Vif-: 859
— Je saurai ies lui faire rendre... S'il le faut, je les volerai à rAlleman<i, comme je les ai volés au Français...
L'inspecteur de police ouvrit son secrétaire et pril dans un tiroir les documents arrachés à Yan Goël :
— Voici les papiers, madanu'...
— Pourquoi m'avoir affirmé?...
— Qu'ils étaient chez Gismarck ?...
— Oui...
— Parce que je comptais à l'aide des deux hommes que vous avez rencontrés ici, faire remettre les plans dans le cabinet du baron afin que la police les y trouvât et que la culpabilité de votre ancien maître fût irrévocablement constatée. Votre présence détruit mes combinaisons...
— Doiinez-moices papiers, monsieur... .le cours chez le ministre de la guerre.
— Réfléchissez, madame, dit le policier, profondément ému par l'élan généreux de la jeune femme... C'est votre liberté que vous donnez en échange de celle de M. de Bligny...
— Ma liberté, ma vie, s'il le faut !...
— Votre lettre suffirait, je crois, d'autant plus que j'ai un peu exagéré les choses...
— Charles n'est pas condamné à mort?
— Pas encore... Mais, hélas! la chose viendra... Le Code militaire...
— Eh bien, remettez-moi les papiers... L'heure est pressante, .loseph Putois était, avant tout, un homme pratique.
Il songea que cette femme pouvait bien avoir tout bonnement l'intention de lui reprendre les documents volés au ministère de la guerre. La comédie de l'empoisonnement, si bien jouée par la princesse, dans le cabinet du capitaine, l'iiivitait à réfléchir.
— Donnez... Donnez vite, répéta l'Espagnole.
— Non, madame... Si vous êtes décidée, j'irai avec vous chez le ministre... La princesse comprit l'hésitation.
— Venez... ne perdons pas de temps...
Une voiture attendait à la porte.
La jeune femme y prit place.
— Montez, monsieur, dit-elle, en essuyant ses larme?.
— Permettez, madame ; je vous demande une minute, répondit répondit l'exmarquis de Sallandrouze, en faisant un signe à Brûlot et au Bachelier (jui. de l'autre côté de la rue, regardaient curieusement.
Les camarades s'avancèrent.
— Je n'ai [)lus besoin de vous.
— El l'afl'aire?
— Ratée.
— Alors, c'était pour nous faire poser? demanda Brûlot un pou gris. - Pas le moins du monde.
— Patron, vous nous devez une indemnité.
— Je vais vous en donner une fameuse, sous la forme d'un conseil... Vous avez de Targent; faites quelque chose... Prenez an métier honnête... car je suis là et je veille.
— Merci, dit le Bachelier... Justement j'y pensais : je vais acheter un poteau, je deviens bookmaker...
— Etmoi bonneteur, murmura Brûlot.
Le policier rejoignit la voiture, qui partit au grand trot et s'arrêta à la porte du ministère de la guerre.
Le ministre lisait et relisait la lettre que Juana Camba lui avait écrite à Brighton, sous la dictée de l'inspecteur de police, et que celui-ci s'était empressé de faire parvenir à son adresse, lorsqu'un huissier vint dire :
— M™*" la princesse Camba demande à êôre reçue par monsieur le ministre.
— Juana Gamba? fit le général, croyant avoir mal entendu.
— Oui, monsieur le ministre... La princesse Gamba est accompagnée d'un inspecteur de la PréfecLure de police.
— Faites entrer.
L'Espagnole s'avança vers le général, qui s'était levé. Putois restait sur le seuil de la porte.
— Gomment, vous, madame! s'écria le ministre... Vous ici, après la lettre que ^ ous m'avez écrite ?
— Monsieur le ministre, je suis venue pour proclamer hautement l'innocence de M. de Bligny...
— J'ai reçu votre lettre, madame... J'allais écrire à M. le procureur de la Ucpublique pour lui demander une perquisition immédiate chez le baron Karl Gismarck, où se trouvent les plans...
— Dérobés par moi pour être remis au baron, dont j'étais...
— La maîtresse?
— Non, monsieur, l'esclave... l'espionne payée par l'Allemagne. - Savez -vous, madame, ce qui vous attend après un tel aveu ?
— Je suis prête à tout... Parlons de Charles ; vous vous occuperez de moi ensuite. Mais il est inutile d'envover chercher les plans à l'hôtel du baron Gismarck; nous vous les rapportons.
Joseph Putois marchait, très humble. Sans prononcer une parole, il tendit au ministre les tableaux de mobilisation de l'armée française.
Le général s'en empara vivement et parcourut les papiers d'un regard rapide.
— Expliquez-moi comment ces documents sont tombés entre vos mains?
LliS MAUTYnS DE LA VIK 861
— Laissez-moi d'abord, monsieur, interrompit Juana, vous raconter de quelle façon je les ai volés.
Alors la jeime femme parla du pacte terrible qui la liait à Gismarck.Le baron l'ayant aperçue, un soir, très entourée à un bal de l'ambassade espagnole, était devenu l'un de ses familiers. Femme, elle aimait le plaisir, le luxe : elle était pauvre. L'Allemand avait fait miroiter à ses yeux la richesse ; elle s'était vendue, dans un moment de désespoir; et lorsque s'éleva en elle le désir de reprendre sa liberté, il était trop tard. Une main de fer la gouvernait.
Elle avoua son amour pour Charles de Bligny, sa jalousie, en apprenant que le jeune officier allait se marier. Oh ! elle s'accusait, n'implorant ni pardon, ni pitié ; elle attendait le châtiment.
Le général regarda presque sans colère cette femme qui, repentante, se dévouait pour racheter son crime.
— Madame, dit-il, vous avez vingt-quatre heures pour quitter la France.
La princesse sortit du cabinet du ministre: et il sembla vraiment que sur ce visage emperlé de larmes rayonnait une lueur d'espérance et d'orgueil.
Dès que Juana Camba se fut retirée, le policier ne mit pas longtemps pour dire l'histoire de Cologne, pour prouver la culpabilité du complice de Gismarck.
— Cet homme est un Allemand, sans doute ?
— Non, monsieur le ministre, c'est un Français.
— Quelque forçat en rupture de ban?
— Un prêtre.
— Un prêtre ? Son nom ?
— L'abbé Frieard, premier, vicaire de Sainte-Thérèse.
Le ministre demeura un instant sans parler. Puis, tendant la main à Putois :
— Je vous remercie, monsieur... Je saurai reconnaître vos services,
— Que le capitaine de Bligny soit réhabilité et que les traîtres à la patrie soient châtiés comme ils le méritent. Telle est la seule récompense que j'ambitionne..
— Ceci me regarde... Au revoir, mon ami... Le petit Putois se retira, joyeux :
— Il m'a nommé son ami.,. Je suis l'ami d'un minisire !... Le général appela l'huissier de service :
— Dites à mon secrétaire particulier de venir me parler immédiatement... Sous la dictée de son chef, le secrétaire écrivit une lettre adressée an gouverneur général de Paris ; puis, il rédigea un télégramme :
« Le général ministre de la gnerre a l'honneur d'inviter monsieur le marquis de Bligny et monsieur le docteur Dilson à se trouver, aujourd'hui, à deux heures au ministère de la guerre. *
Ala villa d'Enghien. l'ancien ambassadeur, Pctrus Dilson et .Uarie-^ar-^uerite
achevaient tristement de déjeuner, lorsqu'Eau-de-Benjoin apporta une dépêche au marquis.
Le vieux diplomate ouvrit le télégramme ; et tout aussitôt, il se dressa et tendant la dé pèche à Marguerite :
— Lis!...
Dans la cour d'honneur du ministère de la guerre, un escadron de dragons, le sabre au poing, venait de se ranger. Des officiers en grande tenue attendaient.
Le marquis de Bligny et le docteur Dilson se tenaient aux côtés du ministre. Les portes s'ouvrirent ; le fanion s'inclina ; les clairons sonnèrent.
La capitaine de Bligny marchait seul.
Les hommes présentaient les armes. Le général vint au-devant du prisonnier:
— Mon camarade, dit-il, au nom de l'armée, au nom de la France, je vous salue... Yous êtes libre ; je vous demande d'oublier notre erreur et de ne penser qu'à la Patrie...
GISMARCK ET DILSOIS
A Enghien, chez Petrus Dilson, tout le monde était couché, lorsque deux petits coups secs retentirent à la porte de la chambre du docteur.
— Entrez!...
— C'est moi. monsieurle docteur... le petit père Putois...
— Vous?
— Oui... il y a du nouveau... Eau-dc-Benjoin ne voulait pas me laisser entrer Je lui ai expliqué... Enfin, l'urgence commande...
— Contez-moi ça... Mais d'abord, laissez-moi vous remercier... C'est grâce à vous, grâce à votre iutelligcnce, à votre dévouement, que le fiancé de ma fille nous a été enfin rendu...
— La princesse espagnole m'a aidé...
— Oui ; le ministre de la guerre nous a tout dil... Le général a pardonné à M'"' Camba; il a bien lait...
— Oh ! vous, vous êtes toujours prêt au pardon...
Tout en causant, Joseph Putois avait allumé une bougie.
LES MAIiTVliS \)E LA VII-: SO'!
— Habillez-vous, monsieur le docteur... Si je ^ous dérange à cette heure, c'est que j'y suis forcé, allez...
— Vous me disiez qu'il y a du nouveau ? demanda Dilson en prenant ses vêtements que lui présentait le policier.
— D'abord, Hochecorne est coffré; Pilou est en fuite, vous n'avez plus à vous inquiéter de l'affaire Jeanne Raveaud... En somme, je vous confirme ma lettre... Je serais venu moi-même... J'ai été obligé d'aller à Brighton.
— Brave et excellent homme !
— J'arrive au fait : nous tenons Gismarck. ..
— Vous l'avez arrêté?
— Pas encore ; c'est tout comme ; je viens vous chercher...
— Pour l'arrêter ?
— Oh ! non... Ces choses-là sont au-dessous du docteur Dilson... Je vous ai ménagé une petite entrevue avec ce coquin...
— Comment vous y prendrez- vous ?
— Ayez contiance en votre serviteur et ami... Il faut que vous preniez avec vous votre domestique Eau-de-Benjoin et M. Jacques, votre frère.
— Eau-de-Benjoin, c'est facile... quant à Jacques, il esta Saint-Mandé, en attendant son départ...
— C'est dommage...
— Je vous offre Bernard...
— Un poltron?... Enfin !... Nous nous rendrons à Paris, dans votre voiture car, à cette heure, il n'y a pas de chemin de fer...
— C'est juste... Il est minuit passé...
— Ne perdons pas de temps, je vous en prie... A quatre heures du matin, j'ai rendez- vous avec monsieur le commissaire aux délégations...
— Vous ne pouvez donc pas opérer seul avec vos hommes?
— Si, au besoin ; mais Karl Gismarck est un gros personnage et monsieur le commissaire tient à se présenter chez lui, on personne.
Quelques minutes plus tard, le docteur Dilson, Putois, Eau-de-Benjoin et Bernard étaient emportés sur la route de Paris, parles meilleurs chevaux de l'écurie de l'Américain.
Sur le quai Voltaire, l'inspecteur de la sûreté fit arrêter la voiture.
Quatre heures sonnaient.
Putois et ses compagnons descendirent.
Au coin de la rue Saint-Dominique, un coup de sifllet retentit.
Le commissaire, à la tête de ses hommes, marchait vers l'hôtel Gismarck.
A vingt pas de l'habitation du baron, un homme se détacha du mur où il se tenait dans l'ombre.
— Eh bien? interrogea le commissaire.
— M. Gismarck est dans son cabinet de travail.
Le représentant de la loi sonnaitàla porte de l'hôtel. Après avoir parlementé avec M. Durillon, le suisse, le commissaire entra dans la cour et disparut, suivi de ses agents.
Putois, Dilson, Eau-de-Benjoin et Bernard étaient restés dans la rue,
— M'expliquerez-vous ? demanda le docteur.
— Vous verrez !...
— Où nous conduisez-vous ?
— Pas bien loin... là... Dans cette maison, en face l'hôtel.,. Seulement, dissimulez-vous dans l'ombre et laissez-moi frapper tout seul... Dès qu'on aura ouvert, nous entrerons tous les quatre... Rien de plus facile...
Le policier s'avança vers la maison qui n'était autre que celle que Meyer- Worms avait louée au baron et oîi les espions allemands disséminés dans Paris, venaient se réunir de temps à autre.
A un appel spécial, deux coups rapides et trois coups espacés, — la porte s'ouvrit, maintenue par une chaîne.
Une voix inquiète demanda :
— Die Macht steht. . .
— Uber dem Gesetz, répondit le policier.
Au même instant, Putois saisit l'homme à la cravate, en criant :
— Venez ! . . .
Les trois compagnons semèrent à sa suite et Dilson ferma la porte d'entrée derrière lui.
— Maintenant, Eau-de-Benjoin, commanda le chef de l'expédition, bâillonne le marchand de choucroute, mets-le sur tes épaules et suis-moi...
Putois et ses amis arrivaient dans la chambre précédant la grande salle des séances.
Une bougie brûlait sur la table. L'inspecteur de la sûreté en alluma une autre, et après s'être assuré que personne ne pouvait les troubler, il dit au domestique noir :
— Apporte ton homme... Laisse-le libre de parler... Qu'il ne remue pas. > voilà tout!... \,
Meyer-Worms restait là, anéanti. 4
— Ilein?... mon vieux, dit Putois, tu t'es laissé pincer... Mais, sois tranquille, situ réponds bien à mes questions, il ne t'arrivera rien de fâcheux; ce n'est pas à ta peau que nous en voulons...
— Lâchez-moi... Lâchez-moi... Ghen'ai bas d'archent... Le policier eut un geste de mépris :
— Le drôle joue la comédie... ïl sait bien que ce n'est pas à sa bourse que nous nous attaquons... Worms, où est la trappe?
— Quelle drabe? quelle drabe?...
— La trappe qui ouvre sur un passage communiquant à l'hôtel du baron de Gismarck.
— Che ne gonnais bas de drabe...
— Serre un peu, Eau-de-Benjoin.
Le nègre s'empressa d'obéir; et saisissant le cou de son prisonnier^ il serra si fort que Dilson intervint :
— Assez!... Tu le tuerais...
-- Oui, massa...
Putois demanda encore :
— Où est la trappe?
Meyer-Worms hésitait à répondre. Les deux mains du nègre qui se rapprochaient, lui arrachèrent un cri d'épouvante :
— Là!... Là!... murmura-l-il.
Le policier se pencha sur l'endroit indiqué. Le Prussien n'avait pas menti.
— Dis-nous, à présent, ou est le ressort?
Meyer-Worms désigna la cheminée et montra, sous la pendule, un renflement presque imperceptible.
Putois fit jouer le ressort. La trappe s'ouvrit.
— C'est très bien; je suis content de toi... Il ne te sera pas fait de mal,.. Eau- (Îe-Bcnjoin?...
— Massa?...
— Emporte ton prisonnier dans le couloir... L'Allemand eut un mouvement de stupeur.
— Che n'ai bas d'archent!
— Décidément, cet animal-là nous prend pour des voleurs...
Sur un signe de Dilson, approuvant les ordres de Putois, le nègre entraîna le bonhomme. II revint bientôt, triomphant:
— Prussien attaché, ., Ficelé mains, jambes et bouche... saucisse... saucisson...
Et comme Bernard tremblait de tout son corps :
— Toyons, Béna, mon gaçon... Faut pas ète polton comme (,\\...
~ Mon cher Putois, fitle docteur Dilson, nous assistons sans y comprendre un mot à la petite comédie que vous avez préparée... N'est-il pas temps que nous soyons initiés au mystère ?
— Rien n'est plus simple, monsieur le docteur, répondit le policier en refermant la trappe ; nous sommes ici pour pincer Gismarck... le vous le répète, j'ai tenu à ce que le misérable se rencontrât face à face avec vous...
— Je croyais que le commissaire de police..,
Liv. 109 tOO,
— L'avait déjà arrêté?...
Non... mon chef cherchera longtemps; il ne trouvera personne; mais il va nous rabattre le gibier... Dans quelques minutes, la trappe s ouvrira et nous verrons paraître, la tète pâle et effarée du baron... La perquisition continue... Chut!... J'entends du bruit... 11 vient!... "Vite, monsieur le docteur, cachez-vous derrière la porte de la salle voisine... Toi, Eau-de-Benjoin, avec Bernard, à mes côtés, sous les rideaux de la fenêtre... En place!... Silence!...
Un léger craquement se fit entendre ; la trappe glissa sur ses rainures et se referma aussitôt.
Karl Gismarck apparut.
Tout à coup, il recula, frappé de terreur.
Dilson, Putois, Eau-de-Benjoin et Bernard l'entouraient...
Cette nuit-là, le baron allemand était rentré fort tard. Malgré toutes ses préoccupations, il s'était assis devant son bureau pour écrire les lignes suivantes:
Au Prince de Bismarck, Grand Chancelier de rE?npir€ d'Allemagne.
« Paris, 14 juillet 1883, 4 heures du matin,
« Mon Prince,
« La dernière lettre que m'a fait l'honneur de m'adresser Son Excellence le baron von Wildemer m'impose le devoir de me justifier à vos yeux.
« Vous êtes le chef incontesté de ce vaste empire d'Allemagne qui ne saurait vous marchander ni sa reconnaissance, ni son admiration. L'Empereur lui-même s'est plu à reconnaître, maintes fois, que vous incarnez en vous les espérances de la Patrie.
« C'est pourquoi, votre humble sujet n'hésite pas à vous prier de l'entendre.
« Lorsque j'ai accepté la charge périlleuse de venir en France, pour y pratiquer ce que les âmes naïves nomment le métier d'espion et ce que vous, plus grand et plus fort, avez si magnifiquement appelé la diplomatienaturelle, je me suis dit. mon prince que, quoi qu'iladvînt, j'accomplirais ma tâche jusqu'au bout.
« Si les plans politiquement enlevés au ministre de la guerre de France ont été volés à Cologne, la responsabilité de ce désastre n'incombe-t-elle pas à 1 envoyé inhabile qui m'ordonna de ne pas quitter Paris, lorsque j'étais prêt à partir au moment opportun, avec la ferme résolution de ne confier à personne ce dépôt sacré? Vraiment, mon prince, la mystification dont j'ai été la victime ne doit pas me déconsidérer... La faute remonte plus haut et plus loin.
« Suivant les conseils de son Excellence, j'ai choisi pour pénétrer dans la
société parisienne les trois hommes que leur situation rendait propices à mon labeur : un médecin, un piètre, un notaire,
« Le notaire était avare, lâche et traître à la patrie ;
€ Le prêtre, libertin et athée ;
« Le médecin, joueur, escroc, et assassin.
« Tous les trois, ils ont travaillé, sans le savoir, en m'apportant, au jour le jour, le résultat de leurs observations que je vérifiais moi-même.
« Pour eux. vous ne 1 ignorez pas, je m'étais attaché à la poursuite d une succession qui peut nous échapper.
« Mais, aujourd'hai, qu'importe ! L'œuvre est accomplie. J'ai fouillé la\-ille; je suis allé partout je connais Paris. Les plans, nous les reprendrons, n'en doutez pas, mon prince,
« Et voilà qu'au moment où le travail s'achève, mes associés s'effondrent d'eux-mêmes : ils voudraient me trahir : on ne les croirait plus.
« Le médecin est en prison.
<t Le notaire est en fuite.
« Le prêtre va être arrêté.
« Mais je reste, debout, guidé paryotre étoile.
« Prince, devant votre génie, tout tressaille et s'incline.
« Au milieu de mon recueillement, chassant les mesquines préoccupations de la fortune du Yankee, j'oublie les insultes de l'Excellence pour ne songer qu'à la grandeur de vos projets,
« Bientôt l'Europe saluera son maître ; votre main géante s'étendra sur la carte du monde. Les deux hommes qui pouvaient retarder votre marche sont tombés comme des arbrisseaux qui craquent au vent ; Skobelefl en Russie, Gambella en France ont disparu à votre heure...
« Vous seul, rien que vous!...
« En attendant vos nouveaux ordres, mon Prince, tout est prêt pour la manifestation d'aujourd'hui, 14 juillet.
« Allumerons-nous enfin la auerre civile à Paris, en réveillant les colères du peuple contre l'Allemagne victorieuse?... Peut-être... des hommes à moi ont remué des faubourgs ouvriers; le signal partira du pied de la statue de Strasb... »
Le baron interrompit sa correspondance.
On venait de frapper à la porte.
— Au nom de la loi, ouvrez !,..
Karl Gismarck se dressa :
— Je suis chez moi... Je refuse!...
— Au nom de la loi, ouvrez 1...
L'Allemand eut un sourire de dédain :
— Ils viennent m'arrêter, gronda-t-il entre ses dents... Allons donc 1... Estce qu'on arrête un Gismarck ! . . .
La troisième sommation fut faite.
Pendant que les gens de police enfonçaient la porte, Gismarck prit sur sa table la lettre qu'il venait d'écrire, la froissa et la mit dans sa poche. Puis, brusquement, il s'empara des papiers compromettants de sa bibliothèque.
Ayant fait jouer le ressort de la trappe, il disparut par l'ouverture qui se referma sans bruit.
La porte du cabinet volait en éclats.
Le commissaire et les agents fouillaient la maison.
Maintenant, Karl Gismarck répondait hardiment à ceux qui lui barraient le passage.
Le docteur Dilson prit la parole :
— ïinders, si tu étais un autre homme, je te cracherais au visage, et je te jetterais une épée pour te défendre...
— Tuez-moi, si vous le voulez !...
— Non... La justice accomplira son œuvre... Je ne suis pas un juge... Tu os venu, misérable, à New-York ; je t'ai secouru, j'ai fait de toi mon ami, le confident de mes projets... Et tu m'as trahi ; et tu as essayé de me tuer...
— C'est faux ! . . .
— Silence ! fit Putois.
— Tinders, continua le docteur, j'ai pardonné à l'assassin, j'abandonne l'espion à la justice des hommes...
A ce moment, Karl Gismarck se dégagea par un puissant clTort. Il bondit, furieux, et avant que Putois et ses amis eussent pu s'opposer à son passage, il avait ouvert la porte et il s'en allait, courant, à travers la ville.
— Nom de Dieu ! criait le policier, en se mettant à la poursuite de l'Allemand arrêtez !... arrêtez !...
Karl Gismarck était déjà loin.
Il est midi.
Paris est en fête.
Le soleil étend sur la ville un poudroiement d'or. Aux fenêtres, des oriflammes et des drapeaux tricolores s'agitent, par milliers, dans des flots de lumière. Une foule énorme passe et passe; des bandes joyeuses parcourent les rues, en chantant des refrains patriotiques. Au milieu des places, tout autour des estrades pavoisées se meuvent les danseurs. Les tourbillons deviennent plus rapides, sous les ouragans d'harmonie qui se mêlent, se confondent dans l'éclatement des pétards, des roulements de tambour et des coups de clairon.
Li:S M A HT vus DE LA Vlh 860
Le soleil chauffe plus fort.
Le bleu, le blanc, le ronge allument les yeux.
Un seul point reste sombre.
Là-bas, sur la place de la Concorde, entre les mùts gigantesque- mi -wnl inscrites, sur champ d'azur, les initiales R. F., apparaît une femme de pierre recou verte d'un long voile noir. Son pâle visage semble prendre mouvement et vie, au travers du crêpe, sous l'ensoleillement des dorures venues du ciel bleu.
Elle sourit, la femme de Strasbourg, comme font les mortes bien-aimées que l'on pleure, au soir des visions blanches et que l'on revoit, dans une lueur.
On dirait que les rayons qui descendent sur elle vont réchauffer son corps... A ses pieds, des bouquets, des couronnes d'immortelles.
La foule vient de se ranger devant la statue pour faire place aune députation d'Alsaciens, ouvriers du faubourg Saint-Antoine. Au milieu desFrançais recueillis, un homme à la moustache rasée, en longue redingote, le chapeau à haute forme rabattu sur les yeux, va et vient, murmurant à droite et à gauche dos paroles rapides. Des mines suspectes se montrent, çà el là, par groupes. In petit homme vêtu de gris ne perd pas de vue le promeneur.
Une grande rumeur se fait.
La députation strasbourgeoise arrive ayant à sa tête Eugène Pilou, le frère de M"' Lacroix. L'ouvrier alsacien porte une grande couronne. Comme il s'apprête à déposer l'hommage de ses compatriotes, le cri de :• ]'ive la Prusse ! retentit.
— A mort le Prussien ! . . . A mort ! . . .
D'une voix éclatante, dominant le tumulte, Eugène Pilou désigne l'homme à la moustache rasée.
Mais, déjà. Putois armé de sa canne, a fait sauter le ciiapeau du coupable: une perruque tombe à terre et le policier reconnaît Karl Gismarck.
Le Prussien se démène, furieux, les habits en lambeaux. Il est là. cerné, le regard plein d'éclairs, cherchant encore ses complices qui. épouvantés, se perdent dans la bagarre. Enfin, il se trouve dans un espace libre et prend la course.
Alors, la chasse à l'homme commence, ardente, folle.
Le baron traverse la foule, le revolver au poing, bousculant les femmes et les enfants sur son passage. Des milliers de Fran.;ais courent derrière lui, encriant :
— A mort ! . . . A mort, le Prussien ! . . .
Haletant, épuisé, il arrive jusqu'aux portes du ministère de la Marino^l dos Colonies. Les portes se referment sur lui.
Putois et ses agents le voient disparaître.
Le soir, à minuit, la voiture de l'ambassadeur d'Allemagne, les quatre lanternes allumées, conduisait à la gare du Nord un officier supérieur prussien.